‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 22 sur 40 · ACTUELLE · texte numérisé non relu

ACTUELLE

Fr. C.

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siècle, il n'était que de 0,009; au deuxième, il est de 0,062, et au troisième le titre s'abaisse encore*.

L'empire se trouvait donc dans un état qui a été celui de la France aux plus mauvais jours de notre histoire, vers le milieu du quatorzième siècle, et l'on peut trèsjustement dire que, depuis Gallien jusqu'au milieu du règne de Dioclétien, le système monétaire des Romains fut une banqueroute permanente*. Sous le coup de ces continuelles perturbations du signe de la valeur qui décourageaient le producteur et le négociant, le travail diminua partout; ajoutons que, par d'autres causes, la production perdait en qualité comme en quantité.

Ce qui vient d'être constaté pour l'armée et l'administration avait lieu pour l'industrie, parce que le recrutement des classes laborieuses s'opérait aussi dans des conditions de plus en plus mauvaises. L'empire romain peut être représenté comme formé d'une série de zones concentriques étendues autour de la Méditerranée. Les plus voisines de cette mer, où avaient brillé les anciens foyers de civilisation, étaient les plus éclairées et les plus riches; à mesure qu'on s'en éloignait, on allait vers la barbarie. Rome tira d'abord ses esclaves de la première zone que la conquête lui livra. Elle les prit dans l'Italie méridionale, la Sicile, la Grèce, l'Asie hellénique et l'Afrique carthaginoise. On se rappelle les cent cinquante mille Épirotes vendus en une fois par Paul Emile. Ces esclaves, souvent corrompus, mais intelligents et actifs, fournirent les nombreux affranchis qui devenaient, à Rome, architectes ou médecins, professeurs ou artistes, et dont les grands faisaient leurs commensaux et leurs amis. Cette zone pacifiée, la guerre cessa d'en tirer des captifs, et il fallut demander des travailleurs à la seconde, puis à la troisième. Les grands marchés d'hommes avaient ainsi reculé peu à peu vers la frontière. La concession du droit

1 . Lenormant, la Monnaie dans Vanliquiléj I, 202. — 2. Mommsen, HisL de la monn, rom.y t. III, p. 144, et Lenormant, ibid., 1. 1, p. 172 et 184.

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de cité à tout l'empire les y fixa, et les barbares qui les approvisionnaient y vendirent des hommes plus grossiers qu'eux-mêmes, les prisonniers qu'ils avaient faits au cœur de la barbarie. Le même fait se produit donc partout avec le même caractère, et Ton comprend l'espèce de paralysie sociale qui réduisait l'empire à n'être plus qu'un grand corps sans muscles et sans nerfs, tenant debout par les seuls liens dont l'administration l'avait enlacé.

Ce corps même n'a plus d'âme ; celle de Rome, du moins, semble ne vivre à présent dans personne; le patriotisme s'en va, l'art se meurt, la littérature est morte.

Né au sein du polythéisme grec, l'art disparaissait avec lui. Depuis longtemps, il servait, non plus aux croyances, qui l'avaient élevé si haut, mais au plaisir, qui le faisait tomber très-bas. Il ne s'était soutenu qu'en imitant les procédés anciens, et cette imitation s'affaiblissant à mesure qu'on s'éloignait des modèles, on ne savait plus aller au delà d'une production lourde et maniérée. L'inspiration partie, restait le métier, et les indignes successeurs des maîtres travaillaient au rabais pour une société appauvrie et grossière qui avait perdu le goût des anciennes élégances. Comparez les médailles du temps* et les sculptures de Constantin avec celles des Antonins, et vous direz que la barbarie du moyen âge commence.

