‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 40 sur 45 · SONT INJUSTEMENT HAÏS ET PERSÉCUTÉS · texte numérisé non relu

SONT INJUSTEMENT HAÏS ET PERSÉCUTÉS

MOI, l'un d'eux,

lusTiN,... j'ai Écrit ce discours'.

1. C'est dans VApoL II, § 8, que se trouve le nom de Musonius; les autres sont dans la première, §21.-2. Aube, op» cit., p* 40. Uauteur plaee la

Cette façon de supplier, ce mot emprunté aux stoïciens, mais qu'il retrouvait dans son Time virile : « Vous pouvez nous tuer; vous ne pouvez nous nuire, » étaient d'un croyant résolu à donner sa vie pour sa foi et qui la donna*.

Depuis Trajan, le christianisme avait pris assez d'importance pour que la première apologie de S. Justin ait pu arriver jusqu'à l'empereur, et elle a dû confirmer le sage Antonin dans ses dispositions bienveillantes, à Tégard des chrétiens, sans le déterminer cependant à violer les lois de l'empire dont il avait la garde, par la publication d'un véritable édit de tolérance. Aussi voit-on sur la fin de sa vie une exécution à Rome même, celle du Grec Ptolémée, dont le préfet de la ville ordonna le supplice.

Si nous savons mal ce que fit Antonin comme empereur, nous savons bien ce que firent après lui les ennemis de l'empire ; alors une question se pose : Antonin ne doit-il pas être rendu responsable d'une partie des malheurs de Marc- Aurèle. Son père adoptif lui avait préparé, par la forte discipline mise en tout, un règne paisible ; n'a-t-il pas légué à son successeur beaucoup de périls par la douceur d'une administration qui, n'aimant pas à punir, fermait les yeux et laissa tout se relâcher? En trouvant après lui les légions sans discipline, les frontières sans sécurité, les Parthes redevenus audacieux, les Barbares franchissant à la fois le Rhin, le Danube, les Alpes, et arrivant jusqu'à Aquilée sur la route de Rome, jusqu'à Élatée, au cœur de la Grèce, on a le droit de penser qu'Antonin avait été trop amoureux de son repos, trop appliqué, pour complaire au sénat, à tenir une conduite diflerente de celle qu'avait eue son prédécesseur. Jamais les Barbares ne le virent longeant lentement les frontières pour s'assurer que, du côté de Rome, elles étaient bien gardées et que, de l'autre, il ne se formait point parmi eux d'associations menaçantes qui dussent être combattues par la politique ou les armes.Ja-

rédaction de la première Apologie vers 150, celle de la seconde à la fin de 160 ou au commencement de 161. — 1. En l'année 163.

mais il ne vint point au milieu des légions examiner d'un œil attentif leurs besoins et leur discipline, se mêler à leurs exercices, entretenir par sa présence leur vertu guerrière. Inactives derrière les remparts de leurs camps, elles ne savaient plus manier les armes, ni supporter les fatigues, et il faudra la sévérité cruelle d'Avidius Cassius pour arracher les soldats à leur mollesse , pour les déshabituer « des bains et des voluptés dangereuses de Daphné, pour faire tomber de leurs tètes les fleurs dont ils se couronnaient dans les festins * . »

Antonin arrivait à un grand âge : il avait dépassé soixantequatorze ans et, sans être pris d'aucun mal, ses forces diminuaient. Aussi faisait-on dans les temples des prières pour sa santé. Lyon conserve un monument destiné à rappeler qu'on y avait accompli, trois mois avant la mort du prince, le grand sacrifice expiatoire de ce temps, un taurobole". Au printemps, une fièvre de trois jours l'emporta. Au moment d'expirer, 7 mars 161, il donna pour mot d'ordre au tribun des gardes : « Patience et Résignation * . » C'était quitter la vie en philosophe, mais j'ai peur qu'Antonin n'ait toujours vécu comme il est mort.

On a fait de lui un mari complaisant et même chose a été dite de son successeur : les deux Faustine ont fort mauvaise réputation*. Ces accusations sont faciles à répandre, difficiles à réfuter ; et il semble que la malignité, ne trouvant pas à s'exercer sur les Antonins, ait voulu se dédommager, en se donnant carrière à l'égard des deux impéra-

1. Voy. Fronto {Epist, n, I, p. 128, et Principia Hist, p. 206). „.seditiosif contumaces y apud signa infrequentes,... prœsidiis vagi..,, ac palantes de meridie,,., temuîenti; ne armatu quidem sustinendo adsueti, sed impatientia lahoris armis singillatim omittendis in velitum atque funditorum modum seminudi.,,, ut ad primum Parthorum conspectum terga verterent,,,» — 2. « Pour le salut de l'empereur et de ses fils, et pour la prospérité de la colonie Lyonnaise. » De Boissieu, In^cr. ant. de Lyon, p. 24. — 3. JEquO' nimitas, égalité d'âme. Cap. Jf. Ant., 7. — 4. De hujus uxore multa dicta sunt ob nimiam libertatem et vivendi facilitatem quas ille cum animi dolore compressa. Cap., Ant., 3. Je ne vois pas que ces paroles indiquent l'adultère de Faustine; ce refoulement douloureux pouvait n'avoir pour cause qu'une certaine tenue, et non pas certains actes.

