CHAPITRE LXVI
Le gouvernement impérial connaissait bien Torganisation puissante de l'Église*, ces communautés correspondant entre elles d'un bout de Tempire à l'autre; ces hommes qui, sans argent, traversaient les terres et lesmers*, qui voyaient partout, à leur approche, des portes et des cœurs s'ouvrir ; qui, enfin, même avec des hommes d'une autre langue, sur un signe s'entendaient sans avoir besoin de se comprendre*. Le gouvernement impérial, si craintif à l'égard des sociétés secrètes, en trouvait une immense, répandue en tous lieux et qui était pour lui un péril évident, car c'était au sein de l'État un autre État auquel ne manquait aucun organe d'action; mais la tolérance était une conséquence nécessaire de l'organisation religieuse des Romains, qui n'eurent jamais de théocratie parce que, dans leurs pontifes, le caractère civil primait le caractère sacerdotal. Les prêtres de Jupiter et de Mars étaient aussi des juges, des soldats, des admiïiislrateurs; et ils avaient appris, dans le gouvernement des hommes,
1. Ulpien, un des conseillers de Sévère, avait réuni dans le VU' chap. de son traité de Off. proc, tous lesédits relatifs aux chrétiens. (Lactance, Insi, div.j V, II, 19.) — 2. Voyez (Il Cor. ^ xi, 23-30) le résumé que donne saint Paul de ses voyages. — 3. Toute l'histoire ecclésiastique dépose de l'activité de ces communications. Les églises se consultent, se font part des décisions qu'elles ont prises, de leurs souffrances et de leurs triomphes. Les écrits mômes circulaient rapidement. Saint Irénée, à Lyon, emprunte plusieurs passages à Théophile d'Antioche, et l'auteur des Philosophumenaj à Rome, TertuUien, à Carthage, copient l'évoque lyonnais.
que la loi atteint seulement les actes et n^a point de prise sur la pensée. Aussi ne songèrent-ils jamais à imposer leurs croyances et tolérèrent-ils celles des autres tant qu'elles ne se manifestaient point par des faits jugés offensants pour l'empereur ou dangereux pour Tempire. Au milieu de la paix profonde que Sévère garantissait au monde romain, alors que nulle crainte de danger public n'exaltait les esprits, les sages qui conduisaient TÉlat ne songeaient pas à proscrire la nouvelle religion, tout en la laissant sous la menace du rescrit de Trajan*. Ce rescrit, il était impcfssible de le retirer, tant que les Césars garderaient la religion de leurs pères; car, pour eux, le titre de souverain pontife équivalait au serment fait par nos rois, le jour du sacre, de conserver la religion orthodoxe et de ne pas tolérer d'hérétiques dans leurs États ^
Mais rois et empereurs ne pouvaient-ils se soustraire li ce dangereux serment? La sagesse dit oui; la fatalité historique dit non, et c'est elle malheureusement qui d'ordinaire est la plus forte.
Cette demi -tolérance ne donnait à l'Église qu'une paix incertaine; car les meilleurs des païens ressemblaient à l'historien Dion Cassius, esprit timoré, ennemi de toute violence, qui pourtant voulait qu'on punît les chrétiens, parce que, disait-il, les novateurs en religion étaient nécessairement des novateurs en politique qui poussaient les citoyens à la révolte *. De temps à autre, une émeute populaire faisait quelques victimes*, ou un gou-
1. Voy. p. 18, n. 2. — 2. Serment de Louis XIII à son sacre : « ....Outre je tascheroy à mon pouvoir, en bonne foy, de chasser de ma juridiction et terres de ma sujétion tous hérétiques dénoncés par l'Église » {le Cérémonial françois, par Théod. Godefroy, 1649). — 3. Dion, LU, 36. — 4. Quolies in Chrislianos desœvilis.,.. legibus obsequentes ? Quoties suo jure nos inimicum vulgus invadit lapidibus et incendiis? (Tert., Apol.^ 37.) Cependant Origène dit peu de temps avant la persécution de Decius : Pauci per intervalla temporum et facile numerabiles pro Christiana rcitgione mortem obierunl (Contra Ccis., HI, 8). Lactance {de Morte persecut.j ni, 4, 5; IV, 1) croit que l'Église a vécu en paix de Domitien à Decius, et Prudence {adv, Symm., II, 669), fait remonter cette ère de paix jusqu'à Néron.
verneur trop zélé appliquait les vieilles lois de Tempire. Sévère n'avait eu d'abord pour les chrétiens qu'une grande indifférence, car il ne voyait parmi eux que « des cardcurs, des foulons, des cordonniers*, » et il ne lui semblait pas qu'un empereur eût quelque chose à craindre de ce dieu des petites gens. On n'est pas sûr qu'il en ait envoyé aucun avant l'année 202 dans les lieux d'exil ou aux carrières d'où Marcia, sous Commode, les avait tirés', et les chrétiens furent certainement compris dans la faveur qu'il accorda « aux sectateurs de la superstition juive », de pouvoir arriver aux honneurs municipaux, avec dispense des obligations contraires à leurs croyances ^ On en Aboyait jusque dans son entourage. Avant sa grandeur, un d'eux l'avait guéri de nous ne savons quel mal ; il en avait gardé si bon souvenir, que, devenu empereur, il le fit chercher partout et l'établit au palais*. D'autres y demeuraient, si le célèbre grafflto du crucifié à tête d'âne, trouvé naguère au Palatin, est, comme il semble, de ce temps. Ne savons-nous pas d'ailleurs que Caracalla eut une nourrice chrétienne^ et qu'un jour il prit une telle colère de ce qu'on avait fouetté un de ses compagnons de jeu, parce que cet enfant était de religion juive ou chrétienne, qu'il refusa longtemps devoir ceux qui l'avaient battue Lorsqu'on lit au Digeste que Sévère ordonna de renvoyer devant le préfet de la ville
1. Orig., Conlra Cels.^ III, 55. — 2. Après avoir éouméré ceux que les coninuinautés chrétiennes secouraient, les pauvres, les orphelins, les vieux scrvileurs et les naufragés, Tertullien, qui pourtant a Thabitude de l'extr«>me exagéralion, ajoute : et si qui in melalliSj el si qui in insulis veiin ciisiodiis, ex causa Dei sectas (Ap., 39). On a vu, pp. 17 et 168, que Marcia avait fait élargir ceux qui se trouvaient dans les mines de la Sardaigne, et il n'y a point déraison de penser que la mesure n'ait pas été générale. — 3. Dig., L., 2,3, $ 3. Celte interprétation peut s'autoriser |du traité c/c Idololalria, où Tertullien expose à quoi doit se refuser « le magistrat chrétien ». Quant aux Juifs, leur enseignement était public. .„Judxi palam leclilant, vecligalis libertas vulgo aditur sabbalis omnibus (Tert., ApoLj 18), et le gouvernement veillait à ce que personne ne troublât leur service religieux. {Pkilosoph.y IX, 12.) Ils tenaient ce droit d'Auguste. (Jos., Ant. Jud., XVI, 6, 2.) — 4. TertuU., a4 Scap,y 4. — 5. Lacté Chrisliano educalus (TertuH., ibid.), — 6. Spart., Caracallus, 1.
les individus accusés de tenir des assemblées illicites*, on peut en conclure, les garanties de justice augmentant à mesure que le juge est pris plus haut, que ce rescrit dut être favorable aux chrétiens : la vieille et dure loi contre les associations allait être tempérée par la prudence politique'. Le même prince autorisa, par tout l'empire, les pauvres gens à former des collèges avec cotisalion mensuelle *. En fait, ce rescrit était favorable aux chrétiens, et Ton n'a pas le droit de dire que Sévère n'avait pas songé à eux en l'écrivant*.
Mais l'empereur n'aimait le bruit nulle part, et les disputes religieuses en faisaient beaucoup, surtout quand Tertullien s'en mêlait, et il y passa sa vie. Ce fils de centurion était un homme de combat; il attaquait pour se défendre et frappait bruyamment tout autour de lui, en invectivant à la fois les païens, leurs magistrats, leurs dieux, « admis au ciel de par un sénatus-consulte • », et ceux de ses frères qu'il traitait d'hérétiques*, sans penser que les orthodoxes lui réservaient le môme sort. Dans un fragment récemment retrouvé de saint Clément Romain se lit cette prière à Dieu: « C'est toi, maître suprême, qui as donné à nos souverains la royauté pour que nous
1 qui iUicitum coltegium cuisse dicuntur (Dig., I, 12, 1, § 14). —
2. Au dire de Tertullien (voy. p. 200), Sévère sauva plusieurs chréliens que le peuple voulait faire condamner. Ce fut peut-être à celte occasion
que le rescrit fut rendu. — 3 perryiittitur tenuioribus slipem men-
struam..., non tanlunx in Urhe sed et in Ilalia et in provinciis..,. Divus Severus rescripsit (Dig.,XLVIl, 22, 1). Il les interdit dans les armées (ibid.), où néanmoins il s'en forma. Cf. L. Renier. Insc7\ (TAlg.j 70. — 4. Tertullien s.iiesie(Apol., 39) que cetle habitude de fournir la mens^ruam slipem existait chez les chrétiens; ils avaient donc bénéOcié de la loi de Sévère. Cependant il dit que le prétexte de la persécution fut les réunions illicites (de Jejun.j 13). Sévère, qui ne se proposait que d'arrêter la propagande, n'aura peut-être frappé que les réunions peu nombreuses qui n'avaient pas pris le caractère légal des collèges funéraires. — 5 iil deus
non sity nisi oui esse permiscrit senatus {ad Nationes^ I, 10). — 6. Il leur refuse le droit de discussion et les tient pour condamnés sans appel. Dans le de Prœscr. adv. hiei^et., il ne leur oppose que la forme juridique de la prescription : « Vous n'avez pour vous, leur dit-il, ni le temps ni la possession » ; et cet argument lui suffit.
