‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 10 sur 47 · VA · texte numérisé non relu

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épia ses menées avec une dissimulation profonde; il l'enlaça de liens inaperçus, puis tout à coup, sans bruit ni tumulte, il le saisit et étouffa ce germe de nouveaux troubles. L'épouse du coupable, Servilie, se donna héroïquement la mort, en avalant des charbons ardents. Sa mère, accusée d'avoir encouragé ses desseins, fut traînée au tribunal du consul, et on vit le vieux Lépide, pour sauver sa femme, venir se jeter lui-même aux pieds du juge. C'était un sénateur que le frère de Junie avait autrefois proscrit; il pouvait s'en souvenir; il eut le cœur assez haut pour être touché de si grandes vicissitudes. Maintenant d'ailleurs on pardonnait.

Cet attentat fut sous Auguste la seule et véritablement la dernière protestation contre l'empire. Il y aura bien encore des complots: Cépion et Muréna* enl'an 22 av. J. G., Égnatius Rufus, Plautius Rufus etL. Paulus, un peu plus tard; enfin, en l'an 4 de notre ère, le trop célèbre Cinna, et à diverses époques d'obscures tentatives d'assassinat; mais il est difficile de dire ce qu'il y avait, dans l'âme de ces hommes, d'ambition trompée, ou de noble et farouche inspiration, d'amour sincère de la liberté. A en juger par les anciens récits, ce n'était pas la part des généreux instincts qui était la plus forte.

Décimé par vingt années de guerres et de déceptions, le parti républicain, pour le moment, n'existait plus, et du patriciat romain il ne restait que des gens qui tous pensaient ce qu'Asinius Pollion disait- à Octave, avant Actium : « Je serai le butin du vainqueur. » « La république ! s'écrie Tacite, mais qui donc l'a vue?» Pour en retrouver une faible et dernière image, il fallait remonter à travers les deux triumvirats et les fureurs de Clodius jusqu'aux pre-

1. C'est ce Muréna, ambitieux trompé, qu'Horace tâcha de ramener à de plus sages conseils par sa belle ode, II, 10, où il lui vante le bonheur de !a médiocrité, Vaurea mediocrilas. Je ne parle point de la prétendue conspiration de Corn. Gallu^, préfet d'Éyypte et puëte, à qui la LèLe tourna dans ce grand poste 11 l'ut rappelé et Auguste lui interdit sa présence. Le sénat l'ayant banni, il se tua. ~ 2 Velléius Pat., , 86.

miers beaux jours de Gicéron, c'est-à-dire plus loin que l'espace d'une vie d'homme. La génération actuelle, née dans la guerre civile et les troubles, préférait un présent tranquille à ce passé dont elle ne connaissait que les douleurs'.

Quand une société se transforme, ce sont en effet les partis extrêmes et violents qui occupent la scène; les modérés s'éloignent et se taisent. iMais les premiers s'usent dans la lutte, en raison même de leur énergie, et au profit des seconds qui, l'œuvre de la force achevée, ressaisissent l'influence. Ceux-ci remplissaient maintenant le sénat et les charges. Ils avaient la fortune, et ne demandaient pas le pouvoir, heureux qu'un autre en prît les ennuis et les dangers. Hommes nouveaux, créatures de tous les régimes, jetés dans le sénat par tous les ambitieux qui avaient eu successivement l'autorité, ils étaient sans crédit sur le peuple qui ne les connaissait pas. Des anciens pères conscrits ils avaient bien le costume; ils n'en avaient ni la grande existence ni l'influence respectée -. Pour beaucoup d'entre eux, le laticlave cachait mal la braie gauloise ou la saie ibérienne. Si encore on ne les avait recrutés que de grossiers soldats ! Mais qui ne trouvait-on pas sur ces sièges où Cinéas avait vu des rois ! Naguère, afin de sauver la dignité du corps, trop souvent compromise, il avait fallu défendre qu'on appelât des sénateurs en justice pour cause de vol et de brigandage, et on avait arrêté les poursuites contre ceux qui étaient alors accusés \ Quant à les voir rivaliser avec les gladiateurs, ce n'était plus une nouveauté ; un d'eux combattra tout à l'heure dans l'arène pour la dédicace de la curie Julienne''.