trices. Je ne me rendrai pas garant de leur vertu ; mais les accusations dont on les poursuit depuis dix-sept siècles sont vagues ou absurdes, et il ne me semble pas que ce soit par résignation philosophique que leurs époux ont supporté ce qu'on appelle la honte de la famille impériale. Il y- avait plus que de l'affection dans ces paroles d'Antonin i Fronton, au sujet de la première Faustine : « Dans le discours que tu as consacré à ma Faustine, j'ai trouvé plus encore de vérité que d'éloquence. Car il en est ainsi; oui, par les dieux I j'aimerais mieux vivre avec elle à Gyaros*, que sans elle au Palais. » Sous Tamour, je sens l'estime. Lorsqu'il perdit, peu de temps après son avènement (141), la mère de ses quatre enfants, il refusa de se remarier^ et lui bâtit un temple à Rome. C'était Tusage. Mais quand lui-même fut mort et passé dieu, le sénat, pour conserver le souvenir de cette mutuelle affection, réunit les deux époux en consacrant le temple : Au dieu Antenin et à la déesse Faustine. Il en subsiste de magnifiques débris à San Lorenzo in Miranda, église construite dans le temple qui était l'objet de l'orgueil et de l'admiration des Romains*. Il fit mieux que de donner à Faustine dès prêtresses et des statues d'or : il consacra son nom par une fondation charitable en faveur « des jeunes Faustiniennes ». Une médaille à l'effigie de l'impératrice montre au revers Antonin entouré déjeunes enfants, avec ces mots à l'exergue :

1. Gyaros, lie déserte et lieu de déportation. Fronto^ Ep, ad AtU, Pt«m, p. 163, Naber. — 2. Il faut dire cependant que, suivant Tusage romain, il prit une concubine. Cap., Ant., 8; Marc-Aurèle, Pensées, 1, 17, et Orell., 5^. Julien, dans les Cœsars, 9, dit de lui : « Homme modéré, sinon à l'endroit de Vénus. » — 3. Il en reste la cella, dix colonnes en marbre ctpoUtn, hautes de seize mètres, avec un entablement et une frise en marbre de Paros sur laquelle était taillée en relief Pinscription JHvx Faustinœ. Les autres mots, Divo Antonino, ont été gravés en creux sur rarchitraye après la mort d'Antonin. Orell., n** 868. On a longtemps atiribué à Antonin l'itinéraire qui porte ce nom. Sur cette fausse attribution, voy. d'Avezac, Ethieus, qui attribue notre édition à ce personnage (vers 375). Suivant M. Ch. Robert, Les Légions du Rhin, p. 2, n» 2, cet itinéraire fut l'œuvre anonyme et successive de l'administration romaine, une sorte de livre de poste officiel.

puellx Faustinianx; et jusqu'à sa dernière heure il soutint et accrut l'institution des pueri alimentarii qui sauvait les familles pauvres du désespoir en les empêchant de recourir à l'antique et abominable coutume de l'abandon des nouveau-nés*.

Lorsque Antonin s'était aperçu de sa fin prochaine, il avait fait porter la statue d'or de la Victoire, qui ne quittait jamais le chevet des empereurs, dans la chambre de son fils adoptif, Marcus Âurelius Ântoninus, surnommé le Philosophe.

La famille de Marc-Aurèle était originaire du municipe de Succubo* en Espagne; lui-même naquit à Rome, le 26 avril 121. Son aïeul, fait patricien par Vespasien, avait été deux fois consul et préfet de la ville. Il n'eut point d'enfance. Dès Tâge de douze ans, il prit le manteau des philosophes et montra l'austérité du plus sévère stoïcien, travaillant sans relâche, mangeant peu et couchant à terre, sur la dure; sa mère Domitia Lucilla* eut besoin de beaucoup d'instances pour le faire consentir à user d'un lit sur lequel on étendit des peaux de mouton. Après son adoption par Antonin, à dix-huit ans, il continua de se rendre chez ses maîtres ; empereur, il leur prodigua les honneurs, les récompenses; plusieurs furent consuls*; à d'autres, il éleva des statues. Leurs portraits étaient placés au milieu de ses dieux lares, et, à l'anniversaire de leur mort, il allait sacrifier sur leurs tombeaux, qu'il tint toujours ornés de fleurs.

Un d'eux, le philosophe Rusticus, lui avait rendu le service de combattre le goût détestable que Fronton avait

1. On en a la preuve par des inscriptions de 149 (Gupra Montana), de 150 (Urbino), et par des médailles des années 161, 160 et 161. — 2. La Ronda ou Lucubi dans la province de Grenade, près de Gordoue. Son nom était Marcus Annius Verus; après son adoption, il s'appela iElius Aurelius ,Verus César; après son avènement, Marcus Aurelius Antoninus Augustus. — 3. Lucilla, et non Calvilla, comme le dit encore Naber, le dernier éditeur de Fronton. Cf. Borghesi, Œuvr.j III, 35 et suiv, — 4. Ainsi le philosophe Junius Rusticus fut deux fois consul et préfet de Rome; Fronton avait eu déjà les faisceaux*

d'abord inoculé à son élève, ces mignardises, ces mièvreries qu'on trouve dans les lettres de Marc-Aurèle à son premier maître. « J'ai beaucoup lu ce matin, lui écrivaît-il un jour, et j'ai noté dix images ou sujets de comparaisons*; » et une autre fois : « Je t'envoie une idée que j'ai développée ce matin et un lieu commun d'avant-hier... ; aujourd'hui il me sera difficile de faire autre chose que la pensée du soir. Envoie-moi trois pensées et dix lieux communs *. » Quelle éducation de prince ! Plus tard, il disait : « Rusticus m'a détourné des fausses voies où entraînent les sophistes et des élégances affectées de la rhétorique ; je lui dois de ne jamais donner à la légère mon assentiment aux habiles discoureurs ; et c'est lui qui m'a mis dans les mains les commentaires d'Épictète*. »

