CHAPITRE XXXV
LES PROVINCES ROMAINES VERS LE TEMPS DE LA FONDATION DE l'empire.
Les anciens États avaient su conquérir; pas un n'avait su administrer. Rome républicaine, avec d'excellentes vues sur le gouvernement des provinces, se montra tout aussi incapable d'assurer ce que les maîtres doivent au moins aux sujets, l'ordre, la sécurité, la paix. Cette tâche sera celle des empereurs, de ceux du moins qui se montreront dignes de leur titre. Avant de les suivre dans cet immense travail, il serait bon de voir de près ces populations qui tout à l'heure donneront à Rome des grammairiens, des rhéteurs, des jurisconsultes ou des poètes, et à l'empire ses chefs les plus glorieux. Devant le grand spectacle de cette
république, assaillie de toutes parts, chancelante, ruinée enfin et jetée à terre, volontiers on les oublie. Maintenant même qu'elle est tombée, on heurtera encore, à chaque pas, contre ses débris : sous Yespasien, sous Trajan, plus tard même, on parlera de république, de sénat, de peuple romain, et dans toute Thistoire de l'empire beaucoup ne voudront voir que les protestations de la liberté et les vengeances du despotisme. Mais, se rappelant alors que les mots durent plus longtemps que les choses qu'ils expriment, on ne prendra pas au sérieux ces regrets apparents, et l'on se détournera des scènes sanglantes ou hideuses du palais et de la curie, pour voir un monde nouveau peu à peu monter et se répandre par-dessus ces ruines et ces souvenirs.
Ces hommes et ces choses de l'avenir, ce sont les provinciaux qui vont arracher à l'Italie ses vieux privilèges, propager dans tout l'Occident barbare la civilisation grecolatine et faire donner à cent millions d'hommes, par des empereurs nés à Séville, à Lyon et à Leptis, des lois quon appellera la raison écrite. C'est encore la religion nouvelle qui se formera pour cette nouvelle société ; c'est le Jéhovah mosaïque, maître implacable et jaloux d'une race privilégiée, dont Jésus va faire le Dieu universel des pauvres et des affligés ; de sorte qu'au même temps où les empereurs mettront dans la loi civile le principe de l'égalité qui isole, le christianisme s'efforcera de mettre dans les cœurs le sentiment de la fraternité qui réunit : deux grandes idées de l'époque impériale, que l'Europe moderne a retrouvées sous les ruines du moyen âge, avec l'obligation de les faire prévaloir enfin dans les mœurs.
Pour mesurer cette marche des provinces vers l'égalité de droits, de civilisation, de richesse, et plus tard de religion, il convient de marquer nettement le point d'où chacune d'elles est partie. On jugera mieux ensuite l'œuvre des empereurs; on verra s'ils ont su rassembler en un corps puissant et vigoureux la masse des populations soumises ; s'ils ont fait, par les institutions, au profit de l'État, ce que le christianisme fit, par ses doctrines, au profit de la religion ;
si enfin, pour prendre le langage de Bossuet , « un peuple nouveau va nattre de toutes les nations enfermées dans l'enceinte de Teinpire. »
L'empire de Rome, ou, comme disaient ses historiens et ses légistes, Vv,nivers romain^ était assez vaste, quand Auguste en devint le maître, pour que les peuples, sujets ou ennemis, qui appartiennent à son histoire, représentassent presque toutes les races d'hommes de l'ancien continent.
