‹ Histoire des Romains, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 4)Chapitre 21 sur 47 · Voy. l'appendice à la fin de ce volume · texte numérisé non relu

Voy. l'appendice à la fin de ce volume

encore presque entier, et nous pouvons y lire'sinon la pensée véritable du fondateur de l'empire, du moins les titres qu'il croyait avoir à la reconnaissance de ses contemporains.

Le jour des funérailles, les magistrats prirent sur leurs épaules le lit funèbre, et, par le forum, se dirigèrent vers le champ de Mars, où l'on avait établi le bûcher. Derrière eux Ton portait trois statues d'Auguste revêtu de la toge triomphale, et les images de ses aïeux, de tous les Romains illustres, depuis Romulus jusqu'à Pompée, qui semblaient sortir de leur tombeau pour lui faire cortège, celles enfin des nations qu'il avait vaincues : chacune de celles-ci avec le costume national; venaient ensuite l'ordre entier des sénateurs et des chevaliers, suivis des matrones et mêlés à des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles des plus illustres maisons, qui chantaient des hymnes funèbres; après eux les soldats du prétoire et de la garde urbaine, enfin l'immense foule du peuple. Au forum, deux discours en l'honneur du mort furent prononcés : l'un par Tibère, devant le temple de J. César, l'autre par son fils Drusus, du haut de la tribune aux harangues.

Au champ de Mars, où l'on arriva par la porte triomphale, le bûcher s'élevait sous la forme d'un temple carré, à quatre étages en retraite l'un sur l'autre. Il était décoré de tableaux, de statues et couvert des plus riches tentures. Quand le lit funèbre eut été placé au second étage, au milieu des fleurs, les prêtres, les magistrats et les sénateurs firent lentement le tour du monument; les chevaliers, les soldats et le peuple défilèrent plus vite, en jetant sur le corps, les uns leurs récompenses mihtaires, les autres des aromates et des parfums. A un signal de Tibère, des centurions désignés par le sénat lancèrent sur le bûcher des torches allumées. Au moment où la flamme monta, un aigle s'échappa du petit temple qui terminait l'édifice et prit l'essor dans les cieux, comme s'il emportait à l'Olympe l'âme du mort.

Le bûcher brûla pendant cinq jours : du moins Livie attendit jusqu'au soir de la cinquième journée pour aller,

LES DERNIÈRES ANNÉES D'aUGUSTE. 315

avec les principaux des chevaliers, recueillir les ossements au milieu des cendres refroidies. Après les avoir lavés et parfumés, elle les plaça dans une urne d'albâtre orientale, et les porta au mausolée d'Auguste, dans la chambre sépulcrale ([ue l'empereur s'était réservée au faîte de son colossal tombeau.

De son vivant, il avait autorisé les provinciaux à lui décerner l'apothéose ; dans la ville, il n'avait d'abord osé prétendre qu'à la sainteté (Augustus) , mais plus tard il laissa les chefs de quartier placer son image parmi celles des Lares, protecteurs des carrefours*. Le jour des funérailles, un ancien préteur affirma sous serment qu'il avait vu l'image du nouveau Romulus sortir du milieu des flammes et monter au ciel. Il n'en avait coûté à Livie qu'un million de sesterces pour faire à Rome même de son vieil époux un dieu. Gela nous paraît monstrueux, et, à nos yeux, doit l'être. Mais il faut juger les anciens d'après les idées anciennes. Or le culte des empereurs se rattache d'un côté au culte grec des héros, de l'autre au vieux culte romain des génies: c'était la religion des aïeux, la piété envers les ancêtres. Aux beaux temps de la Grèce, on n'honorait que les hommes illustres des anciens jours; depuis Alexandre, tous les puissants eurent des autels, même de leur vivant: ce qui changea un culte respectable en une servilité intéressée et basse. Cette servilité, produite par les mœurs et par les croyances, passa de l'Asie dans tout l'Occident, et dans l'Italie même, où elle s'autorisa de la singulière croyance, profondément enracinée en ce pays, qui donnait un génie à chaque homme, même à chaque dieu. Tout était donc prêt pour l'apothéose d'Auguste : le sénat le proclama divus-, ce qui répond à peu près à notre

