‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 38 sur 45 · Voy. Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1872, p · texte numérisé non relu

Voy. Comptes rendus de VAcad. des Inscr., 1872, p

tique; ils se soulevèrent pour venger F outrage fait à leur Dieu (132)*. Des insurrections éclatèrent sur diflFérents points; puis tout le peuple s'arma sous la conduite d*un homme qui montra tant de courage et d'audace que les Juifs, encore une fois trompés par l'éternelle illusion, virent en lui le sauveur promis, « l'Étoile qui devait sortir de Jacob. » Akiba lui remit solennellement, en présence des chefs de la nation, le bâton de commandement et lui tint Té trier, lorsque le « fils de l'Étoile », Bar Kokaba, monta son cheval de guerre.

Les Romains surpris éprouvèrent d'abord des échecs qu'on dissimula, et, durant trois années, le chef national fut maître dans « la montagne royale », chaîne de hauteurs qui s'étend de la Samarie à l'idumée : nous avons encore des monnaies qu'il fit frapper et qui sont datées par les années « de la délivrance »". Les chrétiens, comme au temps du siège de Jérusalem, se tenaient à l'écart ; accusés de trahir la cause commune , ils furent persécutés et mis à mort, quand ils refusaient l'abjuration '. Mais des auxiliaires accoururent de tous les pays voisins, et ce que l'empereur avait d'abord regardé comme un de ces désordres locaux dont les Romains ne se troublaient pas, apparut comme un péril public qui exigeait les plus énergiques mesures. Il appela du fond de la Bretagne son meilleur capitaine, Julius Severus,»lui donna d'habiles lieutenants, des forces suffisantes et l'ordre d'éviter les actions générales, d'avancer lentement, mais sûrement, en ne laissant debout derrière lui, ni un homme ni une maison. Plus de neuf cents gros villages furent détruits, cinquante places fortes prises et rasées; cinq cent quatre- vingt mille hommes périrent les armes à la main. « Mais qui comptera, dit l'historien, ceux qui succombèrent à la faim, aux mi-

1. C'est la date à laquelle s'arrête Marquardt (Rôm. Staatsverwalt, I, p. 262), le dernier archéologue qui ait étudié cette question. — 2. Cf. Madden, History of jewish coinage, p. 154 et suiv., de Saulcy, Lettres sur la^ numismatique judaïque (Revue Numismatique, 1865), et Derenbourg, Op. cit., p. 424. — 3. S. Just. Apol. ii% et Oro., VIT, 13.

sères ou dans la flamme des incendies ? » La Judée ne fut plus qu'un déserta Bar Kokaba eut la mort du soldat, il tomba en combattant; les docteurs de la loi, qui s'étaient enfermés dans la dernière forteresse de TinsurrectioD, Béther, moururent au milieu des supplices ; Akiba fut déchiré avec des dents de fer rougies au feu, et les bêtes des amphithéâtres romains furent rassasiées de la chair des captifs. A ceux qu'on n'avait pu tuer ou vendre, on interdit l'approche d'^^/ia Cafdtolina; un jour seulement chaque année, il leur fut permis de venir pleurer, avec leurs prophètes, sur les ruines de la cité sainte *•

Lorsque, en voyant le chef de l'insurrection, Akiba s'était écrié : « Voilà le Messie I » un docteur lui avait répondu : « Akiba, l'herbe aura poussé entre tes mâchoires avant que le Messie paraisse* ; » et il semblait que cette dure parole fût vraie pour la race elle-même. L'œuvre de sang avait échoué et l'on pouvait croire ce peuple anéanti; mais l'œuvre de l'esprit triompha.

On eut beau les disperser sur tous les continents et déchaîner contre eux toutes les colères, comme Ënée, emportant des ruines de Troie les dieux pénates et le feu sacré pris au foyer national, les fugitifs étaient partis avec une nouvelle arche d'alliance L'école de Tibériade, continuée dans l'ombre, acheva le grand travail de la Mischna; et la commune patrie se retrouva partout où fut porté le livre qui la représentait. Grâce â lui, des rives du Gange aux bords du Tage, du fond de la Pologne au pied de l'Atlas, les Juifs gardèrent si bien leur langue et leur loi. qu'en plein moyen âge leurs docteurs allaient d'un bout de l'Europe à l'autre en trouvant partout des concitoyens..