leur soyons soumis. Accorde-leur, Seigneur, la santé et la paix, afin qu'ils exercent sans obstacle le pouvoir que tu leur as confié sur toute existence. Dirige, Seigneur, leur volonté selon le bien et suivant ce qui t'est agréable, afin qu'usant de l'autorité avec douceur, ils te trouvent propice...*. » Voilà la pensée des premières chrétientés, celle des apôtres Paul et Pierre, celle encore d'un évoque de Rome à la fin du premier siècle, et de Théophile d'Antioche au milieu du second. Que ces saints hommes sont loin du fougueux docteur de Carthage écrivant dans son traité de V Idolâtrie une véritable déclaration de guerre à la société païenne! Dans un autre*, on entend encore ce cri de révolte : « C'est affaire à nous de combattre les institutions des anciens, les lois de nos maîtres'; » et cette révolte morale était légitime, puisque le gouvernement impérial, ne comprenant pas les droits sacrés de la conscience, avait traité des hommes de foi comme des hommes de crime. Quant à la vie des chrétiens, Tertullien la veut triste et sombre, toujours sous la cendre et le cilice, dans la prière et les larmes. « La femme qui ne vit pas comme une Eve repentie et gémissante est condamnée et déjà morte. Ses parures sont la pompe de ses funérailles*. » Et cette sévérité répondait si bien à l'esprit de l'Église, que Tautorilé du prêtre de Carthage, malgré sa chute, y était et y est restée fort grande. « Donne-moi le maître, » disait saint Cyprien quand il voulait un livre du célèbre docteur, da magistrum'% et Bossuet, qui Ta souvc copié, est bien près de parler comme Cyprien,
Minucius Félix n'a ni son génie ni sa rudesse, et est plus amer encore. Il ne lui suffit pas de livrer les dieux
1. Première Clémentine, ch. 37. — 2. Adversus hœc nobis negotium est, adversus inslUiitiones majorum^ aucloritales receptorum, leges dominanlium, argumentationes prudenlium {ad Nation.^ 20). — 3. Voy. aussi lesYiolences du de Corona^ 11. Il faut remarquer ce vieil esprit de l'Église, car il a reparu du jour où la société laïque a commencé de s'éloigner d'elle. Le Syllabus n'est-il pas un écho de ces doctrines funestes qui n'ont plus l'excuse de la persécution? — 4. De cidlii fem.^ I, 1. — 5. S. Jérôme, de Vir. illustr.
de Rome à la dérision ; il foule aux pieds le dernier culte qui lui restât, l'orgueil des souvenirs. Saint Clément reconnaissait Rome pour sa patrie : en parlant d'elle il disait : « nos légions, nos généraux*. » Minucius n'est plus romain; pour lui, la fortune de ce peuple est faite d'iniquités, son histoire est pleine de crimes, et sa ville n a jamais été qu'un repaire de brigands'. Avec moins de colère et autant de dédain, saint Augustin dira encore de la gloire des Romains : acceperunt mercedem suam^ vani vanam.
Les sentiments de Minucius sont ceux du plus grand nombre des chrétiens. A Sanctus; un des martyrs de Lyon, on demande, au milieu des tortures, son nom, sa ville, son pays, s'il est libre, s'il est esclave. Mais il n'a pas de nom; il n'a point de patrie. A tout il ne répond qu'un mol : « Je suis chrétien! » C'est très-beau, mais aussi très-menaçant. Civis Romanics siim ! s'écriait le Romain des anciens jours attestant sa noblesse et son droit. Le stoïcien était encore un citoyen du monde. Les chrétiens n'ont plus qu'une cité, le ciel ; l'autre patrie, ils ne la connaissent pas.
La Grèce et ses gloires, qui sont celles de l'esprit humain, ne trouvent plus grâce devant eux. Pour eux, Socratc est un bouffon*, Aristote un misérable % et ils prononcent l'anathème contre tous les grands philosophes. Quelle différence entre les apologistes du premier âge et ceux du second, et dans l'espace d'un demi-siècle, de Justin à Minucius Félix, d'AthénagoreàTertuUien, comme la haine s'était envenimée ! L'Église est devenue, quand elle a été maîtresse du monde, une grande école de respect et de soumission à la loi; elle ne l'était pas alors.
A ces malédictions contre l'histoire et la philosophie,
] . C'est le fameux if)txc!>v si longtemps contesté et qui ne peut plus l'être. — 2. OctaviuSj 25. — 3. Ibid.^ 38 : Scun^a Alticus. — 4. Miserum Aristotelicem (Tert., de Prxscript.^ 7). Clément d'iAlexandrie, au contraire, rendait à la même époque un solennel hommage à Aristote, en le copiant dans SCS Ilypotyposes,
c'est-à-dire contre la civilisation, s'ajoutaient des menaces contre l'empire et sa Babylone sacrilège. La secte des montanistes, qui s'accroissait tous les jours, même, à en croire l'orateur païen de YOclavmSy tous les chrétiens*, annonçaient à Rome sa destruction prochaine, et leurs sombres prophéties donnaient à croire qu'ils se feraient volontiers les ouvriers de cette heure sinistre. « Si tous les autres pensaient comme vous, leur disait Celse, le monde deviendrait la proie desbarbares^ » Et, en effet, il l'est devenu, quand tout le monde pensa comme eux. 11 se trouvait bien, à cette heure, dans Alexandrie, des hommes tels que Pantenus, Clément et Origène, qui, admirateurs sincères de l'ancienne philosophie, auraient voulu a dégager les perles perdues dans un alliage funeste, afin de les joindre au diamant précieux dont l'éclat en deviendrait plus vif'»; ou, comme disait Origène, « ravir l'or des Égyptiens pour en faire les vases sacrés de l'autel *. » Mais lorsqu'ils parlaient de leurs contemporains, c'était avec l'amertume deTertullien. Un des plus modérés, Cyprien, écrivait à un magistrat romain, au milieu d'une peste et'd'une famine : « Ces fléaux sont la vengeance divine qui frappe des coupables endurcis. Quoi! vous blasphémez contre le Dieu véritable, vous persécutez ses serviteurs, et vous vous étonnez que la pluie ne descende pas sur vos plaines arides, que les sources tarissent, que la grêle détruise vos récoltes et que l'air empoisonné décime vos populations? Ces maux sont la suite de vos iniquités* ! » Les païens parlaient de
1. Ocl.y 10. VOclavius doit avoir été écrit aux environs de l'année 180, et le traité de Celse est pro* ablement du môme temps. — 2. Contra Cels,, VIII, 68. En parlant ainsi je ne veux que constater un fait, c'est que les chrétiens, après avoir été un élément de dissolution pour l'empire païen, n'ont pas su sauver l'empire chrétien lorsqu'ils en furent devenus les maîtres. Quant aux causes de cette grande chute de l'empire, elles étaient nombreuses, comme on le verra dans la suite de ce travail, et tout ce que nous disons ici prouve que le christianisme fut une de ces causes. — 3. Strom.^ I, i, § 17. — 4. Ep. ad Gregor., 1, 30. — 5. Ad Demelrianum^ 8. Dans cette lettre très-vive contre la société païenne, Cyprien annonçait aus6i la prochaine destruction du monde.
lis LÈS PRINCES AFRICAINS ET SYRIEN^.
même, et de plus criaient : « Les chrétiens aux lions! » Des deux côtés la passion concevait des dieux à son image, irrités et violents, tandis que Timpassible nature, suivant le cours de ses lois immuables, portait ici les nuées fécondes et là les miasmes mortels.
On a dit que cette rupture était nécessaire pour donner à cette société une secousse qui fît tomber de sa tête les couronnes de fleurs et Tivresse des voluptés impures. Notre cinquième volume a démontré l'exagération de cette légende, et nous savons, hélas! que tous les vices n'ont pas disparu de la terre du jour où le Christ s'est assis avec Constantin sur le trône impérial. Les abominations du moyen âge et des temps modernes, jusqu'aux noyades de la Terreur et aux fusillades de la Commune, prouvent que l'Évangile n'a pas réussi à tuer la bête en nous^
Les Romains, qui avaient un goût si vif pour les déclamations tragiques, et l'empereur, qui en avait fait', n'auraient peut-être pas donné grande attention aux sombres tableaux que beaucoup de chrétiens déroulaient à leurs yeux, si, par d'autres côtés, la nouvelle doctrine ne leur avait paru dangereuse.
Saint Paul avait dit : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu^ » Mais cet esprit de soumission n'était déjà plus celui d'une partie des fidèles. Sévère était un soldat. Que devait-il penser d'hommes répondant à Celse qui leur reprochait d'abandonner l'empire assailli par les barbares: « Il est vrai que nous ne portons pas les armes et que nous ne les prendrions pas si l'empereur voulait nous y contraindre, nous avons un autre camp où nous combattons pour lui par nos prières*. » Jurisconsulte, de quel œil pouvait-il regarder
1. Voy. t. V, p. 417, le mot d'Êpictète. — 2 declamavit (Spart). Sur
le goût des Romains pour les déclamations, voy. t. V, p. 403. — 3. Ad Colos8,f 13. — 4.l0rig., Contra Ce/s., VIII, 73-74. Et les faits sont d'accord avec les paroles. Le recruteur présente an proconsul d'Afrique un jeune
une secte où Ton enseignait que quand la loi de TÉglise est en opposition avec la loi de TÉUt, c'est à la première qu'il faut obéir », « parce que la foi n'admet pas Tallégation de la nécessité*. » Prince enfin et conservateur nécessaire d'un ordre de choses dont la première loi était le dévouement aux obligations sociales, il était inévitable qu'il chercherait à arrêter les progrès d'une religion dont les sectateurs se désintéressaient de tout devoir public.