1. Ce n'était pas une nouveauté: M. Marius Gratidianus avait obtenu pareil honneur un siècle plus tôt pour une mesure populaire ....cui vicatim populus statuas posuerat, cui tliureet vino supplicabat. Sén.,de Ira, III, 18. — 2. Le mot dii'Hs n'avait pas précisément le sens de divin comme nous l'entendons. Les divi mânes étaient les morts purifiés par les cérémonies funèbres et devenus l'objet d'un culte domestique, culte de souvenir, d'affection ou de respect, non de sainteté. C'est ainsi que Cicéron parle

canonisation, car l'homme de tous les temps, excepté celui de l'Islam, a éprouvé le besoin de peupler l'immensité qui le sépare de l'Être infini. L'empereur défunt eut un culte public, des fêtes, des jeux, des sanctuaires, un sacerdoce: chaque ville institua un flamine augustal; à Rome; on tira au sort, parmi les principaux personnages, vingt et un pontifes, auxquels furent adjoints Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Il eut même un culte domestique : beaucoup de familles réservèrent dans l'atrium de leur maison une place au milieu des lares pour celui qui semblait avoir reçu, avec le titre de Père de la patrie, le droit d'être honoré par les citoyens, comme ils honoraient le chef de leur race et leur génie protecteur. Livie devint elle-même prêtresse du nouveau dieu, Augusta sacerdos. Tous les matins, on la vit dans la chapelle quelle érigea au milieu de sa demeure du Palatin, brûler de l'encens devant l'image de celui dont mieux que personne elle avait connu les humaines faiblesses.

Nous montrerons plus loin les conséquences politiques et légales de cette nouveauté sacrilège qu'avant Auguste le monde romain ne connaissait pas ' et qui achève de caractériser la révolution césarienne.

dans plusieurs de ses lettres à Aiticus du temple qu'il veut élever à sa fille Tullie. Les mânes, qui n'étaient d'abord que l'esprit des morts, se confondirent avec les génies protecteurs des vivants, et tous peuplèrent silencieusement les profondeurs de la terre et les régions sereines de l'éther. « Le génie, dit le jurisconsulte Paulus, est fils des dieux et père des hommes; » il ajoute : Genius meus nominatur qui me genuit. Aussi le génie domestique était-il honoré aux jours de naissance de chacun des membres de la famille. On voit que l'idée de paternité et de protectorat est essentielle dans la conception des génies, ce qui conduisit tout naturellement les dévots politiques ou religieux, hypocrites ou sincères, à regarder le Pater patriœ comme le génie même de l'empire. — 1. C'est lui qui avait consacré un temple à César, à la place même où son corps avait été brûlé et il en avait fait, on souvenir de sa clémence, un asile inviolable.

CHAPITBE XLIII.

LES LETTRES, LES SCIENCES ET LES ARTS AU TEMPS d' AUGUSTE

Auguste a une gloire particulière, celle d'avoir attaché son nom à un des grands siècles littéraires. Nul aujourd'hui ne s'abuse sur le sens de ces mots : le siècle de Périclès, de Léon X ou d'Auguste. Ces grands protecteurs des lettres et des arts leur doivent plus qu'ils ne leur ont donné. Cependant ce n'est pas sans justice qu'on désigne de leur nom les rares époques sur lesquelles l'humanité semble avoir concentré toutes ses forces productives, et où un peuple a vu soudainement éclore de son sein une rapide succession de chefs-d'œuvre. Quoi qu'on dise, ils se présenteront toujours à la postérité avec les hommes grands par le génie, les actions ou la vertu qui ont illustré leur règne.

Ce noble cortège qu'il ne conduit pas, mais qui l'entoure, est-il pour Auguste le moins éclatant et le moins nombreux? Plaute y manque, et Térence, et Lucrèce, et Cicéron, et Salluste qui l'ont précédé; Tacite, qui l'a suivi. Mais à ses côtés, aidant sa marche, je vois Mécène et Agrippa, la politique et la force ; plus loin , Drusus et Germanicus, jeunes princes aimés du peuple et de l'histoire. Derrière lui, Virgile menant « le chœur des poètes » ; Tite-Live, Horace : l'un qui célèbre les mœurs laborieuses, le patriotisme et les hauts faits des temps passés; l'autre le poète mélodieux des sentiments de l'âme et de toutes les règles du goût. Puis c'est Varius, qui tenta de rivaliser avec Sophocle,

