‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 10 sur 40 · CHAPITRE LXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVII

Sévère nous a occupé longtemps ; il le méritait. Nous passerons rapidement sur ses successeurs jusqu'à ce que nous retrouvions des princes et des événements dignes d'arrêter Tattention.

Le père de Caracalla avait tout fait pour maintenir la bonne intelligence entre ses fils. Il la leur recommandait par de sages conseils, par l'exemple de l'union affectueuse qui régnait dans la maison paternelle, et il conviait le sénat et les peuples à en rappeler sans cesse aux jeunes princes la nécessité. Chaque année, on célébrait, par tout l'empire, « la fête de l'amitié fraternelle, » philadelphia ^ ; le sénat, par des sacrifices solennels, demandait aux dieux de la maintenir •, et Sévère faisait frapper des médailles qui représentaient ses deux lïls se donnant la main, avec ces mots en légende : Perpétua concordia^. On dit que durant sa dernière maladie, il leur envoya le discours que Salluste met dans la bouche de Micipsa mourant pour exhorter ses enfants à l'union. C'est que tout le monde et lui-même sentaient la faute qu'il avait commise en les nommant augustes, alors que l'un n'avait pas sur l'autre l'ascendant d'âge et d'autorité que Marc-Aurèle avait eu sur Yerus. Ces droits égaux re-

I . Surtout dans l'Orient hellénique. Eckhel, VII, 231 ; Mionnet, IV, p. 128, n" 179. M. Duniont [Ephébie attique, t. I, p. 299) pense que les 4>iXa8é).oDEia furent constitués pour Marc-Aurèle et Vcrus, peut-être même plus tôt. — 2. Dion, LXXVII, 1. — 3. Eckhel, VU, 231.

connus ^ à des jeunes gens à peine sortis de Tenfance', promettaient à Tempire une tragédie; elle se produisit au bout de quelques mois. Hérodien les montre à Rome se partageant les soldats, le palais dont ils font deux forteresses, où ils se cantonnent Tun contre l'autre, et finissant par proposer une division de Tempire : l'Asie à Géta, le reste à son frère, chacun avec une moitié du sénat, des armées et des flottes. « Mais partagerez-vous aussi votre mère? » leur dit Julia. Dion ne sait rien d'un tel projet, dont l'annonce aurait produit dans Rome, où notre historien était alors, une sensation profonde. L'idée de constituer deux empires romains ne pouvait venir aux politiques de ce temps, mais il est curieux qu'elle soit née dans la tête d'un rhéteur, qui ne trouvant pas que l'histoire des Sévères donnât de sufOsantes émotions, utilisait tous les procédés de l'école pour la rendre plus dramatique à son gré.

Caracalla usa d'un moyen plus simple. Un jour, ayant attiré son frère dans la chambre de Julia, sous prétexte d'une réconciliation, il le tua dans les bras de leur mère, qui fut couverte de sang et blessée. Le coup fuit, il courut au camp des prétoriens, pour s'y mettre en sûreté, en achetant cette troupe vénale. Il leur conta qu'il venait d'échapper à la mort par la protection de ses dieux, et un large donativum leur paya le prix du sang. La légion d'Albano, plus fidèle à la mémoire de Sévère, ferma

1. Sauf le souverain pontiûcat qui ne fut point partagé. Au reste, dés le premier jour, Caracalla agit comme s'il avait eu seul le pouvoir (Dion, LXXVH, l),et Géta n'eut guère que les honneurs impériaux. — 2. Caracalla, né le 4 avril 188, n'avait pas encore accompli sa vingt-troisième année; Géta, né le 27 mai 189, n'avait que vingt-deux ans. Le nom de Caracalla ou Caracallus (Dion, LXXVÏII, 3) lui est venu d'un vêlement gaulois, sorte de lunique à capuchon quMl distribua aux plébéiens de Rome et à ses soldats, la earacalle^ dont les cénobites* de la Thébaïde firent plus tard leur costume. Son vrai nom était Bassianus, Sévère le remplaça par ceux de Marc-Aurèle Antonin. que les médailles et les monuments épigraphiques lui donnent. U avait été nommé césar en 196, pontife en 197, auguste en 198, consul à seize ans, en 20?. Dans les inscriptions son nom os (ordinairement écrit Aurellius, Cf. C, /. L.,m, p. 1114.

quelque temps ses portes au meurtrier : Tor finit par les lui ouvrir.

Puisque la victime devenait l'assassin, Géta fut déclaré ennemi public, et on martela son nom sur tous les monuments, jusque sur Tare de Septime où les traces s'en voient encore. Ce fut un crime de prononcer ce nom, même dans les comédies où il était d'usage que quelque esclave le portât toujours; même dans les testaments. Si un legs était fait à un vieux serviteur ainsi appelé, le mort échappait bien à la colère de Caracalla, mais non sa fortune, qui était confisquée. On voudrait croire ce que Dion raconte de terribles songes où Géta lui apparaissait menaçant, l'épée à la main, où il entendait son père lui crier : « Je te tuerai comme tu as tué ton frère ! » Mais en le voyant consacrer dans le temple de Sérapis le glaive qui avait servi à l'accomplissement du crime, il faut penser qu'il portait bien légèrement ce souvenir (février 212) ^.

Au sénat, Caracalla se justifia en citant l'exemple de Romulus et personne n'eut garde de contredire la vieille légende qu'il venait de rajeunir. A la fin de son discours, il déclara qu'il rappelait tous les bannis. C'était une promesse de clémence; le lendemain, les amis de Géta périssaient en foule*. La soldatesque fut déchaînée ; à tuer, elle trouvait plaisir et profit, car elle pillait les maisons des condamnés, même de ceux qui ne l'étaient pas. ChezCilon, ancien préfetde Rome, que Caracalla appelait son père et qu'il sauvade leurs mains, ils enlevèrent l'or, la vaisselle d'argent, les habits et les meubles. Exploitant la terreur qu'ils inspiraient, ils prenaient des rançons et se faisaient payer les coups qu'ils ne devaient pas frapper.

1. L'apothéose de Géta, qu'il aurait fait prononcer, a été imaginée pour donner occasion de faire le jeu de mois : sit deus non sil vivus (Spart., Gela. 2). Aucun document cpigrapbique ou numismatique ne justifie Tassertion de Spartien. Cf. Eckhel, VH, 234. — 2. Dion (LXXVH, 4) va jusqu'à parler de vingt mille césariens et. soldats, partisans de Géta, qui auraient été égorgés dans le palais.

GARACALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL. 205

Ils tuaient pour Tempereur et aussi pour leur compte. Caracalla dut Teur abandonner les préfets du prétoire. L'un d'eux était Papinien, qu'un ancien appelle « l'asile du droit et le trésor de la science juridique \ » et que notre Gujas regardait comme « le plus grand des jurisconsultes qui ont été ou qui seront jamais*. » On dit qu'il avait irrité le prince en refusant de se déshonorer, comme Sénèque l'avait fait sous Néron, par une apologie du fratricide. Si rhistoire est vraie, et il y a des raisons de Tadmettre, c'était bien finir ; le grand jurisconsulte était, lui aussi, un martyr du devoir *. Son fils, celui de Pcrtinax, un petit-fils de Marc-Aurèle, une fille de ce prince, qui avait osé pleurer Géta, un neveu de Sévère, un Thrasea, etc., eurent le même sort. Dion avait dressé la liste des victimes sénatoriales ; on l'a perdue, mais nous savons qu'elle était longue : le premier crime en entraînait nécessairement beaucoup d'autres.

Avec cet empereur de nature basse et méchante « qui, dit un contemporain, n'aima jamais personne*,» le règne de Commode recommença : mômes orgies au palais, mêmes massacres d'hommes et de bêtes fauves au Cirque, mêmes insultes au sénat, mêmes exactions sous mille formes. C'est à croire que, comme tant d'autres empereurs arrivés jeunes au pouvoir, il eût des accès intermittents de folie.

