Appien, B. C, IV, 83-4; Dion, XLV
Lectoure, Adcantuan, refusant pour lui-même le traité que ses compatriotes acceptaient, se jeta sur le camp romain. De ses six cents braves ^ pas un ne recula devant cette lutte désespérée ^ Malheureusement les Aquitains étaient divisés en plus de vingt peuplades, sur un territoire en grande partie couvert de landes et de montagnes ; aussi n'étaient-ils ni puissants ni riches, malgré leurs mines d'or des Pyrénées et les sables aurifères de l'Adour. César ne daigna pas marcher contre eux; un de ses plus jeunes lieutenants, Grassus, avec douze cohortes , leur imposa son alliance. Traversée par la seconde route de Gaule en Espagne, cernée par Narbonne et Toulouse, deux grands foyers de civilisation romaine, et par Bordeaux qui bientôt le deviendra, l'Aquitaine changera vite en cités brillantes ses villages qui ne sont encore que des amas de cabanes bâties en bois et couvertes de chaume ^
L'Aquitaine touchait, par l'est, à la Narbonaise, où Rome et Marseille avaient travaillé de concert à effacer dans la population indigène les traces de sa double origine ibérienne et celtique, l'une par sei? grandes colonies d'Aix et de Narbonne, l'autre par les comptoirs dont elle couvrait la côte, et par ses écoles qui faisaient oublier aux jeunes Romains le voyage d'Athènes*. A Marseille, dit Tacite, « l'élégance des Grecs se mariait heureusement à la sévérité des mœurs provinciales*. ^^ Pour Narbonne, que Strabon appelle le port de toute la Gaule, elle a déjà donné naissance à un poëte épique, Varro Atacinus , et le Voconce Trogue Pompée écrit ou prépare sa grande histoire universelle.
Regardée comme l'avant-poste de Tltalie et la gardienne des communications avec l'Espagne, la Narbonaise, « la Gaule qui porte la toge, » comme on l'appelle, passait, même avant César, pour une des plus importantes possessions de la république. Depuis la conquête de la Gaule Chevelue, la sécurité dont on jouissait aux bords du Rhône,
1. César, B, C, III, 22. — 2. Vitruve, I, ii. — 3. Strab., IV, p. 180. — 4. A&ric.f 4.
14 L'£MPIR£ SOUS ÂUGUdTË.
et le voisinage de la nouvelle province à exploiter, avaient attiré la foule des spéculateurs. Elle sera bientôt comme le jardin de l'Italie,, et, malheureusement pour elle, tous les riches Romains voudront y avoir un domaine.
Après la rupture de César et du sénat, une partie de la Narbonaise s'était montrée toute pompéienne. Afin de changer ou de contenir ces dispositions hostiles, César avait fondé Forum Juliif qui devait faire à Marseille, sur la côte de Test, la même concurrence que lui faisait Narbonne sur celle de Touest. Puis il avait établi trois colonies de ses vétérans à Béziers, Narbonne et Arles; Arles, grande ville, jalouse des Massaliotes, et qui, pour aider à leur ruine, avait en trente jours équipé douze galères. Les Arécomiques et surtout les AUobroges, sous prétexte de fidélité au sénat, avaient saisi cette occasion de la guerre civile pour tirer encore une fois Tépée contre une domination odieuse, mais le dictateur les avait punis sévèrement, et Nîmes garda' longtemps sur une de ses places une inscription qui rappelait leur châtiment.
On a trop exagéré la docilité des Gaulois à recevoir le joug, en opposant à leur facile résignation la constance espagnole. Huit années, dit-on, avaient suffi pour mettre la Gaule aux pieds de César. Est-ce donc qu'il y avait plus de courage au sud qu'au nord des Pyrénées? Non sans doute, et je ne fais ici que répéter ce que Strabon disait, il y a dix-huit cents ans : les Ibères avaient éternisé la guerre en la morcelant; ils n'avaient pas livré une seule bataille, mais mille combats. La Gaule, qui s'était levée tout entière, avait été aussi tout entière abattue. Leiâ deux nations présentaient déjà ces deux caractères, l'un d'isolement, l'autre de facile association, qu'elles tenaient du sol natal, et qu'elles ont toujours gardés. Jetons encore dans la balance l'épée du conquérant. L'Espagne eut Viriathe de plus et César de moins. Ce peuple d'ailleurs protesta plus d'une fois contre la servitude. A chaque guerre civile qui éclatait en Italie, répondait dans la Narbonaise une levée de boucliers. Qu'ils eussent pris les armes au nom de Sylla
OU de Lépide, de Sertorius ou de Catilina, de César ou de Pompée, les Gaulois, comme les Espagnols auxiliaires du second Annibal, se battaient surtout pour eux-mêmes.
César s'était aussi servi contre eux d'une arme que n'employaient guère les proconsuls. Après la victoire il se montra clément et doux'; aussi la Gaule Chevelue lui donna ses plus braves enfants, ses archers ruthènes, ses fantassins légers de l'Aquitaine et de l'Arvernie, son infanterie pesante de la Belgique et ses hardis cavaliers, dont trente suffisaient pour mettre en fuite deux mille Numides, dont quatre cents paraissaient à Cléopatre et à Hérode valoir une armée ^ Et pendant qu'ils combattaient pour le dictateur en Grèce, en Afrique, en Espagne, leurs pères, leurs frères labouraient, trafiquaient, avec cette ardeur pour les travaux de la paix qui éclate toujours au sortir des longues guerres. Cette Gaule, disait Marc- Antoine, qui nous envoyait les Ambrons et les Cimbres, elle est soumise maintenant et aussi bien cultivée, dans toutes ses parties, que l'Italie même. Ses fleuves se couvrent de navires, non-seulement le Rhône ou la Saône, mais la Meuse, mais la Loire, mais le Rhin luimême et rOcéan. » Antoine en dit trop sans doute*; il est
1. Foy. t. II, p. 414. — 2. Caesar, B. A-, 6, et Josèphe, B. J., 1, 20, 3. — 3. Ou plutôt Dion qui a fait ce discours, XLIV, 42. Cf. Strabon, IV, p. 180. « Partout, dit-il^ on cultive, on défriche; pas de terres en friche et une population féconde. » Mais Strabon parle de ce qu'il avait vu cinquante ans plus tard. C'est dans ce même chapitre, p. 190, qu'il se montre si frappé de l'heureuse disposition du territoire gaulois qu'il y voit une preuve évidente de la Providence. Cette activité de la race gauloise se jetant avidement dans la civilisation, comme elle se jetait jadis dans les combats, fut si grande, que ses villes seront les premières dans l'empire à établir des cours publics par des professeurs salariés. Strab., IV, p. 181. M, Walckenaer, s'appuyant d'un texte d'Âmmien Marcellin, suppose que César divisa la Gaule en quatre gouvernements : V Narbonaise 'et Celtique ; 2* Aquitaine; S** Belgique occidentale ; 4" Belgique riveraine du Rhin. Mais il reconnaît que cette division ne dura que trois ans. Géog, anc, des Gauleg^ l\, p. 2. Une chose certaine, c'est qu'en l'année 44 Lépide gouvernait la Narbonaise, Hirtius la Belgique, et Munatius Plancus le reste de la Gaule. Voy. Drumann^ III, p. 685. C'est ce Munatius Plancus qui venait de fonder, dans une admirable position, la colonie de Lugduoum, sur le territoire des Segusiavi et non Segusiani; Mém. de la Soc. des Àntiq, de Fr.j t. XVIII, p. 345.
certain cependant que la transformation qui allait faire de la Gaule la plus riche province du nouvel empire, commençait déjà.
Cette activité féconde et la prospérité qui en était la suite, résultaient de l'oubli où Rome laissait sa conquête. De trop graves intérêts s'agitaient ailleurs, pour qu'on demandât autre chose à la Gaule que de fournir son contingent et son tribut. Mise d'abord dans le lot d'Antoine, elle s'aperçut à peine de la trahison de Calénus qui la livrait à l'autre triumvir. Mais quand le traité de Misène eut donné quelque répit à Octave, le nouveau^ maître des Gaules voulut leur faire sentir de plus près l'action de Rome, car déjà il renonçait aux violences triumvirales, pour commencer c& qui fut la grande affaire de sa vie, la réorganisation de l'empire. Aussitôt la guerre éclata partout; l'Aquitaine tout entière se souleva, et des Germains, secrètement appelés par les Belges, franchirent le Rhin. Heureusement Agrippa était là. Il battit les révoltés, et faisant une ressource de ce qui semblait un péril, il établit deux tribus germaniques, les Ubiens et les Tpngres, ennemis acharnés des Suèves et des dattes, sur la rive gauche du Rhin, à la hauteur de Cologne, pour garder les passages du fleuve, repeupler le pays laissé désert par la ruine des Éburons, séparer les Belges des Germains et former entre les deux peuples, qui trop souvent s'appelaient, une colonie sur laquelle Rome pût compter (37 avant J. C). Mais déjà la guerre avait recommencé en Italie, et Octave rappelait son habile général afin qu'il l'aidât à vaincre Sextus, puis Antoine. En attendant, les Gaulois, comme les autres provinciaux de l'Occident, conservèrent, à la faveur des troubles de Rome, une demi -liberté, et avec elle les croyances druidiques, la langue et les mœurs nationales, que rien encore n'avait sérieusement ébranlées.
Pour peindre ces mœurs, il faudrait copier le tableau que César en a tracé, et qui était vrai après comme avant Actium, car Strabon et Diodore de Sicile, sous Auguste et Tibère, nous les montrent toutes vivantes encore. Dans ces
deux écrivains, les Gaulois, surtout' ceux du Nord, sont toujours ces hommes amoureux du danger, qui, par ostentation de courage, marchent sans arme défensive au-devant de Tennemi et provoquent en combat singulier les pks braves de leurs adversaires; si habiles à manier leurs armes, qu'ils chassent aux oiseaux avec des traits lancés à la main; si pleins de respect pour leurs prêtres, que les druides sont restés en possession de juger tous les procès publics et particuliers ; mais aussi tant éloignés encore de toute culture raffinée, qu'on les voit dans leurs festins couchés sur des peaux de loups, à côté de foyers flamboyants où cuisent d'énormes quartiers de viande , honorant, comme les héros d'Homère, le plus brave de la plus grosse part, comme eux aussi, faisant asseoir l'étranger à leur table rustique, et ne lui demandant qu'après le repas qui il est et ce qui l'amène. « Les Romains , dit Strabon, eurent beaucoup de peine à les faire renoncer à l'usage de porter au cou de leurs chevaux les têtes de leurs ennemis vaincus, et d'immoler des victimes humaines. »
Néanmoins, cette société grossière encore boira avidement à la coupe que Rome va lui tendre, car dans ses coutumes nationales il y a plus d'un rapport intime avec les lois civiles des Romains ; et la croyance druidique à l'immortalité de l'âme prépare ces hommes intelligents et curieux à écouter ce que les apôtres d'une foi plus pure viendront leur dire de cet autre monde dont leurs prêtres les ont si longtemps entretenus.
Montagnards des Alpes. — A l'ouest, les possessions romaines étaient donc nettement déterminées; l'Atlantique leur servait de frontière. Au nord, la ligne serait moins aisément tracée. On sait que les Alpes n'enveloppent pas seulement l'Italie, mais la Grèce et la Thrace. : les montagnes de rillyrie et THémus sont en effet leur prolongement oriental. Depuis un siècle, plusieurs armées romaines avaient franchi cette haute barrière pour pénétrer dans le Norique, la Pannonie et le nord de la Thrace,
mais saDS succès, car il était évident qu'il n'y aurait de conquête durable dans la vallée du Danube, qu'autant que les montagnards ne pourraient plus fermer inopinément les passages. Or cette grande chaîne qui couvrait le monde civilisé et d'où Ton eût menacé le monde barbare^ le sénat ne l'avait pas encore fait occuper par ses légions.