Suivant les probabilités fournies par l'étude comparée des langues, des traditions et de la physiologie, les peuples établis des bouches du Gange aux dernières limites de rOccident, le long des deux rives de la Méditerranée, sortaient de deux grandes familles qui peuvent avoir été réunies à leur point de départ mais qui sont séparées par une différence profonde entre les systèmes de langues qu'elles parlaient. De ces deux familles de peuples, l'une, fixée à Touest du Tigre, était la race sémitique; Tautre, établie au nord-ouest de llndus, était la race aryenne ou indo-européenne. Celle-ci se divisa en deux rameaux: les tribus parlant le sanscrit qui tournèrent à l'est, vers-l'Indostan; les peuples se servant du zend, qui prirent à l'ouest, vers la Perse. Livrés à leur développement solitaire» les ado^ rateurs de Brahma et les partisans de Zoroastre restèrent, jusqu'à Alexandre, en dehors du mouvement européen , mais après lui avoir donné l'impulsion première. Du foyer primitif de ces nations aryennes se détachèrent, en effet, à des époques inconnues, de nombreuses colonies qui allèrent peupler les solitudes de l'Occident.
Il y a deux portes pour entrer d'Asie en Europe, Tune au sud, par la Perse et l'Asie Mineure, l'autre au nord de la mer Caspienne, par les steppes de la Sarmatie. Les grands empires des Assyriens et des Mèdes fermèrent, de bonne heure, la première sur les Pélasges, les Lydiens et les Hellènes qui allèrent former le fond de la population dans l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie. La seconde resta
1. *0 Tôv •Pcop.aiwv xoffiJLo;, Dion, LUI, 26. — Orbis romanus, Digeste, I, VII, fr. 17.
4 l'empire sous auguste.
bien plus longtemps ouverte aux Celtes, aux Germains et aux Slaves. Il y eut donc comme deux courants de populations asiatiques qui se répandirent sur notre continent à droite et à gauche de THémus et des Alpes, celui-ci plus ancien, celui-là relativement plus moderne. Une critique trop subtile a même cru reconnaître qu'au sud de ces montagnes les langues dérivent plus immédiatement du sanscrit; qu'au nord les idiomes germaniques se rappprochent davantage du zend; que le celte enfin, par l'un de ses dialectes, le gaélique, se rattachait étroitement à la langue sacrée des bralimes, par Tautre, le kymrique, à celle des mages.
La race aryenne avait pris pour son domaine Tlnde, la Perse, l'Asie Mineure et toute TEurope; les peuples sémitiques occupèrent le sud-ouest de l'Asie, et des pays qu'ils devaient à deux reprises conquérir et civiliser: le nord de l'Afrique et le sud de l'Espagne. Dans ces deux races, le genre humain a trouvé au physique comme au moral sa perfection relative. Remarquons que l'empire romain en renferrnait les plus nobles représentants, les Grecs qui avaient donné l'art et la science; les Juifs qui allaient donner Tidée religieuse.
En avançant vers l'ouest, les colonies aryennes et sémitiques étaient venues se heurter conlre d'autres peuples, les premiers-nés de notre vieux continent. Les Celtes trouvèrent devant eux des Ibères, qu'ils refoulèrent dans les Pyrénées, où leurs descendants vivent encore sous le nom d'Eskualdunac, et les tribus germaniques et slavonnes, des Finnois, des Lapons, qu'elles rejetèrent dans les régions glacées du nord. Le Caucase abrite aussi dans ses hautes et impraticables vallées des peuplades dont l'origine est inconnue; et du haut de l'Atlas, les Berbères ont vu passer à leurs pieds les dominations des Maures et des Numides, de Carthage et de Rome, des Arabes et des Turcs, en gardant presque intactes leur langue et leur indépendance.
Vers le temps de la fondation de l'empire, ces populations étaient ainsi réparties :
Les Ibères, purs de tout mélange, étaient cantonnés dans les Pyrénées, entre la Garonne et l'Èbre supérieur; ils s'é-
talent mêlés à des Phéniciens dans laBétique, à des Gaulois vers les bouches du Ta^e et dans la Geltibérie.
Les Celtes occupaient la Grande-Bretagne» la Gaule, moins l'Aquitaine, et une partie de la Narbonaise, la haute Italie, les Alpes, plusieurs pays de la rive droite du Danube et quelques cantons de l'Asie Mineure (Galatie)^
Les Germains et les Slaves ou Sarmates se partageaient la vaste plaine qui s'étend de l'Océan du Nord à la mer Caspienne et se pressaient déjà derrière leurs deux grands fleuves, le Rhin et le Danube.
