CHAPITRE LXIII
SEPTIME SÉVÈRE* ( 193-2 II) l SES GUERRES.
Enfin nous retrouvons un homme ! Mais cet homme, dur aux autres et à lui-même, justifiera son nom par d'inexorables sévérités : ce sera un justicier à la façon de Tibère et de Louis XI.
Depuis l'extinction de la maison des Césars, on a vu des empereurs italiens, espagnols et gaulois; le tour des Africains est venu. Sévère était né * à Leptis, dans une famille décorée depuis longtemps de Tangusticlave, sans que cet honneur lui eût fait abandonner la province où étaient ses biens, son influence, et où avait commencé son illustration. Cependant un de ses membres avait acquis à Rome assez de notoriété, dès le temps de Domitien, pour que Stace le célébrât dans ses chants ^ Mais ce Sévère, bien différent du nôtre, est appelé par le poète a le doux Septimius ». Le futur empereur resta jusqu'à sa dix-huitième année dans la Tripolitaine, s'y instruisant dans les lettres grecques et latines, sans oublier ridiome paternel*, de sorte que Rome allait avoir un empereur parlant la langue d'Annibal et tout près de se glorifier de son origine punique \ Fort crédule, comme tous ses contemporains, aux présages, il était aussi très-
1. Lucius Septimius Severus. — 2. Le 11 avril 146. (Orelli, 1104, et Spart., Sev.j 1. (Dion le fait naître une année plus tôt. Eckhel accepte l'année 146. — Z.Silv.f IV, 5.-4. II en garda toujours l'accent. (Spart., ibid,, 19.) Sa sœur parlait à peine latin, vix Latine loquens {Id., ibid.^ 15.) — 5. Caracalla fil faire beaucoup de portraits d'Annibal. (Hérod.. IV, 8.)
résolu à se mettre en état de répondre un jour aux avances de la fortune*, ce qui est le meilleur moyen de réaliser les songes.
A Rome, il étudia le droit sous un jurisconsulte éminent, Q. Scaevola. La gravité de son caractère se montra par l'affection qu'il conçut dans cette école fameuse pour un autre élève de Scaevola, qui devait éclipser le maître. Cette liaison d'école dura toute la vie des deux condisciples, et l'amitié de Papinien doit protéger près de nous la mémoire de Sévère. Trois de ses oncles* avaient été consuls; l'un d'eux lui fit obtenir la questure', par con séquent rentrée au sénat (172). C'était la carrière des honneurs qui s'ouvrait pour lui à vingt-sept ans; nous ne l'y suivrons pas : ce cursus honorum est connu*, et le prince seul nous intéresse.
Pendant que Julianus mourait à Rome, Sévère approchait de cette ville. Le sénat envoya au-devant de lui jusqu'à Interamna^ cent de ses membres pour lui renouveler son serment de fidélité.
Il les reçut entouré de six cents de ses plus dévoués soldats qui avaient charge de veiller sur les suspects. Introduits au milieu de ce cortège menaçant, les députés durent se laisser fouiller, afin qu'on s'assurât qu'ils ne cachaient pas d'armes. Après cet affront, chacun d'eux fut, il est vrai, gratifié de 80 pièces d'or, mais cette première rencontre du sénat et du prince n'inaugurait pas
1. Omnibus sortibus naclus (Spart., Sev.j 2), il fut accusé sous Commode d'avoir consulté les Chaldéens pour savoir s'il parviendrait à l'empire. (Spart., ibid.^ 4.)— î- Un mot de Spartien (ibid., 1), Magnaper, a fort embarrassé les commentateurs. M. L. Renier (C-R.rfe VAc.dcsinsc, 1866, p. 411), après une savante discussion des textes épigraphiques, résout ce moi en Mar eus Aper, et donne trois oncles à Sévère. Herm. Peter a présenté aussi cette correction dans son édition des Script. Hist. Aug.(lS6b), — 3. Sans avoir passé par le tribunat militaire, si l'on admet larestitution de Ilirschfeld (Hermès, III, 230) pour une phrase incompréhensible de Spartien. La phrase ainsi refaite devient claire ; mais on ne comprend plus comment Sévère, qui fut surtout un soldat se soit soustrait de dix-huit à vingt-sept ans au service militaire. Eutropele fait passer par cette charge.— 4. Il est discuté fort au long par Hœïnev {Untersueh, zur Gesch, des iC. L. Septimius Severus, 1872). Disons seulement qu'il fut consul suffectus sous Commode en 189. — 5. Terni, à 20 lieues de Rome. •
34 LÉS PRINCES AB^RlGMNS ET SYRIENS.
un règne de mutuelle confiance; on verra que les rivaux de Sévère trouveront toujours des partisans parmi les Pères conscrits.