Si dans les Alpes occidentales les routes étaient à peu près libres % dans les Alpes Pennines elles ne s'ouvraient qu'au prix de péages onéreux et de sérieux périls ^ Après la rude leçon qu'il avait donnée aux Helvètes, César avait renvoyé les débris de ce peuple dans ses cantons, pour que les approches des grandes Alpes fussent gardées, contre les Germains , par des tribus désormais fidèles. Afin de compléter l'investissement de ces montagnes, il avait voulu soumettre encore la partie supérieure de la vallée du Rhône, ce qui eût porté les limites de sa province sur la crête même des Alpes et jusqu'aux cols par lesquels on descendait dans la Cisalpine. Mais son lieutenant Galba avait dû reculer devant le soulèvement de toutes les tribus valaisanes. Même sui^ le versant italien, dans le bassin de la Doire, les Salasses ne laissaient pas approcher de leurs mines d'or; ils avaient tout récemment fait payer aux soldats de Décimus Brutus une drachme par tète pour le passage de leurs montagnes '.
Les peuplades des Alpes Rhétiennes étaient encore plus
1. Le passage du mont Genis n'était pas encore établi à travers i^ tov KoxtCou y^ (Strab., IV, p. 204). Ce roi qui résidait à Segusio (Suse) et commandait à quatorze peaplades dont les noms furent gravés sur l'arc de triomphe qu'on voit encore à Suse et qiie Cottius avait élevé à Auguste, était indépendant de même que les Ligures Chevelus des Alpes maritimes, qui ne furent domptés qu'en Tan 14 avant J. G. Dion, LIV, 24. — 2. Magno cum periculOf magnisque cum portoriis. Cœsai , B. C, III, 1 , et Appien, III., 17. —3. Non-seulement les montagnards des Alpes n'étaient pas soumis, mais ceux de l'Appennin, manquant d'un gouvernement central, inspiraient encore des craintes; et chaque année le sénat envoyait aux Ligures montagnards, pour les gouverner, un officier de l'ordre équestre, c ainsi qu'il fait, dit Strabon, IV, 203, à l'égard d'autres peuples absolument barbares. » Cf. Tac, H,, 11, 12, et Gruter, /n«c. 426 ou Orelli n- 3331, 2223 et 6040.
hardies. Leurs bandes, celles des Rhètes surtout et des Vindéliciens, arrivant à rimproviste par les hautes vallées de l'Âdige et de TAdda, désolaient le bas pays; elles attaquaient même les villes, tuaient les hommes et jusqu'aux femmes que leurs devins supposaient grosses d'enfants mâles ^ Ces incursions sauvages, qui font penser aux dévastations des Indiens du nouveau monde, étaient une honte pour l'Italie. Mais l'antiquité ne semble pas avoir estimé très-haut cette sécurité que nous prisons si fort. Les gouvernements s'inquiétaient peu de tout ce qui n'était pas guerre sérieuse, et la police de l'empire était leur moindre souci. Contre de pareils dangers, les villes, comme les individus, devaient savoir se défendre; Rome laissait aux unes et aux autres tout juste assez d'indépendance et de liberté d'action, pour qu'elle se crût dispensée de veiller, de penser, d'agir, en place et au nom de tous. Même sous Auguste, les Corses et les Sardes pillaient incessamment les côtes de la Toscane et de la Ligurie. Plus tard encore, Strabon disait d'Ortonium, ville des Prentans : « C'est un rocher habité par des brigands, qui vivent comme des bétes fauves et ne construisent leurs maisons qu'avec les débris des naufrages *. »
lUyrie et Thrace. — Plus à l'est la chaîne des Alpes s'abaissant, les routes devenaient moins difficiles. Elles conduisaient directement dans la vallée du Danube et derrière les montagnes qui dominent la péninsule hellénique et la Thrace. La république avait un grand intérêt à veiller sur ces régions par où étaient arrivés les Cimbres, et où s'agitait une masse confuse de peuplades belliqueuses dont le voisinage entretenait l'esprit de résistance des lUyriens et des Salmates. Mais le sénat avait oublié depuis longtemps la politique prévoyante qui lui faisait autrefois tourner les yeux de ce côté. Il laissait les Noriques et les Taurisques s'associer aux brigandages des Rhètes, et les Cames rava-
1. Strabon, 1. IV, p. 206. — 2. V, 242. — « L'île de Lada, en face de Miiet, sert de retraite aux pirates. » XIV, p. 635. La Dalmatie fut aussi longtemps renommée pour ses brigands et le Taurus toujours.
ger la vallée du Tagliamento. Deux colonies romaines, Aquilée et Trieste, avaient cependant été établies dans ces parages. Mais l'une avait son territoire continuellement dévasté, et l'autre venait d'être pillée par les lapodes, peuple brave et féroce cantonné dans les Alpes Juliennes, d'où il tenait tous ses voisins sous la terreur de ses armes ^ Un peu plus loin les Pannoniens avaient reçu de telle sorte un général qui s'était aventuré au milieu d'eux, que l'Italie tout entière avait été effrayée du désastre. Depuis ce jour il ne s'était pas trouvé un consul qui osât passer leur frontière.
En lUyrie la situation était plus mauvaise. Même au sud de la chaîne principale il y avait des tribus qui repoussaient encore la domination romaine. Les Illyriens avaient été le premier peuple attaqué par la république hors de l'Italie ; ils pouvaient donc disputer aux Espagnols le mérite d'une résistance séculaire. Malgré le voisinage de la Grèce et de l'Italie, la civilisation avait eu peu de prise sur ces barbares, qui se tatouaient encore comme les Pietés et les Thraces', qui ignoraient l'usage de la monnaie, et, tous les huit ans, faisaient tin nouveau partage des terres*. Pour délivrer l'Adriatique de leurs pirateries, on avait éloigné des côtes les plus turbulents d'entre eux. Ce remède avait réussi, mais aux dépens des émigrants, qui, rejetés sur un sol ingrat, y avaient été décimés par la misère. Ceux qui avaient survécu avaient du moins retrouvé l'indépendance dans ce pays hérissé de montagnes, qui de nos jours abrite contre les Turcs la liberté des Monténégrins.
Durant le commandement dfe César, qui joignait au gouvernement des Gaules celui de l'Illyrie, des querelles obscures armèrent ces peuples les uns contre les autres. Les Liburnes, ayant perdu une de leurs villes, adressèrent leurs
l.Appien, lll., 17, 18. Ils avaient deux fois en vingt ans repoussé les troupes romaines. Dion, XLIX, 34. Us s'armaient, dit Strabon, VII, p. 315, comme les Gaulois et se tatouaient comme les Illyriens et les Thraces. — 2. App.. Illyr., 14. — 3. Ce partage et Tabsence de la monnaie éuient particuliers aux Dalmates. Strab., VII, 315.
plaintes au proconsul ; mais un détachement qu'il envoya pour la reprendre fut taillé en pièces. C'était en agir lestement avec le conquérant des Gaules ; ils firent mieux encore quand la guerre civile éclata. La flotte pompéienne fermant la mer, Gabinius, un des lieutenants du dictateur, voulut faire le tour de l'Adriatique avec quinze cohortes soutenues de trois mille chevaux. Les lUyriens l'attaquèrent ; et de toute cette armée le chef presque seul échappa. Cependant Pharsale, Thapsus, Munda les intimidèrent; leurs députés parurent à Rome devant César, vantèrent beaucoup leur race, leurs exploits, et demandèrent l'amitié du peuple romain. Le dictateur exigea un tribut et des otages ; ils les promirent, mais, César mort, refusèrent tout, et Vatinius les menaçant avec trois légions et une nombreuse cavalerie, ils lui tuèrent cinq cohortes et le' rejetèrent en désordre sur Épidamne.
Tel était donc, vers le temps où finissait la république, Tétat de la frontière du nord. Toute la chafne des Alpes, du val d'Aoste à la Macédoine, était occupée par des tribus ' barbares et pillardes, peu dangereuses assurément, mais gênantes et qui arrêtaient la civilisation romaine au pied de leurs montagnes. Bien qu'elles louchassent aux plus anciennes possessions de Rome, au sol sacré de l'Italie, il n'avait pas été dirigé contre elles d'expédition régulière et générale; car, après Sylla, les Romains n'avaient plus guère tiré l'épée au nom de l'intérêt public. Pompée était allé jusqu'au Caucase, César jusqu'en Bretagne, mais tous deux dans l'unique pensée de revenir de ces lointaines et retentissantes expéditions, avec plus de renom et plus de force. Quant aux guerres obscures et seulement utiles, où Ton ne trouvait ni gloire ni butin, qui en voulait?
Octave seul y pensa; quelque temps avant Actium il avait entrepris de réduire tous ces montagnards et de donner enfin la barrière des Alpes à l'empire. Il lui en avait coûté près de deux années de fatigues et de dangers personnels ; deux fois il y avait couru risque de la vie, et il y
avait reçu d'honorables blessures * ; car il avait voulu fouiller l'un après l'autre tous ces repaires d'héroïques bandits, abattre leurs forts, prendre leurs otages, les condamner enfin au repos et à la crainte. Les Dalmates avaient livré les drapeaux de Gabinius et les Liburnes lés vaisseaux qui leur servaient à la course. Si les Salasses l'avaient obligé de traiter avec eux, les lapodes du moins a^^aient été domptés, les Carnes et les Taurisques punis, la Pannonie même envahie, malgré ses cent mille guerriers, et la forte ville de Ségeste, sur la Save, enlevée d'assaut et occupée par vingt-cinq cohortes, pour devenir la place d'armes des Romains contre les Daces. Au milieu des graves intérêts qui fixaient tous les yeux sur Rome et sur Alexandrie, ces expéditions avaient passé inaperçues. Dans ces guerres cependant Octave commençait ce qu'Auguste devait achever : il prenait possession de la chaîne des Alpes, et, afin de les mieux garder, il avançait jusqu'au Danube.
Macédoine et Grèce. —Si la péninsule orien'ale a ses Alpes dans le mont Hémus (les Balkans), elle a son Apennin dans le Pinde, épaisse muraille qui descend droit au sud, ne laissant passer sur sa crête qu'un petit nombre de sentiers, et en un seul point une route facilement praticable '. La
1. Il reçut trois blessures devant Metulum chez les lapodes, et il fut grièvement atteint d'un coup de pierre près de Sétovie chez les Dalmates. Âppien, B, IW., 28. Cf. Dion, XLIX, 35-38. Sur son courage, qui a été révoqué en doute, voyez encore Suét., Oct. , 43 : à des jeux de Tamphithéàtre, quum consternatum ruinas meta populum retinere nulto modo posset^ transiit e loco suOy atque in ea parte consedit quœ suspecta maxime erat. — 2. Celte région était naguère encore une des moins connues de l'Europe. Les voyages de Pouqueville en Grèce, de Boue dans la Turquie d'Europe, du colonel Leake inthe northem Greece^ de Grisebach, durch Rumelien und nach Brussa^ et les nombreuses explorations des élèves de l'école d'Athènes ont permis de rectifier toutes nos cartes qui étaient défectueuses , comme les travaux de P. Jos. Schafarik et de M. Cyprien Robert nous ont fait connaître des populations qui étaient enveloppées pour nous d'une complète obscurité. Des renseignements fournis par les voyageurs il résulte que le Ljubatrin, qui domine la plaine de Kossovo sur la limite méridionale de la Bosnie et delà Servie, est l'extrémité N. £. d'une chaîne qui court au sud jusqu'à l'Étol'e ; cette chaîne, que les anciens appelaient
Dalmatie et l'Épire étaient à droite sur la pente qui va à l'Adriatique, la Macédoine et la Thessalie à gauche sur le versant de la mer Egée. A son extrémité méridionale cette chatne se brise en mille rameaux qui projettent dans trois mers leurs innombrables promontoires et forment le chaos de montagnes et de vallées qu'on appelle la Grèce. Ces pays composaient ordinairement deux provinces : l'Achaïe et la Macédoine. Dans les derniers temps de la république, quand s'établit, comme en annonce de l'empire, l'usage des grands commandements, ils étaient souvent réunis. Pison, de triste mémoire, les eut ainsi. Alors c'était la Macédoine qui donnait son nom à ce vaste gouvernement, duquel relevaient tous les pays sujets ou alliés de la république, entre l'Adriatique et l'Euxin*.
