id., 57. — 2. Germ
dre la Moselle à la Saône. Cette dernière opération échoua par la jalousie du gouverneur de la Belgique ; et depuis dix-huit cents ans, personne encore n'a osé réaliser la grande et utile conception du général romaine
La Bretagne offrit davantage à leur activité. La limite des possessions romaines était mal déterminée; ni le nord, ni Touest n'étaient soumis ; et la persécution contre les Druides, organisée par Claude dans cette ile comme sur le continent, rendait plus profonde la haine de l'étranger. Sous Didius Gallus et sous Véranius son successeur, il y avait eu de continuels tiraillements. Pour en finir avec ces troubles, Suétonius Paulinus, le rival de gloire de Corbulon, se décida à traverser les montagnes de Touest, et à mettre la main sur le sanctuaire de la religion druidique, rile de Mona (Ânglesey) où siégeait le haut collège des prêtres et d'où partaienJL les exhortations, les conseils, les plans de révolte*. Llle est séparée de la Bretagne par un étroit canal ; les soldats hésitèrent un moment, en voyant sur la rive opposée une troupe nombreuse, au milieu de laquelle couraient des femmes telles qu'on peint les Furies, dans un appareil funèbre, les cheveux épars, et agitant des torches enflammées. Tout autour étaient les Druides qui, les mains levées vers le ciel, prononçaient d'horribles imprécations. L'action fut cependant promptement décidée : la hache des légionnaires abattit leurs vieilles forêts et brisa ces autels grossiers où ils cherchaient la volonté d'Hésus et de Taranis dans les entrailles de victimes humaines. Ce fut le dernier combat des Druides.
Au même moment éclatait une révolte sur les derrières de l'armée. Le roi des Icènes avait légué à Néron la moitié de ses biens. On n'en mit pas moins de lourds impôts sur son peuple, qu'on poussa en même temps à de folles dépenses pour lesquelles les banquiers de Rome fournissaient des
1 . C'était le gouverneur de la Germanie supérieure qui voulait TexécuterÉ Il lui fallait donc entrer dans la province de son collègue^ qui s*y opposa. TaiG.jAnn., XIII, 53. Nos conseils généraux demandent encore cette réunion de la Moselle et de la Saône. — 2. Tac, Anw., XIV, 29; Àgric, 14.
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fonds à de ruineux intérêts : au témoignage de Dion, Sénèque fut un de ces impitoyables usuriers. Le roi des Icènes, par cette largesse, avait cru assurer une sauvegarde à sa famille ; sa femme Boadicée et ses deux filles n'en furent pas moins victimes des plus brutales violences. En l'absence de Suétonius, les centurions et les vétérans de Camulodu" num (Golchester) commettaient mille excès, chassaient les Bretons de leurs maisons, de leurs champs et les traitaient en captifs plutôt qu'en sujets. Ces désordres ne s'étendaient pas au delà du territoire de la nouvelle colonie ; mais le procurateur Decianus pressurait la province entière ; et il s'était abattu sur elle une nuée d'Italiens et de provinciaux qui exploitaient la récente conquête, surtout ses mines de plomb et d'étain dont les produits passaient en Gaule. Plus de cent mille étrangers étaient déjà établis dans la Bretagne, tant la civilisation romaine s'étendait vite sur les pays que les armes lui ouvraient I tant ce grand peuple eut au plus haut degré le génie de la colonisation! Londinium sur la Tamise était déjà l'entrepôt d'un immense commerce ; Verulamium * lui cédait à peine en opulence ; d'autres cités encore s'élevaient, avec les institutions et les mœurs de Tltalie : Camulodunum avait le temple et le sacerdoce du « divin Claude. >> Et il n'y avait pas dix- huit ans que les légions étaient decendues dans l'île I Cette invasion en pleine paix, ces coutumes étrangères, cette prise de possession de la Bretagne par une société nouvelle, plus encore que les exactions des procurateurs et que la rapacité des usuriers^ soulevèrent les tribus orientales. Boadicée s'était mise à leur tête; Camulodunum fut pris et incendié; une légion en partie exterminée ; Londres, Verulam, détruits et leurs habitants, hommes, femmes, enfants, égorgés ou mis en croix. Quatre-vingt mille hommes alliés ou citoyens périrent*.
1. Auprès de Saint-Albans. — 2. D'après Dion, LXII, 2, la cause de la révolte fut une réclamation de dix millions de deniers faite par Sénèque, et le remboursement d'un prêt consenti par Claude. — 3. Dion, LXII, 1 . Tacite, Ann., XIV, 33, dit plus de soixante-dix mille.
NKROxN (54-68). 41
Suétonius, accouru de l'île de Mona, n'avait pu réunir que dix mille hommes. Il offrit cependant la bataille à Timmense armée des barbares, dont Boadicée parcourait les rangs, avec ses deux filles sur son char, leur demandant de venger son honneur et leur liberté ravie. « Aujourd'hui, s*écriait-elle, il faut vaincre ou mourir, et je vous en donnerai rexemple. » La bataille fut ce qu'elle devait être avec un général et des soldats tels que ceux qui défendaient, ce jour-là, la cause de Rome. Il resta, dit-on, sur le champ de bataille jusqu'à quatre-vingt mille barbares, hommes ou femmes, car ils avaient amené leurs femmes pour qu'elles vissent leur triomphe. Boadicée tint parole, elle s'empoisonna. La province retomba de ce seul coup sous le joug (61) *. Mais Suétonius y perdit son commandement. Dénoncé à Rome par le procurateur impérial à cause de sa sévérité, il vit bientôt arriver un affranchi de Néron, et l'ancien esclave soumit la conduite du général victorieux à une enquête qui se termina par le rappel de Suétonius. Tacite s'indigne avec raison de cette puissance des affranchis, à qui le prince confiait les plus délicates missions: c'était l'inévitable conséquence du despotisme oriental qui régnait à Rome, et il en sera ainsi jusqu'à la réforme d'Hadrien *.
Les légions romaines maintenaient, donc en Occident comme en Orient, leur vieille renommée et, grâce à leur courage, on pouvait croire encore l'empire sous la direction énergique et sage de ses premiers chefs. Mais cette habileté, cette modération du gouvernement impérial tenaient à deux hommes, Burrus et Sénèque. Le premier mourut en 62, non sans quelque soupçon d'empoisonnement; Néron lui donna pour successeur, comme préfet du prétoire, l'impur Sophonius Tigellinus. Inquiet de son isolement, Sénèque voulut quitter la cour et rendre ses immenses richesses au prince, qui s'irrita de cette accusation contre son amitié
1. Tac, Ànn.j XIV, 29-40. Àyric, 16 Suétone dit, Ner., 18, que Néron «ongea un moment i abandonner la province. Ce n'est guère admissible. — 2. Ann., XIV, 38-9, en 61.
