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tO L'EMPIRE SOUS AUGUSTE.
toteS que Sylla emporta plus tard à Rome, enfin toute cette riche ceinture de villes qui bordaient la Propontide et répandaient la vie sur ses bords : Abydos, le grand passage d'Europe en Asie; Parium, Lampsaque el^Cyzique que nous avons déjà nommées ; Pruse, au pied de TOlympe, et dont Strabon vante Texcellent gouvernement; Nicée, la ville la plus considérable de la Bithynie et la patrie d'Hipparque, le premier a&tronome de Fantiquité; Nicomédie, la capitale de la province; enfin «la cité^des aveugles », Chalcédoine, où était né Xénocrate, le disciple bienaimé de Platon.
L'Asie avait beaucoup souffert dans les dernières convulsions de la ^république, sans même avoir eu, comme la Gaule, l'Espagne et l'Afrique, la consolation de s'être mêlée avec quelque gloire à la lutte. Ses préférences avaient été d'abord pour Pompée, qu'elle connaissait mieux, ensuite pour ceux qui s'appelaient le parti républicain. Traitée avec quelque sévérité par César, qui en tira beaucoup d'argent, elle fut plus malmenée encore par Cassius; en une seule fois, il leva l'impôt de dix années, 27 000 talents '. Puis vint Antoine, qui lui en arracha au moins autant '.Pendant qu'il dépensait cet argent dans les folies de la vie inimitable^ Labiénus avait amené les Parthes jusqu'en face de Rhodes et de Samos,' visité encore une fois tous les temples et pris ce que le triumvir y avait oublié*. Cependant il fallut trouver des ressources nouvelles pour le formidable armement qui devait disputer l'empire à Octave, t Les rois, les princes, les tétrarques, les nations et les villes, de l'Euphrate à l'Adriatique, reçurent l'ordre d'envoyer les provisions nécessaires. • Aux dépenses de la guerre, l'émule 'de Bacchus ajouta celles des fêtes qui célébraient d'avance son triom-
1. strabon, XIII, p. 609. Voyez tout ce qu'il dit dans ce passage sur les nombreuses altérations auxquelles les ouvrages anciens étaient exposés, et notamment ce que souffrirent ceux d'Aristote. —2. L'impôt annuel de TAsie était sous Sylla de 4000 talents. App., B. M., 62; Plut., Sylla^ 25; Lumll. Mais César Pavait diminué d'un tiers. App., B. C., V,-4. — 3. L'impôt, de neuf années payable en deux ans. App., ibid. — 4. XpYJiJLaTa inpàa^exo, xaùà Upà è<iuXo. Dion, XLVIII, 26.
phe. Tous les comédiens» tous les athlètes de TAsie, furent convoqués à Samos, où Antoine et Gléopatre s'arrêtèrent; et tandis que la terre entière était gémissante et consternée, une seule île retentissait du bruit des chants et des danses. Chaque cité envoyait un bœuf pour les sacrifices et les rois rivalisaient de prodigalités dans les fêtes qu'ils se donnaient. L*Asie allait donc en apparence Joyeusement à cette guerre ; au fond elle soupira après la fin de ces ruineuses magnificences, après Tordre et le repos, pour relever ses temples, racheter aux usuriers ses pçrtiques, ses murailles S et retourner aux leçons de ses rhéteurs, à Tindustrie, au commerce. Aussi plus que toute autre province salua-t-elle la victoire dernière à laquelle la plupart de ses chefs avaient contribué, en semant d'avance par leur défection le découragement et la défiance dans les troupes antoniennes. Jetés malgré eux dans cette grande querelle, les Grecs d'Asie s'en étaient retirés au plus vite. Us n'étaient point en effet de farouches patriotes ne rêvant que la liberté. L'égalité leur importait plus que l'indépendance; et pourvu qu'ils eussent encore une tribune, des élections, des arts, toutes ces élégances de la vie de Smyrne et d'Éphèse que Gicéron appelle les consolations de la servitude ^, et de loin en loin une révolution d'intérieur, ils étaient contents. C'était le régime auquel dej^uis six cents ans ils étaient habitués, et ils n'en demandaient pas davantage.
Syrie et Phénide. — La Syrie avait passé par les mêmes vicissitudes, avec plus de désordre et de misère, parce qu'elle était plus près des Parthes et des Arabes. Ses malheurs dataient de loin, des dernières convulsions au milieu desquelles s'était éteint le royaume de Syrie, alors qu'on ne voyait qu'inceste^ et parricides dans la famille royale : les mères tuant leurs fils, les fils tuant leurs mères; des
!• C'était un usage commuD aux villes d'Asie d'engager aux créanciers les propriétés municipales. Les Cyméens, ayant donné ainsi pour gage d'un emprunt leurs portiques, n'osaient plus s'y promener, dit Strabon. — 2. Obkctamenta et solatia servUutU, In Verr* de Sign., 60»
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mœurs et des crimes sans nom; partout l'intrigue, la trahison, la révolte ; un pouvoir méprisé et sans force ; des lambeaui de pourpre qu'on s'arrachait pour s'en parer un instant; d'effroyables misères, et nulle part les consolations de la liberté ou le repos du despotisme ^ Après les ambitions sanguinaires des princes indigènes, étaient venues les rivalités des maîtres étrangers. Il avait fallu donner aux uns et aux autres de l'argent et des soldats, et à chaque vicissitude des guerres civiles subir des exactions nouvelles, en expiation de. celles qu'on avait subies déjà.
César, après Pharsale, y avait laissé pour gouverneur son parent Sextus Julius. Un ancien lieutenant de Pompée, Bassus, longtemps caché à Tyr, profita de Téloignement du dictateur et des fausses nouvelles qui, de temps à autre, arrivaient d'Espagne ou d'Afrique, pour se former un parti, soulever les gens de Sextus et le faire égorger par eux. 11 prit alors le titre de préteur et prétendit gouverner la province. Mais l'exemple qu'il avait donné parut bon à suivre : ce qu'il avait fait contre son prédécesseur, un certain Antistius l'essaya contre lui, et il fut à son tour assiégé dans Apamée. Cette ville, presque entourée de tous côtés par rOronte et un grand lac, était inexpugnable ^ Les deux adversaires ne se trouvant pas assez forts pour se vaincre, appelèrent un chef arabe du voisinage habitué à vendre au plus offrant ses services, et qui d'ordinaire aidait les Parthes à envahir la province, pour faire sa main au milieu du désordre. Il se rendit à une conférence entre la ville et les légions, proposa ses conditions et fit son prix, que Bassus fut seul assez riche pour payer*. Autrefois, du
1. Justin, XL, 1. Pompée, en 64, organisa la Syrie en province (App., Syr.f 46, 50). 'Ano EOçpàTOw j«xp* Alyurerou xal jiixpi 6a>à<r<njç. Pour les changements faits par Pompée dans la Palestine qu'il comprit dans la province, voir Josèpbe, À. J., XIV, 4. Un grand nombre de villes syriennes avaient Tautonomie, voy. ci-dessous, p. 53, n. 2. Elle avait été donnée aussi dans le nord de la Palestine à Scythopolis et à Samarie (Jos., À. J., JIV, 4); sur la côte à Turris Stratonis (Césarée), à Joppé, Jamnia, Azoth {Id., ibid.). Gaza (Eckhel, P. N.j Ul, p. 453); au sud à Marissa (Jos., ihid.), — 2. Strab., XVI, 751. — 3. Dion Cass., XLVII, 28. A Antistius succédè-
moins, c'étaient les étrangers qui achetaient les secours des proconsuls, et les voici qui vendent aux Romains leurs armes et du courage ! Ce n'est pas tout : Bassus appela encore les Parthes. Qu'il était temps que Rome recduvr&t sa dignité et sa force 1
A l'arrivée de Cassius, toute la Syrie, qu'il avait autrefois sauvée, se rangea sous son obéissance. Mais Dolabella vint la lui disputer, comme le frère d'Antoine disputait dans le même temps la Macédoine à Brutus; nouveaux désor*dres, nouveaux combats. Dolabella, assiégé dans Laodicée, fut contraint de se tuer, et Cassius courut à Philippes. Pendant que la querelle s'y vidait entre la république et l'empire, la Syrie était conquise tout entière par les Parthes; Tyr seule leur échappait; et des "tyrans s'élevaient dans toutes les villes. Yentidius, Saxa, Sosius, lieutenants d'Antoine, y ramenèrent quelque ordre, sans mettre beaucoup d'unité dans le gouvernement de cette province où subsisteront longtemps encore une foule de petits chefs'.
