‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 3)Chapitre 6 sur 45 · Xin, 60. — 2. Suét., iVer · texte numérisé non relu

Xin, 60. — 2. Suét., iVer

les habitants qui d'ordinaire faisaient les frais de ces ruineuses magnificences. « On établit encore, dit Tacite, quelques autres règlements très-sages, mais qu'on n'observa pas longtemps. Cependant la suppression de l'impôt du quarantième et du cinquantième*, «celle aussi de quelques autres droits illégalement introduits, étaient encore maintenus au temps de Trajan *.

A Rome^ on retira les gardes qui veillaient à la police des jeux, afin que le peuple en parût plus libre, mieux encore pour que la discipline des soldats ne s y perdît pas. On rechercha d'anciens délateurs et l'on réduisit au quart la récompense que la loi Papia Poppaea leur assurait. Les sénateurs dans la gêne furent secourus*; les pauvres, protégés contre les questeurs du trésor qui usaient trop sévèrement du droit de saisie ; le crédit public, raffermi par un don de quarante millions de sesterces fait à Vserarium*; le peuple enfin, gratifié de distributions en argent et en vivres, surtout de jeux et de représentations théâtrales. Malgré le goût de Néron pour ces plaisirs, on chassa d'Italie les histrions et les conducteurs de chars ; car le théâtre et le cirque étaient devenus des lieux de cabales et de factions. Par haine pour la domesticité du palais et sa récente domination, le sénat voulait augmenter la sévérité des lois concernant les affranchis. On craignit d'irriter une classe trop nombreuse; l'empereur n'autorisa que des poursuites individuelles; mais il s'imposa la loi qu'il observa long-

1. Tac, Ann., XII, 51. Le droit de 4 pour 100 sur le prix des esclaves fut désormais payé, non plus comme auparavant par l'acheteur, mais par le vendeur, ainsi que cela avait lieu dans toutes les ventes; au fond, rien n'était changé, puisque le vendeur augmentait d'autant son prix. Àrm,, XIII, 31. — 2. On ne sait point quels étaient ces droits, sans doute des espèces de superindictions, frais de recouvrement, etc., établis par les percepteurs à un titre quelconque et que l'usage avait conservés. Verres appelait ainsi certaines concussions qu'il commettait en Sicile. — 3. Il leur donnait un traitement annuel de cinq cent mille sesterces. Suét., Ner.y 10. — 4. En l'an 62, il se plaignit dans un édit d'être obligé de donner tous les ans soixante millions de sesterces à la république pour venir en aide à Vâsrarium épuisé, et il nomma une commission formée de trois consulaires ad vecti galia publica, sans doute pour aviser à combler le déficit. Ann,, XV, 18.

HISTOIRE ROMAINB. IV— 2

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temps, de ne point ouvrir la curie à des fils d'affranchis*. n laissa le sénat supprimer les honoraires des avocats et l'obligation pour les questeurs désignés de donner des jeux de gladiateurs : double décision favorable à l'aristocratie, puisque la première, en éloignant les pauvres du barreau, faisait passer aux riches l'influence que cette fonction assurait et que la seconde déchargeait d'une grosse dépense les jeunes nobles qui arrivaient à la vie politique. A ce même esprit de réaction aristocratique contre quelquesunes des tendances du gouvernement de Claude, se rapporte la loi qui condamna tous les esclaves d'un maître assassiné, et tous les affranchis par testament qui habitaient sous son toit, à partager le supplice du meurtrier. S'ils n'étaient point coupables d'avoir tué leur maître, ils Tétaient de ne l'avoir point défendu*. Une occasion se présenta bientôt d'exécuter cette loi terrible. Le préfet de la ville ayant été assassiné par un de ses esclaves, tous les autres, au nombre de quatre cents, furent envoyés au supplice. La populace voulait les délivrer ; elle s'armait de bâtons et de pierres ; Néron promulgua un édit sévère et appela les cohortes prétoriennes qui bordèrent les rues où les condamnés passaient. Le peuple commençait donc à se prendre de pitié pour ces malheureux que naguère il croyait bons tout au plus à le divertir quand on les jetait aux bêtes. Les conditions se mêlent; les rangs s'effacent en bas, tandis qu'en haut les empereurs passent leur niveau sanglant sur les plus illustres maisons.

Une preuve de ce mouvement des esprits qui gagnait le gouvernement, se trouve dans la législation. A Rome le préfet de la ville, dans les provinces le gouverneur, furent chargés de recevoir les plaintes des esclaves victimes des sévices de leurs maîtres'; les Antonins établiront même, pour ce cas, une pénalité sévère.

Quelques changements eurent lieu dans lés attributions des magistrats inférieurs. Ce qui restait de prérogatives

1. Suét., Ner,, 16. — 2. Tac, Ann., XIII, 32.-3. SéD;, de Beti,, III, 22 Dig., I, 12, 1, § 1 ; tbid., XIII, 7, 24, §3.

aux tribuns et aux édiles fut encore diminué, au profit des préteurs et des consuls, de sorte que ces deux anciennes charges, si importantes autrefois dans l'État, tombèrent au rang de simples magistratures municipales pour la ville de Rome. Les questeurs, à qui Claude avait confié Tadministration de Vœrarium^ manquaient, parleur âge, d'autorité ; on revint à l'ordonnance d'Auguste , et cette gestion fut rendue à d'ancienis préteurs*.

