‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 39 sur 45 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

ANTONIN ET MARC-AURÈLE (l38-180)

« J'aurais souhaité, dit un de nos vieux chroniqueurs, qu'il me fût échu en partage une éloquence pareille à celle des anciens ; mais on puise difficilement à une source dont les eaux tarissent. Le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s'émousse, et aucun homme de cet âge ne saurait ressembler aux orateurs des temps passés. » Cette tristesse conviendrait aux compilateurs de l'Histoire Auguste^ car ils n'ont ni là flamme qui échauffe et éclaire, ni le patient courage de ceux qui savent au moins amasser des matériaux pour de plus habiles. La biographie d'Antonin le Pieux par Julius Capitolinus est encore plus maigre que celle d'Hadrien par Spartianus. Elle enferme en trois ou quatre pages l'histoire d'un règne de vingt-trois ans , et nous réduit à dire de cet empereur ces seuls mots, qui sont assez pour sa gloire, mais trop peu pour notre curiosité : transiit henefaciendOy il a passé en faisant le bien^

Dès le temps de Xiphilin, le chapitre où Dion Gassius racontait l'histoire de ce prince était perdu, et si l'on veut juger de ce que valent les Abréviateurs qui sont à présent notre principale ressource, qu'on lise Aurelius Victor racontant comment se fit l'adoption d'Antonin. On comprendra ensuite que de pareils écrivains nous aient naturellement ramenés au souvenir des chroniqueurs du moyen âge,

1. Son nom était Titus Aurelius Fulvius Bononius Antoninus, et il était né le 19 sept. 86, dans la villa de Lanuvium.

et Ton ne s'étonnera pas que nous ayons porté hardiment la critique au milieu de ces puérils récits :«.... Hadrien convoqua le sénat pour créer un César. Gomme les sénateurs s'empressaient d'accourir à l'assemblée, Tempereur apei> çut par hasard Antonin, qui, du bras, soutenait les pas chancelants d'un vieillard, son beau-père ou son père. ÏPénétré d'admiration à cette vue, Hadrien fait légalement adopter Antonin pour César, et ordonne de massacrer à l'instant une grande partie des sénateurs, qi^i l'avaient tourné en ridicule. Après sa mort, le sénat, insensible aux .prières du nouveau prince, refusa de décerner à Hadrien les honneurs de l'apothéose, tant il était affligé de la perte d'un si grand nombre de ses membres ! Mais lorsqu'il vit reparaître tout à coup ceux dont il déplorait le trépas, chacuUy après avoir embrassé ses amis, finit par accorder ce qu'il avait refusé d'abord. » Voilà les contes bleus que la malignité avait fait circuler, que la sottise acceptait, et qui nous donnent la mesure du respect dû à de pareils esprits.

Les ancêtres d' Antonin, originaires de Nîmes ^, avaient exercé à Rome les plus hautes charges et s'y étaient fait remarquer par la dignité de leur vie. Cinq fois les faisceaux consulaires avaient été portés dans sa maison, et l'on disait de son père qu'il était un homme intègre et de mœurs pures*, de son aïeul qu'on n'aurait pas i^u trouver un reproche à lui faire, homo sanctus. Ce dernier, Arrius Antoninus, était cet ami de Nerva qui plaignait le vieux consulaire d'échanger une conditiop paisible contre celle d'empereur. Antonin hérita de ces vertus et de cette modération. 11 fut consul (120), proconsul d'Asie (128 ou 129), juge (judex) d'une des quatre provinces italiennes et membre du consistoire impérial, fonctions qui prouvent que depuis longtemps l'at-

1. Strabon nous dit que, dès le temps de Tibère, eette ville avait le jus Latiij ce qui donnait le droit de cité romaine à ceux des habitants de Nîines qui y avaient exercé une charge municipale. — 2. Homo castus et integer. Gapit. Ànt., I. Son aïeul paternel avait été préfet de la ville. Arr. Antonius était son aïeul maternel.

tention d'Hadrien s'était arrêtée sur lui. Sa femme, la première FaustineS lui avait donné quatre enfants, dont deux fils, morts avant son avènement. De ses deux filles, il perdit l'une durant son proconsulat d'Asie ; l'autre fut la seconde Paustine^ qui épousa Marc-Aurèle.