. Les populations grecques et latines occupaient le centre de l'empire; les unes regardaient à l'Orient, comme si elles obéissaient encore à l'impulsion d'Alexandre ; les autres à l'Occident, où elles propageaient leurs mœurs et leur idiome.
Au sud, les peuples sémitiques couvraient toute la côte africaine de la Méditerranée, sous les noms de Maures, de Numides et de Phéniciens. En Egypte, ils s'étaient mêlés à la race éthiopienne, comme en Arménie à la race aryenne. Toute la péninsule arabique, avec la Palestine, leur appartenait. En Syrie, ils s'étaient hellénisés.
Derrière eux dominaient les peuples du zend ; plus loin ceux du sanscrit ou Indous, et aux extrémités de l'Orient, les Sères.
Tous ces peuples, moins les deux derniers, sont ou vont être les sujets, les ennemis ou les alliés de l'empire. Les Germains et les Slaves ont déjà commencé cette guerre qui durera quatre siècles ; les Parthés gardent encore les drapeaux de Crassus ; tout à l'heure nous verrons l'Inde envoyer ses députés à Auguste; sous les Antonins, les Sères recevront une ambassade romaine et leurs historiens ne connaîtront alors sur la terre que deux empires, celui du Milieu et celui de l'Occident*.
1. Strabon, VII, p. 313, range parmi les Gaulois les Boîes du Norique, les Taurisques, les Scordisques et une partie des Japodes. — . 2. Kl'aproth. Tableaux historiques de VAsie, p. 68-69. Abel Rémusa t, Remarques sur Vextension de la puissance chinoise du côté de l'Occident ^ dans les nouveaux Mém. de VAcad. des Iriser.^ t. VIII, p. 60-130, et le Mém. histor. et géogr, de S. Martin sur VArméniey t. U, p. 30 et 42. Il est à remarquer
Nous n'avons ni le droit, ni la volonté de parler des Sères et des Indous; avec les premiers, il y eut à peine quelques rares et aventureuses communications qui ont laissé bien peu de trace; avec les autres, des relations de commerce certainement très -actives, mais dont les anciens écrivains, qui ne s'inquiétaient guère d'économie sociale, ne nous parlent pas. Les mêmes raisons ne pourraient nous arrêter pour les Parthes et les Germains, qui occuperont une si grande place dans cette histoire. Mais c'est l'état des provinces romaines que nous voudrions plus particulièrement étudier : car, pour juger l'œuvre d'Auguste, pour apprécier les résultats de la fondation de l'empire, il importe de montrer que depuis le Cantabre, farouche et libre dans ses montagnes, jusqu'au grec.d'Antioche ou d'Éphèse, servile et efféminé, il y avait dans ces populations tous les degrés par lesquels on passe de la barbarie la plus grossière à la civilisation la plus raffinée, toutes les diversités de langue, de coutumes et de caractère dérivant de la variété de tant de races, entre lesquelles il n'y avait encore d'autre lien que celui d'une commune dépendance.
Cependant il fallait au plus vite se rapprocher et s unir ; il fallait de tous ces peuples faire une masse compacte et presque homogène, qui résistât assez longtemps à la pression exercée sur elle par les tribus du nord, pour que la civilisation antique et la religion chrétienne, déposées dans son sein, n'en pussent être arrachées. Derrière le Rhin et le Danube grondaient déjà des hordes menaçantes, à qui les Cimbres et les Suèves avaient appris le chemin des pays du soleil, du vin et de l'or. D'une main, l'empire les arrêta;
qu3 dans la seconde njoitié du siècle qui précède Tère chrétienne, presque • tout l'ancien continent se trouvait partagé en quatre ou c'nq grands systèmes politiques. Au sud Vikramaditya avait réuni la plus grande partie de la péninsule indienne; à l'est, l'empire chinois sous les Han avait contraint les chefs des tribus de l'Asie intérieure à reconnaître leur suprématie, les princes môme de la Transoxiane leur faisaient souvent hommage. Tout TOecident était occupé par l'empire romain; au centre, entre la Caspienne et l'Océan indien, dominait la monarchie des Parlhes; enfin derrière ceux-ci, dans la Bactrîane et la vallée de Tlndu s, régnaient de puissants princes que nous verrons nouer des relations avpc les Romains.
