CHAPITRE LXX
l'empire AU MILIEU DU TROISIÈME SIÈCLE.
L'empire romain, étendu tout autour de la mer Intérieure, comprenait les plus heureuses régions de la zone tempérée : terres fertiles portant de riches moissons et belles cités où la civilisation avait pris l'essor. Malgré les catastrophes qui se produisaient périodiquement à Rome ou dans les camps, c'était une immense oasis au milieu de la triple barbarie du Nord, du Sud et de l'Est. Pour le moment, celle du Midi n'était pas à craindre. Les cavaliers du désert ne songeaient pas encore à quitter les dattiers qui les nourrissaient et les sources où ils s'abreuvaient depuis le temps d'Abraham, pour courir le monde en y semant une foi nouvelle. Seuls, les Blemmyes inquiétaient de temps à autre la haute Egypte, et, du côté de l'Arabie, les Sarrasins commençaient à faire parler d'eux, témoin la sotte histoire, racontée par la Chronique (T Alexandrie^ de lions et de serpents placés par Dèce sur leur frontière pour les arrêter*.
A rOrient, s'agitait une fourmilière d'hommes, redoutables pour une guerre de frontières, mais organisés en grands Etats et rendus incapables, par cette organisation môme, de ces déplacements de peuples qui foulent aux pieds les cités et les empires.
Dans les régions septentrionales, au contraire, durait encore le mouvement d'Orient en Occident qui avait
1. ÀQimien Marcellin (XXII, 15) dit :....Scem7o* ArabcLS quos Saracenos nunc adpellamus.
I/EMPIRE au milieu du Ilir siècle. 285
commencé au plus lointain des âges, avec la première migration des Aryas. Ne pouvant entamer les populations assises de Tlrân, les hordes nomades prenaient au Nord, franchissaient le Volkerthor, « la porte des nations » *, et s'accumulaient dans la grande plaine sarmate et germanique en une masse flottante, mal attachée au sol, qui vivait de ses troupeaux plus que de l'agriculture * et, comme tous les barbares, mettait le droit dans la force '^. C'était un très-dangereux voisinage. Malgré la terre ingrate et le climat si rude, ces races proliQques pullulaient* et, du milieu de leur pauvreté, tournaient sans cesse les yeux vers les pays du soleil et de Tor. Trois fois déjà, dans les temps historiques, ils avaient fait effort pour y pénétrer.
Au temps de Marins, tandis que trois cent mille Cimbres et Teutons ravageaient la Gaule, TEspagne et Tltalie septentrionale, d'autres s'étaient rués sur la péninsule hellénique et l'avaient dévastée, de l'Adriatique à la mer Noire \ Lorsque, après la victoire de Verceil, Marins fit ciseler sur son bouclier la tête d'un barbare tirant la langue, Rome crut avoir étouffé la barbarie dans ses bras puissants.
Mais quarante ans s'étaient à peine écoulés que cette barbarie reparaissait menaçante : cent vingt mille guerriers, avant-garde de la grande nation des Suèves, et quatre cent trente mille Usipètes ou Tenctères entreprenaient de conquérir la Gaule. Ils en occupaient déjà les provinces orientales, quand César refoula les uns dans les forêts germaniques et extermina les autres entre le Rhin et la Meuse. Sous Marc-Aurèle, une vaste coalition jeta encore l'inquiétude jusque dans Rome ; les Marcomans arrivèrent en vue d'Aquilée, et il fallut que l'empereur s'établît à
1. C'est le nom que les écrivains allemands donnent à la plaine qui s'étend des dernières pentes de l'Oural à la Caspienne. — 2. César, de Bello Gall., VI, 22; Slrab., Vil, 2. — 3. Jus in viribus hahet (Pomp. Mêla), — 4. Scanzia insula officina gentium aut certe velut vagina nalionum (Jordanès, k). — 5. Voy. t. H, p. 139-154.
demeure, durant plusieurs années, au bord du Danube avec les principales forces de l'empire. Cette guerre remplit plus de la moitié de son règne.
Ainsi, en trois siècles, trois assauts formidables, les Cimbres, Arioviste et les Marcomans, et, dans Tintervalle des grandes invasions, une multitude de combats et de continuels cris de guerre courant le long du Rhin et du Danube. Cette barbarie septentrionale était comme une mer d'hommes dont les vagues, faibles ou puissantes, battaient incessamment le pied des retranchements romains.
Avec César, Auguste et Trajan, Rome avait pris Toffensive, passé le Rhin et le Danube, pénétré d'une part jusqu'à TElbe, oii elle ne put se tenir, de l'autre jusqu'au sommet des Carpathes, à travers la Dacie conquise. Mais les Germains étaient insaisissables. La paix n'avait pas eu plus de prise sur eux que la guerre. Au contact deux fois séculaire de la |civilisation, ils n'avaient rien gagné. Ammien Marcellin les montre encore, au temps de Julien, ne possédant point de villes chez eux et n'osant point demeurer dans celles qu'ils avaient soumises. « Une enceinte de murailles leur semblait un filet à prendre les hommes, et la ville même un tombeau où Ton s'enterrait vivant*. » Un de leurs grands peuples, les Suèves ou Souabes, s'appelait <:< les hommes errants' >^. Aux transfuges, aux prisonniers de guerre, aux négociants romains, qui achetaient chez eux l'ambre de la Baltique ou les blondes chevelures de leurs femmes, ils n'avaient de^ mandé que les moyens de rendre leurs attaques plus redoutables. Rome ne trouvait donc nulle part, dans ce monde vague et fuyant, de points fermes où elle pût s'établir pour tenir, de là, le pays entier. Aussi, après quelques vaines tentatives, elle refusa d'y engager sa fortune. Sa politique à l'égard dès Germains fut de couvrir
1. XVI, 2. — 2. Die Schwebende. (ZeUer, Hist. d'Allem., I, p. 81.) Tacite fait dire par les Germains aux Ubiens : Postulamus a vobis^ muros eolonim, munimenta servitii^ detrahalis {Hist., IV, 64).
de forteresses la rive des deux grands fleuves et de jeter en avant de cette ligne de défense, qui s'étendait sans interruption de la mer du Nord à TEuxin, des pensions aux chefs, pour gagner ces batailleurs à la paix, beaucoup d'intrigues, pour les diviser, et un peu d'or, pour attirer au service de l'empire leurs guerriers les plus braves.
Ces précautions suffirent jusqu'aux jours où la migralion des Goths bouleversa la Germanie orientale et fit arriver sur TEuxin ceux qui devaient jouer le premier rôle dans le grand drame de la destruction de l'ancien monde.