Les chevaliers, occupés de la banque, du commerce, des impôts, ruinés par la guerre, enrichis par la paix et vieux alliés de César, étaient les soutiens naturels de l'ordre nou-

1. Ann., 1, 2. Tuta et prxsentia quam vêlera et pcriculosa mallent. — 2. Suélcne les appelle : deformis et incondita turba. Oct., 35. — 3. 'Eni XififfTsia. Dion, XLIX, 48, en l'an de Rome 721. durant l'édilité d'Agrippa. — 4. Dion, Ll, 22.

veau. Pour la multitude, elle iormait, si j'ose dire, deux l)euples romains : l'un qui courait la fortune sur la mer et dans les régions lointaines, l'autre qui la mendiait à llome. Un troisième s'élevait lentement dans les provinces, mais ne comptait pas encore. Le premier ne demandait que paix et sécurité; le second que des jeux et des congiaires. Ceuxlà, vieillis dans les comptoirs ou sur les navires, tout occupés de chifTres, de denrées et de ruses pour tromper la douane et l'acheteur, rendus humbles et serviles par le commerce, que les vieilles lois proscrivaient et que les mœurs nouvelles n'avaient pas encore relevé, vivaient loin de Rome et s'accommodaient de tout ce qui les laissait à leur tratic et à leurs gains. Les autres formaient une masse nombreuse (jui eût été à craindre si l'on n'avait bien su que toute sa politique se bornait à être amusée et nourrie. Pendant les guerres civiles, on l'avait oubliée pour les soldats, qu'elle n'aime pas; aussi bénit-elle le retour de la paix, qui, rendant les légions inutiles, la délivre de rivaux aussi habiles qu'elle-même à exploiter la faveur du prince.

Comme on nous dit que nos pères, après la Ligue, étaient allâmes de voir un roi, ainsi les Romains appelaient un maître, car, depuis longtemps, un des principes qui font vivre les sociétés humaines, la sécurité, avait disparu. A Rome même, on volait, on tuait en plein jour\ et toutes les routes étaient, comme aux plus tristes temps des bandits italiens, infestées de brigands qui détroussaient les passants. Les bravi modernes ne prennent aux voyageurs que leur bourse, quand ceux-ci la donnent de bonne grâce; leurs prédécesseurs prenaient le voyageur lui-même, quand il était assez jeune pour faire un bon esclave, et, comme il n'y avait pas alors cette «aristocratie de la peau», qui du

1. Voyez le dialogue de Varron de R. R., l, 69, où l'auteur, pour clore l'entretien, suppose l'assassinat, en plein jour et en pleine rue, du gardien du temple de Tellus, où les amis s'étaient réunis. Le calme avec lequel Varion raconte ce meurtre prouve que c'était un des incidents les (lus ordinaires à Rome. « Nous nous en allâmes, dit-il, plus émus du malheur de l'homme qu'étonnés du lait, çuani admirantes id Uoniic factuw. »

L'iTALlE ET LE PEUPLE ROMAIN 30 ANS AV. .T. C. 133

moins protégeait les blancs au nouveau monde, tous étaient exposés à de terribles vicissitudes'. Un des premiers soins d'Octave sera de ïaire une guerre en règle à ces bandits et de minutieuses visites dans les ateliers d'esclaves pour délivrer les liomraes libres qui y étaient retenus-.

On voulait un maître qui donnât de l'ordre, on voulait surtout un maître qui dispensât à tous la fortune publique. Depuis cinquante ans, la propriété, en Italie, avait tant de fois changé de mains, enlevée aux uns, donnée aux autres, reprise encore, qu'elle avait, dans ces perturbations répétées, presque disparu. Car la guerre civile ruine deux fois le pays, en consommant les richesses déjà produites et en empêchant la production qui les eût renouvelées. Sauf quelques hommes comme le Gaditain Balbus, assez riche pour léguer au peuple romain vingt-cinq deniers par tète, comme le prudent Atticus, qui avait en Épire le meilleur de ses dix millions de sesterces % sauf encore quelques héritiers des anciennes fortunes aristocratiques, oubliés par les proscriptions, ou quelques parvenus des guerres civiles, tous ces gens-là étaient pauvres, ruinés, mendiants. Il faudra qu'Auguste prête ou donne à tous '. Il perdra exprès au jeu pour faire à ceux qui ne savent pas encore tendre la main une gratification nécessaire ^ En une seule fois, il complétera le cens sénatorial à quatre-vingts sénateurs qui n'ont pas les huit cent mille sesterces voulus par la loi ''. Aujourd'hui c'est un édile qui abdique parce qu'il est trop pauvre'; demain ce seront des chevaliers que l'empereur verra se cacher dans la foule et n'oserpoint prendre aux jeux leur place réservée, de peur que des créanciers impatients