D'après les idées des anciens, que l'État fût représenté par un homme, un sénat ou une assemblée populaire, dans une puissante cité comme Athènes et Rome, ou dans le plus obscur des municipes, le citoyen lui devait toutes ses facultés : son courage dans les combats, sa fortune dans les nécessités publiques, sa vie dans les grands périls. Cette dépendance à l'égard de l'État, fort opposée à ce que nous pensons des droits de la liberté individuelle, avait donné au patriotisme une énergie que le nôtre a perdue'; et c'est parce que nous n'avons plus cette idée-là qu'il y a tant de choses que nous ne comprenons pas dans la société ancienne. Ainsi, pour faire la part de chacun dans les persécutions, celle des bourreaux tout comme celle des victimes, il faut se rendre compte de l'horreur qu'inspiraient nécessairement à ce qu'il restait de vrais Romains, ces hommes qui opposaient à la patrie commune léguée par les aïeux celle qu'ils s'étaient faite eux-mêmes. Pourquoi, leur demandait-on, pourquoi fuyezvous.les fonctions municipales «où l'on défend la loi»? — « Parce que, dans chacune de vos cités, nous avons une autre patrie que Dieu nous a faite, l'Église, et que c'est à
homme que la ville de Théveste livre pour êlre soldai; mais le jeune homme répond qu'étant chrétien, il ne lui est pas permis de porter les armes. Pour ce refus du serment militaire, il fut exécuté [Acta sincera. p. 309, ad ann. 295). — 1. Orig., Contra Cete., V, 37. — 2. Nim admiltii status fidei allcgationem necessitalis (Tert., de Cor.j II). Saint Polycrate avait déjà écrit.... netOapxelv Ul bit^ ij.âA>.ov fj àvÔpwTio.ç, dans sa lettre au pape Victor, dont il refuse d'accepter la décision. (Eus., Hist. ecd., V, 24.) Les paroles de Polycrate sont celles mêmes des apôtres [Act.. v, 29), et elles sont restées dans la pensée, sinon dans les actes de l'Église. — 3. Voy. p. 121, le serment des Éphèbes d'Athènes.
gouverner celle-là que doivent s'attacher ceux d'entre nous qui ont autorité par la parole et les mœurs*. » Plusieurs philosophies, celle même qui régnait alors, conseillaient aussi le détachement du monde ; mais, dans l'école, cet esprit était inoffensif, parce qu'il restait à l'état de simple curiosité psychologique. Dans l'Église, il devait apparaître aux gouvernants comme un péril social, d'abord parce qu'il était l'âme d'une société ennemie de l'ordre établi, ensuite parce que le renoncement aux fonctions municipales désorganisait la cité en faisant peser des charges plus lourdes sur ceux qui les acceptaient*.
Bien d'autres choses scandalisaient encore les païens. Alors, comme aujourd'hui, on honorait les familles nombreuses, et la loi romaine punissait le célibat. Or les gnosliques chrétiens, presque aussi nombreux que les orthodoxes, maudissaient la chair comme le principe de tout mal et pratiquaient l'ascétisme, qui fait vivre dans un monde à part. D'autres, méconnaissant jusqu'aux conditions de la vie humaine, rangeaient parmi leurs livres pieux, des traités « sur les inconvénients du mariage'». Quelques-uns osaient penser qu'Adam eût beaucoup
J . ScimuSy in singulis civilatibus^ aliam esse patriam a verbo Dei consli' tulamj eos ut Ecclesiam regant hortamur qui patentes sermonc et quorum mores sani sunt {Oiig.^ Contra Cels.j VIÏI, 75). « Aujourd'hui encore, en tout pays, on poursuivrait une association qui propagerait certaines idées émises par Tertullien au cliap. 81 du de Corona^ 22 » (de la Berge, Trajan^ p. 213). — 2. Voy. t. V, ch. lvii, la Cité, les muncraj p. 122, n. 1. — 3. Ce fut un des premiers ouvrages de Tertullien, et saint Jérôme en recommandait encore la lecture à Eustochia. {Ad Jovinian,, I, elEp. 18 ad Eustoch.) Tertullien cependant n'en profita pas pour lui-même, car il se maria et dans la seconde de ses lettres à sa femme {ad Uxorem, II, 9), il fait une fort belle peinture du mariage chrétien. Mais, dans la première, il lui représente que le mariage ne convient pas aux fidèles et il se voue luimême à la continence. Les marcionites s'interdisaient l'union conjugale; Tatien l'avait condamnée, les valentiniens, basiliens, encratites ou continents, faisaient de même, et Origène se la rendit impossible. D'autrrs sectes gnostiques détruisaient le mariage par la communauté des femmes. Clément d'Alexandrie, contemporain de Tertullien, mais génie plus donx, combat, au livre III des StromateSj tous ces excès et relève la sainteté de l'état de mariage. Sa doctrine est restée celle de l'Église ; mais l'esprit moutanistc, qui n'est pas mort, a couvert le monde de couvents.
mieux fait de rester dans un état de pureté virginale et Dieu de trouver un autre moyen de mettre sur la terre des adorateurs de sa puissance*. Un d'eux est allé jusqu'à écrire: « Quand nous avons des enfants, nous souhaitons qu'ils nous devancent devant le Seigneur. » Quelle perversion de ce qu'il y a de meilleur en nous, l'amour paternel! Tertullien, qui parlait ainsi, dit, il est vrai, de lui-même : « Je ne plaide pas, je ne vais pas à la guerre, et mon unique souci est de m'exempter de tout souci*; je me suis retiré du peuple, secessi de populo, » Ou encore : « Nous n'avons d'autre intérêt en ce monde que d'en sortir au plus tôt'. » On accepterait, au contraire, cette pensée de Montanus : « L'homme est une lyre que l'esprit de Dieu fait vibrer*, » si elle n'exposait à un autre péril par l'anéantissement de notre volonté et l'abandon absolu à la Providence, c'est-à-dire au hasard des inspirations individuelles prises pour des révélations d'en haut.
Les éloquentes et sombres déclamations de Tertullien n'étaient pas la règle de foi de tous les fidèles. Il y avait certainement quelques chrétiens dans l'armée, dans les charges municipales, dans les fonctions civiles^ et tous
1. On trouve trace de ces singulières opinions dans Justin, Grégoire de Nysse et saint Augustin. — 2. Tertullien, de PalliOj 5. Voy. t. V, p. 168, n. 1. — 3. Id., Apolog, 41. Ailleurs, il est vrai, Tertullien prétend que les chrétiens honorent le prince {Apol.^ 30 et 33), comme saint Paul et saint Pierre l'avaient prescrit, et qu'ils ne sont pas des membres inutiles à la communauté, infructuosi in negotiis dicimur {ibid.^ 42). Mais ce reproche même qu'il combat montre ce que les païens pensaient d'eux. D'ailleurs, ce n'est pas dans ses livres destinés à la publicité et envoyés par lui-même aux magistrats, qu'il faut chercher sa vraie pensée ; mais dans ses traités dogmatiques et dans ceux qu'il adresse aux fidèles. Montanus avait été dans le même sentiment lorsqu'il avait fondé son Église pneumatique qui rompait si brusquement avec le monde. Le traité de Tertullien contre l'idol&trie réduit à bien peu de choses l'activité sociale permise par lui aux chrétiens qui voulaient rester fidèles à leur foi. Au siècle précédent, saint Ignace avait déjà dit: Ta; xaxoTsxvîa; çeÙYt (ad Polijcarp.^ 2). — 4. S. Épiph., adv.lls&r.^ 48. — 5. Ils y étaient, mais en très-petit nombre. Les mots fameux de Tertullien : « Nous remplissons les villes, les camps, le sénat » [Apol., 37], sont contredits par tous les faits et tous les témoignages. (Voy. t. V, p. 477, n. 1.) Il ne faut pas que la quantité d'évêques qu'on voit dans certaines contrées fasse illusion sur le nombre des fidèles. « Là où trois chrétiens sont réunis,
ne renonçaient pas à leurs biens par crainte du sort d'Ananias*, ou au commerce, à Tinduslrie de peur d'enfreindre les prescriptions de TÉglise sur le prêt à intérêt*. Il s'en trouvait qui, pénétrés de la douceur des Évangiles, oubliaient le Dieu des vengeances inexorables, pour ne voir que le Bon Pasteur rapportant sur ses épaules la brebis égarée. Ceux-là étaient les néophytes qui se souvenaient d'avoir été nourris par TÉglise de lait et de miel « à leur entrée dans la terre de promission ^ » ; ils jouissaient de la vie, du soleil, des fleurs, de Tamitié, de l'amour, comme de dons du Père céleste; et ils étaient les plus nombreux, parce qu'ils obéissaient aux vraies lois de notre nature, contre lesquelles il ne peut y avoir de révolte générale. Mais ils n'étaient pas les plus ardents. Ceux-ci, à qui Ton versait le vin de la colère et Tivresse de la mort, vont faire les martyrs de la persécution qu'il nous reste à raconter.
Les persécutions sont un des incidents du drame éternel de l'histoire, la révolte de la conscience contre le droit établi, la lutte de l'avenir qui approche contre le présent qui ne veut point devenir le passé, car la sagesse ne fait malheureusement son œuvre que sur des ruines. Sophocle, dans son Antigone, avait déjà montré, en termes magnifiques, l'opposition qui peut se trouver entre la loi civile et la loi naturelle, « entre les décrets des hommes et ces lois éternellement vivantes qu'aucune main n'a écrites, mais que les dieux ont gravées au cœur de tous les hommes.» La pieuse jeune fille qui brave «les menaces orgueilleuses d'un tyran, pour ne pas encourir la colère
dit Tertullien (Exhorl. castit., 7), là est une église, » et /es Constitutions de VÈgl. d'Alex., I, 13 {ap. Bunsen, op. cit.), exigent, quand les fidèles sont peu nombreux, eàv ôXiyavôpia Onàp^st xai p.r\no\j tt/.yjOo; tv^x*"^^* '^'^^ ouvauévtov <|/n?î*Taa6ai TCEpi £ni<r/6ïto\j...., que l'on requière l'assistance de trois hommes sages envoyés par les églises voisines. —X.Act. desAp., v,5.