Bon ménager de son patrimoine, Antonin augmenta sa fortune par l'économie, non par l'usure, car il prêtait audessous du taux légal ; il l'employa à aider ses amis, bien plus qu'à ses plaisirs, et, une fois prince, il en consacra les revenus aux besoins de l'État. A son avènement, il refusa Yaurum coronarium, que l'Italie voulait lui donner, et ne prit que la moitié de ce que les provinces lui offrirent ; de sorte qu'il fut obligé de prélever sur son propre bien une partie des gratifications dues, dans cette circonstance, aux soldats et au peuple. Il avait du goût, de l'éloquence, et gouvernait son esprit comme sa maison en maître qui voulait que tout y fût bien rangé. Il écoutait beaucoup, délibérait longtemps, et, la décision prise, y persistait avec fermeté ; on n'administre bien qu'à cette condition. Il estimait la popularité ce qu'elle vaut, n'agissait qu'en vue du devoir, et s'inquiétait peu du reste : c'était un sage*.

Il avait cependant un défaut fâcheux pour un prince, il s'arrêtait aux petites choses : il aurait voulu couper en quatre un grain de cumin *, et on prétendait qu'il était avare; mais ce sont de mauvaises langues qui le .disent, et ces propos ne furent peut-être que la rançon de sa bonne renommée. Au consistorium il opinait toujours pour les résolutions les plus douces, et durant son règne il garda cette disposition à faire grâce * : vertu royale, quand il s'agit de pardonner une ofiense au prince, mais dangereuse si cette

1. Annia Galeria Faustina. — 2. Aurélia FausHna. — 3. Voy. le portrait que Marc-Aurèle a tracé de lui dans ses Pensées, 1, 16, et la phrase : Kal xo TcaOdttt Ta Tcepl toù; Ipcorac tûv (jigipaxîcov que de très-savants hommes interprètent différemment; ce qui n'est pas douteux c'est qu'elle renferme un éloge pour Antonin. — 4iKu{jtivo7cpiaTr)ç, Dion, LXX, 3; Julien, les Césars, 9 : « Fi le vétilleux 1 il est homme à faucher le cumin, » ou, comme nous dirions, à tondre un œuf. — 5. Ad indulger^tias pronissimus fuit. Cap., Ant., 10. Proeuratorihus quos Hadrianus damnaveratin senatuiridulgentias petiit. Id., 6i

bonlé affaiblit Tautorité de la loi. Gomme tous ceux que nous appelons les Antonins^ il vécut moins en empereur qu'en riche particulier, souffrant la liberté de parole de ses amis, même les violences du peuple. Durant une disette la foule lui jeta des pierres, il répondit par un discours. Il admirait chez un de ses familiers certaines colonnes et demanda d'où elles venaient : « Quand tu entres dans la maison d'autrui, sois muet et sourd, » répondit Tautre bnitalement, et Tempereur ne s'en fâcha point.

Arrivant à Smyrne, comme proconsul, il descendit chez le rhéteur Polémon, alors absent ; la nuit venue, le sophiste rentra et fit un tel bruit des embarras qu'on lui causait, qu'Antonin déguerpit sur l'heure. A quelques années de là, un acteur vint se plaindre de ce que Polémon, président des jeux olympiques, l'avait chassé du théâtre en plein jour. « Et moi, dit le prince, il m'a bien chassé en pleine nuit. » Une autre fois, les courtisans s'indignaient de voir Marc-Aurèle pleurer son précepteur mort; il les en reprit vivement : « Permettez-lui d'être homme, leur dit-il, car la philosophie ni l'empire ne doivent dessécher le cœur. » Plus d'une fois on l'entendit répéter qu'il voulait se conduire avec le sénat comme il avait désiré, étant sénateur, qu'on se conduisît avec lui : pensée qui semblait l'annonce du grand principe moral qu'Alexandre Sévère inscrira sur les murs de son Lararium : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toi-même. »

Nous aurions à raconter beaucoup d'actes de sa munificence, beaucoup de libéralités faites par lui à des particuliers, au peuple de Rome S aux cités des provinces qu'il