Cependant, dès que la paix sera affermie, la prospérité renaîtra dans cette région si bien située entre TEuphrate et la mer de Chypre, où les ramifications du Taurus et du Liban forment de délicieuses vallées, et qui, si elle touche au désert, a aussi ces plaines fertiles qu'on trouve toujours au pied des grandes montagnes. C'est la porte de l'Orient : tout passera par la riche cité d'Antioche, que Pompée a laissée libre ^ et dont Strabon dira dans quelques années qu'elle est presque aussi grande qu'Alexandrie ^ Un peu plus tard Héliopolis élèvera son temple du Soleil, une des
rent if. Crispus et L. Statius Marius qui assiégèrent une seconde fois Bassus dans Âpamée. Mais il leur résista par les mômes moyens à Paide des phylarques des environs (cf. Joseph, A. J., XIII, 12, 8, et Strab., XVI, 752). — 1. Voyez pour tous ces détails Dion, XLVII, et App., B. C, IV et V passim; Cic, ad AH., XIV, 9; ad Fam., XII, 12, 14. — 2. De môme queSéleucio, Epiphanie, peut-être Apamée, et presque toutes les villes de la Décapole, savoir, Abila, Antioche ad Hippum, Canatha. Dium, Gadara, Pella, Philadelphie (Eckhel, P. N,, III, p. 268 et 307, 313, 327, 346-351, 372-377). Ces villes n'en payaient pas moins tribut aux Romains. — 3. Strabon, XVI, 751. Il n'alla pas lui-même en Syrie.
plus imposantes ruines que Fantiquité nous ait laissées , et avant trente ans Apamée comptera cent treize mille citoyens ^ Pour Laodicée, à moitié détruite dans la guerre récente de Cassius et de Dolabella^, elle sortira vite de ses ruines, grâce à son port, à son commerce' et à la liberté avec immunité d'impôts qu'Antoine lui a donnée *. Mais l'intérieur du pays, même la vallée de TOronte, ne seront pas débarrassés des brigandages des montagnards et des Arabes. Chalcis, le phylarque d'Émèse, et les habitants de Damas peuvent quelquefois les arrêter, non les détruire, car le calcaire poreux des roches de l'Anti- Liban, percé partout de cavernes profondes, leur offrait d'inexpugnables retraites. Près de Damas il s'en trouvait une où quatre mille hommes se cachaient aisément^. L'ennemi le plus à craindre pour les Syriens était toujours les Parthes. César "avait promis de délivrer la province de cette inquiétude; Auguste remplira cette promesse dune façon moins héroïque, mais peut-être* plus sûre.
La côte de Phénicie, que Strabon prolonge jusqu'à Péluse , avait moins souffert qu'on ne le dit de la rivalité d'Alexandrie. Aradus et Tyr avaient toujours une population surabondante, qui était obligée de bâtir des maisons à six et huit étages ; et la pourpre tyrienne , célèbre dans tout l'empire, alimentait une industrie chaque jour plus riche. Sidon, libre comme Tyr et aussi peuplée, était le centre de la fabrication du verre •. Ce que les Grecs avaient sourdement miné, ce n'était donc ni le commerce ni Tin-
1. Si toutefois Tinscription n* 623 d'Orelli est authentique, elle S^ rapporte au cens fait par Quirinius dont parle saint Luc, n, 1. Marini {AU. H, p. 787) a quelques doutes et Orelli la croit apocryphe. — 2. Appien, 0. C, IV, 62. — 3. Strabon, XVI, 751 et Arrien, PéripL Erythr. mar., p. 4. Elle approvisionnait de ses yins l'Egypte et toutes les yilles des bords de la mer Rouge. — 4. Appien, F. C, V, 7. — 5. Strabon, XVI, 756. Joseph., A. J., XV, 10, 1. < Il y a moins de brigandages maintenant que la bande de Zénodore a été anéantie grâce à la bonne administration des Romains et aux garnisons établies dans la Syrie. » Strab., ihid, » 6. Strab., tMd., 757. Jos A. J,j XV, 4, 1. Tripolis aussi était libre. Eckhel, III, p. 372.
dustrie de leurs anciens rivaux, mais leur langue et leur civilisation. On ne trouvait plus guère de Phéniciens à Tyr et à Sidon; par contre, beaucoup d'astronomes et de mathématiciens, de rhéteurs et de philosophes, d'écoles enfin où étaient enseignées toutes les branches des connaissances humaines *. Même d'Ascalon et de Gadara sortaient Philodème l'épicurien, Ménippe le satirique, et Théodore le rhéteur *. Les catégories d'Aristote et les idées de Platon effaçaient dans^ces villes des patriarches le souvenir des légendes bibliques.
Egypte. — La Palestine, redevenue un royaume, nous occupera plus tard; nous arrivons donc à l'Egypte, dont Octave venait de faire une province.
Le 15 août de Tan 30 avant notre ère, la race des Lagides s'était éteinte, après avoir régné près de trois siècles, d'abord avec éclat, puis avec faiblesse et opprobre. Tombée, comme tous les États d'Orient, dans cette demi-servitude où le sénat se plaisait à tenir les plus puissantes monarchies, l'Egypte ne s'appartenait plus, depuis le jour où il avait suffi pour la sauver qu'un ambassadeur romain étendît sa baguette entre elle et l'armée d'Antiochus Épiphane. Il y avait de cela près d'un siècle et demi ; mais les Romains aimaient à voir mourir lentement : à l'amphithéâtre ils auraient mis en pièces le gladiateur qui eût frappé trop vite. L'Egypte vécut donc au milieu des guerres civiles et des incestes, des exactions et des massacres, voyant ses rois tour à tour persécuteurs et victimes, ne s'inquiéter que d'une chose, amasser For dont ils achetaient à Rome quelque tribun ou consul.
De plus en plus l'histoire de ce grand empire était devenue celle des révolutions du palais, et à ses derniers jours il n'en eut plus d'autre que les aventures de cette femme
1. StraboD, XVr, 757. Il ajoute : « De nos jours, Sidon a produit des philosophes distingués, tels que Boethus, notre condisciple , et Diodote, son père. Tyr a produit Antipater et, un peu avant notre temps, Apollonius qui a dressé le tableau des philosophes -de la se&te de Zenon et de leurs ouvrages. ■ — 2. Strabon, ibid, , 769.
b6 L'EMPIRE SOUS AUGUSTE.
ambitieuse et passionnée qui, par sa grâce et son esprit, par son fol abandon au plaisir et sa mort courageuse, distrait un instant de la triste et sanglante tragédie du second triumvirat. L'amour de César absout Cléopatre de la passion d'Antoine. Si la femme a été faible d'ailleurs, la reine fut grande, grande au moins à la façon de TOrient, c'est-àdire fastueuse et cruelle, mais habile, et iière jusque dans la mort. Avec elle la vieille Egypte descendit au tombeau. Elle avait adopté ses rois macédoniens et inscrit leurs noms à côté de ceux de ses vieilles dynasties*. Mais la parole d'Ézéchiel va maintenant s'accomplir; l'Egypte n'aura plus que des maîtres étrangers : et dux de terra Mgypti non erit amplius.