Sa complexion étant faible, il régla minutieusement sa vie pour ne pas l'user plus vite que la nature ne le voulait, et il suivit les prescriptions de ses médecins, au nombre desquels se trouvait Galien, comme une obligation qui lui était imposée de conserver à son âme l'enveloppe temporaire dont les dieux l'avaient revêtue. Chaste et sobre, il ne connut pas ce qu'on appelle le plaisir ; ou mieux, il en trouva un, supérieur à tous lés autres, dans l'accomplissement du devoir*, dans cette perpétuelle étude qu'il faisait de lui-même pour s'éleveràunplus haut degré de perfection. Marc-Aurèle est le héros moral de l'antiquité païenne.

Il avait un frère d'adoption, Lucius Aurelius Verus, fils de cetiElius Verus à qui la succession d'Hadrien avait été d'abord réservée. Au lieu de le retenir dans le demi-jour où ce jeune homme était jusqu'alors resté, il en fit son collègue et son gendre, de sorte que l'État eut pour la première fois deux maîtres, « quoique le sénat n'eût déféré l'empire qu'à un seul. » Du reste, Verus prit le rôle d'un lieutenant, non d'un égal. Il y trouvait son compte, ayant, assure-t-on, plus de goût pour le plaisir que pour le pouvoir. On dit

1. Ep. ad M.y II, 9. — 2. /6td., V, 59. — 3. Pensées, I, 7. — 4. U écrit à Fronton : verecundia officii res est imperiosa. Ep, ad Jf. Ant» de fer, AU.

C'est d'ailleurs la pensée constante de Telc iavxév.

que par lui Rome revit quelques-unes des scènes de débauche de Néron : les orgies dans les tavernes de bas étage ; les rixes nocturnes dans les rues ; les profusions dans les spectacles, le jeu et les festins : jusqu'à six millions de sesterces dépensés en un jour; heureusement point de cruauté. D'ailleurs la gravité de Marc-Aurèle réparait tout et couvrait Thonneur de la maison impériale , qui peut-être courait moins de dangers qu'on ne le prétend. Fronton et Dion Gassius donnent, en effet, une tout autre idée de Lucius*; et dans une de ses lettres, ce prince se félicite d'avoir appris de son maître la franchise et l'amour du vrai plus encore que la science du beau langage. Les deux empereurs avaient accordé aux armées, en don de joyeux avènement, l'énorme somme de vingt mille sesterces par soldat*. Ce rachat de Tempire était une nécessité à laquelle le meilleur prince ne pouvait plus se soustraire et, pour le moment, un acte de prudence, car Antonin avait légué à son successeur la guerre sur toutes les frontières. Ses derniers moments avaient été troublés par des visions menaçantes : « Dans le délire de la fièvre, dit son biographe, il ne parlait que de la république et des rois qui voulaient l'assaillir. » A peine, en effet, s'était éteint le bruit des fêtes célébrées pour Tavénement des deux princes, qu'ils apprenaient l'invasion des Maures dans l'Espagne déjà troublée par une insurrection des Lusitaniens. En Gaule, des séditions agitaient la Séquanie ; en Bretagne, les Pietés couraient le pays et, chose plus grave, les légions voulaient contraindre leur chef Statius Priscus à prendre la pourpre. Enfin, de l'Orient arrivaient des nouvelles alarmantes. Vologèse y faisait depuis long-

1. Fronto, Ep, ad Ver., liv. I et II; Dion, LXXI, 1. ëf fwTo te xat vctoxcpoç ^v Totç orpaTUOTixoTç te êp^oiç xataXXTiXoTepoç. Eutrope, VIII, 5, Sextus Rufus, 20, ne relèvent aucun reproche contre lui, et, si ses lettres à Fronton {ad Verum Imp. lib. II, Ep. 2, p. 129, édit. de Naber) sur la guerre Parthique, montrent peu de modestie, elles prouvent aussi qu'il ne passa point tout le temps de la campagne dans les plaisirs. — 2. Probablement 20000 sesterces ou 5000 francs pour chaque prétorien; mais beaucoup moins pour les légionnaires.

temps des préparatifs de guerre : en 162, il jeta ses Parthes sur rArménie, où ils détruisirent toute une armée romaine, et sur la Syrie, dont les légions furent vaincues; cette province était compromise, la Gappadoce menacée, TAsie Mineure ouverte, sans défense, avec toutes ses richesses, aux rapides cavaliers du grand roi*.