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et le retintj mais le philosophe, tout en gardant ses biens, renvoya ses courtisans, ferma sa maison, et sous prétexte d'études, vécut loin des affaires*. C'était trop tôt ou trop tard, surtout trop tard. Burrus mort et Sénèque éloigné, la tyrannie déborda. Si elle s'était déjà montrée par des coups terribles, du moins elle n'avait frappé qu'à de longs intervalles ; maintenant que Tigellinus et Poppée restent maîtres de la cour, nous allons revoir les extravagances et les cruautés de Galigula. Ce n'est pas que Néron ait changé. Il était contenu par les uns; il fut excité par les autres, et les premiers excès en amenèrent de plus grands. Tigellinus avait été nommé préfet du prétoire avec Faenius Rufus ; ce partage ne lui donnait que la moitié de la place de Burrus : pour l'avoir entière, il flatta les caprices ou les haines du prince. Il prétendit que Sylla relégué à Marseille et Plautus en Asie voulaient soulever les armées du Rhin et de TEuphrate. Néron envoya chercher leur tête : l'un fut tué à table, l'autre au milieu de ses exercices habituels de gymnastique ^
Tigellinus ne se vanta pas moins, après ces faciles exécutions, d'avoir deux fois sauvé l'empereur. Pour sceller son ^^lliance avec la concubine, il poussa Néron à répudier Octavie : on supposa un adultère avec un esclave égyptien. Ses affranchies furent mises à la torture; plusieurs cédèrent à la violence des tourments, mais le plus grand nombre résista, une entre autres qui repoussa les questions de Tigellinus par une sanglante et véridique injure*. Cependant le divorce est prononcé et Octavie, renvoyée du palais, puis de Rome, est reléguée, sous une garde de soldats, en Campanie. Le peuple qui avait pour les destins de l'empire, pour la vie ou la mort des grands, une parfaite indifférence, surtout les femmes qu'une injustice conjugale révolte bien plus qu'un crime d'État, aimaient cette fille de Claude à qui l'on avait tué son père, sa mère, son frère, et qu'une
1. Tac, Ann., XIV, 51-56. — 2. Ibtd., XIV, 57-9.— 3. Castiora esse mw- Uehria Octaviae quam os ejus. Tac, Ànn., XIV, 60-4.
prostituée chassait du trône à vingt ans. Quand la nouvelle s'en répandit dans les rues, des murmures éclatèrent, non pas en secret comme chez les consulaires, mais tout haut : la populace pouvant risquer davantage, parce qu'elle avait moins à craindre. Néron n'était point brave : il s'inquiéta et rappela Octavie. Aussitôt le peuple courut joyeux au Capitole pour remercier les dieux ; il renversa les statues de Poppée, couvrit de fleurs celles d'Octavie et, faisant pour la première fois depuis bien longtemps une émeute au nom de la morale outragée, il pénétra jusque dans le palais, avec des cris de haine et de mépris pour la nouvelle impératrice. Mais des soldats parurent armés de fouets et cette foule d'esclaves se débanda lâchement. La vengeance de Poppée fut terrible .
L'information faite parmi les esclaves d'Octavie n'avait convaincu personne ; il fallut combiner une machination infâme. Anicétus, ce préfet de la flotte qui avait assassiné Agrippine, était un personnage, prêt à tout faire : on le mande ; il débarrassera, lui dit-on, l'empereur de sa femme, comme il l'a délivré de sa mère. Cette fois, il ne sera besoin ni d'un coup de main, ni d'uncoup de poignard; ils'avouera le complice des adultères d'Octavie et se laissera condamner à un doux exil. S'il accepte, il recevra secrètement de grandes richesses ; s'il refuse, la mort. Anicétus n'hésite pas ; il se vante tout haut d'avoir violé la couche impériale et va jouir en Sardaigne de l'opulente infamie que lui a valu son double crime. Alors Néron qui reprochait naguère à Octavie sa stérilité, l'accuse dans un édit public d'avortements provoqués pour cacher ses désordres, d'intrigues avec Anicétus pour soulever la flotte de Misène ; et il la relègue dans l'île de Pandataria où bientôt lui arrive un arrêt de mort. La malheureuse jeune femme n'avait pas la trempe stoïque que ces temps exigeaient : elle ne voulait pas mourir. Ses plaintes, ses larmes n'adoucissent point les centurions ; on lui lie les membres ; on lui ouvre les veines, et comme son sang glacé par la terreur coulait trop lentement, on la jette dans un bain brûlant
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qui rétouffe. Sa tête fut apportée à Rome et remise à Poppée : c était lusage ; au palais, on tenait à vérifier les ordres de mort, même à rire avec ces débris livides. Les sultans aussi ont garni les portes du sérail de trophées sinistres ; du moins ils n'insultaient pas à la mort.
11 y eut encore des gens presque aussi coupables que les trois complices de cette tragédie infâme : les sénateurs, pour remercier les dieux d'avoir sauvé Tempereur des trames d'Octavie, décrétèrent que des offrandes publiques seraient faites dans tous les temples. En ce temps-là, le sénat de Rome valait moins que sa populace.
D'autres meurtres' suivirent parmi les affranchis : Poppée voulait comme renouveler le palais impérial. Doryphore fut empoisonné pour avoir combattu son mariage; Pallas parce qu'il faisait trop longtemps attendre d'immenses richesses*; Sénèque même fut inquiété par une accusation. Une fille que Poppée donna à Tempereur augmenta encore son crédit. Pour célébrer cet événement, le sénat voua des temples ,• des combats religieux. Mais à peine le bruit des fêtes avait- il cessé que l'enfant mourut. Néron montra une douleur aussi grande que l'avait été sa joie. Les Pères conscrits le consolèrent en faisant de sa fille une déesse.
Dans cet esprit mobile et violent, aucune impression ne durait longtemps. Des plaisirs indignes, des débauches honteuses succédèrent aux larmes ; sa passion au théâtre le reprenait, il courut à Naples faire entendre au peuple cette « voix divine » qui n'avait encore charmé que les courtisans. L'expérience ne parut pas réussir à son gré ; car il parla de passer en Achaïe, « les Grecs seuls sachant écouter. » Cependant il prenait grand soin de discipliner son auditoire. De jeunes chevaliers et une troupe de cinq mille plébéiens divisés en cohortes et exercés à battre des mains à propos, à varier, à graduer les applaudisse-
1. Dion, LXIV, 14, et Suét., iV., 35, n'en doutent pas. Tacite, cette fois plus réservé, se contente de dire : creditus est. Ânn. XIV, 65.
ments, le suivaient partout. On les appelait les i4u^uAtiani et leurs chefs avaient un traitement de quarante mille sesterces*. La populace de Rome, qui craignait pour sa subsistance, si le prince s'éloignait, le retint : le chef de Tempire était surtout pour elle l'intendant des vivres. Néron, arrêté d'ailleurs par un mauvais présage, demeura et prouva à sa manière sa reconnaissance pour une popularité dont il jugeait mal les motifs. Il monta à Rome même sur le théâtre et chanta devant le peuple entier. Le sénat, pour prévenir cette honte, lui avait décerné d'avance le prix du chant ; il n'en voulut pas. « Je n'ai besoin, dit-il, ni de la brigue, ni de l'autorité du sénat; je veux l'égalité avec mes rivaux et des couronnes qui ne soient dues qu'à l'équité des juges. » En effet, il s'assujettit à toutes les lois prescrites aux musiciens : à ne point s'asseoir, à ne point cracher, à ne se moucher jamais, à n'essuyer la sueur de son front qu'avec la robe qu'il portait, et après le chant à mettre un genou en terre, à tendre respectueusement la main vers l'assemblée, à solliciter avec l'air de la crainte la sentence des juges. Qu'on ne se fie pas trop cependant à cette humble attitude, car la loi de majesté, et les délateurs, et les soldats épars sur les gradins veillent à l'inviolabilité du vaniteux artiste. Il y a maintenant un nouveau crime, celui d'applaudir mal ou de paraître indifférent : Vespasien courut risque de la vie pour s'être un moment assoupi dans une de ces représentations qui duraient des jours entiers.