— 2. Le prêt à intérêt était considéré comme usure et condamné à ce litre.
— 3. C'était un usage dans la primitive Église de donner aux néophytes du lait et du miel, mellis et lactis societatem (Terlull., adv, Marc, I, 14).
(les immortels », parle déjà comme vont parler les martyrs ; et nous sommes avec le poëte, quand il revendique noblement les droits de la conscience. Mais, si les chantres inspirés sont parfois les prophètes deTavenir, il faut bien le reconnaître, le prince est toujours l'homme du présent, et il a le devoir d'imposer l'obéissance à la loi que ces prédécesseurs lui ont léguée et dont la société lui demande l'exécution.
Tertullien réclame de Sévère la liberté religieuse : « Il est de droit humain, dit-il, jus humanum^ que chacun adore ce qui lui plaît, et il est contraire à la religion de contraindre à la religion ^ » Belles paroles que prononçait l'Église soufTrante, que répudiera l'Église victorieuse et que certains modernes repoussent encore, en disant à leurs adversaires : « Nous réclamons la liberté en vertu de votre principe; nous vous la refusons en vertu du nôtre. »
Origône aussi s'indigne que l'Église soit enveloppée par l'État, et il est dans la vérité, car le for intérieur doit être à l'abri de toute contrainte; mais un jour la papauté, aussi peu sage que l'empire, voudra, par un excès contraire, mettre l'État dans l'Église.
Minucius Félix dans son Octavim, le prêtre de Carthage dans son Apologétique^, et avec eux tous les défenseurs de la foi nouvelle, plaident l'innocence des chrétiens; ils ont encore mille fois raison. Mais aucun ne comprend cette fatalité historique qui veut, en religion comme en politique, que ce qui existe cherche à se défendre et
1. Ad Scapul.j 2 : Non religionis est cogère religionem. — 2. On en met la rédaction en 199 ou 200, môme en 201 ; mais si V Apologétique n'a été, comme il est probable, qu'une refonte des deux livres ad Naiiones, il faudrait faire descendre cette date beaucoup plus bas, car il est parlé dans le premier de ces discours « des deux Syries qui exhalent encore l'odeur dts empereurs égorgés »? Cette phrase ne peut s'appliquer qu'à Caracalla, tué en 217, entre Édesse et Carrhes, et à Diadumène, tué en 218, comme il fuyait d'Antioche vers les Purlhes. Du reste, il est impossible de donner une date précise à tous les traités de Tertullien. Sur celle de V Apologéliquej voy. Tertullien, édition d'Oehler, t. III, p. 490-510.
qu'une vieille société repousse ceux qui prétendent changer ses mœurs, ses idées et ses institutions. Pour les Romains, conservateurs de Tancien ordre social, les chrétiens étaient de dangereux révolutionnaires; dans leurs acles pieux, ils voyaient des sacrilèges; dans leur foi, la ruine du culte officiel et de l'institution politique dont ce culte était un élément essentiel*. Aussi l'argumentation de TertuUien demandant Tapplication aux chrétiens des règles de la justice ordinaire, tombe à faux malgré l'éloquence qui la soutient. « On leur impute, dit-il, tous les crimes, mais ils ne sont pas interrogés à ce sujet : « Es-tu chrétien? — Oui. » Voilà tout le procès *; et tandis qu'on emploie la torture pour contraindre les coupables ordinaires à l'aveu de leur crime, on s'en sert avec le chrétien pour obtenir de lui qu'il permette, en reniant sa foi, que le juge le déclare innocent. Persiste-t-il ? Un plus ample informé n'est pas nécessaire. Les accusations habituelles : adoration de la tête d'Ane ', meurtres d'enfants dont la chair était mangée, orgies incestueuses dans les ombres de la nuit, tout cela est bon pour la populace; le juge ne s'y arrête pas. Dans le christianisme, celui-ci ne voit que rêveries mystiques et doctrines antisociales ; dai.s le chrétien, qu'un ennemi public * dont il suffit de constater l'identité avant de le jeter aux bêtes. L'inquisition catholique n'en demandera pas davantage pour envoyer un albigeois ou un protestant au bûchera Ces persécutions, qui nous font horreur, ne parais-
1 Sacrilegiiel majeslalisreiconvenimurÇïevi.j Apol.j 10). Il reconnaît
plus loin que les empereurs ne pouvaient être à la fois et chrisliani el Caesares {ibid., 21). — 2. Confcssio nominis non examinatio criminis
(Terl., Apol.j 2). — 3 Deus chrisUanorum Onochoëtes (Tert., Apol.^
14). — 4 piiblici hostes (Tert., ApoL^ 35). — 5. Par une déclaration du
1"" juillet 168G, Louis XIV prononça la peine de mort contre ceux qui seraient trouvés faisant des exercices de religion autre que la religion catholique. (Isambert, Coll. des anc. lois franc. ^ t. XX, p. 5.) Jusqu'à Louis XVI, les prolestants furent privés d'état civil, et, dans notre siècle, il y a en eticore des auto-da-fé en Espagne.
r.A PERSÉCUTION SOUS SÉVÈRE. 185
saient aux contemporains que des questions d*ordre public. Contre les chrétiens, Rome faisait ce que les gouvernements modernes font contre ceux qui attaquent leur principe, seulement elle le faisait avec les procédés d'un temps où la législation pénale prodiguait la mort ^ Voilà pourquoi il faut admettre des circonstances atténuantes en faveur de ceux qui les commandaient, tout en nous réservant de condamner énergiquement les idées et les institutions qui ont rendu ces iniquités possibles. Il y a un autre devoir à remplir : c'est de distinguer parmi les persécuteurs ceux qui ont cédé à regret et dans une faible mesure aux passions du temps et ceux qui, les partageant, ont mis la cruauté au lieu de l'indulgence dans l'exécution de lois détestables. Sévère doit être placé parmi les premiers, car, s'il a élé moins sage que Hadrien, il le fut plus que Dioclétien.
Trajan avait fait un crime d'État de la manifenlalion publique de foi chrétienne % mais il en avait interdit la recherche; sous Marc-Aurèle on trouve un décret portant : « Celui qui, par des pratiques superstitieuses, effrayera l'âme mobile des hommes sera relégué dans une île^ >> Ce rescrit ne désignait pas nominalement les chrétiens, mais ils étaient à coup sûr compris parmi ceux qu'il devait frapper. C'était un pas de plus vers la persécution. En 202, Sévère en fit un troisième. Au bord du Nil, il avait mis sous clef les livres de théologie égyptienne, et en traversant la Palestine, il avait promulgue un édit qui interdisait la propagande chrétienne et juive.
Dans toute l'antiquité, la religion et l'État avaient élé si étroitement unis, qu'un Romain ne pouvait comprendre l'un sans l'autre. Il en avait été de même à Jérusa-
1. Cette durelé de^ lois pénales a subsisté bien longtemps. Au dix-huitième siècle, on se conlenlait de brûler les livres, mais au moyen âge on brûlait ceux qui les écrivaient. Richelieu fit encore pendre un pauvre poëte qui avait commis quelques mauvais vers contre le gouvernement. — 2. Voy. t. IV, p. 294. TertuUien {Apoi., 2) marque très-bien le caractère de ce rescrit: ....inqiiirendos quidem non esse^ oblalos ver o punir i oporiet, Voy. p. 32. — 3. Dig., XLVHI, 19, 30.
lem ; aussi Rome avait-elle officiellement admis la religion des Juifs en reconnaissant, par les traités faits avec eux, leur nationalité. Il était donc facile de leur appliquer le rescrit de Sévère et de les tenir enfermés dans leur race, d'autant mieux qu'ils ne cherchaient plus que rarement à en sortir. Mais les chrétiens formaient une secte et non pas une nation : ils se recrutaient partout, même chez les barbares. Entrer en communion avec les ennemis de l'empire, c'était déjà bien grave; mais entraîner des citoyens à abandonner le culte national semblait une trahison, et le gouvernement aurait voulu arrêter la désertion de ces transfuges de la patrie romaine.
L'édit n'allait pourtant pas jusqu'à proscrire les communautés chrétiennes existantes ; il ne tendait qu'à les empêcher de s'étendre. Or cette défense était contraire à une des prescriptions les plus impérieuses de la loi évangélique : ite et docete gentes *. Elle eût arrêté les conversions et elle permettait de frapper ceux qui cherchaient à en faire.