Une société qui s'est en quelque sorte moulée sur le sol qu'elle occupe est bien forte contre le temps et les hommes. Il est difficile de trouver un gouvernement pire que celui des derniers Ptolémées; cependant, malgré les émeutes continuelles et les massacres périodiques d'Alexandrie, l'Egypte prospérait : c'était encore la terre chantée par Théocrite ; car le sol y était toujours fécond, les villes innombrables et le fleuve bienfaisant '. C était aussi toujours la
1. Elle avait conservé pour les Ptolémées l'antique usage de compter par années de roi, elle fit de même pour les empereurs. Une inscription gravée sur la statue de Memnon porte : « Àudimus Memnonem anno XI Neronis. » Cf. Letronne, Recherches pour tenir d Vhùtoire de V Egypte, p. 355 et 472. Eckhel, D. N. F., p. 456, et Raoul Rochette, Journal des Savants, avril 1824. — 2. Loin de diminuer, comme on l'a dit, par Tenvahissement des sables du désert, le sol cultivable de TËgypte s*accrott, parce que l'inondation du fleuve s'étend davantage. L'exhaussement progressif produit par les dépôts annuels, et qu'on estime à 0",12 par siècle (Cari Ritter, Géogr, de VAfr., III, p. 97, dit 0", 132 d'après le nilomètre d'Éléphantine et Û-,120 d'après la meqyas du Caire; ce qui donne en moyenne pour toute la vallée 0"',126) , a en eflet amené ce résultat singulier qu'en bien des endroits, au lieu d'être concave comme toutes les vallées, l'Egypte présente une surface convexe, dont le point le plus élevé est sur la ligne que trace le cours du fleuve. De là la facilité que les eaux ont à se répandre d'elles-mêmes sur une partie considérable du pays et à atteindre de jour en jour plus loin. Les travaux des hommes, les digues qui contiennent ou dirigent l'inondation, les canaux qui la portent là où, abandonnée à elle-même, elle n'aurait pu parvenir, étendent son action. Ainsi te^ point de la plaine de Thèbes que couvrait, au temps d'AménopLis lit* le sable du désert, est caché aujourd'hui
grande route du commerce indien, et comme la forteresse d'où l'on pouvait tenir en bride l'Afrique et l'Arabie. Tant d'avantages frappèrent l'œil clairvoyant d'Octave, et il prit toutes les mesures que put lui suggérer la prudence, afin d'empêcher une révolte qui semblait probable, dans un pays si bien constitué pour vivre à Técart, si bien défendu contre les agressions du dehors par le désert qui l'enveloppe, par la côte inhospitalière qui le borde. Après de sages ménagements, Cambyse, égaré par la colère, avait blessé le bœuf Apis, égorgé les prêtres et profané les mo* numents. Cette politique eut les conséquences qu'elle méritait d'avoir : l'Egypte, sous les Perses, fut à peu près en révolte continuelle. Octave respecta tout, la religion, la langue, les habitudes de ce peuple ^ Quand il eut visité le tombeau d'Alexandre, on voulut lui montrer celui des Ptolémées: « Je suis venu voir un roi, dit-il, et non des.
sous deux mètres de limon. Une nature bienfaisante réparait donc sans cesse ce que détruisait Timpéritie des hommes, et, malgré les fautes, les crimes et rinourie des Ptolémées, l'Egypte était encore florissante. Les prêtres d*Amasis vantaient à Hérodote (II, 177) les vingt mille villes de son royaume (les livres sacrés disaient plus de 18 000, b>; iv Tatc Upatc àva^po^î; ôpâv J<m. Diod., I, 31). Théocrite {Idylh XVII, v. 81-83) en donnait 33 333 à Ptolémée Philadelphe. Diodore (I, 31) en compte plus de 30000 sous le premier Ptolémée, a dont le plus grand nombre subsiste encore. » Que parmi ces villes on ait compris les villages, les hameaux, cela est évident (Diodore dit xcopia; &^io>éYou; xatnoXeiç, ibid.). Mais ces chiffres, lors même qu'ils seraient exagérés, peuvent nous faire accepter ceux qui nous restent sur la population du pays. Elle était autrefois de 7 millions d'&mes, au témoignage de Diodore (ibid.) et, ajoute- t-il, elle n'est pas moindre aujourd'hui. Autrefois c'était le pays le plus peuplé du monde, maintenant encore il n'est inférieur à aucun. PUne {Paneg., 31) appelle les Égyptiens ^ens fecundissima. Aux mots de Diodore xal xaO' i^(xâç 8è oOx i\àxxo\jç elvai, quelques éditions ajoutent le mot Tpiaxootuv qui manque dans la plupart des manuscrits et que contredit Josèphe (B. /., II, 16, 4) : nevtYJKOVTa icpo; rate éTSTaxoaiai; (AupîaSa; 6r/,a tc5v 'AXe^àvSpiiav xxtoixouvtuv. Un autre passage de Diodore (XVII, 52) porte à 300 000, sans les esclaves, le chiffre des Alexandrins (voy. Letronne, Journal des Savants j ann. 1844, p. 434). Suivant Philon, il y avait en Egypte, a Catahathmo Libyœ usque ad termtnos J&l/itopi/f, pw'piâSwv éxaxôv de Juifs , eI; (I»Xaxx6v (p. 971, B), Ci chiffre rend probable celui qui est donné pour la population indigène. — — ]. M. Letronne Va surabondamment montré. Le grec resta la langue officielle et toutes les institutions des Ptolémées subsistèrent. Cf. Robiou, jBgypti regimen tuhPtolemxis, 1852.
morts. » Ce fut sa seule vengeance contre la mémoire de ceux dont il prenait la place. Nous le verrons gouverner comme eux, mais sans les émeutes périodiques d'Alexandrie, et avec plus d'ordre et de prévoyance. Dès l'abord, les soldats qui avaient vaincu Antoine furent employés à nettoyer les canaux engorgés du Nil.
L'Egypte avait sept millions d'hommes et de grandes richesses ; Octave ne voulut confier tant de forces qu'à d'obscurs personnages, à de simples chevaliers qui, n'étant rien que par lui, ne pourraient rien contre lui*. Il ne leur donna même pas les insignes des gouverneurs ordinaires *. C'étaient des fermiers qu'il envoyait administrer un de ses domaines •, et dont il revoyait lui-même les comptes. Mais une légion dans Alexandrie, deux dans le voisinage, neuf cohortes et trois escadrons, imposèrent l'obéissance. Pour , n'avoir pas à craindre que cette armée fût subornée par quelque ambitieux personnage, il interdit à tout sénateur, à tout chevalier d'illustre naissance, de pénétrer aux bords du Nil. Nul ne put, si ce n'est le marchand obscur ou le voyageur sans nom, aller visiter cette terre des merveilles. Et tandis que la Gaule entière entrait rapidement dans la cité romaine, tandis que les chefs de ses nobles familles venaient siéger au Capitole, l'Egypte attendra deux cent trente années avant qu'un des siens soit décoré du laticlave sénatorial *.