Devant ces périls, Marc-Aurèle montra de la résolution et de Tacbivité. Statius' Priscus, rappelé de Bretagne , afin que son désintéressement n'y restât pas exposé à de trop dangereuses tentations, fut remplacé par un chef dont le nom était de hon augure pour un commandement dans ce pays, Calpurnius Agricola*. Lui-même fut envoyé enXappadoce, tandis qu'un général habile formait, avec Télite des légions du Danube et du Rhin, des bataillons de guerre [vexUlationes), qu'il se hâta d'y conduire ^ Un autre alla refouler les Gattes ; et le gouverneur de la Belgique, Didius Julianus, qui devait faire un si triste empereur, chassa les Chances de sa province. A Rome, le roi fugitif des Arméniens avait été reçu avec honneur ; on lui avait donné le laticlave sénatorial et le consulat : c'était une promesse de secours. De grandes forces, en effet, furent dirigées sur l'Orient ; Marc-Aurèle voulut même que son collègue s'y rendit.

Au lieu de se mettre à la tète de l'expédition avec la juvénile ardeur et Tinexpérience qui auraient gêné les vieux généraux, Verus demeura, par ordre de son frère, à Antioche, pour réunir les réserves et les munitions *, pour surveiller et contenir les provinces voisines, tandis que ses lieutenants poussaient en avant. Le principal ' d'entre eux, Avidius Cassius, était un Syrien, homme dur et ambitieux qu'on disait descendant du meurtrier de César ^

1. On ne peut donner la date de tous ces mouvements. — 2. Le nouveau général semble pourtant s*étre replié du rempart d'Antonin sur le vailum Hadriani, où l'on a trouvé une inscription à son nom (Orell., 5S61); plus tard Marc-Aurèle fit passer 5500 cavaliers iaz-yges dans cette province. Dion, LXXI, 14 et 1 6. — 3. Cf. L. Renier, MéL d'Épigr., p. 123. — 4. Dion, LXXI, 2, ....Ta; ToO itoXéjJiou xop^Y^"* iOpoiÇcov. — 5. Il était originaire de Cyrriius, et son père, le rhéteur Héliodoros, avait été, sous Hadrien et Antonin, préfet d*Égypte. Cf. Letronne, Inscr, d'Egypte, I, 129.

il ne lui déplaisait pas de s'entendre appeler Gatilina, et il aurait voulu qu'on le regardât au moins comme un nouveau Marins. Il était impitoyable, quand il s'agissait de la discipline. En expédition, point de bagages; il punissait sévèrement ceux qui avaient emporté autre chose que du lard, du biscuit et du vinaigre. Pour une violence commise contre les habitants de la province, les coupables, attachés au-dessus d'un grand feu, périssaient à la fois asphyxiés par la fumée et brûlés par les flammes* Aux déserteurs, il faisait couper les jarrets ou les cuisses. Un jour des auxiliaires surprennent un corps de barbares et le détruisent. Ils avaient attaqué ai9,ns ordre ; Cassius fait mettre les centurions en croix. « Qui vous assurait, leur dit-il , que ce n'était pas un piège et que l'honneur de l'armée romaine ne serait pas compromis ? » On s'indigne de cette sévérité ; une sédition éclate et Tannée entière entoure, menaçante, le prétoire du général. Il en sort sans arme : « Frappez-moi, dit-il, et ajoutez ce crime à celui du renversement de la discipline. » Tout rentra dans l'ordre. L'écrivain de qui nous tenons ces détails termine son récit par ces mots : « Il mérita d'être craint, parce qu'il ne craignait pas. »

Tel était l'homûie que Marc-Aurèle avait donné pour lieutenant à son frère et tel qu'il en faut à la tête des troupes. « Je lui ai confié, écrivait-il à un préfet, ces légions de Syrie qui vivent dans les délices de Daphné. Vous le connaissez ; il a toute la sévérité de ceux dont il porte le nom et il rétablira cette ancienne discipline sans laquelle il n'y a point d'armée. Vous vous rappelez ce vers de notre vieux poëte : « C'est par les mœurs antiques et par ceux qui « les suivent que la république se conserve. » Assurez bien les approvisionnements ; il saura les utiliser. » Et le préfet répond : « Le choix est excellent, car il fallait à ces soldats un chef sévère, capable de leur fermer la porte des thermes et d'arracher ces fleurs dont ils se couvrent la tête, le cou et la poitrine. »

Le lendemain de son arrivée, Cassius fit annoncer à son

de trompe, que le soldat vu à Daphné serait ignominieusement cassé, et il chassa du camp tout ce qui sentait le luxe ou la mollesse. Des exercices continuels, des revues fréquentes, non d'apparat, mais d'inspection sévère, la menace de tenir tout Fhiver l'armée sous la tente, eurent, en peu de temps, rendu à ces troupes efféminées Taspect de vieilles légions, et Cassius, maître d'elles, prit l'offensive. Nous ignorons les incidents de cette guerre, qui paraît avoir duré quatre ans et s'être étendue le long de la frontière orientale, depuis TEuxin jusqu'au golfe Persique, On parle de nombreux succès remportés par les Romains, de la prise par l'habile Briscus d'Artaxata, principale forteresse de TArménie, dont le roi rentra dans ses Ëtats comme vassal de Rome, et d'une grande victoire près de Zeugma sur TEuphrate, qui ouvrit aux légions l'empire Parthe jusqu'au cœur*. Ce fut comme l'expédition de Trajan renouvelée : mêmes triomphes, mêmes conquêtes : celle du nord de la Mésopotamie avec Ëdesse et Nisibe, invasion de l'Assyrie et de la Médie, prise de Ctésiphon et incendie du palais du roi, destruction de Séleucie, après un immense massacre de ses habitants; mais aussi même retour attristé par la faim, la soif et la mort d'un grand nombre de soldats. Gassius avait- il pris de meilleures mesures que Trajan, ou la guerre d'extermination faite aux Juifs par Hadrien avait-elle supprimé une des causes les plus actives de révolte dans ces régions? On ne sait; mais Vologèse demanda la paix (165), qu'il avait dédaigneusement refusée avant l'ouverture des hostilités; et il céda la partie septentrionale de la Mésopotamie, que les Romains gardaient encore à la fin du règne de Commode. Par cette acquisition, la seule qu'il leur importât de faire à TOrient, leur influence en Arménie, où régnait maintenant leur vassal, était consolidée. On a déjà vu comment, de là, ils tenaient en échec, par les Arméniens leurs alliés, les peu-