Burrus et Sénèque, aidés du sénat, qu'ils entouraient de considération', menaient donc doucement l'État. Le prince lui-même, dans sa vie publique, avait une tenue convenable. Lorsque le jeune consul siégeait sur son tribunal, il était attentif, écoutait les plaideurs en leur interdisant les longs discours, et ne rendait jamais la sentence sur l'heure, mais le lendemain et par écrit, après avoir lu à l'écart l'opinion des autres juges. Ces scrupules de conscience affichés avec ostentation cessaient en même temps que l'audience, et Rome, qui s'émerveillait de cette précoce gravité, apprenait avec étonnement que son prince courait la nuit les rues de la ville sous un déguisement d'esclave, entrant dans les boutiques et les tavernes pour casser et piller, ou se ruant sur les gens attardés, au risque de trouver plus fort que lui. Un sénateur, Julius Montanus, lui rendit ainsi avec usure les coups qu'il en avait reçus et faillit le faire périr sous le bâton. Mais il eut l'imprudence de reconnaître l'empereur dans le bandit qu'il battait si bien, et celle plus grande encore de lui en faire d'humbles excuses. Néron se souvint de son inviolabilité tribunitienne et le força de se donner la mort. Dès lors il ne se risqua plus qu'avec des gardes qui le suivaient à distance et au besoin interposaient l'épée'. Le jour, il était au théâtre, troublant la police de la salle, encourageant les applaudissements ou les huées, excitant le peuple à briser les bancs et à se livrer bataille sur la scène, tandis que lui-même,

1. Sur ces réformes, voir Tac, Ann., XIII, 26-29, 31, 34. Suétone dit (Nero, 16) : Multa sub eo animadversa severe et coercita nec minus insti^ tuta. — 2. Tac, Ann.j XIV, 28. — 3i Id, ih, XIII 25.

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d'un poste élevé, prenait part à la mêlée avec des projectiles lancés au hasard : un préteur fut ainsi blessé de sa

main*.

Ces brutales licences n'étaient que des fantaisies qu'on passait volontiers au jeune empereur. Les fils de bonne maison, les petits-maîtres ilrossuli) trouvaient ces façons fort plaisantes et les imitaient; si bien que, à en croire Tacite, Rome ressemblait la nuit à une ville prise d* assaut. D'ailleurs, la foule obscure faisait seule encore les frais de ces récréations impériales. Mais les passions grandissent : les crimes vont venir.

Othon avait épousé Sabina Poppaea, qui passait pour la plus belle femme de Rome. Type de la coquetterie ambitieuse*, modèle de ces femmes en qui la passion ne vient pas excuser le désordre, elle n'aimait qu'elle-même, elle n'avait d'autre culte que celui de sa beauté, d'autre souci que d'assurer l'empire de ses charmes. Elle souhaitait de mourir avant d* avoir perdu les grâces de son visage, et pour en relever l'effet elle ne se montrait jamais que demivoilée, soit qu'elle fût ainsi plus belle, soit plutôt afin d'irriter les regards. Othon avait pour Poppée une affection profonde^; il eut Je tort de parler d'elle à Néron, qui voulut la voir. Séduit, entraîné par des refus calculés et une tactique savante, il oublia bientôt et la vertueuse Octavie et son favori imprudent. Othon fut exilé dans le gouvernement de Lusitanie (58), où il resta dix ans.

Jusqu'alors Néron avait caché dans l'ombre ses désordres et ses vices*. Sous l'influence de cette femme artificieuse et hautaine, qui avait tout bravé pour arriver où elle était, il cessa de contraindre sa nature mauvaise, et ses* deux ministres perdirent [tout le terrain que! gagnait Poppée.

1. Suét., Ner.y 26. — 2. Elle employait toutes les recettes alors connues, et elles étaient déjà nombreuses, pour prévenir des ans IHrréparahle oxatrage. Elle se couvrait le visage d'un masque contre le soleil et, en quelque lieu qu'elle allât, elle se faisait suivre de cinq cents ânesses, dont le lait lui fournissait des bains qui devaient entretenir la blancheur de sa peau. — 3. On abattit ses statues en même temps que celles de Néron. Othon, après son avènement, les fit relever. — 4. Tac, Ann.y XIII, 47.

Trop fière pour s'arrêter dans Tadultère, Poppée voulut être impératrice. Deux femmes la gênaient. Octavie, l'épouse légitime, Agrippine qui ne souffrirait pas que l'hymen formé par elle fût rompu au profit d'une rivale bien autrement dangereuse que Taffranchie dont naguère la faveur l'irritait. Agrippine était la plus à craindre, car, fille de Germanicus, et petite-fille d'Auguste*, sœur de Caïus et femme de Claude, elle réunissait en sa personne tous les souvenirs, et, bien des gens n'étaient pas loin de le penser, tous les droits de la maison impériale où Domitius Nero n'était qu'un étranger. Serait^elle allée jusqu'à réaliser ses menaces? Aurait-elle voulu renverser la fortune qu'elle avait élevée? On n'ose le croire, bien qu'il ne soit pas téméraire d'imaginer un forfait de plus dans cette famille des Atrides Romains. Poppée se chargea de le persuader à Néron qui, fatigué d'obéir quand le monde entier lui obéissait, avait déjà remplacé dans son cœur l'affection par la haine. Elle irritait par ses sarcasmes l'impétueux jeune homme qui consentait, disait-elle, à être moins un empereur qu'un pupille tenu en laisse par une gouvernante impérieuse ; d'autres fois elle lui montrait l'insultant orgueil, la dangereuse ambition de cette femme, qui n'hésiterait pas à sacrifier son fils à ses aïeux et à elle-même.

Néron n'était que trop disposé à écouter de pareils discours. L'idée de se débarrasser d'un censeur incommode, déjà familière à son esprit, ne l'effrayait plus; depuis longtemps, il hésitait moins à cause de l'odieux du crime que sur les moyens de l'accomplir. Le fer laissait des traces et le poison était difficile à administrer : Agrippine se souvenait trop bien, pour se laisser surprendre, de ces champignons qui avaient envoyé Claude chez les dieux et de la coupe servie à Britannicus ; elle était d'ailleurs, disaiton, familiarisée avec les antidotes et pourrait se sauver même après une imprudence. L'affranchi Anicetus, commandant de la flotte de Misène, proposa un plan qui devait

1. Elle était arrière-petite-fille d'Auguste par sa grand*mère Julie, femme d'Àgrippa et fille d'Auguste.

éloigner les soupçons. Néron était à Baïes ; il y attira sa mère par de tendres lettres , la combla de prévenances et d'égards et, après le souper, la reconduisit au vaisseau magnifique qui l'attendait.