Cependant la recherche des chrétiens ne fut pas encore prescrite, puisque Tertullien écrivit en paix ses livres si durs pour les païens, puisque les prêtres purent enseigner, les hérétiques discuter, les fidèles venir publiquement, comme Origène^en aide aux martyrs dans la prison, les assister au tribunal, les fortifier jusqu'à l'amphithéâtre, puisque enfin, malgré le nombre trèsgrand des évêques% pas un d'eux ne périt, et qu'on laissa aux chrétiens leurs chefs et leurs docteurs, leurs
1. s. Matlh., XIII, 19. — 2. Eusébe, Hist. ceci., VI, 3. — 3. Dans la seule province d'Afrique, Cyprien réunit en concile quatre-vingt-sept évêques (de Hœreticis baptizandis, in Cypr. oper., p. 329), et lorsqu'il fut martyrisé en 258, il était le premier évoque africain qui scellât sa foi de son sang. Le fougueux Tertullien vécut sans ôtre inquiété jusqu'à l'extrême vieillesse, usquc ad decvepitam xlaleni (S. Jérôme, de Vir. illustr,^ 53). Le caractère de la persécution dite de Sévère, fut de ne frapper aucun chef, quoiqu'ils fussent bien faciles à trouver. Cependant on cite deux évoques qui auraient alors péri, Zotique, évoque de Comane enCappadoce, etirénée, évêque de Lyon. Du premier, Tilicmont ne parle pas, et les Bollandistes disent de lui (21 juillet) : ubi et quo tempore martyrium fecerit fateor
assemblées et leurs élections, leurs écoles de catéchumènes et leurs cimetières *, c'est-à-dire leur organisation et leur culte. Il y eut des exécutions pour effrayer TÉglise et arrêter sa propagande par la terreur. Mais on ne frappa que de petites gens et des esclaves, dont alors on se souciait peu. Les victimes furent donc ces exaltés d'en bas qui, dans toutes les révolutions, sont les plus animés, ceux qui d'eux-mêmes se désignaient au juge ou à l'émeute par leur ardeur à chercher le supplice, ou qui, dénoncés au magistrat par des ennemis personnels, se défendaient de manière à se placer sous le coup de la loi. Mais la vocation du martyre n'est jamais que le partage du petit nombre, et la délation, dans les cas de cette nature, avait ses dangers, parce que
mihi haclenus incompertum esse. Quant au second, saint Cyprien et Clément d'Alexandrie ne le mentionnent pas, quoiqu'il fût un de leurs contemporains le plus en vue ; et Tertullien, qui le copie souvent, ne lui donne pas le titre de martyr. Dans un de ses livres écrit après la persécution de Sévère, quum furor Severi restinctus fuerat, et postérieurement à l*an 208 (cf. Nœsselt, de Vera œtate script, TertuU.j dans le Tertullien d'Oehler, t. in, p. 540 et 605), le prêtre de Carthage parle dans une môme phrase de saint Justin, qu'il appelle martyr, et d'Irénée dont il dit seulement qu'il était om7iium doctrinarum curiosissimus explorator (adv. Valent.^ 5). Si l'évoque de Lyon avait été martyrisé, Tertullien lui aurait donné le même titre qu'à Justin. Les Bollandistes sont réduits à dire (28 juin] nihil invenimus deS. Ircnœo quodesset antiqui aie aliqua.... spedabile. Il n'existe pas. en effet, d'actes de son martyre, et Grégoire de Tours est le premier qui le raconte (Gloria Mari., 50). Saint Jérôme, dans le (ie Vir. illust.,iermine le chapitre qu'il consacre à Irénée, le 35", par ces mots qui appelaient nécessairement la mention du martyre, si le martyre avait eu lieu : floruil maxime sub Commodo principe. Il est vrai que dans son commentaire in Isatarriy 64, il dit de lui : Diligenlissime vir aposloliciis scribit Irenaeus episcopus Lugd. et martyr , muUarum origines explicans hseresedn. Mais, d'une part, ce livre de saint Jérôme ayant été terminé après 4 1 1 , c'est-à-dire deux siècles après la mort d'Irénée, il a pu s'y trouver un écho dé la légende invraisemblable rapportée par Grégoire de Tours et qui, à celte époque, était déjà formée ; d'autre part ces simples mots : et m.art\jry peuvent être une glose passée dans le texte. On sait de quelle étrange liberté usaient les copistes de manuscrit ou ceux qui les faisaient travailler. La découverte récente de trois lettres de saint Ignace en serait une preuve nouvelle, s'il faut en croire le II** Gureton, dans son Corpus Ignatianunij Berlin, 1849). — 1. L'usage des cimetières ne fut interdit aux chrétiens que par un édit de Valérien. (Eusèbe, Hiat. ecrl., VU, 11, et S. Cyprien, Epist. 83.)
le delator n'était pas assuré que Taccusé ne ferait point tomber Taccusation avec le seul mot qu'on lui demandât : « Non, je ne suis pas chrétien ! » Or le délateur qui ne prouvait pas son dire encourait de graves responsabilités ^
L'édit de Sévère ne prescrivant aucune recherche, chaque gouverneur l'appliqua suivant son caractère. Celui de Cappadoce, irrité contre les chrétiens qui avaient converti sa femme, en força plusieurs, par la violence des tortures, à sacrifier aux dieux '. Lyon avait pour ridolâtrie l'ardeur qu'il montra plus tard pour la foi nouvelle. Si la tradition de l'Église suffisait à dispenser de tout témoignage historique, saint Irénée y aurait péri, mais ses contemporains, Tertullien. Clément d'Alexandrie et saint Cyprien, ne savent rien de son martyre '. Les deux grandes cités africaines, Carthage et Alexandrie, qui rivalisaient de magnificence*, étaient deux foyers ardents de vie religieuse*. Sitôt que l'édit de Sévère y fut connu, elles lâchèrent la bride à leur passion païenne, et les magistrats, mis en demeure de remplir leur devoir légal, cédèrent à la pression populaire. On parle pour l'Egypte de beaucoup de victimes', parmi lesquelles se trouva
1. Voy. t. IV, p. 269, et ci-dessus p. 18, n. 2. Macrin faisait mettre à mort les delatores, si non proharent (Capitol., il/acr., 12). Si l'accusation était admise, ils recevaient le quart des biens des condamnés; c'était donc un métier à la fois lucratif et dangereux. Cette responsabilité légale explique que les juges aient refusé de recevoir les simples dénonciations par leltre et exigé la présence du delalor, (Cf. p. 199.) La ietlre de Marc-Aurèle qui courait dans les écoles chrétiennes du temps de Tertullien est absolument fausse, mais la punition du calomniateur qu'elle édicté adjecta ctiam accusatoribus damnationeet quidem tetriore {Apol.f 5) est un trait de mœurs véridique. Les chrétiens condamnés, Pétant comme criminels de majesté,' leurs biens étaient confisqués (Eusèbe, Hist. eccl., VI, 2), et le quart en revenait au délateur. Mais leur pauvreté rendait ce gain misérable. Aussi l'accusateur le plus habituel était la populace, qui, par ses clameurs, quelquefois par ses violences, provoquait une exécution. — 2. Alexandre, évéque de cette province , fut emprisonné. — 3. Voy. p. 186, n. 3. — 4. Hérodien, VII, 6. — 5. Voy., p. 39, n. 2, les émeutes causées à Carthage par les prêtresses de la déesse Cœlestis. Quant à Alexandrie, c'était le grand laboratoire des idées et des croyances. — 6. Il est douteux cependant que le christianisme fût alors très-répandu en Egypte,
le père d'Origène. Cependant, à Alexandrie, l'évèquc, Démétrius, et le maître des catéchumènes, Clément, échappèrent; de même dans toutes les grandes villes, à Carthage, à Antioche, à Smyrne. Le clergé de Rome était déjà nombreux, el il s'y produisait, à ce moment même, des divisions bruyantes; aucun de ses membres ne paraît avoir été inquiété. En Afrique, ce sont aussi des fidèles obscurs qui périssent, et, parmi eux, un certain nombre de femmes.
La persécution commença dans Carthage, à la suite d'une émeute qui eut la religion pour motif: la populace voulait forcer le gouverneur à fermer les cimetières chrétiens *. Avant d'en venir là, il y avait eu certainement des violences dans la rue, et plus les chrétiens prenaient d'assurance en leur nombre croissant ', plus ils
hors de la capitale^ et que, par conséquent, la perscculion y ait fait beaucoup de martyrs. Jusqu'à Démétrius, qui occupait alors la chaire cpiscopale d'Alexandrie, PÉgyple entière n'avait eu qu'un seul évoque (cf. Eutychius, Ann.^ I, p. 334, trad.de Pocock), quand la province d'Afrique, si tardivement évangélisée (Tillem., Mem. eccles., I, p. 754) en comptait un très-grand nombre. Mais, dans Alexandrie, la persécution fut violcnle. (Cf. Eus., Hisl. eccL, VI, 1 : fià/iara ÈTiXyiOuEv eti' 'A>cÇavof/£'!a:.) — 1. En souvenir des dix plaies dÉgypte . les écrivains ecclésiastiques ont tenu à ce que TÉglise ait subi dix persécutions. Ils en comptent quatre avant Sévère : sous Néron (voy. t. IV, p. 48), Domitien {ibid.^ p. 232), Trajan [ibid., p. 290) et Marc-Aurèle [ibid.j p. 463) ; celle de Sévère, qu'aucun écrivain païen ne connaît, est comptée pour la cinquième et représentée comme très-violente. Il est étrange que Dion Cassius, si prolixe, n'ait pas une seule fois nommé les chrétiens et que, dans toute {'Histoire Auguste f dont plusieurs rédacteurs vivaient sous Constantin, on trouve à peine quelques mots sur eux. Évidemment, ces persécutions qui, depuis quinze siècles, troublent la conscien.e humaine, se passaient dans les couches inférieures de la société, ou, du moins, n'en agitaient pas la surface. — 2. On connaît les exagérations de saint Justin {Dial. cum Tryp.). du saint Irénée {adv. Hœr.^ I, 3) et dcTertullien {adScap.^ 2, et ApoL, 37), qui sont célèbres. Voy. en sens contraire, mon Tome V, page 476. VOctavius de Minucius Félix, écrit vers la fin du deuxième siècle, montre les chrétiens encore très-peu nombreux et fort obscurs ; au milieu du siècle suivant, Urigène, les comparant à la masse des païens, disait encore : w; \0v itâvu o/iyoï. {Contra Ccls., Vllï, 69). Dans la province la plus facilement ouverte au christianisme, en Syrie, « aucune catacombe chrétienne antérieure au quatrième siècle, aucun monument chrétien bien authentique, élevé avant la paix de l'Église, n'a été jusqu'à présent découvert » (de Vogué, Inscr. sém,, p. o5). Ce»
mettaieiit de tierlé et de hauteur dans leur langage à regard des païens, plus leurs adversaires trouvaient haïssables ces hommes qui semblaient vouloir se placer au-dessus des autres citoyens en méprisant leurs dieux, leurs fêtes et leurs plaisirs *. Ainsi, tandis que Rome déployait, en 204, toutes ses magnificences pour célébrer les jeux séculaires ', Tertullien écrivait avec sa fougue ordinaire un livre contre les spectacles.