1. Lucien, Sur la manière d^ écrire Vhistoirey 19-21 et 28-9, parle de plusieurs batailles.

ANTONIN ET MAROAURÉLE (138-180). 441

pies du Caucase, et par eux-mêmes Tempire des Parthes. Les deux empereurs célébrèrent un triomphe où ils prirent les titres de Parthique, d'Arméniague et de Médique.

Ces succès retentirent au loin dans TAsie, et le commerce romain en profita pour étendre ses relations. Les Annales chinoises mentionnent vers ce temps-là une ambassade envoyée par un empereur Antonin au Fils du Ciel. Ces ambassadeurs, inconnus des écrivains de Rome, étaient, selon toute apparence, des marchands qui, dans Tintérèt de leur négoce, s'étaient donné un rôle politique. En échange des dents d'éléphants, des cornes de rhinocéros, des écailles de tortue offerts à Houang-Ti, ils reçurent beaucoup de cette soie qu'ils vendaient dans l'empire son poids d'or*.

Durant la guerre parthique, Marc-Aurèle était resté au centre de l'empire, afin de pourvoir rapidement à tous les besoins. Il avait montré beaucoup de déférence aux sénateurs, venant du fond de la Campanie pour ne pas manquer une de leurs séances et ne sortant de la curie qu'après que le consul avait prononcé Tantique formule : « Pères conscrits, nous n'avons plus rien à vous proposer. » Comme tous les empereurs qui prirent leur fonction au sérieux, il remplit exactement sa charge de justicier; il écoutait les parties, décidait selon le droit, sans hâte, mais aussi sans retard ; et, pour que les juges fissent comme lui, il les obligea à siéger 230 jours dans l'année.

La société ancienne avait de la haine et de la colère contre le coupable ; elle se vengeait en le torturant ; il lui fallait des supplices et aussi des douleurs, une lente et cruelle agonie. Marc-Aurèle entrevit, par instinct de clémence, plutôt que par principe arrêté d'intérêt social, la doctrine moderne du châtiment appliqué de manière à amender le coupable : « Nous devons, disait-il, chercher

1. Mém. de VAcad. des Inscr,, t. X, p. 227. Houang-Ti, qui régna de W à 168, fut donc contemporain d'Antonin et de Maro-Aurèle.

par les châtiments à faire éclore le bien qui se cache souvent au fond dû cœur des coupables. » Il adoucit les peines sans avoir de faiblesse pour le crime, et il recommanda, comtoe Hadrien*, aux gouverneurs, saisis d'une accusation, de rechercher le fait, mais aussi l'intention, parce que c'est la volonté de nuire qui fait le criminel. On dirait déjà notre doctrine des circonstances atténuantes.

Hadrien avait partagé l'administration judiciaire de l'Italie entre quatre consulaires ', Marc-Aurèle admit les préteurs à cette fonction, afin d'élargir le cercle où il pouvait choisir ^ U développa l'institution des curateurs, qui était née sous Trajan : « Beaucoup de villes, dit son biographe, en reçurent de lui ; » et pour en relever l'éclat, il les prit souvent dans l'ordre sénatorial. Ces curateurs jouèrent dans l'Italie ancienne, pour l'administration financière, le rôle rempli par les podestats dans l'Italie du moyen âge pour la justice. Aux deux époques, les villes n'espéraient échapper au désordre que par l'intervention de personnes étrangères à la cité; mais dans Tune les villes sauvèrent leur autonomie, parce que les citoyens élurent le podestat; dans l'autre elles la perdirent, parce que le princa nomma le curateur^. Des décurions fléchissaient déjà sous le poids des honneurs municipaux; il interdit de confier ces charges à ceux qui ne pouvaient les porter sans dommage pour eux-mêmes, et il défendit qu'on forçât les autres de vendre à leurs concitoyens du blé au-dessous du cours ^

Pour assurer l'état des citoyens, Marc-Aurèle ordonna que

1. Vivus Hadrianug hdpc rescripsit : in maleficiis voluntas spectcUufj non exUtif, Dig., XLVIII, 8, 14. Cf. tbtd., I, § 3. — 2. Voy. ci-dessus, p. 384.- 3. Dans une inscription d'Ariminum (Orell.-, 3177), le juridicus de la Flaminie et de l'Ombrie est loué : ob eximiam moderationam et in sterilitaU annonce laboriosam fidem et industriam ut et eivihiu annona superesset et vicinis civitatihus subveniretur , môme chose à Concordia. Les juridici n'étaient donc pas seulement des juges, mais au besoin des administrateurs, comme nos anciens parlements. Du reste, les Romains ne comprenaient pas ce que nous avons appelé la séparation des pouvoirs. — 4. Après Marc-Aurèle, la plupart des curateurs furent pris dans Tordre équestre, ce qui prouve que leur nombre augmenta; voy. ci-dessous auchap. LVII. — 5. Dig. L, 1, 6.