Ces précautions étaient justifiées peu* la richesse, la position et l'organisation sociale de l'Egypte.- Les villes de la Grèce et de l'Asie, les peuplades de la Gaule et de l'Espagne vivaient isolées ; un conspirateur indigène ou un aventurier politique les eût malaisément réunies pour un but
1. Il y eut môme parmi les préfets d'Egypte jusqu'à des affranchis. Cest du moins TopinioD, contestable il est vrai, de Franz qui a donné (ap. Bœckh, Corp.imc, III, p. 310) la liste dés préfets d'Egypte. — 2. Treb. Poil., Trig. tyr., 21. Le préfet d*Égypte avait néanmoins imperium ad simiUtudinem proconsulis. Dig., I, 17, 11, et Tacite, Ann.y XII, 60. —. 3. Ta iiiYMTTov Tôv xTTiiiàTwv. Philo., adv. Flaec.f p. 987. — 4. Dion Cassius, Lt, 17. Le premier exemple d'un Égyptien fait sénateur eut lieu sous Septime Sévère.
commun. L'Egypte ne connaissait* pas ces divisions ; elle n'était point une réunion de petites républiques, ennemies les unes des autres, mais un grand État dont toutes les parties avaient une vie semblable, parce qu'il n'y avait pour elles qu'une seule histoire, comme il n'y avait qu'une même existence matérielle. De Syène à Péluse tout était commun, le bien et le mal, la disette et l'abondance, car le Nil était le même pour tous. De Péluse à Syène aussi, l'organisation politique était identique, car les rois et les prêtres avaient étendu sur tous leur autorité absolue, comme le fleuve recouvrait tout chaque année de ses eaux limoneuses.
Si donc l'on excepte la grande division naturelle formée par le Delta, l'Egypte n'avait que des divisions artificielles et purement administratives *, dont on ne pourrait retrouver sur le sol la trace et la nécessité. Aussi ces divisions, que nous avons vu Rome établir dans ses provinces, seront ici à peu près impossibles ; et il faudra laisser cette population de sept millions d'âmes former un tout homogène. Ceci explique le régime particulier auquel l'Egypte fut soumise. Pourtant, en réalité, il n'y avait rien à craindre d'un peuple brisé par vingt siècles d'obéissance à
1. Il y avait toujours, sous trois chefs romains (Letronne, Rechereh.f etc., p. 275, et Rec.f II, p 141), les trois épistratégies de la haute, de la moyenne et de la basse Egypte, chacune partagée en nomes; les nomes étaient divisés en toparchies , et les toparchies en xû|mii et en roicot (Strab. , XVII, 787). L'épistratége de la Thébaîde portait le titre d'ipaSàpxiq; (Letronne, Bee.i II, n* 380), et veillait sur la route de Bérénice à Goptos {Id. tbt'd., p. 52). Une inscription du temps des Ptolémées donne même à ce fonctionnaire le titre de ^rparriY^; '^C IvdixiJc xai 'EpvOpâc Oa>àaoif); (Bœckh, Inicr, n* 4751). Chacun des cinquante-cinq nomes (Franz, op. Bijeckh, III, p. 283 et 285) était administré par un aTparnYo; ou vo(idpx>)C indigène, nommé pour trois ans par le préfet, et qui veillait à la police et à Texécution des édits, rendait la justice et levait l'impôt. Les Alexandrins pouvaient refuser cette charge {Edit de Tib, Alex., ligne 34, 35). Les/â>piat et les xéitoi avaient aussi leurs magistrats (Letronne, Rec, II, 469), qui gardaient les documents propres à faire reconnaître après Ilnondation les limites des propriétés. Sur Padministration de PÊgypte sous les Romains, voy. surtout Strabon, XVII, p. 798 et seqq., l'édit de Tibère Alexandre, ap. Bœckh, Intcr, , u? 4657, que Rudorff a commenté dans le Rhein, Muséum^ 1828, p. 64-84 , et les deux importants ouvrages de M. Letronne.
un gouvernement théocfatique ou à des maîtres étrangers, et auquel les Grecs n'avaient pu inoculer leur turbulente activité.
Polybe rend aux Egyptiens ce témoignage accepté par Strabon qui les connaissait bien, qu'ils étaient intelligents et soumis aux lois\ Peu leur importait en effet le nom de leur maître, pourvu que le Nil montât, au jour fixé, pardessus ses rives, que leurs animaux sacrés ne mourussent pas trop souvent, et que Sérapis continuât dans Ganope ses guérisons merveilleuses. Voyez-les aux fêtes nombreuses de Pan, de Sérapis et de leurs mille divinités; jour et nuit les barques couvrent le fleuve ou les canaux, et la rive retentit de chants obscènes et de danses honteuses. D'Alexandrie à Ganope la route a cent vingt stades : elle n'est plus qu'une longue rue, bruyante et folle*.
Voilà leur grande affaire. Le plaisir est leur dieu véritable, leur seul culte; mais Rome n'entend pas le leur ôter. Pourquoi donc se laisseraient-ils saisir d'un nouvel accès de fierté, plutôt grecque d'ailleurs qu'égyptienne, et pourquoi recommenceraient-ils la guerre d'Alexandrie? Si la crue du fleuve n'est pas assez forte et qire la famine menace, si l'impôt est trop lourd, ils pourront bien murmurer, faire une émeute; mais la vue de quelques soldats armés dissipera la plus formidable révolte. Toute la Thébaïde soulevée tremblera devant deux ou trois cohortes, et Pétrone n'aura besoin que de sa garde prétorienne pour braver la colère déchaînée de l'immense peuple d'Alexandrie'.
1. Polybe, XXXIV, 14, ap. Strab., XVII, p. 798. 'OÇù xai iroXiTixov. J'ai traduit 6k<t comme M. Letronne, voy. ses raisons aux notes ad Strab., t. V, p. 797. Le passage de Tacite lateivia diseordem ae mobilem^ insciam îegunij ignaram mtigistratuum {Hist, ,1, 11), ne doit s'appliquer qu'à Alexandrie, de même que ceux qu'on trouve dans César (B, A. . 1 , 1,3) et Juvénal (XV). Mais xJngt siècles de despotisme les avaient rcn'ius fourbes, rampants et superstitieux à l'excès. Cf. Ëlieu., Var. Hist,, VII, 18, et Amm. Marcell., XXII, 16, 23. — ^. Strabon, XXII, p. 801. Ritter dit (III, p. 152) : « Le nombre d'Ëgyptiens, hommes et femmes réunis sur ces légères embarcations, s^élevait quelquefois jusqu'à sept cent mille. > — 3. Il n'y eut j»m -is de troupes indigènes en Egypte. Robiou (^gypti regimen), Strabon (1. XVII) accusent les Egyptiens d'être, malgré leur nombre, impropres à la guerre.
