Juvenemque secuta reliclo
Conjuge, Pemlope renit ; abit Hélène. Martial, I, G.'.
3. Strab., Ihid. Tacite (Ann., XV, 33) l'appelle Urhs Gr.rca, et Horace : Naples la paresseuse, otiosa .
du sud, retrouvait presque ses richesses d'autrefois, si elle ne retrouvait pas sa puissance; cependant elle n'occupait encore que la moitié de son ancienne enceinte.
Ainsi, sauf la Campanie et un point ou deux de la Grande Grèce, l'Italie se dépeuplait au profit de Rome, où se promenait une royauté en haillons, mendiante et fière, qui voulait s'asseoir chaque jour au festin de l'empire, servi par le maître qu'elle s'était donné.
Nous voici enfin à Rome; restons-y pour regarder de plus près les hommes qui s'y trouvent et les idées qui y régnent. Nous les connaissons déjà, car tout le second volume de cette histoire a servi à montrer la lente décomposition de la société romaine, de ses mœurs, de ses institutions et les tentatives faites, en sens contraire, durant un siècle, pour sauver la république ou pour la précipiter.
Cependant il est nécessaire de revenir sur les traits principaux de cette grande évolution historique, si l'on veut bien comprendre les événements qui vont suivre et se donner le droit de juger avec sévérité, mais aussi avec justice, les hommes qui se proposent de les conduire ou qui passeront à l'aventure au milieu d'eux.
Les écrivains, comme les peuples, sont naturellement enclins, par un reste de servage d'esprit, à faire trop large la part des personnages historiques. Un savant peut changer la face d'une science; un général, celle d'une guerre: un homme d'État ne changera jamais la face d'une société, parce que la politique est une résultante et que la Ici constitutionnelle, expression d'un rapport entre les idées, les mœurs et les institutions, n'a qu'une valeur de relation, à la différence de la loi naturelle qui a une valeur absolue. Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux au besoin bien ou mal compris du moment, à la pensée inconsciente ou réfléchie du plus grand nombre. Ils reçoivent plus qu'ils ne donnent; et leur force est moins dans le génie qu'ils ont, que dans l'enchaînement logique des faits dont ils savent se rendre l'expression nécessaire: d'où il résulte que l'usurpation ou le salut, 1 honneur ou la
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honte leur viennent autant de la foule qui les soutient ({ue de l'ambition qui les pousse.
Quand les peuples seront pénétrés de celte vérité virile, quand ils sauront que ce sont eux surtout qui en politique font les héros ou les coupables, ils donneront moins à l'adulation ou à la haine et davantage à la prévoyance. On a prononcé un mot dur, mais juste : les nations ont les gouvernements qu'elles méritent, comme l'homme a la condition qu'il se fait.
Cette doctrine ne détruit la responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent commode de s'en affranchir, et si elle a des paroles sévères pour l'usurpateur qui entreprend sur les anciennes lois, elle en a aussi pour les multitudes qui ont applaudi à l'usurpation. Seulement, en jugeant les uns et les autres, elle tient compte des événements qui ont rendu les transformations nécessaires ou inutiles, durables ou transitoires. Elle absout ceux qui ont marché dans la direction du grand courant de la vie nationale; et elle condamne les utopistes de palais ou de carrefours, les faiseurs de révolution par en haut ou par en bas qui ont voulu remonter le courant ou en changer violemment la route.
Rappelons-nous donc ce qu'était alors le peuple romain, ce qu'il souhaitait et ce dont il avait besoin.