D'autres lois il faisait des places publiques de Rome des salles d'orgie et de débauches. Je n'ose répéter, même après le grave Tacite % le récit de cette fête donnée par Tigellinus sur Tétang d'Agrippa dont les bords étaient garnis de maisons où les plus illustres matrones rivalisaient de honte avec d'impures courtisanes qui couraient nues sur la rive opposée : danses obscènes, chants lascifs,
1. Tac, Ann., XIV, 15. Suét., A'er.,25. Dion, LXI, 20. — 2. Ànn., XV, 37. Cf. Dion, LXIl, 23; LXIII, 13.
orgies monstrueuses et, dernière abomination, l'empereur prenant pour époux un débauché infâme, en présence des aruspices, avec le voile nuptial et les torches d'hyménée*. Si vous croyez que cette fois Tacite exagère, interrogez Pétrone ; mais on lit Pétrone, on ne le cite pas. Il faut donc renoncer à peindre cette folle société des héritiers de Caton et de Brutus, enivrée de paix, de richesse, de bonheur ; oublieuse du passé qu'elle ne pouvait plus (comprendre ; insouciante de l'avenir qu'elle ne voulait pas sonder, parce qu'elle croyait à une puissance fatale qui entraînait toute chose irrésistiblement; d'autant plus pressée de jouir, pour user en d'irritantes débauches le moment présent, le seul dont elle ne doutât pas. Pétris de boue et de sang, comme on l'avait dit de Tibère, ces hommes jouaient avec la vie, la honte et la mort, versaient le poison couronnés de fleurs, ou frappaient de Tépée entre deux plaisirs ; donnant, recevant le coup fatal sans remords, presque sans regrets, comme, à la fin d'une orgie, les convives fatigués brisent les coupes, s'affaissent et tombent.
Heureusement pour le monde, au-dessous de ces palais où habitait la luxure éhontée, sous cette Rome que l'Apôtre appelle « la grande prostituée qui a corrompu les rois de la terre et enivré les nations du vin de son impureté, » se formait dans l'ombre un peuple nouveau dont les croyances et les mœurs étaient en contradiction absolue avec les pratiques romaines, puisqu'il remplaçait les joies du corps par les macérations, les préoccupations de la terre par l'amour du ciel, le culte de la vie par celui de la mort. Jamais doctrines et mœurs plus contraires ne s'estaient trouvées en présence ; une lutte mortelle était inévitable et Tune des deux sociétés devait tuer l'autre. Comme il était juste, ce fut le représentant le plus dépravé de la sensualité païenne qui livra le premier combat.
Au milieu de l'année 64, un incendie qui dura neuf jours
1. Martial cite le môme fait pour un particulier, XII, 42. Cette ignoble aberration faisait alors partie des mœurs romaines.
dévora dix des quatorze quartiers de Rome. C'était le plus terrible désastre que la ville eût souffert depuis l'invasion gauloise * ; encore les Barbares avaient-ils brûlé seulement un amas de cabanes ou de maisons sordides et quelques pauvres temples. Que de chefs d'œuvre de la Grèce,- que de monuments de l'histoire de Rome périrent alors I Les rhéteurs et les poètes, dont Fart est de remplacer par de vivants acteurs les causes incertaines ou cachées, ont sans hésiter accusé Néron. Séduits par Tinfernale grandeur de la fantaisie qu'aurait eue l'impérial histrion de brûler sa capitale pour la rebâtir à son gré, de détruire tous les souvenirs de l'ancienne Rome pour remplir du sien la Rome nouvelle, ils nous le montrent, pendant que le feu accomplit son œuvre, debout sur la tour de Mécène ou au sommet du Palatin afin de mieux voir l'immense destruction, et là, en costume de théâtre, la lyre en main, chantant des vers sur la ruine de Troie, tandis que les soldats du prétoire et les esclaves du palais attisaient l'incendie, tandis que les machines et les catapultes étaient dressés pour renverser les murailles qui arrêtaient le passage du fléau. Nous voudrions pouvoir laisser aux poètes cette fête babylonienne et ce crime à Néron. Mais cette douleur et cette honte étaient réservées à notre âge; Rome sans doute ne les a pas connues. Tacite, qui peut-être se trouvait en ce temps-là dans la ville, rapporte les bruits accusateurs, sans les affirmer, et tout son récit donne à croire que le feu qui, durant une nuit brûlante de juillet, et par un vent violent, avait pris dans des magasins d'huile, au milieu d'un quartier marchand*, résultait d'un de
l.L'incendie éclata dans la nuit du 18 au 19 juillet, anniversaire de la prise de Rome par les Gaulois; il dura six jours et sept nuits, et reprit pendant trois journées encore. — 2. Initium in ea parte Circi,,é. ubi per'tahernas, quihus id mercimonium inerat quo flamma alitur, simul cceptus ignis et statim vcdidw ac vento citus. Tac, Ann., XV, 38. Cf. Sur ce passage les annotations de Juste-Lipse. Quant aux gens qui attisaient Tincendie, le docteur Sievers (p. m) rappelle que Ton vit la même chose dans le grand incendie de Hambourg, en 1842, et que c'étaient des pillards. En 64, Tacite avait neuf ou dix ans^ d'après le calcul de Juste-Lipse, qui le fait naître en 54 ou
ces accidents si ordinaires à Rome, où les incendies étaient, avec la malaria, le fléau habituel. Néron habitait alors sa villa d'Antium, à quinze ou seize lieues de Rome; quand il arriva, le feu avait déjà consumé son palais. Il courut toute la nuit, sans gardes* pour diriger les secours, et les jours suivants il fit ouvrir à la foule sans asile le champ de Mars, les monuments d'Agrippa et ses propres jardins. On construisit à la hâte des hangars pour recevoir les plus indigents; on lit venir des meubles d'Ostie et des villes voisines; enfin le prix du blé fut réduit à trois sesterces le modius.
Cependant, comme les pauvres avaient beaucoup souffert et qu'il faut toujours à la foule un coupable, on s'en prit naturellement à l'empereur de Tincendie, comme on s'en prenait à lui de la famine. Il y avait d'ailleurs des gens intéressés à propager les bruits accusateurs pour ruiner la popularité de Néron dans le bas peuple : la conspiration de Pison était alors en pleine activité, et ces consulaires qu'on disait avoir vus ^ au milieu du désordre, excitant les esprits, faisaient sans doute partie du complot. Par une habile manœuvre, le gouvernement détourna sur d'autres les soupçons et donna un aliment à la colère publique en accusant les chrétiens d'avoir mis le feu aux quatre coins de la ville.