Nous savons, en effet, que Caracalla était malade d'esprit autant que de corps : le grand nombre de médailles qu'on a de lui avec l'image des dieux « guérisseurs » attestent ses efforts pour se débarrasser de quelque mal secret ^ 11 aimait à faire peur et s'étudiait à se donner un air farouche, que ses bustes ont gardé : on le flattait

1. Spart., Sev.j 21. — 2. fn proœmio ad Quxst. Papin. — 3. Sp'artien {Car.y 8) et Aur. Victor {de Cœs.. XX) rejettent cette histoire en disant qu'il n'était pas dans les fonctions du préfet du prétoire de composer un discours pour l'empereur. Sans doute, mais Papinien était un parent de Géta, et de plus, il jouissait d'une belle renommée; l'apologie que lui demandait Caracalla aurait produit certainement un grand ell'et dans l'intérêt du meurtrier. — 4. nion, Î.XXVII, 11.-5. Dion, LXXVII, 15; Eckhel, VII, 212 etsuiv.

iiÔô LES PRINCES AFRia\lNS ET SYRIENS.

en tremblant devant lui. Un consulaire lui ayant dit qu'il ressemblait en tout temps à un homme en courroux, il prit cela pour un éloge et lui envoya un million de sesterces ^ Devant les sénateurs, il glorifiait sans cesse Sylla, si dur aux pères conscrits de la république, ou il vantait son compatriote Annibal, si terrible à Rome même *. Et il faisait bien réellement trembler, car il avait organisé un vaste système d'espionnage à Taide des soldats chargés de la police. De peur qu'un subalterne, par quelque sévérité maladroite, ne décourageât leur zèle, il se réserva la connaissance des plaintes portées contre eux et le jugement des peines disciplinaires qu'ils pouvaient encourir. Il entendait protéger des hommes dont il avait fait ses yeux et ses oreilles, pour voir et entendre, alors même qu'il n'y avait rien à entendre ni à voir ^ Aussi tout le monde se trouvait-il à la merci de ces agents de bas étage, qui étaient assurés de Tinipunité, et dont une dénonciation coûtait la vie ou la fortune.

Quand il ne prenait point la tête ou les biens par sentence de mort ou de confiscation, il ruinait par de capricieuses exigences, «llnousmettaitàcontribution, raconte Dion, pour des approvisionnements qu'il distribuait aux soldats ou qu'il leur vendait, comme un cabaretier. Lorsqu'il sortait de Rome, il nous fallait lui préparer, à nos frais, sur la route, des gîtes somptueux, même pour les plus courts voyages, et parfois en des lieux où il ne devait point passer. Dans les villes où l'on supposait qu'il resterait quelque temps, c'étaient des cirques, des amphithéâtres que nous devions construire. En tout cela, il n'avait qu'un but, nous ruiner; il répétait souvent.: personne autre que moi ne doit avoir d'argent, afin que je puisse en donner aux soldats. 11 avait coutume de nous faire avertir que, dès la pointe du jour, il rendrait la justice ou vaquerait aux affaires publiques, et il

1. Dion. LXXVn. U. - 2. Hérod., IV, 14. - 3. Dion, LXXVU, 17.

ÔAtlACALLA, MAChlN ET ÉLAGAÈAL. 2C?

nous tenait debout jusqu'à plus de midi, quelquefois jusqu'au soir, sans même nous recevoir sous son vestibule. » Et tandis que les « très-iiluslres » attendaient un regard, une parole du maître, lui, il conduisait des chars, combattait avec des gladiateurs, s'enivrait, ou mélangeait le vin dans les cratères, pour envoyer aux soldats de sa garde des coupes pleines, que les sénateurs, brûlés du soleil et de la soif, ne pouvaient même arrêter au passage '. Quelquefois, ajoute Dion, il rendait la jiistice, et Philostrate nous fait assister à une de ces audiences qui manque de gravité assurément, mais où le prince; cette fois du moins, ne manqua pas de bon sens^

Le débauché voulut, comme Domitien, prendre le rôle d'un austère réformateur. 11 punit de mort les adultères, bien que la loi n'exigeât pas cette sévérité, et il flt enterrer vives quatre vestales qu'il prétendit avoir violé leur vœu. L'une d'elles, qu'il avait essayé de séduire, s'écriait en allant au supplice : « César sait bien que je suis vierge encore \ «

La tyrannie ne profita pas cette fois aux provinces : elles eurent à souffrir toutes les exactions : or coronaire fréquemment exigé, dons gratuits, impôts nouveaux, impôts anciens augmentés, peut-être fabrication de fausse monnaie pour payer ses dettes *. Il doubla le droit

1. Dion, LXXVn. 17. — 2. Vilx Soph., Il, 30. Le sophiste Philisciis réclamait, à titre de professeur à l'université d'Athènes, vacationem a public is mu7rert6ttô. Caracalla termina la discussion en disant, ce qui était juste : yolhn oh brèves alque miseras oratiunculas civiiates privare munera prasstiluris, rûv XetToupYTaTovTtov. Mais un autre jour il faisait le contraire en accordant la vacatio munerum à Philostrale de Lemnos pour une déclamation. {Ibid,) — 3. Dion, qui rapporte ces paroles, la suppose pourtant coupable. (LXXVII, 16.) — 4. 11 y a eu certainement de grands changements monétaires sous Caracalla. Nous savons qu'il réduisit Vaureus de /^ à •^ ou d'une valeur intrinsèque de 25,08 à celle de 22,56, et quil fabriqua, le premier en quantité énorme, Vargenteus AntoninianuSf monnaie de billon, c'est-à-dire de cuivre avec un mélange d'argent. L'Antoninianus qui, d'après son poids normal d'argent, aurait dû valoir plus que le denier, 1 fr. 14 c, arriva bientôt à n'être que du cuivre argenté. Cette falsification commença sans doute sous Caracalla, car Dion {ibicL, 14) accuse formellement ce prince d'avoir émis des monnaies de plomb argenté et de cuivre

pour les aflFranchisscments, les legs et les aonations, abolit les successions ab intestat et les immunités accordées dans ce cas aux proches parents des défunts' ; enfin il déclara citoyens tous les habitants de ^empire^ On a vu dans ce rescrit une grande mesure d'équité ou, tout au moins, Tachèvement de la révolution commencée par César : c'était un expédient fiscal. Les peregrini continuèrent à payer leurs anciennes coniributions et ils furent désormais soumis aux tributs qui avaient été pour les cives le rachat de l'impôt foncier et de lacapitation*. Cette réforme qui étendit à tous les provinciaux le bénéfice des lois romaines, par conséquent le droit d'appel à Rome, ne modifia pas les anciennes catégories de cités : villes libres, fédérées, colonies latines et de droit italique, etc., qui subsistèrent encore longtemps. Caracalla lui-même en fit de nouvelles : il donna lejusiialicum aux habitants d'Antioche et d'Émèse *. Une de ces distinctions persistantes fut pourtant effacée : il admit des Alexandrins dans le sénat de Rome, qui leur avait été jusqu'alors fermé.

L'état des personnes ne fut pas non plus modifié par cette mesure. La condition de l'esclave, du colon, de l'affranchi, de l'étranger établi dans l'empire ou enrôlé dans ses troupes auxiliaires resta la même : il n'y eut que des impôts de plus et une classe nouvelle de péré-

doré; plusieurs médailles^ qui donnent à Alexandre Sévère le titre de reslilutor monetas, indiquent une réforme qui justifie le dire de Dion. On a d'ailleurs au cabinet de Vienne un aureus fourré de Caracalla. (Eckbel, 1, p. 115.) L'obligation de payer l'impôt en or date aussi probablement de ce temps, du moins elle paraît établie sous Élagabal. {iiisi. \ug. y Alex., 38.) Le ^'ô sur les affranchissements avait du reste été toujours payé ainsi, Aurum vice simarium (Tite Live, XXVII, 10). — 1. Ibid., 9. — 2. In orbe Romano qui sunt^ ex const. imp. Antonin. cives romani effecti sunt (Ulp. au Dig., I, 5, 17, et Novell, Justin., LXXVIII, 5). —3. C'est-à-dire le^^ des affranchissements, des legs et donations. Los provinciaux n'étaient pas non plus soumis pour leurs héritages aux prescriptions des lois caducaircs, qu'il enleva au trésor public, asrarium, pour les attribuer au fiscuSy ou trésor du prince. Omnia caduca fisco vindicanlur^ servato jure antique liberis parentibus (Ulp., Reg., XVII; 2). — 4. Dig., L, 15, 8, § 5, et LI, § 4.

GARACALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL. 209

grins. Mais une catégorie nombreuse de citoyens gagna beaucoup au décret de Caracalla. L'usage des distributions gratuites s'était étendu à toutes les villes ayant le droit de cité romaine. Elles avaient tenu à honneur d'imiter l'institution charitable de leur métropole, et nous avons trouvé jusque dans Palmyre, devenue colonie italique, des tessères frumentaires *. Lorsqu'il n'y eut plus que des citoyens dans Tempire, les pauvres des cités provinciales participèrent au bénéfice de l'assistance publique. Saint Augustin ue voit que cette conséquence de l'édit, et elle lui semble fort heureuse. « Ce fut, dit-il, une excellente et très-humaine mesure, car elle permit à la plèbe, privée de biens-fonds, d'obtenir des aliments fournis par la caisse commune ^. » Quand Maximin s'empara des fonds municipaux, on marque qu'il saisit jusqu'à l'argent qui servait à payer les distributions frumentaires '.

Quelques-uns de ces jurisconsultes qui écrivaient : «H faut donner des aliments aux pauvres », avaient sans doute prévu que le décret aurait ce mérite, mais non point Caracalla, bien qu'il ait été, comme son père, trèslibéral pour les distributions de vivres. Le motif déterminant fut, pour lui, la raison fiscale, car ses besoins d'argent étaient extrêmes. L'immense trésor laissé par Sévère avait été promptement dissipé. « Il ne nous reste plus rien, » lui disait un jour la sage Julia, qui essayait en vain de mettre un peu d'ordre dans ces profusions et dans ce cerveau dérangé; «justes ou injustes, tous nos revenus sont épuisés. — Ayez bon courage, ma mère : tant que nous aurons ceci, l'argent ne nous manquera pas; » et, ce disant, il frappait sur son épée.

La sienne n'était pas bien redoutable, maïs il avait celle des soldats. Sévère les avait contenus : son fils leur Idcha la bride. Il pratiquait la maxime attribuée à son père :

1. Voyez, p. G7 et au tome V, p. 161-163, la preuve de Textension do

celte coutume. — 2 gratissime alqiie humanissime factum est ut.,..

plebs illa, qux suos agros nonhaberet, de publico viveret {de Civit.DeifW^ 17). — 3. Hérod., VII, 3.

ce Ck>n tenter les soldats et se moquer du reste. » Ses innombrables victimes avaient laissé derrière elles des parents, des amis, qui pouvaient les venger. Tout lui était donc ennemi, excepté ceux à qui il disait : « C'est pour vous que je règne; mes trésors sont les vôtres. » Et ils pouvaient l'en croire, en se voyant chaque jour gorgés d'or. Leur solde annuelle fut augmentée de 70 millions de drachmes S que les revenus ordinaires de TÉtat ne suffisaient plus à payer . Il prit une autre mesure funeste à la discipline. Les légions vivaient toute l'année au camp sous la tente : il leur permit de prendre leurs quartiers d'hiver dans les villes voisines ", qu'elles traitèrent en pays conquis, ruinant leurs hôtes et perdant elles-mêmes, dans une vie de débauche, ce qui leur restait de qualités guerrières.

Une chose que le soldat mercenaire et sans patrie, tel qu'était devenu le soldat romain, aime autant que l'or, c'est la guerre, ce jeu enivrant de la vie et de la mort, où il espère toujours gagner ; c'est la licence d'une armée en expédition et l'assouvissement de passions brutales, relevées par une apparence de gloire. Garacalla leur avait promis de les mener à cette chasse à l'homme et au butin: ce Je veux finir à. la guerre, disait-il, c'est une belle mort* ; » et il avait sans cesse à la bouche un nom, opposé longtemps par les Grecs aux noms les plus glorieux de Rome, celui d'Alexandre. A l'époque de Polybe, ses compatriotes se vengeaient de leur récente défaite en disant aux Romains : « C'est à la Fortune que vous devez vos succès ; Alexandre dut les siens à son génie. » Plus tard, ils répétaient encore : « Les Par thés, que vous n'avez pu vaincre, n'étaient que le plus petit des peuples domptés par lui. » Aussi le souvenir du héros de la race hellénique avait-il obsédé l'esprit de César et de Trajan. Ces grands capitaines auraient voulu refaire ses con-

1. Dion, LXXVin, 36; cf. LXXVH, 24, où les chiffres pour TaugmenUlion dos 56Xa ifii (FTpaxeCa; sont probablement intervertis. — 2. LXXVIII, 3. *- 3. Dion, LXXVn, 3.

CARAGALLA, MAGRIN ET ÉLAGABAL. 211

quêtes, établir leurs légionnaires dans les cités bâties par ses vétérans aux bords de TOxus, et ils auraient cru achever Tunivers romain, s'ils lui avaient donné pour limite orientale celle de l'empire macédonien. Mais, à mesure que le vieil esprit de Rome fléchissait sous Tinvafiion croissante de l'hellénisme, Alexandre cessait d'être un rival pour devenir un concitoyen dont la gloire faisait à présent partie de la gloire nationale. On Téleva en dignité : il passa dieu, et le terrible soldat fut transformé en génie bienfaisant qui écartait les influences funestes, dLXt^txaxoç. Des médailles d'argent, frappées à son effigie, servirent de talismans. « Elles protègent, dit un écrivain de ï Histoire Auguste^, dans tous les actes de leur vie ceux qui les portent ; » et nous en avons encore *. Sévère Alexandre prendra son nom. Caracalla fit mieux : il prétendit que Tâme du héros était passée dans la sienne * ; et, pour le prouver, il dressa des éléphants de guerre, il organisa une phalange macédonienne. Du reste, la dernière création était moins une manie d'imitation, que l'achèvement d'une réforme depuis longtemps commencée. Au lieu d'armées régulières à combattre par une tactique savante, les Romains avaient maintenant à repousser les attaques impétueuses de barbares désordonnés et les rapides cavaliers des Parthes. En face des éléphants et de la phalange de Pyrrhus *, ils avaient abandonné leur ancien ordre de bataille à rangs serrés et à lignes épaisses. Les adversaires changeant, ils les reprirent, pour que la fougue individuelle se brisât contre une masse impénétrable. Cette réforme avait commencé dans les guerres de Bretagne^; plustard,Arrien^ avait nettement établi le principe de la formation en phalange sur huit hommes de profondeur sans intervalle, avec une neu-

1. Tyr, trig.^ 14. — 2. Lenormant, la Monnaie dans Vaniiquilé,\j39'^fk^ •-3. Dion, LXXVII, 7-8. •— 4. Ce changement était antérieur à Pyrrhus; mais la nouvelle organisation fut consolidée et améliorée dans cette guerre. Voyez, au tome F, les réformes de Camille et la création de la légion. — 5. Sous Paulinus et Agricola. (Tac, Agric, 35 j Dion, LXU, 8.) — 6. En 136, Actes, 15.

vième ligne d'archers, les cavaliers et rartillerîe en arrière et aux ailes. Ce sera désormais l'ordonnance des légions.

Vers la fin de l'année 212, Garacalla se rendit en Gaule. Il fit mettre à mort le gouverneur de la Narbonaise, et troubla ces provinces en violant nous ne savons quels droits des cités, peut-être les droits de celles qui refusaient le don onéreux du jus civitatis. Une grave maladie, sans doute aussi le désir d'inspecter les défenses du Rhin, le retinrent de ce côté des Alpes. En février 213, il était rentré dans sa capitale*, qu'il voyait pour la dernière fois.