Lorsque l'Italie, à la fin d'une lutte deux fois séculaire, reconnut, suivant la formule consacrée, la majesté du peuple romain, Rome devait ce triomphe légitime à l'habileté de son sénat, à la discipline de ses légions, au patriotisme de tous les ordres et aux mœurs austères de tous les citoyens. Pyrrhus l'avait étonnée; une troupe d'audacieux bandits et un grand homme l'avaient mise en péril. Mais l'incurie gauloise avait sauvé le Capitole, et, en face d'Annil)al, les Romains avaient donné auxpeuplesqui voudront rester libres un exemple impérissable de patriotisme et de constance. Carthage abattue, le sénat n'avait plus rencontré devant lui qu'anarchie ou faiblesse : dans l'Occident, mille peuplades désunies; dans l'Orient un monde qui se mourait de ce mal dont les peuples ne reviennent guère, la dégra-
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dation de la vie publique et privée. Aussi, malgré ses guerres intestines, malgré la ruine de ses mœurs et des fortes institutions qu'elles avaient portées, le peuple romain avait tout asservi; et, de l'Euphrate à la Manche, des Alpes à l'Atlas, il s'était établi une seule domination.
Mais ceux qui commandaient à tous, eux-mêmes se soumirent, d'abord au sénat, ensuite à un parti, plus tard à un homme, et, après un siècle entier de luttes sanglantes, les institutions libres, comme les réformes oligarchiques et tribunitiennes- se trouvèrent convaincues d'impuissance à sauver la république romaine.
Ce fut durant les périls de la seconde guerre punique que le sénat saisit la dictature; après Zama, il la conserva, et l'égalité qui régnait naguère entre les ordres, même entre les fortunes, disparut : deux cents familles disposèrent des charges publiques comme de leur patrimoine héréditaire et amassèrent des richesses royales.
Qu'était donc devenue la nombreuse population qui, un siècle auparavant , savait si bien défendre l'État et la liberté? Elle avait été usée par la guerre, et plus encore par la corruption que les vaincus avaient inoculée à leurs maîtres, A sa place, on trouvait une populace mendiante, qui vivait de tout, excepté de ses bras, qui vendait son vote au Champ de Mars, son témoignage au forum, ses cris pour les émeutes, et qu'il ne fallait pas regarder de bien près de crainte de voir, sous sa toge déchirée, la trace récente encore des coups de fouet ou des fers'.
1. Vell. Paterculus, II, 4 Val. Max., VI, 2, 3. Cicéron dit la même chose en d'autres termes : Sin victi essent boni, quid superesset P Non ad servos videtis rem venturam fuisse ? Pro Sextio, 21. Voy. ci-dessus t. II, p. 36-49. — Une bonne panie du peuple romain mendiait, celle que Cicéron appelait déjà : concionalis hirudo œrarii, misera ac jejuna plehecula, ad Alt. \, 16. Suétone [César, 41) dit que César, à une époque qui, d'après Lion (XLIII, 21), est l'année 46, trouva 320 000 citoyens inscrits sur les registres des distributions; il réduisit ce nombre à l.")0000, mais l'ancien chifTie reparut bien vite. Cf M. L)ure;iu de \Sil\à\\Q {Économie poht. des Rom., t. II, p. 3H). Moniesquieu dit {Grand. <•( Z)ecad., chap. xiii) :« Le peuple fut presque composé d'affranchis. » Tacite, Ann., XIIl, 27, parlant des affranchis, dit : Laie fusum id cor\nis; nnnc pli'rumqne tribus, decuri'is. miiiis-
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Tandis, en ciïet, que la misère décimait sans relâche l'ancien peuple de Rome, sans relâche aussi l'affranchissement avait jeté dans la ville, sous des noms romains, des hommes de tout pays qui apportaient chacun, avec les vices particuliers de leur race, ceux qu'ils avaient trouvés dans la servitude. C'était donc par des voies le plus souvent impures que la population s'était renouvelée, et, dans ce peuple nouveau, à peine y avait-il t-ncore quelques gouttes du vieux sang romain. Comment, après cela, s'étonner de l'insolence des grands, de leur mépris pour le peuple, la justice et les lois?
Les Gracques voulurent briser l'omnipotence de l'oligarchie et en même temps ramener la plèbe aux mœurs antiques, en la tirant de la ville, où elle mendiait, pour la ramener aux champs, où elle eût trouvé ce que le travail et la propriété donnent : force, courage et dignité. Les nobles égorgèrent les Gracques; le peuple ne les défendit même pas.