de Tautre, il couvrit de routes, d'aqueducs et de cités florissantes les provinces loin desquelles, durant deux siècles et demi, il rejeta la guerre; il y fit pénétrer sa langue et son esprit, ses lois et son culte ; et quand la digue céda, le flot envahisseur se heurta à tant d'obstacles qu'il ne put tout emporter. La civilisation ancienne, c'est-à-dire la nôtre, après avoir régné sur cent millions d'hommes, après s'être enracinée par ses croyances au cœur des populations , comme par ses monuments dans le sol qui les portait, a mis cependant dix siècles à sortir de dessous les ruines. Qu'eût-ce été si l'invasion n'avait trouvé devant elle que la barbarie, excepté dans Athènes, Rome et Alexandrie? Ces trois foyers éteints, quelle sombre nuit sur le monde ! Espagne. — Deux grandes races, avons- nous dit, peuplèrent primitivement l'Espagne % celles des Ibères et des Celtes. Ceux-ci, venus les derniers, avaient occupé tout le nord et l'ouest, moins le pays basque; les autres, le sud et Test. Au centre, les deux races s'étaient mêlées, et, comme toujours, ce croisement avait profité aux tribus qui en étaient sorties ; les Celtibères sont les héros de l'ancienne Espagne. Établis sur le haut plateau d'où descendent le Douro, le Tage et la Guadiana, ils commandaient les communications entre les deux versants de la péninsule ; et comme ils défendirent durant trois quarts de siècle leur indépendance contre Rome, l'Espagne garda pendant ces soixante- dix années son indépendance: Numance était une de leurs cités. Au pied de leurs montagnes s'arrêta longtemps la civilisation apportée par les Grecs sur les côtes de la Catalogne et de Valence, par les Phéniciens et les Carthaginois sur celles de Murcie et de l'Andalousie. Les Ibères méridionaux s'étaient laissé saisir par cette influence des colonies étrangères, qui peu à peu adoucît leurs mœurs
1. L'Espagne avait d'abord été divisée en deux provinces, dont la limite, fixée à rÈbre, avait été plus tard portée, suivant Ukert, au sud de Carthagène, vers Urci et Murgis. On voit déjà dans César (B. C, I, 38) apparaître la division en trois provinces qui allait devenir la division régulière du pays. Les Baléares formèrent sous Auguste une. des quatre subdivisions de la Tarraconaise. Cf. Orelli, Inscr,, n' 732.
et désarma leur férocité. Les Turdules et les Turdétans montraient avec orgueil des livres d'histoire, des poëmes et des lois écrites en vers depuis six mille ans, disaientils*. Mais les Romains, dédaigneux de cette littérature qui n'avait pas le mérite d'être née au bord de l'Ilissus ou du Méandre , détournaient les yeux et passaient, en accusant ces goûts pacifiques d'avoir amolli les courages : Turdetani..,. maxime imbeîles. Telle est la puissante action des lieux sur la vie des peuples : la même race, si opiniâtre et si dure dans les rochers de l'Apennin, s'énerve dans les jardins de Valence et les plaines de Grenade. Les Ligures et les Turdétans sont frères.
LaBétique (Andalousie), foyer de cette culture indigène, comptait deux cents villes * et acceptait le joug et les mœurs de Rome aussi facilement qu'elle avait pris autrefois ceux des colons phéniciens, restés longtemps les maîtres du pays*. Grâce à la paix que donnait l'empire, elle allait mettre à profit les richesses d'un pays à qui le ciel n'avait rien refusé, la beauté du climat, la fertilité du sol et des mines qui semblaient inépuisables^.