Les chrétiens étaient alors, pour la foule, confondus avec les juifs. Sectateurs de l'ancienne ou de la nouvelle loi, tous priaient dans les synagogues aux mêmes jours de fête et semblaient adorer le même Dieu, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui leur avait donné le même signe d'élection, le baptême sanglant, dont beaucoup portaient encore la mar-
55 (Borghesi, VII, 322, dit 55 ou 56). Un des derniers historiens de Néron, le docteur Raabe, d'Utrecht (1872), met la naissance de Tacite entre les années 46 et 48, malgré le passage de Pline {Ép.j VII, 20) et la date de la préture de Tacite, 88 {Ann,, XI, II). — 1. lluc illuc per noctem cursaret incustoditus. (Tac, Ann., XV, 50). — 2. Après la découverte de la conspiration, un des conjurés, interrogé par Néron lui-même, répondit : « Je te hais, parce que tu es parricide et incendiaire. » Tac, Ann., XV, 67. Cf. Stace, Silv., Il, 7.
que *. Enfin à Rome, où les chrétiens étaient encore peu nombreux*, la plupart habitaient le même quartier, une espèce de Ghetto, centre des petites industries et des bouges où le feu avait probablement commencé. Les chrétiens se séparaient cependant des Juifs par leur foi au Christ et dans la résurrection', par l'esprit plus large de leur doctrine dont saint Paul S dans- ses enseignements à Rome
1. Le concile de Jérusalem n'avait pas interdit les observances de Tancienne loi (50 de J. C). Saint Paul, qui avait fait prévaloir la doctrine de la liberté évangélique, soumit encore lui-même Timothée à la circoncision « parce que les Juifs du pays n'auraient pu se résoudre à recevoir les instructions d*un incirconcis. » Fleury, Hist. ecclés. , I, 34. Paul rappelle lui-même {Ep, ad PhiLy m, 5) qu'il a été circoncis. — 2. Il ne faudrait pas croire qu'il se trouvât à Rome, en ce temps-là, beaucoup de Juifs et beaucoup de chrétiens. Pour les premiers, ils étaient sous Tibère environ huit mille, sans compter les femmes et les enfants (Jos., À. J. ,XVII, 3, 1, et XVIII, 3, 5) ; on en relégua la moitié en Sardaigne ; le reste fut chassé de Rome, et naturellement ils ne rentrèrent que peu à peu dans une ville où ils étaient toujours exposés à voir renouveler contre eux le décret d'expulsion de Tibère. Sous Caligula, ils eurent tout à craindre (voy. t. III, p. 499), malgré la faveur dont jouissait Agrippa, un de leurs princes. Ils y revinrent cependant, attirés par les profits qu'ils trouvaient à faire dans la grande capitale. Sous Claude on les chassa encore (t. III, p. 520 et les AcL xviii, 2). Ils ne pouvaient donc être bien nombreux sous Néron, Quant au christianisme, il résulte des Actes (xxvm, 15 et suiv.) qu'à l'arrivée de saint Paul, en l'année 62, les principaux de la Synagogue romaine étaient trèsignorants de la nouvelle secte {Act. xxvm, 17 et suiv.), et que les frères venus au-devant de Paul sur la voie Appienne devaient être en bien petit nombre, puisque la faible escorte qui conduisait au préfet du prétoire plusieurs prisonniers d'outre-mer, les laissa communiquer avec eux. Sénèque paraît ne pas les connaître (S. Aug., de Civ. Dei, VI, ii), et Perse, qui énumère « les superstitions » établies à Rome au temps de Néron {Sat.j V, 179), ne parle que des Juifs, des prêtres de Cybèle et de ceux d'Isis. Les supplices de l'an 64, ordonnés à grand bruit un jour de double fête, laissèrent un assez terrible souvenir pour justifier le mot de Tacite, de «aint Clément et de l'Apocalypse, sur la multitude des victimes, sans que le nombre en ait été vraiment considérable. Cf. Gieseler, Lehrb. I, i, 107. Même à Jérusalem, la communauté chrétienne était assez faible et obscure pour que Josèphe ne la cite pas dans l'énumération des partis religieux existant dans la ville. Juste de Tibériade, qui avait aussi écrit une histoire du siège, ne paraît pas non plus l'avoir mentionnée. Photius, Bibl. S3. — 3. Le dogme de la résurrection, qui est singulièrement voilé dans les livres de l'ancien Testament, était cependant admis par les Pharisiens; mais l'autre grand parti juif, les Saducéens, l.e rejetait {Aet. xxiii, 8). — 4. Saint Paul, par exemple, ne connaît aucun Évangile, et les Épîtres apostoliques n'en supposent pas l'existence.
HISTOIBE ROMAINE. IV-Hk
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et dans ses Épîtres aux chrétiens d'Orient, venait de se faire le théologien. Mais comme ils n'avaient pour préciser et maintenir le dogme ni les livres canoniques, ni l'organisation épiscopale, ni les conciles, leur croyance encore à l'état de légende transmise oralement, avait quelque chose d'indécis et de flottant qui, à raison même de ce caractère, lui permettait de se répandre plus aisément qu'un formulaire étroit et rigide. Les nouvelles idées, sous la forme chrétienne ou juive, gagnaient de temps à autre quelques prosélytes, parce qu'elles répondaient aux secrètes aspirations des âmes élevées et délicates, que- ne satisfaisait pas la stérilité religieuse du culte officiel , ni la sécheresse de l'orgueilleuse philosophie de Zenon. Elles se glissaient même dans le palais du prince. Josèphe raconte qu'il fut introduit près de Poppée par un comédien juif fort aimé de Néron. De grande race parmi les siens, trèslettré, encore plus souple et insinuant, Josèphe gagna les bonnes grâces de Poppée qui, ainsi que beaucoup de femmes de ce temps-là et de tous les temps, mêlait la religion au plaisir. « Elle avait, dit-il, l'esprit très-religieux*. » Entendez que cette femme sans cœur était cependant troublée au fond de l'âme par le grand problème qui s'agitait alors. Les anciens dieux étaient morts; elle cherchait un dieu nouveau et beaucoup faisaient comme elle, cette Acte, par exemple, la première affection de Néron, dont plusieurs affranchies semblent, d'après leurs inscriptions tumulaires, avoir été chrétiennes. Une sévère matrone, Pomponia Graecina, qui ne quittait point ses vêtements de deuil, qu'on ne vit jamais sourire et qui fut accusée de superstitions étrangères, était probablement aussi chrétienne ou juive *. Il y avait donc, au sein de la société
1 66o«6^; yàp ^v, Vit, Jos., 3. Il faut dire qu'elle était très-superstitieuse. Tacite, H., 1, 22, la montre livrée aux astrologues et aux charlatans : Multos sécréta Poppœee mathematicos habuerant, — 2. Tac, Ann., XIII, 32. Voy. ci-dessous au chap. lx. Les Juifs, comme après eux les chrétiens, cherchaient à gagner les femmes à leurs doctrines. Les habitants de Damas forment le projet d'égorger les Juifs établis au milieu d'eux; mais ils sont obligés pour réussir de s'engager à un secret absolu,
romaine, jusque dans les rangs les plus élevés, des infiltrations de croyances hostiles à l'ancien culte. Elles n'étaient point bruyantes et se cachaient dans l'ombre ; mais on les sentait cheminer sourdement et quelques-uns re doutaient la colère des dieux que devaient irriter ces prédications impies. Juifs et chrétiens, en effet, dans leurs cantiques, maudissaient l'idolâtrie païenne, et on en comprenait assez pour savoir que Rome, ses dieux, son empire étaient Tobjet de leur exécration religieuse. Que devaient penser ceux qui pouvaient lire en grec ces paroles d'Isaïe? a Le sculpteur a coupé un arbre de la forêt, un pin que Dieu a planté et que la pluie du ciel a nourri. Il en prend la moitié pour faire cuire son pain, sa viande ; et après qu'il s'est réchauffé, après qu'il s*est rassasié, il dit : Bien, j'ai chaud maintenant; ce bois a fait bon feu. Alors, du reste il sculpte un dieu ; il s'incline ; il le prie en s'écriant : Délivre-moi, tues mon Dieu I Ohl leur cœur n'est que cendre et poussière ! » Malgré l'idiome étranger, leurs prophéties menaçantes transpiraient au dehors : « J'ai vu l'impie; il était plus haut que les cèdres du Liban ; mais j'ai passé ; déjà il n'était plus. — Jéhovah a brisé la verge des tyrans ; il a frappé les peuples du fouet de sa colère. — Tu es tombée du haut des cieux, Étoile du matin ; te voilà jetée à terre, toi qui commandais à toutes les nations I Tu avais dit dans ton cœur : Je monterai jusqu'au ciel ; j'établirai mon trône par de là les étoiles et je siégerai sur la cime des monts : et maintenant ceux qui te voient te regardent avec étonnement et se disent : Est-ce donc là celui qui faisait trembler la terre, celui qui précipitait les rois? — Je me lèverai, dit le Seigneur ; j'effacerai leur nom ; et de leur pays, je ferai un désert; il deviendra la demeure des hiboux. 55 L'Écriture est pleine de ces menaces contre les tyrans de Babylone qu'on pouvait prendre aisément pour ceux de
■ parce que, dit Josèphe, B. J., II, 20, presque toutes les femmes de la ville appartenaient à la religion judaïque, Cf. S. Paul, ad Rom, ch. xvi; PL, Ép, X, 97. M. Derenbourg, Hist. de la PaZ., p. 223, pense qu'il en était de même dans la Batanée, le Hauran, l'Adiabène, etc.