Après cette vaine tentative de régénérer la république par des réformes populaires, Sylla essaya de la sauver par une réforme aristocratique. 11 déploya la plus sauvage énergie, il versa des flots de sang; sa constitution ne dura pas dix ans !
Ainsi, réforme démocratique, réforme aristocratique, rien ne réussit. Ce peuple dégradé, ces nobles indignes du pouvoir, sont également convaincus d'impuissance à tirer Rome du fond de l'abîme. Un beau génie, un homme de bien, Cicéron, qui ne peut se résoudre à la perte de la liberté, essaye encore de rallier autour des lois et de la république le parti des honnêtes gens. Atticus va à ses livres, Lucullus à ses villas, Hortensius à ses murènes, et Cicéron reste à peu près seul avec Caton. Il tient tête pourtant à Catilina; il le foudroie de sa redoutable éloquence;
teita magistratibus et sacerdotibus, cohortes etiam in iirhe conscriplas, et plurimis equitum, pkrisque senutoribus, non aliunde onginem tralii ; et A[ipien, B. C, II, lîO. na[X[AiY£; te yaip èax:-/ r,5ri -cô 7t>.f,6o:, 'jtio ?£via:. Voye/. aussi Wallon. ///s7. de l'esclorarie, t. II. p. 3fl.'i.
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il sauve la ville d'un complot de bandits. Mais, au même moment, il voit César dresser au Capitole la statue menaçante de Marius, Pompée revenir en roi de l'Asie, qu'il a vaincue, et Crassus s'éloigner du sénat, où il ne peut prendre la première place, pour s'unu*, l'imprudent! à deux hommes (jue l'aristocratie voudrait, mais trop tard, retenir sous le niveau de ces lois qu'elle-même a tant de fois violées.
Au temps des guerres puniques, quand le sénat sortait en corps au-devant de Varron, le vaincu de Cannes mais le consul populaire, toutes les pensées des citoyens étaient pour l'État. Un siècle après, la cité se partage en deux grands partis; plus tard, ce ne sont que des factions. On se groupe, on se serre autour de quelques hommes, non parce qu'ils représentent un principe, mais parce qu'ils disposeront de la fortune ; et, en face de la servilité des uns, de l'avidité des autres, du mépris de tous pour la loi, quelaues esprits, même parmi les plus sérieux, en viennent à dire que le port serait peut-être la monarchie, le pouvoir d'ian seul, qui prendrait la liberté, mais donnerait la paix et l'ordre en échange.
Le succès d'une entreprise n"en prouve jamais la légitimité ; cependant lorsqu'une grande cause succombe irrévocablement, lorsqu'un principe disparaît pour longtemps du gouvernement des sociétés, cette éclipse a une raison d'être. 11 ne suftit malheureusement pas de s'appeler la vérité et la justice et de l'être aux yeux de quelques uns, il faut être la justice et la vérité aux yeux de tous. Les gouvernements libres sont les plus beaux et les meilleurs, parce qu'ils supposent beaucoup de lumières et de moralité dans les hommes qui les pratiquent; mais ils sont par cela môme les plus difticiles à garder. Ce grand et noble spectacle, la société romaine l'avait donné au temps de la guerre de Pyrrhus et des luttes contre Carthage; elle est aujourd'hui sans frein ni règle, elle marche au hasard ; elle ne sait plus ce que c'est que la liberté, le patriotisme ; et depuis un siècle elle ne croit plus à ses dieux; il n'est même
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pas sur qu'elle croie à une nature divine. De viriles pensées sont-elles au moins sorties de dessous ces ruines? Les Romains ont-ils pour eux-mêmes ce respect qu'ils n'ont plus pour les maîtres détrônés de l'Olympe, pour la patrie et ses lois? Les voit-on animés de ce lier sentiment de la dignité humaine qui fait fouler aux pieds toute chose dégradante, que ce soit la servilité ou la superstition? Non; les forces morales sont perdues et c'est à peine si l'on trouve çà et là quelques âmes d'élite qui protestent en silence et gardent le dépôt sacré des mâles vertus. Mais combien petit est leur nombre, et quelle est leur impuissance à arrêter la foule sur la route honteuse où elle s'est précipitée !