Les meurtriers de Pertinax étaient déjà décapités ; aux autres prétoriens, Sévère ordonna de venir à sa rencontre jusqu'à un lieu indiqué où les légions d'illyrie les entourèrent en silence, pendant qu'une autre troupe allait, par des chemins détournés, occuper la vraie citadelle de la Rome impériale, leur camp fortifié, entre les portes Viminale et Colline. Sûr alors de les tenir à sa merci, il monte à son tribunal ; il leur reproche, avec des paroles irritées, leur perfidie envers le dernier prince, puis leur commande de jeter leurs armes ', leurs baudriers et jusqu'à leurs ceintures militaires. Ces inutiles soldats, naguère si vains dans leur splendide accoutrement de guerre; qui tant de fois avaient fait trembler le prince, le sénat et Rome, se trouvaient vaincus sans combat. Dégradés sous les rires moqueurs des légionnaires, bafoués du peuple qui voyait réduits à la simple tunique ces pourfendeurs redoutés, ils s'éloignèrent en se cachant; peine de mort fut prononcée contre ceux qui, après quelques jours, seraient rencontrés en deçà de la centième borne milliaire. De honte, quelques-uns se tuèrent^
Les cohortes prétoriennes étaient licenciées. Mais Sévère se hâta de les reconstituer en les composant aur trement. Avant lui, elles se recrutaient surtout en Italie' ; il décida qu'on y appellerait, à titre d'avancement et de service d'honneur, les soldats d'élite de toutes les légions. Cela était bon; les gardes des souverains modernes sont ainsi formées. Puisque, depuis un siècle, les provinciaux donnaient à Rome des empereurs, il était naturel qu'ils lui donnassent aussi des prétoriens. Sévère
1. C'est-à-dirc la courte épée qu'ils portaient au côté droit; pour leurs armes de combat, ils les avaient laissées au camp dans Varmamentarium. — 2. J'ai suivi le récit de Dion, de préférence à l'amplification d'Hérodien. *— 3» On en prenait aussi en Espagne, dans la Macédoine et le Norique. (Dion, LXXIV, 2.)
emploiera les nouvelles cohortes dans toutes ses guerres, mais il leur laissera le caractère de garnison permanente de Rome; le danger restait donc le môme. Nous verrons s'il l'augmenta en portant, comme on Ta dit, le nombre des prétoriens à quarante mille.
« Aux portes de la ville, écrit Dion Cassius, Sévère descendit de cheval et quitta Thabit de guerre pour entrer dans Rome ; mais toute son armée le suivait. Ce fut le plus magnifique spectacle que j'aie jamais contemplé. Dans la ville entière, on ne voyait que couronnes de fleurs et de laurier; les maisons, ornées de tapis de diverses couleurs, resplendissaient du feu des sacrifices et de Téclat des flambeaux. Les citoyens, vêtus de blanc, poussaient de joyeuses acclamations, et les soldats s'avançaient dans un ordre martial, comme s'ils accompagnaient un triomphe. Pour nous, nous marchions en tête du cortège, avec les ornements de notre dignité*.*»
En même temps, des agents du prince, répandus dans les groupes populaires, racontaient tous les signes qu'il avait eus de sa grandeur future. Les soldats sont fatalistes et ont besoin de l'être ; Sévère croyait fermement aux présages, mais il voulait surtout qu'on crût à ceux qui lui étaient favorables. Dans les Mémoires de sa vie, que nous avons perdus, il avait rapporté avec complaisance les signes célestes, les songes, les oracles, qui lui avaient prédit la fortune, et il les fit représenter en des tableaux qu'il exposa dans Rome, afin de montrer au monde que les dieux eux-mêmes avaient annoncé, et par conséquent voulu, Tavénement de la nouvelle dynastie impériale.