Scardus et Pindus, n'est interrompue qu'une fois à la Klissoura de Deyol, sous la latitude de Lychnidus ou Ochrida. Le Devol, né sur le versant oriental, traverse cette brèche et vient se jeter dans l'Apsos. Partout ailleurs la chatne a 7000 pieds de haut et n'offre que des sentiers. Aussi toutes les armées passaient par la Klissoura de Devol, c'est-à-dire par Lychnidus. Ainsi Brasidas (Thucyd., IV, 124), Philippe (Diod., XVI, 8), Alexandre (Arrien, I, 5) et les Romains (T.-Live, XXXII, 9). Ce fut par là aussi que les Romains conduisirent la grande voie EgiMtia, De la province de Macédoine relevait Tancleone lUy rie grecque, c'est-à-dire toute la côte entre les villes de Lissus et d'Aulona (Cic, de Prov, Cofis,, 3, ô; in Ptxon., 34, 85; Dion, XLI, 49), ainsi que les côtes méridionales de la Thrace avec la Chersonèse, c'est4-dire la route d'Asie. Cic, de Prov, Cons.y 2, 4; in Pison., 35, 86.— 1. Cic, inPison., 35. K F. Hermann {Die Eroberung von Korinth und ihre Folgen fur Griechenland, Bàle, 1847) a môme soutenu que l'Achaïe n'avait été décidément réduite en province qu'au temps d'Auguste. Hais Messène, Mégare, Hermione, Égine, d'autres encore se servaient dans leurs inscriptions de l'ère de 146. Cf. Bœckh,/rwc.,n" 1053, 1062, 1203, 1297, 1395, 2140, et le n* 1543 que Bœckh place à la date de 143, parle de K6î«- Toç 4>à6ioc MàÇtpioc àvOuicato; *Pa>{i.attt>v, exerçant à Dymes un acte d'autorité. Mais d'autre part Plutarque dit qu'au temps de LucuUus les Romains n'envoyaient pas encore de gouverneur en Grèce (Cimon, 2). La vérité est, sans doute, que FAchaïe fut le plus ordinairement gouvernée par le proconsul de Macédoine, comme les deux provinces d'Espagne avaient été réunies en une seule dyrant la guerre de Persée (T.-Live, XUV, 17;XLV, 16), comme Cypre était réunie au gouvernement de Gilicie» la Crète à Cyrène. Cicéron {in Pison.^ 16) dit à Plson : « Tu as fait donner à ton gouvernement de Macédoine l'extension que ta cupidité souhaitait; lege autem ea quam nemo legem..., putavit, omnis erat tibiÀchaia, Thessaliaj Athenas, cuncta Graeda addicta. » S'il fallut ime loi exceptionnelle pour opérer cette réunion , c'est que sans cette loi les deux provinces fussent restées séparées.
24 l'empibe sous auguste.
Enfermée dans son quadrilataire de montagnes, la Macédoine était la forteresse d'où Rome surveillait et contenait non plus la Grèce où il ne se trouvait malheureusement personne à contenir, mais les barbares et remuantes peuplades de la vallée du Danube, toujours prêtes à reprendre la route du brenn gaulois vers Delphes S comme s'il y avait encore quelque butin à y faire. Nombre de généraux étaient revenus de cette province avec le triomphe pour d'obscures, mais utiles victoires sur ces incommodes voisins*. Dès que la main de Rome cessait de peser sur eux, on les voyait accourir, pillant et tuant. A la veille même de l'empire, les Thraces s'étaient jetés sur la Macédoine, avaient coupé la grande route militaire qui traversait la province et répandu un tel effroi jusque dans Thessalonique, que les habitants s'étaient mis à relever leurs murailles, comme si l'épée de Rome ne les protégeait plus*. Cicéron parle même de plusieurs villes d'Ëtolie, prises et saccagées par d'autres barbares.
La police sévère qu'Octave avait commencé à faire dans l'IUyrie profitait cependant à la Macédoine , car la soumission des peuples qui bordaient un côté de sa frontière réagissait naturellement sur ceux qui enveloppaient les autres. Au nord, les Dardaniens, autrefois trèsredoutés dans la vallée de VAxios (Yardar), étaient réduits à un tel état de misère, qu'ils n'avaient pour demeures que des huttes creusées sous des tas de fumier. A Test, les Thraces n'étaient à craindre qu'autant qu'on les craignait. La Macédoine pourra donc, dès qu'une main ferme maintiendra Tordre partout, développer les richesses qu'elle recèle. Après la mort de César elle avait vivement embrassé le parti de ses meurtriers, et sa belliqueuse population avait donné à Brutus deux légions qu'il exerça à la ro-
1. Scribonius Curion, proconsul de Macédoine, pénéfra, en 75, jusqu'au Danube, à travers la Mœsie (S. Rufus , Brmar., 7 ; Eutrop., VI, 2). Mais cette province ne parait avoir été domptée qu'en Pan 29, par Licinius Crassus, Dion, LUI, 7, etDrumann, IV, p. 115. — 2. «De la Macédoine on n'a jamais vu revenir de proconsul sans qu'il ait triomphé. » Cic, in Pis,, 17. — 3. Cic, in Pison,, 17, et le discours sur les provinces consulaires.
maine*. Avant la bataille de Philîppes, livrée sur sa frontière, elle eut à nourrir les armées d'Octave et d'Antoine qui répuisèrent. Elle ne semble pourtant pas avoir été durement traitée par les vainqueurs. Thessalonique était déjà sa principale ville; Amphipolis, de l'autre côté du Strymon, était la seconde. Toutes deux pojrtaient le titre de villes libres, privilège accordé aussi à Dyrrachium et à plusieurs peuplades de l'intérieur*. Mais à la place de Pella, son antique capitale, on ne trouvera bientôt plus qu'une bourgade*.
L'Ëpire, au sud-ouest de la MacédoinOi ne s'était pas encore relevée du coup dont Paul-Émile l'avait frappée, c Autrefois, dit Strabon, elle était occupée par un grand nombre de peuples vaillants; à présent la plupart de ses cantons sont déserts et ses villes détruites. Il ne lui reste que des villages ou des masures ; et cette désolation, commencée il y a longtemps, continue encore *. » Varron trouve pourtant quelque chose à y louer : « Les esclaves d'Épire, dit-il, sont les meilleurs et les plus chers ^ » Quel renom pour les descendants des soldats de Pyrrhus! Ce pays, chaos de montagnes qui courent jusque sur les bords de la mer, n'a point de ces riches plaines autour d'un port que recherchaient les colons grecs. Aussi n'élaient-ils venus qu'en petit nombre sur cette côte. Ayant peu de blé, les Épirotes vivaient épars dans beaucoup de villages du produit de leurs troupeaux. Aujourd'hui encore Janina fait venir sa farine de Thessalie, d'où on la transporte à dos d'ânes et mulets, tandis que les fruits et les végétaux sont tirés d'Arta, l'ancienne Ambracie ". Il n'y avait un peu
1. Âpp. , B. C.f III, 79. — 2. Les Amantini, les Orestœ et les Scotussaei. PI., IV, 10; Cic, fam,, XIII, l, 7; Caes., B. C, III, 34; Strab., VII, p. 326. — Thasos aussi était libre, PI., IV, 12, de même que, sur la côte de Thrace, Abdère, iEaos et Samothrace , PL, IV, 11. Dans un des nouveaux fragments de Diodore de Sicile, trouvés à la bibliothèque de TEscurial, il est question d'une tentative pour soulever la Macédoine contre les Romains (Bût. Graecy fragm.f édit. Didot, t. II , PrœfaLj XXIII, 31) ; mais je n'en puis indiquer l'époque. — 3. Lucien, 'AXéÇavÔpo;, 6. — 4. Liv. VII, p. 322. — 5, Epiroticœ familiœ sunt illustriores et cariores. De B. fl., 17. — 6. Leike, Travels in Northern Greece^ IV, 207.
de vie et de moayement que le long de la grande voie Égnatia qui traversait cette province, la Macédoine et une partie de la Thrace jusqu'à l'Hèbre, sur un développement de 535 milles. Cette route était le grand passage de Grèce en Orient. Aussi Dyrrachium, son point de départ, étaitelle une cité importante; elle avait servi de place d'armes à Pompée, ce qui l'avait compromise aux yeux des amis de César. Apollonie, autre ville grecque, située plus au sud, en avait profité, et ses écoles avaient eu l'honneur de recevoir le jeune Octave.
Cette dépopulation de l'Ëpire s'étendait sur la Grèce même. Les tribus du mont (Xta étaient presque anéanties ; les Athamanes, leurs voisins, avaient disparu. Le pays des Acamanes et TÉtoIie étaient changés en déserts. Au lieu de champs cultivés, on n'y trouvait, comme en Arcadie, que des pâturages où le bétail et les chevaux erraient en liberté. Malgré la fertilité de ses campagnes et la liberté qu'elle devait à César % la Thessalie, qui avait servi tant de fois de champ de bataille , s'appauvrissait et voyait ses villes déchoir*. Dans THellade, Thèbes n'était plus qu'un gros bourg; Tanagre et Thespies exceptées, il ne restait des autres villes de Béotie que des ruines et leur nom'. Mégare subsistait, mais pauvrement. Le Pirée, dont le port abritait jadis trois cents navires de guerre^ était un chétif village. Munychie avait été démantelée, les Longs-Murs abattus, et Athènes ne s'était point encore relevée du désastre que Sylla lui avait infligé cinquante ans auparavant, quand le sang de sa population égorgée coulait en ruisseaux par la ville et débordait hors des portes, jusque dans le Céramique.