Les dieux, dit Tacite, semblaient avoir ménagé à cette nuit tout l'éclat des feux célestes et le calme d'une mer paisible. Le navire voguait en silence. Une des femmes d'Agrippine, appuyée sur les pieds du lit où reposait sa maîtresse, lui parlait avec transport du repentir de Néron, de ses caresses, de la faveur qu'elle retrouvait. Tout à coup le plancher de la chambre s'écroule sous d'énormes masses de plomb, le vaisseau s'entr' ouvre et tout s'abîme dans les flots ; un de ses officiers placé près d'elle est écrasé, mais le dais du lit avait protégé l'impératrice et sa suivante. Dégagée des débris, celle-ci , pour être sauvée, crie qu'elle est la mère de l'empereur ; on l'assomme à coups de crocs et de rames. Agrippine, gardant le silence, quoique blessée, gagne à la nage, puis sur des barques qu'elle rencontre, le lac Lucrin, et de là se fait porter à sa maison de campagne.

Le crime était trop clair ; elle feint cependant de l'ignorer pour empêcher qu'on ne l'achève, et elle envoie dire à son fils que la bonté des dieux et la fortune de l'empereur l'ont fait échapper au plus grand péril. Néron le savait déjà ; eflrayé de la colère de sa mère, de ses tentatives auprès des soldats qu'elle voudra soulever, il demandait conseil à Sénèque, à Burrus, qui peut-être avaient tout ignoré*. Tous deux gardèrent longtemps le silence; Sénèque le rompit le premier : « Les soldats , demandat-ilau préfet du prétoire, consommeront-ils le meurtre? » Burrus refusa pour ses prétoriens : « Us sont trop attachés, dit-il, à la famille des Césars et à la mémoire de Germanicus ; qu'Anicetus achève son ouvrage. » L'aflranchi accepta. « De ce jour enfin, dit Néron, je vais régner. »

1. Xiphilin, d'après Dion, LXI, 13, accuse Sénèque d'avoir été l'instigateur du parricide en affirmant qu'il a, sur ce point, de nombreux témoignages. Tacite se contçnte de dire .... iricertum an et ante ignaros, Ann., XIV, 7.

La conférence parricide finissait quand l'envoyé d'Agrippine se présente. Le prince laisse tomber un poignard aux pieds de Thomme et crie à Tassassin ; oh le saisit ; on le charge de chaînes. Néron a maintenant le prétexte qu'il faut à la lâcheté romaine pour changer les rôles: c'est la mère qui aura voulu tuer son fils et qui, désespérée de n'avoir point réussi, se sera donné la mort. Les meurtriers pénétrèrent sans obstacle jusqu'au lieu où l'impératrice s'était retirée. Un d'eux lui porta un coup de bâton à la tète ; mais elle, découvrant le sein où elle avait porté Néron : « Frappe ici, » dit-elle au centurion *.

Le crime infâme consommé, Néron eut un instant de remords et de terreurs. Ses lâches conseillers se hâtèrent de l'en débarrasser. Tandis que Sénèque écrivait au sénat au nom de l'empereur pour accuser Agrippine et remercier le génie tutélaire de l'empire qui avait voulu prévenir par un naufrage ses coupables attentats % Burrus lui amena les centurions, les tribuns, qui le féJicitèrent d'avoir échappé aux complots de sa mère. Le mot était donné : la victime devenait l'assassin. Les temples s'ouvrirent; l'encens fuma sur les autels; la cour entière, puis le sénat, les villes voisines , les provinces remercièrent les dieux du salut de l'empereur. C'était à qui parviendraittle mieux par les éclats de sa joie à étouffer le cri de la nature dans le cœur du coupable ^ Un seul homme, le jour où les sénateurs vouèrent des statues à Minerve et au prince pour la découverte de la prétendue conspiration, un seul , Thraséa , osa se lever et sortir ; ce courage inutile et dangereux, » dit Tacite ; inutile, non ; car cette protestation silencieuse montrait au moins qu'il y avait encore des âmes qui repoussaient l'universelle souillure, et lorsque partout s'obscurcissaient les notions morales, il fallait bien que quelqu'un, dût-il y périr, gar-

1. Feri ventrem, Tac.^ Ànn,, XIV, 8. — 2. Quintilien cite un passage de cette lettre (VIII^ 5^ 18) : Salvum me esse adhuc nec credo , nec gaudeo, — 3. Quintilien cite encore ces paroles de Julius Africanus^ au nom de la Gaule : ^oganitef Cœsar^ GaUiœ (ud? ut feUcitatem tucm fortUer feras, llhid., 16,)

dât pour le transmettre le dépôt sacré de la conscience humaine. Les stoïciens eurent dans Rome païenne cet honneur; et Thraséa avec sa femme, fille de l'héroïque Arria, avec son gendre Helvidius Priscus, était alors le plus illustre représentant de cette école. Groupe isolé, ils ne pouvaient rien faire de plus que de donner au tyran la leçon de leur silence.

Mais cette leçon, il ne l'entendit même pas au milieu des acclamations publiques. Lorsqu'il revint de la Campanie à Rome, les tribus sortirent à sa rencontre; le sénat avait pris des habits de fête ; les femmes, les enfants étaient rangés en troupes suivant le sexe et Tâge, comme dans les cérémonies religieuses ; et partout des amphithéâtres étaient dressés ainsi qu'on faisait pour les triomphes. On avait raison : la Rome impériale célébrait la fête du parricide et de l'adultère et Néron triomphait de la bassesse des Romains; Quelles pensées s'élevaient dans son esprit quand il traversait, pour monter au Capitole, les flots pressés de cette foule aussi coupable que lui-même, puisqu'elle se faisait si facilement sa complice? Devant quels caprices, devant quels crimes hésitera-t-il maintenant que ce ne sont plus seulement leurs droits politiques que ces hommes ont remis dans ses mains, mais leur conscience?

Poppée n'avait plus qu'Octavie à craindre. Celte jeune femme, chaste et sans appui, intéressait le peuple ; et un reste d'a^ction pour cette royauté tombée protégeait auprès de Néron la fille de Claude. Octavie d'ailleurs n'essayait pas même de lutter. Douce et résignée, elle cédait le palais et les honneurs à son indigne rivale, qui, pour être plus sûre de son empire, éloignait Néron des afiaires et le poussait au désordre.