Ces Goths, qui ont laissé dans la péninsule Scandinave des traces de leur séjour et leur nom, l'avaient quittée, aune époque inconnue, mais récente, sous la conduite de deux puissantes familles, les Amales et les Baltes ou les Hardis, qu'on disait descendants d'Odin et de Freya, la Vénus du Nord *. Ces rois-pontifes, et pourtant sans caractère sacerdotal, juges du peuple dans la paix et ses chefs militaires dans la guerre, soumirent les Vandales, qui étaient probablement de leur sang^, et quantité d'autres peuples qu'ils entraînèrent à leur suite ou repoussèrent soit au sud, soit à l'ouest. Le nombre des Goths croissant' avec leurs victoires, qui attiraient à eux tous les aventuriers avides de guerre et de butin, le gros de la nation se partagea en deux corps : l'un, les Golhs de l'Est, ou Ostrogoths, sous le roi Filimer, franchit la Vistule et soumit les Sarmates jusqu'à FEuxin; l'autre, les Goths de l'Ouest, ou Visigoths, se fixa au-dessus des embouchures du Danube. Quelques tribus allèrent
1. « Les Baltes, dit Jordanès (29), sont, après les Amales, les plus nobles des Goths. » Les Vandales avaient des rois de la famille des Astinges (/rf., 22). Plolémée, au temps des Antonins, cite les Goths comme établis déjà sur le cours inférieur de la Vistule. La place laissée libre par les Goths et leurs alliés sur les bords de la Baltique fut prise par les Slaves. — 2. Pline,
Hist. nat.j IV, 14; Procope, Bell. Vand., I, 1. — 3 Magna populi
numerositate crescente (Jord., 4).
288 l'anarchie MILITAIRE.
plus loin vers rOccident : les Gépides, ou Traînards, dans la Transylvianie, dont les Romains n'occupaient déjà plus que les points fortifies; les Vandales elles Hérules, dans les Garpathes de la Moravie; les Longobards, dans la haute vallée de l'Oder; les Burgondes, dans celle de la Saale et du Mein. 11 se peut même que certains de ces peuples fussent arrivés assez tôt près de la frontière méridionale pour avoir pris part à la grande guerre marcomannique sous Marc-Aurèle, ou que la pression exercée par eux sur les Germains du Sud ait forcé ceux-ci à chercher fortune au delà du Danube.
Par le succès de cette migration, les Goths se trouvaient portés au voisinage du monde civilisé. Les gras pâturages de la Terre Noire nourrissaient leurs troupeaux; la fertile Ukraine leur donnait plus de blé qu'ils n'en souhaitaient; les fleuves sarmates conduisaient leurs barques dans TEuxin que bordait une ceinture de riches cités , et, tandis que les Garpathes, dont les légions n'avaient jamais osé franchir la cime, cachaient leurs mouvements, ils avaient par l'ouverture que ces montagnes laissent, à leur extrémité, entre elles et la mer, une porte toujours ouverte sur les provinces romaines. Ils allaient donc multiplier à l'aise et sans crainte dans ces régions fécondes, d'où leurs guerriers pouvaient presque apercevoir l'immense butin réservé à leur courage.
Leurs chants nationaux que Jordanès put lire et que, malheureusement, il ne nous a pas conservés, racontaient leurs exploits.
Ils se vantaient d'avoir soumis les Marcomans au tribut et les princes des Quades à l'obéissance. Leur domination ou leur influence s'étendait donc de la Bohême à la Chersonèse Taurique, et leur nom était redouté au loin. Pour s'attacher la puissante nation dont la main pesait si lourdement sur la tête de leurs anciens ennemis^, les Romains donnèrent aux Goths, nous ne savons à quelle
L Jordanès, 16 : ....Sw6 cujus sxpe dextra Wandalus jacuUj sietit sub prctio Mavcumannus.
époque, le titre d'alliés (fœderati) et un subside. Mais les provinces romaines s'aperçurent bien vite de ce fâcheux voisinage. Quand le corps de la nation restait immobile, il s'en détachait toujours quelque bande aventureuse, qui, à ses risques et périls, franchissait le Danube ou TEuxin. Les Goths essayèrent-ils, comme les Daces au temps de Trajan, de nouer des intelligences avec le grand empire oriental? Je ne sais. Mais, lorsque Sapor envahira l'Asie romaine, ils se jetteront sur la Mœsie. En 238, sous Maxime et Balbin, ils y avaient détruit une ville importante, et, quatre ans plus tard, Gordien les retrouva dans cette province, qu'ils n'avaient peut-être pas quittée. Il en tua bon nombre*, et se débarrassa des autres avec quelque argent*. Ce fut pour peu de temps, car ils venaient d'apprendre les chemins qui menaient à de riches pays, et ils y reviendront en troupes assez nombreuses pour exterminer une armée romaine et tuer un empereur. On a compté, dans un espace de trente années (238-269), dix invasions principales faites par eux ; ils ne s'arrêteront pour un siècle (269-375) qu'après qu'ils auront chassé les garnisons romaines de la Dacie Trajane.
Pendant qu'au nord-est pesaient sur la frontière des masses d'hommes habituées à combattre sous de grands chefs militaires, sur le haut Danube, sur le Mein et sur le Rhin inférieur, les barbares s'organisaient de manière à donner à leurs entreprises de guerre ce qui leur avait toujours manqué, une certaine unité d'action.
Durant les deux premiers siècles, histoire ne connaît que la Germanie de Tacite; au troisième, cette Germanie semble avoir soudainement disparu et une autre se montre. Sous la double pression de Rome et de l'invasion gothique, les Germains avaient senti le besoin de rapprocher leurs tribus, sans aller pourtant jusqu'à établir des confédérations véritables, et, en face de frontières à pré-
L Voy. p. 277. — 2. Voy., dans P. Patricius, Hist, Byzant.y I, 24, l'histoire de la députation des Carpes à Ménophyle.
sent mal défendues, leurs guerriers prenaient l'habitude d'aller chercher aventure dans ces riches provinces qui leur avaient été si longtemps fermées.
A l'époque où nous sommes parvenus, il n'est plus question des anciens peuples que Tacite avait nommés : on voit des Alamans, des Franks et des Saxons; plus tard, on verra, comme désignation à la fois ethnographique et géographique, des Thuringiens et des Bavarois^ ce Les Alamans, dit Agathias, sont un mélange de dif férents peuples, et c'est la signiQcation de leur nom « les hommes de toute race ». Mais les Suèves dominaient dans ce mélange et ils ont donné leur nom aux terres décumates, la Souabe. Les Franks étaient aussi « les hommes de la framée, ou les hommes libres » , c'est-à-dire des guerriers Gattes, Sicambres, Bructères, Chamaves, Tenctères et Amsibares, qui, sans la participation de leur peuple, partaient en guerre sous des chefs particuliers. Les Saxons, « les hommes au long couteau », recrutaient leurs bandes chez les Chauques, les Frisons, les Angrivares et ce qu'il restait des Chérusques.
Ces peuples n'avaient en permanence ni un conseil directeur ni un chef unique, bien que toutes les tribus d'un de ces groupes s'engageassent parfois à faire une guerre nationale. Le plus souvent il se formait, au milieu d'elles, de libres associations de bandes guerrières, qui se concertaient pour un but déterminé et qui, ce but atteint ou manqué, se rompaient jusqu'à ce que d'autres se reformassent pour une entreprise nouvelle ^ Ces bandes indisciplinées n'en étaient que plus à craindre, parce qu'avec elles Rome ne pouvait avoir ni bonne paix ni bonne guerre.
1. Wietersheim, Geschichte der Volkerwanderuyig, t. II, p. 197. — 2. Dés 1826, Moser {Ueber die Volker und Volkerbundnisse des allen Teutschlands) avait combattu l'idée que les Alamans, Saxons et Franks, eussent formé de véritables confédérations. G. Waitz {Deutsche Verfassungsgeschichte, 1, 34'î) dit expressément : Ueberhaupt weiss die altère Zeil nichls von eigentlichen Bundes Verfassungen.
l'empire au milieu du IIP SIÈCLE. 291
Comme les hordes indiennes du nouveau monde ont leur terrain de chasse, chacun de ces peuples avait choisi son terrain de pillage : les Alamans, les pays qui s'étendent du Mein aux Alpes et du Bôhmerwald aux Vosges, ou les provinces romaines de la Germanie Supérieure et de la RôBlie ; les Franks, celles de la basse Germanie et de la Belgique; les Saxons, la mer et la Bretagne.