comme s'il pouvait y avoir place à Rome pour la muse tragique cà côté des jeux de l'amphithéâtre ' ; Tibulle, Gallus, Properce, l'élégie, rarement naturelle parce qu'elle est déjà trop savante; Ovide, l'abondance souvent stérile; Phèdre, froid mais limpide écrivain ; Manilius, le chantre des astres « confidents du destin »; Yarron, Hygin,Flaccus, l'érudition sous les seules -formes qu'elle connût à Rome : grammaire et liturgie; Celse, qu'il ne faut appeler l'Hippocrate romain qu'à la condition d'entendre qu'il copia l'Hippocrate grec; Strabon, l'incomparable géographe; Yitruve, le conseiller trop vanté de ces artistes inconnus qui changèrent la face de Rome. Et le Gaulois Trogue-Pompée ; et les Grecs de Rome: Denys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile; et le juif Nicolas de Damas, qui écrivent des histoires générales pour cet empire universel. Enfin, le grave et libre Labéon, avec son rival Atéius Capiton, qui règlent la jurisprudence, l'un au nom des vieux principes de la cité, l'autre au nom de cette puissance nouvelle alors, mais que Cicéron faisait plus ancienne que le monde et contemporaine de Dieu même, l'équité, la loi naturelle.

Supposez qu'un peintre de génie jette sur la toile le tableau dont je viens de tracer l'esquisse; placez à côté VÉcole cfÂthenesde Raphaël, et vous mesurerez d'un regard

1. Varius avait fait une tragédie, Thyeste, que Quintilien compare maladroitement aux plus belles pièces de Sophocle et d'Euripide et qui ne fut pas plus représentée que la ilédée d'Ovide (VIII, 3, 17 et IX, 1, 98). Rome n'a eu et ne pouvait avoir que des tragédies écrites, faites pour le salon et non pour la scène. Sa populace grossièie était incapable de comprendre ce qui est le genre le plus élevé de la littérature et, venue des quatre coins du monde, avec des traditions et des croyances différentes, elle n'aurait même pu aimer le drame inculte, mais naïf du moyen âge. Aux poètes que j'ai nommés j'aurais pu ajouter Ponticus, auteur dune épopée sur la guerre de Thèbes, que Properce [Eleg., I, 7) avec, beaucoup de complaisance, rapproche des œuvres homériques; Bassus, célèbre alors par ses ïambes; Corn. Sévérus, auteur de tragédies, d'épigrammes et d'élégies; Pédo Albinovanus, qui avait écrit un poëme sur Thésée; Carus, qui en avait fait un sur Hercule; Tuticanus, traducteur de l'Odyssée, etc. Je ne parle pas de Cornélius Népos.qui était un pauvre historien, ni de César, qu'il faut, comme écrivain, placer parmi les premiers. Hyginus était un affranchi d'Auguste, bibliothécaire du palais impérial.

l'immense intervalle qui sépare les deux civilisations de la Grèce et de Rome.

De ce cortège d'Auguste détachons quelques hommes dont l'action sur la société romaine a été plus directe ou qui nous laisseront voir certains côtés de l'esprit de ce temps. L'histoire littéraire réserve son attention aux seules œuvres de l'art, et elle a le droit de négliger tout ce qui n en porte pas la glorieuse empreinte. L'histoire politique, forcée de faire la part des idées, va les chercher partout, là même où le talent d'écrire est sans éclat. C'est pourquoi elle interroge, à cause de la popularité qu'ils ont eue, c'est-à-dire de l'influence qu'ils ont exercée, un théologien philosophe comme Varron, même un comédien moraliste comme Publius Syrus, tout en réservant la première place aux hommes de génie qui ont honoré leur siècle. Rome en eut alors. Tandis que l'empereur donnait la paix et l'ordre, quelques 'hommes avaient cherché, avec une rare intelligence des devoirs du talent, à le seconder dans son œuvre d'apaisement et à relever, par le culte da beau et de l'honnête, l'âme de ce peuple que la corruption, des luttes impies et le débordement des passions avaient avilie et brisée. Je ne veux pas dire qu'Auguste ait enrôlé Horace, Virgile et Tite-Live parmi ses conseillers, à titre de professeurs de morale officielle. Leur sentiment se trouva d'accord avec les intentions du prince et chacun, à sa façon, dans sa pleine liberté, travailla à la tâche commune.