Dion a raison de nous donner l'entrée de Sévère à Rome comme un triomphe. C'était, en effet, la victoire définitive, et, cette fois, sans voiles, du pouvoir militaire ; mais, à l'honneur de Sévère, c'était aussi une victoire sans larmes : un petit nombre de coupables avaient seuls péri^
1. Dion, LXXIV, 1. Cet écrivain, moins inutile poUr ce règne que pour les précédents, sera notre source principale. Gibbon a trop cédé au plaisir d^utiliser la rhétorique d'Hérodien pour en orner son récit. — 2. Spartiert
Le caractère du nouveau règne se révéla bientôt. Sévère eut beau se montrer au sénat fort civil*, déclarer qu'il prendrait Marc-Aurèle et Pertinax pour modèles, faire solennellement la promesse de ne jamais mettre à mort un membre de la haute assemblée, la licence des soldais prouva ce que valaient ces paroles. Sentant qu'ils étaient les vainqueurs du jour, ils traitaient Rome en ville conquise. Ils s'établissaient dans les temples, sous les portiques, dans les palais, comme en des hôtelleries, prenaient chez les marchands ce qui était à leur convenance et, à toute demande de payement, montraient Tépée. Pendant que Sévère, entouré de ses amis en armes, haranguait les Pères à la curie, ils vinrent avec cris et menaces réclamer du sénat 10 000 sesterces pour chacun d'eux. C'était ce qu'avaient eu les soldats d'Octave, et ils croyaient avoir gagné une nouvelle bataille d'Actium qui leur méritait pareille récompense. Quoique Sévère leur eût déjà donné beaucoup ^ il eut peine à obtenir qu'ils se contentassent de 1000 sesterces.
Quelques jours après, on célébra les funérailles de Pertinax. Sévère avait ordonné qu'il lui serait élevé un sanctuaire, qu'il aurait au Cirque une statue d'or et qu'on invoquerait son nom dans toutes les prières, dans tous les serments. Sur le Forum, on construisit un édifice avec péristyle orné d'ivoire et d'or, au milieu duquel on plaça sur un lit couvert de tapis d'or et de pourpre l'image de Pertinax en costume triomphal. Comme s'il n'eût été
dit (Sev., 8) que les amis de Julianiis, accusés par rempereur lui-même dans le sénat, furent dépouillés de leurs biens et mis à mort. Dion écrit seulement toù; piv ^^eipovpY/.ffavta; zà xaxà tôv IIspTivaxa ëp^ov ôavàtrt èl^ri\Li(ûaE (LXXIV, 1), et ne parle point d'autres exécutions avant celles de là guerre civile. Ce fut probablement dans celles-là que périt le sénateur Jules Solon (id., ibid., 2). — 1. Il le fut presque toujours, au moins en paroles. A propos d'une relatio qu'il fit plus tard au sénat, sur une question de droit civil, il disait : cui rci obviam ibitur, \pal7^es conscripii^ si censuerilis [Fragm. Vatic. jur. Rom., du cardinal Mai, n" 158). Cf. Hubner, de Senatus populiquc Rom. actis, p. 73 et suiv. II y donne la liste chronologique des communications faites par les empereurs au sénat. — 2. Spartien (Sev., 5).
qu'endormi, un jeune et bel esclave écartait les mouches de son visage de cire avec des plumes de paon. « Le prince et nous, les sénateurs, avec nos femmes, tous en habits de deuil, nous vînmes prendre place, les femmes assises sous les portiques, nous à découvert, et le défilé commença. D'abord passèrent les statues des Romains qu'on vénère depuis les plus vieux temps ; des chœurs d'enfants et d'hommes qui chantaient un hymne funèbre; des bustes d'airain représentant tous les peuples soumis avec leurs costumes nationaux. Parurent ensuite les citoyens des petits métiers, les bustes de ceux qui s'étaient distingués par leurs découvertes dans leurs professions *, l'infanterie, la cavalerie, les chevaux du Cirque, enfin un autel doré, garni d'ivoire et de pierres précieuses.
