CLAUDE (268-270). LA PREMIÈRE INVASION REPOUSSÉE
Les conjurés du camp de Milan étaient de vaillants soldats, résolus à en finir avec la honte de Tempire par le rétablissement de la discipline et en menant vigoureusement la guerre contre les barbares. Ils choisirent celui d'entre eux qui paraissait le plus expérimenté et qui était le plus en vue, le Dalmate Claude*. Les flatteurs de Constance Chlore, son petit-neveu, lui donneront pour aïeul le Troyen Dardanus ; mais il avait fait lui-même sa noblesse. Dèce Tavait déclaré indispensable à la république ; Valérien le tenait en haute estime *, et Gallien redoutait son jugement.
1. Marcus Aurelius Claudius. Était-il du complot? Zosime et Zonare le disent, et je n'en doute pas, quoi que prétende Julien, son parent. Il avait deux frères, Quintillus, dont il sera question plus loin, et Crispus, dont la fille Claudia, mariée à Eutropius, eut pour fils Constance Chlore. ~ 2. Voy. p. 294.
Sous Valérien, Claude avait eu le gouvernement de rillyricum et le commandement des troupes répandues des Alpes à TEuxin, avec les appointements du préfet d*Égypte, les honneurs du proconsul d'Afrique et une suite aussi nombreuse que celle de l'empereur* : par où Ton voit que le faste des cours orientales avait gagné celle de Rome et transformait, même en ces temps malheureux, le comitalus sévère des anciens proconsuls en un cortège royal, ruineux pour les finances publiques. La mollesse de Gallien l'irritait : il en revint quelque chose au prince, qui se hâta d'écrire à un de ses officiers une humble lettre oii se révèle la misérable condition de ces augustes qui ne savaient ni commander ni se faire obéir :
« Rien ne m'a été pénible comme d'apprendre par votre rapport que Claude, notre parent et notre ami, est trèsirrité contre moi pour des bruits, la plupart faux, qui lui ont été répétés. Je vous prie, mon cher Venustus, si vous voulez me montrer de l'attachement, d'engager Gratus et Herennianus à l'apaiser. Mais que tout se passe à l'insu des soldats daces, de peur que, déjà mécontents, ils ne se portent à quelque fâcheuse extrémité. Je lui envoie des présents : faites qu'il les reçoive avec plaisir; mais qu'il ne se doute pas que je connais ses dispositions à mon égard, car, s'il me croyait du ressentiment contre lui, il pourrait prendre un parti violent ^ »
1. Salarii quantum habet Mgypti praRfectura, tantum vestium quantum proconsulatui Africano delulimus^ tantùm ai^genti quantum accipu curator lUyrici (Treb. Poil., Claud,, 15). II y avait trois sortes de dignitaires : ceux qui avaient véritablement rempli les charges d'Étal, consulatUj yrsiura, etc., functi; ceux qui en portaient le titre et en avaient les privilèges, allecli inter consulares, praelorioSj etc.; ceux enfin qui n'en avaient reçu que les insignes, ornamenta consularia, praet07'ia, etc. Voyez, sur cette question^ de nombreuses inscriptions et la thèse de M. Caillet sur Vadmin, de Vempire au temps d'Hadrien, — 2. Ces présents que l'empereur énumère dans sa lettre étaient : « Deux coupes de 3 livres, ornées de pierreries ; deux tasses d'or de 3 livres, enrichies de pierres fines ; un bassin d'argent ciselé, de 20 livres; un plat d'argent travaillé en feuilles de pampre, de 30 livres ; un autre grand plat d'argent ciselé en feuilles de lierre, de 23 livres; un bassin d'argent du poids de 20 livres et sur.
Gallien espérait payer ainsi sa rançon: j'estime que Claude n'en eut que plus de mépris pour lui. Quand les conjurés l'eurent proclamé empereur, les soldats marquèrent quelque mécontentement, afin de se vendre plus cher. Vingt pièces d'or distribuées à chacun d'eux levèrent tous les scrupules. Ils déclarèrent Gallien tyran ; le sénat agit de même avec un empressement plus réel. Il fit traîner aux gémonies les serviteurs de celui qui s'était inquiété de trouver chez les sénateurs un reste de patriotisme *, et Ton conte que, dans la curie même, un des officiers du trésor eut les yeux arrachés', supplice lâche qui annonce l'approche du Bas-Empire. Claude arrêta ces exécutions, et les pères conscrits, repentants, mirent Gallien au nombre des rfm, ce qui équivalait au maintien de ses actes.