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Rome, et le Dieu unique y parle à chaque page de sa toutepuissance qui ruinait celle des divinités de l'Olympe.
Par des raisons politiques et par dédain pour ce petit peuple, Rome avait toléré un culte qui était l'absolue contradiction du sien. Mais avec* ses assemblées secrètes qui permettaient de croire à des pratiques criminelles, avec cette adoration d'un homme, mort sur la croix du supplice des esclaves, qui paraissait une provocation révolutionnaire, la secte nouvellement sortie de Judée inspirait une haine violente. Tacite, Suétone, au siècle des Antonins, alors que l'on connaissait mieux les chrétiens, ne parlent encore d'eux qu'avec mépris*. « Ces malheureux, dit Tacite, abhorrés pour leurs infamies, doivent leur nom à Christus, qui a été supplicié sous Tibère. Sa mort réprima pour un moment cette exécrable superstition. Elle se répandit en Judée, son lieu d'origine, et jusque dans Rome, où viennent se réunir et se développer les vices et les crimes de Tunivers ^. » Après l'incendie, quelques voix crièrent : « Voilà les coupables I » Il n'en fallait pas davantage à la foule effarée par un grand fléau' pour se ruer sur ces hommes ennemis de ses dieux et qu'elle ne voyait jamais à ses fêtes, ni à ses plaisirs. Mais quelles étaient ces voix hostiles? Celles de la populace au milieu de laquelle vivaient « les judaïsants » et qui, depuis longtemps, leur rendait le mépris qu'ils avaient pour les autres peuples * ; peut-être aussi celles qui , du fond du palais, avaient provoqué ce mouvement d'opinion. On sait de quelle haine les sectateurs de l'ancienne loi poursuivaient ceux de la nouvelle ^ Les prédications de saint Paul
1 per flagitia invisos. Ànn., XV, 44. Christiani, genus kominum
superstitionis novae ac maleficas, Suét., N., 16. — 2. XV, 44. — 3. A la première apparition du choléra à Paris, en 1832, le peuple affolé crut à un empoisonnement, et plusieurs personnes furent frappées ou jetées à la Seine comme empoisonneurs. — 4. Adversus omnes alios hostile odium. Tac, H.jY, 5. — 5. Saint Etienne et saint Jacques lapidés à Jérusalem; saint Paul menacé de mort, etc. Ajoutez les divisions intérieures de la nouvelle église et l'opposition des judéo-chrétiens et des paulinistes, dont témoignent tant de passages des Êpîtres et de l'Apocalypse.
avaient avivé ce sentiment au sein de la communauté juive de Rome, et les esclaves ou affranchis du palais qu'il avait convertis * faisaient horreur à ces Juifs qu'on a vus protégés de Poppée et admis dans la familiarité de l'empereur *. Il n'est pas impossible qu'ils aient cru servir Néron et eux-mêmes en montrant les auteurs du crime dans ces chrétiens qui se plaisaient, disait-on, aux idées de vengeances célestes, de conflagration universelle et de destruction du monde. Et on avait raison de le croire, car si l'Apocalypse, qui témoigne d'une si violente passion contre la société romaine, n'était pas encore écrite, l'esprit apocalyptique, avec sa fièvre de destruction et de renouvellement du monde, était déjà dans l'Église*.
Ce plan, s'il a été conçu, était bien combiné et de nature à tromper tout le monde. On saisit d'abord ceux à qui la torture arracha les aveux qu'elle obtient toujours, puis, sur leur indication, « une foule d'hommes qui furent moins convaincus d'avoir brûlé Rome que de haïr le genre humain. » Ainsi, pour satisfaire le peuple, on voulut trouver des incendiaires, c'est-à-dire des coupables d'un crime parfaitement défini, mais on ne les chercha que parmi ceux qu'indiquaient la haine publique et sans doute la jalousie intéressée des Juifs de la cour.
Quand Néron eut les victimes qui lui étaient nécessaires et dont il était sûr que personne ne prendrait la défense, il imagina, afin de sceller sa réconciliation avec la populace, de lui préparer une grande fête où il réserva un rôle aux condamnés. Mais il n'était pas facile de varier les plaisirs de ces habitués de l'amphithéâtre *. La croix, la
1. Ep. ad Philip, ad finem. Saint Clément, Ep. ad Cor, I, chap. m, v et VI, attribue la persécution à la jalousie, 6ià JiyjXov. — 2. Cf. Carmina Si^ hyllina, II, 176. Ces vers sont probablement de Tannée 75. — 3.11 est à peu près démontré aujourd'hui que l'Apocalypse fut rédigée du temps de Galba. Cf. E. • Reuss, Hist. de la Théol. chr., t. I, 1. m, ch. 5. Sur l'idée qu'on se faisait encore des chrétiens deux siècles plus tard, lisez, dans la collection des dialogues de Lucien, le Phiiopolris, où l'on croirait voir un de nos clubs des mauvais jours. — 4. Les Romains avaient cependant une riche nomenclature de supplices. Cf. Sén., de Ira, III, 3; Consol. ad M., 20; Ép.
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hache, les tenailles ardentes, on voyait cela tous les jours; jeter ces malheureux au bûcher, c'eût été empiéter sur les droits du cirque; les enterrer vifs supprimait Tattrait du spectacle, la vue des angoisses, de la douleur et de la mort. On en enveloppa de peaux de bêtes et on les livra à des chiens furieux qui les mirent en pièces. C'était encore une réminiscence de Tarène ; Néron trouva mieux. Ceux qui restaient furent enduits de résine et attachés tout vivants à des poteaux d'où ils purent contempler les jeux donnés au peuple dans les jardins du palais. Le soir venu, on les alluma et ils servirent de flambeaux pour éclairer l'orgie. En racontant ces passe-temps féroces, Tacite, malgré lui, se sent ému d'un peu de pitié pour les victimes.