« Après ce défilé pompeux, Sévère monta sur la tribune aux harangues et lut un éloge de Pertinax que nous interrompîmes souvent par nos acclamations. Nous redoublâmes, quand il eut fini, en laissant éclater nos gémissements et nos sanglots. Les magistrats en charge enlevèrent alors le lit funéraire et le remirent aux chevaliers, pour qu'il fût porté au Champ de Mars, où s élevait le bûcher. Une partie d'entre nous marchaient en avant ; quelques-uns se frappaient la poitrine; d'autres chantaient au son des flûtes un chant funèbre : l'empereur venait le dernier.
«Le bûcher, en forme de tour à trois étages, orné d'or, d'ivoire et de statues, portait à son sommet un char doré que Pertinax conduisait. Le lit y ayant été placé avec tout ce qu'il est d'usage de déposer auprès du mort, Sévère et les parents de Pertinax embrassèrent son image.
1 àv8pé5v.... ol; ti I&yov 9i xai è^gOpiruxa^ xaH7iiTYi2eu{ia Xaptupov iité-
icpaxTo (Dion, LXXFV, 4). On remarquera ce singulier passage et la présence, dans le cortège, des gens des petits métiers ; ces deux phrases confirment ce que nous avons dit ailleurs touchant Timportance des petites industries à Rome. Au triomphe d'Aurélien/ les collegia, précédés de leurs bannières, eurent aussi leur place dans le cortège. (Vopiscus, Aurel.j 34.)
Alors les magistrats, avec leurs însigDes, Tordre équestre, la cavalerie et rinfanterie, défilèrent autour du bûcher ; puis les consuls y mirent le feu, et un aigle s'en échappa prenant son essor vers les cieux. Cest ainsi que Pertinax fut mis au rang des immortels*. »
Dion est un mauvais écrivain. Nous lui avons pris cependant cette page, comme tableau des coutumes romaines. On voit que, dans ces funérailles impériales, les sénateurs jouaient le rôle des pleureuses à gages dans les cérémonies ordinaires. Ce peuple grave aimait les cris, les gestes, l'expression forcée de la douleur et de la joie, même lorsque ni l'une ni l'autre n'était sincère ; et ses descendants les aiment encore.
Des deux compétiteurs du nouveau prince, Albinus et Niger, l'un avait été retenu dans l'inaction par de trompeuses promesses ; l'autre, à la tête de neuf légions et de nombreux auxiliaires, s'était fait reconnaître par toute l'Asie romaine, et, dans les villes grecques, il faisait frapper des monnaies avec des légendes latines qui lui promettaient la victoire et l'éternité, JEtemitas Augusta et Invicto Imperatori '. Il avait même pris pied en Europe par l'occupation de Byzance et ses troupes marchaient sur Périnthe.
Le respect des adversaires n'était pas une vertu antique; les empereurs rivaux s'insultaient, comme les héros d'Homère, avant le combat. « Ce n'est qu'un bouffon d'Antioche, » avait dit Sévère de son rival. Au fond, il l'estimait fort* et le tenait pour un adversaire redoutable. Niger, en effet, soldat de fortune, avait passé par les grades en méritant les éloges de Marc-Aurèle, de Commode et de Sévère lui-môme. C'était un gardien vigilant
1. Dion, LXXIV, 4 et 5. Cf. le récit que fait Hérodien (IV, 3) des funérailles de Sévère. — 2. Eckhel, VU, p. 154, et Cohen, UI, p. 213 et 217, n" 1 et 26. — 3. Spartien (Nig., 4 et 5) prétend que Sévère, durant une maladie, au début de la guerre, aurait souhaité, s'il mourait, d'avoir Niger pour successeur, et qu'après ses premiers succès il lui offrit encore tutum exilium si abarmis recederet.