César réussit; il vainquit à Pharsale parce qu'il savait ce qu'il voulait et que ses adversaires allaient à l'aventure. On eut beau l'assassiner, on ne tua pas l'opinion, chaque jour plus puissante, qui demandait un maître, et qui, après César, malgré les héroïques efforts de Cicéron, prit pour chef Antoine, puis Octave. Cette fois elle avait bien trouvé, pour Rome, sinon pour l'empire, et elle s'y tint. La victoire d'Actium fut le triomphe définitif, dans le monde romain, de la forme monarchique.
Faut-il parler ici de démocratie triomphante, de puissance tribunitienne, fondement de la puissance impériale? Auguste ne faisait guère de théorie politique ; il prit le pouvoir, non en raison d'un argument, mais en vertu du droit du plus fort. Joueur habile, il profita de toutes les fautes de ses adversaires pour les renverser, et crut n'avoir vaincu que pour lui-même : il sera obligé d'agir comme s'il avait vaincu pour le monde, et de ménager, en bon propriétaire, cet empire devenu son domaine. Bien des ronces seront arrachées, bien des plantes parasites disparaîtront, et sur le champ nivelé, la moisson, au profit de tous, croîtra pendant deux siècles plus serrée et plus belle. C'est de l'égalité, je le veux bien; mais il me semble que c'est surtout du pouvoir. Je vois l'aristocratie s'en aller; je ne vois pas la démocratie venir. Auguste passera son règne
à mettre des distinctions dans la société romaine, à parquer chacun dans une classe, à imposer à chaque classe un costume. Le droit romain sous l'empire ira se rapprochant chaque jour davantage de la loi naturelle; mais il gardera des peines différentes pour les riches et pour les pauvres. Les empereurs s'appelleront la loi vivante, lex animata, et ils fouleront aux pieds le patriciat romain; mais ils pousseront toutes les municipalités à une organisation aristocratique, et cet empire, qui inaugure, dit-on, la démocratie, l'égalité, finira par l'immense hiérarchie de Constantin.
Au reste, il suffit de voir le rôle du peuple dans cette révolution pour comprendre le peu de souci qu'il avait de ses vieux droits. Pendant un quart de siècle, la souveraineté avait été transportée dans les camps, au prétoire des triumvirs, sous la tente des soldats, et la tourbe misérable avait patiemment attendu que la victoire désignait le maître qui lui partagerait les dépouilles du monde. Aussi le forum est désert et l'herbe croît là oii se pressait autrefois la foule; car, depuis Cicéron, qui donc est monté aux rostres, si ce n'est Antoine, pour en faire descendre une tyrannie nouvelle, quand le premier maître gisait encore tout sanglant à leurs pieds? Auguste n'aura point de peine à faire régner le silence qui de lui-même s'établit, et Tacite n'avait vraiment pas à le louer d'avoir pacifié l'éloquence : pacavit, et eloquenliam.
Quand l'usurpation veut se couvrir de la légalité, elle laisse subsister de vieux noms et de vieux pouvoirs; ainsi les triumvirs se sont quelquefois souvenus du peuple et ont daigné le faire de loin en loin intervenir dans les affaires publiques, mais à condition que cette intervention ne fût qu'une simple formalité, pour qu'il donnât la sanction de sa vieille autorité à tout ce que voulaient les puissants. Ce n'était point en son nom que l'on combattait, et il ne se mêlait point à la lutte. Deux ambitieux, servis par les circonstances, étaient aux prises; Cicéron savait bien f|ue, quel que fût le vainqueur, la liberté resterait sur le
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clianip de bataille '. Heureusement, la victoire passa du côté de celui qui voulait le pouvoir, non pour le pouvoir même, mais pour accomplir de grandes choses. Le peuple légitima ensuite ce que la force avait fait, comme certaines machines donnent l'empreinte aux monnaies , sans faire le métal dont celles-ci sont formées.