Il avait promis à ses soldats des expéditions, et Tempire avait besoin de frapper quelque coup du côté du Danube et du Rhin, où se formaient de puissantes confédérations, que nous étudierons plus tard. L'une d'elles, celle des Alamans, surprit le passage de la ligne fortifiée qui couvrait les terres décumates, et une nombreuse cavalerie porta Tincendie et la mort dans cet avant-poste de l'Italie et de la Gaule. Avant la finde213S Garacalla conduisit ses troupes contre les envahisseurs et les vainquit sur les bords du Mein, où leurs femmes renouvelèrent les actes de férocité héroïque que Plutarque attribue aux femmes des Gimbres, à moins que le récit de Xiphilin ne soit une réminiscence classique. Il est question d'autres succès du côté de la Raetie. Les archers osrhoéniens, qui faisaient partie de l'armée romaine, eurent l'honneur de la campagne: ce qui permet de supposer que l'ennemi n'était ni très-nombreux ni bien terrible*. Cependant le bruit de ces succès retentit au loin : des peuples établis aux bouches de l'Elbe et sur la mer du

1. Nous avons au Cod., VII, 16, 2, un rescrit daté de Rome le 5 février 213. Mais il peut y avoir erreur sur cette date. Cf. Ëckhel, VII, p. !210 et 211. — 2. Du moins on a de cette année des médailles où il porte le nom de Germanique. (Eckhel, VII, 210, 222.) Cf. Or.-Henz., 5507. — 3. Les archers, que les anciennes légions ne connaissaient pas, prenaient de jour en jour plus d'importance dans Tarmée, où un certain nombre de soldats de cette espèce était nécessaire, car le général de RefTye a démontré qu'une flèche a encore de bons effets à 125 et 130 mètres. Ce n'était pas l'arme avec laquelle on pouvait gagner une bataille, mais c'était une arme de jet fort utile^ à certain moment de l'action.

Nord députèrent à l'empereur pour lui demander son amitié et des subsides, qu'il accorda *. Les Alamans, rendus prudents par leur défaite, se tinrent en repos pendant vingt ans. Dion accuse l'empereur d'avoir ainsi acheté la paix aux Germains.Nous avons expliqué plusieurs fois quMlétait de bonne politique de gagner par des présents les chefs barbares, pour éviter les irruptions soudaines et les guerres inutiles qu'elles entraînaient. Il n'y a donc pointa blâmer Garacalla de l'avoir suivie, si du moins il ne paya point cette paix trop cher^ Elle lui permit de lever chez les Alamans des corps auxiliaires dont un forma sa garde personnelle. On serait même réduit à louer sa conduite à l'armée, si l'on n'y voyait une affectation de mœurs populacières et de basses flatteriés.Ilpartageaittoutesles fatigues des soldats. Fallait-il creuser un fossé, jeter un pont, construire une chaussée, faire quelque ouvrage pénible : il était le premier à donner l'exemple. Il se faisait servir les mets les plus communs, mangeant et buvant dans des vases de bois ; il partageait le pain grossier de la troupe ; souvent il broyait lui-même sa portion de blé, roulait la pâte en gâteau, et la mettait au four. Il s'habillait comme les plus pauvres soldats : aussi l'appelaient-ils leur camarade, et il en était tout fier. Rarement il allait en litière ou à cheval; il portait ses armes, quelquefois môme les enseignes chargées d'ornements d'or, et dont le poids faisait plier les plus robustes centurions '. Hadrien, marchant tête nue en avant de ses légions, reste un général obéi ; Garacalla, pétrissant son pain, est grotesque et perd la discipline, en perdant le respect de ses soldats.

On parle encore de barbares massacrés en trahison, d'un roi des Quades qu'il fit tuer, d'une guerre que, selon le vœu de Tacite, il alluma entre les Vandales et les Marcomans, de succès contre les Sarmates dans la Dacie et contre les Goths, dont le nom apparaît alors pour la pre-

1. Dion, LXXVn, 14. — 2. Macrin, son meurtrier il est vrai, l'accuse d'avoir autant dépensé en pensions aux barbares que pour la solde de l'armée : c'est absurde. (Dion, LXXVIII, 17.) — 3. Hérod., IV, 7. Dion esl d'accord avec lui.

mière fois^ Tout cela est fort obscur, mais révèle Tîntention de mettre en sûreté la frontière septentrionale de Tempire. « Après avoir réorganisé l'armée du Danube, dit Hérodien, il passa dans la Thrace et y fit de nombreux règlements pour les villes », comme il avait fait déjà en Gaule, comme il allait faire encore en Asie. Ces règlements^ nous ne les connaissons pas, mais le fait est à noter, car conçus sans doute dans un esprit contraire aux libertés locales, ils ont dû avancerTheure oii ces libertés disparurent.

Il franchit THellespont, manqua d'y périr dans une tempête, et se rendit àPergame afin d'obtenir d'Esculape quMl le guérît de son infirmité secrète. Il se soumit à toutes les prescriptions en usage pour les cures merveilleuses. Le miracle eût été cette fois d'importance et d'excellent produit; mais il ne pouvait s'opérer par les procédés ordinaires : l'empereur était trop en vue. Le dieu fit la sourde oreille, et Caracalla garda son maP. A Troie, il couronna de fleurs le tombeau d'Achille et voulut avoir, lui aussi, un Patrocle. Son afl*ranchi Festus fut choisi pour jouer le rôle dangereux de l'ami du héros. Le nouveau Patrocle mourut, en efl*et, quelques jours après, ce qui permit au prince de renouveler les funérailles décrites par Homère: Festus avait été empoisonné pour celte représentation.

Il passa l'hiver de 214-215 à Nicomédie, où Dion, notre principal guide pour cette histoire, se trouvait avec lui. Les Parthes épuisaient alors en dissensions intestines leurs derniers restes de vie : l'occasion était propice pour les attaquer. Il leur réclama avec hauteur deux transfuges qu'ils rendirent aussitôt, et cette docilité lui ôta pour le moment tout prétexte de guerre. Cependant des victoires lui étaient nécessaires. Le roi de l'Osrhoëne gouvernail

1 . C'étaient des coureurs précédant le corps de la nation gothique, qui s'approchait alors de l'Euxin, mais n'y était pas encore arrivée, à moins qu'il ne faille transformer ces Goths de Caracalla en Gèles qui habitaient des deux côtés du Danube. Dion (LXVII, 6) donne ce nom aux Daces insoumis. — 2. A cette visite du moins, Perganie ga<^na de grands privilèges, que Macrin lui relira.

son pays pour le compte de Rome. Édesse, sa principale ville, placée sur la roule des caravanes, au pied d'un rocher qui portait l'acropole et d'où sortait une source abon^* dan te, était et est encore un point stratégique important, le centre de la défense pour la haute Mésopotamie. Avait-il noué avec les Perses de compromettantes intelligences? On ne le sait. Sur cette frontière lointaine les amitiés étaient changeantes. Caracalla se résolut à supprimer cet État tributaire : il persuada au roi de le venir trouver, le jeta en prison et fit de sa capitale une colonie romaine. La chose était petite, mais la suppression d'un royaume oriental faisait toujours du bruit dans l'Occident; et puis, Abgare avait peut-être un trésor bien rempli*. Caracalla usa du même procédé à l'égard du roi d'Arménie, alors en différend avec ses fils. Il les invita à le choisir pour arbitre et, quand ils furent venus, il les traita comme le roi de l'Osrhoëne. Mais les Arméniens ne se laissèrent pas prendre aussi facilement que leur prince : ils détruisirent une armée romaine envoyée contre eux.