de la discipline. Un jour il fit lapider deux tribuns qui s'étaient ménagé des profits sur la nourriture des troupes*, et, sans les prières de l'armée, il eût fait décapiter des soldats qui avaient volé une poule. Une autre fois, ses légionnaires demandaient du vin : « Vous avez de Teau, leur dit-il, n'est-ce pas assez? » Jamais, sous lui, le soldat n'exigea des provinciaux, du bois, de l'huile ou des corvées ^ Dans Rome, où Ton se souvenait qu'il était Italien, il comptaitdes partisans', et ses manières affables l'avaient fait aimer partout où il avait commandé. Dion prête sans doute à la foule ses sentiments et ceux d'une partie du sénat, lorsqu'il montre le peuple, à la suite d'une rixe avec les soldats de Julianus, appelant Niger au secours de la république. Dans tous les cas, les vœux du peuple-roi ne valaient pas une bonne épée, et, s'ils ont été exprimés, ils ont irrité Sévère sans servir Pescennius. On a reproché son indolence au gouverneur d'Antioche et des molles provinces de Syrie ; mais, avant môme que son rival eût quitté Rome, de promptes et habiles mesures lui avaient assuré l'Asie et l'Egypte, ouvert l'Europe, garanti la neutralité des Arméniens, le secours des princes et des chefs arabes de la Mésopotamie, même des alliances au delà du Tigre*. Il n'avait donc pas oublié dans les délices de Daphné la terrible partie qu'il s'était résolu à jouer.
Sévère avait chargé ses lieutenants d'organiser la résistance dans la Thrace, la Macédoine et la Grèce, et une légion envoyée en Afrique gardait pour lui ce grenier de Rome. Cependant il n'avait pas un moment à perdre. Aussi, trente jours après être entré dans Rome, il en sortit « pour aller mettre l'ordre dans les provinces orientales ».
1. Voyez, plus loin, la lettre de Sévère à Celsus. Spartien nous a conservé une lettre de Marc-Aurèle fort honorable pour Niger. — 2. Spart., Nig.f 3. — 3. Spart., ibid.^ 2 : .... Romae fautum est a senatoribus. Son père avait été curator d'Aquinum. Lui-même avait commencé par être centurion. — 4. Le roi des Parthes lui avait promis des secours ; celui d'Atra lui envoya des archers ; les Adiabéniens et quelques tribus indépendantes se déclarèrent pour lui. (Spart., Scv., 9; Hérod., III, 1.)
Il laissait derrière lui le sénat en déFiance, mais le peuple repu de fêtes et dans la joie d'une moisson abondante *. Depuis plus d'un mois, ses troupes s'acheminaient vers la Propontide. Elles arrivèrent à temps pour sauver Périnthe et refouler Tennemi sur Byzance, dont Marins Maximus forma aussitôt le blocus*. Des négociations ouvertes par Niger ayant échoué *, le reste de Tarmée franchit THellespont, sur les flottes de Ravenne et de Misène, sans que Niger paraisse lui en avoir disputé le passage, et remporta, près de Gyzique, une première victoire, puis une seconde aux environs de Nicée, où Niger combattit en personne.
Cinq siècles auparavant, Alexandre avait conquis, non loin de ces lieux, TAsie Mineure. La double défaite de Niger le rejeta, comme Darius Tavait été après la bataille du Granique, jusqu'au delà du Taurus. Il éleva dans les gorges de la montagne des retranchements qu'il crut inexpugnables ; un torrent grossi par un violent orage y fit une brèche par où les lUyriens passèrent. Dans la troisième action, engagée près d'Issus, aux Portes Cili-
1. Cohen, III, 253 : liberalitas Augusia, et p. 214, 226: sxculo frugiferOy Cereri frugiferae. Ces médailles sont de l'année 193. — 2. Sur la question de savoir s'il faut confondre ce Marius Maximus avec Thistorien de ce nom tant de fois cité dans V Histoire Auguste, voy. Borghesi, t. V, p. 475 ; Henzen, 5502; L. Renier, édit. de Spon, p. 297, et en sens contraire, Unlersuchungen zur Rœm, Kaiserg.j t. IIÏ, p. 30-33. Le lieutenant de Sévère commandait avec le titre de dux un corps emprunté aux légions des deux Mœsies. Ce titre, qu'on rencontre pour la première fois sous Hadrien, et qui, au temps des Gordiens, est entré dans la hiérarchie officielle, désigne, non pas un légat impérial à la tête des légions de son gouvernement, mais un général chargé d'un commandement pour une expédition déterminée, sans autre imperium que celui qu'il exerce sur ses soldats. Cf. Borghesi, t. V, p. 462. Sous Marc-Aurèle, Candidus, autre lieutenant de Sévère, avait été prxposilus copiarum. (Orelli, 798, et t. III, p. 78.) Deux autres inscriptions de Gruter (p. 389, 2) et de Marini (hcriz. Alb.,^. 50) donnent le titre de dux à Tib. Cl. Candidus et à L. Fabius Cilo, du temps de Septime Sévère. On ne connaît pas de plus ancienne mention de ce titre. (L. Renier, ap. Spon (édit. de 1858), p. 299. Cf. Ilenzen, Annaliy t. XXII, p. 40.) Le principal lieutenant de Niger était le proconsul d'Asie, Asellius ^milianus, qui fut tué à Gyzique. (Dion, LXXIV, 6. Cf. Waddingtonj Fastes des prov, asiaL, p. 245.) — 3. Il demandait le partage de l'empire, Sévère ne lui offrit qu'un lutum cxilium (Spart., A7^., 5.)