Sous Caracalla, les Alamans avaient envahi les terres décumates : ils y éprouvèrent une défaite qui les en chassa et les fit tenir vingt ans en repos. On a, en effet, trouvé dans cette région des bornes milliaires portant les noms d'Élagabal et d'Alexandre, preuve que ces princes y étaient obéis*.
Sous Alexandre, des Franks avaient impunément couru toute la Gaule, allant devant eux au hasard, tuant et pillant jusqu'à ce que, rassasiés de butin, ils retournassent à leurs campements, sans souci de leurs compagnons laissés le long du chemin. Maximin poursuivit ces pillards jusqu'au fond de leurs forêts, et il crut avoir porté un coup terrible à la barbarie : sur ses médailles, on lit la légende Victoria Germanica, tant de fois gravée sur la monnaie romaine et toujours inutilement, parce que ces coups étaient frappés dans le vide.
Ainsi, au milieu du troisième siècle, la Germanie s'organisait pour l'attaque : à l'est, un peuple innombrable, gouverné par une famille qu'on croyait aimée des dieux, qui pouvait préparer les entreprises avec maturité et les conduire avec ensemble ; à l'ouest, des associations guerrières et une multitude de chefs qui lanceront incessamment leurs bandes sur l'empire, comme les picadors lancent leurs flèches enflammées sur le taureau de Tarène. Assailli par des ennemis misérables qu'il ne peut atteindre, le vigoureux animal se trouble, hésite, mugit
1. Comme elles ont été découvertes près de Baden-Baden, tandis que d'autres, portant le nom de Septime Sévère, ont été trouvées beaucoup plus à l'orient, Wietersheim (II, 214) en conclut que la frontière romaine avait déjà reculé à l'ouest, sous Élagabal ou Alexandre.
et tombe. Tel sera le sort du colosse romain; mais, pour lui, la fiesta del toro durera deux siècles.
Le danger s'accroît donc le long de la frontière septentrionale. Toutes les avancées de Fempire, qui couvraient le corps de la place, sont perdues ou vont l'être. Les terres décumates ont été envahies; la Dacie n'a plus que de rares garnisons, qui seront bientôt rappelées par Aurélien; une ville, jusqu'alors l'œil et la main des empereurs sur le monde scythique, Olbia, que les Antonins avaient protégée * et qui dressait encore des statues à Caracalla*, disparaît en ce moment de l'histoire, et les autres alliés d'Hadrien, aux bouches des grands fleuves sarraates', sont à la merci des Goths. Rome va reculer derrière le Danube ; le grand fleuve ne la protégera même pas longtemps, car déjà une riche cité de la Dobroudja, Istriopolis, vient d'être détruite, et des Alains ont pénétré dans la vallée de TÈbre. Tandis que la barbarie fait ce pas en avant, le commerce romain en fait un en arrière : les négociants n'osent plus pénétrer dans les pays du Nord. Les dépôts de monnaies impériales trouvées en ces régions ne renferment, à une exception près, que des pièces antérieures au troisième siècle *.
Sur la mer Noire, les rois du Bosphore Cimmérien ne pouvant plus faire pour Rome la police de l'Euxin, la piraterie reparaît. En Asie, la révolution nationale et religieuse, que les Sassanides viennent d'opérer, est cause d'un autre péril, et ces nouveautés menaçantes se produisent lorsque, chez les Romains, la force de résistance a diminué : les jours sombres sont venus.
1. Capit., A7it., 9. — 2. Bœckh, C. L G., 2091. Il n'est plus question d'Olbia après 250. — 3. Voy. t. IV, p. 328-329. — 4. Note de M. de Wilte à VHist. de la monn. rom.j t. III, p. 116. Il faut dire aussi que la détestable monnaie d'argent et de cuivre que fabriquaient alors les ateliers monétaires ne pouvait avoir cours forcé que dans l'empire. Les étrangers devaient repousser cette monnaie fiduciaire^ qui n'avait aucune valeur intrinsèque. (Voy. p. 309-311.)
On a dit que les nations enfermées dans Tempire étaient bien vieilles; que la vie les avait usées, que leur sang s'appauvrissait, enfin que, subissant la loi de tout ce qui a longtemps vécu, elles arrivaient à la sénilité, dernière étape avant la mort. Ces raisons, fournies par la doctrine commode de la fatalité historique, auraient paru jadis suffisantes : aujourd'hui on veut un examen plus sérieux des symptômes morbides que les fautes ont produits, que la sagesse eût prévenus.
Et d'abord, le danger n'apparaît si grand aux frontières qu'en raison de la situation intérieure.
Ânnibal n'est pas aux portes de Rome : ce qui approche, ce sont des hordes que les vieilles légions auraient chassées devant elles à coups de fouet. Au premier siècle, les Marcomans ; au deuxième, les Daces, avaient été aussi redoutables que le sont les Goths, et les Germains de l'Ouest étaient aussi désireux que les bandes alamanniques et franques d'envahir la Gaule ou l'Italie. Ils furent arrêtés, parce que le monde romain avait alors pour chef, avec une armée digne encore d'elle-même, un grand homme qui régna vingt ans. Un autre, après lui, veilla aussi longtemps sur l'empire et sur ses frontières. Sous la puissante main de Trajan et d'Hadrien, la barbarie plia le genou. Sévère la tint encore immobile et craintive. Mais voici que les enfants succèdent aux hommes, les fous aux sages, les principats de quelques jours aux règnes de longue durée, la politique de hasard à la politique prévoyante; les institutions civiles et militaires se relâchent, le gouvernement ne gouverne plus, et l'État chancelle sur sa base, qui se dégrade et fléchit.
Montesquieu représente l'empire romain, dans ce temps-là, comme une espèce de république irrégulière, telle à peu près que l'ancienne régence d'Alger, où la milice nommait et déposait le dey selon ses caprices. La remarque est juste : le peuple romain n'exerçant jamais son droit électoral, et le sénat, qui n'avait aucune force pour faire respecter le sien, l'ayant laissé envahir par les
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prétoriens, les armées des frontières ôtèrent à ceux-ci cette lucrative opération. Cela nous indigne etavec raison. Mais il était inévitable que la force militaire, restée seule debout dans les ruines des autres institutions d'Auguste, dominât tout. Les contemporains ne s^en étonnaient pas: c'était un droit nouveau et en apparence légitime, puisque, malgré sa composition, l'armée qui défendait l'empire était le seul corps qui parût digne de le représenter. Saint Jérôme pensait ainsi, car il compare l'élection de l'évêque par les prêtres à l'élection de l'empereur par les soldats*.
Malheureusement, la nouvelle armée est bien différente de l'ancienne.
C'est l'infanterie légionnaire qui avait conquis le monde; elle est à présent dédaignée, et, signe certain d'affaiblissement militaire, la cavalerie prend de jour en jour plus d'importance. Elle égale presque en nombre le chiffre de l'infanterie, tandis que, du temps de Polybe, par un excès contraire, la légion n'avait qu'un cavalier pour dix hommes de pied '. On nomme des maîtres de la cavalerie: Balista le sera sous Macrien, Aureolus sous Gallien, Aurélien sous Claude, Saturnin sous Probus, et ce titre leur donnera de grands commandements.