NoD, que la vie leur soit facile et douce, et ils passeront en face des majestueux monuments élevés par leurs pères sans se souvenir qu'ils ont été jadis un grand peuple. Les plus habiles d'entre eux savent à peine lire les inscrip* tions qui racontent la vieille gloire de leurs Pharaons % et ces prêtres d'Héliopolis, de Thèbes et de Memphis dont Pythagore, Hérodote et Platon interrogeaient avec respect la science profonde, ne sfont plus que de pieux bateleurs qui ont perdu le grand sens des choses. Qu'un voyageur, curieux de voir de près ce peuple étrange, arrive à Memphis, et ils ne lui expliqueront pas le cours des astres, la mesure du ciel et de la terre ou les secrets de la création ; mais ils le conduiront au temple d'Apis. Si l'heure est venue, du sanctuaire sort un bœuf à la robe noire tachetée de blanc; on le lâche dans le pronaos, on lui fait faire quelques sauts^ puis on le ramène à son étable ; voilà le dieu et les doctrines. En voici un autre : c'est le crocodile d'Arsinoé ; mais laissons parler un témoin oculaire : < Notre hôte, personne de considération dans le pays, vint avec nous au lac, apportant de notre desserte un petit gâteau, de la viande cuite et un flacon d'hydromel : nous trouvâmes l'animal sacré sur le bord du lac. Les prêtres le saisirent, et les uns lui tinrent la gueule ouverte, tandis qu'un autre lui jeta le gâteau, puis la viande, et enfin y versa l'hydromel. Alors le crocodile sauta dans le lac et passa rapidement sur la rive opposée. Un nouvel étranger survenant avec son offrande, les prêtres la prirent, coururent autour du lac rejoindre le crocodile, et, après l'avoir atteint, lui firent prendre de la même manière ce qu'on avait apporté ^ » Ainsi la grande religion d'Isis, la mystérieuse déesse, et
1. Le troisième gouverneur, Gall us, lorsqu'il visita l'Egypte, ne trouva pas un homme capable de lui en expliquer les mystères (Strab., XVII, p. 806). 11 est possible que Gallusn*ait pas été satisfait de son cicérone égyptien; mais Rosellini {Mon. stor.^ II, p. 455) admet que l'usage des hiéroglyphes s'est conservé au moins jusqu'à Caracalla, et M. Letronne peut-être jusqu'au vi' siècle, Journal des Savants ^ 1843, p. 464. — ?• Strab., XVII, p. 811.
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du bon Osiris était devenue un fétichisme grossier, dont le cérémonial et la liturgie étaient ces orgies que l'Orient aime à mêler à la dévotion populaire ^ Cependant la forte science des anciens prêtres perçait à travers l'enveloppe nouvelle qui recouvrait la vieille société, et Strabon ^ nous montre les Grecs se faisant traduire les livres de TÉgypte pour exploiter, sans en rien dire, ces trésors enfouis. Alexandrie, où Marc Antoine venait de transporter deux cent mille volumes enlevés à Pergame% était le grand atelier des traductions et des commentaires ^. Ce travail, cet accouplement de deux civilisations si différentes, se faisait aussi sur d'autres points : à Memphis, la plus grande ville du royaume après la capitale, ^omme elle peuplée de gens de toutes nations, et qui donnait aux adorateurs du bœuf Apis l'étrange spectacle de combats de taureaux'; à Ptplémaïs, cité toute grecque % qui le cédait à peine à Memphis, et dont le voisi-
1. Voyez la xv* satire de Juvénal : 0 tanctas génies quitus hœc nascuntur in hortis numina! — 2. XVII, 806. — 3. Plutarque, in Anton. — 4. IlToXe(Jiaioc ô ^iXaSt/çoc.... 5; icâvtmv *£>Xifi>ci»v re xal XaXcaicov ÂlyvTctCwv re xal 'Pei>(iatfa>v tàç pCéXov; avXXc(à(jLcvoc xai (AtTafpàoa; ta; iX- Xo^XcoTTa; el; ttiv 'EXXocda ^Xûrrav, (xupià^a; ptSXwv Se%à inéOiTO xctxà T^iv 'AXeÇavSpEiav (Georg. Syncell., p. 271); ajoutons la grande traduotion des livres hébreux ou version des Septante. Ptolémée cite sept observations astronomiques des astronomes Je Babylone. — 5. Strab. , XVII^ p. 807. — 6. £l!e avait un corps municipal réglé à la manière grecque, et n'obéissait qu'à répistratége (Strab., XVII, p. 813). Naucratis (Letronne, ReCf II, p. 50, 51) , Hermopolis Magna (Bœckh, Inse., u? 4679) et Lycopolis (/d., ibid.j 4707) paraissent avoir été dans la même situation. Alexandrie forma sous les Romains une cité à part du reste de TÊgypte et n'était comprise dans aucun nome (Becker, III, 1, p. 221). Sa population n'était pas recensée avec celle du pays ei ne payait point la capitation : $Cxa xâv *AXe- ÇàvSpetav xaToixoiSvTtDV (Josèphe, B. J. , II, 16, 4). Un Égyptien ne pouvait devenir citoyen romain qu'après avoir obtenu le droit de cité à Alexandrie (Pline, Ep, X, 22). Les Alexandrins étaient exempts des x«t>ptxal XeixoupYÎat (Édit de Tib. Alex., lig. 34, 35) ; cependant Octave avait supprimé leur sénat (Dion, Ll, 17) et établi un juridicuSf sorte de préfet de la ville qui jugeait probablement les contestations des citoyens romains et les procé3 mixtes entre personnes de nations différentes (Ritter, Notes à Heineccius, Historiajuris civiliSf § 177). Alexandrie avait plus de trois cent mille habitants de condition libre (Diod., XVII, 52). De ses cinq quartiers, deux étaient habités par les Juifs (Philo, adv, Flacc., p. 973). L'àXa6àpxYi; était un des magistrats particuliers à cette nation. Strabon appelle Alexandrie le plus grand marché de la terre habitable (XVII, 796).
nage avait achevé la ruine de la grande Thèbes, « la ville aux cent {fortes, par chacune desquelles sortaient deux cents hommes avec leurs chevaux et leurs chars de guerre*. »
Pour les Grecs et les Juifs, TÉgypte était un immense marché où ils accouraient ; pour les nomades des déserts d'Afrique et d'Arabie, une fraîche oasis de verdure et d'eau où chaque jour quelques-uns d'entre eux s'arrêtaient. A Goptos, dit Strabon, se trouvaient autant d'Arabes que d'Égyptiens. On voyait donc recommencer le mélange qui avait eu lieu à l'origine de la société égyptienne ' ; mais il n'allait pas en sortir les merveilles qui avaient signalé l'ancienne civilisation de ce pays. Alors la terre avait été plus forte que les hommes, et cette première culture dans une contrée à laquelle nulle autre au monde ne ressemble, avait pris un caractère unique. Aujourd'hui la main de Rome est trop lourde, le souffle de l'esprit grec trop puissant pour que la vieille Egypte résiste à la double action sous laquelle tombent les barrières qui abritent l'indépendance des nations et l'originalité des institutions, des mœurs et des croyances. L'Egypte, plus que toute autre, y perdra; mais ce sera au profit du monde.
Cyrénalque et- Afrique romaine. — Alexandrie est à l'extrémité occidentale de l'Egypte; le Delta y finit et le désert y commence. Depuis l'île de Pharos jusqu'au promontoire de Carthage, sur un développement de côtes de sept cent cinquante lieues, les vaisseaux rencontraient à peine un port. L'Afrique est aussi redoutable aux voyageurs sur ses rives que dans Timménse étendue de ses solitudes sans eau et
1. Homère, Iliadej I, 383. Vêtus Thehe eentum jacet ohruta portis (Juvén., XV, 6). Sirabon l'avait déjà vue réduite à quelques bourgades (XVII, p. 816). Abydos, la plus grande ville après Thèbes, n'était plus aussi qu'un pauvre village. — 2. Une inscription montre un Égyptien époux d'une femme grecque (Letronne, Recueil des inscriptions grecques et latines de VÈ~ gypte, 1. 1, p. 99). Sous les Ptolémées, les Égyptiens pouvaient comme les Grecs arriver aux hautes charges de l'Ëtat. 11 n'y avait donc] aucune barrière légale entre les deux populations. Cf. Droysen, De Lagidarum regno^ . 19. BerUn, 1831.