L'armée avait subi la même décomposition que le peuple. Dans ces troupes séditieuses et mercenaires, qui reconnaîtrait les anciennes légions de Papirius Cursor? Depuis que Marius avait ouvert ses rangs aux prolétaires, depuis que les soldats, recrutés au hasard dans les provinces, regardaient comme une insulte le titre de citoyens'-, les armées n'appartenaient plus à la république, mais aux généraux qui savaient leur donner les seules choses qu'ils estimassent encore, de la gloire et du butin. Sylla, qui leur avait livré l'Asie, César, qui avait fait avec eux tant de difficiles campagnes, qui avec eux avait gagné tant de lucratives et retentissantes victoires, pouvaient compter sur leur dévouement sans bornes. LucuUus maintient une discipline sévère, ils l'abandonnent; Antoine leur refuse les legs de César, ils le quittent;. Octave met ses biens en vente, atin de remplir les promesses de son père adoptif, ils vont à lui. La postérité, qui se trompe rarement, a laissé à cette révolution son caractère véritable, en ne donnant aux Césars que leur titre militaire.
Pour les provinciaux, nul, quoi qu'on en ait dit, ne pensait à eux ; et eux-mêmes suivaient le cours des événements sans essayer de le précipiter. Quand les armées romaines partagèrent leur obéissance entre César et Pompée, entre Octave et Antoine, quand cette domination qui pesait si lourdement sur les provinces, se tourna contre elle-même, pas un cri d'indépendance ne sortit du sein des nations vaincues. Elles
L Uterque luU reynare, écrit-il à ÀUicus (Vll, 11). Appius dit aussi, li. C, II, 48. Où yÔLû àôri),ov yjv, sç (xovapyîav, tôv vtxwvTa TpéJ/soÔKt. — 2. Voy. l. 11, p. 481. Cf. App., B. C, II, 92-94. Montesquieu dit, Grand, cl IJccad.. chap. xu : « Les soldais romains ne combattaient point pour une cerlaine chos,'. mais |.olii' une certaine persounc. »
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vinrent se mêler à ces rivalités sanglantes, comme les sénateurs qu'on vit plus tard descendre dans l'arène pour disputer aux gladiateurs de César un regard de leur maître'.
Du temps de Tacite, alors qu'on ne faisait pas de systèmes historiques, la révolution qui conduisit la république à l'empire, apparaissait d'une manière beaucoup plus simple. « La passion du pouvoir, dit-il, grandit avec noire empire, et, comme nos armes, renversa tout. Tant que l'État fut petit, l'égalité se maintint. Lorsque nous eûmes conquis le monde, tous se disputèrent le pouvoir et les richesses qu'il donnait : d'abord le peuple et le sénat, les tribuns et les consuls ; plus tard, Marins et Sylla, qui détruisirent la lil)erté et sur ses ruines fondèrent leur domination. Pompée, après eux, marcha par des voies plus détournées, non meilleures; depuis on ne combattit plus que pour l'empire ^ »
Ces mots de Tacite expliquent-ils bien toute la révolution? Le grand historien, ou mieux le grand artiste dont l'àme tragique se trouve à Taise au milieu des plus sombres récits, aime, comme la foule, à s'en prendre aux hommes plutôt qu'aux choses, parce que celles-ci veulent être analysées froidement, tandis que ceux-là forment cette partie vivante et passionnée du drame de l'histoire qui frappe surtout les yeux du poëte et des multitudes. Cependant l'homme, en tant qu'individu, n'a d'action que sur un trèscourt espace de la durée, et cet ensemble de volontés, d'intérêts et de passions qui forme une société, exerce une influence bien autrement persistante et forte. Qu'est-ce que tous les ambitieux qui se succèdent à Rome, à côté de Rome elle-même incessamment transformée par ses vices et par ses victoires?