1 . Neuf fois , durant son règne^ les 200 000 citoyens qui prenaient part aux distributions publiques reçurent chacun trois à quatre cents sesterces (Eckhel, VII^ p. 11-27), et de ce chef la dépense monta à six cent quarante millions de sesterces (Chronogr,, éd. Momms., p. 647). Malgré ces dons, et les autres libéralités, malgré les dépenses de l'État, qui pour l'armée seule s'élevaient peut-être chaque année à deux cent cinquante millions de sesterces, Antonin laissa un trésor de deux mille sept cent millions de sesterces ou de cinq à six cents millions de francs (Dion, LXXIII, 8); ce qui veut dire que la situation financière était exceUente, puisque, durant les

secourut ou embellit ; nous voyons en efifet, par quantité d'inscriptions, qu'il suivit Texemple de son prédécesseur. Tout cela est d'un excellent naturel, et sur ce point il n*y a pas à lui marchander les louanges ; mais le prince fut-il au niveau de l'homme? La réponse est difficile; car si les éloges unanimes qu'il a reçus pour ses qualités de cœur nous permettent de lui donner, au milieu des païens, la place de saint Louis parmi nos princes, son histoire politique est si obscure qu'il se présente à nous, comme chef d'empire, avec une figure à demi effacée, dont les contours se perdent dans l'ombre.

Il avait cinquante-deux ans, l'âge qui donne la pleine maturité, sans ôter encore l'activité et la force. L'activité d'Hadrien avait paru quelquefois inquiète et bruyante ; celle d'Antonin fut silencieuse et discrète. Son prédécesseur était toujours en course ; durant près d'un quart de siècle, il ne quitta pas un jour Rome ou ses environs, excepté pour un rapide voyage en Asie. Au belliqueux Trajan avait succédé un pacifique ; l'empereur nomade fut remplacé par un prince sédentaire. C'est la loi des contrastes, qui plaît aux peuples comme aux artistes. Quelques inconvénients d'un régime en masquent, aux yeux de la foule, les avantages, et on se jette dans un autre système par la seule raison qu'il plaît de changer.

Hadrien était mort fort impopulaire au sénat; on a vu que les reproches qui lui sont faits viennent de la sourde irritation des Pères contre un prince dont la cour errante portait loin d'eux l'éclat et la réalité du gouvernement, de sorte que le néant de leur autorité n'était même plus caché derrière des apparences. Ils voulaient lui refuser l'apothéose, c'est-à-dire le déclarer tyran et annuler ses actes. Antonin refusa de se faire le complice de cette iniquité, qui d'ailleurs eût infirmé ses droits. Ses prières n'auraient peut-être pas triomphé du mauvais vouloir de ces séna-

vingt-trois années de son règpie, le budget impérial avait dû se solder annuellement par un excédant de recettes de yingt-cinq millions. Je reviens du reste sur cette question au cinquième volume.

teurs petitement haineux et jaloux, si, derrière le prince débonnaire, ils n'avaient apergu un orateur bien autrement persuasif, le soldat, qui n'entendait pas qu'on fît cet outrage à la mémoire du chef qu'il avait aimé. Suivant Dion, toute opposition tomba devant la crainte de T armée. Hadrien fut donc mis au rang des dieux ; Antonin lui éleva un temple à Pouzzoles, lui donna des flamines, et institua en son honneur un concours quinquennal. L'apothéose et le temple étaient pour le prince défunt affaires d'étiquette impériale. Ces honneurs rendus à la mémoire d'Hadrien ne méritaient donc pas au nouvel empereur que les sénateurs lui décernassent le surnom de Pius; mais comme ils avaient usé avec les autres toutes les épithètes de louange, ils ne trouvèrent que celle-là qui fût restée disponible; et puis le prince ne s'étant pas associé à leur haine contre Hadrien, ils s'associaient, en lui donnant ce titre, à son respect filial. Ces volte-face bien réussies, cette habile stratégie d'antichambre étaient tout l'art qui restât aux descendants des grands généraux de Rome, devenus les plus intrépides des courtisans.

Durant ce règne de vingt-trois ans, l'empire jouit d'une paix profonde, et les sujets reconnaissants regardèrent l'État comme une grande famille gouvernée par le meilleur des pères *. Un contemporain, Pausanias, voulait que l'empereur fût appelé « le Père du genre humain ».