Le peuple de l'Unité, qui jamais n'a voulu qu'un seul Dieu et un seul temple^ n'a eu besoin que d'un seul livre

1. Itiner. Hierosolym., p. 159, édit. Wessel. ~ 2. Dio., LXIX, 14. Hadrien demanda^ dans le sénat, les ornements triomphaux pour Jalias Severus, ob res in Judxa prospère gtstas. C. L i., III, n" 3830, et luimême reçut alors sa seconde salutation impériale. — 3. Derenbourg, Op. cit,f p. 42Ô.

pour ne pas périr. Quel triomphe de la pensée sur la force M

Cependant Hadrien avançait en âge ; les années sombres étaient venues avec la vieillesse et les infirmités; il fallait songer au futur empereur. Comme tous les princes depuis César, à l'exception de Claude et de Vespasien, Hadrien n'avait pas eu de ûls. U se ût autoriser par le sénat à nommer son successeur, autorisation qu'il était habile de demander, dangereux d'obtenir, car si elle donnait d'avance la consécration légale à l'élu du prince, ce qui était une garantie d'ordre, elle mettait en mouvement toutes les ambitions et suscitait des espérances que la déception devait changer en mécontentement. De là à des paroles imprudentes, à des intrigues coupables, la pente était facile, et au bout se trouvait le prince irrité, avec le devoir de défendre son successeur et lui-même, c'est-à-dire la paix publique.

U hésita longtemps; et comme un de ses amis s*en étonnait : « U vous est bien aisé, reprit-il, de parler ainsi, à vous qui cherchez un héritier pour vos biens et non pour l'empire. » Enfin, il se décida en faveur de L. Ceionius Commodus Vérus, gendre de ce C. Avidius Nigrinus qui avait conspiré contre lui*. Était-ce une réparation accordée

1. La Mischna comprend six livres^ qui se divisent chacun en plusieurs traités partagés en plus de cinq cents chapitres. Les nombreux commentaires faits dans le cours des siècles, sur les diverses parties de la Mischna, ont formé les deux Talmuds. La Massora ou (ransmmton fut tout un système de ponctuation, de signes et d'écriture imaginé pour rendre inaltérable le texte des livres sacrés, dont les copies, minutieusement collationnées avec les originaux, étaient solennellement livrées après une bénédiction publique. C'est ainsi que les Juifs élevèrent, suivant leur expression, une haie vive autour de leurs croyances nationales pour n'y laisser pénétrer aucun élément étranger, et cette espèce de fortification morale a mieux protégé la nouvelle Jérusalem que les murs cyclopéens de la cité de David. La Kabbale fut une autre arme de combat, mais pour la guerre offensive. C'était un moyen de faire circuler, malgré la vigilance de l'ennemi, les projets, les espérances, les doctrines que les seuls initiés pouvaient comprendre à l'aide d'une combinaison de lettres, de chiffres et de citations bibliques dont ils avaient la clef. Nos correspondances chiffrées viennent de là. — 2. On a beaucoup discuté sur la date qu'il faut assigner à l'adoption de

à la famille d'un homme qu*il avait aimé et une protestat'on contre la hâte du sénat à le faire mourir? Dans tous les cas, Hadrien, par cette résolution, se montrait au-dessus des rancunes d'une âme vulgaire. Un don de trois cants millions de sesterces aux soldats et de cent millioDs au peuple garantit leur assentiment.

Vérus, d'une vieille famille d'Étrurie, avait, dit son biographe, une beauté royale, et cette beauté servit de prétexte aux mauvaises langues de Rome pour expliquer son adoption. L'homme qui, après Vérus, assura Fempire à Antonin et à Marc-Aurèle, ne peut avoir été décidé par les ignobles motifs que l'on donne. D'ailleurs Yérus avait de l'éloquence, des talents, quoiqu'il menât la vie élégante et voluptueuse des riches patriciens. Il avait déjà trouvé le mot de Louis XIV sur le rôle respectif des reines et des maîtresses de roi ; et il répondait à sa femme qui lui reprochait quelque infidélité : « Le nom d'épouse est un titre pour la dignité, non un droit pour le plaisir. » Envoyé, après son adoption, dans la Pannonie, il s'y comporta bien. En l'éloignant de Rome, Hadrien avait voulu le mettre à l'abri des complots qui allaient s'y former, et il lui avait donné le commandement des légions pannoniennes pour avoir en main, par son fils d'adoption, l'armée la plus voisine de l'Italie.