En même temps, le camp s'embarrasse d'un train immense de bagages. Une lettre de l'empereur Valérien montre ce qu'il faut à un chef de légion pour sa maison militaire : 26000 litres de blé, 52 000 d'orge, 650 kilogrammes de lard, 1860 litres de vin vieux, trois cents peaux pour faire des tentes, etc. *, sans compter la solde,
L Ad Tit.j ch. i, p. 694 (1737). 11 en est de même en Russie : c'est à l'armée que le tzar s'adresse dans les circonstances importantes. — 2. Voy. t. I, p. 380, n. 2, et Marquardt, t. H, p. 583 et 584. Suivant le général Rogniat, le rapport doit être de 1 à 6 j suivant Napoléon, de 1 à 4. Ce rapport varie selon les lieux où doit se faire la guerre. Il est aujourd'hui dans l'armée française de 1 à 4. (Budget de 1877.) — 3. « Nous avons confié à Claude, le tribunal de la légion cinquième Martia. (On remarquera que les chefs de légion ne sont plus, à cette époque, que des tribuns.) Vous lui donnerez sur notre trésor particulier , pour son salaire annuel 3000 mo-
l'empire au milieu du in*^ siècle. 295
qui était de 25 000 sesterces payables en bonnes pièces
dit de blé (le modim = 8',67), 6000 d'orge, 2000 livres de lard (la livre rom. = 0,3276"") ; 3500 setiers de vin vieux (1 setier = J du congé et le congé = 3^,2); 150 de bonne huile, 600 d'huile de seconde qualité, 20 modii de sel, 150 livres de cire; la quantité suffisante de foin, de paille, de vinaigre^ de fruits et de légumes; trois cents peaux à faire des tentes, six mulets par an, trois chevaux par an, dix chameaux par an, neuf mules par an, 50 livres d'argenterie par an, 150 philippes (aurei) par an à notre effigie et aux étrennes 47, avec 160 trientes (1/3 d'aureus). Vous lui donnerez Il livres pesant de pots et de vases pour le vin, 11 autres livres pesant de pots, de vases et de marmites, deux tuniques militaires par an, de couleur rouge, deux chlamydes garnies de soie par an, deux agrafes d'argent doré, une agrafe d'or, avec la pointe en cuivre, un baudrier d'argent doré, un anneau à deux pierres, du poids de 1 once, un bracelet de 7 onces, un collier de 1 livre, un casque doré, deux boucliers inscrustés d'or, une cuirasse, qu'il devra restituer, deux lances herculéennes, deux javelots courts, deux faux, quatre autres pour le foin, un cuisinier, qu'il restituera, deux des plus belles femmes, choisies parmi les captives, une robe blanche de demisoie et une autre de pourpre de Girba, une tunique de dessous, de pourpre de Maurétanie, un secrétaire, qu'il rendra, un architecte, qu'il rendra, deux paires de coussins de Chypre pour la table, deux paragaudesde dessous, sans bordures, deux draps d'hommes, une toge, qu'il rendra, un laticlave, qu'il rendra, deux chasseurs, qui seront toujours à ses ordres, un charpentier, un intendant du prétoire, un porteur d'eau, un pêcheur, un pâtissier, 1000 livres pesant de bois par jour, s'il y en a suffisamment ; sinon, autant que les lieux, quels qu'ils soient, pourront en fournir ; quatre pelletées de charbon par jour, un étuviste et le bois nécessaire pour les bains : faute de quoi, il devra se baigner aux thermes publics. Vous fournirez, selon votre prudence, les autres choses qui sont trop peu importantes pour mériter qu'on les écrive ; vous n'en fixerez même pas la valeur, en sorte que, s'il en manque quelqu'une, vous n'en serez point redevable et qu'on ne pourra en exiger l'équivalent en argent. » (Treb. Poil., Claud., 14.) Voyez aussi ce que Valérien prescrit au préfet de la ville, de fournir quotidiennement à Aurclien durant son séjour à Rome, sans compter ce qui devait lui être donné parles préfets du trésor. (Vopisc, Aur., 9.) Nos règlements accordent pour vivres de campagne, à un général de division : 2465'' de pain ordinaire, 730'' de pain de soupe, 547 '',500 de viande fraîche, 73'' de lard, 175'' de riz, 48V ô de sel, 61 '',25 de sucre, 46'',75 de café, 730' de vin. Ces allocations sont calculées pour une année entière et l'on n'en livre, chaque jour de campagne, que j^ j en temps de paix, elles sont supprimées. Mais les Romains ne distinguaient pas le pied de paix du pied de guerre, de sorte que ces énormes allocations que nous avons mentionnées étaient permanentes, tandis que le trésor français ne supporte la charge des siennes que durant la guerre. Sous Louis XV, l'armée française avait aussi beaucoup de bagages. Le règlement du 9 mars 1757 accordait à chaque lieutenant général trente chevaux, quatorze à un colonel, et ils en avaient le double avec un immense train de voitures et de bagages. Aussi ces armées ne marchaient pas. Voyez Le comte de Gisors, par Camille Rousset, p. 182 et suiv. —
d'or*, tandis que le commerce n'avait à sa disposition qu'une monnaie de mauvais aloi*. Voyez encore quelles prestations onéreuses et parfois singulières ils obtenaient de l'État. Mais calculez aussi quelles charges écrasantes imposaient au trésor toutes ces faveurs, que souvent on doublait ou triplait. En donnant à Probus la présidence de rOrient, Tacite lui assura des avantages cinq fois plus forts que le traitement habituel de cette charge. Les impedimenta des ofQciers étaient certainement en rapport avec ceux du chef, et l'on comprend que, alourdies par une telle masse de bagages, les troupes romaines, malgré leur nombreuse cavalerie, eussent peine à atteindre un ennemi agile, qui arrivait à l'iniproviste et qui disparaissait comme il était venu.
Il y avait aussi, dans cette armée, encombrement d hommes inutiles, qui, les jours de bataille, manquaient dans le rang. On regarda comme une réforme heureuse qu'Alexandre Sévère eût réduit le nombre des ordonnances à dix pour les légats, à six pour les ducs, à quatre pour les tribuns % preuve que ce nombre éta^it auparavant de beaucoup dépassé ; et il le fut sans doute après, ces règlements restrictifs n'étant pas de ceux qu'on se plaît à exécuter.
Deux choses empêchaient encore un général de demander à ses troupes les marches rapides qui avaient tant de fois permis de surprendre l'ennemi et de frapper des coups décisifs. Les soldats avaient l'habitude de prendre avec eux pour dix-sept jours de vivres, à moins qu'ils ne fussent en pays ennemi. Alexandre dispensa ses légionnaires de ce soin et établit leurs cantonnements de
1 cujus mUitix salarium, in auro suscipe. — 2. Voyez Hist. de
la monn. rom., HI, 143, n. 1, et ci -dessus, p. 294, n. 3, la solde de Claude. Le triens était une pièce d'or frappée par Valérien. Probus ne reçut, pour sa solde comme tribun, que 100 aurei, et le reste en deniers et en sesterces j mais le total donne 28 000 sesterces au lieu de 25 000, les 3000 seserces en plus représentent la différence du change ou ce que le tribun perdait, en recevant une partie de sa solde en deniers et en sesterces, au lieu de recevoir la totalité en or. — 3. Lampr., Alex., 52.