On objec'era, contre ce rôle donné à Horace, par exemple, des légèretés de paroles qui nous paraissent plus coupables qu'elles ne l'étaient aux yeux d'un peuple où Caton lui-même faisait des courtisanes une institution salutaire'. Malgré ce tribut payé à la grossièreté romaine et à sa propre faiblesse, Horace est un écrivain moral. Saint Jérôme l'appelle un poète grave, et les écrivains religieux du moyen âge le citent volontiers^ S'il ne s'élève pas jusqu'à la hère vertu

1. Hor., Sal., I, 2. vers 35-36. — 2. Les papes ont été plus sévères : la première édition d'Horace imprimée à Rome est de l'année 1811, durant roccupation française. Cf. Walckenaer, Vie d'Hor., I, 519, n° 1.

des stoïciens, il se tient entre Épicure et Zenon, dans une région moyenne un peu trop large et commode, assurément, mais où beaucoup peuvent arriver avec lui au juste, à l'honnête'. Il sait que la nature humaine est double. D'une main, il flagelle les ambitieux qui courent à la fortune, les efféminés qui cèdent toujours à la tentation du plaisir, les lâches qui abandonnent le gouvernement d'eux-mêmes et les sots qui donnent l'éternelle comédie de leurs travers ; de l'autre, il peint en traits immortels le héros qui tombe obstiné en son courage, ou le juste, ferme en ses desseins , qui verrait le monde s'écrouler sur sa tête et n'en tremblerait pas. Lorsqu'il vante, avec de mâles accents, le dédain de la pauvreté et de la mort, la retenue dans le succès, la constance dans l'adversité, ou que, d'une voix moins fière mais toujours sensée, il donne les préceptes d'une philosophie indulgente, s'il n'enseigne pas le sacrifice, c'est du moins le goût de la sagesse pratique qu'il répand chez un peuple où il fallait donner aux vertus privées, la place que ne remplissaient plus les vertus publiques.

Ainsi, sans y penser beaucoup, en suivant sa fantaisie et non pas une consigne, Horace remplissait, au sein de la société romaine, la fonction des anciens poètes qui furent les premiers semeurs des vérités morales. Ce qui domine toute sa philosophie, c'est le sentiment de la juste mesure que dans l'art on appelle le goût et, dans la vie, le bon sens; ce qu'il conseille sans relâche, c'est la modération dans le désir, qui tient chacun à sa place, comme le Scribe du Trésor resta toute sa vie à la sienne. Il n'a point nos mélancoliques tristesses, et ce n'est pas lui qui dirait le mot prêté à Ésope, un de ses maîtres : « Dieu mouilla de larmes, et non d'eau, la terre dont il fit l'homme ^ » Il voit bien la Mort heurter de son pied fatal la chaumière du pauvre, comme le palais des rois, et s'approcher lentement deTibur; mais la sombre conseillère ne lui enseigne qu'à bien user des

1. Quid verum atque decens euro et rogo, et omnis in Itoc sum. — 2. Parole citée comme d'Ésope par Cantacuzène (Nicéph. Grégoras, liv- XIV, ch. 4), mais toute chrétienne.

LETTRES, SCIENCES ET ARTS AU TEMPS D'AUGUSTE. 'à2l

jours qu'elle lui laisse : Cari)e diem. Et il se fait une vie facile et douce, cependant bien ordonnée, qu'il entoure de toutes les élégances de l'art, de la pensée et de la nature. Il n'aime ni le bruit ni la foule, et n'aurait pas été plus brave au forum qu'au champ de bataille. Un beau site et de verts ombrages, sous lesquels, aux jours d'une folle jeunesse, trop prolongée, se cachaient Lalagé ou Cinara ; de bonnes figues de Tusculum et le falerne du consulat de Manlius; une causerie élégante, où chaque jour la philosophie prendra plus de place, avec quelques amis de choix, celui surtout qui était « la moitié de son âme », ou cet autre auquel il ne voulut pas survivre, et voilà Horace au comble de ses vœux*.

Dans ses vers percent çà et là les sentiments qui vont être ceux de la société nouvelle. Les anciens pouvoirs, l'aristocratie de naissance et la foule populaire y sont peu respectés. Il n'a nul souci des suffrages de l'une :

Non ego ventoss- plebis suffragia venor. Et ailleurs :

Odi profanum vulgus et arceo.