Dans son désir d'éviter tout bruit, tout mouvement qui dérangeât le bel ordre mis dans l'empire par son prédécesseur, il reprit la règle de Tibère pour la longue durée des magistratures ^ mais en l'exagérant. Il conserva leurs fonctions à ceux qui les tenaient d'Hadrien; quand il eut de nouveaux choix à faire, il n'éleva aux charges que des hommes expérimentés, et souvent, dit son biographe, il les laissa mourir dans leur place '. Ainsi, son ami M. Gavius Maximus commanda pendant vingt années les cohortes

1. Quœ incredihili diligentia ad\ speciem optimi patrisfamilias exte* quebatur, Aur. Y icior, Epit., 15. —2. Voy. ci-dessus, t. III, p. 454. — 3. Capit., Ant.j 5 et 8.

prétoriennes; Orfitus* garda la préfecture de la ville tant qu'il lui plut et ne fut remplacé que sur sa demande ; des gouverneurs Testèrent sept ans, même neuf années dans leur gouvernement. P. Pactumeius Clemens, légat de Cilicie sous Hadrien, fut élevé au consulat, et maintenu néanmoins dans son commandements L'empereur avait changé le rang officiel de la province plutôt que de ne pas y laisser le magistrat qui connaissait le mieux ses besoins. Cette politique était excellente, à la condition pourtant de ne pas aller trop loin dans cette voie, car le plus actif s'alanguit dans des fonctions toujours les mêmes, et, comme la vie s'éteint au milieu des eaux dormantes, Fadministration où l'on n'entretient pas une certaine action de renouvellement arrive bien vite à la sénilité. Le règne d'Antonin nous en fournira peut-être la preuve.

Le droit civil lui doit beaucoup ', et les Pandectes renferment plusieurs fragments de ses constitutions ou rescrits. Une est célèbre sous le nom de quarte Antonine ou réserve établie en faveur de l'adopté sur les biens de l'adoptant. En preuve de son esprit libéral, on . mentionnera encore la décision qui permit aux enfants d'un nouveau citoyen, lorsqu'ils n'optaient point pour la nationalité de leur père, de conserver leurs droits sur son héritage. Auparavant, le Grec, obtenant le jv^ civitatis et dont les enfants restaient provinciaux, était obligé de léguer sa succession à des citoyens ou de la laisser au fisc, comme bien tombé en déshérence*. Des publicains avaient exercé le droit d'épaves. « Je suis le seigneur du monde^ répondit-il aux naufragés qui réclamaient contre cette cruauté ; mais il y a une loi de la mer, celle que les Rhodiens ont faite ; qu'on décide d'après elle. » Et le fisc eut tort '. Par

1. Ser. Scipio Salvidienus Orfitus avait été appelé à ce poste par Hadrien en remplacement de L. Catilius Severus. — 2. Voy. Borghesi, VIII, p. 393, note. — 3. Multa de jure sanxit. Jul. Gapit., Ant,, 12. Sur la législation d'Antonin, Cf. Haenel, Corpus Legura, p. 101-114, Lips., 1S57, et pour les mesures favorables aux esclaves le savant livre de M. Wallon, Hist. de Vesclavage dans Vantiquité, t. III. —4. Pausan., VIII, 43.-5. Dig., XIV, 2, 9. Hoc idem Divus Augustus judicavit

un rescrit d'application difficile, mais très-juste dans son esprit, il n'autorisa le mari à poursuivre sa femme comme adultère qu'autant que lui-même avait gardé la fidélité conjugale. La condition des esclaves fut encore adoucie. Antonin déclara que le maître qui, pour un motif frivole, tuait son esclave, serait puni de la relégation ou de la mort, et que celui qui l'aurait maltraité outre mesure serait forcé de le vendre, sans pouvoir jamais le racheter et sans écrire au contrat une clause qui lui permît de le poursuivre de sa colère jusque dans la servitude d'autrui, telle que celle-ci : « Défense de Taffranchir ; » ou cette autre : « H ou elle sera livré à la prostitution.» Un de ses rescrits porte: « Il est de l'intérêt des maîtres qu'un appui contre la faim, la cruauté et une intolérable injustice ne soit pas retiré aux esclaves qui l'implorent justement*. »

Dans l'administration financière, il retrancha les dépenses inutiles, les pensions servies à des gens qui « rongeaient l'État» sans lui rendre aucun service; il vendit des villas du domaine impérial, des bijoux, des meubles précieux : capital mort et, à ses yeux, inutile, dont il fit bénéficier le trésor public. Son économie lui donna les moyens de fonder, de développer l'institution alimentaire et de venir au secours des villes désolées par l'incendie ou par un tremblement de terre, comme Rome, Antioche, Narbonne et Rhodes. Je ne parle point des constructions faites par lui ou sous son règne dans la Grèce et l'ionie, dans la Syrie et à Carthage ^, à Lambèse, dont plusieurs monuments datent de cette époque, à Tarragone pour son port, à Gaëte pour son phare, à Nîmes pour les Arènes et le pont du Gard, à Dalbeck pour le grand temple de Jupiter « qui mérite d'être classé parmi les merveilles du monde*.»