Les premiers martyrs de Carthage furent les douze Scillitains ■, parmi lesquels se trouvèrent plusieurs femmes. Dans le second combat périrent encore, avec d'autres confesseurs, Tesclave Félicité et la matrone Perpétue.
Leur sacrifice est longuement raconté, au Martyrologe, en des récits pleins de visions miraculeuses et de morts héroïques. Ces soldats du Christ étaient de généreux combattants, mais tels, qu'on n'en avait pas encore connu. Dans l'antiquité grecque et latine, on mourait pour la patrie, c'est-à-dire pour ses concitoyens ; au premier siècle de l'empire, Tlirasea et tant d'autres étaient morts pour la justice humaine; maintenant, on mourait pour le ciel. On peut mesurer par trois mots Timmense révolution qui, en trois siècles, s'était produite dans les idées : le civis Romanus sum des grands jours était un cri de patriotique orgueil ; quand le stoïcien se disait citoyen du
pendant, il est certain que le nombre des chrétiens s'augmenta beaucoup durant la longue paix dont ils jouirent entre Sévère et Dèce. — 1. Le» reproches faits par les païens aux chrétiens sont énumérés, dans VOclavius deMinucius Félix, par Cœcilius, l'avocat du paganisme. — 2. Il y avait deux sortes de jeux séculaires : ceux qui se célébraient tous les cent ans à l'anniversaire de la fondation de Rome et tjue Ton avait célébrés sous Claude, en l'an 800 de Rome; sous Ântonin, en l'an 900; sous Philippe, en l'an 1001 ; et ceux qui, se rattachant à un grand événement que nous ne connaissons pas, avaient lieu tous les cent dix ans. Ainsi Auguste les célébra en 737 ; Domitien, qui les avança de six ans. en 841 ; Scptime Sévère, qui rétablit l'ordre régulier, en 957. — 3. Ceux-ci paraissent avoir été les premiers martyrs africains (Ruinart, Acla sincera^ p. 34), comme ceux de Lyon avaient été les premiers de la Gaule. (Sulpice Sévère, liv. II.)
LA PERSÉCUTION SOUS SÉVÈRE. 19l
motidey il ne reniait pas encore l'empire; mais le chrétien qui, à cette question du magistrat : Qui es-tu ? répondait : Servus Chrisli, n'était plus même de la terre. Ce changement annonce que, dans l'État qui va se former, les liens de la famille et de la cité seront, pour beaucoup, comme s'ils n'existaient pas. Hôte passager de la terre, Jésus n'avait tenu à rien de ce monde : il n'avait été ni fils, ni époux, ni père *, et encore bien moins citoyen. Son père, il ne semble pas le connaître ; sa mère, il lui répond : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » Ses disciples, il leur interdit le travail et la prévoyance : « Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent;... mais votre Père céleste les nourrit.... Voyez les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent, et cependant Salomon dans sa magnificence n'était pas vêtu comme le plus petit d'entre eux *. » A côté des plus belles paroles sur les devoirs de charité, de justice, d'amour du prochain, il est des commandements évangéiiques qui ont fait verser bien des larmes, en provoquant bien des ruptures. « Jesuis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, la bru de sa belle-mère, et l'homme aura pour ennemis les gens de sa propre maison*. ?> Et un jour que ses disciples lui demandaient quelle serait leur récompense pour l'avoir suivi, il répondit : « Quiconque aura quitté pour moi ses frères ou ses sœurs, son père ou sa mère, sa femme, ses enfants ou ses biens, possédera la vie éternelle \ ?> 11 faut voir ce côté du christianisme, car ces paroles exercent encore leur influence, et la société humaine en a été profondément modifiée. Avant de donner naissance aux ordres monastiques, à toutes les macérations de la chair, et à
1. Du moins dans lôs Évangiles reçus. Les apocryphes, au contraire, s'occupaient de sa vie intime, ainsi l'Évangile de l'enfance. Mais les apocryphes ont été rejetés, et il n'a été fait grâce qu'à ceux qui ne s'éloignaient pas de la tradition. — 2. S. Matth., iv, 26-29; le ciel esta peu près fermé aux riches (id., xix, 24), et les biensdoivent être mis en commun. — 3. S. Matth., X, 35-37. — 4. Id., xix, 29.
d'héroïques dévouements qui se produisent encore S elles ont fait l'inspiration des martyrs. Lisez les actes de sainte Perpétue. On a dit que certaines pages semblent en avoir été écrites avec une plume tirée de Tailc d'un ange, tant on y trouve de poésie touchante. Je le veux bien; et si cette mort n'a pas été cherchée*; si, traînée malgré elle devant le juge, Perpétue a refusé de cacher sa foi, c'est le sentiment du devoir et de l'honneur qui l'anime et son courage est sublime. Mais, historien des faits humains, je dois, dans la sainte, voir aussi la femme qui brave publiquement les lois de son pays et montrer la mère abandonnant l'enfant qu'elle nourrissait de son lait, la fille exposant son vieux père à tous les affronts. « Aie pitié de mes cheveux blancs, lui disait-il, aie pitié de ton père. Vois ta mère, tes frères, ton fds, qui sans toi ne pourra vivre. Laisse fléchir ton orgueil, animos^ et ne nous condamne pas tous à de mortelles douleurs •. » Et il lui baisait les mains, il se jetait à ses pieds. Le procurateur aussi lui criait : « Mais épargne donc ton père, épargne ton fils ! » Pour dernière épreuve, il fit frapper de verges le vieillard devant elle. Elle persista, et c'est sa gloire, celle aussi de l'Église qui savait inspirer de tels sacrifices et qui en recueillait le fruit. Mais, il faut bien le dire, cette jeune femme qui allait à la mort en marchant sur le cœur de tous les siens est un héros d'une nature particulière. Elle mourait pour elle-même, afin de vivre éternellement : les vrais héros meurent pour les autres ; ainsi fait la sœur de charité.
Les théologiens modernes disent encore : « La question du salut est une affaire personnelle, et peu importe que
1. Missionnaires et sœurs de charité. — 2. Elle a dû l'être, puisque la loi interdisait la recherche des chrétiens, et ne frappait que ceux qui s'offraient d'eux-mêmes au martyre. (Voy. p. 186.) — 3. Ne universos nos extermines (Ruinarl, Acta sincera). Son père s'éloigne. « Je rendis grâces à Dieu, dit-elle, de ce que je fus quelques jours sans revoir mon pèrej son absence me laissa goûter un peu de repos » (ibid).
« la famille ou la cilé en soit brisée* »; comme si la cité et la famille n'étaient pas d'institution divine. Le christianisme aime la mort; il la pare comme la fiancée impatiemment attendue ; il rappelle la vie : Vivit , écritil sur le tombeau des siens, il vit pour Timmortalité. Ainsi pensait-on dans TÉglise primitive. Plus il y avait de larmes et de cœurs déchirés autour de ces victimes volontaires, plus le sacrifice paraissait méritoire et plus haut le martyr semblait monter dans la gloire de Dieu, d'oii il protégerait ceux qu'il laissait derrière lui. Le ciel et la terre n'étaient plus qu'une même cité, ayant, dans les saints, ses patrons, et, dans leur clientèle divine, la troupe des fidèles' : belle et poétique croyance qui faisait retrouver cette échelle de Jacob que « les anges du Seigneur montaient et descendaient ». Aussi chaque communauté était heureuse et fière de ces immolations. Parfois les amis, les proches, dans leur piété farouche, exaltaient l'ardeur des martyrs. Ils leur répétaient cette parole de saint Paul : « C'est Jésus-Christ qui soufl're en vous'; » ils leur montraient toute Tarmée céleste présente à leur triomphe et prête à les recevoir dans sa gloire. Origène pousse son père au supplice* ; Numidicus regarde « avec une sainte joie » sa femme brûlant sur un bûcher; la mère de saint Symphorien, son fils allant à la mort; une autre, son mari au milieu des tortures : « Lève les yeux en haut, lui crie-t-elle, et tu verras celui pour lequel tu combats. » L'amour de Dieu remplace en eux toutes les affections que Dieu cependant nous a imposées en nous les donnant. Le ciel est ouvert à leurs regards ; de la terre, ils ne voient, ils ne sentent rien, pas même les ongles de fer ou la dent des fauves qui déchirent leur
1. L'abbé Freppel, Saint Cypricn, p. 53. — 2. Le mol est de saint Augustin ....tanquam palronis [de Cura pro mortuis^ 19). Une inscrii)tion les appelle ,...apud Deum advocali (de Rossi, Roma soller.^ U, 383). — 3. II Cor. ^ I, 6. — 'i. Eusèbe, Hist. eccL, VI, 2. Dans son Iraité ad MarlyreSt 27, Origène montre le ciel tout entier contemplant le combat et la victoire des confesseurs.