Quoi qu'en disent deux écrivains chrétiens du quatrième et du cinquième siècle, Sulpice-Sévère etOrose*, les exécutions ne paraissent pas s'être étendues hors de Rome. Du moins nous ne connaissons ni décret du sénat, ni édit du prince ordonnant une recherche générale des chrétiens, et le vrai caractère de cette persécution est marqué par Tacite lorsqu'il dit que les chrétiens furent immolés moins au bien public qu'à la cruauté de Néron ^. On n'en saurait con-
à Luc, XII; Marquardt, V, i, 195; Friedl, II, 232, et Le Blant, C. R. de rAcad^ des insc.j 1866, p. 358. Faire flamber des hommes n'était pas même une nouveauté. Sénèque, loc. cit., et Juvénal, I, 156, en parlent. On enveloppait les condamnés d'une chemise couverte de cire et de soufre, que Juvénal (VIII, 235) appelle d'un nom sans doute populaire : la tonique incommode, tunica molesta. — 1. Orose, Hist, VII, 6 ; Sulp. Sév., Hist. sac, II, 41. On a démontré depuis longtemps la fausseté de l'inscription trouvée en Espagne, et sur laquelle on s'appuyait pour établir que la persécution avait été générale. Voir aussi dans les Comptes rendus de VAcad. des insc. pour 1866, p. 184, le Mémoire de M. Aube relatif à une inscription charbonnée , sur les murs de Pompéi, et son Saint Justin^ Introd., p. xxxvii. — 2. M. de Rossi {Bullei. di Arch. crist., 1865, p. 93) pense qu'ils furent poursuivis comme « ennemis du genre humain » ces mots sont une phrase de rhétorique et non pas de code pénal. On ne condamnait pas, même dans l'empire romain, sous un pareil prétexte: cependant la foule pouvait courir sus à ceux qui avaient été déclarés hostes puhlici, tels que les coupables de lèse-majesté et de sacrilège, ce qui explique les violences populaires contre les chrétiens. Suivant toutes les probabilités historiques, les abominables exécutions de 64 n'ont eu lieu qu'à Rome. Les victimes furent prises parmi les chrétiens, mais ce fut comme incendiaires qu'on les frappa,
dure qu'il n'y eut pas de meurtres isolés, comme celui d'Antipas à Pergame ^ Un magistrat zélé pour ses vieux autels trouvait dans la législation existante plusieurs moyens de frapper un chrétien en l'accusant de maléfice^ c'est le mot même dont Suétone se sert contre eux*; de superstition étrangère^ ce qui était bien évident ; de sacrilège^ car il niait les dieux; de lèse-majesté, n'offensait- il pas le souverain pontife chef de Terapire? enfin de participation à une société secrète et à des assemblées nocturnes, délit imposé aux chrétiens par leur foi même, puisqu'elle les forçait d'assister à des réunions qu'ils étaient contraints de cacher à tous les yeux. Trajan n'agira point par d'autres motifs, et il le fera sans aucun trouble de conscience. Il ne faut pas que la très-légitime indignation qu'on éprouve au spectacle de ces cruautés rende injuste à l'égard de tous ceux qui les ont commises. On ne réclame point l'indulgence pour Néron, mais il est des princes excellents qui, en prononçant des sentences de mort pour cause de religion, les croyaient commandées par les lois de Rome et par ses idées religieuses. La persécution ne prouve rien contre des hommes tels que Trajan, Hadrien et Marc- Aurèle, mais elle prouverait beaucoup contre l'union adultère de la religion et de la politique, si cette union n'avait pas été la vie même de la société ancienne. Alors le culte était une partie du patriotisme et la première des institutions de la Cité ; sa prospérité semblait faire celle de l'État, de sorte que tout ce qui menaçait la religion officielle était une menace contre l'État lui-même. Aussi une des maximes les plus anciennes du gouvernement romain était la défense d'introduire de nouveaux cultes sans l'autorisation du sénat ' et, sous la république comme sous
ce qui exclut encore Tidée d'une persécution religieuse générale. Suétone (iVL, 16) met leur supplice au nombre des mesures de police prises par l'empereur dans l'intérêt de la capitale. — 1. ApocaL, n, 13. — 2. Les magiciens sont brûlés vifs, dit Paul, Sent, v, 13, 17. — 3. Cic, de leg,, II, 8. Cf. le sénatus-consulte contre les Bacchanales, Tite-Live, XXXIX, 8-17, et le chapitre de Valère-Maxime (I, 3) sur la proscription des religions étrangères : les cultes de Bacchus, d'Isis, de Sérapis, de Jupiter Sabazius,
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l'empire, on avait souvent chassé de Rome les divinités étrangères et leurs adorateurs ; plus d'une fois même, jeté les premières au Tibre, du moins leurs images, et les autres au bourreau. ^ Mais si les Romains défendaient, à Rome, leurs dieux ^ contre l'invasion des divinités étrangères, ils respectaient ^ hors de Rome les religions nationales, tant qu'elles n'étaient pas, comme le druidisme, une cause de fermentation politique ou, comme il arriva parfois à la suite des prédications chrétiennes, une occasion de désordre dans .' les cités. On voit bien cette politique par l'histoire de saint Paul. Quand les Juifs de Corinthe le traînèrent conmie blasphémateur de leur Dieu au tribunal du proconsul d'A* ' chaïe, celui-ci refusa de les entendre : « S'il s'agissait d'une î injustice ou d'un crime, je vous écouterais, leur dit-il; mais je ne suis pas juge de ces sortes de choses; c'est 4,^* vous d'y pourvoir. » Plus tard, les Juifs de Jérusalem ayanl,.? voulu tuer l'apôtre, le tribun qui commandait dans la vill* j* le sauva et l'envoya à Gésarée avec cette dépêche pour lê^^ gouverneur : « Je n'ai trouvé en lui aucun crime, car leifc^* choses dont on l'accuse ne concernent que leur loi. * -^l Toutefois comme les prêtres continuaient à ameuter lé* peuple contre « le fauteur de troubles*», Félix, afin dé'^ prévenir de nouveaux désordres, commença une enquète^'H Mais Paul était citoyen romain ; il en appela à l'empereuiï ^ et fut conduit à Rome, où l'affaire tomba : il recouvra mM liberté peu de temps avant le grand incendie, ce qui nth permet pas de supposer qu'un an plus tard la professioÉ»%r de foi chrétienne fût devenue un crime d'État ^ .>i|
les sorts de Préneste, les prédictions astrologiques des Chaldéens, etc. Ifâii ! l'an 19, un décret du sénat chassa d'Italie les sectateurs des rites égyptien*^ et judaïques; quatre mille d'entre eux, de races d'affranchis et en âge dt^-^ servir, furent envoyés en Sardaigne contre les brigands de l'ile; et l'histo^ rien ajoute : « Si les fièvres du pays devaient les tuer promptement, ffm serait un petit dommage, vile damnum. » Ann., II, 85. TertuUien connait^i^ sait bien cette légalité dure, mais qui reposait sur les idées les plus res«^5 pectables de patriotisme et de religion : Vêtus erat decretum, dit-il (iip©*5^î ^^9'j V), ne quis deus ab imperatore consecraretur, nisi a senatu prohatut*^ — 1. ConcitarUem seditiones, Act-, xiv, 5. — 2. Pour qu'elle le devînt, il'f:l
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Ainsi, Rome ayant laissé aux Juifs leur loi nationale, le judaïsme et ses différentes sectes, au nombre desquelles on comptait le christianisme, jouissaient en Judée d'une liberté complète et, dans les provinces, d'une tolérance à laquelle le gouvernement ne renonça que de loin en loin, pour arrêter une propagande trop active ou des abus se cachant sous le voile religieux*. Telle resta jusqu'à Trajan la condition légale des Juddisants^ Juifs ou chrétiens d'origine hébraïque. Cependant la guerre de Judée qui commença en 66 fit peut-être encore des victimes à Rome. L'Église met vers ce temps l'exécution dans cette ville de saint Pierre et de saint PauP, tradition qui n'est pas historiquement démontrée ; car, en dehors de la légende chrétienne, on n'a même point la preuve que saint Pierre soit venu à Rome et, à partir de 64, on ne sait plus rien de saint Paul*. Mais l'absence de preuves historiques ne suffit pas pour infirmer cette croyance, parce que les écrivains païens auraient pu même assister à la mort des deux apôtres, gens pour eux inconnus et de petite condition [humiliores)^ sans y attacher plus d'importance qu'à tant d'autres supplices qu'ils voyaient tous les jours.