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manière qu'ils pouvaienl recevoir leurs provisions sans fatigue. En- expédition, des mulets, des chameaux, les leur portaient ; mais il fallait alors un autre convoi pour nourrir les bêtes de somme ^ et leurs gardiens ; la ligne des impedimenta s'allongeait, et Tarmée en devenait plus lourde. En outre. Tordre de bataille était changé et l'armement se modifiait. Comme les troupes se composaient en majorité de barbares % il avait fallu renoncer à l'ancienne organisation de la légion qui exigeait une précision mathématique dans les mouvements et beaucoup d'adresse dans les travaux du camp. La qualité du soldat diminuant, on fut obligé de demander moins à l'expérience individuelle, davantage à la puissance collective. Caracalla avait organisé une phalange macédonienne, Alexandre Sévère la porta à trente mille hommes, masse épaisse, difficile à entamer, difficile aussi à mouvoir et où beaucoup de force était perdue. Elle protégea bien sur le champ de bataille la place où elle se trouvait, mais, pour faire ces concentrations, il fallut laisser dans la ligne des frontières quantité de vides par où l'ennemi se glissa. Enfin ces soldats, si préoccupés de vivre commodément et à qui tant de choses sont nécessaires, trouvent trop pesantes les armes des légionnaires républicains : il leur faut un bouclier plus petit qui fatiguera moins leur bras énervé, et la cuirasse, le casque de fer, leur sont une gêne dont ils demanderont à l'empereur Gratien de les débarrasser '.
Depuis longtemps les tribuns semestriels ne satisfaisaient que d'une manière dérisoire à la loi sur l'obligation d'un stage dans les légions, et les sénateurs ne voulaient plus de la vie des camps. Un d'eux avait obtenu de Commode d'être dispensé du service militaire*; Caracalla les en avait dispensés tous, et Gallien le leur inter-
L Lampr , Alex., 47. — 2. Ibid., 70. — 3. Végèce, I, 20. — 4.Borghesi, Œuvr. compL, V, 311 ; L. Renier, Mél, dÈpigr., p. 18. Alexandre Sévère avait songé à faire un semblable règlement. (Lampr., Alex.jkh.)
dira * : un auteur ancien s'étonne de trouver au service un fils de bonne maison *. Les décurions des cités provinciales tiennent à jouir du même privilège que les sénateurs de Rome, et la loi, consacrant cette désertion à Tintérieur, leur interdira de jamais entrer dans Tarmée*. C'est l'aristocratie tout entière, grande et petite, qui, dans un empire fondé par les armes et ne pouvant se soutenir que par elles, se refusait à les porter.
Ce changement eut des conséquences désastreuses. Les fils des sénateurs de Rome et des provinces, qui remplissaient autrefois les grandes charges militaires et civiles, furent remplacés dans l'armée par des officiers de fortune, dont quelques-uns pourront devenir d'habiles généraux, mais qui, pour le plus grand nombre, seront de vulgaires ambitieux, sans souci de l'empire qu'ils vont déchirer en trente lambeaux. Ainsi s'accomplissait la séparation de l'ordre civil et de l'ordre militaire, dont l'union avait fait la fortune de la république et formé les grands administrateurs du haut empire *.
On crut peut-être parer aux inconvénients de ce recrutement, qui descendait trop bas, en créant un nouveau grade, celui de dux, c'est-à-dire de chef d'armée n'ayant point de commandement territorial, ni par conséquent d'intérêts civils à sauvegarder. Cette mesure, qu'on voit poindre sous Septime Sévère et qu'on trouve établie en 237 d'une manière générale*, était bonne, puisque nous l'avons gardée, mais à la condition que les grands postes militaires ne fussent confiés qu'à des hommes dignes de les occuper et qu'on ne rentrât point, par cette voie, dans les hautes fonctions civiles. Or
\. Aur. Victor, de Caes,^ 33 : ...ne imperium ad opHmos nobiltum trans' ferretur^ sénat um militia vetuU, eliam adiré exercitum. — 2. Aur. Vict.
ad Valer quanquam génère salis claro. — 3. Code Théod., de co-
hortalihusj lois 28 et 30; de privUegiis^ loi 14, et Code Just. X, 31, 55 : Si quis decurio ausus fuerit ullam affectare militiam,.,. ad conditionem propriam relrahatur. — 4. Voy. t. V, p. 248 et suiv. — 5. Voy. le sénatus-consulte envoyé, à cette date, aux proconsuls et aux ducs. (Capit., Maximin.j 15.)
l'empire au milieu du iir siècle. 299
Macrin donna à deux affranchis les gouvernements de Dacie et de Pannonie, à un ancien espion, qui ne savait pas lire*, le consulat avec la préfecture de la ville. Quelques années plus tard, un métis de Gète et d'Alain, un soudard, qui n'était jamais sorti des camps, avait revêtu la pourpre de César, et ce fut le fils d'un forgeron qui le
renversa *.
Cette armée, désertée de l'aristocratie, se recrutait avec la lie de la population provinciale*. Dès le temps de Septime Sévère, un jurisconsulte pouvait dire : « Autrefois le service militaire était obligatoire, et l'on punissait de mort le citoyen qui ne répondait pas à l'appel. Nous avons renoncé à cette sévérité, parce que nos cohortes se recrutent de volontaires *. » Mais ces volontaires étaient des malheureux sans foyer ni pénates, semblables aux vagabonds dont, au dernier siècle, les raccoleurs remplissaient nos régiments, où ils devenaient les soldats de Rossbach. Il existait bien un recrutement, ou plutôt une réquisition. Chaque cité était tenue de fournir un nombre déterminé d'hommes et de chevaux. On se procurait les uns et les autres au plus bas prix, et on les livrait au recruteur, productio tironum et equorum. Ces mots sont dans la loi, au titre des charges municipales : « La fourniture des recrues, des chevaux et autres animaux ou choses nécessaires.... est une obligation personnelle*. »
Ces soldats pris au rabais n'étaient pas encore les plus mauvais ou du moins les plus dangereux pour l'État : on allait en chercher jusque chez ceux que l'armée avait à combattre. Aurelius Victor, parlant des légions de ce temps, écrit : « Les soldats! j'aipresqueditles barbares*.» Lorsque Aurélien fut chargé de défendre la Thrace, l'empereur lui donna une légion, mais aussi trois cents
1. Dion, LXXVIII, 14. — 2. Pupien était, dit-on, fils d'un forgeron ou d'un carrossier. — 3. Voyez, t. III, p. 394, n. 1, la citation de Végéce.— 4. Arrius Menander, au Dig., XLIX, 16, 4, § 10. — 5. Arcadius Charisius, ibid.^ L, 4, 18, § 3 : Tironum, sive equorum productio et si qua alia animalia neces' sario producenda sunt.,,, — 6. Aur. Victor, de Cass., 37 ; Militibus oc
300 l'anarchie militaire.
archers ituréens, six cents Arméniens, cent cinquante Arabes, deux cents Sarrasins, quatre cents hommes de la Mésopotamie, huit cents cataphractaires, qui devaient venir de la même région, et, pour lui montrer qu'il pouvait compter sur des lieutenants capables, Valérien lui écrivait : « Tu auras, avec toi Hartomund, Haldegast, Hildemund et Cariovix*. » Ces hommes étaient assurément de race germanique. A la bataille d'Émèse, un Frank comptera parmi les meilleurs généraux d'Aurélien ; il s'appelait Pompeianus'; combien d'autres cachent pour nous leur origine barbare sous des noms romains; et ces Lembazii, Riparenses, Castriani et Dacisci, qui, en. ce temps-là, formaient seuls la garnison de Rome, ne sortaient certainement pas des vieilles provinces*. L'armée romaine fut donc composée, aux différents âges de son histoire, de la manière suivante : d'abord de citoyens de Rome, puis d'Italiens, ensuite de provinciaux, enfin de barbares ; c'est une progression descendante.