1. Jnsete.,I,8,§ 2.— 2.Pausan.,VIlI,43. — 2. JeanMalala, C/irono^r.,l.XI. Sur ce temple voir : R. "Wood, Ruines de Balbeck, 1757. Ses colonnes ont 19 met. 35 cent. Les plus hautes qui soient encore debout à Rome, celles de Mars Ultor, n'ont que 17 met. 50 cent. Une inscription du règne d*Antonin, entre 147 et 161, montre que Gerasa a consacré un propylon et un portique « pour le salut d'Antonin etde Marc-Aurèle.»Letronne, Inscd'ÉgyptejîfilB»

Tous les empereurs étaient de grands bâtisseurs. C'était une dette qu'ils payaient dans Rome, au peuple entier, en décorant la cité de monuments nouveaux; aux pauvres, en leur donnant du travail ; à leur prédécesseur, en lui élevant le temple exigé par l'apothéose ; dans les provinces, c'était la condition de leur popularité. En outre, chaque empereur, comme les princes d'Orient, voulait avoir sa demeure vierge de tout souvenir. Ainsi Néron avait délaissé le Palais des Césars; Vespasien détruisit la Maison d'Or, et Antonin ne voulut point habiter la villa Tiburtine. L'âge des Antonins fut un temps de fête pour les architectes, car on démolissait incessamment pour reconstruire. Mais il faut répéter que, hors de Rome, les travaux étaient surtout l'œuvre des riches cités, où ils étaient payés avec les revenus municipaux, les dons des citoyens, et souvent une subvention impériale. Cette observation est d'autant plus nécessaire pour ce règne, que Marc-Aurèle dit de son père adoptif qu'il n'aimait point à bâtir.

Comme Hadrien, Antonin créa de nouvelles chaires de rhétorique et de philosophie dans beaucoup de villes *, en allouant aux titulaires un traitement qui leur fut payé par l'État, quand les ressources locales se trouvèrent insuffisantes*. A l'argent il ajouta des honneurs: dans les petites villes, cinq médecins, trois sophistes et trois grammairiens ; dans les grandes, dix médecins, cinq sophistes et cinq grammairiens furent exemptés des charges municipales * ; et il couronna la Déclamation même en donnant, dans l'année 143, le consulat à deux rhéteurs fameux, le Grec Hérode Atticus et le Latin Cornélius Fronto. Mais les poètes ne lui paraissaient pas aussi nécessaires ; du moins, il réduisit la pension qu'Hadrien avait faite au poëte lyrique Mésomède.

Il se trouva pourtant des sénateurs pour conspirer contre ce prince qui faisait de la félicité publique l'unique

1. Rhetoribus et philosophas per omnes provincias et honores et salaria detulit. Cap., Ant. ,11. — 2. Les textes ne le disent pas, mais je crois avec Zumpt {Uber den Bestand der philos, Schulen in Athen, p. 45), qu'il a dû en être aiosi. — 3. Dig., XXVII, 1, 6, § 1 et 2.

objet de son gouvernement. Cette fois on ne doute plus, comme sous Hadrien, de la réalité du crime; les Pères qui, par eux-mêmes ou par leurs affranchis transformés en historiens, faisaient dans la postérité la réputation des princes, admettent pour le favori du sénat un péril dont ils avaient nié Texistence pour Tami des provinciaux. Il n'y eut pas d'exécution : Atilius Titianus en fut quitte pour la perte de ses biens ; Priscianus se tua lui-même ; Avidius Cassius, qui se révolta sous Marc-Aurèle, eut au moins le désir de renverser Antonin ; Celsus enfin, que nous ne connaissons pas, fit quelque entreprise sérieuse, puisque, vingt ou trente ans après, la seconde Faustine en rappelait le souvenir à son époux ^ Le sénat mettait un grand zèle à rechercher les coupables, Antonin l'arrêta. « Que gagne* « rai-je, répondit-il à ceux qui le pressaient de sévir, que « gagnerai-je à ce qu'on sache qu'un certain nombre de « mes concitoyens me haïssent? »