Le grec s'écrit encore avec élégance : Oppien de Cilicie et Babrius (si Babrius appartient au troisième siècle) sont deux bons versificateurs, presque deux poètes ; on prononce encore avec estime le nom de Longin, et Photius, dans un accès de générosité, a placé

1. Eckhel (VII, 458) dit des monnaies de bronze de Postume, de Victorinus et de Tetricus : Ultimam plerique barbariem redolent, sic ut non in provincia..., sed Sarmatas inter Gothosgue.... percussi videri possint. Beaucoup d'autres des mêmes princes sont des pièces du haut empire surfrappées. (De Witte, Rpvue numism., VI, 1861.) Cependant M. de Witte a publié quelques beaux bronzes de Postume: cette différence s'explique sans doute par la diversité des ateliers monétaires. Celui de Lyon, que possédait l'empereur gaulois, avait des traditions et des artistes qui lui permettait d'émettre encore de belles pièces.

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rhistorien Dexippos à côté de Thucydide: il n'y aurait mis certainement ni Dion Cassius ni Hérodien, dont nous avons eu souvent occasion de parler. Élien et Philostrate peuvent être rapprochés pour leur niaise crédulité ; Diogène de Laérte et Athénée pour les précieux renseignements que nous leur devons. On le voit, le monde romain penche de plus en plus à l'Orient ; il n'y a de vie que de ce côté.

Pour la littérature latine, c'est le vide et le néant*. En fait de livres nouveaux, on n'a que de pauvres ouvrages de grammaire dont un seul a survécu, celui de Censorlnus *, sans que nous puissions, cette fois, maudire un destin jaloux de notre curiosité. Il semble que la pensée s'arrête. Ceux qui pensent encore vont, quelques-uns aux alexandrins, beaucoup à l'Église, et, des deux côtés, les esprits, emportés trop haut, perdent terre.

Les chrétiens, d'ailleurs, dédaignent ce monde, et, quoique la vie, qui se retire de la société païenne, soit ardente dans leurs communautés, ils sont pour l'État, au lieu d'une force, une cause d'affaiblissement. Non-seulement ils refusent de le défendre par les armes*, mais ils voient sans colère approcher les barbares. « Au milieu des malheurs de l'empire, dit Eusèbe*, ils se réjouissaient dans le Seigneur. » En allant au supplice, saint Marianus s'écriait : « Dieu vengera le sang des justes. J'entends, je vois les cavaliers blancs qui accourent*; »

1. On doit pourtant regretter les Mémoires de Septime Sévère, peut-être VHistoire de Marins Maximus souvent citée par les compilateurs de VHiS' toire Auguste^ quoique Vopiscus (FirmuSj 1) dise de cet écrivain : « Hùmo omnium verbosissimuSj qui et mythistoricis se voluminibus implicor vit y » et quelques autres chronographes dont nous ne connaissons guère que les noms. Il reste trois vers de l'empereur Gallienj fragment d*un épithalame qu'il avait composé pour le mariage d'un de ses neveux. —

2. Son traité de Die natali fut écrit en 239. On rattache quelquefois au troisième siècle deux autres grammairiens, Nonius Marcellus et Festus. Quant aux deux versificateurs, Nemesianus et Caipurnius, ils sont de la fin du siècle et n'appartiennent pas à la famille des vrais poètes. —

3. Voy. p. 187. — 4. Eus., Hist. eccL, VU, 22. — 5. Baronius, Ann.j ad ann. 260, g 53.

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et Commodianus montrait, en vers barbares, les Goths, qu'il appelait ses frères, marchant sur Rome « avec le roi destructeur*» pour anéantir les ennemis des saints, et mettre le sénat sous le joug. Marianus et « le mendiant du Christ » avaient raison d'annoncer aux persécuteurs une expiation prochaine ; mais d'autres avaient tort de s'en faire les instruments. Dans le Pont, les chrétiens se joignirent aux Goths et aux Scythes pour piller les païens, renverser les idoles et brûler les temples *. Aussi les empereurs, à la fin effrayés, chercheront-ils à extirper par le fer et le feu cet élément réfractaire, que les menaces de la loi et les exécutions n'ont pas réussi à contenir. La terreur va planer sur les populations; le sang le plus pur coulera. Ce sera comme une guerre civile s'ajoutant à la guerre étrangère.