Suivant l'habile politique du sénat républicain, les empereurs, en concluant un traité avec les Goths ou les Vandales, stipulaient que des enfants leur seraient livrés comme otages, et ils les prenaient, garçons et filles, dans les plus nobles maisons. Ils faisaient élever les uns à la romaine et mariaient les autres à leurs officiers, afin que les époux fussent, par leurs femmes, tenus au courant des projets formés de l'autre côté de la frontière. Hunila était de sang royal chez les Goths : Aurélien la dota richement et la fit épouser par un de ses généraux, Bonosus, intrépide buveur, qui, la coupe en main, battait tous les barbares et leur arrachait dans l'ivresse leurs plus secrètes pensées *,
pasne barbaris. Après avoir battu une armée de Goths, Claude H en choisit un certain nombre pour combler les vides de ses cohortes. Dix ans après, Probus incorpora 16 000 Germains dans ses légions ; tous les empereurs avaient fait de môme. Sous Théodose, les barbares étaient plus nombreux dans l'armée romaine que les Romains. — 1. Vopisc , Aur.^ 11, — 2. S. Jérôme, Chron. ad ann, 272. — 3. Vopisc, Aur.j 38. — 4, Vopisc , Bon., 14.
l'empire au milieu du m* siècle. soi
Voilà des qualités militaires qui n'ont rien d'héroïque; mais il n'y avait plus de héros sous les enseignes.
Dès le temps d'Alexandre Sévère, les soldats des légions de Syrie refusaient de combatlre les Perses *, et, à Trébizonde, à Chalcédoine, les Romains plus nombreux que les Goths fuient devant eux ^ Enfin, du milieu de ces hommes, n'ayant des soldats de César que le costume, sortent de nombreux transfuges qui portent chez l'ennemi le secret de la tactique romaine, qui dressent ses troupes, qui lui fabriquent des armes, des navires, même des machines de guerre pour battre les places fortes : au siège de Philippopolis, les Goths se servirent de toutes les machines employées par l'artillerie romaine '. Implacables, comme les traîtres le sont toujours pour ceux qu'ils ont trahis, ils provoquent les invasions, montrent la route à suivre et dirigent le pillage; tandis que leurs camarades, restés sous les enseignes, font et défont les empereurs. C'est un transfuge qui en 259 guidera les Goths dans la conquête des villes de Bithynie, et ce sera peut-être une sédition militaire quij livrera aux Perses l'empereur Valérien *.
Ainsi, le niveau descend, en bas comme en haut, chez les soldats comme parmi les chefs, et par suite dans le gouvernement. A qui la faute? Aux citoyens de toute condition, qui, trop heureux pour échanger leur bien-être contre une profession si rude, ne veulent plus du service militaire, et aux princes, qui ne savent pas les y contraindre. Nous avons déjà reconnu que l'apparition d'une or-
1. Dion, LXXX, 4. Il ajoute qu'ils étaient disposés à se joindre à eux. — 2. Voyez, dans Zosime, l'invasion des Goths et des Scythes dans l'Asie Mineure, et; ci-dessus, p. 19, 209, 221, ce qui a été dit de la décomposition
de l'armée sous Commode, Caracaila et Macrin milites ad régis Golh.
auxilium confugerunl (Jord., 16). Quantité de soldats de Niger étaient passés chez les Parthes, et pour leur laisser une porte ouverte au retour, Sévère avait adouci la terrible législation édictée contre les transfuges. Voyez, dans Zosime, l'invasion des Scythes en Asie Mineure, sous Valérien.
— 3. Voy. Dexippos, n» 2 au t. HI. p. 678 des Fragm. hisi. Grœc. (Didot).
— 4. Zonare, Xll, 23.
ganisalion militaire supérieure marque toujours Tavénement d'une domination nouvelle, parce que l'armée, à bien des égards, résume en elle-même la civilisation d'un peuple. Les empires de Cyrus et d'Athènes, de Thèbes et de la Macédoine, de Carthage et de Rome se succèdent dans Tordre des perfectionnements apportés aux institutions militaires. Mais, à l'époque qui nous occupe, ces perfectionnements avaient atteint une limite qui ne pouvait être dépassée qu'à l'aide de sciences inconnues à l'antiquité, et il faudra des siècles pour trouver ces sciences nouvelles. Le génie grec, surtout spéculatif, avait pu créer les mathématiques, l'astronomie et commencer la mécanique; mais les mathématiques seules n'ont pas, comme la chimie et la physique, la vertu de conduire l'homme à la domination du monde matériel; et ces poètes, ces philosophes, ces artistes, qui avaient fait la civilisation ancienne, n'avaient pu l'armer de forces conquises sur la nature. La société romaine n'avait donc, pour se défendre contre les barbares, que des moyens à peine supérieurs à ceux que les barbares employaient. Quand, par les pensions que payait le gouvernement impérial et par le commerce fait en temps de paix avec les marchands romains, par le butin ravi aux provinces et par les leçons des transfuges, les Goths, les Alamans et les Franks se furent procuré les ressources nécessaires au développement de leurs industries métallurgiques, ils purent se donner un armement presque aussi redoutable que celui des Romains. Ils avaient la supériorité du courage, et leur religion, comme celle que Mahomet donna aux barbares du Sud, leur inspiraient une ardeur guerrière que les Romains ne possédaient plus. Mais, sur le champ de bataille, les légions avaient l'avantage de la discipline, d'une meilleure ordonnance et de traditions d'art militaire, qui n'étaient pas encore toutes perdues, et cette supériorité aurait assuré à l'empire de constantes victoires, si ces légions qui, durant deux siècles, avaient fait la force de l'État et la confiance des Césars, n'étaient
l'empire au milieu du iir siècle. 303
devenues le fléau de Tun et la terreur des autres. Aussi, la grande préoccupation des princes qui viendront bientôt sera de mettre fin aux émeutes de caserne par une réaction violente contre l'ordre militaire. Pour se garantir des continuels attentats de la soldatesque, ils feront une révolution administrative qui paraîlra leur donner plus de sécurité, mais qui n'augmentera pas celle de l'empire, et ils morcelleront l'armée afin d'avoir moins à la craindre. Auguste n'avait que vingt-cinq légions; on en comptera cent trente-deux sous les successeurs de Constantin, et plus s'accroîtra leur nombre, plus leur effectif diminuera. Du chiffre d'une de nos divisions, cet effectif tombera à celui d'un régiment. C'est donc toute la vieille organisation militaire de Rome, celle qui lui avait donné l'empire du monde, qu'on voit disparaître, comme ont disparu ses mœurs, ses croyances et ses institutions.