Dans la lutte entre César et Pompée, entre les triumvirs
1. App., B, C, II, 88.-2. Sirab., IX, p. 436. — 3. W., ibtd., p, 403 et 410. Tâv $' âXXwv èpeiTcia xal h\6[Mxa XéXciictai. Pausanias vante (X, 32) l'huile de Tithorée Phocide. Elle était réservée pour la table des empereurs. — 4. Thucyd., II, 13. Sulpicius écrit à Cicéron : Ex Asia r€diens,...post me erat Mgina, avUe Megara, dextra Pirasus; sinistra Corinthus : quœ i)jh pida quodam tempore florentisHma fueruntf nwnc prostrata et dirttta atUe oculos jacent. Ep, Fam.^ IV, 5.
et le parti républicain, Athènes et Sparte avaient suivi des partis différents. La première alla du côté où elle croyait voir encore la liberté et dressa des statues à Brutus, auprès de celles d*Harmodios et d'Àristogiton^ ; les Lacédémoniens combattirent à Philippes dans les rangs d'Octave'* Athènes, qui se trouva encore du côté des vaincus, comme elle l'était toujours depuis Chéronée, en fut quitte, cette fois, pour de légers sacrifices. Ainsi qu'Alexandre, • les Romains de tous les partis respectaient dans Athènes la cité des Muses ^ ; ils la laissaient même se vanter d'avoir secouru Rome dans ses périls, et ériger un tombeau aux soldats morts dans ces expéditions mensongères *; comme ils laissaient les Achéens graver au-dessous de la statue de Polybe que si le vainqueur de Garthage et de Numance avait été le bras qui frappait, le fils de Lycortas avait été la tête qui di^igeait^ Mais parfois un proconsul mécontent rappelait avec une outrageante franchise au peuple de Minerve qu'il n'y avait plus d'Athéniens dans Athènes, seulement un ramas d'aventuriers de toutes les nations*. D'autres disaient encore, et ceci était plus grave, que ce n'était plus au Pnyx qu'il fallait venir entendre la belle, langue de Démosthène et d'Eschyle ^ Le pur idiome s'altérait dans toutes ces bouches étrangères. Aussi les écoles de Rhodes, de Marseille et d'Éphèse faisaient-elles déjà aux rhéteurs athéniens une désastreuse concurrence. Elle s'en consolait avec les éloges de Cicéron* et les flatteries de ce Pomponius,
1. Dion, XLVIl, 20. — 2. Plut., Brut, 47. Si toutefois la leçon du texte est bonne. — 3. Antoine (App., B. C,f V, 66) et Germanicus (Tac, Ann.» II, 53) ne gardèrent qu*un seul licteur en entrant dans Athènes, ville libre et fédérée. Avant Pharsale, César et Pompée avaient fait proclamer par un héraut aÙToùc |iV) àSixeiv tov orparàv, â>c UpEîcTâv 0eff(AOf6pb>v. App., B. C, II, 70. Antoine leur donna Égine, Icon, Céa, Seiathos et Péparèthe. App., B. C, V, 7. Ils possédaient encore Salamine, Haliarte en Béotie (Strab., IX, p. 411), Érétrie dans TEubée, Délos (Strab., X, p, 486) où s'étaient établis les marchands forcés de quitter Corinthe et où il se tenait une foire qui attirait beaucoup de Romains. — 4. 'Eativ ouv xaî toûtoiç 6 tdçoç. Paus., I, 29, 14. -6. Paus. , VIII, 30. — 6. Non Athenienses, tôt cladihus extinctoSf sed coïluviem nationum. Tac, Ann., Il, 55. — 7. Philostrate, Vie des Sophf , 1. II, 'HpwaYi;, p. 552 C. éd. de Paris , 1608. — 8. Si litteras grœcas Athenis didicisses, Cic. in Ccecih , 12.
28 L'£MPIRB SOUS AUGUSTE.
ami de tous les grands personnages de Rome, qui ne voulait d'autre nom que celui d'Athénien.
C'est qu'au milieu même de cette décadence Athènes restait le refuge du vieil esprit païen, le foyer principal de l'hellénisme et de la philosophie*. En vain saint Paul viendra dire à ces élèves dégénérés de Socrate et de Platon quel est le dieu inconnu auquel leurs pères élevaient des autels^, sa voix restera sans écho au pied du Parthénon; mais elle sera mieux entendue dans la rivale d'Athènes, Corinthe, que César a tirée de ses ruines et peuplée de Romains '. Ces nouveaux venus dans une ville qu'ils ne connaissent points n'y continueront pas les sacrifices antiques, ni les vieilles traditions. Corinthe, ville de commerce et de plaisirs, pont jeté entre deux mers, lien de l'Orient et de l'Occident, verra se presser dans ses murs un immense concours de peuples où l'apôtre recïnitera une milice nombreuse, moins nombreuse pourtant que celle qui, restée fidèle à une mollesse proverbiale, méritera à cette ville le nom de Corinthe la parfumée*.
Polybe disait déjà qu'il ne donnerait pas six mille talents du Péloponnèse tout entier. Combien, depuis ce temps-là, la misère ne s'était-elle pas accrue? Mainte ville y était trop pauvre, même pour faire les frais des adulations officielles. Fallait-il honorer quelque Romain puissant, on grattait une vieille statue, on remettait à neuf un héros du temps passé, et Oreste devenait Octave. On ne se mettait pas plus en dépense pour les dieux. A Argos le toit du temple de Cérès s'écroule; le reconstruire eût coûté cher : dans l'intérieur du somptueux édifice élevé par les pères, les enfants bâtirent un temple de briques*. La déesse pou-
1. Pausan., I, 17, 1; ibid., 24, 3; X, 26, 6. Joseph rappelle quelque part la plus religieuse des cités païennes , et Athénée 'EXXâSo; piouffetov, éaxia •xai icpuravetov. V, 12 ; VI, 65. — 2. Actes des Apôtres, xvii, 23.et sqq. — 3. Sur les médailles, la nouvelle Corinthe s'appelle Laus Julia. Eckhel, II, 238. — 4. NewxaToi IlEXoiçowTjmwv. Paus., V, 1,2.-5. Unctamque CorirUhum. Juvénal, 5a«., VIII, v. 112. — 6. Pausanias, II, ch. xvm.
vait bien habiter une humble chapelle, quand son peuple n'habitait plus que des ruines.
Des douze villes de l'Achaïe, cinq étaient ou détruites ou désertes. « Comme TArcadie est totalement dévastée, dit Strabon, il serait inutile d'en faire une longue description. Mégalopolis elle-même est réduite à un tel état, qu'elle justifie le mot du poète : c grande cité, grand déserta » La Messénie était de même à peine habitée. La patrie de Lycur«gue ne faisait plus de bruit par ses armes; mais elle en faisait un peu par son industrie : la meilleure pourpre d'Europe était celle de Laconie^. Quel renom pour les descendants de Léonidas! Je l'aimerais mieux pourtant que leur oisive et farouche vertu des anciens jours, si je ne voyais que Cythère, ancienne dépendance de Lacédémone, appartenait alors à un certain Euryclès, et que ce possesseur d'un rocher stérile était comme le tyran de la Laconie tout entière. Il est vrai que dans le pays aux cent villes on n'eût pas compté maintenant, après Sparte, trente villages. Encore quelques années, et Plutarque dira : c II n'y a pas dans toute la Grèce trois mille hommes de guerre. » C'était moins qu'une seule, ville, Mégare, n'en envoyait à Platées».
Les îles n'étaient pas plus heureuses, à l'exception de Délos, le plus grand marché de TOrient *. Dans les Cyclades, les pirates avaient tout ruiné et souvent tout pris, même les habitants, de sorte que les empereurs trouveront la solitude et la misère qu'ils veulent pour leur bannis, dans ces îles qu'autrefois habitaient les dieux de la Grèce, et qui nous rendent aujourd'hui d'immortels chefs-d'œuvre. A Rome on dira : mériter d'être envoyé
1. strabon, VIII, p. 388. Mantinée, Orchomène et onze autres qu'il cite, ou n'existaient plus, ou laissaient à peine apercevoir quelques traces de leur existence. Tégée seule s'était passablement conservée ; mais Octave lui avait enlevé sa statue de Minerve en ivoire et les défenses du sanglier de Galydon. Pausanias, VIII, 46.-2. Tyrium aut Getulicum tel Lctconicum unde pretioiissimœpurpurx. Plin., XXXV, 26. —3. De defectu oractU., viii. M6Xk ocv vOv 5>y) ûapàaxoi TpiaxiXiov^ dicXCioç. — 4. Cicér., Pro leg. ManiL, xviu.
dans une des Gyclades, comme on dirait : être digne des galères.
Aude aliquid hrevibus Gyaris et carcere dignum *.
La Grèce n'avait donc pas désappris seulement la liberté et le culte des Muses sévères, mais la vie même des nations. Les hommes manquaient, plus encore les croyances et les idées, c'est-à-dire tout ce qui fait battre fortement le cœur d'un peuple ! Avant qu'un autre autel eût été dressé, les anciens étaient abattus; les chênes prophétiques de Dodone ne rendaient plus d'oracles. La Pythie était muette, son temple désolé, et les Amphictyons, gardiens du sanctuaire, avaient cessé de former ce conseil qui rappelait au moins la fraternelle origine des tribus helléniques '. Dans TÉIide, Olympie avait bien conservé ses riches offrandes,* ses tableaux de Panœnos, même la statue d'ivoire et d'or de Jupiter dont le front touchait à la voûte du temple'. Mais ce chef-d'œuvre de Phidias n'attirait plus que de rares adorateursy et il faudra qu'un roi des Juifs fasse aumône à la Grèce, pour que le stade ait encore ses jeux et ses couronnes *.
Le culte des souvenirs patriotiques est aussi nécessaire que celui des dieux. Le dernier intéresse l'homme, l'autre fait le peuple. 'Aussi cette solitude des lieux qui réunissaient autrefois une foule immense , annonce autre chose que l'abandon des luttes où se plaisait la Grèce antique. Avec les fêtes nationales sont tombés les derniers liens qui réunissaient les cités grecques en corps de nation. Il est vrai qu'Octave les convie à ses jeux actiens, dont il donne
1. Juvénal, I, 72, Cf. Zinkeisen, Geschichte GriechenlandSj 1. 1, p. 516- 574.— 2. Le temple de Delphes est fort pauvre, dit Strabon, IX, p. 420. Cet écrivain, qui était en Grèce en Tan 29 av. J. G., afflrme qull n'y avait plus alors de conseil amphictyonique. Nous ne comprenons pas qu'on n'ait pas tenu compte de son témoignage. Dans un siècle les choses auront changé. — 3. Strabon, VIII, p. 353. — 4. Les jeux olympiques, dit Joseph, ne pouvaient plus se célébrer, faute de l'argent nécessaire. Hérode donna les prix et établit même un fonds capable de satis/aire à perpétuité à cette dépense. Athènes, Lacédémone, Mcopolis reçurent aussi ses dons. B, /. 1, 16, et A. /. XVI, 5, 3. 11 aida les Rhodiens à rebâtir leur temple d'Apollon.
rintendance au plus glorieux débris de l'ancienne Hellade, auxLacédémoniens. Mais qu'iraient-ils faire dans cette Acar* nanie presque barbare, qu'ils ont à peine connue au temps de leur indépendance, et où des mains étrangères distribuent les couronnes, en mémoire du jour où la liberté du monde a péri? Ce peuple est irrévocablement mort; n'at« tendons plus rien de lui. Nous verrons les autres provinces s'élever et grandir, la Grèce seule tombera toujours plus bas. Jusqu'au dernier jour de l'empire qu'en sortira-t-ilî Julien, cette belle, mais inintelligente protestation efa faveur de croyances justement condamnées. Cependant cette pauvre reine délaissée se drape fièrement dans ses haillons; à travers les trous de son manteau, on voit son orgueil ; elle s'estime plus noble que ses maîtres; et c'est grande faveur si, en acceptant l'union avec eux, elle daigne ne pas trop se plaindre de la mésalliance, si elle renonce à les poursuivre du titre injurieux de barbares *.
Montesquieu a accusé Rome de cette dépopulation et de cette décadence morale. Soyons plus justes^ nous qui savons que cette double ruine avait commencé avant l'arrivée des légions ^ Sans doute, nous n'avons oublié ni les exécutions de Paul Emile et de Mummius, ni les ravages de tant d'armées qui vinrent ici vider leurs querelles; et nous voyons encore Taïeul de Plutarque, avec tous les Ghéronéens, que les soldats d'Antoine chassaient devant eux, à coups de fouet, comme un troupeau de bétes de somme, pour porter le blé à leurs vaisseaux. Mais les violences ne sont pas la vraie cause de cette ruine. La Grèce se mourait non pas, comme je pourrais le dire après tant d'autres, parce qu'elle avait vécu âge de peuple, — car je ne crois pas que les peuples soient condamnés aux vicissitudes fatales de la vie physique, qu'ils naissent, puis croissent, et nécessairement
1. Cf. Denys d'Haï., I, 2; Vll, 70-73, etc. Quand par hasard eUe se souvient encore d'un de ses grands hommes, c'est pour faire de son nom une épigramme contre ses vainqueurs. Voyez ce que nous disions plus haut, P* 31, de la statue de Polybe et Pausanias, VIII, 30. —2. Voy. ci-dessus, ^ h P- 431-444.
ensuite périssent, — elle se mourait parce que la vie politique et Tactivité littéraire s'éloignaient d'elle pour passer en d'autres pays où elle les avait elle-même portées. Comme l'hiérophante d'Eleusis, elle avait remis à de nouveaux initiés le saint flambeau. Ils se le passaient de main en main, et la route sacrée était au loin éclairée de sa lumière; mais les ténèbres descendaient sur le temple; la solitude et le silence le gagnaient!... Pour avoir quelque chose à décrire dans THellade, Strabon est forcé de peupler ce désert de ses soutenirs. Ce n'est pas la Grèce d'Auguste, mais celle d'Homère qu'il voit et interroge. Celle-là n'était plus, l'autre vivait encore dans le poëme immortel.
