Tac, Ann., XII
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de jeter en avant de la province un petit nombre de postes fortifiés*.
Les légions avaient franchi TOcéan ; elles passèrent aussi le Rhin. Dès la première année du règne de Claude, les Cattes, les Marses et les Chauques avaient été vaincus et la dernière des aigles de Varus reconquise; de sorte que ce principat avait la gloire d'avoir arraché aux barbares après cinquante ans leur dernier trophée. Cependant le souvenir même de la grande défaite commandait de ce côté la prudence*. La Bretagne n'était qu'une île dont les aigles romaines avaient déjà vu les rives opposées; la Germanie commençait un monde, celui des barbares, dont nul ne connaissait les limites ; y gagner une province, c'était ôter quelques gouttes d'eau à l'Océan. Mieux valait s'arrêter à la limite naturelle du Rhin, et de là travailler à ruiner les ligues, à diviser les peuples, à placer les chefs dans l'intérêt de Rome. Cette politique de Tibère fut aussi celle de Claude, qui la vit couronnée d'un plein succès, lorsqu'une ambassade des Chérusques vint lui demander pour roi un neveu d'Hermann , né à Rome où il avait toujours vécu et qui portait le nom significatif à'Italicus (47 de J. C). Quelque bas que fussent tombés les Chérusques depuis leur défaite, ils rougirent cependant d'obéir à un agent de l'empereur. Italiens fut chassé; mais les Langobards, sans doute gagnés par l'or de Rome, le rétablirent, et les patriotes proscrits allèrent offrir leur courage aux Cattes et aux Chauques, les seuls peuples de la Germanie qui osassent encore regarder un Romain en face^ Les premiers harcelaient de loin en loin les troupes de la haute Germanie ; les seconds, conduits par un transfuge romain, allaient sur des flottilles ravager les côtes gauloises, que les habitants, énervés par la paix et la prospérité, ne savaient plus défendre ^ Mais un grand général venait d'arriver dans la basse Germanie, Corbulon, qui rappelait par sa sévérité les temps antiques. Il avait trouvé les légions amollies par
1. Tac, Inn., Xir, 39-40, et Agric, 14. — 2. Dion, LX, 670; Suét., Claud., 24.-3. Tac, Ànn.y XI, 16-17. — 4. Dites et imhelks (tWd., 18.}.
une longue oisiveté: une discipline impitoyable et de continuels travaux leur rendirent l'aspect des vieilles phalanges républicaines. On le sut bientôt chez les tribus voisines, et les Frisons, libres depuis dix-neuf ans, consentirent sans combat à recevoir de lui des lois, des magistrats, et à s'enfermer dans les limites qu'il leur fixa; une forteresse fut bâtie pour les contenir. Corbulon voulait encore atteindre derrière eux les Ghauques ; ses vaisseaux allaient mettre un terme à leurs pirateries et ses soldats menaçaient leurs frontières, lorsqu'un ordre de Claude l'arrêta. En ramenant derrière le Rhin ses aigles qu'il avait cru mener à une conquête, il ne dit que ces mots : « Heureux autrefois les généraux romains I» Cette parole fort admirée n'était cependant que le cri ambitieux d'un républicain qui regrettait ces temps où les généraux dédaignaient l'impuissante colère d'un gouvernement sans force, et engageaient à leur gré Rome dans des guerres nouvelles (47 de J. C). Pour occuper du moins les soldats, Corbulon leur fit creuser, entre la Meuse et le Rhin, un canal de vingt-cinq milles destiné à rendre moins dangereuses les inondations de l'Océan. Claude lui accorda en récompense les insignes du triomphe. Son successeur, Curtius Rufus, obtint le même honneur pour avoir ouvert dans le territoire de Mattium une mine d'argent dont le produit fut médiocre et dura peu. Mattium était à plus de cent vingt milles du Rhin ; on voit que ce système de paix armée avait placé sous l'influence romaine toute la rive droite du fleuve jusqu'assez loin de son cours. Il y a encore une conséquence à tirer de ces faits : c'est que si le gouvernement impérial était avare pour les légions de gloire militaire, il leur en offrait une autre, celle des grands travaux d'utilité publique. Voici Corbulon qui creuse un canal, Rufus qui ouvre des mines, et l'armée de la haute Germanie qui continue l'immense retranchement des terres décumates. Tout à l'heure Paulinus achèvera la chaussée de Drusus le long du Rhin, et Vêtus voudra ouvrir une communication navigable entre la Saône et la Moselle, c'est-àdire entre le Rhin et le Rhône, entre la Méditerranée et