Le choix, en effet, qu'Hadrien venait de faire, et la santé

L. Vérus. Si Ton en était réduit au témoignage de Spartien (Hadr., 23; Ml Ver., 3), on devrait la placer avant sa préture, c'est-à-dire avant l'an 130. Mais les monuments s'y opposent; sur tous ceux qui sont datés de son premier consulat (136), il est appelé I. Ceionius Commodus (Orelli, 1681, 4354, 6086), et c'est seulement sur ceux qui sont datés du second (137), qu'il est appelé L jElius Cœsar (Orelli, 828, 856, 6527). C'est donc en 136, et, suivant Borghesi [Œuvr.j VIIÏ, 457), entre le 19 juin et le 29 août, qu'il fut adopté, déclaré César et envoyé dans les deux Pannonies avec les pouvoirs proconsulaires (voy. C. T. L., III, 4366). On ne peut expliquer le passage de la lettre écrite à Servianus, en 13'4, et dans laquelle Hadrieo l'appelle son fils, filium meum Verum (voy. plus haut, p. 375), qu'en supposant que ce prince le nommait ainsi par anticipation^ étant dès lors décidé à l'adopter et ayant déjà fait connaître son intention à sa famille, quoiqu'il ne put accomplir cette adoption qu'après son retour à Rome, devant le peuple ei les pontifes, suivant les formules solennelles de Vadrogatio.

chancelante de Temperear f-i :r-^:r- i ^ ■ n- : i^i portes de la ville, dans son :ai;i*> :e ? l;.:r i." : î*-r:; r : la facilité de frapper on 0X3ii3. xTi^tfïir -ic !;:-i-:: . l-^^:cratie romaine à repr*nàK ses Tei^'-i t- n»-rr!j lu»tudes* : elle conspira et les :zmznzis ir-tn^ :r* "c\:.'n.fis. Ces tragédies sont pour aous jzn ic-^nr-r?. "1 -k ::fru-.": que des tètes tombèrent « rie le i^ïLi: i '7- "a . zi^i.^ . 2-.* l'est point que le plus mo«ieri les -inner^'ir? i.: :^ai:o:^e sans cause à sa mo*iérat:on. *làs iZdJ.-^-imK^i-.j' i ^-le m.':'» le caractère et la coaàui^ i' "nm-»^ nj^i :dr 1 lt^ rc l'expérience ne se font 'Çie Lus les -îtMLrîî :•:•* 7.i»t:iur*. Le prince cjui, durant vinat i:i:nitis. z i-l.' t:izc*i ;«irsonne, qui, offensé par de '3K":a::ies x^ns. 1: ..^ : ir? l-fs punir, se contentait àecrre -îc l-iir ;r:'7:z::i :i .. leur retirait son amitié*, ne deT">l: zn* 2*:r::L:i -n ":«:urrfiu: il dut rester ce que no-is saTin* ri 11 -r-i:: : -iz /is^ioier.

Dion ne lui impute •zji^ deci :::i Liziza:. : -s : au coaimencement de son rêOTe. •xll'î :-r< rii:rr !:i5uli:n?s m < à mort parle sénat à llnsu d:: prince: 1 li in. oelle de Senrianus et de son petit-il* Fn5«r^*. ;u: aviien: desd-jprouTé, dit-il, rélection de Vemî. Servianus. b^fau-tr^n: du prince, lui araît joué c assez miuTiis tour^. Ouani. si la mort de Xenra, Hadrien ojuti: annoa:er à Trajan -{'Si était empereur, Servianus avait employé tous les mo>ens de le retarder, pour empé:iier qu il n'arrivât avant !e courrier que lui-même eipé«iiait. Une autre fois il avait réussi à indisposer Trajan. en révélant â lonc-e les ùottos du neTea. Hadrien n'avait pourtant pas gardé souvenir de ces mauTais procédés, et en maintes occasions il a\ai: honoré Serrianus par des marques pubii jues de déférence ; Spartien prétend même qu'il l'avait déclaré di^^ne deTemiûre^ A quatre-vingt-dix ans Servianus elait trop Agé pour y prétendre, sans être assez sage pour éviter les