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sans verdure. Ce n'est pas cependant que le Sahara arrive partout jusqu'à la mer; tout autour de cet océan de sables qui occupe le centre de TAfrique septentrionale, et n'est, sans doute, que le fond d'une mer desséchée, règne un immense plateau, l'Atlas, qui, par sa végétation, quelquesuns de ses animaux et son climat, tient beaucoup plus de la nature du sud de lltalie et de l'Espagne que de celle de l'Afrique proprement dite. Si les cimes qui dominent ce plateau ne sont pas assez hautes pour porter des glaciers, la neige et les froids rigoureux n'y sont pas rares ; nous en avons eu plusieurs fois déjà la preuve douloureuse. Ce plateau a deux terrasses: Tune qui descend au Sahara; c'est le commencement du désert, le Bled el Djérid, le pays des dattes, où les troupeaux trouvent encore assez de sources et de pâturages pour y multiplier aisément; l'autre va à la Méditerranée, c'est le Tell, la plaine à blé, la région des villes et des ports*. Le Tell ne touche pas lui-même partout a la mer; il en est séparé par un bourrelet de montagnes qui forment une côte épaisse et escarpée contre laquelle les flots se brisent avec fureur et qu'entr'ouvre de loin eu loin une vallée arrosée par un fleuve dont le cours sans profondeur ni régularité ne se prête malheureusement pas à la navigation.
A ces trois zones répondent trois sortes d'habitants : les nomades difficiles à saisir du Bled el Djérid, mais tenus dans la dépendance du Tell pour leur approvisionnement en grains; les Berbères ou Kabyles du plateau, race à part, aux formes athlétiques, industrieux, actifs, très-braves et restant volontiers en paix tant qu'on ne touche pas à l'indépendance de leurs montagnes; enfin, le laboureur du Tell et les habitants sédentaires des villes de l'intérieur et de la côte. Ceux-ci, placés en face de l'Europe, ont toujours été en relation avec elle par le commerce ou par la piraterie, par la conquête ou par l'invasion . Ces trois riions, comme ces trois populations, sont bien distinctes dans le
1. Jusqu'aux derniers explorateurs, Richardson, Overweg, Bartb et Vogel, on regardait le Sahara comme uue immeuse plaine basse : c'est un plateau
Maroc, l'Algérie et Tunis ^ Ici déjà elles se confondent; dans la régence de Tripoli, le Sahara pénètre jusqu'à la mer partout où ses bords ne sont pas couverts par les derniers chaînons de l'Atlas. Sauf quelques flots de verdure, il n'y a plus, depuis la Petite Syrte jusqu'à l'Egypte, que l'empire de Typhon, l'océan des sables. Sur cette longue côte, où la mer et la terre sont également inhospitalières. Tune à cause de ses bas-fonds, l'autre par ses sables mouvants , la route n'est indiquée que par des amas de pierres formés de loin en loin ; chaque pèlerin qui passe n'oublie jamais d'ajouter la sienne : ce sont les phares du désert.
Un merveilleux spectacle attend cependant le voyageur au sortir des affreuses solitudes de Parietonium ou de la Grande Syrte, une des régions les plus désolées de la terre. Le sol qui de loin se confondait avec le niveau de la Méditerranée, se relève jusqu'à cinq cents mètres de hauteur moyenne, et le plateau de Barca, l'ancienne Gyrénaïque, s'avance dans la mer comme un haut et large promontoire, chaîné de forêts séculaires et coupé de fraîches vallées où l'eau court de toutes parts*. Des ruines innombrables et
élevé en moyenne de 1000 à 2000 pieds au-dessus de la mer, mais qui sV baisse au sud vers le lac de Tchad à un niveau très-bas. — 1. La question des races de l'Afrique septentrionale est encore bien obscure. Tout semble indiquer que les nombreuses tribus d'une race antique couvrirent cette côte, ici nomades, là sédentaires et tenant refoulées vers le sud les populations noires ou éthiopiennes. Nous ne savons rien de ces anciens Libyens; leur langue même a presque disparu , sauf quelques rares inscriptions tumulaires jusqu'à présent sans importance, une seule exceptée, découverte en 1631 à Tougga, Tancienne Tucca, à six journées au sud de Carthage. Encore n*a-t-elie que sept lignes : elle est double ou bilingue, un côté est phénicien, Tautre libyen. Le dernier interprète de cette inscription, M. Judas, a reconnu des similitudes frappantes entre son texte et l'ancien égyptien. Yoyez dans le Journal asiatique d*aLVTÛ 1844, de mars et mai 1847 et de février 1848, diverses notes de MM. Judas, Bargès^ et de Saulcy. Hérodote avait déjà dit que la langue des Libyens d'Ammon participait de l'idiome parlé au bord du Nil. Ces antiques Libyens ont très-probablement pour descendants les Berbères actuels, qui s'étendent sur tout le nord de l'Afrique, de l'Egypte jusqu'aux Canaries, et dont la langue, dans son fonds propre, a tous les caractères d'un idiome primitif. — 2. Voyez pour tout cela le curieux récit de Délia Cella, médecin du second fils du pacha de Tripoli, qui en 1819 partit de cette ville avec une armée de dix mille hommes
grandioses qui portent la double empreinte de TÉgypte et de la Grèce \ des restes de châteaux fièrement posés sur les hauteurs S et des voies encore sillonnées des profondes ornières qu'y tracèrent les chars antiques •, attestent la prospérité de cette terre féconde, le jardin des Hespérides. Arsinoé, Ptolémaïs, Cyrène*, sont encore là % couvrant des espaces immenses, mais silencieuses et désertes, car il n'y a plus que le Bédouin errant qui vienne boire à la source sacrée près de laquelle Gallimaque écrivait ses hymnes à Apollon et à Pallas*. Comme ces villes pétrifiées que les Arabes disent avoir vues au désert, la vie s'est retirée d'elles tout entière, et le voyageur les retrouve gisant sur le sol, enveloppées de leurs vieilles murailles comme d'un linceul de pierres. Spectacle plein à la fois de grandeur et
pour chasser son frère aîné de la Gyrénalque où il s'était* révolté. Délia Cella raccompagoa {Vi€iggio da Tripoli di Barharia aile frontière occidentali delP EgiUo) . Le docteur Russell a réuni de précieux renseignements dans son History of the Barhary States. Edioburgh, 1835. — 1. « Près de SlarUa, En approchant de Cyrèoe, Tannée traversa pendant plusieurs heures des ruines qui paraissent être celles d'une seule ville détruite depuis des siècles. » Délia Cella, ViaggiOj p. 116 et ^|q. — 2. Il n*y a aucune cime; dit Ritter (t. III, p. 238 de la trad. franc.), qui ne soit couronnée de ruines d*un vieux château ou d'un forj; aucun fort qui ne soit entouré de fossés creusés dans le roc et de constructions remarquables pratiquées dans Tintérieur de la montagne. Cyrène est à 540 mètres audessus de la mer qu'elle voit et d'où on l'apercevait assise sur les collines qui descendent en terrasses successives jusqu'au port. — Son territoire présente une végétation vigoureuse, grâce aux pluies périodiques qui y tombent et qui justifient le mot des Libyens (Héiod., IV, 158) de ciel perforé, ivTo^Oa Y&P é ovpavcc xixçfiTCLi. La Gyrénalque, ayant par l'élévation de ses montagnes une grande diversité de climat, avait aussi une grande diversité de produits; on y récoltait durant huit mois de Tannée. L'huile, le vin, le blé étalent les principaux produits, outre le silphium dont les feuilles étaient excellentes pour les troupeaux et la tige pour les hommes; la racine donnait Tassa fœlida^ fort estimée des anciens, comme elle Test encore aujourd'hui des Orientaux. — 3. Cap. Beechey, Exped. to North, Àfric, p. 406. — 4. Cyrène avait donné naissance à Gallimaque, Sratosthène, Simon et Arislippe, le fondateur de la secle cyréoaîque. — 5. Arsinoé couvrait une plaine de trois quarts de lieue d'étendue, qui aujourd'hui encore est entourée d'une muraille colossale. Les ruines de Ptolémaïs ont plus d'une lieue de circuit. Délia Gella, Viaggio^ etc. — 6. Les Bédouins, chassés du désert par Tété, viennent chaque année avec leurs troupeaux chercher Teau et la verdure dans les montagnes de Cyrène. Gap. Beechey, t&td., p. 354.
de tristesse, que TOrient seul peut nous montrer, parce qu'il est Taîné du monde et qu'il a vu passer autant d'empires que notre jeûne Europe compte de siècles d'existence. Ces vieilles ruines en cachent d'autres, en eflet, et reposent sur un sol qu'avait foulé, avant l'arrivée des Grecs, une population civilisée. Les monuments portent ici des inscriptions en caractères inconnus, dernier reste sans doute d'une population indigène, éclose dans cette grande oasis africaine.