Antonin n'aimait pas la guerre. « Mieux vaut, disait-il, « sauver un citoyen que tuer mille ennemis. » Il n'entreprit par lui-même aucune expédition^, mais ses lieu^ tenants eurent à livrer des combats défensifs : en Afrique contre les nomades', sur la frontière des Garpathes et du Danube contre des Daces réfugiés dans les montagnes, et contre des peuplades germaines établies au voisinage de la Pannoiiie. Capitolin nous dit que les Juifs firent encore quelque émeute, et qu'il y eut des rébellions en Egypte et en Grèce *. Une émeute en Grèce, au lendemain d'Hadrien,

1. Vulc. Gallic, Av. Cass,, 10. — 2 IloXeiiov (jièv 'PcpixaCoïc êôeXovr^

iwfrfctytxo ov6éva. Pausan., VIII, 43. — 3. Id., ihid Maupouç .... vopià-

6a<rt6 5vTaç. D'après les médailles (Cohen., Ànt., n"" 686 et 687) on peut rapporter cette guerre à l'année 139. On a pensé qu'il y eut deux expéditions en Libye; celle dont il vient d'être question, qui semble rappelée parla présence dans cette contrée des Vexillaires de la légion F» Ferrata, habituellement cantonnée en Syrie, et qui en U5 sont occupés à tracer une route dans l'Aurès (Léon Renier, Inscr. dAlg., n" 4369) ; l'autre, vers 160, qui serait attestée par une médaille de cette année représentant l'empereur vêtu du paludamentum, l'Afrique prosternée devant lui et, derrière, une victoire tenant un trophée ; mais cette médaille est de Commode. Cf. Eckhel, VII, 26. — 4. Cap., Ant., 5.

se comprend mal, à moins qu'il ne s'agisse d'une conspiration, celle de Celsus par exemple*, dont nous ne savons ni le lieu, ni la date, ou de quelque tumulte populaire auquel Lucien semble faire allusion (157)*; et une révolte des Juifs semble bien difficile, après tout le sang que Trajan et Hadrien avaient tiré à ce peuple*. En Egypte, Taffaire fut plus sérieuse, puisque le préfet Dinarchos fut tué (147-8), et que, au dire d'un ancien, l'empereur se crut obligé de faire le voyage d'Orient : ce fut la seule fois qu'il quitta Rome pour aller plus loin que la Campanie *.

Dans la Bretagne, LoUius Urbicus, qui s'était distingué en Judée sous Hadrien, réprima les Brigantes (140), et se trouvant à l'étroit derrière le Yallum Hadriani, reporta la ligne des défenses de la province plus au nord, jusqu'au rempart d'Agricola, le GraharrCs dike^ levée de terre gazonnée, courant entre les deux golfes de la Clyde et du Porth ^ En récompense, LoUius obtint plus tard la première charge de l'État, celle de préfet de la ville. Les Parthes préparaient une expédition contre l'Arménie, une lettre d'Antonin les arrêta. Les Lazes, les Quades, les Arméniens acceptèrent les rois qu'il leur donna ^ ; sa protection couvrit

l.Capit., Àvid, Cass., 10. — 2. Peregr,, 19 : ipri 6è xobç "EXXyivac «ic4i0«v àvTàpocfTOai 5icXa 'Pa>(ia(oic. — 3. Les monnaies d'Alexandrie citées en preuve par Munter (Die Juden unter HadriaUj p. 98), ne mènent pas à ime con-' clusion positive, et la guerre des Parthes, à l'aide de laquelle Gratz (/udische Gesch.y IV, n» 20) essaye de se tirer d'embarras n'eut lieu que trois ans avant la mort d'Antonin. — 4. Letronne, Recherches pour servir 4 VHist. de VÉgypte, p. 250, met cette révolte dans les années 148 et 149. Cf. Malala, Chronogr., XI, p. 280, éd. Niebuhr, et Aristide, 1, 350; éd.Dind. La mention du voyage d'Antonin en Orient, dont Capitolin ne parle point, se trouve dans Malala, auteur de peu d'autorité, il est vrai, et qui a ramassé bien des fables, mais qui a peut-être pris ce fait dans la chronique d'Antioche. Cf. Waddington, Chronol. du rhéteur Aristide. — 5. Agricola avait construit sur cet isthme un certain nombre de postes fortifiés (Tac, Agric», 19), et j'ai peut-être eu tort de parler, p. 216, d'un rempart, entre les forts. — 6. Voy. dans Eckhel, VII, p. 3 et 15, dans Cohen, Ant., n" 758 et 759, les médailles avec la légende : Rexdatus Quadis^ Armeniis, qui se placent entre 139 et 145. Ce dernier auteur dit {Ant., p. 279) que la décadence de l'art commence à se faire sentir sous Antonin, dans les médailles, surtout dans celles d'argent.

kSS DE XERVA À LA MORT DE MARC-AURÈLE.