1. Ils cocâpirèrent même so'^ Ar.*.onin, le rri::ce selon !o iwuv ô- '*^'- Bat: TOT. cirdtâAjua, — 2. Die, LXIX, ■23. - S'il eiaiî .il n. ;.::y.e:ii vivo J/ pazLir un cizarta ayant des enfants, il modérait le ch;\:-.:;;v'-^: ^tî » ïv^v: s.-.^.» da vaaibe^ dés enfants. > Id., ibid. — 3. Spart., 23.

apparences d'une ambition dangereuse ^ Il se bornait sans doute à désirer que l'empereur adoptât son petit-fils. Mais Fuscus, âgé de dix-huit ans en 1 37 , n*en ayantpar conséquent que quatorze ou quinze quand s'agitait la question de la succession à l'empire, ne pouvait être choisi par un prince qui voyait déjà les signes avant-coureurs de sa fin. La faveur croissante de Vérus indisposa Servianus, qu'un troisième consulat en 134 ne put calmer. Fuscus, encore moins réservé, se laissait troubler par de prétendus prodiges qui lui promettaient la souveraine puissance. Il faut qu'autour d'eux se soit formé un parti capable de créer à Vérus des embarras et dans l'empire des désordres, pour qu'Hadrien, le prince sensé que nous connaissons, ait fait tuer ce jeune fou et n'ait pas attendu la fin naturelle d'un vieillard arrivé à l'extrême limite de la vie.

Spartien mentionne d'autres personnages tombés à cette occasion dans la disgrâce du prince, deux individus qu'il força de se donner la mort, même des soldats et des afiranchis «qu'il persécuta*. » Mais étaient-ce des accès de colère avougle, ou l'exécution de justes sentences? Faute de renseignements, l'on ne peut répondre à cette double question. Seulement, cet auteur écrit que l'adoption d'Antonin déconcerta beaucoup de prétendants ; que Gatilius Severus, préfet de la Ville, qui cherchait à se frayer le chemin du trône, fut privé de sa dignité; et, en voyant punir jusqu'à des affranchis et des soldats, il faut bien dire que nous trouvons réunis les éléments habituels d'une conspiration véritable *.

1. Servianum quasi affectatorem imperii quod servis regiis cœnam misissetj quod in sedili regio juxta lectum posito sedisset, quod erectus ad stationes militum senex nonagenarius processisset.,.. Fuscum, quod imperium prœsa^is et ostentis agitatus speraret. Spart., 23; Cf. Dion^ LXIX, 17.

— 2 Libertés denique et nonnuUos milites insecutus est. Spart, 15.

— 3. En mettant à part les seules victimes mentionnées par Dion, c'est-àdire les conspirateurs de 119, dont Hadrien regretta Texécution, et ceux de 137 qui avaient pour chefs un vieillard et un enfant que le prince aurait dû épargner, on ne trouve nommés par Spartien, pour justifier rimputalion de cruauté, que Plaetorius Népos et Âttianus pour qui Texpression hostium

On parle aussi de la mésintelligence qui existait entre Hadrien et Timpératrice. Ces détails de ménage ne regardent pas rhistoire politique ; cependant, comme Dion rapporte des mots cruels de Sabine et qu'on est allé jusqu'à supposer que son époux l'empoisonna *, il faut bien faire remarquer ici encore une invraisemblance. En 120, du fond de la Bretagne, Hadrien lui marque son affection et son estime en destituant un des secrétaires impériaux, Suétone, un préfet du prétoire, Septicius Glarus, et beaucoup d'autres personnages qui avaient manqué d'égards envers Timpératrice. Rien ne nous assure qu'il ne Tait pas emmenée dans tous ses voyages; nous savons du moins qu'elle fut certainement du dernier, le grand voyage d'Orient, ce qui n'annonce pas une union où la vie en commun aurait été difficile. Le public ne croyait pas à ces querelles de famille : on frappait des médailles avec la double effigie du prince et de l'impératrice; on gravait des inscriptions où sous leurs noms réunis, on écrivait : «^ Aux bienfaiteurs de la cité*. » L'apothéose qu'Hadrien lui décerna n'était qu'une cérémonie officielle ; mais nous avons de lui des lettres intimes *