Les sénateurs, auxquels Caracalla reprochait leur oisiveté, tandis que lui s'exposait pour eux aux fatigues et aux dangers, applaudissaient naturellement à ces hauts faits. On lui décernait le surnom de Parthique et Ton terminait toutes les acclamations en son honneur par le vœu que son règne durât cent ans. Il ne se sentait pas moins haï et leur écrivait d'Antioche : « Je sais que mes exploits vous déplaisent; mais j'ai des armes et des soldats. Aussi je ne m'inquiète pas de ce que vous pensez. »

Dans Antioche, il était venu chercher des plaisirs*; dans Alexandrie, où il arriva à la fin de l'automne 215*, il chercha une vengeance. Les Alexandrins, race légère et moqueuse, donnaient à Julia le surnom de Jocaste, l'épouse incestueuse de son fils, la mère des deux frères ennemis ;

1. Cette suppression ne dura guère, car on trouve plus tard des rois à Édesse. — 2. Antiochenses colonos fecit salvis tributis{l)ig.f Lj 15, 8, § 5). Il leur rendit, ainsi qu'aux Byzantins, jura veiusta» (Spart., Car*, 1.}^^ 3. Eckh., m, 215.

ils appelaient Caracalla le très-grand Gétique, maxirmis Geticus, allusion sanglante à un exploit qui n'avait pas été accompli au pays des Gèles ; et ils riaient de cet homme laid, petit et chauve, vieux avant Tâge, qui prétendait jouer les grands héros, Achille et Alexandre. Ces propos étaient revenus à l'empereur. Quand il approcha delà ville, les premiers citoyens sortirent à sa rencontre portant en leurs mains les objets sacrés, comme si leurs dieux voulaient faire honneur au dieu nouveau qui arrivait. Caracalla les reçut bien et, par une dérision des vieilles et saintes lois de ThospitaUté, il les fit asseoir à sa table, puis, le festin terminé, ordonna de les mettre à mort. Pendant Texécution, les soldats s'armaient et se précipitaient dans la cité. Les places, les grandes rues, les principaux édifices, furent occupés militairement; lui-même s'établit dans le temple de Sérapis et de là organisa le massacre. On égorgea pendant de longs jours, sans distinction d'âge, de condition ou de sexe. Quel fut le nombre des victimes? Immense, car Alexandrie était une fourmilière d'hommes et une opulente cité, où le soldat frappait au hasard et pillait à coup sûr. Les temples mêmes, ces banques sacrées où les particuliers déposaient souvent leurs richesses, ne furent pas épargnés. Le carnage ne s'arrêla que quand, de lassitude et de dégoût, le fer tomba de la main des meurtriers, gorgés de sang et de butin.

En annonçant cet exploit au sénat, « le monstre ausonien » disait : « Quant à la quantité et à la qualité de ceux qui ont péri, peu importe, car ils méritaient tous le même sort'. » La conscience publique s'indigna peutêtre en secret; mais, officiellement, les sénateurs consacrèrent cette victoire d'espèce nouvelle par une médaille qui représentait le prince foulant l'Egypte aux pieds*. »

Caracalla reprit alors ses idées de conquêtes (216). Il

1. Dion, LXXVII, 22, que je suis toujours de préférence à Hérodien. — S.Eckh., Vil, 215. L'Egypte est, selon l'usage, symbolisée sur celte médaille par un crocodile.

envoya demander au roi des Parthes la main de sa fille, et, sur son refus, franchit le Tif^re, prit Arbelles, où il jeta au vent les cendres des rois, et ravagea une partie de la Médie. L'ennemi , étonné de celte agression subite, n'avait opposé aucune résistance. Après ce facile succès, Tempereur rentra en Mésopotamie et hiverna dans Édesse; il était, le printemps suivant, aux environs de Carrhes, lorsqu'il fut tué par un de ces hommes dont il avait surexcité les appétits. Macrin, son préfet du prétoire, gagna, dit-on, un vétéran mécontent de n'avoir pas été nommé centurion et qui assassina l'empereur le 8 avril 217 *. II était à peine âgé de vingt-neuf ans.

Les Romains avaient des divinités qu'ils appelaient les Terribles, Dirœ, puissances vengeresses qui existent toujours, car toujours l'expiation suit le crime et finit par atteindre le coupable ou sa postérité.

Julia Domna était alors à Antioche. Jusqu'à la dernière heure de Caracalla, elle avait possédé la suprême puissance, mais aussi elle avait eu les suprêmes angoisses : durant un quart de siècle, le monde romain à ses pieds, puis, son époux mort, un de ses fils égorgé, et voici que l'autre tombait encore sous les coups d'un assassin, entraînant dans sa chute la fortune de sa maison. Trop fière pour se résigner à la condition de sujette d'un aventurier que les siens avaient tiré du néant, et pour devenir, après tant de grandeur, l'objet de la pitié publique, elle se résolut à sortir d'inquiétude comme un stoïcien des anciens jours. D'ailleurs elle souffrait d'un mal peut-être incurable ; la mort s'approchait d'elle : elle alla au-devant et se laissa mourir de faim^.

Caracalla avait construit à Rome un portique où étaient gravés les exploits de son père, et des thermes, qui sont.

1. Zosime ne croit pas que Caracalla ait été tué par Macrin: « On ne connut jamais, dit-il, l'auteur de sa mort. » Hérodien (IV, 12) donne à entendre qu'il y eut une conspiration entre les chefs de l'armée, et Spartien Taffirme {Car., 6). —2. Suivant Hérodien (ÏV, 13), elle se tua par désespoir ou pour obéir à un ordre secret.

après le Colisée, la plus grande ruine de Rome et une des plus considérables du monde*. Une colonnade, se développant sur un périmètre de 4750 pieds, formait une enceinte, derrière laquelle s'étendaient des jardins plantés d'arbres, de gazon et de fleurs, avec un stade réservé aux jeux gymnastiques, que Thygiène romaine prescrivait après le bain. Les thermes eux-mêmes, édifice long de 750 pieds sur 500 de profondeur, renfermaient un théâtre, des salles pour la déclamation ou Tétude, des cours avec portiques pour la promenade, des musées, des bibliothèques; enfin, un immense réservoir entouré de seize cents sièges de marbre sculpté et où trois mille personnes pouvaient se baigner à la fois. Au centre de cette construction colossale s'élevait la cella SoliariSy couverte par une voûte surbaissée, qui faisait le désespoir des architectes du temps et fait encore Tétonnement des nôtres. Partout les marbres les plus rares, les mosaïques les plus belles et les chefs-d'œuvre de l'art. On en a tiré l'Hercule de Glycon, la Flore, le torse incomparable du Belvédère et le groupe magnifique de Dircé, connu sous le nom de Taureau Farnèse. Une seule colonne de ces thermes a paru suffisante pour décorer la place délia Santa Trinità, à Florence , et le musée de Naples est rempli des sculptures enlevées à ces ruines, le dernier et suprême efibrt de l'art romain". Spartien estime que la rue qui conduisait aux thermes de Caracalla, construite aussi par ce prince, était la plus belle de Rome.

En Syrie, il avait continué les travaux de son pèrej à Baalbeck, le grand vestibule et le temenos du temple de Jupiter furent construits par lui.

Ces œuvres d'art ne sauveront pas sa mémoire. Il avait à peine régné six années, et ce temps si court lui avait

1. 1\ n'eut pas le temps d'achever ces Uiermes; la colonnade extérieure fut construite par Élagabal et complétée par Alexandre Sévère. (Lampi*., Heliog.^Ut etil/ea;,,35.)Surles thermes des Romains, voy. t. III, p.3afii^^ %. Spartien (Car,, 19) attribue aussi à Caracalla la construction 4^ plusienirs temples d'Isis^ dont il célébrait les mystères ayeç beaucoup 4^ SQ(eiuût4,

CARAGALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL. SI 9

suffi pour faire un mal irréparable. Sous Commode, Per* tinax et Julien, la soldatesque avait été bien insolente; sous Caracalla, elle prit véritablement possession de Tempire. Habituée à voir ce prince déférer en tout & ses caprices, elle voudra faire durer un régime qui lui est si profitable et, pour y réussir, elle choisira des empereurs qui ne seront pas en état de le changer.

Macrin (Marcus Opellius Macrinits) était Africain, comme Sévère, et originaire de Cœsarea, le Gherchel de notre colonie algérienne. Il eut d'humbles commencements. On disait qu'il avait été esclave et gladiateur; nous savons ^ qu'il fut procurateur des biens de Plautianus et qu'il manqua périr avec lui. Sévère recueillit l'homme de confiance de son ancien ami et le fit intendant des postes de la voie Flaminienne. Caracalla, oubliant quel avait été son premier protecteur, le nomma avocat du fisc et plus tard préfet du prétoire. C'était un homme doux et juste, sans talent ni ambition, qui jamais n'aurait songé à l'empire, si une lettre qui le dénonçait ne lui était tombée dans les mains *. Pour échapper à une mort certaine, il fit tuer le prince et, son complice ayant été massacré sur l'heure par les gardes, on ignora d'abord la part qu'il avait prise au meurtre. Il affecta une grande douleur qui lui gagna les soldats ; le quatrième jour, il fut proclamé empereur, n'étant encore que simple chevalier*. On voit comme tout s'abaisse, même la dignité impériale. Son fils, Diadumenianns, alors dans sa neuvième année, devint césar et prince de la jeunesse !