Grta des bords de IToxîn contre les Scythes du voiet rArménîe contre les brigandages des Alains. Appien raconte qnll rit à Rome les députés de peuplades barbares qui demandaient à être reçues au nombre des sujets de resnpire : Antonin refusa. C'était la politique dTAngxErte et d'Hadrioi que nous avons maintes fois approaTêe. II y lint aussi des ambassades de la Bactriane et de llnde.preaTe que les relations de commerce ou d* amitié avec ces rêdoiis lointaines continuaient*

En somme, les guerres sous Antonin furent sans importance et les émeutes sans péril. « Alors, dit son biogra- « pbe ^.toutes les proTinœs étaient florissantes... et aucun « prince ne fut autant respecté des barbares. » Un contempcrain, le riiéleur Aristide, montre quelle confiance ÎBspîraît cette longue paix : « Le Continent tout entier est « «B repos et Tod ne croît plus à la guerre, même lorsqu'elle »vit sur quelque point écarté '. »

Ptiis re^MKtneux qu*Hadrien enyers les vieux usages et les antiques légendes, il croyait trouver un intérêt de con- «Tfatk» sodale en des choses où son prédécesseur n'avait TM quim întôèt de curiosité sceptique. H essayait comme A^^vste de ranimer le patriotisme expirant, en remettant à la miMÎe les origines menreilleuses du peuple romain ; ^•*r«s-'aies de ses monnaies représentent la fuite d'Énée, ï*^î«*»Kon d Albe- Mars el Rhéa, Romulus et les premiènes dèpoiùiles opÀmes, Horatius Codés défendant le poat du Janknle on Escnlape arrivant dans l'île du Tibre. INwr radfiirxnir les dieux sur loirs autels chancelants, il ï««piissait scziipul^isi^n«it ses fonctions pontificales, nnrnait aux temples la foule avide de spectacles, et méiwit qite les I^ms» abusés par ces apparences de restaura- ^Wi w^peo», fissent gravor une inscription avec ces mots :

* Zt^/t*** '^ ** peuple romain an tiès-bon, très-grand et « tKs juste prince Antonin Auguste, ob insignem erga cxrir

* «%/^(«m^|&as ftTOfl, a€ rtligianemK « En même temps,

^ ^^^^ *" ^ •-^'Ttt»., Ldu éd. IHnd. — 3. OrcU., 844. EUccsl

il essayait d'arrêter le progrès des conversions juives, par le renouvellement des peines édictées sous Yespasien contre ceux qui pratiquaient la circoncision sur des hommes étrangers à la race hébraïque *•

En lui voyant cette disposition d'esprit, on pourrait craindre qu'il n'eût cruellement traité les chrétiens. Il n'en fut rien. Il suivit à leur égard la politique de son père adoptif et leur accorda une tolérance de fait, qui fut pourtant troublée, de loin en loin, par quelque magistrat trop zélé, frappant une victime impatiente de mourir. Quant au rescrit qu'Eusèbe a mis sous son nom, on ne peut le recevoir, au moins dans sa forme actuelle, comme authentique*. Il est certain que ce prince et son prédécesseur n'ont jamais songé à donner droit de cité dans l'empire à la religion nouvelle ; mais ils n'auraient pas voulu davantage la persécuter. L'un par indifférence philosophique, l'autre par bonté de cœur, répugnaient à verser le sang pour des croyances. « Sous le règne d'Antonin, ditOrose, la paix régna dans l'Église •.

A cette époque, la foi trouva un habile et hardi défenseur. Saint Justin représente dans l'histoire de l'empire le moment décisif où le christianisme, qui, avec saint Paul, avait professé l'impuissance de la raison *, et qui, avec les premiers successeurs des apôtres, vivait aux catacombes, dans le mystère, sort au grand jour et revendique hautement ses droits comme doctrine rationnelle. Alors ce qu'on appelait dédaigneusement « la religion des esclaves et des femmes, des enfants et des vieillards » s'affirme, non-seulement devant le bourreau, mais devant la science, et s'ef-