Lorsqu'ils apprirent l'élection de Claude, ils la confirmèrent par ces acclamations répétées qui nous semblent si contraires à la gravité sénatoriale, mais qui n'étonnaient personne : « Auguste Claude, que les dieux vous accordent à nos vœux ! (répété soixante fois) ; Claude auguste, c'est vous, ou un prince qui vous ressemblât, que nous avons toujours souhaité (quarante fois) ; Claude auguste, les vœux de la république vous appelaient au trône (quarante fois); Claude auguste, vous êtes le modèle des frères, des pères, des amis, des sénateurs et des princes (quatre-vingts fois) ; Claude auguste, délivreznous d'Auréole (cinq fois); Claude auguste, délivrez-nous des Palmyréens (cinq fois); Claude auguste, délivrez-nous
lequel est gravé le tableau d'une pêche, deux cruches d'argent de 6 livres et incrustées d'or, de petits vases d'argent pesant ensemble 25 livres; dix coupes d'Egypte, diversement travaillées ; deux chlamydes d'une couleur éclatante et bordées de pourpre; seize vêtements de toute sorte; une tunique blanche de demi-soie ; un vêtement de lin avec bandes de soie brodées d'or^ du poids de 3 onces; trois paires de nos brodequins de peau de Perse; dix ceintures dalmatiques ] une chlamyde dardanienne en forme de manteau ; un manteau d'Illyrie contre la pluie ; un surtout avec capuchon ; deux capuchons fourrés; quatre morceaux d'étoffe phénicienne; 150 valériens d'or, 300 trientes saloniniens. » — 1. Voy. p. 332.-2. ....patronoque fisci in curiam perducto effo$808 oculos pependisse satis constat (Aur. Vict., de Cm,, 33).
de Zénobie et de Victoria (sept fois) ; Claude auguste, que Tetricus ne soit rien (sept fois) *. »
Claude, en effet, se trouvait en face de trois adversaires. Mieux inspiré que le sénat, il en négligea deux, se défit rapidement du troisième, Aureolus, qu'un jugement des soldats condamna à mort, et s'occupa des préparatifs d'une grande guerre contre les barbares. « L'affaire de Tetricus, avait-il répondu aux sénateurs, ne regarde que moi, celle des Goths intéresse la république. »
Depuis trente années ces barbares ravageaient les provinces romaines; le butin s'y faisant rare, l'idée leur vint de s'y transporter en corps de nation et de s'établir dans la Thrace, dont ils connaissaient les terres fertiles et le climat plus tempéré que celui des plaines scythiques, où des froids et des chaleurs extrêmes rendent la vie si dure. Des messagers coururent des rives du Dniester à celles de la Morava; des conseils furent tenus chez les Goths de l'Ouest, les Gépides, les Hérules, les Gruthunges, les Peucéniens, et une vaste coalition se forma pour seconder l'invasion des Goths de l'Est par une série d'attaques sur le Danube moyen. Les Scordisques, d'origine celtique, entrèrent dans la ligue, et les Alamans, sans doute instruits de ces projets, se promirent d'en profiter pour retourner faire leur main dans la riche vallée du Pô. Us furent même les premiers prêts : sans attendre leurs alliés, ils se jetèrent, dès l'année 268, dans les défilés des Alpes, qu'ils avaient souvent pratiqués, et descendirent sur les bords du lac de Garda. Claude les y
1. Treb. Poil., Ciaurf.,4. Pour Tetricus Je lis nihil sit au lieu de nihil fecU. Ces acclamations étaient un usage très-romain et fort ancien qu'on suivait dans les fêtes, les assemblées, au théâtre, aux lectures publiques. Ce qui nous paraît ridicule et bas était donc une coutume nationale et semblait fort sérieux. On Y mettait de la cadence par une sorte de modulation musicale. (Voy. t. V, p. 247, n. 2.) Suétone dit d'Auguste : Revertentem exprovincia modulatis carminibus prosequebantur, Néron prit un grand soin pour réglementer ces acclamations en musique, et elles étaient si bien dans Tusagc, qu'on les retrouve dans l'Église (lettre 213 de S.Augustin), dans les conciles, à celui d'Éphèse, en 431, par exemple, et qu'elles existaient encore à Constantinople au dixième siècle.
reçut avec une armée sur laquelle il avait su déjà prendre de l'empire, el la moitié des barbares tomba sous Tépée des légionnaires- C'était de bon augure pour une lutte plus sérieuse.