1. Il est vrai que, suivant Masdeu, Historia criticorde Espana, les Turdétans comptaient Içurs années par saisons, ce qui ramènerait ces 6000 ans à une antiquité moins problématique, environ 1500 av. J. C. Le changement proposé dans le texte de Strabon (liv. lll, p. 140) de Itûv en ènâv ne me parait pas pouvoir être accepté. — 2. Pline, III, 3, dit seulement 155; Ptolémée, 92. — 3. Du temps de Strabon, ces anciens colons formaient encore la classe dominante, liv. III, p. 149. Il ajoute que c'était ce peuple, maître de la plupart des villes de la Turdétanie et des contrées voisines , qui avait fait la sérieuse résistance que Scipion trouva dans ce pays. — 4. Strabon vante beaucoup la lichesse des mines d'argent de la Sierra-Morena vers Ilipa et Sisapon (Âlmaden). Dans ce dernier lieu existe encore la plus riche mine de mercure de l'Europe. Un peu plus loin on tirait de l'or et du cuivre. Athénée, II, 21, appelle les Ibères les plus riches des hommes, TrXouoKotà- Tou;, et Justin dit, liv. XLIV, 1 : In omnia frugum gênera fecunda est ; adeo ut non ipsis tantum incolis^ verum etium Italiae Urhique romanœ, cunctarum rerum ahundanliam suf/iciat, Strabon atteste en effet l'immense commerce qu'elle faisait avec l'Italie, et nous savons que parmi les taxes qu'elle payait à Rome était le vingtième de ses blés. Pline, H, N, , IV, 34 , et III, 4, vante sa race de chevaux, eqiLorum pernices grèges, et on disait que sur les bqrds du Tage le vent fécondait les cavales. Strabon ajoute, t. III, p. 163, que ces chevaux, aussi rapides que ceux des Parthes, étaien dressés à plier les genoux et à gravir les montagnes. Améliorée encore au
L'influence romaine gagnait même les belliqueux Celtibériens, mais lentement, car ils n'avaient point de grandes villes par où les coutumes nouvelles pussent entrer dans le pays ; et les vieilles mœurs se défendaient aisément dans leurs nombreux villages, perdus au milieu des montagnes. Ils étaient habiles à forger des armes', plus encore à s'en servir ; et comme ils ne les pouvaient maintenant porter pour leur propre cause, ils allaient combattre sous les enseignes de Rome'. Derrière eux, les tribus celtiques entraient à regret dans la voie nouvelle. Les Lusitaniens (Portugal), si avides de guerre qu'ils luttaient entre jeux quand ils n'avaient pas d'ennemis à combattre*, avaient du moins été condamnés au repos. Auguste les en fera sortir pour les amener à la civilisation romaine.
Au nord de la Lusitanie, les Gallaïques avaient été adoucis de bonne heure par des relations de commerce avec les Carthaginois, qui venaient chercher chez eux le produit de leur pèche et l'or qu'ils ramassaient presque à fleur de terre. Cependant, à voir le paysan des bords du Minho, labourant d'une main et de l'autre tenant son javelot, on reconnaissait la race belliqueuse dont il était sorti. Les Vascons aussi, placés sur une des grandes routes d'Espagne en Gaule, mêlaient le commerce et la guerre. Des médailles phéniciennes trouvées sur leur territoire attestent que les infatigables navigateurs de Tyr et de Gadès avaient découvert et exploité leurs mines*. Mais siir la côte étroite et dangereuse du golfe de Gascogne, dans les âpres montagnes de la Biscaye, deux peuples avaient jusqu'à présent
vra« siècle de notre ère par le sang arabe, cette race a, au xiv«, donné naissance à la race anglaise. — 1. « Le meilleur Ter et le meilleur acier connus sont, dit Justin, XLIV, 3, ceux qu'on fabrique près du Bilbilis, rivière du pays des Celtibères. »— 2. Les Cellibériens avaient été les premiers soldats' mercenaires employés dans les armées romaines. Ils s'étaient mis dès 217 à la solde des deux Scipion. — 3. Justin, lib. XLIV, 2. — 4. La montagne de Haya , au sud d'Irun, contient des mines de fer et de plomb argentifère, dont les anciens durent retirer un grand profit , puisqu'ils y ont fait des travaux d'une immense étendue. Voir le récit qu'en a fait M. Thalacker, dsms les Variedades de cienciaSj Madrid, 1804, ou les Mém. de M. Palassou, Pau, 1821, et Bruguière, Orographie de VEuropej p. 62.