tous les enfants nés libres fussent, dans les trente jours, inscrits, à Rome, chez les préfets du trésor de Saturne, dans les provinces chez les greffiers publics : ce sont nos registres de Tétat civil ; et, afin de donner plus de garantie aux mineurs pour leurs biens, il créa le préteur des tutelles, charge que nous n'avons pas encore, mais que le Danemark, la Norvège, une partie de la Suisse et l'Angleterre ont empruntée au grand Antonin. Les tuteurs rendaient auparavant leurs comptes aux consuls, qui changeaient souvent et avaient mille autres soins; une administration spéciale, par conséquent éclairée et vigilante, examina désormais leur gestion. Cette même sollicitude pour l'intérêt des familles lui fit étendre le droit de donner des curateurs aux adultes qui compromettaient leur fortune*, et il commença la reconstitution de la famille naturelle, dont les facilités données à l'adoption rompaient si souvent les liens, en édictant que les enfants, filles et garçons, seraient admis à la succession de leurs mères mortes sans avoir testé, lors même qu'ils seraient entrés par adoption dans une autre famille *•

L'institution alimentaire fut encore développée et devint un des plus importants services de l'ordre civil. Elle avait été jusqu'alors dirigée par de simples chevaliers, ou procurateurs. Marc-Aurèle, pour montrer l'importance qu'il y attachait, en confia la surveillance à des personnages prétoriens ou consulaires qui prirent le titre de prxfecti alimentorum^.

Les esclaves avaient, comme les fils de famille, leur part dans ses préoccupations d'équité. Afin de gagner un der-

t. Statuit ut omnes adulti curatores acdperent, non redditis caims, Capit., 10. — 2. C'est le sénatus-consulte Orphitien de Tannée 178. /rwttt., III, 4. — 3. De aîimentis publicis muUa prudenter invenit. Cap., Jfarc.,II. Il promulgua, au sujet de Tinstitution alimentaire, un édit dont Fronton nous a conservé les premiers mots : Florere inlibatam juventutem, qu'il explique par le désir de voir les villes d'Italie se remplir d'une jeunesse nombreuse. Pour toutes les inscriptions qui serviraient de preuves à mon récit, je renvoie à VEssai de M. des Vergers, qui est l'histoire de Marc-Aurèle par les monuments épigraphiques.

nier applaudissement du peuple en pourvoyant même après leur mort à ses plaisirs, des citoyens inséraient dans leur testament la clause que certains de leurs esclaves seraient vendus pour combattre dans Tamphithéâtre contre les bêtes ; Marc>Aurèle frappa de nullité ces clauses testamentaires ^ D'autres, aliénés sous condition d'afiranchissement dans un certain délai, étaient retenus par leur nouveau maître ; il déclara la liberté acquise de plein droit à Tesclave pour Tépoque fixée, même sans manumission. Peut-être est-elle encore de lui la décision qui donne la liberté à Vancilla acquise sous la condition ne prostitiuUur et que son maître livre à Timpudicité publique*. Enfin il mit à la charge de TËtat les frais des funérailles pour les citoyens pauvres, et comme les collèges ou sociétés particulières avaient principalement pour but d'assurer à leurs membres les derniers honneurs et un tombeau, il les autorisa à recevoir des legs'. C'était les constituer en personnes civiles, capables de posséder des propriétés, des capitaux ou des esclaves. Aussi se trouva>t-il amené à leur reconnaître encore le droit d'affranchir, manumittendi potestatem''. Ces privilèges étaient considérables et contraires au vieil esprit de la politique romaine. Il crut parer aux périls de cette décision, en établissant que nul ne pourrait être membre de deux collèges à la fois', ce qui devait maintenir l'isolement des corporations.

Le père avait le droit de briser les plus chères affections du fils en obligeant celui- ci à répudier sa femme ; Marc- Aurèle supprima ce pouvoir tyrannique, ou du moins ne permit de l'exercer que pour des motifs très-graves ••

Il est inutile d'ajouter que plusieurs impôts furent diminués, des misères secourues, des désastres réparés. Il aida Smyrne, Éphèse, Nicomédie, Carthage, détruites par des incendies ou des tremblements de terre, à sortir de

1. Dig., XYIII, 1, 42 ,...ut cum bestiis pugnarent. — 2. Ulpien, au Dig., II, 4. 10, S 1. — 3. Dig., XXXIV, 5, 20. — 4. Dig., XL, 3, 1. — 5. XLVII, 22, 1. — 6. Ex magna etjusta causa, Paul^ V, 6, § 15 ; Dig., XXIV, 2, 4; Cod., V, 17, 5.

leurs ruines, et fit remise aux provinces, aux villes, aux particuliers, de tout l'arriéré dû au fisc ou à rœrarium depuis quarante-six ans.