1. Dig., XLVIII, 8, 11. Circumcidere Judseis filios suos tantum rescripto divi PU permittitur; is non ejusdem religionis qui hoc fecerit, castrantis pcena irrogatur ; or, cette peine était la mort. Medico qui exciderit, capitale erity item ipsi qui se sponte excidendum prashuit, Voy. ci-dessus, p. 233. — 2. Voy. à ce sujet la discussion de M. Aube, Saint Justin, p. 60 et suiv. — 3. Euseb., Hist, ecchy IV, 13, 26. Tertul., Apol.y V. Oros., Hist. saCf II, 46 : Antonino Pioimperante,pax ecclesiis fuit. Cf. Dion, LXX, 3. —4. Cf. Epist, odRom., I, i, 21-24; ad Cor., I, i, 19; m, 18; ad Gai, 1, n; ad Col., II, 8.

force d'absorber en soi la sagesse païenne purifiée par la nouvelle révélation.

Saint Justin était un Grec de Palestine qui avait traversé tous les systèmes de philosophie avant d'arriver au christianisme, et qui a raconté lui-même, dans un dialogue à la manière de IHaton, non sans grâce, les diverses étapes de son esprit. Il ne brûle pas, comme tant d'autres, ce qu'il avait adoré. Le christianisme, pour lui, est une philosophie nouvelle, plus sûre, plus utile que l'ancienne, mais ne reniant pas celle qui l'a précédée. « Socrate, dit-il, avait été une incarnation du Aoyo;, de la raison divine, car toute intelligence en contient une parcelle*. Le Christ en fut une autre plus complète, puisqu'il est la Vérité absolue. Lorsque le maître de Platon tenta, avec la force de la vérité, d'enlever les hommes aux démons, ceux-ci le firent tuer comme impie et athée. Ils font de même contre nous. Athées, nous le sommes contre vos dieux, mais non contre le Dieu •véritable, le Père de toute vertu que nous adorons, avec le Fils qu'il nous a envoyé pour nous instruire, avec l'armée des bons anges, ses satellites, et l'Esprit prophétique. Vos anciens ont enseigné certains dogmes que nous exposons d'une manière plus divine, et dont seuls nous prouvons la vérité. Nous disons, comme Platon, que Dieu a tout produit et tout ordonné ; comme les stoïciens, que le monde périra dans les flammes; comme vos poètes et vos philosophes, que lés bons seront récompensés et les méchants punis. Quand nous appelons Jésus-Christ le Aoyoç divin, la Raison de Dieu, nous ne faisons que lui appliquer la dénomination donnée à Mercure.... Si on dit qu'il a été crucifié, en cela même il ressemble à ceux des fils de Jupiter qui, selon vous, ont eu des tourments à souflrir; qu'il est né d'une Vierge, il a cela de commun avec Persée; qu'il guérissait les boiteux, les paralytiques, les infirmes, et ressuscitait les morts , c'est

1. Sur le Xoybi ffwspfjiaTixo; répandu dans l'humanité, voy. la remarquable étude de M. Aube, Saint Justin philosophe et martyr, p. 98 et suir.

ce que vous racontez d'Esculape.... Tous ceux qui ont vécu d'une manière conforme à la raison sont chrétiens. Tels furent, chez les Grecs, Socrate, Heraclite et ceux qui leur ressemblent, comme de notre temps Musonius *, et chez les Barbaresy Abraham, Ânanias Mizaël, Élie et beaucoup d'autres. »

Le christianisme était donc Tachèvement et non la contradiction de la révélation naturelle.

Saint Justin se défend, mais aussi il attaque. Aux dieux incestueux et adultères du paganisme il oppose celui des chrétiens, et aux scandaleuses leçons de leur histoire ses saints commandements. En face de la vieille société légalisant ses vices par l'impôt qu'elle en tire et dressant des autels à Antinous, il met la société nouvelle qui, au lieu de fêtes impures et de sacrifices sanglants, a pour culte la prière, l'aumône, le baiser de paix, la communionr fraternelle avec le pain et le vin ; puis il s'écrie : « Cessez donc d'imputer à des hommes purs vos débauches et celles de vos dieux I »

Comme prédication aux pauvres, aux opprimés, mieux eût valu l'Évangile ; comme plaidoirie devant un tribunal païen, la défense était habile sans manquer de vérité ni de grandeur. On trouve même dans les premiers mots de cette supplique la mâle intrépidité d'un homme qui acceptait le combat avec les maîtres du monde :

A l'Empereur Titus JIlius Antonin, Pieux,

Auguste, César,

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