Le premier caprice qui lui vint fut de conduire des chars. Sônèque obj ectala dignité du rang ; Néron savait son Homère : il cita les anciens héros, et Apollon, le cocher divin, et la mythologie, et l'histoire de la Grèce. Pour les Grecs, les jeux publics étaient une noble distraction, comme nos tournpu l'ont été au moyen âge; et ces solennités politi-

ques et religieuses, lien de la nationalité hellénique, avaient encore formé lé grand système d'éducation physique auquel ce peuple avait dû ses qualités militaires ; aussi les citoyens les plus distingués se faisaient honneur d'y paraître et d'y vaincre*. A Rome, où l'on abandonnait ces jeux aux esclaves, ils étaient devenus ce que des esclaves pouvaient en faire, une école d'infamie, et ils marquaient d'une flétrissure tous ceux qui s'y mêlaient. Néron, le moins romain des empereurs, ne voyait aucune honte à suivre ces pratiques étrangères. Il croyait copier la vie grecque et il n'en faisait que la parodie. Ses ministres se résignèrent : on forma dans la vallée du Vatican un enclos où, sous les yeux de sa cour, il put déployer son adresse. Mais les applaudissements des courtisans lui étaient suspects de complaisance; il voulut ceux du peuple, et le peuple admis applaudit bien davantage, de sorte que Néron crut avoir égalé la gloire des plus fameux dompteurs.

Restait à satisfaire la vanité du chanteur et du poëte. Un théâtre de cour fut dressé sur lequel, pour préparer les voies à l'impérial histrion, des consulaires, des femmes de premier rang représentèrent les rôles les plus impudiques, après quoi Néron vint y chanter des vers en s'accompagnant de la lyre : une cohorte de prétoriens , des centurions, des. tribuns étaient là, avecBurrus, affligé et honteux, mais louant tout haut (59 de J. C.)*.

Dans sa passion pour les modes de la Grèce, il imagina, l'année suivante, d'instituer un concours entre les orateurs et les poètes, puis « les jeux Néroniens » célébrés tous les cinq ans aux frais de l'État, et où devaient se disputer des prix de musique*, de course à cheval et d'exercices gymniques. Au premier concours, les juges lui décernèrent naturellement la palme de l'éloquence et de la poésie ; afin de ne pas demeurer en reste avec eux, le sénat décréta des remercîments aux dieux pour cette victoire qui décorait Rome d'une gloire nouvelle, et les vers du poëte césarien,

1. Voyez mon Hist, grecque, t. I, ch. xv, p. 347. — 2. ac., Jnn.jXIV, 15. — 3. Ibid., 21; Suét., Ner., 12.

gravés en lettres d'or, furent dédiés à Jupiter capitolin. Mais des décrets serviles, les autres empereurs en avaient eu I Néron obtint davantage : durant son règne si court, quatre cents sénateurs, six cents chevaliers descendirent dans Tarène comme gladiateurs*. Ils n'eurent même pas l'honneur qu'y trouvaient les esclaves : celui d'une mort courageusement donnée ou reçue : Néron, pour une fois au moins, défendit les coups mortels. Cependant il en fit combattre d'autres contre les bêtes, qui étaient bien capables de ne pas imiter cette réserve. Suétone dit : « Beaucoup d'emplois du cirque furent remplis par des chevaliers et des sénateurs*. »

« Chaque jour, durant ces jeux, on distribuait au peuple des provisions et des présents de toute espèce : des oiseaux par milliers, des mets à profusion, des bons payables en blé, des vêtements, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, des perles, des tableaux, des esclaves, des bêtes de somme, des bêtes sauvages apprivoisées, et enfin jusqu'à des vaisseaux, des îles, des terres. » Pour la populace de Rome, l'Empire était une table bien servie.

Néron avait alors vingt-deux ans. Malgré l'adultère de Poppée, le meurtre de Britannicus et celui d'Agrippine, malgré des débauches honteuses et des scandales publics, Sénèque et Burrus s'applaudissaient de leur tolérance. Ils croyaient avoir gagné, en échange des crimes qu'ils n'avaient pas empêchés et des plaisirs qu'ils laissaient au prince, la liberté pour eux-mêmes de faire le bien de l'État.

Rome en effet, et l'Italie, et les provinces, vivaient paisiblement. La ville, quoi qu'en dise Tacite, n'était pas chaque nuit mise au pillage par Néron. Les promesses faites par l'empereur à son avènement étaient encore observées. Le sénat', les consuls étaient occupés d'importantes

1. Ce sont du moins les chiffres donnés par Suétone, Ner., 12. Je retrancherais volontiers un zéro à chacun des deux nombres. — 2. Ex iisdem ordinibus varia arenœ ministeria. Suét., Ner., 12. — 3. Afin d'accroître la considération des sénateurs, il statua que pour les appels au sénat on consignerait la même somme d'argent que pour les appels à l'empereur.

affaires, et Ton recherchait les charges , ce qui ne s'était pas vu depuis longtemps. En Tan 60, il y eut pour la préture, que le sénat donnait, des brigues violentes qui néces* sitèrent l'intervention du prince. Néron termina le conflit en dédommageant, parle commandement d'une légion, chacun des trois candidats qui n'avaient pas été nommés ^ Les lois étaient exécutées, les crimes punis, même sur des coupables puissants. Un tribun du peuple fut pour un meurtre frappé des peines portées par la loi Cornelia de Sicariis; un sénateur, plusieurs chevaliers, un questeur furent déportés pour supposition de testament* (61 de J. C). Un familier du palais, accusé de vendre la faveur du prince, ayant insulté dans un écrit le sénat et les pontifes, l'em* pereur évoqua la cause' et le bannit de l'Italie. La loi de majesté vieillissait oubliée : depuis Claude on ne s'en était plus servi. Néron avait bien relégué à Marseille Cornélius Sylla, accusé d'avoir voulu le surprendre et le tuer dans une de ses nuits de débauche. Le fait était faux, car si Ton conspirait souvent à la curie, les affranchis, pour se rendre nécessaires^ inventaient plus souvent encore au palais des conspirations *. L'exil de Sylla était le prélude de la guerre que Néron fera bientôt à tous ceux qu'il regardera comme des prétendants. Dans cet État si mal constitué, l'empereur régnant expiait sa tyrannie par la terreur que lui causait l'empereur futur. Cependant il n'y avait pas encore eu de meurtres juridiques ; on avait même entendu le prince, durant une maladie, il est vrai, parler de ceux qui pourraient le remplacer et nommer un personnage, Memmius Regulus, qui eût été digne en effet de l'empire. Mais un autre Romain, de mœurs antiques, Rubellius Plautus, issu des Jules par sa mère, ayant, malgré sa réserve et