Ne cherchons donc plus la Grèce entre la mer Egée et la mer d'Ionie. Comme un fleuve qui déborde et abandonne son lit, elle s'était répandue sur les côtes voisines de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie; suivons -la sur ces rivages, au risque d'y rencontrer encore bien des ruines.
Sicile el Iles grecques. — C'est là, en efiet, où avaient été les plus brillantes fortunes, que nous trouvons les plus affligeantes misères. « Qui veut voir des déserts, écrit Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le Brutium^ » Sauf deux ou trois villes gardant encore quelque activité, toute la Grande Grèce avait partagé le sort de sa métropole, « elle autrefois si riche et si vivante, dit quelque part Cicéron, et maintenant si désolée 1 »
En Sicile, les courses des Carthaginois avaient tellement ruiné la côte qui regarde l'Afrique, que du cap Pachynum au promontoire de Lilybée on ne rencontrait plus qu'une seule cité, Agrigente^. La côte orientale avait beaucoup souflert durant les guerres contre Sextus : Naxos, Mégare, Ëubée, Callipolis, n'existaient plus. Elles avaient eu le sort d'Himère, de Sélinonte et de Gela. Syi*acuse avait été à
1. De tranq. animi, 2. — 2. Malte appartenait à la province de Sicile. Gic , II, tn Verr.j IV, 46; ibid.j tS. Une inscription du temps d'Auguste montre que les Maltais avaient alors le droit de cité. Gruter, Inscr,, n* 5754. Ils étaient compris dans la tribu Quirina
demi ruinée^; Gatane, Genturipes étaient dans le même état. Tauroménium s'était tout récemment défendue contre les troupes d'Octave avec une énergie qui avait mis en péril la fortune du triumvir; pour Messine, elle avait vu les huit légions abandonnées par Sextus Pompée* se réunir dans ses murs et traiter avec Lépide, en lui demandant pour passer sous ses drapeaux de les laisser piller, de compte à demi avec ses propres soldats, la ville qui leur avait donné un refuge. Mais, grâce à son heureuse position, Messine allait effacer bien vite les traces de cette odieuse trahison.
La côte du nord faisant face à l'Italie était, comme à présent, mieux peuplée : Panorme, Ségeste qui se disait parente de Rome, et plus à l'ouest Lilybée, y tenaient le premier rang; mais l'intérieur de l'île se ressentait encore des fureurs des guerres serviles. Enna était presque déserte, malgré son temple de Gérés; et l'ancienne célébrité de celui de Vénus à Éryx ne l'avait pas sauvé de l'indifférence. La déesse n'y avait rien perdu, il est vrai; pour se dispenser d'un long pèlerinage, les Romains lui avaient élevé un temple dans leur ville, et Horace célébrait Vénus Érycine.
Lorsque Théocrite, le plus vrai des peintres de la nature rustique, chantait à Syracuse les beaux jours du sage roi Hiéron et le calme bonheur des campagnes siciliennes, la grande ile, délivrée des Garthaginois, n'avait pas été ravagée par les proconsuls romains. Mais il y avait de cela près de deux cents ans ; et depuis, à chaque génération, la Sicile avait vu décliner et se perdre sa prospérité par l'efiTet des terribles guerres dont elle avait été le théâtre ; dans la paix, les incursions des brigands déterre et de mer avaient achevé de la ruiner. Devenue la ferme du peuple romain, possédée par des maîtres qui dépensaient au loin l'or que leur donnait son sol fécond, elle n'avait plus ni cour, ni princes,
1. Strab., VI, p. 270. —2. 'Ev nôXs ixaXw; TtT«ixi(X|iivTi. App., B. C, V, 122.
34 L'EMPIBE SOUS AUGUSTE.
ni riches citoyens qui offrissent au génie cette hospitalité somptueuse que Hiéron donnait jadis à Pindare, à Simonide, à Eschyle, à Épicharme*; et les Muses se taisaient, effarouchées au milieu de cette population de pâtres féroces qui gardaient toujours le souvenir menaçant d'Eunus et d'Athénîon. « Dernièrement, dit Strabon, pendant que j'étais à Rome, on y amena un certain Silurus qui se faisait appeler le fils de l'Etna. A la tête d'une troupe nombreuse, il avait longtemps désolé tous les alentours de la montagne. On Texposa dans l'amphithéâtre, durant un combat de gladiateurs, sur une haute estrade qui figurait FEtna. Le combat achevé, la montagne s'abîma, et le fils de l'Etna se trouva précipité au milieu des bétes féroces qui le mirent en pièces. »
En traversant la mer d'Ionie, nous trouvons la Crète, à qui sa fécondité avait mérité le surnom de Vile des BienheureuXf et dont Âristote disait que jamais position ne fut plus favorable pour l'établissement d'un grand empire*. Elle touche en effet d'une part à l'Asie, de l'autre au Péloponnèse et elle commande les communications de la mer Egée avec la Méditerranée. Cependant, sauf un moment où on put l'appeler l'île aux cent villes % les hommes ont ici fait mentir la nature. Depuis l'âge héroïque, la Crète vécut dans l'ombre et â l'écart; nous ne savons même rien de la longue rivalité de ses deux plus puissantes cités, Cnossè et Gortyne. Dès le temps de la guerre du Péloponnèse, cette Ile était un repaire de pirates, et tous les partis y trouvaient du courage à vendre. Les Cretois conservèrent ces habitudes aussi longtemps que leur indépendance : leurs archers servaient dans toutes les armées, et leurs corsaires attirèrent sur eux la colère de Rhodes , qui les obligea d'invoquer les Achéens et d'appeler Philopœmen, puis de recourir à la médiation de Rome. Cependant le sénat, â son
1. Un Sicilien écrivait alors même à Rome, Diodore; mais on le consulte plus qa'on ne le lit, bien qu'il y ait çà et là de fort belles choses, surtout dans les. introductions de ses livres. — 2. Aristote, Politiqtte, liv. Il, ch. viii. — 3. BecatompoUs dicta est. T. Liv. ap Serv. ad £n,y III, 106.
tour, fut obligé de les châtier pour avoir donné assistance aux brigands de Gilicie : Métellus les força (66) de livrer tous leurs vaisseaux. Mais ils avaient bravement soutenu la lutte, tué un préteur et résisté trois ans. C'était bien finir. Toutefois il leur en coûta cher. Plusieurs villes tombées sous la rude main de Rome ne se relevèrent pas; et les plus riches cantons de File entrèrent dans le domaine public du peuple romain. Octave, en un jour de générosité, c'était le lendemain de la défaite de Sextus, donna à Capoue des terres en Crète , près de Cnosse, qui étaient d'un revenu de 1200000 sesterces^ et dont nous trouvons Capoue encore en possession quatre cents ans plus tard*.
La Crète ne formait avec la Cyrénaïque qu'une seule province. Parmi ses vieilles lois, il 'y en avait une qui reconnaissait aux habitants le droit d'insurrection contre leurs magistrats prévaricateurs ^ Montesquieu l'approuve, « parce que les Cretois avait le patriotisme le plus ardent, le moins sujet à faillir. L'amour de la patrie corrige tout^. > Et il a raison, mais à la condition de ne point porter cette loi hors des petites cités, où la vraie majorité des citoyens se montre aisément. Il va sans dire qu'après avoir fort usé de ce droit au temps de leur liberté, les Cretois Toublièrent sous la domination romaine. On n'eut même plus à leur reprocher leurs vieilles habitudes de piraterie. «Eux, dont Thabileté maritime était proverbiale, dit Strabon , ils n'ont même pas un navire ^»
Villes grecques de la Thrace et de l'Euxin. — Au nord de la mer Egée, dans la Thrace, les colonies grecques avaient couvert tout le littoral des bouches du Strymon jusqu'à celles du Danube. De tant de cités, que restait-il ? « Les Thraces, dit Appien, s'étaient éloignés des côtes de crainte des pirates, les Grecs en prirent possession et y firent
1. Vcll. Paterc, II, 81. — 2. Corp. inscr, grasc, n» 2597, et note de Boeckh. — 3. Aristote, PoWr., liv. II, ch. vm. — 4. Esprit des k)M, li*. VIII, ch. IL — 5. Liv. X, p. 418.
36 L'£MPIIIË SOUS AUGUSTE.
prospérer Tagriculture et le commerce. Philippe les chassa, de sorte qu'on n'y voyait plus que les débris des temples qu'ils avaient élevés ^ > Cependant il y avdit encore quelques Grecs sur cette côte : à Abdère, ville libre et fière de ses grands hommes, malgré sa mauvaise réputation à l'endroit de l'esprit', à Maronée, à Doriscos et à Énos, placées sur l'ancienne route qu'on suivait pour passer en Asie, enfin à Cardie et à Lysimachie, qui fermaient l'entrée de la Chersonèse. Mais ces villes n'étaient plus que l'ombre d'elles-mêmes. Et comment se seraient-elles relevées ? Les Romains n'ayant pas organisé laThrace, le désordre y régnait conuue dans les âges antérieurs. Quand la Macédoine sera redevenue une florissante province, et qu'à l'autre extrémité du pays s'élèvera la nouvelle capitale de l'empire, la Thrace, placée au milieu, aura à son tour des cités riches et peuplées. Pour l'heure, le commerce et les voyageurs l'évitent; ceux qui vont de Grèce en Asie pren-. nent une route plus commode et plus courte, à travers la mer Egée ou les CycIades^
Les rives de la Propontide étaient plus animées : Sestos, Héraclée, Périnthe, Sélymbrie, et plus loin Byzance, conservaient une importance que leur position explique. Byzance, dans une des plus admirables situations du monde, au bout de l'Europe et en face de l'Asie, entre la Méditerranée et le Pont-Euxin, était maîtresse du commerce de la mer Noire qui s'arrêtait dans son port, quand il ne passait pas tout entier par ses mains. Elle s'enrichissait encore par les pêches abondantes de l'Euxin, dont les Romains, tout en la laissant libre, exigeaient qu'elle partageât avec eux les profits. Cette liberté, dont ils avaient le bon sens de ne se montrer point jaloux, les dispensait des embarras de l'occupation, sans donner aux Byzantins une indépendance dont ils pussent jamais abuser. Les gouverneurs de Bithynie étaient d'ailleurs tout particulièrement chargés de veil-
1. App., B. C, IV, 102. — 2. Liv. XLIII, 4. PI., IV, 18. — 3. Dans Tacile, Ann., Il, 53 et 54, Germauicus va de TËubée à Lesbos et de là en Troade; Pison, d'Athènes à Rhodes par les îles.
1er sur eux*. On les tenait encore par les propriétés qu'ils avaient en Mysie, et qui là se trouvaient placées sous la main de Rome*.