l. Voy. une lettre d'Asinius Pollion à Cicéron, Ep. faiii., X, 31 •-•• '2. Suét., Tib., 8. Octave se vante d"avoir rendu à leurs maîtres pour être suppliciés 30000 esclaves fugitifs. Monum. d'Ancyre, col. 5, leg. 2 et 3. — 3. Corn. Nepos, Pomp. Att., 14. — 4. Suét., Oct., 41. Son testament politique montre qu'une de ses grandes préoccupations fut de donner des gratifications. Toute iiue des six colonnes du monument d'Ancyre, la troisième, est remplie par l'énumération de ses dons au peuple. — 5. Egger, Examen des historiens d'Avgusie. p. 21. — 6- Dion, LV, 13. — 7. Dion, LIV. 10.

ne viennent les y saisir. Singulier spectacle que cet homme qui paye pour qu'on prenne les honneurs qu'il donne ! qui paye pour avoir un sénat, un ordre équestre, des magistrats! C/est une universelle misère : lui seul est riche*.

On refusera les honneurs, parce que les magistratures restent onéreuses, comme sous la république, et n'offriront plus en compensation les profits que A'errès y trouvait. On les refusera encore parce que le maître lui-même donnera le ton de la modération et du désintéressement. Comme lui, on aflectera de vouloir se soustraire au fardeau des affaires publiques. « Personne, écrit Dion Cassius, ne veut entrer au sénat-; » et les fils de sénateurs refusant les places de vigintivirs, qu'on leur réservait, il faudra ouvrir ces dignités aux membres de l'ordre équestre ^ Mécène, L. Proculéius, son beau-frère, Salluste, autre ami d'Auguste et petit-neveu de l'historien, resteront simples chevaliers*;

]. Suét., Oct., 40. Cf. Sénèque, de Benef., III, 27, l'anecdote de ce sinateur Rufus si lâche et si avide. En voyant ce qu'une crise politique cause de misère dans nos sociétés modernes, on comprendra ce que vingt années de guerres civiles devaient en produire dans les sociétés antiques qui avaient si peu de i apital, et où ce faible capital était en bien peu de temps consommé ou détruit. Dans l'antiquité , l'homme ne s'était encore approprié d'autre agent naturel que le sol. En économie rurale il avait fait de grands progrès pour la domestication des animaux et lacclimatation des plantes, mais il n'avait guère d'autres outils que ses bras : point de machines, même les plus él.mentaires, comme la roue hydraulique et le moi lin à eau qui ne furent connus en Italie quau:; derniers jours de l'emp're ; point non plus la division du travail : de sorte qu'il y avait un labeur immense et peu de produits ; c est là ce qui légitimait l'esclavage aux yeux des hommes les plus graves. Tant que la paix durait ou qu'il ne fallait subvenir qu'aux nécessités de la guerre extérieure, le travail ordinaire, tout en faisant une énorme consommatio;) d hommes, suffisait. Mais quand la guerre éiait partout, elle commeuçjit d'abord par désorgan'.ser l'esclavage, état contre nature qui ne peut être maintenu que sous une pression énorme; les esclaves désertant en foule, le travail s'arrêtait, la product on était suspendue, et comme cette sociéé vivait au jour le jour, sans capiial accumulé, la misère devenait prnmptement épouvantable. — 2. Oùy.£T' ovôeI; èO£),ovTi [lo'jXeOowv EÛpisxeto.... (Ar.oet; Iti paôîio; Tr)v ÔTiixapyjav rJTïi. LIV, 26. — 3. Id. ibid. — 4. Ta:., Ànn., III, 30. L'an 24 av. J. G. on ne trouva pas de questeurs [lour les provinces sénatoriales, de même pour le tribunal quelques années plus tard. En l'an 13, Auguste fut obligé de letenir ou de raf peler de force dans le sénat des membres qui ne voulaient plus d'un titre inutile. Voyez plus loin au chap xliv.

Horace, tribun légionnaire à vingt ans, ne sera jamais que scribe du trésor et écrira sa dernière épître pour se vanter de n'avoir pas eu d'ambition.