loco habuit (Spart.^ 15) ne semble signifier qu'une rupture d'amitié {Cf. Id, 23; voy. sur PlaetoriusNépos, Borghesi, Œuvr., III, p. 122 et suiv.) ; Septicius Clams qu'il destitua pour mauvais procédés envers Timpératrice ; Titianus « quem, ut conscium tyrannidis, et argui passus est et proscribi, ce qui veut dire condamné à la confiscation des biens; Ummidius Quadratus et Catilius Severus quos graviter insecutus est, » ce qui ne prouve pas qu'ils aient été frappés d'aucune peine. D'ailleurs, Spartien oublie, que dans un autre chapitre (24)) il accuse Severus de conspiration. Quant à Polyaenus et Marcellus, quos ad mortem voluntariam coegit (25), nous ne les connaissons pas. On a vu plus haut ce qui concerne ApoUodore et les sophistes, et on va voir ce qui regarde Sabine. — 1. Non sine fahula veneni defuncta. Spart. 23. Si l'Impératrice était morosa et aspera [Id., 11), il avait la loi pour s'en débarrasser par un divorce; un crime n'était pas nécessaire. — 2. Locupletatoribus municipii (Gabies), Orell., 816. — 3. « Salut, très-chère et excellente mère, tout ce que tu demandes aux dieux pour moi, je le demande pour toi. Par Hercule, je me réjouis que mes actes te paraissent dignes d'éloge. C'est aujourd'hui mon jour de naissance; il faut que nous soupions ensemble. Viens donc, bien parée, avec mes sœurs. Sabine, qui est à notre villa, a envoyé sa part pour notre repas de famille. » Dosithée, § 15, Corp. juris antejust.j éd. Bôcking, 1. 1, p. 212. Une autre, fort amicale, écrite à Servianus, son beau-frère, en l'année 134,

qui montrent un intérieur où régnaient les bons sentiments et non pas les orages^. La mort de Sabine est donc encore un crime dont il faut décharger la mémoire d'Hadrien. Cette justice n'aurait pas fait le compte des salons de Rome, où avaient couru des médisances même contre Plotine;où il en courra bien d'autres contre les deuxFaustine, et il est tout naturel qu'ils aient poursuivi Hadrien dans sa vie privée avec autant de vérité sans doute qu'ils l'attaquaient dans sa vie publique.

Vérus ne vécut que peu de temps après son adoption*. « Je me suis appuyé sur un mur croulant, » dit Hadrien, et il chercha un autre successeur. Dion raconte qu'il convoqua au palais les plus considérés des sénateurs, et leur parla ainsi : « Mes amis, la nature ne m'a pas accordé de fils, mais vous m'avez permis par une loi d'en adopter un, sachant bien que souvent la nature donne au père un enfant estropié ou imbécile, tandis que, cherchant avec soin, on peut en trouver un qui soit aussi bien constitué de corps que d'esprit. C'est ainsi que j'avais d'abord choisi Lucius, qui était tel que je n'aurais pu espérer qu'il naquît de moi un fils pareil à lui. Puisque les dieux nous l'ont enlevé, j'ai choisi pour le remplacer un empereur d'une naissance illustre, doux et prudent, de commerce facile, que son âge met à distance égale des témérités de la jeunesse et des négligences des vieillards; soumis aux lois et aux coutumes de nos aïeux, n'ignorant rien de ce qui concerne le gouvernement et résolu à user honnêtement du pouvoir. Je parle d'Aurélius Antoninus que voici. Bien que je sache sa profonde aversion pour la vie publique, j'espère

c'est-à-dire dans les derniers temps de sa vie, se termine ainsi : « .... Je t'envoie des coupes à couleurs changeantes, que le prêtre du temple m'a données ; je les ai réservées tout particulièrement pour toi et pour ma sœur, et je désire que vous vous en serviez dans vos réunions aux jours de fêtes. Prends garde cependant que notre Africanus (sans doute quelque enfant de la famille) n'en use avec trop de complaisance. » Vopisc. Satum,, 8. Cette lettre dans laquelle il ne pouvait parler de Sabine alors auprès de lui, mène pourtant à la conclusion que nous indiquons dans le texte. — 1. Il mourut le !•' janv. 138. Orell. 827$

qu'il De refusera ni à moi ni à vous de se charger d*un pareil fardeau, et que, malgré son désir contraire, il acceptera l'empire*. » Ce sont là paroles de prince, et le choix était décidé par des raisons sérieuses. En cherchant cette scène dans Aurélius Victor, on verra ce que les anecdotiers font de l'histoire.