Mais s'il recherche ceux de l'autre, s'il souhaite à ses vers d'occuper de nobles loisirs, c'est en revendiquant fièrement les droits du talent. Il ne rougit pas d'être le fils d'un ancien esclave, et lorsqu'il envoie son livre au libraire : «Ne crains pas, lui dit-il, de rappeler mon peu de naissance et mon peu de fortune. Ce que tu ôteras à ma noblesse, tu le donneras à mon mérite. » Horace est donc bien le poète o!'une société qui se fait monarchique et d'une cour qui commence; pourtant ce n'est point un courtisan. Auprès d'Auguste, sa condition est celle de Racine et de Boileau auprès de Louis XIV, meilleure même, car il n'a ni la charge ni la pension d'historiographe. Il repousse les fa-

1. Il disait de Virgile : dimidiuni animx meas, et déclarait à Mécène qu"il mouiTait avec lui, ce qui arriva à quelques jours de distance.

veurs, quoique le prince ait ajouté aux égards les plus délif'ats le don de son amitié; et quand le ministre de l'empereur le presse de célébrer les hauts faits d'Auguste, il refuse ^ Il ne faut même pas que l'iiomme qu'il aime le plus se plaigne trop liant des rares visites du poète et de ses longs séjours à la villa qu'il lui a donnée, sans quoi Horace répondra à Mécène par l'apologue du mulot qui ne peut plus sortir de l'armoire aux provisions où il s'est engraissé; mais, comme lui, il est prêt à abandonner ce qu'il a pris pour recouvrer sa liberté. Et le protecteur comprend la fière indépendance du protégé, de l'épicurien qui prenait pour devise : « Je veux dominer la fortune et n'être point dominé par elle. »

Horace, le flâneur du forum, l'habitué du palais des Esquilles, s'était adressé à l'homme de tous les temps, de toutes les sociétés polies et n'en avait pas moins servi les desseins du prince. Virgile y répondit mieux encore, quoiqu'il vécût habituellement hors de Rome et qu'il semblât habiter en esprit bien loin de ses contemporains.

H reunissait en lui des qualités presque toujours séparées. On ne trouverait cependant pas dans l'histoire des lettres de génie plus harmonieux. Cœur tendre et chaste, amoureux des bois, des champs, de la nature entière, dont l'âme avait un écho dans la sienne-, il répand sa tendresse sur tout ce qu'il voit; et ce qu'il voit, il l'anime pour le faire aimer, souffrir et pleurer. H n'est rien où il ne mette une douleur, une larme: sunt lacrytnœ rerum ; et il s'émeut, se trouble devant tout ce qui meurt, menlem mortalia tangunt^, que ce soit la génisse exhalant sa douce âme, auprès de la crèche remplie, l'oiseau frappé au sein de la nue ou le taureau expirant sur le sillon, à côté de son compagnon qui laisse échapper un

l. Od., I, 6 et II, 12. Voy. aussi Tp/sf., I, 7. Properce fit de même, III, 9, Etait-ce flatterie pour Auguste ou ressentiment contre César, je ne sais, mais Horace ne parle jamais du dictateur; Properce non plus. — 2. Spiritus intn.s alil, tolamfjue infusa per artus Mens agitât molem ac magno se corpore miscet. Inde hominum, pecudurnque genus.... JEn., VI, 726. Virgile est si frappé du spectacle de cette vie universelle qu'il ira jusqu'à dire : Animos tollent sata. G., Il, SôO. —3. .En., J, 462.

gémissement fraternel'. Mais il a aussi les cordes qui vibrent au soutf]e des pensers virils, pour toutes les grandeurs de la patrie, pour cette Rome qu'il appelle la plus belle des choses, rcrum pulcherrium. Et ces sentiments, ces souvenirs, il les recouvre de la plus suave poésie.