Le repos et le plaisir, cette vie molle, élégante, doucement occupée de petites choses, que chantait si bien le poète de Tibur : plus de tribune, plus de luttes ardentes, plus de ces paroles qui étaient des poignards*; la paix, le silence ; qu'un seul veille, agisse pour tous, à l'unique condition que les provinces, jadis le patrimoine de quelques familles, redeviendront par lui le patrimoine véritable du peuple romain, voilà maintenant le vœu général Depuis quelques années, Octave l'entendait, et, aux signes de lassitude universelle, il avait co:npris que la violence avait fait son temps, que l'heure de la modération était venue. Cette intelligence fit sa force, car les hommes, même les plus grands, ne le deviennent qu'à la condition d'arriver à propos et de faire servir les circonstances à leur fortune. Après avoir été le chef des plus violents, Octave s'était fait peu à peu celui des modérés. On fait du triumvir et de l'empereur deux hommes différents. C'est le même. Octave n'était pas cruel par nature, mais par position. Jeté avant vingt ans au milieu des plus grandes affaires, sans que personne voulût le prendre au sérieux, il appela la sévérité sur son jeune visage, et sa main, à peine assez forte pour tenir une épée, signa fermement la liste des proscriptions. Alors il fallut bien croire à son énergie, à sa puissance et cesser de le traiter en enfant. Dans cette voie de sang on ne s'arrête guère; il s'arrêta cependant au moment où il eût peut-être tout perdu, s'il eût continué de sorte qu'il eut le rare bonheur de suffire à deux époques différentes d'une révolution. C'est qu'il eut toujours devant les yeux l'image de César étendu sanglant aux pieds de la statue de Pompée, pour avoir affiché trop haut son mépris des hommes et refusé de compter avec leurs faiblesses. Ce souvenir avait appris au fils de la grande victime qu'on peut bien prendre

]. Runis et sicis iis quas C. Cracchus se projecisse in forum di.rit quibus diqladiarentur inter se cives. Cic, de Leg., 111. 9.

impunément la liberté publique, qui est le bien de tous, parce qu'il y a des temps où les passions des uns, l'indifférence des autres, la peur du plus grand nombre, font bon marché du précieux héritage, mais qu'il est prudent de respecter ce qui est plus cher à chacun, la vanité, l'amourpropre et cette secrète fierté qui fait survivre l'homme au citoyen.

César avait violemment saisi le pouvoir; Octave, à qui ces allures héroïques ne vont point, le déposera après l'avoir conquis, pour le recevoir modestement des mains débiles auxquelles il feindra de le remettre. Il jouera jusqu'au bout ce rôle de désintéressement, en se cachant derrière d'anciens titres et de vieilles institutions, d'où toute force est sortie, mais dont la forme subsiste, innovant le moins possible, garantissant le présent, mais ne préparant rien pour l'avenir; de sorte que l'empire, à l'exemple de son fondateur, vivra au jour le jour, sans souci du lendemain, c'est-à-dire au milieu de convulsions perpétuelles, qui ne troubleront pas nécessairement les provinces, mais qui feront du palais une arène sanglante.

Octave s'était aidé et s'aidera encore surtout de deux hommes dont le nom, par une justice peu ordinaire, est resté uni au sien, de Mécène et d'Agrippa. C'était durant son séjour à Apollonie qu'il s'était lié avec eux; et quoi qu'on ait dit de son esprit soupçonneux et cruel, il conserva toujours, dans ses diverses fortunes, les deux amis de sa jeunesse. Le premier, Mécène, plus âgé que lui de quelques années, descendait d'une illustre famille d'Étrurie^ Mais ministre d'un gouvernement qui n'allait tenir aucun compte de la naissance, il se moquait lui-même de sa noblesse,

1. Hor., Odes., I, 1; Sat., I, 6. Il descendait des Cilnius d'Étrurie. Sur les faiblesses de Mécèni; dont je n'ai fias à m'occu[er ici, voy. Sénèque, de Prov.,:i;deBenef.,iy,d6, et Ep., 1-9, 92, 101, 11'*; Sénè-jue le rhét., Controv., c. XII; voy. dans hi Ilnuc archéolo^jiqne du 1.^ juin 18.J2 un article de M. Raoul-Rocli lie sur Agrippa, dans les Mémoires de l'Acad. des Inscriptions, i. XL, p. 37-68 un travail de l'abbé Leblond, et Frandsen, M. Agrippa's Lcben, Altona, 1836. Vell, Pat. H, 79, dit d'Agrippa : Parendi, sed uni, scientissimus.