Antonin n'était ni le parent, ni l'ami particulier du prince ; il fallut même lui laisser quelque temps pour qu'il se décidât à prendre ce qui n'était pour lui que des chaînes dorées. Comme il n'avait plus de fils, Hadrien usa de son autorité supérieure pour lui constituer une famille légale : il lui fit adopter le fils du César qui venait de mourir, et M. Annius Vérus, dont l'esprit supérieur et le grand caractère l'avaient déjà frappé; aussi se plaisait- il à l'appeler, en jouant sur son nom, le très-véridique, Verissimus.

Ces choix réfléchis qui ont donné aux Romains deux de leurs meilleurs princes et au monde un grand homme, cette double adoption qui garantit l'empire, durant deux générations, contre les révolutions de caserne, ne sont pas d'un esprit étroit et jaloux. Il faut admirer la prévoyance d'Hadrien et lui tenir compte d'une vertu peu commune : il n'a pas craint de prendre des successeurs qui pouvaient l'éclipser.

L'adoption de Vérus avait fait des victimes, celle d' Antonin ne fit que des mécontents, entre lesquels se trouva le préfet de la Ville, Catilius Severus, qui s'était préparé les voies à l'empire *. Le cas était grave, car Severus tenait Rome par ses cohortes, le sénat par ses relations, et sa dignité lui donnait en réalité le premier rang dans l'empire après l'empereur. Les récentes sévérités lui avaient donné djB la prudence ; ses menées n'allèrent pas bien loin et il en fut quitte pour abandonner sa place, ce qui n'était pas d'une grande rigueur*. Mais cette indulgence n'étonnera

1. Dion, LXIX, 20. — 2. Antonini adoptionem plurimi dolueruntj spe^ ciatim Catilius Severus prœfectus urbis qui stbi praeparabat imperium. Qua re prodita, successore accepta y dignitxite privatus est. Spart., 24. — 3. On parle d'autres individus dont Hadrien ordonna l'exécution et qu'An tonin

que ceux qui, sur de vagues accusations, croyaient à la cruauté d*Hadrien.

Les affaires de l'État réglées, le prince voulut terminer les siennes; il souffrait cruellement et demandait avec instance du poison ou une épée, et comme on les lui refusait, il se plaignit de n'être pas libre de s'ôter la vie, quand il avait encore pour les autres le pouvoir de donner la mort. Il mourut (10 juillet 138) en se moquant des médecins dont on ne rit d'ordinaire qu'en santé'; quelques jours auparavant il avait fait ces vers très-dignes d'avoir Fontenelle pour traducteur :

Ma petite âme, ma mignonne, Tu t'en vas donc, ma fille, et Dieu sache où tu vas ! Tu pars seulette et tremblotante l hélas ! Que deviendra ton humeur folichonne?

Que deviendront tant de jolis ébats?

Cette boutade était bien de l'homme qui, en adoptant Vérus, disait : « Je vais faire un dieul » et qui volontiers aurait dit avec Rabelais : «Je vais chercher un grand peutêtre. »

Nous croyons avoir mis dans son vrai jour la figure originale de ce prince, et lui avoir restitué la physionomie que ses maladroits biographes n'ont pas su tracer. Ainsi ce pacifique, qui, durant un règne de vingt et un ans, ne fit pas une seule guerre, est de tous les empereurs celui qui maintint dans les légions la plus rigoureuse discipline, et dans l'État la paix la plus profonde'. Cet Athénien à qui l'on ne passe point certain vice du temps, mais à qui Ton passerait volontiers un. peu de mollesse, était plus sobre que Caton*. Ce voyageur qui ne

sauva. L'adoption est du 25 février, la mort d'Hadrien du 10 juillet. Or il garda jusqu'au dernier moment toute la netteté de son intelligence, et il est bien difficile d'admettre que si, dans ces quatre mois et demi, il avait prononcé une sentence de mort, elle n'aurait pas été exécutée. — 1. '£te- XeuTir)9C Xé^cov xà §t1(jiû>88c, Ôti « IIoXXol laxpoi BaortXéa àncoXeaav ». Dio., LXIX, 22. — 2. Disciplinam civilem non aliter tenuU quam militarem Spart., 22.-3 'Hpi<jTa àv»u otvov, Dion, LXIX, 7.