Le commerce de l'Orient suit généralement deux routes : celle du midi par mer, arrivant au golfe Persîque ou à la mer Rouge; celle du nord par terre, arrivant par TOxus à la Caspienne et à l'isthme caucasique. Les Phéniciens s'étaient saisis de la première ; les Grecs avaient pris la seconde. Toute la mer Noire était couverte de leurs colonies, dont quelques-unes étaient devenues métropoles à leur tour; Milet avait ainsi fondé, disait on, trois cents comptoirs. Entourés de peuples et de royaumes barbares qui les mêlaient à leurs querelles ou les tenaient sous le coup d'un perpétuel danger, ces établissements lointains avaient eu besoin, pour se soutenir, d'entretenir d'activés relations avec la mère patrie; celle-ci déchue, ils tombèrent ou perdirent leur liberté. Des iles Cyanées aux bouches du Danube on trouvait encore cinq villes, qui pour se défendre s'étaient unies et reconnaissaient un chef de leur pentapole, mais n'en vivaient pas moins misérablement*. Dans la colonie milésienne d'ApoUonie, LucuUus avait pris naguère une statue colossale d'Apollon, à laquelle il avait du reste accordé l'honneur d'une place au Capitole. Au-dessous du vaste territoire de cette ville, une tribu thrace, les Asti, ne se faisait jamais faute de piller ou de tuer les naufragés. Aussi les navigateurs arrivatit du Palus-Méotide, et que la crainte des tempêtes furieuses de l'Euxin * forçait à ranger cette côte inhospitalière , adressaient leurs actions de grâces à Jupiter Urios dès qu'ils découvraient son temple sur la côte d'Asie, à l'entrée du Bosphore.
Asie Mineure. — Toute cette rive septentrionale de la
1. Plin.) Ep,, liv. X, passim, — 2. ils avaient la moitié du lac Dascylitis. Strab., Xll, 576. — 3. Ces cinq villes étaient Odes.os, Mésembria, Tomi, où Ovide exilé écrivit tes Pontiques et ses Tristes^ Istriopolis et Apolionia. Cf. Bœckh, Inscr,^ n" 2056, où il est question d'un âpxcdv toû xoivoO Tijç tucv- TaicoXctfK. — 4. Pomp. Mêla, I, 19.
mer Noire était encore indépendante des Romains ; Byzance bornait de ce côté leur empire. Au sud s'étendait une région qui s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin et la mer de Chypre, refoulant devant lui les flots de la mer Egée. Si on limite l'Asie Mineure à une ligne tirée de Trapézonte au golfe d'Issus, elle formera une péninsule dont l'étendue égalera presque celle de la France, et qui se divisera en deux régions bien distinctes : au centre, celle des plateaux; au pourtour, celle des montagnes, la seconde, couvrant un espace double de celui que la première occupe*.
C'est dans la région montagneuse que sont les plus belles parties de la péninsule. La cime des montagnes se couronne, au nord et dans le sud, d'immenses forêts, et à leur pied s'étendent de riches plaines où se succèdent les cultures les plus variées. Çà et là leurs flancs se creusent en larges et profondes vallées, ou s'entr'ouvrent pour laisser passer quelques fleuves qui descendent à l'Euxin ou à la mer Egée. La fécondité de ces terres est telle, qu'elles n'ont jamais besoin de fumure, et que chaque année cette partie de l'empire des Turcs exporte pour l'Europe au moins cent millions de kilogrammes de grains. Qu'était-ce donc lorsque l'Asie Mineure était aux mains de la race active et indus-
1. La région des plateaux se compose d'une suite de plaines légèrement ondulées ou à surfaces parfaitement horizontales, couvertes de tuf volcanique et d'innombrables fragments de lave. Entre ces plaines courent des montagnes qui forment comme autant de barrières naturelles, mais leur laissent cependant une physionomie commune : absence presque complète de végétation arborescente, ce qui leur donne un caractère particulier de tristesse et de monotonie et un climat assez rude, celui de la France du nord-est et de l'Allemagne, avec des hivers plus, froids et des étés plus chauds. Aussi, peu de vignes; ni figuiers, ni oliviers; aucun des arbres du midi de l'Europe, mais beaucoup de céréales et des troupeaux, parmi lesquels ceux de chèvres d'Angora, dont la toiïon égale presque en beauté celui des chèvres de Cachemire. A Kaisaria le thermomètre descend souvent à 15 degrés au-dessous de z^ro; à Angora, à 10. Cf. Tchihatchef, Voyage dans VAsie Mineure; Fellow , Nouvelles Annales des Voyages, t. LXXXII, p. 185. Sur la constitution géologique de cette contrée, voir la Description de VAsie Mineure^ de M. Ch. Texier, le rapport lu à TAcadémie des sciences par M. Ëlie de Beaumont, Nouv, Ann, des Voyages, t. LXXI. p. 167-173, et le voyage enGalatie de M. Perrot.
trieuse qui dans Tantiquité avait pris possession de toutes les côtes, déposé une ville au bord de chaque fleuve, en face de chaque port, dans toutes ces îles qui forment comme un pont jeté par la nature entre la Grèce et TAsieî
L'Halys, aujourd'hui Kizil-Irmak, le plus grand fleuve de l'Asie Mineure, marquait dans cette péninsule la limite de deux races. Les populations établies à l'ouest de ses rives, Lydiens, Phrygiens, Mysiens, Bithyniens, Cariens, étaient en générai de même sang que les Thraces d'Europe ; celles de Test, Cappadociens, Ciliciens, Pamphyliens et Solymes, appartenaient à la souche syro-arabe*. L'Halys séparait donc deux groupes de langues, les unes d'origine sémitique, les autres d'origine indo-germanique. La parenté des idiomes. parlés à l'ouest de THalys était reconnue par les populations. Les Cariens, les Lydiens et les Mysiens se disaient du même sang et offraient ensemble des sacrifices à Zeus Karios dans la ville de Mylasa^ Les Bithyniens, les Mariandyniens et les Paphlagoniens formaient un second groupe où l'origine thrace était plus frappante; car on retrouvait chez les populations des deux rives du Bosphore, non-seulement une langue identique, mais les mêmes mœurs, le même goût pour le sang et le pillage.
Des Cariens et des Lydiens aux Bithyniens et aux Paphlagoniens la différence était grande ; les Mysiens et les Phrygiens formaient la transition et nouaient le lien de parenté qui unissait tous ces peuples. Le nœud gordien qu'Alexandre avait trouvé en Phrygie eût bien mieux été le symbole de cette union des races, qu'il n'était celui des destinées de l'Asie.
Les traditions, d'accord avec les langues, mêlaient tous ces peuples, leurs noms, leurs légendes. Ainsi les Phrygiens, dont le nom en* langue lydienne signifiait hommes libres % s'appelaient Bryges en Europe, quand ils habitaient
]. Ces Solymes, anciens habitants de la Lycie et de la Pisidie, furent cependant si mêlés d'Hellènes, que les Lyciens passaient pour être un peuple grec. — 2. Strabon, XIV , p. 659. Les Cauniens, de môme race pourtant que les Cariens, n'y prenaient pas part. — 3. Hesychius, au mot BpCyeç.
40 L'EMPIRB SOUS AUGUSTE.
au pied du mont Bermios^; et on retrouve à la fois en Europe et en Asie la légende de Midas, comme on y retarouve deux Mygdonie, deux monts Olympe, et le nom d'Odryses donné en Thrace à une peuplade puissante, en Bithynie à un affluent du Rhyndacos'.
Les Phrygiens qui viennent de nous apparaître, dans les traditions, comme le lien de tous ces peuples, ont peutêtre anciennement exercé une influence étendue. Mais il ne reste de leur histoire que quelques légendes suspectes et des monuments couverts d'inscriptions encore inexpliquées * .
Chez un autre peuple de cette péninslile se retrouvent encore les traces du mélange des deux civilisations de rOrient et de l'Occident. Dans la langue lycienne paraissent s'être fondus les idiomes de la Grèce et de la Perse, de même que l'architecture du pays rappelle dans les roches sépulcrales de Myra les sépultures royales de Persépolis, et dans les temples, dans les théâtres, l'architecture hellénique *.
1. *0 fiiv ^àp Sà»6oc 6 Au26c |ietà rà Tpcoixà çY]fflv èX6ctv toù; ^puyoc ix tt}^ EOp<&iiTiç. Strab., XIV, 5, p. 680. Cf. G. Muller, Fragm, des Sist. grecs, 1. 1; Xanthifragm., 5. JrJérodote parle de Mysienset de Teucriens qui, avant la guerre de Troie, conquirent la Thrace et pénétrèrent jusqu'au Pénée (VU, 20), et de Thraces qui passèrent en Bithynie (VII, 75). H dit aussi que les Phrygiens s'appelaient Bryges quand ils habitaient en Europe. Cf. Strab. , VII, p. 295 ; XII, p. 550. Hérodote fait des Mysiens une colonie de Lydiens. Xanthus et Ménécrate disaient de la langue des Mysiens : |iiÇoXu6iov cT;ai xal (AiÇoçpâYiov. sut. grœe. fragm.j II , p. 342, §2. Edit. Didot Ibid. Invasions et établissements des Thraces en Troade. •— 2. Voy. la carte n' 19 du Topogrcbphisch'Historischer Atlas von Hellasund der Hellenischen Coîonien, von H. Kiepert. Berlin, 1851. — 3. Texier, Description de VAsie Mineure, p. 153, et Guigniaut, Religions de Vantiquité, Notes^ t. Il, iii* partie, p. 1063-1064. —4. Voy. le voyage fait en 1842 en Lycie par le Rév. Daniell, le lieutenant Spratt et le professeur Forbes, et les deux voyages exécutés dans le mente pays en 1840 par sir Charles Fellow, le premier voyageur Instruit qui ait pénétré en Pisidie, et qui découvrit les ruines de Xanthos, dont les murs sont en grande partielsonstrults d'après le système cyclopéen, et celles de Patara, • un des principaux sièges de la civilisation hellénique dans la Lycie. » Raoul Rochette, Journal des Savants, 1842, p. 386. Au nord-est de la Lycie, habitaient les Pisidiens, dans la chaîne même du Taurus Un voyageur moderne a découvert les ruines considérables de deux de leurs villes, Selgé et Sagalassos: celle-ci dans une situation très -escarpée; cellelà sur une crôte de rocber de prodigieuse hauteur qui domine perpendiculaire ment une riche et profonde vallée, aujourd'hui toute remplie de villa-
Vers le temps de la fondation de Tempire , ces populations, malgré la diversité de leur origine ou de leur histoire, ne parlaient plus, sauf peut-être au fond des campagnes et dans les hautes vallées du Taurus^ qu'un des dialectes de la langue grecque, quelque peu altérée déjà dans le peuple par le contact avec tant d'idiomes barbares, et dans les écrivains par cette enflure asiatique dont Strabon se plaint si souvent. Les Bithyniens, par exemple, étaient parents des Thraces. « Mais, dit notre géographe, eux et tous les peuples qui s'étaient établis au milieu d'eux, Phrygiens, Mysiens, Lydiens ou Perses, avaient perdu jusqu'à leur langage et leur nom.... En Lydie, il ne reste pas trace de l'ancien idiome du pays *. »
Si tous ces peuples étaient à peu près frères par l'origine ou par l'adoption, le temps et les mœurs avaient mis entre eux de grandes différences. Le Phrygien, t plus timide qu'un lièvre' », chassé par la misère du sol aride et brûlé qu'il habitait \ descendait chaque année à la côte pour louer ses services, au moment de la récolte des olives ^; et si les affaires allaient mal, il vendait ses enfants pour se remettre en fonds*. Le Lydien faisait comme lui, et se vendait lui-même pour quelque douce domesticité. On pouvait lui demander tous les services, même les plus honteux, pourvu
ges. Les ruines immenses de Sagalassos consistent en sept ou huit temples et trois autres édifices publics, ■ où tout respire le goût de Pancien art grec, sans rien qui accuse une époque romaine ou byzantine. > Baoul Rochette, JounuU des Savants y 1842, p. 379. — 1. Il semble que les Carlens conser- ▼aient aussi encore leur langue. « On dit que les Cauniens parlent la même langue que les Cariens, et seuls ont des lois et des usages qui leur sont propres. » Strabon, XI V^ 659. Le grec n'avait pas chassé Tidiome celtique du pays des Galates, où saint Jérôme retrouva la même langue qu'il avait enteodu parler aux environs de Trêves. — 2. Strabon, XÏI, p. 565, et XIII, p. 631. — 3. Le proverbe grec disait j« Plus lâche qu'un lièvre de Phrygie, » AeiXÔTfpoc >aYV ^puyoç. Strabon, I, p. 36; Cicéron, pro Flacco, 27. — 4. • Ceinte de tous côtés de chaînes de montagnes,, la Phrygie ne présente que des terrains brûlés. Les productions végétales y sont peu abondantes : elles consistent en orge et en froment.... L'aspect général est sauvage et triste. » Fellow, Nouv. ann. des loy., t. LXXXII, p. 185. Cependant Homère vantait ses vignes. Il l'appelait àiAireXoecraa. Varron. De R. B., I, 2. — 5. Aristide, Orat. XLVI, t. II, p. 400, éd. Dindorf. — 6. Philost., Vie d^ApoUonius de Tyane, VIII, p. 401, Â.