1. Ann,j XIV, 28. En 62, il fallut interdire les adoptions fictives, parce que, pour profiter de la préférence accordée par la loi Papia Poppaea aux pères de famille, ' on faisait avant les élections des adoptions qu'on annulait ensuite. XV, 19. — 2. Tac, Ann.j XIV, 40 ; lege Cornelia damnatur. Cette loi prononçait la déportation et la confiscation; pour les esclaves la mort. Dig., XLYIII, 10, fr. I, § 13. — 3. Tac,, Am,, XIV, 50. — 4- Ibid,, XIII, 47 ■

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Tobscurité où il se tenait, attiré sur lui les regards, Néron le pria d'aller vivre sur les terres qu'il possédait en Asie, et de faire ce sacrifice à la tranquillité de la ville * (60 de J. C). Ce ne fut que deux ans après qu'on vit la première accusation de majesté. Un préteur, AntistiusSosianus, récita au milieu d'une compagnie nombreuse un poëme satirique contre Néron. Déféré au sénat, il fut condamné, sur Tavis de Thraséa, à la déportation, dans une île, avec confiscation des biens*. Thraséa n'avait invoqué que la loi sur les libelles : détour habile qui laissait dans le fourreau l'arme terrible dont on ne se servait que trop une fois qu'elle était tirée. Même sentence à l'égard de Fabricius Véiento pour des libelles contre le sénat et les pontifes : il fut chassé d'Italie et le prince fit brûler ses livres, « qu'on rechercha et qu'on lut avec avidité, dit Tacite, tant qu'il y eut péril à le faire, et qui tombèrent dans l'oubli dès qu'il fut permis de les posséder '. »

L'Italie ne se repeuplait point, parce que l'importation étrangère chaque jour plus encouragée *, les grands domaines qui s'accumulaient par les confiscations dans les mains du prince et de ses favoris, enfin l'émigration continue de la population libre, rendaient l'agriculture onéreuse et les campagnes désertes. Néron voulut envoyer des vétérans coloniser Antium et Tarente où il n'y avait plus d'habitants ; pas un ne s'y rendit * : ils aimaient mieux s'établir dans les provinces où ils avaient servi. La Campanie seule, dans la péninsule, était florissante grâce à son beau ciel et à son immense commerce. Pouzzoles était si riche qu'elle avait des combats de gladiateurs auxquels toute

1. Consuleret qw'eti Urhis, Tac. Ànn., XIV, 22. — 2. Ihid., 48,49. — 3. Ihid.j 50. — 4. Claude et Néron avaient fait de nouveaux avantages aux négociants chargés d'approvisionner Rome. L'importation des blés se faisait sur une telle échelle, qu'en l'année 631e prix des grains ne haussa pas à Rome, bien que Néron eût fait reprendre au peuple et jeter dans le Tibre tout le blé gâté, et qu'une tempête eût détruit sur le fleuve même et à Ostie trois cents navires. Tac, Ann., XV, 18. — 5. /bid., XI V, 27. La haute Italie ne partageait pas cette décadence et la population des Alpes maritimes se trouva assez romanisée pour que Néron lui donnât en 63 le jus Latii, Tac, Ann., XV, 32.

la Campanîe accourait, même des émeutes de nobles et de plébéiens, comme Rome autrefois. D'autres s'oubliaient jusqu'à s'armer en guerre contre leurs voisins. On apporta un jour à Home un grand nombre de gens de Nucérie blessés et mutilés dans une sanglante mêlée avec ceux de Pompeii*, et le sénat dut intervenir: Pompeii perdit pour dix ans le droit de donner des combats de gladiateurs; toutes les associations non autorisées furent dissoutes et plusieurs citoyens condamnés à l'exil.

Syracuse, une des grandes étapes du commerce d'Alexandrie, sollicitait la permission de multiplier ses jeux et de dépasser, pour les luttes du cirque, le nombre de combattants fixés par la loi. Thraséa fit à cette proposition l'honneur de la combattre. Peut-être le rigide stoïcien voyait-il plus loin que ne le dit Tacite et avait-il, pour refuser cette dispense des lois , d'autres raisons que celles qu'on trouve dans l'historien. Il pouvait juger ce qu'avaient fait de Rome son amphithéâtre, ses distributions de blé à bas prix, sa populace oisive, et il redoutait pour les villes des provinces, si empressées à imiter la capitale, la même corruption et les mêmes misères. Mais Thraséa ne fut point écouté , et cette manie de prendre Rome pour modèle gagnera jusqu'aux plus lointaines cités : les Trévires seront au cirque le jour où les barbares surprendront leur ville.