semble occupé que de la beauté des sites et des monuments, ce philosophe qui se plaît aux discussions d'école, regarde à tout : administration civile, administration militaire, et en tout met un ordre excellent. Vaniteux, assure-t-on, il dédaigna les titres et la pompe * ; envieux de tous les talents, il leur fournit plus d'occasions que nul autre de se produire; lettré irascible et jaloux, il honora les lettres et pensionna les savants. Enfin, si l'histoire avait le moyen de contrôler certains actes cruels qu'on lui impute, elle n'aurait probablement à montrer en lui qu'un justicier.

Par le monument de Lambèse, par Dion Gassius et Spartien, nous savons ce qu'Hadrien demandait à ses soldats, par le Périple d'Arrien ce qu'il exigeait de ses capitaines, par la Poliorcétique d'Apollodore ce qu'il attendait de ses ingénieurs, par les inscriptions, par les médailles, ce qu'il s'imposait à lui-même de sollicitude vigilante pour les provinces. Pausanias nous a montré comment il embellissait les cités, et le rempart Calédonien de quelle manière il défendait les frontières. Les sénatus-consultes conservés au Digeste nous ont donné l'esprit de sa législation, et le rescrit pour les chrétiens un exemple de sagesse politique. Enfin, en songeant qu'il fît en outre une certaine réforme de gouvernement et une codification des lois romaines, il faut bien reconnaître en lui l'activité féconde d'une intelligence supérieure et non l'agitation stérile d'un esprit inquiet.

Son règne marque, entre ceux d'Auguste et de Constantin, le second âge de la monarchie impériale, celui qui fut tout à la fois le plus brillant et le plus heureux. Nous en avons la preuve dans ces constructions que nous voyons encore au désert de Syrie et jusque dans les oasis de l'Afrique ^. Ces colonnades sans fin, ces rues monumentales,

1. Il n'aimait pas à graver son nom sur les édifices qu'il élevait; si plusieurs villes le prirent, si beaucoup de monuments le portèrent (Spart., IS- IS), c'était affaire municipale; et cette flatterie est de tous les temps. — 2. Voy. dans les Mél. Épigr. de M. L. Renier, les deux arcs de triomphe de Zana, l'ancienne Diana.

ces restes de temples gigantesques, loutes ces ruines ma jestueuses de Palmyre, de Balbeck, de Gérasa, etc., qui sont de Tâge des Antonins, ont été Tœuvre d'un peuple heureux et riche. « Après la grande terreur de l'an mil, dit un écrivain du moyen âge, la confiance et la sécurité revenant, on se mit partout à rebâtir les basiliques et le monde revêtit la robe blanche des églises. » Il en avait été de même dans Tempire et par des causes analogues. Cette floraison de Fart qui s'épanouit en monuments splendides , des bords du Rhône â ceux de TEuphrate, c'est le produit de la paix romaine. Depuis deux siècles, point de guerres étrangères, ou du moins point d'inquiétudes sérieuses pour les provinces ; à l'intérieur, sauf les désordres qui suivirent la mort de Néron, point de guerres civiles ; dans les cités point d'émeutes. Docilement rat« tachée à l'ordre social par les bénéfices de la clientèle, à ses institutions municipales par les habitudes de bienfaisance ou les libéralités vaniteuses des riches, à l'empire par le bien-être qu'elle devait au développement de l'industrie, du commerce, des travaux publics et de la colonisation S la populace ne songeait pas à troubler la double aristocratie de naissance et d'argent qui remplissait les charges, mais payait en largesses la rançon de son pouvoir et de son orgueil. Le règne d'Hadrien est le point culminant de cette prospérité où, grâce à lui, son successeur put retenir le monde; et, contre l'habitude, les contemporains, sinon à Rome du moins dans les provinces, en eurent le sentiment et en conçurent de la reconnaissance. Parmi les douze cents médailles que l'on connaît d'Hadrien'^ un grand nombre furent le produit de flatteries officielles ; mais peut-on dire que quelques-unes ne reflétaient pas l'opinion vraie des populations, celles, par