tout en laissant Horace chanter sans cesse son origine royale. Sa fortune le mettait dans Tordre écjuestre; jamais il ne voulut d'autre honneur. Agrippa, à en croire Suétone, n'était pas même chevalier; mais il eut la faiblesse d'un autre grand ministre, celle de rougir de sa naissance. Si le dévouement de tels hommes est honorable pour celui qui sut l'inspirer, hàtons-nous de dire que jamais amitié ne fut aussi plus utile. Pour conduire une négociation difficile, pour jeter la discorde parmi des adversaires, ou rallier des mécontents, pour endormir la haine ou raflermir les amitiés chancelantes, enfin pour connaître les hommes et savoir les conduire, nul n'égalait Mécène ; pour commander et combattre, nul ne valait Agrippa. Les traités de Brindes et de Tarente, les mariages d'Octave avec Scribonia et d'Antoine avec Octavie, voilà les titres de Mécène; la soumission des Gaules, la défaite de Sextus et la victoire d'Actium sont ceux d'Agrippa.

Leurs services seront grands encore, mais différents. Mécène, qui a tant aidé son maître par sa dextérité à tourner les écueils durant la tourmente, arrivé au port, s'assoit et se repose. Il s'efface et se tient loin des honneurs ; il laisse Agrippa gérer avec Auguste le consulat et la censure, administrer, bâtir des temples et des aqueducs, fonder des villes et des chemins militaires, parcourir sans cesse l'empire, et porter partout, en tout, son activité et sa lucide intelligence. Pour lui, il reste à Rome : il fait de petits vers ; il écoute Horace et Varius ; il donne de fins soupers où les parfums ruissellent ; et Auguste, qui volontiers plaisante, l'appelle l'homme au style et aux cheveux trempés d'huile, aupoÇos/£tç. Cependant son rôle n'est pas moins sérieux : à sa table, les conversions s'opèrent, les courages farouches s'adoucissent, les vertus austères fondent au souffle du plaisir; là on apprend toutes les joies de la paix, l'indolence, la volupté ; là surtout on oublie et on appelle insensés ceux qui n'oublient pas. Mécène tient maison ouverte d'esprit et de mollesse, et c'est chez lui, au terme d'un joyeux festin, entre une ode épicurienne d'Horace et une

élégie de Properce, que la liberté abdique en se consolant avec quelque épigramme de Domitius Marsus, que l'amphitryon lui-même applaudit ^

Après les deux grands ministres, je ne vois plus autour d'Octave que la froide et sévère figure d'Antistius Labéon, républicain inflexible, et pourtant, dans la science du droit, novateur; Atéius Capiton, moins fier, et, comme lui, chef d'école '^ ; Valérius Messala Corvinus, qu'Octave venait de prendre pour collègue dans le consulat; Statilius Taurus, homme nouveau comme Agrippa, mais aussi homme de mérite qui allait doter la ville de son premier amphithéâtre en pierre, comme pour dire aux Romains que leur nouveau maître ne voulait pas qu'il y eût de relâche à leurs plaisirs; Salluste, le fils adoptif de l'historien, et Cocceius, et Dellius, et « les autres amis des premières entrées »; tous recrutés dans le camp ennemi, conquis par la clémence " .

Messala Corvinus, proscrit par les triumvirs comme complice du meurtre de César, avait, à la première journée de Philippes, pris le camp d'Octave et infligé au jeune triumvir cette défaite qui lui valut tant de sarcasmes. Octave n'oublia jamais celui qui l'avait si bien battu. Quand Messala, sauvé après Philippes par Antoine, quitta ce chef insensé, Octave le combla d'honneurs, lui confia les plus importantes affaires et lui laissa vanter en toute liberté les vertus de Bru tus. C'était un de ces hommes complets que produisent les époques agitées : grand orateur au jugement de Quintilien ; vanté par Sénèque comme un des écrivains les plus purs; excellent général, bon administrateur et meilleur citoyen, car il défendit la liberté sans violence et le pouvoir sans servilité. Un autre sénateur conservait aussi pieusement l'image etle souvenir de celui que Messala appelait devant l'empereur : « mon cher Brutus, » ce qui