En devenant, au lieu d'une ville, un monde, Rome ne
1 . Il ne m'est pas possible d'accepter k thèse soutenue dans VhttroductioH à V Histoire de la Gaule romaine, p. 91-2 : «Ainsi finit, dans Rome, ce gouvernement républicain aristocratique qui, ébranlé p;ofondément par la réaction des races italique-;, lomba sous celle des races étrangères. » La théorie est brillante, mais les faits n"y répondent point. Montesquieu pense sur tout cela comme Tacite. Cf. Grand, et DJcad., ch. xni, et ci-dessus t. II, p. 492, n° 2. — 2. Ili'it., II, 38.
pouvait conserver des inslitulions établies pour une seule cité et pour un petit territoire, avec les droits souverains personnellement exercés par chaque citoyen au forum ou à la curie, avec les élections annuelles faites au champ de Mars, avec les lois discutées au comice, la justice rendue au prétoire, les augures pris au Capitole. Comment faire entrer entier soixante millions de provinciaux dans le cercle étroit et rigide de ces institutions municipales? En Italie même, est-ce que les citoyens des colonies et des municipes, les vrais descendants des anciens Romains, avaient intérêt à conserver cette liberté, ces comices qui n'existaient que pour l'habitant de Rome? Une révolution était donc inévitable ; mais les Romains n'ayant pas changé à temps leur constitution de cité contre une constitution d'empire, ils perdirent lune avant de s'être donné l'autre, et, sans lois, sans mœurs, se trouvèrent, tels qu'un vaisseau qui n'a plus ses ancres ni sa boussole, abandonnés à toutes les aventures.
Or deux choses les poussaient fatalement aux aventures menaçmtes.
Puisqu'ils avaient détruit toutes les armées des peuples civilisés ou barbares établis autour de la Méditerranée, ils s'étaient imposé l'obligation d'avoir eux-mêmes une puissante organisation militaire qui devait nécessairement amener l'unité, ainsi que la permanence du commandement.
U'un autre côté, en laissant se substituer au peuple énergique des anciens jours un sénat de parvenus sans honneur et l'immense prolétariat des affranchis, ils donnaient à ce chef inévitable des légions le moyen de trouver dans Rome même l'ombre de légalité dont il avait besoin pour consacrer l'usurpation.
Supprimez de l'histoire romaine Sylla et Pompée, même César et Auguste, et la république n'en sera pas moins précipitée. Le despotisme est né parce que la liberté ne pouvait plus vivre; et la liberté se mourait parce qu'il fallait alors au monde autre chose.
Jamais les peuples ne veulent fortement deux choses à la fois. A l'heure présente, si l'on excepte quelques hommes,
l)lus grands par le cœur que par l'intelligence , le monde ne demandait plus de liberté; il aspirait à la paix, à l'ordre, à la sécurité, comme deux siècles plus tard, rassasié de bien-être, honteux d'une vie livrée aux seuls plaisirs du corps, il courra, à travers les supplices, aux joies de l'âme, à la pureté morale, au saint enthousiasme d'une foi nouvelle, vers cet avenir inconnu que la grande âme de Virgile avait entrevu lorsqu'il chantait d'une voix prophétique la renaissance du mondée
Tacite dit très-bien, cette fois, en commençant ses Annales : a La terre, fatiguée de discordes civiles, accepta Auguste pour maître; et les provinces saluèrent de leurs acclamations la chute d'un gouvernement- 'débile qui ne savait réprimer ni les magistrats avides, ni les nobles insolents'. »
Ces désordres, Auguste allait les arrêter, ces vœux des provinces les remplir, cette paix désirée la donnera tous': et il n'est resté grand dans la mémoire des hommes, malgré son médiocre génie, que parce qu'il a répondu à l'attente universelle. Porté par le flot, il a suivi le courant, mais en dirigeant avec adresse, au milieu des écueils, ce navire tant battu des orages, aux voiles déchirées, aux flancs entr'ouverts, qu'Horace voyait avec effroi retourner, avant Actium, au milieu des tempêtes'! Pilote prudent et