On voit donc, par Tensemble de la législation des Antonins, qu'au deuxième siècle de notre ère le gouvernement impérial, qu'il fût dirigé par un soldat, comme Trajan, par un artiste, comme Hadrien, par un sage, comme Marc- Aurèle, peut revendiquer Thonneur d'avoir fait, pour défendre les faibles et secourir les malheureux, d'aussi généreux efforts qu'il en a jamais été accompli à aucune époque.

Une peste du caractère le plus meurtrier sévissait en Orient. Venue d'Ethiopie ou de l'Inde, elle envahit l'Egypte et le pays des Parthes. On raconta que les Romains l'avaient prise à Séleucie, dans un coffret d'or ravi au temple d'Apollon, et d'où le miasme funeste s'échappa, lorsque des mains sacrilèges* eurent violé le secret du dieu. Verus, revenant en Italie avec une partie de l'armée de Syrie, répandit le mal sur. son passage % même à Rome, où beaucoup de monde périt : on y enlevait les morts par charretées, et quelques-uns disaient que la fin du monde était proche. Embarrassés d'expliquer l'audace et les succès des barbares dans les années suivantes, les historiens postérieurs prétendirent que l'armée romaine avait été comme détruite par ce fléau*. Pour apaiser la colère des dieux, Marc-Aurèle recourut à toutes les expiations recommandées par les rituels. Il en est une que la passion populaire réclama et qu'il eut la faiblesse d'accorder ou de laisser s'accomplir ; les chrétiens, dont Hadrien et son successeur avaient dédaigné ou respecté les croyances, furent de nouveau inquiétés; quelques-uns même, à Rome et dans certaines provinces, périrent ou furent envoyés aux carrières*.

Un autre culte fut persécuté, celui de Sérapis à Péluse,

1. Cap., Ver,, 8. — 2, Ut .... maxima hominum parSf militum omnes fere copix languore defecerirU. Eutrop., VIII, 12. — 3. Voy. ci-dessous, p. 471 et suiv.

sans doute à raison de circonstances locales que nous ignorons. Ce n'était pas seulement le souverain pontife de l'empire qui condamnait des religions étrangères au polythéisme gréco-romain, c'était aussi l'homme qui, par une singulière réunion de défauts et de qualités contraires, se montrait, sans hypocrisie, dans sa vie publique, le plus superstitieux des princes et, dans ses méditations, le philosophe le plus dégagé des liens confessionnels.

Il ne semble pas que depuis l'époque où Tacite traçait le tableau de la Germanie, de grands changements se soient produits au milieu de ses peuples; mais cette race prolifique s'était accrue dans la paix, et ses convoitises avaient augmenté avec sa force. Au spectacle des richesses que l'activité industrieuse des Romains entassait de l'autre côté de la frontière, leurs yeux s'enflammaient d'une féroce 2upidité; leurs cœurs s'emplissaient de haine et d'envie. Ces belles villas du Danube et du Rhin qu'ils apercevaient de leur rive sauvage, leur semblaient une insulte pour leurs cabanes de chaume; ces arts, un reproche pour leur grossièreté ; cette politesse des mœurs, une corruption ; surtout le brillant éclat de l'or les fascinait et, en volant cet or, ils croyaient emporter sous leur ciel froid et sombre comme un rayon du soleil d'Italie, qu'ils se consolaient de ne pas avoir en couvant des yeux le métal fauve. Dans leur poëme national, dans les Niebelungen, l'objet de la poursuite ardente des héros, la conquête au nom de laquelle les peuples s'égorgent et les rois périssent, n'est pas la femme, fille de Jupiter et de Léda, comme pour les Grecs sous les murs de Troie, ni un tombeau, comme pour les hommes de France devant Jérusalem : c'est le trésor! Au miUeu de ses landes stériles et de ses forêts sauvages, cette race sensuelle, avide et pauvre, murmurait déjà les vers de Mignon sur les pays où les pommes d'or mûrissent, et qui, durant dix-huit siècles, ont excité sa convoitise. Aujourd'hui, par une organisation qui met une puissance formidable au service d'une politique sans scrupule, ils répandent autour d'eux l'in-

quiétude et Teffroi ; au temps des césars , ils troublaient par de continuelles attaques Tempire civilisé, riche et paisible qui, sous les Ântonins, donna à l'humanité la fête d'une paix séculaire. A la fin, ils réussirent à jeter bas le colosse, et ils précipitèrent le monde dans Tabîme de douleurs et de larmes du moyen âge. Que les peuples du Midi, héritiers de la Grèce et de Rome, amoureux du soleil qui mûrit la vendange , de Fart qui idéalise la nature , de la pensée, lorsqu'elle est aussi transparente que leur beau ciel, craignent toujours le barbare; ses appétits n'ont pas changé I

Si jamais la guerre a été une impiété, c'est alors que régnait le prince qui fut par excellence Thonnète homme au pouvoir; qui regardait son peuple comme sa famille et eût volontiers tenu tous ses voisins pour des amis. Habitué à soumettre le corps à l'âme, ses passions â la raison, Marc-Aurèle faisait de la vertu l'unique bien, du mal l'unique peine ; le reste lui était indifférent. Aussi la peste, la famine, les tremblements de terre, une guerre terrible se déchaînèrent contre lui sans l'intimider, et Horace l'aurait pris pour le sage qu'il montrait calme et sans peur au bruit du monde croulant. Au milieu des plus graves périls, â deux pas des Barbares, Marc-Aurèle écrivait tranquillement l'Évangile du monde païen.