ciennes, les légions asiatiques, malgré l'avantage du nombre et d'une position dommante, ne purent soutenir lo choc et perdirent vingt mille hommes. Niger s'enfuit à Antioche, et il allait demander aux Parthes un asile, lorsqu'il fut pris et décapité. Sa tête, portée au camp devant Byzance, fut exposée aux regards des assiégés pour leur ôter toute espérance (194)*. Comme dans toutes les batailles entre les légions d'Europe et celles d'Asie, celles-ci avaient été vaincues.
Sévère semble n'avoir été présent à aucune de ces batailles, non par crainte assurément, mais par confiance en ses généraux, et sans doute afm de rester à portée des courriers d'Italie et de Gaule qui pouvaient lui apporter la nouvelle de quelque orage se formant à l'Occident*.
Plusieurs villes d'Orient s'étaient mêlées à cette guerre civile pour satisfaire les passions locales et ces jalousies invétérées dont toute l'histoire dépose. Ainsi Nicée, Laodicée, Tyr et Samarie avaient pris le parti de Sévère, parce que Nicomédie, Antioche, Béryte et Jérusalem s'étaient déclarées pour son rival. Dans la Palestine, les Juifs et les Samaritains s'étaient battus avec acharnement. En Occident, Albinus va trouver cent cinquante mille Bretons, Espagnols et Gaulois pour suivre sa fortune, tandis que d'autres suivront celle de Sévère.
Ainsi en arrivait-il chaque fois que l'autorité impériale se divisait. Sans Rome et l'unité de commandement, le monde serait retombé dans le chaos: vérité qu'il ne faut jamais perdre de vue dans l'histoire de l'empire romain et qui est sa justification devant l'histoire.
Niger vaincu, ses partisans furent punis, ses adversaires récompensés ; c'était dans l'ordre habituel et c'est dans l'esprit de tous les temps. Antioche, qui avait frappé des médailles en Thonneur de Vimperalor asiatique, perdit ses privilèges et son titre de métropole, dont Laodicée hérita
1. Sparticn le fait mourir à Cyzique, ce qui est absurde. — 2. Il a dû séjourner quelque temps à Périnthe, ville bien choisie dans ces circonstances, et d'où Ton veillait à la fois sur l'Europe et sur l'Asie. Cf. Ecklicl, II, 41; IV, 440.