Dans l'âge précédent, la noblesse était la classe dirigeante; un mouvement ascensionnel, régulier et lent, renouvelait l'aristocratie romaine, qui s'épuisait, par l'aristocratie provinciale pleine de vie et d'expérience. Ses membres venaient siéger au sénat, à mesure que leurs services dans les cités et dans les légions attiraient sur eux l'attention du prince, et les fils, avant de remplacer leurs pères sur la chaise curule, devaient se préparer aux grandes fonctions par une éducation administrative excellente*. Les révolutions ont changé tout cela.
Affaibli par l'institution du concilium principis d'Hadrien, dépouillé par Marc-Aurèle, au profit du préfet de la ville, de la juridiction criminelle et, par le conseil d'empire d'Alexandre Sévère, de ses dernières attributions, le sénat n'a rien à faire dans l'État, et l'on peut dire qu'il n'est déjà plus que le conseil municipal de Rome; aussi importe-t-il peu que Caracalla y appelle des Égyptiens et des hommes de Palmyre*; Élagabal, Alexandre Sévère et
1. Voy. t. V, p. 248 et suiv. — 2. De Vogiié, Inscr, araméennes de Palmijrcy n"» 20-22.
304 l'anarchie MILITAIRE.
Philippe *; des Syriens et des Arabes ; Maximin, desThraces. Les grades supérieurs dans l'armée, les fonctions véritablement sérieuses dans l'État, même la dignité impériale, étant la proie de soldats d'aventure, le sénat et les charges se remplissent des amis du prince, qui les prend là où lui-même a vécu. Il en résulte que le recrutement pour l'administration se fait, comme pour l'armée, dans les couches inférieures de la population, que la valeur des hommes, dont l'influence s'exerce sur les affaires pubHques, diminue et que la vie baisse partout.
Le mouvement de concentration qui s'était opéré dans- Rome, aux derniers siècles de la république, s'accomplit dans les cités provinciales. Le nombre des humiliores augmente ; celui des honestiores décroît, et l'on ne voit plus dans les villes que deux classes : les décurions et les hommes du peuple, plebeiihomines^. Les comices tombent en désuétude. La curie, et non plus l'assemblée, fait les règlements et les élections*. Les magistrats, à leurs risques et périls, proposent leurs successeurs*, qui sont pris parmi les décurions, et le décurionat devient héréditaire^
Il ne pouvait en être autrement par suite de l'exagération des dépenses imposées par la coutume à tous les candidats. On a vu® qu'il en coûtait peu, au temps de Pline, pour entrer dans un sénat municipal; une inscription de l'époque qui nous occupe montre un flamine perpétuel qui paye sa charge 82 000 sesterces', qui en dépense 30000 pour une statue dont il décore sa ville, 20 000 pour le cadeau obligatoire aux décurions, et qui promet encore au peuple des jeux scéniques avec distribution
1. Zosime (I, 19) dil que Philippe mettait tous ses parents dans les hautes fonctions, et il était fils d'un Bédouin, coupeur de routes.— 2. Dig., L, 2, II, §2.-3. Voy., aux Mém. de VAcad. des inscr., t. XXIX, 2" partie, mon mémoire sur les Honestiores et les Humiliores. — 2. Dig., XLIX, 1, 12.
— 4. Dig., L, III, § 1 : qui successorem suo periculo nominaviL —
5. Dig., L, 2, 2, de filiis dccurionum. Cod. Theod., XII, 50. — 6. Tome IV, p. 285. — 7. Versés à la caisse municipale, ob honorem flaminii. (L. Renier, Bull, de VAcad, des inscr., juin 1878 ; inscription du temps d'Élagabai, récemment trouvée à Philippeville.)
l'empire au milieu du m* siècle. 305
d'argent. Des riches seuls pouvaient se permettre de telles prodigalités; mais aussi il était inévitable que beaucoup chercheraient dans leurs fonctions les moyens de s'indemniser, comme les anciens proconsuls allaient refaire en une année de gouvernement provincial leur fortune ruinée par une élection au Forum. L'empire avait mis un terme à ces dilapidations colossales; il fut obligé d'arrêter aussi celles des Verres municipaux. Mais, pour y réussir, il lui fallut se faire l'administrateur des provinces, qu'il se contentait autrefois de gouverner.
Le temps de la dynastie des Sévère est celui des plus renommés jurisconsultes de Rome. Or ces incomparables logiciens cherchaient, de leur côté, à faire prévaloir en tout et partout ridée des droits de l'État, qui avaient été si grands dans les anciennes républiques. Obéissant à leur influence, en même temps qu'à la nécessité sociale qu'on vient de signaler, les empereurs empiétèrent sur les libertés des villes, et cette ingérence progressive de leurs agents, que les citoyens sollicitèrent ou rendirent opportune, mina et détruisit la vitalité du régime municipal. Les finances des villes sont maintenant aux mains des curatCiirsdu prince*; les irénarques qui en dirigent la police ont besoin de l'agrément de son représentant pour entrer en fonctions'; de nouvelles impositions ne sont établies, des travaux publics ne sont exécutés qu'avec l'autorisation du gouverneur ; les élections sont failes sous son bon plaisir, quand il ne désigne pas lui-même les candidats*, et les recours au magistrat romain auront bientôt réduit la juridiction duumvirale à n'être que l'équivalent d'une j ustice de paix *.
1 cum a prœside ex inquisiiione eligatur (Dig., L., 8, 9, g 7). Voyez
[ibid.y XXII, I, 33) les droits qu'UIpien reconnaît au prasses pour l'administration financière de la cité. — 2 qui disciplinai publicse et corri-
gendis moribus praeficilur {ibid.y L, 4, 18, § 7) a decurionibuSy jitdicio
praesidum.... nomineniur (Cod., X, 75). Une constitution d'Alexandre Sévère (Cod., X, 66) donne au gouverneur de la province l'autorisation d'annuler l'élection d'un décurion que ses ennemis ont nommé pour lui imposer des charges ruineuses.— 3. Dig., XLIX, 4, § 3-4. — 4. Sur toutes ces questions, voyez tome V, p. 123-5, et tome VI, p. 102. Cette question de la décadence du régime municipal sera étudiée au tome VII.
Aussi, les honneurs municipaux perdant de leur dignité, on n'en connaît plus que les charges, et, par des raisons diflférentes, païens et chrétiens s'en éloignent. Mais le gouvernement, qui cherche déjà à rendre les décurions responsables de l'impôt fonciers veille à ce que la curie soit toujours au complet ; il y ramène de force celui qui s'en éloigne pour se cacher dans une autre cité*, et, s'il ne parvient pas à le découvrir, il confisque ses biens au profit de la curie. Un arrêt de justice ne met pas à l'abri du décurionnat : à l'expiration de sa peine le condamné rentre dans le sénat municipal*. Quand il s'agit de recettes, le fisc n'a pas de scrupules d'honneur.
Pour se rendre compte de la lente évolution qui conduisit le gouvernement à surveiller chaque jour de plus près, dans l'intérêt commun, ces oligarchies étroites et jalouses, il faut se rappeler comment, au moyen âge, finirent la plupart des communes. Leurs habitants laissèrent aussi se former dans leur sein une aristocratie bourgeoise, comme celle des décurions romains, qui se perpétua dans les charges et fit servir à ses intérêts particuliers les ressources financières des villes. Les abus nécessitèrent l'intervenlion du suzerain et, par suite, la suppression des chartes de communes. Aux deux époques, le môme phénomène fut produit par les mêmes causes. Ce n'est pas que l'histoire se répète; mais il estdes analogies qui éclairent des faits anciens par la lumière que réfléchissent des faits nouveaux. En voyant comment nos pères ont perdu leurs franchises communales, nous comprenons mieux comment se perdirent celles des Romains *.