On dit que Néron, qui commença cette cruelle guerre de l'empire contre les chrétiens, enveloppa bientôt après les philosophes dans la persécution. Le stoïcien Musonius, impliqué dans la conspiration de Pison, fut exilé à Gyaros et plus tard contraint de travailler enchaîné à l'isthme d Gorinthe, tout chevalier qu'il était. Le fameux Apollonius de Thyane, qui vint à Rome pour voir, disait-il, quelle bête c'était qu'un tyran, comparut aussi sous l'inculpation de magie : il échappa cette fois, mais, en partant pour la Grèce, Néron ordonna de chasser de Rome tous ceux qui
aurait fallu un sénatus-consulte ou un édit du prince dont Tacite aurai certainement parlé. Sur cette législation, voir aux C. JJ. de VAcad. des in se, 1866, p. 358, la savante note de M. Le Blant sur les Bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs. — 1. Cf. Jos. A. J, XIII, 3, 5. — 2. Tillemont dit en 66; Fleury, en 67; Pearson, en 68 : c'est la date oe saint Jérôme: XIV'' Neronis anno. —3. Les Actes et les ÉpUres se terminent à la captivité de Paul.
faisaient profession publique de philosophie. L'authenticité de cet éditn*est attestée que par Philostrate, dont l'autorité est suspecte. Cependant, nous rappelant de quelles accusations Tigellinus poursuivait les stoïciens, « secte arrogante qui ne fait que des intrigants et des séditieux, » nous marquerons ce temps comme celui où le gouvernement impérial commence à s'attaquer aux idées et aux croyances*. Des premières, il n'avait rien à craindre, car les idées stoïciennes n'étaient point faites pour descendre dans le peuple; mais elles impatientaient le prince, et non sans raison, parce qu'elles mettaient les esprits dans une direction où d'inutiles attentats pouvaient se décorer du nom de dévouement public et de protestation morale contre la tyrannie. Dans le silence du forum et de l'éloquence politique, la philosophie était devenue une mode qui attirait quelques honnêtes gens et beaucoup de mécontents. Tous les beaux esprits philosophaient, d'autant mieux qu'on pensait n'avoir rien à craindre de la loi de majesté en traitant de vieux thèmes d'école et que, sous ce manteau commode, on s'érigeait en censeur du maître*. Celui-ci, sans reconnaître dans les vices du méchant ceux qu'il avait, dans les vertus du juste celles qu'il n'avait pas, ressentait contre ces prédications importunes une sourde colère, la même qu'eut Louis XIV lorsque les anciens frondeurs du parlement et la haute bourgeoisie opposèrent l'austérité janséniste aux vices dorés de Versailles. Toutefois entre le gouvernement et les philosophes il n'y aura que des escarmouches, qui feront sans doute des victimes, mais qu'un peu de bon sens, de part et d'autre, arrêtera; la vraie bataille se livrera au sujet des croyances, et elle durera deux siècles.
Rome avait eu facilement raison du druidisme, religion usée, étroitement nationale et sans force d'expansion. Par les raisons contraires le christianisme, qui se
1. Tac, Ann.j XIV, 57. Le délateur Capito fait les mêmes insinuations contre Thraséa. Ihid., XVI, 22. — 2. C'est le mot de Sénèque, .... censuram agere regnantium, Ep. cvm, 13.
répand et multiplie dans la foule inaccessible aux philosophes, deviendra le plus redoutable ennemi pour cette société dont le chef est, à la fois, le maître des choses humaines et des choses divines, Tempereur et le souverain pontife. Il trouvera la force dans sa faiblesse, la vie dans son ardent désir de la mort; et le magnitique poërae dont les martyrs de Néron viennent d'écrire la première page sera un de ses titres à la conquête du monde.
On rebâtit Rome avec plus de régularité d'après un plan arrêté entre les architectes et l'empereur : les rues furent larges et droites ; les maisons moins hautes, isolées et reconstruites en pierres d'Albe ou de Gabies, avec des portiques pour ombrager les façades, et des réservoirs d'eau en prévision de nouveaux incendies ; les déblais emportés par le Tibre servirent à combler les marais d'Ostie. Néron s'était chargé de livrer aux propriétaires remplacement purgé de tous les décombres, de bâtir les portiques et d'allouer une récompense à ceux qui auraient achevé leurs maisons avant un terme fixé. Il s'était adjugea lui-même un espace immense depuis le Palatin jusqu'aux Esquilies, et y construisit « des ruines de sa patri-e » un palais et des jardins où l'on trouva des champs de blé, des prairies, des lacs, des bois, des perspectives ménagées avec un art que les modernes ont cru découvrir lorsqu'ils ne faisaient que le retrouver; c'était, au milieu même de Rome, une résidence des champs. Mais cette villa avait été décorée avec une telle profusion de pierreries, d'objets et de métaux précieux qu'on l'appela la maison d'or. En avant du vestibule se dressait une statue de Néron, haute de cent vingt pieds ' ; des portiques ou arcades à trois rangs de colonnes et de mille pas de longueur l'entouraient. L'intérieur était tout doré ; le plafond des salles, fait de tablettes d'ivoire mobiles, laissait échapper par d'étroites ouvertures des parfums et des fleurs. Une de ces salles tournait jour et nuit pour imiter le mouvement du monde.
1. Suét.jJVer., 31. Plin., XXXIV, 7, dit cent dix pieds. Après sa mort, on la consacra au Soleil. Cf. Spart., Had., 19; Lamp., Comm., 17.
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« Enfin donc, disait-il quand tout fut terminé, enfin je serai logé comme un homme*. » Comme un satrape d'Orient, devait-il dire, car il y avait en tout cela moins de bon goût que de faste asiatique. Néron, cpii se disait artiste et poète, l'était par les mauvais côtés. Ce luxe insensé lui semblait une preuve de sa toute-puissance. «Aucun empereur, disait -il, n'a su tout ce quMl pouvait faire ; » et il recherchait Textraordinaire, afin de montrer que la nature même devait lui obéir*. C'est ainsi qu'il voulait creuser du lac Averne au Tibre, au travers des montagnes et des marais Pontins, un canal assez large pour que deux gros navires pussent y passer de front', faire monter la mer dans Rome et descendre jusqu'à Ostie les murs de la ville. Ces ruineuses constructions n'arrêtaient pas les autres prodigalités pour ses jeux et ses festins où un seul mets coûtait parfois quatre millions de sesterces; pour ses meubles de nacre et d'ivoire, ses vêtements de soie et de pourpre qu'il ne portait jamais deux fois ; pour ses mules qu'on ferrait d'argent et pour les chevaux de Poppée qu'on ferrait d'or ; pour cette armée de serviteurs qui n'emmenait pas moins de mille voituras dans les plus petits voyages; pour les largesses aux courtisanes, aux acteurs, à ce musicien, à ce gladiateur qui reçurent des patrimoines et des maisons où, du temps de la liberté, des citoyens avaient suspendu aux murailles les faisceaux consulaires et la toge triomphale*. Ajoutez les distributions au peuple, qu'il habituait à un vice resté traditionnel à Rome^ en jetant au hasard la fortune dans la foule, sous forme de bons payables en argent, en or, en pierres précieuses, même en domaines; et la patrie de Caton vous
1 . Suét. , Ner.y 31 . — 2. Suétone dit de Caligula, 27 : Nihil tam efjicere concupiscehat quam quod posse effici negaretur. — 3. Ce canal, qui aurait eu 31 milles géographiques de long, avait pour but d'éviter le cap Misènc et le promontoire de Circéi, où un grand nombre de navires périssaient tous les ans, et d'assainir la campagne de Rome en desséchant les marais Pontins : entreprise très-utile, mais probablement impossible à raison du niveau du sol. — 4. Plin., XXXIII, 11; Suét., ^er., 30. — 5. La passion de la loterie. Néron jetait de petites boules sur lesquelles étaient inscrites
apparaîtra comme un de ces palais que l'imagination orientale construit pour les Khalifes de Schéhérazade*.