Celle-ci a le caractère des guerres de sauvages. Les provinces de TOuesl ont déjà vu des scènes aussi terribles que celles du Border américain, quand les Peaux-Rouges viennent scalper les hommes, enlever les femmes et in-

1. Commod, episc. A fric. Carmen apologelicunij dans le Spidlegium Solesmense de dom Pilra, I, p. 43. Commodianus appelle le roi des Goths, Apoléon, de àtcôXXufjLi, perdre, détruire. « Il marche sur Rome, dit-il, avec des milliers de gentils et.... réduit en captivité les vaincus. Beaucoup de sénateurs pleureront alors dans les fers.... Cependant ces gentils nourriront partout les chrétiens et, pleins de joie, les rechercheront comme des frères.... » (vers 800-815). D'après levers 801, le Carmen aurait été écrit au moment qui nous occupe, avant la persécution de Dèce, en 238. Tertullien, dans son Apol.j 37, adressée aux magistrats romains, leur avait demandé de faire aux chrétiens un mérite de n'avoir pas favorisé les attaques des Maures contre Hadrien, des Marcomans contre Marc-Âurèle, des Parthes contre Sévère, ce qui prouve qu'au fond du cœur l'idée d'aider les ennemis de l'empire ne FefTrayait pas. Deux siècles plus tard, Salvien, dans son de Gubern. Dei , célébrera encore, au milieu des calamités de l'invasion, « les vertus des barbares qui repoussent tous les genres d'infamies que les Romains admettent. Le vice qui est une exception chez eux est la règle chez nous. » C'est toujours le môme esprit qui, dès les premiers jours, avait fait condamner par saint Jean « la grande prostituée ». Sur les mœurs de l'empire, voyez t. V, chap. lx. — 2. Voyez le V* canon de saint Grégoire le Thaumaturge dans Routh, Reliquias sacrXy III, 262, qui ajoute : hta barbarorum, incursio gravissimU inter chrUtianos perpetrandis delictis occasionem prxbuit.

ceridier les fermes. Les envahisseurs trouvaient, pour les guider vers les plus opulentes demeures, vers les trésors les mieux cachés, ces esclaves d'origine barbare qui voyaient en eux des libérateurs. Dans la Thrace, la Grèce et l'Asie Mineure, il y avait aussi du sang, des ruines et de longs troupeaux de captifs que les barbares, fatigués de courses et rassasiés de butin, emmenaient à leurs campements du Nord. A chaque invasion nouvelle, les ravages s'étendaient plus loin; après la terre, la mer: Scythes et Goths vont construire des navires et porter la dévastation sur tous les rivages. « Des hordes de Scythes, dit Ammien Marcellin, franchirent, sur deux mille vaisseaux, le Bosphore et la Propontide. Après avoir dévasté les rivages de la mer Egée, ils revinrent diminués de plus de moitié.... Toutes les villes de la Pamphylie souffrirent les horreurs d'un siège; Anchialos fut prise; nombre d'îles furent dévastées, et une multitude d'ennemis enveloppa longtemps Cyzique et Thessalonique. L'incendie a été promené sur la Macédoine entière; TÉpire, la Thessalie et la Grèce ont subi l'invasion*. » Les riches cités qui bordaient la mer des Cyclades furent contraintes de relever leurs murailles, qu'une paix deux fois séculaire avait laissé tomber, les Athéniens de reprendre leurs armes, qui se rouillaient depuis Sylla, et les Péloponnésiens de fermer leur isthme d'une muraille *. Partout des combats et du sang. A Philippopolis, cent mille cadavres, dit-on, gisaient sous les décombres. Les provinces où les Franks et les Goths n'arrivaient pas avaient d'autres barbares : en Sicile, les brigands pullulaient au point que l'île, autrefois si heureuse, semblait ravagée par une nouvelle guerre servile *.

L'homme tournant sa force contre lui-même, suspendait la lutte contre la nature, qui reprenait ses droits et les marquait avec une énergie cruelle. De ces ruines

1 . XXXI, 5. Le tableau que Zosime trace de ces dévastations est encore plus sombre. — 2. Zos.,1, 29 ; le Syncelle, I, 715 (édit. de Bonn.); Zonare, XH, 22. — 3. Treb. Poil., Gall, 4.