1. Mécène était populaire à Rome. La première fois qu'il reparut au tliéà- Ire de Pompée, après une maladie, il fut salué par de nombreux applaudissements. Hor., Od., I, 20. — 2. Tacite, Ann., III, 75. — 3. Sén., de Clem., 1, 10. Cohortem prim.r admisxionis.

n'empêchera pas L. Sestius d'arriver au consulat. Octave, qui voulait paraître continuer la république et honorer toutes ses gloires, se gardait bien d'interdire ce respect inoffensif pour le dernier républicain. Ïite-Live, l'éloquent historien des hauts faits de l'aristrocratie romaine et des beaux jours de la liberté, en sera quitte pour un surnom. Même un fils d'affranchi pouvait rappeler impunément à l'ancien triumvir qu'il avait combattu contre lui; le poëte se hâtait, il est vrai, d'ajouter qu'il avait été aussi un des premiers à fuir :

Relicia non bene parmuJa * .

Mais Octave n'avait pas imposé cet aveu sans honneur. Il respecta à Milan une statue de Brutus; il appela Cicéron, qu'il avait tué, un bon citoyen, et chercha à effacer ses remords en nommant le fils de la victime consul et augure, bien qu'il n'eût guère d'autre mérite que de disputer à Torquatus Triconge la réputation du plus grand buveur de Rome ^

La poésie, naguère hostile avec Catulle, désarmait comme la politique. Si TibuUe, que la guerre avait vite effrayé, boudait encore Octave, il ne chantait plus que l'amour, à l'exemple de Properce, et Tile-Live, Virgile, Horace, glorieux représentants de l'histoire, de l'épopée et de la poésie lyrique, servaient les desseins du fondateur de l'empire en célébrant la grandeur de Rome ou les destinées promises aux descendants diule.

Auprès du vainqueur d'Actium, je trouve encore un ancien ami et serviteur habile de César, Asinius Pollion, le protecteur de Virgile et, malgré les éloquents conseils dllorace, l'historien des guerres civiles'. Il avait autrefois juré à Cicéron de combattre jusqu'à la mort pour la liberté \ Convaincu que cette liberté n'était plus possible, il avait accepté un maître, mais sans empressement ni bassesse,

1. odes, II, 7. — 2. Pline, //. N., XIV, 28; Sénèq., de Benef., Y, 20. — 3. Voyez la l'iode du IF livre, Motum ex Mefello, etc. — 4. Cic, Ep. fam., X, 31.

et, contre le despotisme, il s'était réfugié dans le culte des lettres et l'indépendance de l'esprit. Octave estimait plus qu'il n'aimait ce grave personnage.

Munatius Plancus avait moins honorablement traversé ces temps difficiles. Lieutenant de César, puis ami de ses assassins, il avait passé aux triumvirs, auxquels il abandonna son frère. A Alexandrie, bouffon d'Antoine, qu'à Lyon il avait appelé un infâme brigand, il était encore venu le dénoncer à Rome. En lui se résumaient toutes les trahisons ; mais un homme si consciencieusement dévoué au plus fort, et qui tenait école ouverte d'adulation ^ était trop utile pour n'être pas employé. Octave, qui négligeait PolUon, comblera Plancus d'honneurs, afin de bien montrer à tous quelle est maintenant la route de la fortune. Le chantre de ïibur l'appelle un sage % mais cette sagesse d'Horace est celle qu'épouvantait le nom seul de l'indomptable Caton, atrocem nnimum Catonis.

J'insiste sur ces deux personnages , parce qu'ils sont les représentants des deux fractions du sénat et de la noblesse : la première, résignée, cependant fière encore, mais peu nombreuse; la seconde, qui s'accroîtra chaque jour, courant au-devant de la servitude pour arriver aux dignités, aux richesses et aux honneurs promis à la servilité '.

A côté de ces hommes, il faut une place pour une femme, la première qui dans le monde romain ait fait sentir son influence dans les affaires publiques. Je veux parler de Li vie. L'empire qu'elle avait pris sur son mari était discret et légitime. Octave éprouvera plus d'une fois la sûreté de son jugement et l'excellence de ses conseils. Impérieuse avec ses fils, avec ses brus, elle sera toujours pour son époux douce, complaisante, et l'empereur pourra donner en exemple, aux matrones qu'il voudra ramener aux mœurs

1. Voyez dans Sénèque, QutTxt. natur.. lih. IV. in fir.rfat., sa théoiie de la flaterie; il l'analyse et en ikmiie les règles. C'était le programme des nouvelles mœurs publiques. — 2. Odes, I, 1. — 3. Quanto qtiis serriiio promptior, opi/>»s et honoribiis rxIoUnrntur. Tac, Ann., I, '2.

antiques, la dignité de manières et la sévère chasteté de celle qui dans son palais continuait la tradition de Tanaquil la lileuse *.