La Cyrénaïque, pays de montagnes, de sources et de forêts, mais sans fleuve, ressemble cependant à l'Egypte par sa fertilité et son isolement. Comme la vallée du Nil, elle est entourée de déserts affreux, et n'est abordable du côté de la Méditerranée que par deux ou trois points seulement*. Ici ce n'était pas le blé qui était le principal objet d'échange, mais le silphium, exporté par tout l'empire, les essences de roses', l'huile, la meilleure qu'il y eût au monde, surtout les vins ; aussi Bacchus y était-il en grand honneur. A chaque pas on trouve les débris de ses temples. Ajoutons les produits de l'industrie des cinq grandes villes, Bérénice, Ârsinoé, Ptolémaïs, Âpollonie et Cyrène, qui rivalisaient de richesse et de luxe avec les cités grecques de l'ionie. La mollesse des tiyrénéens était devenue proverbiale' : c'était bien là que la philosophie devait dire pour dernier mot : « Le bonheur est dans le plaisir. >
Le testament de son dernier roi avait livré cette belle contrée aux Romains *; ils en avaient tant d'autres, que jus-
1 . Ces points sont aujourd'hui Tajouni, Bengazi , peut-être rancienne Bérénice, et Marza-Sousa, l'ancieune Apollonie. Ce serait, dit Ritter (II, 239), une admirable colonie pour une puissance européenne. — 2. Athénée, XV, 38. Elle exportait aussi du blé, du miel, de la cire et du bois de geuévrier si estimé à Athènes sous le nom de thyon, à Rome sous celui de citrus. D'Âvezac, V Afrique ancienne. — 3. Le poète comique Alexis, cité par Athénée se moque fort de leurs longs festins. « Inyite un convive, dix-huit viendront sur dix chars avec trente chevaux. » Ap. Ath., XII, 1. — 4. La Cyrénaïque, séparée de l'Egypte en 117, est léguée par Ptolémée Apion, en 96, aux Romains, qui lui laissent toute liberté en se contentant d'y lever un tribut (T. Liv.y Epit^^ LXX) et ne l'organisent en province qu'en l'année 74
qu'alors ils avaient donné peu d'attention à cette possession écartée; les empereurs s*en préoccuperont. davantage : de belles ruines romaines attestent encore leur sollicitude.
La Grande Syrte, qui touche à la Cyrénaïque, est comme le champ de bataille de la mer et du Sahara. Les vagues de Tune, poussées durant neuf mois par les vents du nord, luttent ici avec les sables que Tautre envoie, et le rivage n'olBre qu'une alternative de dunes mouvantes, de marais salants et de plaines couvertes d'une couche de sel de trois à quatre pouces d'épaisseur. Le golfe n'est pas plus sûr pour les navires que la côte pour les caravanes; le courant qui porte les eaux à l'est se brise contre le plateau de Barca, et est réfléchi en mille directions qui causent au milieu de ces bas-fonds une agitation extrême et dangereuse ^ Les Gyrénéens et les Carthaginois s*étaient cependant disputé cette triste région, et des villes s'y étaient élevées^ La chute de Carthage et la cessation du grand commerce qu'elle faisait par ce pays avec l'intérieur de l'Afrique amenèrent leur décadence; l'empire leur rendra bientôt une prospérité qui durera autant que lui-même.
L'Afrique est toujours ou d'une merveilleuse richesse ou d'une désolan te stérilité. Entre la Grande et la Petite Syrte le sol fertile reparaît çà et là : les environs de Leptis la Grande et la vallée du Gynips rendaient, dit Hérodote, trois cents pour un. Aussi Leptis était-elle devenue une importante cité; ses ruines couvrent une étendue de trois milles de long sur deux de large*. Après cette place, Strabon ne nomme que quelques villes qui gardaient l'industrie de la teinture en pourpre, dernier reste de la civilisation phénicienne, dont un autre débris, l'idiome punique, subsistera longtemps encore. Notre géographe parle aussi d'un grand
(App., 0. C, I, III), ou en 67 (Euseb. , Chrome, ad Olymp,, 178). L*ère de Bérénice paratt être de Tannée 67 (Franz ad Bœckh, Inscr,, n* 5361) ; mais un fragment récemment trouvé du xcviii livre de T. Live sur un palimpseste de Tolède donne l'année 74. Cf. Becker, IH, i, p. 222. En 67, elle fut unie à la Crète pour ne former qu'un même gouvernement, qui, comme la Sicile, eut deux questeurs. — \ Prpcope, De œdific, VI, 3. — 2. Strabon, XVII, p. 836. — 3. Blaquière, LetterSj I, p. 18; cité par Ritter, lU, 2G9.
port plus au fond de la Petite Syrte. De ce côté se trouve aujourd'hui la ville de Cabès qui ne compte pas moins de trente mille âmes.
Isolée par la mer et les sables, la région des Syrtes était restée, jusqu'aux dernières guerres, séparée du monde romain par la Numidie, dont le sénat n'avait pas voulu faire une province. Une inexplicable réserve avait en effet arrêté en Afrique les progrès de la colonisation romaine. C'était pour descendre sur ce continent que s'étaient embarquées les premières légions qui étaient sorties de l'Italie; il y avait de cela deux siècles, et quoiqu'elles y fussent retournées trois autres fois avec les deux Scipion et Marins, il ne s'y était établi, au lieu de la foule qui courait en Espagne, en Gaule, en Asie, qu'un petit nombre de colons et tle marchands italiens. Naguère Rome n'y possédait véritablement qu'un coin de terre, l'ancienne Afrique carthaginoise ; encore l'avait-elle généreusement partagée avec les rois de Numidie*.
Ce royaume, divisé après la mort de Jugurtha, avait été de nouveau réuni ; et sous Juba il s'étendait, à travers les plus fertiles régions, de l'Âmpsagas à la mer des Syrtes. De cette manière il couvrait la province contre les incursions des nomades; mais aussi il l'enveloppait tout entière d'une façon dangereuse*. Juba le prouva bien. Cependant le sénat n'avait pas négligé ses précautions ordinaires. Du côté de la mer des Syrtes, plusieurs villes libres, Thapsus, Leptis Minor, Achila, Usalis, Teudalis, peut- être Hadrumète', étaient comme autant de portes ouvertes sur la Numidie. C'était par là que César était entré. Marins, son grand-oncle, lui avait préparé d'autres auxiliaires. Les Gétules, que Strabon appelle la plus grande des nations
1. Leptis Magna était restée parfaitement indépendante jusqu'à la guerr«. de Jugurtha. Sali., B. J., 77. — 2. Strab., XVII, p. 831. Voy. dans Caesir {D. Àfr.) les secours qu'il tira de Leptis. Entre cette ville et Achila le royaume de Juba venait toucher la mer, puisque pour aller de l'une à l'autre il fallait traverser les terres de ce prince. — 3. Cf. Lex Thoria (ann 107), ligne 79, edit. Rudorff.