A ne considérer que l'art, Virgile est un plus grand poète qu'Homère, et cependant VÉnéide reste aussi loin de Vlllade que le marbre l'est de la vie: parce que le plus habile artiste ne rivalise pas avec l'œuvre sortie toute vivante des mains de Dieu ou de la conscience d'un peuple primitif. Homère pouvait être aveugle, il ne faisait que chanter ce que la Grèce chantait. Virgile compulsa toutes les histoires, réveilla laborieusement les échos perdus de toutes les traditions et lit une œuvre de science autant que de poésie. Aussi , pour animer le beau marbre virgilien, il y faut mettre ce que les Romains y plaçaient : l'âme même de Rome et de la Rome d'Auguste. Comme ses vers allaient droit aux Romains de son âge, soit que dans le plus parfait de ses ouvrages il essayât par la poésie ce que ]es Gracques avaient tenté par la loi , de faire revivre le goût du travail et des vertus rustiques , l'amour de « la divine splendeur des champs^ »; soit que dans VÉnéide, qui peutêtre s'appela d'abord les Hauts faits du peuple romain, il cherchât à réveiller en eux le culte des dieux et des héros de la patrie! H leur donnait une leçon même en leur jetant ce cri d'orgueil : « Souviens-toi que les destins t'ont fait pour gouverner le monde, » parce qu'il leur rappelait, en prononçant ces mots, que leur empire avait été le prix de mœurs sévères et religieuses. Virgile, qui s'inspira si souvent de Lucrèce, combat d'un bout à l'autre des deux poèmes l'athéisme de son grand prédécesseur. « Avant tout, dit-il, on doit honorer les dieux : » C'est le mot d'ordre d'Auguste! Et, en même temps qu'il atteste le gouvernement du monde par les maîtres de l'Olympe, il se plaît â montrer les anciens pasteurs des peuples, ces rois fils du

1. Géorg., III, 495 et 518 Dulces animas — Slœrentem.... fraterna

morte juvencum, — 2. Divini gloria ruris. G. I, 167.

ciel qui faisaient, comme l'iiéritier de César, régner autour d'eux l'abondance et la paix.

Si les Géorgiqaes sont l'éloge du travail sanctifié par la religion et récompensé par les dieux, V Enéide est la glorification de la monarchie consacrée par la volonté et la protection divine. Les deux poëmes étaient donc un plaidoyer en faveur de la triple restauration des mœurs, de la religion et de la royauté des anciens jours qu'Auguste essayait d'accomplir. Aussi , dans ce sage Énée , que. les Dieux menaient par la main des rivages troyens aux bords du Tibre, beaucoup reconnaissaient le fils pieux que la Fortune avait conduit des écoles d'ApoUonie au palais de César. La ligure d'Knée, dans le poëme, n'est si pâle que pour ceux qui voudraient trouver un vaillant, à la façon d'Achille ou d'Ajax, dans ce personnage calme et froid, toujours maître de son cœur, comme de son courage, parce qu'il accomplit une mission divine et qu'il porte, avec les pénates sacrés, les destins de la ville éternelle. Ce fondateur est un prêtre et non pas un héros; les dieux agissent en lui et par lui, {pius.Eneas); et à sa mort, il devient le dieu national : PaUr Indifjes.

Aux yeux des contemporains de Virgile, le second Énée, les combats finis et son ])ère vengé, passe de même, tranquille et doux, au milieu du monde en désordre, calmant les passions qu'il ne partage pas, ramenant sur la terre l'ordre que les dieux mettent au ciel et portant, lui aussi, dans ses mains les destinées de la Rome nouvelle, dont il sera à son tour le dieu protecteur : Divus Aujusius\

Il ne m'appartient pas de parler du style et de la composition dans l'œuvre des deux poètes. Je dois cependant marquer ce trait pour Virgile que ses héroïnes sont plus poétiques que ses héros. Nul chez les anciens, Sophocle excepté, n'a pénétré comme lui au fond du cœur de la femme et n'y a trouvé les trésors de tendresse, de dignité

l. Dans les vers attribués à Galliis, de Tirgilii morte, il est dit, à propos do l'Enéide, qu'il faut conserver malgré le vœu du poëte mourant : Fac laudes Ilalurn, fac tua fala leyi.

chaste et de courage qui s'y cachent. Didon est la plus passionnée des femmes que le soleil d'Afrique ait brûlées de ses feux; son Andromaque est plus touchante que celle d'Homère, et Camille est devenue le type des vierges guerrières qu'ont célébrées les poètes.