Lenouvel empereur n'osa faire déclarer Caracalla ennemi public. On porta secrètement ses cendres dans le tombeau des Antonins, et, pour que ses images disparussent sans

1 . Capitolin lui est très-contraire, mais Dion, son contemporain, en dit trop de bien pur Iiaine de Caracalla (LXXVIH, 40), Hérodien parle ansai de ^a sévérité (V, 2). — 2. Hérodien (V, 1) et Dion (LXXVIH, 14). H avait toutefois reçu les ornements consulaires (Dion, ibid,j 13), ce qui lui avait valu le titre de clarissime, (Or.-Henz., 5512.) Cf.Lampr., Aleoo,,21.

bruit, un décret envoya à la fonte toutes les statues d'argent et d*or. Mais il reçut les honneurs divins. On lui consacra un temple et des pontifes. Les soldats n'entendaient pas que leur empereur favori fût privé de Tapothéose.

Comme le vainqueur de Niger avait prétendu continuer la maison des Ahtonins, Macrin voulut se rattacher à la dynastie africaine , sans en réclamer pourtant tout l'héritage. Il prit le nom de Sévère et donna à Diadumenianus celui d'Ântonin, que portait sa victime. C'était une flatterie à ces foules, qu'on mène toujours avec des paroles et des apparences: le mot est d'Horace*. Du reste, il s'appliquait à gagner tout le monde : le sénat par des égards, les soldats par de l'argent, les peuples par la suppression des nouveaux impôts, la conscience publique par le rappel des proscrits et la punition des délateurs. Mais tout cela était fait petitement, et nulle part on ne sentait la main ferme de l'homme capable d'imposer sa volonté.

Le roi des Parthes était entré dans la Mésopotamie avec une nombreuse armée. Macrin, obligé de conduire à sa rencontre des troupes sans discipline et sans ardeur pour cette guerre, éprouva des échecs que l'ennemi ne put cependant changer en défaites. Les Romains, maîtres des villes et de nombreux châteaux forts, où ils avaient eu le temps de faire rentrer toutes les provisions, laissaient la plaine à la cavalerie ennemie, qui n'y pouvait vivre. Les deux princes se lassèrent bientôt d'une lutte où ni l'un ni l'autre ne s'engageait à fond. Macrin, petit esprit, incapable de soutenir une grande fortune, était pressé de revenir à Rome; il parla humblement, remit les prisonniers et donna quinze millions de drachmes, dont Artaban se contentai II s'humilia encore devant les Arméniens, rendit à leur roi Tiridate sa mère, que Caracalla avait retenue captive, des terres, que son

père possédait en Cappadoce, et probablement une pension,

1 qui slupct in titulis et imaginibus (Sat,, F, vi, 17). — 2. Dion,

LXXVIll, 27.

CARACALLA, MAGRIN ET ÉLAGABAL. 221

moyennant quoi l'Arménien consentit à recevoir la couronne d'or que Macrin lui envoya en signe de suzeraineté. Du côté de la Dacie, des otages furent aussi restitués aux barbares. Sous Caracalla, l'empire conservait, du moins, en face de Tennemi, la fière attitude que Sévère lui avait donnée.

On n'en célébrait pas moins les succès des armes romaines. Les monnaies étaient comme le journal officiel du temps, et tout aussi peu véridiques que certains bulletins de victoires; une d'elles, que le sénat fit frapper, portait les mots : Victoria ParthicaK

Cependant Macrin entreprit de resserrer les liens de la discipline, si relâchés sous Caracalla, et, tout en laissant aux anciens soldats Taugmenlation de solde, les récompenses et les immunités de service, qui leur avaient été prodiguées, il prétendit soumettre les recrues aux règlements de Sévère*. Un victorieux y aurait réussi; un prince à demi vaincu et qui venait d'acheter la paix était incapable d'imposer cette réforme. La guerre avait appelé beaucoup de troupes en Syrie : il commit la faute de les y garder. Ces soldats inactifs, l'esprit encore tout plein du souvenir des grandes expéditions de Sévère, se mirent à supputer les profits que leur avaient valus les victoires du père, les largesses du fils, et à établir, entre ce qui était et ce qui avait été, cette comparaison que les mécontents font toujours tourner au dommage du présent. Macrin avait écrit aux pères conscrits qu'il entendait ne rien faire sans eux*, c'est-à-dire, qu'il allait replacer au sénat le centre de l'empire, que le dernier

1. Eckh., VU, 238. — 2. Dion, LXXVIII, 28. Suivant Capitolin (Macr., 12),* il condamnait les adultères à être brûlés, junctis corporibus ; les esclaves fugitifs à combattre comme gladiateurs ; les délateurs^ s'ils ne prouvaient pas l'accusation, à perdre la tête ; s'ils la prouvaient, à être notés d'infamie; il faisait mettre en croix des soldats en leur infligeant d'autres supplices serviles; souvent il les fit décimer. Je doute qu'il ait été capable de tant d'énergie. Cependant Hérodien (V, 2) confirme les paroles de Capitolin. — 3. Dans la lettre que Macrin écrivit au sénat pour lui annoncer la révolte d'Élagabal, il se plaignait de l'insatiable avidité des soldats et de l'impossi-

prince avait mis dans Tannée. Il fallait le faire sans le dire; il fallait surtout renvoyer dans leurs garnisons respectives les légions inutiles dans TOrient paciGé, et ne point passer sa vie dans Antioche à regarder les danseurs et à écouter les baladins. Bientôt, dans les camps, on se plaignit tout haut de la lésine du nouveau prince, de ce légiste qui tenait le soldat sous la tente, tandis que naguère les villes servaient de quartiers. On parla des millions livrés aux Parthes, comme d'un bien ravi aux légions, et Ton en vint à croire que le meurtrier du prince si cher à Tannée, c'était Macrin.

Après la mort de Julia Domna, Macrin avait relégué à Émèse la sœur de cette impératrice, Mœsa avec ses deux filles, Soœmias, mère d'Avitus Bassianus, et Mammée, mère d'Alexandre. Il semble que ces Syriennes, fort intelligentes, avaient fait de profitables mariages, en prenant des époux qui possédaient autant de fortune que d'années ; du moins étaient-elles déjà toutes deux veuves et riches. Elles avaient aussi habilement exploité leur parenté impériale, et, en 217, ce qu'il restait de la famille du prêtre Bassianus, trois femmes et deux enfants^, se trouva réuni auprès du temple du Soleil. Ce sanctuaire^ en grande vénération dans toute la Syrie, possédait le droit d'asile^; il abrita leurs richesses et leurs personnes. Macrin, usurpateur timoré, sans Taudace qui fait parfois réussir l'usurpation, laissa aux mains de ses ennemis tout cet or, c'est-à-dire un moyen sûr, en pareil temps, d'opérer une révolution. Autre imprudence, il envoya une légion camper au voisinage de ce trésor, dont Mœsa et ses filles avaient la clef, et près d'une ville qui, devant à Caracalla le titre et les privilèges de colonie italique, vénérait sa mémoire et sa race^

bilitéoù il était de suffire avec les revenus ordinaires de l'État au paycmenk de la solde militaire, au taux où Caracalla l'avait portée. — 1. Soeemias avait eu un second flls. (Orelli, 946, et Bœckh, C. /. G,, 6627») — 2. Lampr., Heliog., 2. — 3* Dig., L, 15, 1, S 4.

CARACALLA, MAGRIN ET ÉLAGABAL. 223

Ces trois femmes, sans conseillers, sans appui, entreprirent du fond de leur cité syrienne de précipiter un empereur, et elles le précipitèrent.