refusé le joug sous lequel TEspagne entière avait courbé la tête. C'étaient les Cantabres, qui tuaient les vieillards dès que leur main ne pouvait plus tenir une épée*, et qui buvaient avec délices du sang de cheval ; les Astures, qui se peignaient le visage, comme nos Indiens, pour se rendre plus terribles, et qui n'avaient d'autres vêtements que la peau des .bêtes fauves tombées sous leurs coups. S'ils étaient pris, jamais ils ne se résignaient à la servitude. Mis en croix, ils chantaient au milieu de l'agonie, et les femmes égorgeaient leurs enfants pour les sauver de l'esclavage *.
L'Espagne avait été longtemps pour les magistrats romains une mine à exploiter; et bien rarement le sénat faisait justice aux réclamations des habitants. Une fois pourtant, — c'était, il est vrai, au moment où la guerre de Macédoine, mal engagée, imposait aux Romains quelque prudence, — les plaintes furent si vives, qu'on autorisa les habitants des deux provinces à se choisir un patron à Rome et à intenter une accusation contre les coupables. Deux se condamnèrent à un exil volontaire à Tibur et à Préneste.
Ces préteurs, souvent si avides, maintenaient cependant un ordre dont le commerce profitait, et quelques-uns s'étaient honorés par des travaux utiles. Nous avons précédemment parlé des fondations de Scipion {Mlica)^ de Marcellus {Corduba), de Sempr. Gracchus [Gracchuris) , de Brutus {Yalentia)^ et de Pompée*. A l'embouchure du Bétis un Cépion avait bâti sur le ihodèle du phare d'Alexandrie un admirable ouvrage pour indiquer l'entrée du fleuve, que les navires pouvaient remonter dans une étendue de douze cents stades, entre deux rives couvertes de popu-
]. Sil. Ital., III, y. 326. — 2. Un enfant, par ordre de son père, saisit une épée et massacra ses frères et ses parents enchaînés. Une femme tua tous ceux qui étaient pris avec elle. Des Cantabres mis en croix entonnaient des chansons guerrières. Strab.,111, p. 165, et Justin, XLIV, 2. — 3. Pompée avait prodigué le droit de cité aux Espagnols, Cic, pr. Balbo, 8, 14. Le nombre des citoyens romains dans la seule province Ultérieure était si considérable en Tannée 48 av. J. C, que Varron put lever sur eux 120000 boisseaux de blé, 20000 livres d'argent et 190000 sesterces. Csesar, B. C, II, 10.
leuscs cités. César, dont l'Espagne avait épousé la gloire, après avoir combattu deux fois sa fortune, avait, à deux reprises aussi, réuni autour de lui tous les députés de la péninsule, établi une administration régulière et récompensé les villes, comme les particuliers, de leur dévouement à sa cause* : c'est-à-dire multiplié pour les unes les titres de municipes ou de colonies, et donné aux autres le droit de cité, Tanneau d'or de Tordre équestre, le laticlave sénatorial . Nombre de villes avaient pris son nom ; et Gadès, qui prétendait conserver dans son temple les ossements d'Hercule, Gadès, la plus riche des cités provinciales, puisqu'elle ne comptait pas moins de cinq cents chevaliers, avait obtenu pour tous ses habitants les privilèges encore enviés de citoyens romains^ Un Gaditain, Corn. Balbus, était devenu peu de temps après consul. C'était le premier des provinciaux qui fût arrivé à cet honneur ; le premier aussi qui fût monté au Capitole avec la robe triomphale*. D'autres osaient écrire dans la langue de leurs maîtres, et Cordoue avait enfanté déjà toute une famille de poètes dont les vers étaient allés jusqu'à Rome, où Cicéron s'irritait de cette invasion provinciale*.