Le bonheur n'a pas d'histoire; une vie paisible et douce dans le calme et le bien-être s'écoule obscurément et sans bruit. L'absence d'événements dans les provinces serait donc une raison de les croire heureuses, alors même qu'on ne saurait pas la métamorphose que dans l'espace de peu d'années les plus importantes ont subie. Que l'on compare l'Espagne de Strabon avec celle de Pline, la Gaule de l'un avec celle de l'autre. Cependant, entre ces deux écrivains, il n'y a pas l'intervalle d'un demi-siècle. Au temps où nous sommes arrivés on trouve deux faits

1. Tac. Ann., XIV, 17. En l'an 61, Néron fut aussi obligé d'écrire aux Lacédémoniens pour leur reprocher d'abusec de la liberté qu'on leur laissait: Philost., A. r. vitajlV, 11.

significatifs: l'un de Tan 60, Tantre de Tannée précédente. Un tremblement de terre avait renversé Laodicée, une des grandes villes d'Asie. Ses habitants la rebâtirent avec leurs seules ressources, sans daigner solliciter un secours qui ne leur eût pas été refusé*; ils se trouvaient trop riches pour tendre la main à l'empereur. Mais qu'un incendie désole la capitale, et les provinciaux lui offriront ce que dans une pareille calamité ils ne demandent plus pour euxmêmes ; Lyon seul donnera 4 millions de sesterces. Dans la Gyrénaïque, d'immenses domaines, propriété de l'ancien roi Apion, appartenaient à l'État, mais ils avaient été envahis ; Claude en avait fait faire une recherche exacte par le propréteur Acilius Strabon. Les Cyrénéens prétendirent qu'il y avait prescription ; ce n'était pas exact, caries lois romaines n'accordaient pas que les droits de l'État pussent jamais être périmés. L'affaire fut renvoyée par le sénat au prince, qui approuva les décisions du propréteur parce qu'elles étaient légales, mais céda aux alliés ce qu'ils avaient usurpé, parce que l'équité et la bonne politique le commandaient^. Voilà quelle était la situation des villes dans les provinces, et l'esprit du gouvernement impérial, même sous Néron. La prépondérance passait aux vaincus : la première place au sénat, comme le premier rang dans les lettres romaines, appartenait à un étranger, l'Espagnol Sénèque, et il était seul, un jour de modestie nécessaire, à s'étonner de cette fortune '. A côté de lui vivait toute une colonie de ses compatriotes : ses deux frères , Gallion et Mêla, dont le premier avait été gouverneur d'Achaïe et consul, tandis que le second s'enrichissait dans les emplois de finance; son neveu, Lucain, le poète épique ; Martial, auteur d'épigrammes où se trouvent encore plus d'ordures que d'esprit avec la bassesse de la mendicité ; le géographe Pomponius Mêla ; le rhéteur Quintilien qu'on fait le législateur de l'éloquence, c'est-à-dire de ce qui échappe à toute loi ,

1. Tac, Ann., XIV, 27. Nullo a nobis remedio, propriis opibus revaluit. On se rappelle les secours donrfés en pareille occasion par Auguste et libère. — 2. Tac, Ami, XIV, 18; — 3. Ann., XIV, 53.

mais dont le livre est un véritable traité d'éducation ; enfin le Gaditain Columelle, assez hardi pour entreprendre tout à la fois de refaire le De re rmtica de Caton, celui de Varron, et d'achever les Géorgiques de Virgile*. Cette colonie d'Espagne à laquelle ne manquait aucune ambition littéraire, éclipsait celle de Gaule qui avait d'abord tenu à Rome le haut du pavé et fourni Cornélius Gallus, le rival de TibuUe. l'historien Trogue Pompée, Votienus Montanus, une des victimes de Tibère, Domitius Afer, son orateur favori. Cependant le Marseillais Pétrone gouvernait encore la mode et la cour. L'Afrique était représentée par le stoïcien Cornutus; l'Asie par Apollonius de Tyane, qui toutefois ne s'arrêta guère à Rome ; la Grèce ou plutôt l'Épire par Stace, le brillant improvisateur. L'Italie semblait épuisée, et à l'amertume des paroles de ses poètes, on pouvait reconndtre la reine délaissée : facit indignatio versum.

Cette littérature de décadence, où le procédé remplace l'inspiration, où les recettes d'école tiennent lieu de génie, où une foule de grammairiens et de rhéteurs enseignent au plus juste prix l'art d'inventer, quand l'esprit d'invention est mort, peut intéresser les curieux; l'histoire n'a rien à y chercher, sauf quelques détails de mœurs et la preuve de l'abaissement de l'art. J'excepte les -écrits philosophiques de Sénèque, qui fournissent pour l'étude des idées d'utiles renseignements. Cette invasion provinciale n'a donc pas profité aux lettres latines, par la raison que les provinciaux des régions de l'ouest, du sud et du nord n'avaient point de littérature indigène qui pût déterminer un courant nouveau et fécond dans la littérature nationale, comme le firent chez nous, à différentes époques^ ceux qui s'inspirèrent de Lope de Véga, de Shakespeare et de Gœthe. N'apportant rien de leurs provinces, ils se mettaient à l'école de leurs maîtres et puisaient dans une source tarie. Les meilleurs écrivains de ce temps jusqu'au

1. Quelques-uns, mais sans preuves, font aussi Espagnol Silius Italious, Tauteur du très-prosaïque poème de la seconde guerre punique.

32 l'empire romain DE TIBÈRE À NERVA (14-96).

milieu du second siècle, Tacite, Juvénal, les deux Pline, sont encore des Romains *

Les charges publiques étaient envahies comme la littérature : on voyait l'Espagnol Gallion commander à TAchaïe, TAquitain Vindex àla Lugdunaise, le Grec FlorusàlaJudée, le Juif Alexandre à TÉgypte. Les provinciaux prenaient au sérieux leur droit de veiller sur la gestion des magistrats impériaux et la fortune ou la honte de nobles familles patriciennes dépendait de Tinsulaire ou du Bithynien qui apportait à Rome, au nom de sa province, des actions de grâces ou des plaintes. Le Cretois Timarchos se vantait de faire à son gré récompenser ou punir les. proconsuls qui avaient gouverné son île. La prétention était impertinente; mais elle montre comme ces peuples étaient prêts à Faction publique, si on leur en eût ouvert la carrière, et comme il eût été facile de les faire sortir de leurs municipes pour les amener à la conception d'un grand État, s'ils y avaient trouvé une place assurée et digne.