Elles avaient consacré Taîné des enfants au sacerdoce du dieu d'Émèse, héréditaire dans la famille des Bassianus ; elles l'avaient fait circoncire, pour le mettre à la mode du pays, et lui interdisaient la viande de porc. Elles-mêmes cherchaient à frapper les esprits par une dévotion affectée ou sincère. Une inscription donne à Maesa le titre de « très-sainte * ». Des médailles de Soaemias la représentent sous les traits de la Vénus Céleste ', et Mammée était en correspondance avec Origène ^ Comme beaucoup de chrétiens et de juifs se trouvaient dans cette région, ces avances pouvaient les gagner, sans alarmer les païens. Alors comme aujourd'hui, ces populations sensuelles et impressionnables se laissaient séduire par les dehors de la sainteté. En Orient, les marabouts qui se servent de la religion pour la politique sont de tous les temps. Les trois femmes firent jouer ce rôle à Tenfant en qui se concentraient leurs affections et leurs espérances.

Varius Avitus Bassianus^ plus connu sous le nom de son dieu Élagabal *, était alors dans sa quatorzième année ^ ; il avait cette beauté plastique que les Grecs regardaient comme un présent des dieux ; et, lorsque, vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, la tôte ceinte d'une couronne de pierres précieuses dont les feux chatoyants lui faisaient autour du front comme une auréole lumineuse, il montait au temple pour accoipplir les rites sacrés, la foule croyait voir passer un enfant prédestiné. Les soldats campés aux environs de la ville venaient souvent à ce sanc-

1. Sanctissima (Henz., 5515). — 2. Eckh., VU, 265. — 3. Eus., Hiet. eccLs VI, 21. — 4. Ilérod., V, 3. Lampride lui donne trois ans de plus (de même à Alexandre Sévère), mais Dion le représente comme étant encore un enfant) «fltiôîov (LXXVIII, 36 et 38), et le fait mourir à dix-huit ans (LXXIX, 20). — 6. Le nom d'Élagabal ne se lit jamais sur les monnaies, pas plus que ceux dé Caligula et de Garacalla. Ces surnoms ont passé de la bouche du peuple dans rhistoire.

tuaire renommé, et, plus encore que les autres, admiraient et aimaient le jeune pontife, que Sévère avait bercé sur ses genoux. Peu à peu, le bruit courut qu'Élagabal tenait de plus près à celui qui avait été le véritable empereur des soldats. Des serviteurs du palais d'Emèse le disaient fils de Garacalla*, et l'argent répandu, les promesses faites, les espérances données, persuadèrent aisément des gens qui avaient intérêt à être persuadés. Pour le succès de cette intrigue, Maesa sacrifiait son or, Soœmias son honneur; mais ni Tune ni l'autre n'avaient souci de ce qu'elles perdaient. L'or de Maesa était placé à gros intérêts, etSoaemias pensait qu'un manteau d'impératrice couvrirait tout". Quant aux soldats, ils n'en demandaient pas davantage pour donner à un Syrien efféminé l'empire d'Auguste etdeTrajan.

Une nuit, Élagabal se rendit au camp d'Émèse, suivi de chariots qui portaient la rançon de l'empire, et, le jour venu, il fut proclamé. On lui donna les noms de Marc- Aurèle-Antonin (16 mai 218) : dernier hommage à ces glorieux Antonins dont la renommée grandissait encore dans l'éloignement, et que les poètes du temps mettaient au-dessus des dieux '.

Un préfet du prétoire, Ulpius Julianus, se trouvait dans le voisinage, avec une troupe de cavaliers maures qu'il croyait dévoués à Macrin, leur compatriote. Il courut au camp pour en forcer les portes; l'attaque mollement conduite ne réussit pas, et une seconde tentative eut le même sort. Il n'en fallait pas tant pour ébranler la fidélité denses soldats. Quand ils entendirent un cubicularius du dernier prince proclamer, au nom du nouveau, que les biens et le grade du mort appartiendraient à celui qui apporterait au canip d'Émèse la tête d'un centurion ou d'un tribun ; lorsqu'ils virent leurs camarades montrer, du

1. Il prit ce titre, que l'on retrouve dans ses inscriptions : divi Severi nepo8, divi Antonini filivis. — 2. Lampride {Heliog.^ 2) accuse Soœmias d'avoir

vécu en courtisane^ meretricis more vixit. — 3 Anioninos pluris fuisse

quam deos (Lampr., Diad.j 7).

GARAGALLÂ, MACHIN ET ÉLÂGABAL. 225

haut de la muraille, celui qu'on appelait le fils de Gara** calla et les sacs d'or de Msesa, ils tuèrent leurs ofQciers, et les enseignes des deux troupes se réunirent.

Sur un premier rapport du préfet, Macrin n'avait vu dans cette révolte qu'une émeute de femmes, dont il aurait aisément raison. Bientôt arrive un messager du camp d'Émèse : « Je t'apporte, dit-il, la tête d'Élagabal, » et il lui jette celle de Julianus. La vue de ce trophée sanglant que les rebelles lui envoient, l'audace de ce soldat qui profite du trouble pour s'échapper, font succéder, dans l'âme du prince, l'inquiétude à la confiance, et il recourt à ce qui paraissait le grand moyen de salut en ce lemps-là, l'or. Pour avoir occasion de promettre à chaque soldat légionnaire 5000 drachmes dont 1000 données sur l'heure, il conféra le titre d'auguste à son fils. La lettre qui annonça cette élévation au sénat promit aux Romains un congiaire de 150 drachmes par tête; d'où l'on voit qu'un soldat était alors estimé valoir trente-trois fois un memhre du peuple souverain. Il rétablit aussi tous les règlements militaires de Caracalla.

Ces largesses de la peur venaient trop tard; chaque jour des transfuges se rendaient de tous les points de la Syrie, isolément ou par bandes, au camp d'Ëmèse; la légion d'Albano, qui campait à Apamée, fit défection tout entière, de sorte que l'armée d'Élagabal devint assez forte pour aller chercher celle de Macrin. La rencontre eut lieu sur les confins de la Syrie et de la Phénicie; l'eunuque ou le serviteur de Mammée, Gannys, qui conduisait les soldats du jeune césar, se trouva, par aventure, un habile homme de guerre. Il prit de bonnes dispositions pour le combat, et Msesa, Soaemias, même Élagabal, se jetèrent dans la mêlée pour animer leurs troupes. Macrin, au contraire, efl'rayé par le tumulte et par de nouvelles défections, s'enfuit, laissant ses prétoriens soutenir vaillamment la réputation du corps ; mais, quand ils connurent la lâcheté de leur chef et la promesse d'Élagabal qu'ils conserveraient leurs grades et leurs honneurs, ils poser

BISTOIRS DBS ROMAINS. VI — 15

rent les armes, et le grand prêtre du Soleil se trouva maître du monde romain (8 juin 218*).

Macrin s'était fait précéder à Antioche par l'annonce d'une victoire. Arrivé près de cette ville, il prit un diplôme de la poste impériale, coupa ses cheveux, sa barbe, et, sous un déguisement, essaya en grande hâte de gagner Byzance et l'Europe. Tout alla bien d'abord, et il avait traversé sans encombre l'Asie Mineure, quand l'excès de la fatigue et le besoin d'argent l'obligèrent à s'arrêter dans une pauvre maison du faubourg de Chalcédoine. Un billet qu'il écrivit à un agent des finances impériales pour se procurer quelques ressources, le fit reconnaître; il fut arrêté et remis aux soldats d'Élagabal, qui, depuis Antioche, suivaient sa piste. Il avait chargé des messagers fidèles de conduire son fils chez les Parthes, ses récents alliés. Des cavaliers atteignirent l'enfant avant qu'il eût passé l'Euphrate et le tuèrent. La nouvelle de sa mort arriva au père, quand on le menait lui-même au vainqueur. Il se jeta du haut de son chariot et se brisa une épaule : les soldats l'achevèrent. Il était âgé de cinquante-quatre ans et n'avait pas régné quatorze mois.