que ce ne fût pas trop fatigante besogne. Dès le temps d'Hérodote, ce peuple passait pour le plus efféminé de l'Asie ; et le curieux conteur, embarrassé d'expliquer cette mollesse sans exemple, en faisait une sorte d'institution politique. Aux deux extrémités, dans la Carie et au pied du mont Olympe, les populations étaient plus fortes. Les Cariens avaient jadis dominé toute la mer Egée, et, sous Mausole encore, soumis Rhodes et la Lycie. Mais ce peuple finit mal. Les marchands d'hommes trouvaient si facilement à s'approvisionner dans ce pays, que le nom de Carien devint synonyme de celui d'esclave*. Les hommes de la Mysie, rudes montagnards difficiles à tenir soumis, avaient donné beaucoup de mal aux satrapes perses * ; ils en donneront plus encore aux gouverneurs romains ^ Nous n'avons rien à dire de la Lycaonie, pays de plaines montueuses et froides, privées d'eau, riches pourtant en bétail, et où se trouvait la petite ville d'Iconion ; ni de l'Isaurie , canton du Taurus, couvert de forteresses, et dont les habitants firent aux Romains une résistance désespérée. Les Pamphyliens et les Giliciens n'ont pas d'histoire, bien que ces derniers aient vu passer par leur pays tous les conquérants de l'Asie, et aient joué un certain rôle à un moment des temps anciens, quand Rome, ayant détruit toutes les marines militaires, laissa la mer libre, et que des pirates ciliciens la parcoururent en maîtres La Paphlagonie, proie incessamment disputée par les rois de Pont et de Bithynie, n'eut guère d'existence indépendante. Nous parlerons plus loin de la Cappadoce et de l'Arménie.
On voit qu'il y avait encore bien des diversités, sinon de races, au moins de mœurs et d'existence politique dans la grande péninsule asiatique, quand les Romains y arrivè-
1. Sur la Carie, voir un mémoire de l'abbé Sévin, dans les Mémoire^de VAcad. des inscr.j t. IX. — 2. Xénophon, Anah.y I, 6, 7; III, 2, 23; Mém.y III, 5, 26. — 3. Aristide, Orat. XXVI, t. I, p. 532. Ils pillèrent un jour ses domaines à Laneion. près d'Hadriani ad Olympum.^ Cicéron félicite un peu prématurément son frère d'avoir mis fin à leurs brigandages : Suh' lata Mysiâs latroeinia. Ad Quint., I, 1, 8. .
rent. Maïs chez tous ces peuples brisés par une longue servitude, il ne restait pas ombre de vie publique, à moins qu'on ne prenne pour la vie des rivalités de cités et des troubles intérieurs. Les Romains eurent donc aussi facilement raison de l'Asie Mineure que les Lydiens, les Perses, les Macédoniens et Mithridate : ce fut Taflaire d'une bataille;et ils la conservèrent avec moins de peine encore. Ils avaient d'abord laissé les rois indigènes gouverner pour eux, puis avaient pris doucement leur place; maintenant ils la possédaient tout entière. Cependant ils n'avaient mis sous leur administration directe que les anciens royaumes de Pergame et de Bithynie, avec une partie des côtes qui regardent Rhodes et Chypre ; c'esl-à-dire qu'ils n'avaient voulu se charger de régir par eux-mêmes que les populations à peu près grecques par l'origine ou par la langue, et qui, morcelées en une foule de villes formant autant de petits États, avaient besoin qu'une autorité supérieure leur imposât l'ordre et la paix^ Laissant donc aux indigènes le centre et l'est, les Romains avaient pris toute la région occidentale et jeté comme deux bi*as autour de la presqu'île pour atteindre, par delà Sinope, le Thermodon, par delà Tarsus jusqu'aux Portes syriennes Us occupaient ainsi tous les débouchés de la péninsule, commandaient toutes ses communications avec le dehors et avaient la main sur les cités grecques assises le long de ses rivages. Pour mieux effacer les anciens souvenirs d'indépendance, ils. avaient dans leur nouvelle distribution de l'Asie confondu les peuples et les territoires. « Il est bien difficile, dit Strabon, de déterminer au juste ce qui appartient à la Phrygie, à la
1. Antoine avait donné aux Rbodiens Andros, Ténos, Naxos et Myndos. Mais il fut bientôt après obligé de les leur reprendre û; dxXyipotepov àpxov" te;. App., B. C, V, 7. Sylla leur avait déjà fait ce présent, avec le pays des Cauniens : Et omnes confugerunt ad ttenatum nobis ut veetigal polius quam Rhodiis penderent. Gicéron ajouté : Simul et illud Asia cogitet, nullam a se neque helli externiy neque domesticarum discordiarum calamitatem affuturam fuisse j si hoc imperio non teneretur,,.. aequo animOj parte aliqua suorum fruetuumf pacem sibi sempiternamredimat atque otium. Ad Quint, j 1,1,11.
44 l'empire sous AUGUSTE.
Lydie, à la Carie ou à la Mysie, car les Romains n'ont pas tenu compte, dans leurs divisions administratives, de la différence des nations. Us les ont partagées en juridictions, ayant chacune une ville principale où se rend la justice. »
Quant à l'intérieur, comme ils avaient trouvé dans les peuple3 de vieilles habitudes de soumission à des dynasties nationales, et dans celles-ci un empressement intéressé à ne régner que dans les vues de Rome, ils s'étaient donné de garde de supplanter des gens qui faisaient si bien les affaires de l'empire. Il était résulté de ce désintéressement apparent que de ce côté les frontières présentaient une conformation singulière : tandis que sur TEuxin et la mer de Chypre la limite des provinces atteignait presque le méridien d'Antîoche, dans les terres elle reculait, peu s'en faut, jusqu'à celui de Byzance.
L'Asie romaine formait trois provinces, Bithynie*, Asie
1 . La Paphlagonie et une partie du Pont jusqu'au Thermodon relevaient du gouverneur de Bithynie. Strab., XII, p. 541. Voyez sur la Bithynie, Mém. de VAead. des inscr, , t. XLIII, p. 54, un savant travail de M. Hase, inséré au t. XIX de VHist. du Bas-Empire ^ de Lebeau, édit. de Saint-Martin; Ch. Menn, Propontiaca, 1827, et sur TAsie : Bergmann, de AsiaRomanorum provineia, Berlin, 1846. L'an 129, le royaume de Pergame, c'est-àdire la Mysie jusqu'au mont Olympe, TÉolide, la Lydie, l'Ionie, la Pisidie, risaurie et la Phrygie méridionale, était devenu province romaine, Liv. XXXVIII, 39. La Carie, déclarée libre en 168 (Polyb. XXX, 5), faisait partie de cette province. La Phrygie reçut en 120 l'autonomie (App. M., 57. 4>pvyCav.... aOTovopLov (leOiQxtv [if) BouXiq]), mais trois diocèses phrygiens (Laodicée, Apamée et Synnade) furent rattachés à la Cilicie (Cic. I, in Verr , 38), qui les rendit vers l'an 49 à la province d'Asie (Cic, Fam., XIII, 2, 67). — La Bithynie, ou toute la côte, du Rhyndacos à la ville d'Héraclée, fut léguée par Nicomède III aux Romains en 74(Eutrope, VI, 6). En 63, Pompée ajouta à cette province toute la côte d'Héraclée à Sidène (A pp. M., 112), qu'il divisa elc SvScxa noXiTeCa; (Strab., XII, p. 541). Amisus fut dès l'origine mise dans la dépendance de la Bithynie (Eckhel, U, N. F., II, p. 396). Servilius Isauricus (78-75) organisa la province de Cilicie, formée de la Lycie, de la Pamphylie, de l'Isaurie et de la Cilicie Trachée, avec la Mvliade et les trois diocèses phrygiens de Laod'cée, Apamée et Synnade (Eutrop., VI, 3; Rufus, Breviar , If; Vell. Paterc, II, 19). La Cilicie champêtre {campestris), à l'E. de Soles, resta à Tigrane jusqu'en 66 (App., Syr.f 48; M. 105, et Clinton, Fasti Hellen.^ III, p. 340;. A cette époque. Pompée s'en empara, et deux ans plus lard réorganisa cette province, qui comprit alors six districts phrygiens (T. Liv., ép. 101, et Cic. , ad AU., V, 15, 21 ; VI, 2; Fam,j III, 5; XV, 1, 3). En 58, on ajouta à ce gouvernement Tîle de Chypre
proprement dite et Cilicie. Les colonies y étaient peu nombreuses, car l'Asie n'avait pas fait une résistance qui nécessitât de grandes précautions. Les armées n'y ayant guère séjourné, on n'avait pas non plus trouvé l'occasion d'y établir des vétérans; et puis elle était bien loin, bien mal famée pour les mœurs; et le sénat avait encore assez de pudeur, quand il ne s'agissait pas de lui-même, pour aimer peu à faire vivre ses colons à la grecque*. Cependant, les côtes du nord, qui regardent les barbares, avaient été occupées sur plusieurs points ; la belle et forte place de Sinope, dont la marine avait autrefois dominé tout l'Euxin, Héraclée*, Âpamée de Bithynie, Lampsaque, où Ëpicure avait longtemps enseigné*, avaient reçu des colons romains. Mais Prusiade, Cyzique qui avait rendu tant de services durant la guerre de Mithridate, Ilion et ses ruines vénérables, berceau du peuple romain, comme on voulait le croire alors \ Magnésie du Sipyle, Ghios, que Mithridate avait ruinée et que Sylla releva, toute la Lycie régie
enlevée à Ptolémée (Cic, Fam.^ 1,7). César réorganisa la provioce à son passage en 47 {fli$t. B. Alex.f 66). Antoine en 36 donna Chypre et la Cilicie Trachée à Cléopatre (Strab., XIV, p. 685 et 671); la Phrygie orientale, la Lycionie, l'Isaurie et la Pisidie au Galate Amyntas (Id., XII, p. 568; Dion, XLIX, 32). — On connaît en Cilicie &ix villes libres : Tarse (App., B. C, V, 7), avec l'immunité accordée par Auguste (Lucien, Maxpô6toi, 21), Anazarbe, depuis Commode (Eckhel, P. N.y III, p. 42), Corycos (M., iWd,, 53), Mopsueste (Id., ibid., 60), Séleucie du Calycaduos, depuis Auguste (M., ibid.y 66, et Slrab., XIV, p. 671), iEgées (PI., V, 27). Sélinonte paraît avoir été colonie. Cf. Beçker, III, i, p. 164-172. — 1. Voy. Dans Plante ptusim et au t. II de cette histoire, chap. XIX , ce que c'est que de vivre à la grecque : pergrascari. Sur Apamée cf. Eckhel, P. N., Il, p. 406, et Mionoet, Description des médailles, II, p. 412. » 2. L'inscription du Corpus de Bœckb, n* 3800, qui est attribuée par lui à Héraclée du Pont, doit être restituée à Héraclée du Latmus en Carie. Voy. Lebas, Inscr. gr. et lat., t. II, n» 858. M. Henzen, dans les Annales de VinstUut de corr. archéoLj t. XXIV, p. 138, est disposé à rapporter à Tan 189 cette inscription où il est question de la liberté accordée par Rome à cette ville. —3. App., B. C, V, 137, et Strab., XII, 563. Au sud, les Romains colonisèrent Antioche de Pisidie {Col. Cœsarea Antiochia) , sans doute à cause du voisinage des Isauriens. Strab., XII, 577; PI., V, 27.-4. C'est César qui, à l'exemple de Sylla (App. M., 61), l'avait déclarée libre et exempte de tout tribut. Strab., XII, 594. Voy. Bœckh, Corp, ttwen'p., n« 3596, et net. ad h. l.
par une sorte de gouvernement représentatif*, Phasélis, Tarse, dont les écoles surpassaient celles d'Athènes et d'Alexandrie, et où étudiera saint Paul*, peut-être encore Amastris, Pruse, très-certainement une foule d'autres étaient libres ^. c'est-à-dire gardaient leurs lois et leurs magistrats, à condition pour la plupart de payer le tribut, pour toutes, d'obéir aux magistrats romains. Rhodes, qui possédait une partie de la côte opposée du continent, passait toujours pour une des villes les mieux gouvernées qu'il y eût au monde, et se croyait encore indépendante.