Nous venons d'examiner attentivement chacun des rouages dont se composait l'immense machine, comme Montaigne appelait la Rome impériale. Résumons cette longue étude en quelques propositions générales dont nous ferons autant de que stions auxquelles l'Empire devra répondre, autant de problèmes qu'il sera tenu de résoudre, puisque la république les lui aura légués.

De l'Euphrate à la Manche et des Alpes à l'Atlas, nous avons trouvé une autorité souveraine, celle du peuple romain et, sous cette unité extérieure, une inllnie variété de lois, de mœurs, de religions et de franchises locales. L'Empire romain est fait ; mais il n'y a pas encore de nation romaine. Les empereurs sauront-ils en faire une ?

En tous ces pays, la République a renversé, sauf en quelques points, les gouvernements indigènes. L'Empire sera donc obligé d'administrer à leur place. Fera-t-il bonne police, et « la Paix Romaine » que les peuples appellent de

\. Suét., Oct., 71, 84; Dion., LVJII, 2; Sén., de Clem., l, 9. Caligula appelait Livie un Ulysse en femme, Ulijssem itolatum (Suét., Gains, 23); mais pour Sénèque [Consol. ad Marc, 4), elle était /emrna opinionis sua; custos dHigentissima. Macrobe la montre (Saturn. , II, 5) toujours entourée de graves j'ersonnages, et Tacite dit (Ann., V, 1) : Sanctitate domus priscum ad morem, comis ultra quam ciiliquis feminis probatum, mater impotens, uxor facUis. Auguste ne portait d'autres vêtements que ceux qu'avaient tissés sa femme et sa fille (Suét., Oct., 74). Elle éiait fort belle. Ovide dit {PoiU., 111, Ep. I, v. 115) :

Quae Veneris formam, mores Junonis habendo....

Nous pourrio: s douter de la sincérité du poète; mais Octave la prit à Néron, ditT«cite, cupidine formx (JLnn., V, 1), et ses bustes ne démentent ni le poète ni l'historien. Elle avait eu de Claudius Néron, son premier mari , deux fils, Tibère et Drusu:^. Nou^ \errons Julie, fille d'Auguste, être exilée pour ses désordres. Mais la cha. mante Antonia, la femme aimante et toujours aimée de Drusus (Joi., A. J., XVIH, 8), Ocavie dont jamais unsjupçoa n'effleura la chaste réputaiion, et cette noble Agrippiue, que l'empire tout entier honora pour ses vertus, feront lesf-ecler la maison impériale.

leurs vœux, sera-t-elle garantie par de prévoyantes institutions?

Autour de cette immense domination, nous avons vu des peuples barbares, quelques-uns braves et turbulents mais divisés, d'autres corrompus, tous faibles; nul indice par conséquent, à cette heure, d'un danger sérieux. Cependant, puisque les Romains ont détruit les forces militaires de leurs sujets, ils sont tenus de défendre ceux qu'ils ont désarmés et qui les payent; pour cette protection nécessaire, il leur faudra recourir à une nouveauté redoutable, l'établissement d'une armée permanente. Cette armée aurat-elle l'esprit de discipline et celui de sacrifice, l'amour du pays et le respect de la loi civile?

Le droit de commander implique encore d'autres devoirs. Rome occupe toute la partie civilisée de l'ancien monde et elle dispose des forces que donnent l'intelligence, l'organisation sociale et la richesse. La Rome nouvelle userat-elle de ces forces pour augmenter l'activité du foyer où s'est allumé le flambeau qui éclaire le monde, pour en rendre la chaleur plus douce, la lumière plus éclatante, en un mot pour conserver, accroître et purifier la civilisation ancienne dont le dépôt se trouve remis en ses mains ?

Enfin l'histoire du dernier siècle de la république a prouvé la nécessité de l'Empire, voilà l'excuse d'Octave. Sera-t-il capable de l'organiser? C'est là que nous attendons Auguste pour dire s'il a mérité sa fortune.

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