rOcéan du nord. En Espagne, dans les provinces du Danube, ce sont des ponts, des routes que les légions construisent. Dans l'Asie Mineure, des ports que Ton agrandit ou que Ton ouvre *. Partout les loisirs qu'une sage politique leur donne sont utilement employés ^ Tacite aurait dû comprendre ces grandeurs de la paix plutôt que d'accueillir dans sa grave histoire ces lettres anonymes où Ton suppliait l'empereur, au nom des armées, d'accorder d'avance à leurs commandants les honneurs du triomphe, pour qu'ils ne cherchassent plus à les mériter en soumettant leurs troupes à tant de rudes labeurs.
Tacite ne voit aussi qu'une satisfaction de vanité pour l'impératrice dans l'envoi d'une colonie de vétérans chez les Ubiens dont la ville, où elle était née, prit dès lors le nom de Golonia Agrippina (50 de J. C.) ; mais l'empire avait besoin d'une place forte et toute romaine sur le Rhin inférieur, et le lieu était si bien choisi, que Cologne est restée jusqu'à ce jour une des grandes villes de l'Allemagne. Les Romains même reconnaîtront bientôt, durant la guerre de Givilis, la sagesse de cette mesure.
Dans la haute Germanie, l'empereur se contenta encore de repousser les Cattes sans essayer de les dompter. L'honneur de cette expédition revint tout entier aux cohortes gauloises des Nemètes et des Vangions qui allèrent surprendre l'ennemi et délivrèrent quelques soldats de Varus, captifs depuis quarante ans. Pomponius, campé avec ses légions vers leTaunus, y attendait les Cattes, dans la pensée qu'ils poursuivraient jusque-là ses cohortes. Mais la crainte d'être pris à dos par les Chérusques, maintenant amis fidèles des Romains, les arrêta, et ce furent des députés et des otages qui vinrent solliciter la paix (50 de J. C). Les Prisons rentrés dans une demi-servitude, les Chauques contenus, les
1. Soranus,.., Asise proconsul..,, portui Ephesiorum aperiendo curam insumpserat. En l'an 65. Tac, Ann., XVI, 23. — 2. Plures per provindas simUia. Tac, Ann.y XI, 20. Probablement, par exemple, en Syrie, où Tacite vante les efforts de Cassius pour rétablir l'ancienne discipline : revocare priscum morem exercitare legiones, etc. Ibid.j XII, 12.
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Chérusques affaiblis, les Cattes humiliés, voilà l'état de la Germanie occidentale*. Rome pouvait-elle désirer mieux?
Au sud, le roi que Drusus avait donné trente ans auparavant aux Suèves de la Moravie, Vannius, menacé d'une révolte, avait imploré le secours des légions : Claude laissa les barbares vider entre eux leur querelle; mais des troupes réunies derrière le Danube se tinrent prêtes à faire respecter par les deux partis le territoire de Tempire. Cette conduite réussit. Le roi dépossédé fut reçu avec ses vassaux dans la Pannonie, et les deux chefs victorieux qui se partagèrent son royaume sollicitèrent eux-mêmes Tamitié de l'empereur (50 de J. C.)^
La tranquillité des pays de la rive droite du Danube est attestée par le silence même des historiens; un fait d'une certaine importance eut cependant lieu à l'extrémité de ces provinces. Rhœmetalcès, que Caligula avait fait seul roi de toute la Thrace, ayant été tué par sa femme, ses anciens sujets se soulevèrent, et Claude en profita pour réduire ce royaume en province (vers Tan 46) ; vingt ans après, Agrippa disait aux Juifs : « Deux mille soldats romains suffisent à garder la Thrace*. » Byzance avait fourni des secours en cette occasion ; elle en donna encore dans la guerre qu'on fit au roi du Bosphore (49) ; et, en récompense, obtint une exemption de tribut pendant cinq années *.