Mais comment payer ces extravagances? Le fisc à la fin s'épuisait, et le trésor public était pauvre ; il fallait donc des ressources extraordinaires. Les Romains avaient offert un spectacle qui heureusenjent n'a été donné qu'une fois au monde, celui d'un peuple s'enrichissant des dépouilles de Funivers. Avec l'empire, l'exploitation cessa ; mais comme le travail est le seul producteur de la richesse et que Ton travaillait peu, surtout les vainqueurs ; comme les impôts sur les sujets étaient modérés et que la multiplication du nombre des citoyens tarissait certaines sources de revenus, tandis que les dépenses croissaient chaque jour en faveur des trois puissances nouvelles, Farmée, la cour et la populace, les empereurs furent dans la situation où se trouvèrent la royauté capétienne, quand elle sortit de son petit domaine pour gouverner la France, et les Tudors après la guerre des deux Roses. Pressé par le besoin, Philippe le Bel fit de la fausse monnaie et brûla les Templiers; Henri VIIl dépouilla l'Église et envoya ses lords à l'échafaud. Les empereurs usèren t de moyens financiers analogues: ils prirent l'or là où il se trouvait, chez les riches, et pour être bien sûrs de le tenir, ils prirent en même temps la tête de ceux qui le possédaient. Durant des siècles, l'empire ottoman assura ainsi ses revenus. Rois, sultans et empereurs étaient conduits par une mauvaise organisation de TÉtat à tuer pour voler.
Avant d'en venir à la loi de Majesté, pour apurer ses comptes Néron usa d'abord d'autres façons. 11 avait, pour la reconstruction de Rome, sollicité, c'est-à-dire extorqué les dons des particuliers et des provinces '. Cela ne suf-
les choses à distribuer. — 1» Le fiscus était très-riche. En 62, Néron fit jeter au Tibre une immense quantité de blé qui s'était gâté dans les greniers publics; peu de temps après, deux cents navires chargés de grains furent détruits par une tempête, cent autres par un incendie, et telle était encore l'abondance des ressources préparées que le prix du blé n'en augmenta pas à Rome. Cette même année, il donna à Vasrarium soixante millions de sesterces, en s'engageant à faire pareille libéralité au trésor public tous les ans. Tac, i4nn.,XV, 18. — 2. Suét.,38, et Dion, LXII, 18.
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fisant pas, il mit au pillage, par tout l'empire, les propriétés publiques, qui sont habituellement mal défendues. En Grèce, en Asie, il arracha des temples les offrandes précieuses et les images des dieux *. A Rome, il prit tout Tor que le peuple romain, dans ses prospérités ou dans ses revers, avait consacré à ses divinités tutélaires; il fit fondre jusqu'aux statues des dieux pénates. Après le vol, Fimpôt*; le génie fiscal, qui devait se montrer un jour si habile inventeur, lui révéla une nouvelle source de profit : il fit des édits somptuaires; il défendit Tusage des couleurs pourpre et violette, puis il excita sous main les marchands à en vendre et confisqua les biens de ceux qui en achetèrent. Un autre moyen lui servit à battre monnaie, la chasse aux testaments : il déclara que les biens de ceux qui dans leur testament se seraient montrés ingrats envers le prince, appartiendraient au fisc; mais où commençait, où finissait l'ingratitude? Un préteur pour le compte duquel il joua, avec d'autres acteurs, lui paya son rôle un million de sesterces'; c'était dans la même proportion sans doute qu'il entendait qu'on lui fît des legs. Pour la loi de Majesté, elle servit surtout après la conspiration de Pison, en Tan 65.
Depuis le temps où quelques-uns des hommes les plus honorables de la cité s'étaient associés pour tuer le premier César, d'autres pour le venger et prendre sa place, il y avait toujours eu dans Rome la conspiration secrète des prétendants ou des républicains, et la conspiration publique de l'éloquence. La rhétorique déclamatoire qui faisait le fond de l'éducation romaine faussait les esprits, et, en leur montrant le passé sous de trompeuses couleurs, rendait la classe lettrée ennemie du présent. Ces adversaires du régime impérial étaient, suivant leur tempérament, leurs vices, leurs vertus, ou l'état de leur fortune , des mécontents qui boudaient le pouvoir , des ambitieux
1 . Ce sacrilège causa une révolte à Pergame, où les citoyens empêchèrent un affranchi de Néron d'enlever leurs statues et leurs tableaux. Tac, XVl, 23. Rhodes aussi refusa de se laisser voler. Dion Chrys. Orat.y 31. — 2. Tac, Ànn., XV, 45. — 3. Suét., iVer.,21.
qui voulaient le prendre , des républicains qui rêvaient de le renverser.
On a vu dans Thistoire de Tibère * combien de prétendants songeaient à lui disputer Tempire. Chaque règne eut les siens ; il en sera ainsi depuis Auguste jusqu'à Constantin, et tant que durera cette monarchie militaire. Nous en avons déjà trouvé sous Néron ; du moins Tigellinus a fait tuer Sylla et Plautus à ce titre ; nous allons en voir d'autres, et sans doute nous ne les connaissons pas tous. Quant aux républicains, il a été déjà dit qu'on en comptait plus sous Tibère qu'au temps d'Auguste et qu'il y en aurait bien davantage à la cour de Néron. Mais il faut s'entendre sur la république que l'on voulait. Ce n'était pas le libre État où chaque citoyen, souverain au forum, faisait la loi à laquelle ensuite il obéissait religieusement. Personne ne songeait aux fils des vainqueurs d'Annibal en voyant cette populace dépenaillée, qui de sa royauté n'avait gardé que le droit de s'impatienter au cirque quand Néron tardait à faire commencer les jeux, et qui se taisait dès que le prince lui jetait sa serviette par la fenêtre en signe que son dîner finissait. Les chevaliers, qui n'avaient plus la ferme de l'impôt, ni la judicature criminelle, ne comptaient pas davantage dans les préoccupations des politiques. Il n'en était pas de même du sénat. Les grandes ruines veulent être vues de loin. Au lendemain d'Actium, on n'avait guère de vénération pour ce sénat de hasard où chaque victoire avait jeté d'heureux aventuriers. Mais quand les esprits eurent trouvé, dans le temps écoulé, le point de perspective nécessaire ; lorsque, durant les loisirs politiques de cinq principats, on se mit à regarder en arrière, vers ces époques heureuses qui n'avaient point connu de tyrans baladins ou imbéciles , les yeux et les souvenirs s'arrêtèrent sur ces Pères conscrits qui avaient dompté l'Italie et soumis l'univers. Alors la curie parut le temple de la sagesse et le sénat devint une