On ne connaît de lui aucun monument, mais un arc de triomphe encore debout dans notre Algérie, à Zana, lui fut élevé par ses compatriotes de la Maurétanîe *.

Il eut, assure-t-on, le projet d'ordonner une révision des rescrits impériaux, qui n'étaient le plus souvent que des décisions spéciales, afin de conserver seulement ceux qui auraient un caractère général. C'était une louable in-

1. Est-ce en souvenir de cette victoire qu'il fonda en Palestine, sur remplacement d'Emmaus, une ville de la victoire, Nicopolis? (Eusèbe, Chron, ad ann. 224.) Il fit d'Émèse une colonie de droit italique. Dig., L, 15, 8, § 6. — 2. L'inscription de l'arc de Zana [Diana Veteranorum), construit aussitôt a)3rés son avènement, le qualifie consul designatus. Dion nous apprend en effet que Macrin n'avait pas voulu, ainsi que l'avait fait Plautianus (voy. p. 81, n. 1), compter les ornements consulaires qu'il avait obtenus de Caracalla comme un premier consulat. (L. Renier, MéL d'Êpigr,^ p. 185 et' BUiv.)

GARACALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL. 227

tention, qui, pour être exécutée, demandait du temps, et on ne lui en donna pas ^

Le dieu d'Émèse était représenté par une pierre noire, qui avait sans doute la même origine que la pierre noire de la Mecque. L'influence terrestre de ces deux aérolithes* fut très-différente, car on pourrait dire que, des espaces sidéraux, l'un apporta une grande idée de pureté religieuse, l'autre, le principe de tous les désordres. Les Arabes racontent que, la création achevée, Dieu appela les anges à contempler l'œuvre sortie de ses mains. A cette vue, le chœur des Esprits célestes laissa échapper un cri d'adoration: «Allah!...» Cette parole sainte, qui proclamait l'unité et la toute-puissance du créateur. Dieu l'enferma au cœur de la pierre noire qu'Abraham déposa dans la Kaaba. Au jour du jugement, elle s'ouvrira pour laisser voir en caractères flamboyants la divine formule et rendre témoignage en faveur de ceux qui se seront approchés d'elles avec des lèvres pures et un cœur repenti.

Cette légende est de la belle et grande poésie; elle transforme un acte de superstition vulgaire en une profession de foi morale et religieuse.

La pierre d'Émèse eut plus de grandeur mondaine, mais infiniment moins de vertu. Elle fut l'image du Soleil d'où elle paraissait venue ; et, comme dans toutes les religions le signe se confond aisément avec la chose signifiée, elle fut vénérée à l'instar du Soleil même, l'auteur de la vie, le principe de la fécondité et de la génération, que l'on adorait par des actes analogues à ceux qu'il accomplit au sein de la nature'.

1. n s'élait aussi engagé à continuer les fondations alimentaires de Trajan et des Antonins. (Lampr., Diarf., 2.)— 2. « Dans le temple.... on remarque une grande pierre, ronde par le bas, pointue par en haut en forme de cône et de couleur noire, qu'ils disent tombée du ciel. » (Hérod., V, 5.) — 3. L'Asie était pleine de ces pierres coniques. Vénus, à Paphos, Gaçion, à Séleucieet à Bosra, étaient ainsi représentés. Ces cônes, d'origine sidérale, symbolisaient la puissance génératrice : les deux monts Casius, prés d'Antiocbe et sur la frontière d'Egypte, devaient ce nom à leur forme pyra-

Élagabal fut la plus complète représentation des côtés immondes de ce naturalisme. Jusqu'ici les tyrans de Rome avaient au moins quelque chose de romain. Dans le fils de Sévère, on avait encore trouvé un soldat; celui de Soœmias était un pur Syrien, en qui se réunissait tout ce que TOrient peut produire de lascives ardeurs et de vices honteux. Ses sens étaient éveillés aux plus abominables désirs, son esprit aux plus folles aberrations. Aussi est-il resté dans la mémoire des hommes comme le symbole de Tinfamie sur le trône. Trois choses avaient produit cette monstruosité morale: une religion impure, le pouvoir absolu et ses quinze ans.

Après sa victoire, Élagabal avait pris tous les titres impériaux, sans attendre le sénatus-consulte habituel, et gagné rapidement Antioche, qui se racheta du pillage par 500 drachmes donnés à chaque soldat. De là partirent aussitôt des lettres aux pères conscrits, où le prince prenait rengagement de gouverner comme Marc-Aurèle, et des ordres de mort contre les gouverneurs qui avaient été peu diligents à deviner sa fortune, contre les sénateurs trop empressés envers Macrin, même contre Thabile homme qui avait gagné pour lui la bataille d'Antioche ^

Chacune de ces secousses qui précipitaient un empereur était suivie de désordres, où l'empire s'agitait péniblement, jusqu'à ce qu'une main ferme lui fît reprendre

midale. (Cf. Mionnet, Séleucide et Piérie^ n"* 891 et suiv., qui donne des bronzes de Trajan représentant un cône dans un temple tétrastyle, avec la légende Zeus Kasios, et de VogUé, Inscr. sém.j p. 103-104.) — 1. Dion, LXXEX, 3-4. Une des victimes d'Élagabal, Valerianus Pœtus, fut condamné « parce qu'il avait fait faire des portraits de lui en or, destinés à la parure de ses maîtresses. » Je relève ce fait pour marquer un usage romain : le premier acte d'un empereur était de frapper des pièces d'or à son effigie. Empiéter sur ce droit était un crime de majesté. Pœtus le savait bien, et il fut sans doute moins innocent que Dion ne le dit : « Il était Galate, ajoute l'historien; on l'accusa de vouloir soulever la province voisine, laCappadoce, et d'avoir, à cette intention, fait frapper les monnaies qui furent la cause de sa mort. » C'est ainsi que tous les usurpateurs débutent. Âmmien Marcellin (XXVI, 7) raconte que les partisans de l'usurpateur Procope décidèrent la défection de l'Illyrie en y faisant circuler des pièces à son effigie, comme preuve qu'il était bien empereur légitime.

CARAGALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL. 229

son équilibre. Les légions de Macrin, renvoyées à leurs cantonnements, pillaient les villages placés sur leur route, et quantité de gens rêvaient de pourpre impériale. On venait de voir un simple chevalier arriver à Tempire, et un enfant y montait. Il n'y avait donc plus de droit ni de constitution, plus de sénat ni de peuple romain, plus d'aristocratie puissante donnant à Rome des Césars. « A la mort de Néron, dit Tacite, un terrible secret avait été révélé, c'est que les empereurs pouvaient se faire hors de Rome.» A l'avènement d'Élagabal, on en apprit un autre, c'est qu'il n'était pas nécessaire d'être l'élu d'une puissante armée, qu'il suffisait de quelques cohortes et de quelques cris populaires pour déterminer une révolution. Aussi beaucoup de gens croyaient qu'avec un peu d'audace, il serait facile de forcer les portes du palais. Deux légats de légions, même un fils de centurion, un ouvrier en laine, d'autres encore S essayèrent en divers lieux d'entraîner des soldats. Un inconnu alla jusqu'à entreprendre de soulever les équipages de la flotte de Cyzique, tandis qu'Élagabal hivernait près de là dans Nicomédie. a Tant de gens indignes, dit l'historien, avaient victorieusement foulé de leurs pieds la route du pouvoir qu'elle se trouvait aplanie pour tous les aventuriers qui osaient y entrer^. » L'ère des trente tyrans approche.

Élagabal entra dans Rome portant une robe de pourpre lamée d'or, un collier de perles, les joues teintes de vermillon et l'éclat des yeux relevé, comme ceux d'une femme arabe, par une couche de henné. Mœsa et ses deux filles l'y avaient suivi. Unies pour le complot, ces trois femmes ne s'entendirent pas pour en exploiter les suites. Msesa, politique formée à l'école de Sévère, aurait voulu de la décence dans la tenue, de l'ordre dans les dépenses : sagesse importune, que l'enfant, ivre de pouvoir, n'écoutait pas. Soaemias, au contraire, trouvait qu'Élagabal, étant le maître des choses humaines et divines,

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