194 LÈS PtimCES APRIdAINS ET SYRIENS.
chair*. Traînées dans Ta rêne par un taureau furieux, Blandine et Perpétue « conversent avec le Seigneur » et, relevées sanglantes, demandent quand commencera le combat. L'ivresse du divin les avait saisies. Il faut à rhomme un idéal : c'est Thonneur du christianisme d'avoir placé le sien si haut, alors que personne autour de lui n'en avait plus. Toutefois, c'était aussi un péril de le mettre si loin de la terre, non des jouissances que Ton peut y trouver, mais des devoirs que nous sommes tenus d'y remplir, puisque Dieu nous y a placés.
Mysticisme, extase, hallucination, trois degrés successifs de l'échelle par où l'âme monte à Dieu et se perd en lui, tout en restant attachée au corps. Durant cette concentration énergique de la pensée sur un seul ohjet, la sensibilité physique est abolie par une sorte de paralysie temporaire du système nerveux, qui fait disparaître jusqu'au sentiment de la douleur, comme nous la supprimons naturellement par les anesthésiques. Cet état aujourd'hui bien connu, c'est, dans la langue de l'Église, le ravissement; dans la langue du monde, l'enthousiasme qui fait la force des héros : celle de Mucius Scaevola brûlant sa main au feu de l'autel, et celle des martyrs se riant des plus cruels supplices.
Ces tragiques spectacles n'étaient pas bons pour le paganisme. A voir de telles ni^rts, la conscience se révoltait, et des hommes, venus à ces jeux comme à un plaisir, s'en retournaient le trouble dans l'âme et se demandant: « Quelle est donc cette foi qui donne tant de courage et tant d'espérance?» Le sang des martyrs était une semence de chrétiens % « et l'Église, comme une vigne dont on retranche les rameaux, en devenait plus féconde' ». Souvent même le magistrat aurait voulu éconduire ces dévoués^ qui venaient lui demander la mort avec la ferveur d'un Hindou se jetant sous le char du dieu de
1 . Nihil crus sentit in nervo, cum animus in caelo est (Tert., ad Mart» , 2) . — 2» Tert., Apol.j 50. — 3. S. Justin, Diat. cum Tryph,, p. 337 (1636).
La PERSÉGUtlON SOUS SÉVÈRE. 195
Yaggrenath*. Il exigeait seulement un mot, une apparence de soumission à la loi. « Puisque tu ne crois qu'à un Dieu, sacrifie à Jupiter seul,» disait l'un. «Jure par le Dieu unique, » disait l'autre*. Ils refusent, et l'Église les encourage dans leur généreuse obstination. Tertullien, Cyprien, Origène, rédigent même des manuels pour la préparation au martyre'. Les actes, lus à l'église, après l'évangile, étaient une autre préparation. Que d'ardeurs contagieuses s'éveillaient dans ces assemblées, quand on y enseignait que le martyr devenait « le collègue du Christ dans sa passion* », ou que le diacre lisait la lettre de saint Ignace aux Romains, qui auraient voulu le sauver du supplice : « Je vous écris vivant , mais amoureux de la mort^ J'ai peur de votre affection! Qu'est ce que la mort pour le Christ? Un beau coucher de soleil précédant le lever radieux d'un jour divin. Je suis le froment de Dieu; la dent des bêtes me broiera, et je deviendrai le pain purifié du Seigneur. Ah! laissez-moi jouir de mes lions ^ »
Au récit des tortures, ils mêlaient celui des visions que les martyrs avaient eues dans l'exaltation de la foi et dans la fièvre du dernier jour, ou de celles que les hagiographes leur prêtaient pour montrer la récompense promise. « Nous avions souffert, disait Satur, un des compagnons de Perpétue, et nous sortîmes de nos corps. Quatre anges nous emportaient du côté de l'orient, vers une lumière immense. Arrivés à un jardin où des rosiers hauts
1 . Clément d'Alexandrie, blâmant ce qu'il appelle une brutale impatience
de la mort, ajoute : « Leur supplice n'est pas un martyre, mais un suicide ;
ils sont semblables aux gymnosophistes indiens qui allument leur propre
bûcher. » {Sirom., IV, 4.) — 2. Acta S. Tarachi en 304; S. Philx en
302. — 3. Le Blant, o/). laud., p. 65. Le quatrième livre des Stromates de
Clément d'Alexandrie en est un autre. — 4. Quid gloriosius quam colle-
gam passionis cum Chrislo factum fuisse? Lettres des confesseurs de
Rome à saint Cyprien (Cypr. Op., Ep. 31). —5. 'Ej-wv toù àitoOavsîv (Ep.
ad Rom.).-' 6. '0vai|jLr,v twv ÔTjpiwv (ibid.). On ne saurait douter que dans
le récit du suicide théâtral de Peregrinus, Lucien n'ait songé aux martyrs
qui, eux aussi, « s'offraient volontairement à la inort ». .
comme des cyprès jonchaient incessamment la terre de leurs fleurs, nous approchâmes d'un lieu dont les murailles semblaient faites de lumière. A la porte, quatre anges étaient debout; ils nous revêtirent de robes d'une blancheur éclatante, et, quand nous fûmes entrés, nous entendîmes des voix qui répétaient : Saint, saint, saint! Au hiilieu, nous vîmes comme un homme assis ; il avait les cheveux blancs et le visage d'un jeune homme. Les anges nous ayant soulevés, il nous donna le baiser de paix, et les vingt-quatre vieillards assis à ses côtés nous dirent : « Allez vous réjouir. » Et, en effet, nous éprouvions plus de joie que jamais nous n'en avions eu dans notre chair. » Ainsi, « la joie du ciel sortait de la prison lugubre et la couronne de fleurs s'épanouissait sur les épines sanglantes*. » Dans cette littérature du martyre qu'aucun peuple n'avait encore connue on retrouve la même impuissance où l'imagination a toujours été pour peindre le séjour des bienheureux*; mais ce n'était pas moins une poésie nouvelle, et des âmes exaltées n'en demandaient pas davantage.
Les païens disaient des martyrs : Ce sont des fous; Bossuet, reprenant le mot pour le glorifier, célèbre « l'extravagance du christianisme », et nous glorifions encore==^^ « la folie de la croix ».
A l'ostentation de piété et de courage des confesseurs, à— cette soif de la mort, qui irritaient les païens et les pous— saient à de nouvelles violences. Clément préfère la prudence qui, sans lâches concessions, évite le péril ' ; saint Cyprien appelle le martyre, mais ne veut pas qu'on y coure*; saint Pierre d'Alexandrie consent mênoc à ce qu'on rachète sa vie à prix d'argent', et les lettres de ra-
1. Voyez encore la belle péroraison du de Morlalilate de saint Cyprien. — 2. Tome V, p. 46^.— 3. Slrom., IV, 4, 17. Lui-même s éloigna d'Alexandrie au moment de la persécution. — 4. Voy. S. Cypr., £p. 83 : LeUreau clergé et au peuple de Carlhage. — 5. Paciscares cum delaiore, vel milite, vel furunculo aliquo praesida {Terl., deFuga, 12). Des communautés obtinrent à prix d*argent de n'être point inquiétées ; « en quoi, dit Pierre d'Alexan-
chat étaient nombreuses*. D'ailleurs Jésus s'était luimême retiré à l'approche de ses ennemis, « parce que son heure n'était pas encore venue », et il avait dit à ses disciples : « Fuyez de ville en ville pour éviter la persécution. » Ces paroles ont fait la doctrine de TÉglise.
Nous admirons le saint enthousiasme « des soldats du Christ », ces sacrifices qui sont l'honneur suprême de la nature humaine, et nous savons que les martyrs font les causes triomphantes. L'histoire doit tenir grand compte de cet état singulier des âmes, parce qu'il lui explique les révolutions qui approchent ; mais il lui appartient aussi de signaler comme un des faits les plus considérables des
drie (Can. 12), elles ont montré plus d'attachement à Jésus-Christ qu'à leur argent, suivant ce précepte de l'Écriture : « Que les richesses d'un « homme lui servent à racheter son âme » {Prov.j xiii, 8). Cf. Tillemont^ Hist, des Emp,, t. III, p. 104. Il dit encore : lis qui pecuniam dederunt.... crimen intmidi non polest {ibid ^ apud Labbe, Concil., t. I, p.. 955; cf. Fleury, Hist. ecclés., t. II, p. 51, et Le Blant« Polijeucte el le zèle lémérairej dans les Mérn. de VAcad. des inscr., t. XXVIII, 2* partie). — 1. « Les évêques, dit Fleury {ibid., t. Il, p. 86), approuvaient cette conduite. » Pas tous, mais l'usage était certainement commun, car Tertullien attaque avec sa vigueur habituelle (de Fuga, 12) « ceux qui achètent par un tribut le droit d'être chrétien », el saint Gyprien énumérant dans son épître à Antonianus, évêque de Numidie, les diverses chutes, trouve que la moins coupable est celle du chrétien qui, ayant eu occasion de se procurer une lettre de rachat, se rend auprès du magistrat ou envoie un autre à sa place, el lui dit : « Étant chrétien, il ne m'est pas permis de sacrifier aux idoles, mais je donne de l'argent pour ne pas le faire. » Is cui libellus acccptus est dicil,.,,cum occasio libelli fuisset oblata,... ad magislratum veni.... dare mehoc prœmium ne quod non licel faciam (Cypr., Ep. 53, ad Ant.y édit. Baluze). Il parle souvent des libellatici (voy. ibid,, à l'index, ad hoc verbum)'. Par ces lettres, dont il semble qu'il se fît commerce, les chrétiens reconnaissaient qu'ils avaient sacrifié aux dieux, quoiqu'ils ne l'eussent pas fait, ou le juge déclarait que ceux qui les avaient obtenues ne devaient plus être inquiétés (Lambert, Rem. sur les œuv, de S. Cyprien, p. 352), ce qui fait penser à nos cartes de civisme sous la Terreur. Dans les deux cas, la tolérance était achetée à prix d'argent. Ce n'était pas un tribut, semblable au didrachme des Juifs sous les Romains et au haralch des Grecs sous les musulmans, que le gouvernement avait imposé aux chrétiens nihil nobis Caesar indixit in hune modum stipendiariae sectx (Tert., de Fuga, 12), mais une concussion des magistrats sur laquelle le gouvernement fermait volontiers les yeux. Cette rançon étant, en effet, une pénalité, paraissait donner satisfaction à la loi et dispensait de versçr le sang d'hommes iaofTensifs.