On trouvait aussi, môme au centre des provinces, de petites principautés sacerdotales ou laïques. Les Romains avaient laissé l'intérieur de la Paphlagonie à des chefs indigènes*. Amisus, déclarée libre par César, puis livrée par Antoine au roi de Pont, était retombée sous le joug d'un tyran ^ Olbe, en Cilicie, avait un temple dont Ajax passait
1. Voy. ci-dessus, t. I, p. 541. Après Philippes, Antoine avait donné aux Lyciens l'immunité d'impôts, àteXiT; çopwv. App., B. C, V, 7. — 2. Un de ses citoyens avait été le mattre d'Auguste. — 3. Dion, XUIl, 26, et App. B. C,f V, 7. Pruse n'obtint probablement la liberté que sous Trajan. Becker, III, i, p. 153. Dans la seule province d'Asie, on trouve mentionnées comme étant libres, pour des époques, il est vrai, différentes, Alabanda (T. Liv., XLIII, 6), avec l'immunité ATEAEIAG AAABANAEÛN (Eckbel, D. N.j II, p. 571), ApoUonis (Cic, pro Place., 27), Caunos {ibid.), Chios (PI. V, 31, et Bœckh, n* 2222), Halicamasse (suivant une monnaie dont, il est vrai, Eckbel suspecte l'authenticité, II, p. 582), Cnide (Pi. V, 28), Cos (Tac, uinn., XI f, 61), Mytilène (depuis Pompée, Vell. Pat, II, 18), Mylasa (PL, Y, 29), Phocée (Lucain, Phars., V, 53), Samos (Id., V, 31, 135), qui dut ce titre à Auguste (Eiiseb., Chron,, olymp. CXC), Stranonice (PL, V, 29), Termera en Carie (/d., i&td.), Téos (Bœckh, Ifwc, n" 3045). — En Blthynie, je trouve trois villes libres : Chalcédoine (PI. V, 32); Amisus, depuis César et Auguste (Eckbel, />. N., II, p. 347-349; elle était aussi fédérée), Trapézonte(PL, VI, 4). Les habitants de toutes ces villes libres et fédérées avaient le droit, « sauf pour les questions de paix et de guerre sur lesquelles les Romains ne souffraient pas de discussion, de faire toutes leurs affaires eux-mêmes. » Strab., XIV, p. 654. Ainsi jusqu'à Pline les gouverneurs de Bithynie n'étaient jamais intervenus dans l'administration des affaires intérieures d'Apamée. Ep. X, 56-57. — 4. Strab., XII, p. 541. Surtout le pays autour du mont Olgassys. — 5. Dion, XLII, 48. Fort maltraitée par ce tyran nommé Straton, elle dut à Auguste la liberté (Strab , XII, 547), qu'elle conservait encore sous Trajan. Pline, Ep. X. dit: Amisus libéra et fœderata legihus suis utUur.
pour le fondateur, et auquel étaient attachés des domaines considérables, qui composaient, en faveur du grand prêtre, une sorte de souveraineté appelée la principauté ou la prêtrise de Teucer. A Tautre extrémité de TAsie Mineure, un chef de bandits, Cléon, cantonné dans l'Olympe, s'était formé peu à peu une armée et un territoire. Des courses heureuses contre les agents de Labiénus, au moment où celui-ci franchissait le mont Amanus à la tête des Parthes, avaient légitimé aux yeux d'Antoine ses précédentes entreprises et de brigand il était passé prince. II. n'en venait pas moins de trahir à Actium son bienfaiteur, et Auguste allait l'en récompenser en lui donnant deux cantons de la Mysie avec une charge de grand prêtre*.
Antoine n'était pas heureux dans ses amitiés ; un autre qu'il avait fait dynaste, Amyntas*, le trahit également; un Galate lui resta plus fidèle. La partie orientale de la Bithynie ou le pays des Mariandyniens appartenait tout entière à la ville d'Héraclée, qui avait réduit les indigènes à la condition des Pœnestes de la Thessalie et des Mnotes de la Crète, ne leur laissant d'autre droit que celui de n'être point vendus hors de la province. Après la guerre de Mithridate, les Grecs d'Héraclée avaient cédé à des colons romains une partie de leur ville et de leur territoire. Antoine, toujours prodigue du bien d'autrui, donna au Galate Adiatorix la portion restée aux Héracléotes. Ce n'était qu'une moitié; pour avoir l'autre, le Galate surprit pendant une nuit les colons romains et les égorgea. Ce fait, qui se passa quelque temps avant Actium, donna lieu à une touchante histoire. Adiatorix, fait prisonnier en combattant pour Vimperator d'Alexandrie, fut condamné à périr avec le plus âgé de ses enfants. Comme on le menait au supplice, le second fils du coupable voulut se faire passer pour l'aîné, et réclama le droit de mourir avec son père. Une vive contestation entre les deux frères tint longtemps les soldats en suspens. Le
1. Strab., XII, 574. — 2. Il lui avait donné la Pisidie avec la Phrygle parorée et les villes d'Âpollonie, d'Antioche et de Philomelium. Strab., XII, p. 469.
plus jeune à la fin l'emporta : « Mon frère, disait-il aux siens, est plus capable que moi de relever notre maison. * Auguste, instruit trop tard de ces circonstances, regretta de n'avoir pu empêcher l'exécution, mais il récompensa le fils d'Adiatorix du dévouement qu'il avait su inspirer, en le nommant grand prêtre de Gomana Pontique'. De pareils traits ne sont pas rares dans l'histoire de cette race gauloise qui sut tant de fois racheter les vices du caractère par les qualités du cœur.
La province d'Asie renfermait, disait-on, cinq cents villes '. Les plus belles étaient : Cyzique, sur la Propontide et, au fond d*un golfe gracieux, Smyrne, qui marquait sa monnaie à l'effigie d'Homère; les plus riches : Éphèse», célèbre par son temple de Diane, et, malgré son mauvais port, l'entrepôt principal des marchandises de Grèce et d'Orient; Lacdicée, à qui un de ses citoyens, Hiéron, avait laissé deux mille talents, et dont un autre, Polémon, fut fait roi*; Tralles, où Pythodoris avait des terres valant aussi deux mille talents; César les ayant confisquées en punition de ses relations avec Pompée, Pythodoris eut encore assez d'argent comptant pour les racheter. Ce n'était donc pas à Rome seulement qu'on trouvait cette malheureuse con-
1 . Strabon , XII , 558. Six mille esclaves et un territoire de cent <][uatrevingts stades appartenaient à. ce temple. (Id.j ibid,) — 2. Jos., B. /., II, 16, 4. Sylla, pour faciliter la levée des impôts, les avait partagés en quatre cents districts. Gassiod. , Chronic, ad. ann. 84 : Atiam in quadringerUa regiones Sylla distrihuit. Dans chaque district une vUle servait de cheflieu, et y conservait les archives. Smyrne, par exemple, avait un àpxeîov, comme on le voit dans les inscriptions n"* 2^92, 3295, etc., de Bœckh, et un xpe(i>9u>àxiov, n* 3282, où se gardaient les titres de créance, les actes d'hypothèques; Aphrodisias, n" 3842, un àpxsîov, etc.; Nysa, en Carie, n» 2943, un YpaptpLateïov ; Pessinunte, n* 4064, un YPajJt-P'-aToçuXàxiov. — 3. Strabon, XIV, 641 et seq. Les descendants de Codrus portaient encore à Éphèse le titre de roi , la robe de pourpre, le sceptre, et avaient le droit de présider les jeux et les sacrifices de Gérés Ëleusine. Mais Éphèse avait un privilège funeste, le droit d'asile pour son temple. Alexandre avait étendu ce privilège jusqu'à un stade, Mithridate jusqu'à la portée d'un trait lancé d'un des quatre coins du toit du temple. Antoine doubla cette mesure, de sorte qu'une partie de la ville était comprise dans l'enceinte privilégiée, ce qui y faisait pulluler les malfaiteurs. Strab.^ ibid. — 4. Strabon, XIX
centration des fortunes, dont nous avons vu les tristes effets : elle existait plus ou moins, et par les mêmes causes, dans tout le monde grec et romain. Âpamée de Phrygie était la seconde place de commerce de l'Asie : aussi Tappelait-on Cibotos, le grand coffre. Elle s'élevait sur le Méandre au cours capricieux et changeant. « Toutes les fois qu'il dérange les limites des propriétés, en rongeant les angles de ses rives, on lui intente, dit-on, un procès, et s'il est convaincu» on le condamne à des amendes qui sont prises sur les péages. » Le fleuve payait ainsi lui-même ses dégâts*.
Milet, avec ses quatre ports, dont un seul pouvait contenir une flotte entière, était après Éphèse la plus grande ville de Tlonie, comme Lesbos et Cyme étaient les deux plus importantes cités de l'Éolide. Mais les Cyméens disputaient aux Abdéritains le privilège de défrayer, à leurs dépens la verve sarcastique des plaisants, sans qu'Éphore et Hésiode, leurs compatriotes, pussent plaider pour eux contre leur réputation malheureuse*. Synnade avait des marbres précieux, Cibyra des fabriques de fer ciselé. Pergame, où l'on voyait encore les dépouilles de Corinthe, jadis envoyées par Mummius à Attale*, conservait un peu de l'activité littéraire que ses rois y avaient encouragée. Mais Antoine venait de lui ravir, au profit d'Alexandrie, la riche bibliothèque qu'ils y avaient formée. Un de ses citoyens, Apollodore, était en ce moment l'ami d'Auguste, qui daignait recevoir de lui des leçons de belles-lettres *. Sardes « ne le cédait à aucune des cités voisines » et fournissait des orateurs et des gens de lettres, comme toutes les villes de ces régions. Citons encore Colophon et son oracle d'Apollon que Germanicus consulta ; Scepsis, qu'on disait la patrie d'Ênée, et où s'étaient retrouvés les manuscrits mutilés de Théophraste et d'Aris-
1. Strabon. XII, 580. — 2. Cyméen était synonyme de stupide, Strabon,
XIII, 622. Hésiode dit, Opéra et dies^ v. 633-640; que son père avait quitté Cyme pour venir en Béotie, à Ascra. — 3. Pausanias, VII, 16. — 4. Strabon,