Voy. t. I, p. IG'tet
couleur et la vie où l'annaliste ordinaire n'aurait mis qu'un fait, une date, un nom; la faculté enfin de se faire le contemporain de ceux dont il raconte l'histoire, en restant calme devant les passions, pour les bien juger, sans perdre le sentiment de toutes les ardeurs, pour être en état de les comprendre et de les peindre. Aux jours de l'ancienne république, la liberté aristocratique eût trouvé en lui, pour se défendre, un puissant orateur. Ce qu'il ne pouvait plus être à la tribune, il le fut dans ses livres, qui sont un vrai cours d'éloquence. Nous y étudions les plus belles formes du langage; mais ses concitoyens y trouvaient les plus beaux exemples de courage, de discipline, de persévérance, de patriotisme, en un mot de vertu romaine.
Quelle fut sa foi politique? Il ne le dit pas. Mais, dans cette longue contemplation d'une histoire sept fois séculaire', il avait appris que les institutions ne sont pas immuables, les gouvernements perpétuels, et cette inévitable mobilité il eût voulu la modérer par deux freins : le respect des mœurs et celui des lois. Cette force de conservation, il l'avait demandée même à Scipion l'Africain, le glorieux vainqueur d'Annibal, et il la demandait encore aux contemporains d'Auguste. C'est par là que ce grand historien, dont <i l'âme s'était faite antique au contact des choses anciennes- », ce républicain qui loue Bru tus et qui doute de César, ce libre citoyen « du plus grand empire après celui des dieux ^ », ce rare esprit qui aimait le passé et comprenait le présent, tel du moins que l'avaient rendu nécessaire les crimes et la bassesse des hommes et tel que le faisait la modération du prince, eut aussi, sans l'avoir cherché, un rôle actif dans l'œuvre monarchique du vainqueur d'Antoine.
Par une contradiction qu'explique la fausse position où, dès le premier jour, Auguste plaça l'empire, il convenait à sa politique que le tableau des mœurs de l'ancienne répu-
1. Les 140 ou 142 livres de son Histoire romaine, dont 35 seulement nous restent, commençaient aux origines de Rome et s'arrêtaient à la mort de Drusus, frère de Tibère; c'était un e>pace de 743 années. — 2. XLIII, 13. — 3. Maximum secundum deorum opes imperium. Liv., Pro'f.
blique fût mis sous les yeux de ceux dont Tacite cependant allait dire qu'ils se précipitaient au-devant de la servitude. Le ravisseur obligé des libertés publiques aurait voulu ramener le vieux temps sans la vieille liberté; l'homme qui avait pris l'âme de la nation eût mis sa gloire à ce ({ue des corps sans âme eussent la dignité de citoyens qui n'étaient devenus les maîtres du monde qu'en commençant par se rendre les maîtres d'eux-mêmes. Je comprends la noble ambition d'Auguste d'honorer sa monarchie par des vertus républicaines, de compenser la docilité des esprits par l'austérité des mœurs, le luxe éblouissant d'une ville incomparable par les plaisirs modestes et tranquilles de la vie rustique; mais, à vouloir ces choses contraires, on échoue sûrement. Ses poètes, ses historiens eurent le succès qu'obtiennent les plus éloquents des hommes lorsqu'ils parlent dans un sens, et que les idées, les besoins, les usages vont dans un autre. La foule échappe à leur influence ; quelques individus seulement la subissent et forment, ainsi qu'on le verra bientôt, ces belles protestations du passé vaincu contre le présent triomphant, qui empêcheront, comme Thraséas, la prescription en faveur des lâchetés de la conscience et des abjections du despotisme. Tite-Live et Virgile, tous deux peintres des temps anciens, auront cependant, sous l'empire, un sort différent. x\près Auguste, on lira peu le grand annaliste de Rome; le pompéien deviendra suspect à cause de ses mâles accents, et nous perdrons les trois quarts de son œuvre. Nous avons tout gardé de Virgile, parce que ses beaux vers étaient sans danger pour la tyrannie. Parmi les anciennes traditions, son âme religieuse se plaisait surtout aux récits des ciioses divines dontles empereurs ne se montraient pas jaloux, et, lorsqu'il célébrait la vie rustique, ce n'était pas, comme Caton, pour y trouver les meilleurs soldats et les plus libres citoyens, mais l'oubli du forum et de la guerre, le repos et le silence des vastes campagnes '. Tite-Live, moins