annales humaines, la naissance, dans le monde occidental, d'un esprit nouveau dont l'influence dure encore et qui a poussé tant de saints à rompre avec les devoirs de la vie sociale. Quand les persécutions auront cessé, cet amour exclusif du ciel continuera à fomenter le dégoût de la terre et fera sortir du siècle des multitudes infinies d'hommes qui, en y restant, auraient aidé à y rendre la vie plus pure. Avant Constantin, cet esprit fait des martyrs; après lui, il fera des moines, d'abord occupés de leur salut, plus tard de celui des autres, et qui seront alors organisés en communautés puissantes, au sein de la société civile, pour la conduire et la dominer. Sans l'institut monastique, qui dérive de l'idée à laquelle obéissaient les martyrs, le catholicisme ne serait pas devenu persécuteur à son tour ; du moins il ne l'aurait pas été avec la suite que les moines ont mise dans la persécution.
Aux survivants de l'exil, de la prison, des tortures, on accordait une sainteté qui en poussa quelques-uns à usurper sur les fonctions épiscopales, en donnant des lettres de communion à des lapsi, c'es^à-dire à des frères qui avaient renié leur foi. Il y eut à ce sujet, à Carthage et à Rome, de grands débats dont témoignent les lettres de saint Cyprien. C'était le commencement d'une poétique et dangereuse doctrine, celle des indulgences, fondée sur les mérites des saints.
Quant aux confesseurs que le magistrat n'avait pas épargnés, leur mort étant pour les fidèles un sujet d'édification et de juste orgueil, les hagiographes des âges postérieurs en ont singulièrement multiplié le nombre. Le meurtre, par exemple, des neuf mille Lyonnais égorgés avec leur évêque, saint Irénée, par les légions de Sévère, et les fleuves de sang qui coulent à travers la ville *, sont une légende que n'osent accepter ceux mêmes qui seraient les plus disposés à grossir le chiffre des martyrs. Le sage Tillemont n'en parle pas ; il ne semble pas non plus très-
1 elperplateasflumina carrèrent (le sanguine (Gréf^. deToars, I, 27).
assuré que le pape Victor ait été martyrisé à Rome*, que Sévère ait fait tuer saint Andéol en ordonnant de lui fendre la tète en quatre avec une épée de bois*, et la façon dont il cite les Actes de sainte Félicité et de ses sept fils, légende renouvelée de celle des sept frères Machabées, laisse voir sous sa prudente réserve des doutes que justifient les détails étranges donnés par Thagiographe*.
L'amitié qui unit les interlocuteurs du dialogue deMinucius montre que chrétiens et païens pouvaient vivre en fort bonne intelligence, et beaucoup de gouverneurs, voyant, comme le frère de Sénèque et comme Festus, avec une parfaite indifférence des pratiques qui ne mettaient pas Tordre public en danger, favorisaient le commerce des lettres de rachat. Tertullien * en cite qui, débonnaires par nature, sceptiques en religion, répugnaient à Tobligation de faire égorger des innocents et tenaient à rentrer dans Rome « sans une tache de sang sur leurs faisceaux ^ ». Asper disait tout haut qu'il n'aimait pas ces sortes de procès. Quand il avait à juger un chrétien, il paraissait le faire mettre à la question, se contentait de la moindre parole et le délivrait sans l'obligera sacrifier. Severus leur fournissait la réponse qui lui permettait de les absoudre. A Pudens on amène un chrétien avec une lettre qui dénonçait sa foi; il déchire la lettre, met le cap-
1. Floury {Hist. eccL, I, p. 522) le fait mourir naturellement, et c'est la conclusion qu'on doit tirer du ch. 34 de saint Jérôme, dans son de Vir. illuslr.y consacré à saint Victor, et où il dit seulement.... quxdam scribens opuscula rexil Ecclesiam Romanse urbis^ svh Severo principe, annis decem. — 2. Tillem., Hisl. desEmp., t. Ilï, p. 99 et 610.— 3. Comme Tillemont, M. de Rossi place le martyre de sainte Félicité et de ses sept ûls sous Marc-Aurèle. M. Aube [Hist. des perséc.y p. 438 et suiv.) combat cette opinion j à toute rigueur, il consentirait à reporter le supplice de Félicité au règne de Sévère. Mais les raisons qu'il donne ne permettent pas d'accepter Tauthenticité de ces Actes. Je rejette donc celte légende du règne de Sévère, comme M. Aube Ta rejetée du règne de Marc-Aurèle. — k. Ad Scapul.j 4 — 6. Un magistrat chrétien, Studius, ayant le jus gladii^ avait demandé à saint Ambroise s'il était contraire à la foi de faire exécuter des coupables ; le saint lui répondit : Scio plerosque gentilium gloriari solit08j quod incruentam de adminislratione provinciali securim reduxerint {Epist. xxv, g 3).
lîf en liberté et déclare qu'il ne recevra d'accusation que quand l'accusateur se présentera lui-même à son tribunal, conformément à la loi. Candidus les traitait de brouillons et les renvoyait à leur ville, avec ces mots : « Allez vous accommoder avec vos concitoyens. » — « Malheureux, leur dit un autre, si vous voulez périr, n'avez-vous pas assez de cordes ou de précipices? » et il les chasse de son tribunal*. Le gouverneur de Syrie ouvre à Peregrinus les portes de la prison, « le sachant assez fou pour aller par gloriole à la mort * ». A Rome, le peuple ayant demandé le jugement, c'est-à-dire la mort de plusieurs personnes, l'empereur lui-même les sauva en rendant témoignage de leur fidélité*, et il révoqua un gouverneur de Bithynie, Anlipatcr, qui lui parut trop prompt à se servir du glaive*, très-probablement contre les chrétiens. La révocation d'un gouverneur était une mesure extrêm et rare ; celle-ci fut d'autant plus significative que cet An tipater avait été un des ministres du prince. Malheureuse ment, Sévère ne pouvait tout voir ni tout entendre, et 1 loi, bravée par quelques chrétiens avides du martyre, o trop fidèlement obéie par quelques magistrats sans en trailles, envoyait au supplice ou aux carrières des homme
1. Tertull., ad Scap., 5. — 2. Lucien, Peregr.j 14 C'est le même personnage qui finit par se brûler lui-même à Olympie. Il avait été chrétien el considéré alors comme un confesseur. Le récit de Lucien prouve à la fois Iî confraternité des chrétiens et la tolérance des magistrats, qui laissaient les= fidèles entourer jour et nuit leurs frères emprisonnés. — 3. Tert., tbid , 4, eW Fleury, Hist. eccl.^W, 32. Tertullien raconte {de Cor. Mil., 1) qu'un jour^ ^^^^ comme sur l'ordre de Tempère jr on distribuait dans le camp des largesses aui^^^ ^ soldats, qui, suivant l'usage^ venaient les recevoir une couronne de laurier sur.^ ^ la tête, un d'eux se présenta tenant sa couronne à la main. D'abord on le montr^^^.® au doigt, puis on le raille, enfin on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tri^ — - -^' bun. « Pourquoi ne fais-tu pas comme les autres? dit-il au soldat. — Jc^-^' ne le puis, répondit-il, je suis chrétien. » — C'était un acte d'indiscipline?*'^^ et un refus d'obéissance. Le soldai fut envoyé à la prison. « 11 y attend, dil^ ^ Tertullien, les largesses du Christ, » donaiivum Christi. Si la persécution avait été violente, cette bravade héroïque eût été punie sur l'heure par un( exécution militaire. Notons que les chrétiens de Carthage blâmèrent le soldat. '
mais que Tertullien l'approuve et le propose en modèle. — 4 oô^a; 8^"^
«ToifjiOTipov xp^i70<3ii T^ {ifevîrjv àp//,v içapçXvOïi (Philosti*., VU. Soph,, 11,24) -^
dont le seul crime était de prier Dieu autrement que leurs persécuteurs.
Des Juifs ont répondu aux malédictions des chrétiens : « Vous nous haïssez pour avoir condamné Jésus. Que diriez-vous si nous ne l'avions pas condamné? » On pourrait répéter aussi le mot de TertuUien et dire : « Le sol chrétien aurait-il eu sa fécondité si le sang des marlyrs ne l'avait pas arrosé? » Deux vérités qui n'effacent point la tache imprimée par la mort des justes, ou plutôt qui montrent les tristes nécessités qu'imposent à rhomme des institutions mauvaises. En Judée, les pouvoirs publics et la puissance religieuse étaient dans les mêmes mains*. Rome aussi a souffert de leur union, le moyen âge de leur rivalité : dans un cas, des persécutions cruelles ; dans l'autre, des guerres sanglantes et partout et toujours la mort semée au nom de Celui qui a fait la vie. A aucune de ces époques, on n'avait connu la liberté de conscience qui sépare le sacerdoce et Tempire sans les armer l'un contre l'autre. Bénis soient ceux qui nous l'ont donnée !
1. Le Lévitique (xxiv, 10) punit de mort le blasphémateur et veut qu'il soit lapidé, c'est-à-dire, que tout le peuple prenne part à Texéculion. C'est plus dur encore que le cvimen majestatis dos Romains.