Le philosophe dut se faire soldat, mais avec quelle répugnance et quel mépris de la gloire des conquérants I « Une araignée, dit-il, se glorifie d'avoir pris une mouche, et parmi les hommes , l'un se glorifie d'avoir pris un lièvre, l'autre un poisson, celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des SarmatesM » H n'en fallut pas moins endosser la cuirasse, tout aussi bien qu'un belliqueux. Sous Trajan, les Barbares du Nord avaient entretenu avec ceux de l'Est des relations qui subsistaient certainement, et Vologèse comptait sans doute sur une puissante diversion, lorsqu'il franchit TEuphrate. Mais des bords de la Saale à

ceux du Tigre, la route était difficile et longue; les Germains laissèrent à l'empire le temps d*accabler les Parthes. Cependant ils achevaient leurs préparatifs : de nombreux espions les renseignaient sur Tétat des forteresses romaines et, aux marchés communs, ouverts le long de la frontière, ils achetaient tout ce qui pouvait leur servir à la guerre*. Ils semblent avoir voulu, cette fois, s'entendre et réunir le plus grand nombre de leurs tribus, comme au temps d'Hermann et de Marbod; mieux même qu'en ce temps-là, car ces deux chefs étaient rivaux et leurs peuples divisés. A voir avec quel ensemble le monde barbare s* ébranla le long des frontières romaines, depuis les Terres Décumates jusqu'à FEuxin, on supposerait que quelque grand conseil dirigea le mouvement national. Cela peut être vrai pour les tribus de la Germanie méridionale', Marcomans, Narisques, Hermundures, Quades et lazyges; mais les nations Sarmates et Scythiques, Victovales, Roxolans, Costobocques, Alains, d'autres encore, agissaient certainement pour leur compte et suivant les inspirations de leurs chefs. Quant aux peuples du Nord, ils se tinrent à l'écart. Un mot de Capitolin semble annoncer, dans l'intérieur de cette cohue barbare, des oscillations de peuples qui jetaient quelques tribus sur les frontières de l'empire, où elles demandaient, comme les Cimbres à Marius, que Rome leur donnât des terres, à condition de faire pour elle toutes les guerres qu'on voudrait. Marc-Aurèle refusa une assistance qui pouvait devenir fort dangereuse ; alors solliciteurs et ennemis se ruèrent ensemble sur l'empire, où ils causèrent des maux infinis. Des armées furent détruites; deux préfets du prétoire tués ; nombre de villes pillées ; des pro-

1. La principale préoccupation de Marc-Aurèle dans les traités qu'il conclut avec ces peuples fût d'établir une bonne police de la frontière, en interdisant à quelques-uns d'entre eux la fréquentation des marchés communs, ïva, JI.9J .... xa Tûv *Pa>|j,aCa>v xaTaffxéirTCovxai, xal xà èiiixif)8eta àyopàCeDaiv. Dion, LXXI, 11. — 2. Ainsi les Quades, les Marcomans et les lazyges s'étaient alliés, car, dans les traités faits avec eux, Marc-Aurèle défendit aux Quades, placés entre les deux autres peuples, toute relation avec eux. Dion, Ibid.

ANTONIN ET MAROAURÈLE (138-180). 449

vinces mises à feu et à sang. « Ce fut, disent les écrivains du temps, une nouvelle guerre punique. » Marc-Aurèle renonça un moment à sa modération habituelle : il promit cinq cents pièces d'or pour la tête d'un chef barbare, le double, il est vrai, à qui lui livrerait ce chef vivant.

Les garnisons de la Dacie, protégées par les Garpathes et par la forte assiette de leurs citadelles, semblent avoir fait bonne contenance, quoique des barbares aient traversé la province et brûlé la ville d'Alburnus (Verespatak), où les avait attirés la richesse de ses mines. La Rhétie, leNorique, que défendaient leurs montagnes et Thabileté de PertinaxS subirent des incursions, mais l'ennemi ne put y tenir. Ce fut par les plaines de la Pannonie que le gros de l'invasion passa, afin de traverser les Alpes Juliennes, la moins haute des chaînes de montagnes que la nature a données à lltalie pour remparts. Les Marcomans et leurs alliés assiégèrent Aquilée, le boulevard de Rome de ce côté; ils allèrent même plus loin, jusqu'à la Piave, où ils saccagèrent Opitergium (Oderzo).

La péninsule hellénique était menacée comme la péninsule italienne, et la Barbarie essayait de mettre la main sur Athènes et sur Rome, pour y saisir les richesses entassées par les siècles dans ces deux sanctuaires de la civilisation du monde. Les Costoboques arrivèrent, sans qu'on puisse suivre leur route, au centre de la Grèce, à Élatée, dans la Phocide, où Pausanias retrouva le souvenir de leurs ravages et la statue d'un vainqueur aux jeux olympiques, tombé en combattant contre eux^. D'un autre côté, des émeutes de soldats et de populace agitaient l'Egypte, et les Maures continuaient à ravager l'Espagne. Seules, les frontières de l'Euphrate et du Rhin restèrent paisibles, celle-ci gardée par les légions, que les Germains du Nord n'inquiétèrent pas, l'autre défendue par le vigilant et habile Av. Cassius.

Le péril était grand; Marc-Aurèle ne s'en émut pas et

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