1. Plusieurs textes du Digeste montrent cette tendance dés le commencement du troisième siècle, mais ce n'est qu'après Constantin qu'on trouve ce système complètement établi. —2. Dig., L, 2, 1. — 3. /6id., L, 2, 2, 1 et 9; Cod., X, 37, 1. Curiales jubemus ne civitates fugiant,.., fundum..., scientes fisco esse sociandum, — 4. Cela se vit au moyen âge en mille endroits ; M. Giry vient de le montrer une fois de plus dans l'histoire de la commune de Saint-Omer. « L'échevinage s'était aliéné une partie de la ville ; on l'accusait de mauvaise administration, on le soupçonnait de « fana- « seté, barat ou tricherie » dans la comptabilité, on s'irritait de voir les
Autre mal : en se chargeant de penser et d'agir pour tous, le gouvernement impérial ralentit singulièrement l'expédition des affaires. Un document de Tannée 114 montre qu'aux portes de Rome, sousTrajan, il fallait déjà dix mois pour que le curateur des Gaerites donnât une signature ^ Ce sera bien autre chose quand cette force, qui supprimait les autres en étouffant partout la vie locale, tombera aux mains des incapables et, à son tour, sera comme supprimée par les révolutions. L'empereur s'étant fait l'administrateur universel, que deviendra l'administration sous les Trente Tyrans? Poser cette question, c'est montrer quelle mortelle langueur devait, en ces temps malheureux, envahir le corps social !
Les empereurs dignes de ce nom s'étaient fait gloire d'exécuter de grands travaux publics, routes, ponts, monuments de tout genre ; quand ils ne les faisaient pas eux-mêmes, ils excitaient les populations à les entreprendre, et, comme d'innombrables inscriptions l'attestent, ils leur donnaient des cohortes, des légions, pour les aider. Mais voici que les armées combattent les unes contre les autres ou contre les barbares, et que les princes qui ont revêtu cette pourpre ensanglantée tous les six mois ne rêvent qu'aux moyens de s'assurer une plus longue existence. L'empire, abandonné à lui-même, suspend tous les travaux d'entretien ou de restauration, et les ponts s'écroulent, les voies militaires se dégradent. En même temps les soldats sont retirés des stations de police de l'intérieur pour grossir les troupes, qui font de la politique au lieu de faire de la sécurité. Aussi les bandits reparaissent, les routes cessent d'être sûres ; le commerce s'arrête et la misère s'étend.
fonctions échevinales se perpétuer dans une aristocratie composée de quelques familles dont les membres, successivement échevins, se rendaient ré* ciproquement les comptes de la ville et traitaient ses finances comme leur héritage. En 1305, « le commun » mit en accusation les échevins « par • voie ordenaire par-devant tres-noble, tres-haulte.... madame d'Artoys et « de Bourgogne comme par-devant leur droit juge, » — L Voyez la lettre des décarions de Gœre, ap. Egger^ Historiens d^Aug^, p» 390, et 0relli,n» 3787.
Quoique l'édit de Caracalla eût soumis les provinces à de nouveaux impôts, celles-ci ravagées par les barbares, ou occupées par des usurpateurs, n'envoyaient plus à Rome que des ressources insuffisantes ; et pourtant les besoins croissaient chaque jour. Le gaspillage des revenus publics par des princes éphémères, les prodigalités faites à des officiers de fortune, jmais sans ressources personnelles, qu'il fallait nourrir et largement défrayer pour conserver leur douteuse fidélité, enfin la raréfaction du numéraire produite par l'exportation continue des métaux précieux en des pays où Tempire achetait beaucoup sans rien y vendre : toutes ces causes de misère obligeaient de recourir aux plus désastreuses mesures des gouvernements aux abois. Autrefois les grandes charges étaient tenues par de riches sénateurs, qui pouvaient couvrir une partie de leurs dépenses en prenant sur leur patrimoine. A présent le prince devait pourvoir à tout. Quand Aurélien, le fils d'un pauvre affranchi, fut nommé consul, Valérien écrivit au préfet du trésor : « A cause de sa pauvreté, vous lui donnerez, pour les jeux du cirque qu'il doit au peuple, 300 pièces d'or, 3000 d'argent, 50 000 sesterces, dix tuniques de soie, vingt de lin d'Egypte, quatre nappes de Chypre, dix tapis d'Afrique, dix couvertures de Maurétanie, cent porcs, cent brebis ; vous ferez servir un festin public aux sénateurs et aux chevaliers et vous fournirez, pour le sacrifice, deux grandes victimes et quatre petites. »
On a vu les largesses intéressées de Gallien à Claude; d'autres obtenaient du prince des terres qui ne lui appartenaient pas. Tous ceux qui prirent la pourpre en ce temps-là périrent de mort violente, et, après la défaite, leurs soldats étaient décimés, leurs partisans dépouillés. Comme chaque province eut son usurpateur, chacune fut exposée à d'innombrables confiscations. Le vainqueur ne pouvant payer ses généraux et ses capitaines avec de lor, les payait avec des biens confisqués. Claude le Gothique en reçut comme les autres. Après son avènement, une femme vint lui réclamer l'héritage qui lui avait été
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ravi et dont Gallien avait gratifié son lieutenant- « Tu m'as fait tort, » disait-elle. « Non, répondit-il; sujet du prince, je n'avais pas à prendre soin des lois; mais, empereur, j'ai le devoir d'y veiller et je te rends ton domaine. » Il fit mieux : un édit impérial défendit de solliciter du prince le bien d'autrui, c'est-à-dire de dénoncer de prétendus coupables pour réclamer leurs dépouilles*.
Les fortunes particulières atteintes par les confiscations furent ébranlées d'une autre manière : TÉtat se fit fauxmonnayeur.
La république n'avait connu d'abord qu'une monnaie, l'as de bronze ; à partir des guerres Puniques, l'argent était devenu l'étalon monétaire (sesterce et denier). Le haut empire eut l'étalon d'or (aureus), et, durant deux siècles, la grande circulation fut celle de ce métal. L'argent venait ensuite ; quant au cuivre, il n'y en a pas dans les trésors enfouis à cette époque et retrouvés de nos jours. Nous avons montré ailleurs comment les grandes fortunes républicaines, fruits de la conquête, avaient mis plus d'un siècle à se dissiper*. La richesse publique et privée se soutint sous les Antonins. Mais, au troisième siècle, toutes deux sont profondément atteintes. On en a une double preuve matérielle: les monnaies s'altèrent, et, dans les dépôts cachés alors, les pièces d'or deviennent de plus en plus rares, tandis qu'on y voit une grande quantité de billon et de cuivre saucé. Les aurei qu'on en tire sont de poids différents : il en faut conclure que, perdant son caractère de signe représentatif de la valeur, Vaureus n'était plus qu*un lingot accepté pour son poids dans les transactions, de sorte que le commerce rétrogradait jusqu'au temps où acheteur et vendeur avaient besoin de se munir d'une balance.
Cet inconvénient n'eût été qu'une gêne et une perte de temps; les altérations monétaires furent pour les négociants une cause de déceptions perpétuelles, même de