Par ses populations du sud et de l'est, l'Espagne entrait donc vivement dans la civilisation romaine et Tunité impériale : Octave régularisera ce mouvement et l'étendra au centre et au nord de la péninsule qui résistent encore à cette influence. Après la bataille de Munda, Sextus Pompée, réfugié dans les montagnes, y avait vécu quelque temps de brigandages ; puis, sa troupe grossissant, il avait repris
1. Caes., B. Af,, 27. Après Munda, il établit une colonie romaine à Empories, Tite-Live, XXXIV, 9. Pline, III, 4, nomme cinq colonies de César : Carthagène, Valence, Tarragone, Celsa et Acci. — 2. Trihutis quibusdam puhliciSj privatisque prxmiis..,. privatim ac publics quibusdam civitatibus habitis honoribus. Caes., de B. C, IT, 18. Pour Gadès, cf. Columelle, VIII, 16. Dion dit la même chose, mais en ajoutant que les concessions n'étaient point gratuités, o-j [ir,v xal npoixa aOtà l/apCdaTo, XLIII, 39. Il est vrai qu'il l'appelle ailleurs xp^if-ft^oTcotà; àvrip, et qu'il lui prête ce propos qu'avec deux choses, des soldats et de l'argent, on a tout le reste, XLII, 49. — 3. Pline, V, 5. — 4. Ut etiam Cordubœ natis poetis pingue quiddam fonantibus aXque peregrinum aures suas dederit, Cic.,pf. ArcKf 10.
hautement son nom et battu à^eux lieutenants de César. Son rappel, provoqué par Antoine, avait rendu à FEspagne une paix bientôt troublée par les rois maures Bogud et Bocchus qui, sous les noms des deux triumvirs, vidèrent leurs querelles particulières. Bogud fut chassé ; mais les Cerrétans, ses alliés, tinrent longtemps, et leur soumission valut un triomphe à Domitius. Les deux successeurs de ce général eurent le même honneur, sans qu'on sache de quels services il fut le prix^
Une province d'où revenaient tant de triomphateurs n'était pas un pays tranquille : aussi sera-t-elle une des premières à attirer l'attention d'Octave. Là du moins il n'aura pas à combattre, comme en Gaule, un clergé puissant et des doctrines Vivaces. Singulier contraste avec cette dévotion exaltée dont nous voulons faire le trait fondamental du caractère espagnol : chez la plupart de ces peuples le sentiment religieux était si "peu développé, que Strabon va jusqu'à douter qu'ils eussent des dieux. Il est vrai qu'à "bien regarder dans l'histoire de l'Espagne, on verrait que la religion y a été une forme du patriotisme.
Gaule. — Au delà des Pyrénées, les Ibères s'étendaient jusqu'à la Garonne, dont les tribus aquitaniques bordaient la rive gauche. Autrefois ces peuplades avaient dominé jusqu'à la Loire ; car entre les deux fleuves on a trouvé un grand nombre de noms géographiqyes appartenant à la langue des Basques. Mais ils avaient été refoulés au sud par les Galls, et ils n'avaient même pu défendre le passage de la Garonne contre les Bituriges et les Tectosages. L'habitude de travailler aux mines rendait les Aquitains propres à l'attaque et à la défense des places, comme cette merveilleuse agilité qu'ils ont léguée à leurs descendants, faisait d'eux les meilleurs soldats pour les escalades et les surprises. Leur dévouement envers le chef qu'ils avaient choisi était à toute épreuve : les soldurii vivaient et mouraient avec celui auquel ils s'étaient donnés. Au siège de