Le vieux parti romain qui dans les provinciaux voyait toujours des vaincus et des sujets, s'irritait de leur intervention dans les affaires publiques. Thraséa, dans le sénat. Tacite, dans l'histoire, se sont faits les organes de ses ressentiments, ce Autrefois, fait dire l'historien à l'orateur, les nations tremblaient devant nous , dans l'attente du jugement d'un seul homme, préteur, proconsul ou simple envoyé du sénat. Maintenant c'est nous qui portons nos hommages et nos adulations à l'étranger. Le moindre d'entre eux nous fait décerner des remercîments et plus souvent des accusations. Aussi chaque administration commence avec fermeté et finit avec faiblesse, parce que nos

1. Je sais bien tout ce qui manque aux deux Pline et, d'autre part, j'accorde que Lucain, à ne regarder que le style, est souvent un grand écrivain; que Martial a de l'esprit, Perse de la force, Stace du brillant, Quintilien une rare correction; mais, dût-on accuser un égoïsme d'historien, je les laisserais volontiers tous aux lettrés de profession pour garder quatre écrivains qui m'apprennent au moins quelque chose sur l'homme, la société romaine et la science antique.

proconsuls, aujourd'hui, ressemblent bien moins à des juges sévères qu'à des candidats qui sollicitent des suffrages. » Et n*osant retirer aux provinciaux le droit de réclamer justice, il demandait qu'on leur interdît de proposer des récompenses. Un sénatus-consulte défendit aux assemblées provinciales de s'occuper à l'avenir de pareilles questions. La mesure était bonne ; car il est deux dangers que l'administration doit éviter : trop de dureté, trop de faiblesse. Après s'être sauvé de l'un de ces écueils, il ne fallait pas échouer sur l'autre. Cependant un droit ancien était mutilé, alors qu'il convenait au contraire de l'étendre en le transformant.

Ainsi les provinciaux travaillaient, perçaient des routes, jetaient des ponts, défrichaient le sol, disputaient aux Romains d'origine les honneurs littéraires, même les fonctions publiques. Sans doute, beaucoup de grandes villes copiaient Rome fit la vie n'y était pas meilleure. Mais Tacite parle des vieilles mœurs italiennes qui se conservaient au fond de l'Apennin et il nous montre l'embarras des députés provinciaux assistant, la rougeur au front, aux représentations théâtrales de Néron*. Dans les camps surtout, au milieu de ces légions retenues depuis Auguste en face des barbares et du danger, la discipline, le courage, l'habitude des rudes labeurs s'étaient conservés. Par là s'explique ce contraste de princes insensés et d'un empire paisible. Cette domination de Rome était si nécessaire qu'elle se maintetait toute seule. Jusqu'alors le monde ancien avait vécu sous le régime de la force ; malgré beaucoup d'arbitraire encore et beaucoup de cruauté, il entrait dans le régime du droit* et il en gardera une longue reconnaissance.

Les premiers événements militaires du principat de Néron eurent l'Orient pour théâtre. Dès l'an 54 les Parthes avaient envahi l'Arménie; de promptes et énergiques mesures, les légions de Syrie complétées, la fidélité des chefs de la pe-

l. Ann., XVI, 5. Voyez, au t. V, le chap. LX. —- 2. Du droit civil bien entendu, car le droit politique n'était encore que la force.

BISTOIRB ROMAINE. IV - 3

tite Arménie et de la Sophène assurée par la concession du titre de roi, enfin des ponts jetés sur l'Euphrate, Corbulon envoyé en Orient et un rival suscité à Vologèse décidèrent ce monarque à livrer des otages*; son frère Tiridate resta toutefois en possession de l'Arménie (an 55). Corbulon, gêné par la rivalité du gouverneur de Syrie, Ummidius Quadratus, qu'on lui avait associé, et plus encore par la désorganisation de l'armée d'Orient, n'avait pu faire mieux. Demeuré seul à la tète des troupes, à la mort de son collègue, il passa trois années à rétablir la discipline, qu'avait compromise un trop long séjour des soldats dans les villes efféminées de la Syrie. Il renvoya les vétérans, obtint une légion de Germanie, des auxiliaires Galates et Cappadociens* et les garda tous, même l'hiver, sous la tente, prêchant d'exemple autant que de parole, travaillant luimême, tête nue, aux retranchements. Quand il fut sûr de ses légions et qu'il vit Vologèse occupé par un soulèvement de ses provinces orientales, il envahit l'Arménie, déjoua les attaques comme les ruses de Tiridate et lui prit sa capitale, Artaxata, qu'il livra aux flammes. Avec des fatigues extrêmes, il passa de la vallée de TAraxe dans celle du Tigre, où il s'empara de Tigranocerte. Il avait ainsi traversé deux fois presque toute l'Arménie et ce royaume semblait dompté; on envoya de Rome pour le gouverner le petit-fils d'un ancien roi de Cappadoce, Tigrane, à qui Corbulon laissa quelques troupes. Il eut soin, pour rendre, dit Tacite, son administration plus facile, de donner aux rois alliés de l'Ibérie, du Pont, de la petite Arménie et de la Commagène, les districts arméniens voisins de leurs États (an 60)'. Mais Tigrane, à peine échappé aux voluptés de Rome,

1. Tac, Ànn., XIII, 8, 9. Pour les guerres d'Arménie, voyez le consciencieux travail d'Égli, dans les Untersuchungen de Bûdinger, Zurich, 1868. — 2. Tacite parle aussi, Ànn. XIV, 25, d'envoyés hyrcaniens qui se rendirent près de Corbulon, et qu'il fit accompagner à leur retour par une escorte romaine, ad liitora maris Rubrij vitatis Parthorum finibus. Pour expliquer ce singulier détour, il faudrait admettre que toutes les provinces orientales des Parthes étaient soulevées. On a proposé de lire maris sut ou maris proprii, c'est-à-dire la Caspienne, ce qui est plus vraisemblable.— 3. i!>td. XIV, 23-26.