Durant l'hiver de 268, la cognée ne cessa de retentir dans les forêts sarmates ; les arbres abattus étaient roulés au bord des fleuves, que couvrirent au printemps deux mille barques*, où s'entassèrent des guerriers éprouvés. La horde composée de trois cent vingt mille combattants *, sans compter les femmes, les enfants et les esclaves, se mit en marche dans la direction de l'Ouest, avec d'innombrables troupeaux' et de grands chars qui, dans les campements, servaient d'enceinte*. La flotte et l'armée suivirent la côte à quelque distance du rivage, l'une à cause des marécages que ces fleuves paresseux laissent à leur embouchure, l'autre à raison des bas-fonds que les alluvions forment assez loin en mer '. La traversée du Danube se fit avec l'assistance des vaisseaux, et quelques journées de marche amenèrent les Goths en vue de Tomi. Les invasions précédentes avaient fait sentir à toutes les villes de ces régions la nécessité de relever leurs murs et de se mettre en état de défense. Tomi ferma ses portes, les habitants garnirent leurs murailles, et les
1 . Zosime dit six mille. — 2. C'est le chiffre donné par Claude lui-môme dans sa lettre au sénat. — 3. Les barbares se faisaient habituellement suivre de leurs troupeaux pour assurer leur subsistance. On lit dans VHistoire Auguste (AureL^ 10) que, sous Valérien, par conséquent avant la grande invasion, Âurélien avait enlevé à quelques bandes qui couraient la Thrace^ assez de bœufs et de chevaux pour en garnir cette province, et qu'il avait pu envoyer encore dans une seule des villas de l'empereur, 2000 vaches, 1000 juments, 10000 moutons, 15000 chèvres. C'était le butin le plus sûr à faire sur les barbares. Aussi Trebellius Pollion (Claud.^ 9) s'écrie après la grande victoire de Claude : Quid boum barbarorum nostri videre majores, quid oviurïiy quid equarum? — 4. Cet usage était si connu des Romains, qu'ils firent, pour l'exprimer, un mot nouveau.... facta carragine (Treb. Poil., Gall.^ 13). Après la bataille de Châlons, Attila s'enferma dans une enceinte de chariots, et les Américains font encore de même sur le territoire indien. — 5. Quel qu'ait été le nombre des navires, la flotte ne put porter l'armée entière, et l'histoire de cette invasion serait incompréhensible, si l'on n'admettait pas qu'il y eut à la fois une armée de terre et une armée de mer.
Gollis ne furent point en état d'y faire brèche. Ne pouvant non plus s'\ rrôter dans ces plaines de la Dobroudja, où il est si difficile de vivre, ils firent route vers les Balkans, dans la direction de Marcianopolis ^ Cette ville, bâtie par Trajan, fut digne de son fondateur : elle repoussa toutes les attaques. Les barbares conçurent alors un plan habile : ils se séparèrent. La flotte fit voile vers la Propontide, menaça Byzance et Cyzique, puis, malgré une tempête qui lui causa beaucoup d'avaries, elle gagna la péninsule de TAthos, où ceux qui la montaient se partagèrent encore. Les uns assiégèrent Gassandrée, l'ancienne Potidée, et la grande ville de Thessalonique, pour s'ouvrir la Macédoine. Les autres ravagèrent la Grèce, les CycladeSjla Crète, Rhodes, Chypre, et l'orage, épuisant sa force en avançant, alla se perdre sur les côtes de la Pamphylie.
Pendant que le bruit de ces pillages retenait inactives dans le sud de Tempire les forces romaines qui se trouvaient autour de la mer Egée, l'attaque principale se prononçait au nord : les Goths traversaient la Mœsie et arrivalent dans la vallée du Margus, sentant bien qu'ils ne trouveraient un établissement tranquille au sud du Danube qu'après avoir détruit l'armée impériale. Jamais Rome, depuis les Gaulois et Annibal, ne s'était trouvée dans un si grand péril. Claude écrivit au sénat : « Je vous dois, pères conscrits, la vérité : trois cent vingt mille barbares ont envahi le territoire romain. Si j'en triomphe, vous reconnaîtrez que nous avons bien mérité de la patrie; si je ne suis pas vainqueur, souvenez-vous à qui je succède. La république est épuisée, et nous combattons après Valérien, après Ingenuus, après Regalianus, après Laelianus, après Postumus, après Celsus, après mille autres que le mépris inspiré par Gallien avait détachés de la république. Nous n'avons plus de bouchers, plus d'épées, plus de javelots. Tetricus est maître des Gaules et