Ce roi du Bosphore, descendant du grand Mithridate, dont il portait le nom, devait à Claude sa couronne ^ L'empe-
1. Tac, Ann,y XIT, 27-8.-2. Ibid., 29-^0. Egregia adversus nos fide . —3. Jos., B. J., Il, 28. —4. Tac, Ann,, XII, 63. La môme faveur fut faite à Apamée niioée par un tremblement de terre; Rhode redevint libre, et Bologne, détruite par un incendie, reçut un secours de 10 millions de sesterces; Tac, XII, 58. Cos fut affranchi de tout tribut en l'honneur de son dieu Esculape. Ibid., 61; Cf. Dion, LX, 24. — 5. A la mort de Polémon I, dont il a été précédemment parlé (voy. p. 80), Sauromate et Rhescuporis avaient régné sur le Bosphore, les Romains n'ayant pas permis que Pythodoris , sa veuve, devenue reine de Cappadoce par son mariage avec Archélaûs, régnât à la fois sur le Pont, la Cappadoce et le Bosphore. Son tils, Polémon II, qui avait déjà le Pont, obtint le Bosphore de Caligula en Pan 38. Mais quatre ans après, Claude le lui ôta pour le donner à Mithridate. Polémon reçut en échange une partie de la Cilicie. Casy, BisU des rois du Bosphore,
reur, peu de temps après son avènement, avait fait une nouvelle distribution des royaumes vassaux. Il avait rendu à Antiochus la Gomagèue, que Galigula lui avait donnée puis reprise, délivré Tibérien Mithridate, que Gains avait jeté dans les fers, augmenté le domaine du juif Agrippa et érigé la Chalcidique en royaume pour son frère Hérode , enfin cédé à Polémon quelques cantons de la Gilicie en échange du Bosphore, transféré à l'autre Mithridate. Ce nouveau roi, plein d'ambition et de turbulence, comme pour justifier son origine, voulut s'agrandir aux dépens de ses voisins. Glande le déposa et mit à la place son frère Gotys. Mithridate essaya d'entraîner dans sa cause quelques peuples de ces régions , séduisit les uns, attaqua les autres et attira sur eux une expédition romaine. Les misérables villes de ses alliés furent enlevées sans peine et cruellement traitées. Une d'elles offrait dix mille esclaves pour se racheter ; esclaves et maîtres, on tua tout. Mithridate vint se livrer luimême. Quand il parut devant l'empereur, il lui dit fièrement : « On ne m'a point amené; je suis venu. Si tu en doutes, laisse-moi partir et fais-moi chercher *. » (49 de J. G.) G'était pour qu'il recouvrât l'Arménie que Claude avait donné la liberté à Mithridate Tibérien^ Les dissensions des Parthes rendaient l'entreprise facile. Ce malheureux peuple était retombé dans son anarchie habituelle, après la mort d'Artaban III (44 de J. G.). Vardan et son neveu Gotarzès se disputaient le pays, tour à tour fugitifs ou maîtres de la couronne. Pour la troisième fois ils allaient en venir aux mains, à l'extrémité de l'empire, dans la Bactriane, au moment même où Mithridate rentrait en Arménie, avec des troupes romaines qui prirent les villes, tandis que les Ibériens battaient le plat pays. Vardan, resté enfin seul maître de l'empire, réduisit Séleucie, que depuis sept ans les Parthes tenaient assiégée, et se disposa à envahir l'Arménie. Le gouverneur de Syrie, Marsus, le menaça, s'il en passait la frontière, de franchir lui-même l'Euphrate. De nouvelles