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amoncelées, de ces terres laissées sans culture et de ces eaux sans direction sortait la contagion. L'empire semblait un grand corps en dissolution d'où s'échappaient les miasmes mortels. Durant douze années (250-262) la peste resta à demeure dans les provinces : à un certain moment, dans Rome et dans TAchaïe, elle emporta cinq mille personnes par jour*; à Alexandrie, il ne se trouva pas une maison qui n'eût son mort, et l'armée de Valérien fut décimée par elle avant de l'être par les archers de Sapor.

A ces fléaux un autre s'ajouta. Les matières volcaniques qui s'étendent en deux directions, des Alpes du Frioul à travers l'Italie et la Sicile jusqu'en Afrique, et de l'Adriatique à la mer Egée et aux côtes de Syrie, prirent feu. La terre s'agita avec de sourds mugissements ; le ciel s'emplit de ténèbres pendant plusieurs jours ; des abîmes s'ouvrirent, et la mer, lançant sur ses rivages des vagues monstrueuses, détruisit plusieurs cités. On pouvait croire que les menaces des chrétiens sur la fin du monde allaient s'accomplir. Les livres sibyllins consultés ordonnèrent un sacrifice à Jupiter Salutaris '. Mais le vieux Jupiter ne savait plus protéger son peuple.

Un document, conservé par Eusèbe', résume d'une façon brève et terrible cette situation de l'empire. Dans la capitale de l'Egypte, le nombre des individus de 14 à 80 ans, inscrits, sous le règne de Gallien, aux registres de Tinstitution alimentaire, ne s'élevait pas au-dessus du chiffre des hommes de 40 à 70 ans qui antérieurement prenaient part à ces distributions*. Alexandrie avait donc, en ce temps-là, perdu plus de la moitié de sa population, et cependant elle n'avait jamais vu de barbares à ses portes \

1. Treb. Pol!., Gall., 5. — 2. Id., ibîd. — 3. Hist. eccL, VU, 21, d'après une lettre de l'évêque d'Alexandrie, Dionysos. — 4. En France, sur un million d'habitants, on en compte 789 559 de 18 à 80 ans et 267 652 de 40 à 70 ans. Le rapport entre ces deux nombres est de 2,65 à 1, ou un peu plus de 2 |. — 5. Elle n'avait souffert aucune invasion, mais elle avait été durant douze années agitée de troubles sanglants, que l'incurie du gouvernement central devait laisser éclater en bien d'autres lieux. (Eus., ibid,, et Âmm. Marc, XXU, 16.)

Mais, s'il en était ainsi, quel devait être l'état des provinces, où ils avaient fait tant de victimes? On n'irait certainement pas trop loin en disant que, dans l'espace de vingt ans, la portion de l'humanité enfermée dans les frontières de l'empire, et jadis si heureuse, avait diminué de moitié. Tel fut un des effets de la première apparition de la race germanique dans le monde gréco-romain.

Nous avons admiré le haut empire donnant l'ordre, la sécurité, le travail, ce qui est la fonction principale du gouvernement dans tous les temps et son excuse aux époques de pouvoir absolu, et nous avons répété les paroles de reconnaissance que les sujets exprimaient alors si souvent. Nous sommes forcés de montrer maintenant les peuples désaffectionnés de princes qui ne savent pas les défendre et qui les ruinent. Aussi Rome n'est plus la déesse souveraine en qui tous se confiaient. Chaque province voudra avoir un empereur; il s'élèvera même des dynasties gauloises et syriennes. Voilà ce qu'un demi-siècle de révolutions avait fait du florissant empire des Antonins et de Sévère. Dans les États où le prince est tout et les institutions rien, la décadence peut succéder rapidement à la grandeur, car, s'il n'y a point d'hommes providentiels, il est des hommes nécessaires.. Que Trajan, Hadrien ou Sévère soit au gouvernement, et cent millions d'hommes vivent dans la quiétude et la prospérité ; que les incapables les remplacent, et le désordre est dans les armées, les barbares dans les provinc.es. Il a suffi d'un règne pour que la France de Louis XIV tombât de la gloire dans la honte.

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