1. Viig. Eclog., IV. — 2. .l)i/i., I, 2. Il dit encore (//. I., 1).... postqnam bellatum apud Actium aUjue omnein potestatem ad unum conferri pacis interfuit. Ou a vu plus hiut Cicéron se plaindre du sénat qui laisse les provinces sans administration. Le jurisconsulte Pomponius dit aussi : Per partes cvenit, ut necesse esset reipubUcœ per unum consuli : nam senatus non perinde omnes provincias probe yerere poterat ; igitur ronstiluto principe. Dig. I, tit. ii, fr. 2, § ii. Cf. Florus, IV, 3. Quod [imperii corpus].. . nunquam coire.... potuisset, nisi unius prœsidii nutu quasi anima et mente regeretur. Voy. dans Philon, Légat, ad Caium , p. 1013, le cri de reconnaissance que jette récrivain en rappelant les bienfaits du gouvernement nouveau qui a remplacé le gouvernement Je plusieurs par le gouvernement d'un seul, 7ro).uapyîa; évi xuêip^^Tr; u»paooû;. — 3. Oùto; 6, s'écrie Philon, v.cù toù; çavepoù; xal àcpaveîi; Tio)£aO'j; oià ta; ex /y.aTwv ènihéiii:, àve),tôv. O'jtoç ô triv GâXaTTav ixEipax'.xuJv (j.£v oxacpàiv xtvTiv èpYa(jàtjL£v&ç, çopTÎooov oà TiXripwaa;. Leg. ad Caium, p. 1013 B, et plus loin, p. 1035 B, 6 xr)v sipiîvYjv ôia/,='a; nàvTri otà yr,: xai Oa).àTTy,: i/pi. — 'i. Voyc/ la l'elle ode d'Horace, I, 14 : O naiis
timide, il craint la haute mer et les rivages inconnus : forliUr occupa portum ! Il s'arrête au port où la vague berce doucement et endort l'équipage, aux chants mélodieux de ses poètes. Lui cependant il veille; et ce repos que le monde lui devra, il ne le connaîtra pas. L'Espagne , la tiaule, l'Asie, toutes les provinces le verront tour à tour tracer des divisions nouvelles, ouvrir des routes, fonder des villes, organiser l'armée, les finances, l'administration, attaquer enfin et combattre, mais pour se défendre, et négocier, plutôt, de crainte que les esprits ne se réveillent au bruit des armes.
Tant de prudence n'était cependant pas nécessaire; car dans cette ruine du gouvernement républicain il n'était resté debout du vieil édifice rien d'assez grand ni d'assez fort qui put être, sur la route nouvelle, un embarras sérieux. Ceux qu'on appelait les républicains étaient tombés sur les champs de bataille de Pharsale', de Thapsus et de Munda, ou avaient péri avec Sextus. Le peu qui avaient survécu, s'étaient, de désespoir, ralliés à Antoine; et ceuxlà encore avaient partagé son sort, ou, renonçant à des espérances trois fois détruites en vingt ans, avaient abaissé leur orgueil devant la clémence du vainqueur.
Mais les révolutions provoquent presque toujours des complots. L'épée qu'on brise devient facilement un poignard, et quelques-uns de ceux que la victoire jette aux genoux du maître, n'y restent que pour mieux marquer la place où ils devront frapper. L'expédition d'Egypte n'était pas encore achevée, quand Marcus Lépidus, fils du triumvir et neveu de Brutus par Junie sa mère, complota d'assassiner Octave à son retour et de rétablir la république. Mécène, qui commandait aux gardes de la ville ^, démêla aisément les projets mal combinés du jeune imprudent; il
réfèrent in mare.... Dion fait aussi dire à Mécène, L!I, 16, -^ ttôXi; f|U,àJv ôxjTzzp ô).xà; (leyâ/T).... ywpU xviêEpvr,TOu TxoXÀà; y;oï1 yïveài; év x).'J5u)vi no).- \m o£po(jLévri, etc. — 1. Quum ferocissimi per actes aut prnscriptioiif cecidissent. Tac, Ann , 1, 2. — 2. Urbis custodiis pr^positus (Vell. Pat., II. 88). Mais il uétait pas encore préfet de la vile.