voulut trancher du conquérant. Il osa provoquer les Parthes par une invasion dans TÂdiabène. A la nouvelle de cet outrage, Vologèse, poussé par les grands de son empire, abandonna la guerre d'Hyrcanie et prépara un armement formidable. Corbulon même s'alarma de cet élan national et demanda qu'un second général défendit l'Arménie pendant qu'il soutiendrait sur l'Euphrate le principal effort des barbares. Cette division des forces amena des revers. Corbulon empêcha bien les Parthes d'envahir la Syrie, mais Caesennius Paetus, qui commandait en Arménie, se laissa vaincre et enfermer dans son camp, avec les débris de deux légions. Bientôt à bout de courage comme de patience, il traita avec Vologèse, promit d'évacuer l'Arménie et ramena dans la Cappadoce ses enseignes humiliées (62). Cette défaite releva la gloire de Corbulon, et après un conseil tenu avec les principaux du sénat, Néron l'investit de pouvoirs presque aussi étendus qu'avaient été ceux de Pompée contre Mithridate. Auguste et Tibère ne confiaient ces grands commandements qu'à des princes de leur maison; mais le palais était vide autour de Néron, il ne restait plus personne de la famille des Jules ; force était donc de recourir à un soldat parvenu, qui bientôt deviendra suspect. Corbulon ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par prudence. Aussi n'eut-il pas besoin de combattre : Vologèse lui demanda la paix, sur les lieux mêmes théâtre de son récent triomphe ; et le Romain oubliant Tigrane, son ancien protégé, promit de reconnaître Tiridate, si le frère du roi des Parthes déposait devant les légions son diadème, puis allait à Rome reprendre des mains de Néron la couronne d'Arménie (63)*. L'empire conservait donc ses avantages : l'Arménie restait un État feudataire, comme Auguste et Tibère l'avaient voulu, et comme le demandait la sécurité des provinces asiatiques. La guerre Parthique avait mauvais renom : depuis Crassus et Antoine elle avait toujours donné quelques inquiétudes. Aussi

1. Tac. Ann. XV, 24-32. Ce couronnement n'eut lieu qu'en l'année 66.

les succès de Corbulon causèrent une joie générale, et les médailles frappées cette année portent Timage d'un autel de la Paix *.

On avait pu sans danger tirer, pour cette guerre, des troupes de la Pannonie et des bords du Rhin; car tout le long de cette frontière régnait une paix profonde, qui durant tout ce principat ne fut pas une seule fois troublée. Plautius Aelianus, le premier conquérant de la Bretagne sous Claude, commandait dans la Mœsie. Cet habile général, privé d'une partie de ses forces, que Corbulon avait appelées à lui, n'en fit pas moins respecter sur le Danube le nom romain. Il traita avec les Bastarnes et les Roxolans, obligea plusieurs rois jusqu'alors inconnus aux Romains de venir dans son camp adorer les enseignes des légions et les images de l'empereur. Il força même, bien loin de la Mœsie, les Scythes à lever le siège d'une ville située au delà du Borysthène et apprit aux officiers romains à tirer une grande quantité de blé de ces pays où la nature a déposé si libéralement les éléments d'une inépuisable fécondité. Suivant le système qu'on pratiquait sur le Rhin, il dépeupla la rive gauche du Danube, et transporta sur la rive romaine cent mille hommes qui bâtirent des villes, appelèrent le commerce et fondèrent la surprenante prospérité de ces régions, naguère barbares et désertes, où dans un siècle et demi paraîtra s'être réfugiée toute la force de l'empire*.

Dans la vallée moyenne du Danube, les Suèves de la Moravie restaient paisibles et les Marcomans ne s'étaient pas encore relevés de leurs désastres. Plus haut, l'œuvre de la colonisation avançait dans les terres décumates qui couvraient les sources du grand fleuve et l'Helvétie. Aussi les légions de la Germanie supérieure ne voyaient point d'ennemis devant elles ; celles du Rhin inférieur avaient à peine de loin en loin une alerte. Ainsi des Frisons voulu-

1. Eckhel, 2>. N. V, VI, 268; Coîien, I, Ner., n. 86-90, et supplém. ^., n. 9-13. — 2. On peut lire encore sur le tombeau de Plautii, au Ponte Lucano, près de Tivoli, la très-intéressante épitaphe de Piautius Aelianus, qui relate ses services et ses dignités. Cf. Orelli, n" 750.

rent s'établir sur des terres vagues et désertes; quelques cavaliers auxiliaires suffirent à les chasser. Leurs députés étaient cependant venus à Rome solliciter cette concession. Conduits un jour au théâtre, ils virent sur les bancs des sénateurs plusieurs personnages en costumes étrangers. « Ce sont des députés, leur dit-on, de nations braves et fidèles, à qui le prince accorde cet honneur. — Il n'y en a pas, s'écrièrent-ils, de plus braves, ni de plus fidèles que les Germains; » et se levant aussitôt ils allèrent, aux applaudissements du peuple, prendre place à côté d'eux.

Malgré ces protestations de dévouement, leur demande fut repoussée. Peu après, une tribu plus puissante, les Amsibares chassés par les CHauques sollicitèrent un établissement au bord du Rhin. Leur chef était un vieux guerrier qui avait servi sous Tibère et sous Germanicus. « Il venait, disait-il, couronner un attachement de cinquante années, en mettant sa nation sous la puissance de Rome. » Comme aux Frisons, il leur fut durement répondu de s'éloigner, et sur la nouvelle qu'ils nouaient une alliance avec les tribus voisines, les légions prirent les armes. Au seul bruit de leur marche tout s'apaisa. Les Amsibares, restés seuls, reculèrent, et mendièrent partout un asile, qui leur fut partout refusé, comme si la colère de Rome les suivait au fond de la Germanie. Ils errèrent misérablement chez les Usipiens et les Tubantes, puis chez les Cattes et les Chérusques, marquant leur route avec les ossements de leurs guerriers, de sorte qu'il parut bientôt ne plus rien rester de cette grande tribu : Tacite la croyait anéantie*. Elle reparaîtra plus tard; et sous le nom redouté de Francs, les Amsibares se vengeront de cette politique impitoyable qui les avait repoussés du monde romain, alors qu'ils demandaient à y entrer en suppliants.

Les refus de Néron, pour être d'accord avec la conduite d'Auguste et de Tibère, n'en étaient pas moins une imprudence. Car, faire le désert entre la Gaule et les barbares,

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