1. Voy. ci-dessus, p. 276. La colonisation dé la Cyrénaïque fut, dans de moindres proportions, une œuvre pareille à la colonisation de la Dacie sous Trajan, et elle eut, pour un grand nombre de pauvres des villes grecques, les mêmes conséquences heureuses. Voy. p. 400. — 2. C'est, du moins, à peu près le chiffre de celles qui ont été décrites par M. Cohen.

exemple, qui portent la légende : Félicitas Aug. Sur l'une de ces monnaies Hadrien et la Félicité publique, tous deux debout, se donnent la main*; sur une autre, TAllégresse, Hilar. P. /?., représentée par une belle jeune femme, écarte de ses deux mains le voile qui lui couvrait le visage, afin de laisser voir la joie du peuple romain ^ : gracieux symboles où tout n'était point mensonge !

Hadrien aurait-il pu faire davantage? Nous avons reproché au premier empereur', alors qu'il était « le maître du jeu du monde, » de n'avoir pas donné à son empire la forme d'une pyramide inébranlable, en le construisant par assises superposées : à la base, les curies de ville avec la liberté municipale ; au-dessus, les assemblées de province avec des pouvoirs effectifs; plus haut, le sénat en rapport étroit avec T aristocratie provinciale et s'y recrutant; au sommet, l'empereur couvert et contenu par ces institutions monarchiques.

Hadrien pouvait encore accomplir ce qu'Auguste n'avait osé entreprendre, et avec plus de facilité, parce qu'il connaissait mieux les provinces, qu'il y avait une popularité meilleure et qU''elles-mêmes comptaient alors plus de citoyens romains. Mais il n'eut que le vague sentiment de cette nécessité, et ses institutions tendirent seulement à mettre dans le gouvernement plus d'ordre et de justice, sans rien ôter au pouvoir absolu, de sorte que, après comme avant lui, la fortune de l'empire dépendra des qualités ou des vices de l'empereur. Par ce côté, Hadrien se confond dans la foule de ses prédécesseurs, dont aucun n'avait su voir que les peuples qui ont connu, ne fût-ce qu'un jour, la liberté, peuvent bien consentir à abandonner au prince la puissance publique, lorsqu'ils reçoivent l'ordre en échange, mais qu'ils se désaffectionnent lorsqu'il faut remettre en ses mains jusqu'à leurs intérêts de cités et de provinces. Aussi l'indifférence des populations succédera bientôt à leur amour, et, quand viendront les jours

1 . Cohen, Hadrien, 230. — 2. Cohen, Hadrien] 268. — 3. Ci-dessus, t. III, chap. xLiv, p. 366-409.

de malheur, elles n'auront pas plus de dévouement que de force pour défendre un empire qui, après avoir pris leur liberté politique, finira par prendre leur liberté civile.

Cependant Ton ne peut exiger d un homme qu'il ait été un puissant réformateur; et Ton reste juste, en se bornant à examiner comment il a vécu dans le milieu où il se trouvait placé, quel parti il a su tirer des circonstances que rhistoire avait produites. A ce compte, malgré son idéal imparfait de gouvernement, Hadrien restera un grand prince * . Et si Ton me demandait quel empereur a fait le plus de bien, quel méritait le plus d'être imité, je répondrais : ce prince intelligent et ferme, sans lâches complaisances envers les soldats et le peuple ; qui avait de la tolérance pour les idées et n'en avait pas pour les abus ; qui lit régner la loi et non l'arbitraire ; qui constitua une armée formidable, non pour d'inutiles conquêtes, mais afin que, derrière cet inexpugnable rempart, le génie de la paix fécondât toutes les sources de la richesse publique ; qui, enfin, aussi prévoyant à la dernière heure qu'il avait été habile durant son règne, assura au monde romain deux générations d'excellents chefs. Quand la gloire des princes se mesurera au bonheur qu'ils ont donné à leurs peuples, Hadrien sera le premier des empereurs romains.

1 . « On ne peut s*empêcher de voir dans Hadrien un grand homme d'État. » Naudet, Des changem. dans Vadm. de l'emp. rom.,p. 150.

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