Par cette délicatesse exquise de sentiment, Virgile n'appartient pas à son temps; il lui appartient moins encore par un autre côté de son génie. Le contre-coup des guerres civiles qu'il avait reçu dans sa frêle et nerveuse nature' ne l'avait pas fait poète seulement, mais devin, vaies. Lorsque, après tant de sang et de ruines, après tant de violences du « soldat impie », la victoire d'Octave fit espérer le retour de l'ordre, il vit, d'une vue prophétique, se lever sur le monde l'aurore d'une paix qui allait durer deux siècles. Horace en célèbre la bienvenue qui sourit à tous les yeux: maintenant c'est la paix, maintenant c'est le plaisir !

Nunc est hihendum, nunc pede libero Pulsanda tellus !

s'écrie le joyeux convive de Mécène. Le cygne de Mantoue jette aussi un cri de joie; mais sa grande et mélancolique pensée monte plus haut : il entrevoit la rénovation des âges, l'ordre des siècles qui recommence, et comme une race nouvelle qui descend des cieux pour répandre sur le monde un esprit nouveau :

Ultima Cum.'ci venit jam carminis a?tas; Mognus ab integro s:ccloru7n nascitur ordo.... Jam nova progenies cœlo demittiiur alto.... Afipice convexe nutantem pondère munduni Terrasque^ tractusque maris cœlumque jjrofu7idum ; Aspice veniuro Ixtantur ut omnia ScBclo.

On dirait Colomb perdu au milieu des mers orageuses, qui jette à son équipage tremblant le cri sauveur: « Terre! terre! » et montre, dans les brumes de l'occident, le nouveau monde qui va sortir du sein des flots.

1. Il était grand, mais avait l'estomac débile et la poitrine délicate.

326 I.'EMPiRE SOUS AUGUSTE.

Virgile, en parlant ainsi, exprimait bien une idée qui, du fond de son cœur de poëte, lui était montée à l'esprit pour en chasser les dernières tristesses et y affermir l'espérance; mais, dans ces beaux vers, il s'inspirait aussi des traditions étrusques sur le renouvellement millénaire du monde, et peut-être à son insu se faisait- il encore l'écho de sentiments vagues et puissants dont l'Orient tout entier tressaillait et qui allaient prendre corps dans la magnifique et sainte personnalité de Jésus, Afin de recomposer les livres sibyllins brûlés dans l'incendie du Capitole, on avait recueilli les oracles qui couraient la firèce et l'Asie ; et de ces pays où le patriotisme se produit toujours sous la forme religieuse, il était revenu beaucoup de prédictions messianiques. Les livres hébreux, ceux des Mazdéens en étaient remplis, et les Juifs les avaient apportés à Rome* où une prophétie de la sibylle , mise peut-être en circulation par César, annonçait le prochain et nécessaire avènement d'un roi'-.

Le messie est la foi des races religieuses qu'on opprime, et qui, selon leur génie propre,.attendent un vengeur guerrier ou pacifique. Que de fois les Arabes, même les nôtres, n'ont-ils pas cru voir apparaître, comme les Juifs de Palestine, un prophète sauveur M Croyance étrusque, persane et juive % ou mensonge de la sibylle, cette idée du rédempteur pacifique saisit l'àme de Virgile au moment où de si

1 . Ils y étaient nombreux. L'ami de Virgile, Horace, parle d'eux à plu- .sieurs reprises. Sat., I, 4; I, 9. Cf. les passages fameux de Suét. {Vesp.,it); de Tac. {Hist., V, 13) confirmés par Jos. B. J., VI, 5, 4. —2. Cic, de Div., II, .^4. — 3. C'est l'idée même du curieux livre d'Abd-el-Kader. Il admire nos richesses et notre civilisation, mais il nous reproche de ne pas croire aux messies. Cet ouvrage est un exemple de cet état particulier des esprits en Orient qui y a fait naîire tant de religions. — 4. A la rigueur on pourrait trouver une idée juive et persane dans les vers 24-25 de la quatrième églogue qui parlent de la mort du serpent, comme dans la Genèse, et de la renaissance de l'arbre de vie :

Occidet et serpens. et falkix lierha veneni Occiclet ; Assijrium vulgo nuscelur amomum.