70 L'EMPIRfi SQUS AUGUSTE.
libyennes, et qui plantaient leurs tentes sur le revers méridional dé l'Atlas, étaient, pour leur approvisionnement en grains, dans la dépendance des rois numides; mais cette dépendance ils la supportaient avec peine/ et lifarius, en laissant subsister la Numidie, avait eu soin de nouer parmi ces nomades établis sur les flancs du royaume des intelligences dont Rome pût au besoin profiter. Nombre de Gétules étaient devenus ses clients ou avaient reçu le titre de citoyens romains. César, en réveillant ces^ souvenirs, entraîna la nation tout entière, et la diversion faite par ce peuple aida beaucoup à la défaite des Pompéiens.
La bataille de Thapsus amena la réduction en province de toute la Numidie e*t d'une partie du pays des Gétules*. Quelques années plus tard, un des deux rois maures, Bogud, ayant pris le parti d'Antoine, Octave adjugea ses États, la Mauritanie Tingitane, à l'autre prince maître déjà de la Mauritanie nommée plus tard Césarienne' ; et, à la mort de celui-ci, en l'an 33, il réunit le tout au domaine de la république'. L'Afrique septentrionale avait ainsi changé de face dans l'espace de quelques années; et la même influence, s'étendant sur elle d'Alexandrie à Tanger, allait ramener sur ses rivages désolés^ la richesse et la vie. Déjà Carthage, relevée par César, se reprenait à vivre, et comptait disputer encore une fois à Utique le rang de métropole de l'Afrique*. Quand Strabon y passera dans quelques années*, il la trouvera plus peuplée qu'aucun lieu de cette riche province, un des greniers de Rome.
Dans l'intérieur de la Numidie une ville éclipsait toutes les autres et ne pouvait plus même être appelée une cité barbare, Cirtha, où Micipsa avait appelé des colons grecs,
1. *E; Tàv tôSv *P(o(ta'.(0v x6aiiov ol fcX£Îou; aurcov (les Gétules) éaeyeypàçato. Dion, LUI, 26. — 2. Dion, XLVIII, 26. — 3. Dion, XLIX, 43. — 4. Dans la guerre contre César, Scipion avait saccagé toutes les villes ouvertes. Caes., B. il., 20 et 26. — 5. Octave donna le droit de cité à Utique. Dion, XLIX, 16. Ad. ann. 34. — 6. Il longea la côte de la Cyrénaîque en revenant d'Egypte ; mais il n'est pas sûr qu'il ait visité Carthage. KolX vOv it Tt; iXh\ xaXîi); otxîiTat xwv iv xr^ At6t37p icoXeiuv.
et que César avait donnée à Sittius et à ses aventuriers % dont il avait tiré contre Juba de si bons services.
Sauf Tanger, en rapport nécessaire avec l'Espagne, et qui possédait l'immense bouclier d'Antée en cuir d'éléphant, la Mauritanie était moins connue. Mais on parlait beaucoup de ses beaui fleuves et de sa fertilité, de vignes qui donnaient des grappes longues d'une coudée^, d'arbres qui fournissaient des tables d'une seule pièce, veinées des plus belles couleurs *, et de ses chevaux, plus rapides que le vent, qui à Rome même, chez ce peuple si dur, trouveront parfois un peu de cette affection et de ces regrets que l'Arabe donne à son coursier \ Un assez grand commerce établi, à ce qu'il semble, avec l'intérieur de l'Afrique', apportait sans doute en Mauritanie de la poudre d'or, car notre géographe vante sa richesse. Tout cela ne pouvait manquer d'y attirer promptement la population romaine, malgré le voisinage du désert, de ses. hordes nomades et menaçantes.
Quelles étaient ces peuplades? Après que la civilisation grecque eut gagné les Numides, les nouveaux érudits de ce peuple trouvèrent commode de se fabriquer une illustre origine. Ils ne pouvaient être ni Romains ni Grecs, ils se
1. Cirtha, coUmia Sittianorum (Pomp. Mêla, I, 7). Pour Torganisaiion ultérieure' de ces régions, le nombre des villes privilégiées, etc., cf. Plin. , H. N,, V, 4, quelques inscriptions d'Orelli, et surtout celles qu'a rapportées M. Léon Renier, qui sont une mine très -riche. —2. De là le nom de Vignoble (Âmpelusia) donné à un des caps du détroit d'Hercule, le cap Spartel. Pomp. Mêla (Gosselin, ad Stràb,, XVII) estime que la moindre largeur du détroit, qui était de sept mille pas selon Plioe (III, 1), est aujourd'hui, entre Gualmesi et Cirés, de dix mille. Il attribue cette différence, si toutefois elle existe, aux courants qui portent de l'ouest à l'est et qui rongent la côte. Les anciens trouvaient aussi sur les côtes de la Mauritanie le coquillage qui leur donnaU la pourpre. Pline (XXXV,'26) et Pomp. Mêla (III, 2) estiment cette pourpre la plus belle. Cf. Hor. Ép.^ II, ii, 183 : Vestes gœtulo^ murice tinctas. — 3. C'est dans l'Atlas que se trouvait le citre {thuya artieulata, Desfont.) qui fournissait ces tables vendues à Rome un prix fabuleux. Cicéron en paya une 210 000 fr. Les Céthégus en avaient une de 290000 fr. PI., X1II> 29.— 4. Cf. l'inscription d'Orelli, n» 4322, et Zell, n* 1178. — 5. Cf. Tacfarinas qui a des réguliers et des levées temporaires. Tac., Ann., II, 52; III, 73; ÏV, 23, 26.
servirent d'un vague souvenir gardé à travers les âges de colonies venues de TOrient, et des fabuleuses aventures de l'Hercule tyrien pour se rattacher à ce qu'il y avait de plus illustre dans le monde, après Rome et la Grèce, à la Perse. Salluste, qui se fit expliquer leurs livres, y trouva que les Numides avaient pour pères des Perses, compagnons du héros. Quand la religion chrétienne pénétra à son tour dans ces contrées, quelques échos des traditions bibliques y retentirent tout naturellement et les Maures y devinrent des Cananéens expulsés par Josué de la Palestine ^
Hérodote est plus simple et plus près sans doute de la vérité ; il ne connaît en Afrique que deux peuples indigènes, les Libyens et les Éthiopiens; deux peuples étrangers, les Grecs et les Phéniciens. La tradition persistante de grandes migrations, venues de l'Asie, et l'existence, depuis l'Egypte jusqu'aux extrémités de l'Atlas, d'une même langue qui n'est pas sans analogie avec les idiomes sémitiques, nous a déjà montré qu'un grand peuple s'est propagé dans ce sens sur le continent africain. Le long espace qu'il couvrit le força à se diviser en tribus, et la différence des lieux où ces tribus se fixèrent amena des différences de coutumes.
Les deux races étrangères, les Grecs et les Phéniciens, sont maintenant soumises à Rome. La race noire lui échappe et lui échappera toujours, mais elle se trouve en face des Libyens qui, dans la Zeugitane et la Byzacène, ont été façonnées au joug de Garthage, et dans la Numidie ont commencé à l'être par leurs rois, gagnés depuis un siècle à la civilisation romaine. Si la république ne s'est point heurtée chez ces peuples contre ce qui fait les résistances désespérées, l'opposition religieuse, elle y rencontra toutefois une telle opposition de mœurs, qu'Auguste jugera prudent d'abandonner le gouvernement de ces pays à des princes indigènes pour qu'ils y fondent des villes qui rendront l'occupation plus facile, pour qu'ils appellent le commerce, les