L'amomum était pour les Grecs l'équivalent de l'arbre de vie, /lom, des iMazdéens»

longues guerres seml)laient finir, et, renonçant au tlième luibituel de l'âge d'or, placé par les poëtes grecs aux anciens jours du monde, il osa en faire la promesse de l'avenir. L'humanité s'est habituée à cette vue plus large, et elle s'obstine, dans ses indestructibles espérances, à mettre devant elle ce qu'autrefois on mettait en arrière. L'historien qui, lui aussi, regarde du côté où s'est couché le soleil d'hier, pour y chercher quelques signes de ce que sera le soleil de demain, aime à montrer dans Virgile, à côté du chantre des temps anciens, le poëte qui eut le pressentiment de l'avenir et qu'une révolution morale put ensuite regarder comme un de ses précurseurs :

Ferrea primum Dcsinet ac toto surget gens aurea mundo ".

Horace et Virgile représentent tout ce qu'il put entrer de grec dans le génie latin. Tite-Live, au contraire, est purement romain et l'héritier d'une longue suite d'importants personnages qui, après avoir servi l'État sur les champs de bataille ou dans le conseil, voulaient le servir encore en formant les nouvelles générations par les exemples des a'ieux. L'histoire, à Rome, est, comme le droit, une science patricienne.

On ne sait si Tite-Live, qui paraît avoir été de bonne maison, se rattachait par le sang aux vieilles races de Rome, mais il y tenait à coup sur par les sentiments et le caractère. Né à Padoue, l'année même où César reçut

1. Une chose me gâte un peu Virgile: il aimait Targent et mourut riche. Dans l'ode ad Virgilium negotiatorem, Horace, qui resta toujours pauvre, l'invite à souper, à condition qu'il apporterait les parfums, et il le presse de surseoir pour un moment aux affaires: verum pone moras et sludiam lucri. Od., IV, 12. Cf. Martial, V, 16. J'ai parlé de sa chasteté; comme poëte, oui, encore faut-il excepter la seconde hucoique; mais comme homme, c'est tout difféient. Cf. Martial, VIII, 56 et Donat., Tita Virg., ch. v, § 20. Du reste Horace se fait adresser par Damasippus le même Te^voche : iliie piiellarum, puerorum mille furores. Sat., ï\, 3; Cf. Od., IV, 1 et 10. Tibullj, Elcg., I, 4 et Catulle, 48, 81, 99, n'avaient pas des goûts moins dépravés. Le vice grec était devenu le vice romain. Aux yeux fie ses adorateurs intéressés Vénus Lubentina excusait tout.

le gouvernement de la Gaule, il vint à Rome vers le temps de la bataille d'Actium, et y fut, comme Horace et Virgile, l'ami d'Auguste, qui s'intéressa à ses travaux, lui fournit des documents de la vieille histoire de Rome qu'il ne connaissait pas, et lui ouvrittoutes les archives de l'empire. Il y puisa discrètement, n'ayant, malgré son amour habituel du vrai, ni la curiosité de l'érudit qui recherche patiemment les débris du passé, ni la critique pénétrante qui devine ce qui n'est plus, pas même toujours cette impartialité qui ne s'inquiète point si un fait blesse l'orgueil du patriote ou les convenances de l'écrivain.

Une phrase de la préface révèle son procédé très-oratoire, mais fort peu historique: « Les faits, dit-il, qui ont précédé ou accompagné la fondation de Rome, nous sont parvenus embellis de fictions poétiques.... On pardonne à l'antiquité cette introduction des dieux dans les choses humaines, qui rend plus augustes les commencements des villes. Du reste, telle est la gloire du peuple romain dans la guerre que, lorsqu'il proclame le dieu Mars pour son fondateur, les nations doivent le souffrir avec la même résignation qu'elles souffrent notre empire, » Je passe volontiers à Tite-Live ce fier langage lorsqu'il s'agit des origines sacrées; mais quand il oublie la prise de Rome par Porsenna et la rançon du Capitole emportée par les Gaulois % j'entre en défiance et je crains qu'il n'ait exagéré bien des victoires ou dissimulé l)ien des défaites. Il me fâche aussi de le voir copier longuement Polybe sans citer son nom, à moins d'admettre avec le candide Rollin qu'il lui a rendu justice dans quelques-uns de ses livres perdus.

Cependant on doit reconnaître, sans parler de son grand style qui a Tampleur de la majesté romaine, que Tite-Live possédait quelques-unes des plus précieuses qualités de l'historien : une haine vigoureuse contre le mal de quelque côté qu'il vînt, des grands ou du peuple, du sénat ou des tribuns ; l'imagination puissante qui met le mouvement, la

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