pour toute la durée du règne de Sévère*. Celte ville, Tyr, Héliopolis ou Baalbeck, d'autres encore, obtinrent le titre de colonies avec le jus Italicum^. Cependant Sévère pardonna aux Juifs qui s'étaient prononcés pour Niger' ; mais Naplouse i)erdit son droit de cité *, tandis que Samarie obtenait le rang et les privilèges d'une colonie romaine. Le siège de Byzance, qui dura près de trois ans % est resté aussi fameux que ceux de Tyr et de Carthage, de Rhodes et de Jérusalem. Dion décrit la puissante enceinte de la ville, ses tours garnies d'engins redoutables, son port fermé par une double chaîne et dont le courant du Bosphore rendait l'attaque difficile, ses navires à double gouvernail qui, changeant de route sans évoluer, tombaient soudainement sur les galères romaines, qu'ils avaient paru fuir, et les brisaient de leur éperon. La supériorité de la défense sur l'attaque était alors si grande, que cette ville, entourée d'une armée nombreuse et menacée par toutes les flottes de l'empire, ne put être forcée. Il fallut attendre que la famine fît tomber les armes de ces braves gens. Un grand nombre d'entre eux périrent en essayant, au dernier jour, de s'échapper; le reste, après s'être nourri d'objets immondes, même de chair humaine, ouvrit les portes. Les chefs, les soldats furent égorgés, les murailles abattues, et Byzance, déchue de son rang de cité libre, devint un simple bourg du territoire de Périnthe. Un compatriote de Dion, l'ingénieur Priscus, avait dirigé cette belle défense. Il fut, comme les autres, condamné à mort; mais Sévère le gracia pour l'attacher à son service.
1. Eckhcl, III, 200. Suivant Malalas [Chronogr., XII, p. 294), il autorisa les hahitanlH de Laodicée à prendre son nom, Septimius, il leur fit de trèsfçrandos largesses, institua des distributions gratuites, napÉcrxev aÙToîç (tito)vixà xpiQM*f« toUâ, construisit dans leur ville un hippodrome, un cynégion, des thermes, un hexastoon et donna le laticlave sénatorial, àÇia; rruY^^TT^i" xûv, à ce qui restait de leurs plus notables citoyens, àÇiwjxaTwoîc. — 2. Dig., L , 15, 1. — 3. Palxstinis pœnam remisit (Spart., Sev., 14). On a des monnaies de Césarée et de Jérusalem, frappées au nom de Niger. Cf. de Saulcy, Numism. de la terre sainte. — 4. Spart., Scv., 9. — 5. D u milieu de 193 au printemps de 196.
Les amis du prétendant partageaient donc son malheur comme ils auraient partagé sa bonne fortune. Niger n'aurait pas été plus clément; car, après la bataille de Cyzique, il avait fait mettre à sac, par ses cavaliers maures *, des villes qui s*étaient prononcées pour le vainqueur. Du moins Sévère, fidèle encore à son serment, ne fit mourir aucun de ceux qui étaient de rang sénatorial ' : ils furent dépouillés de leurs biens et relégués dans les îles. D'autres, qui avaient fourni de Targent, payèrent une amende du quadruple. Dion accuse Sévère d'avoir suscité des délateurs et condamné des innocents. Son texte, très-mutilé en cet endroit, ne permet pas de discuter ce fait, qui d'ailleurs n'aurait pas étonné un peuple habitué, par un long usage, aux vengeances politiques. Mais il y a une autre conclusion à tirer du trait suivant. Un sénateur, CassiusClemens, cité au tribunal du prince, dit pour sa défense : « Je ne te connaissais pas plus que Niger; me trouvant pris dans son parti, j'ai obéi à la nécessité, non pour te combattre, mais pour renverser Julianus. Je poursuivais donc le môme but que toi. Si, plus tard, je n'ai pas abandonné le chef que les dieux m'avaient donné, toi, non plus, tu n'aurais pas voulu qu'aucun de ceux que voilà près de toi, pour me juger, te trahît en passant à ton rival. Examine donc bien la chose en ellemême. Tout ce que tu décideras contre moi sera décidé contre toi et tes amis, car la postérité dira que tu nous as fait un crime d'une conduite semblable à la tienne. » Sévère, charmé de cette hardiesse, lui ôta seulement le quart de ses biens : demi-justice qui parut une grande indulgence. Durant la lutte, on lui avait entendu dire qu'il pardonnerait à Niger, si celui-ci prévenait sa défaite par une abdication ; et il n'est pas certain qu'il n'eût pas
1. Nous avons encore l'épitaphe d'un Sidonien tué dans « cette guerre des Maures ». Cf. de Saulcy, Deux inscr. de Saida. — 2. Twv 6è St) pouXeuTûv Tê5v •Pwpiaîtov àitgxTeive |xêv oOSÉva (Dion, LXXIV, 8). Spartien (Scu., 9) dit qu'un seul périt; mais comme il copie sans critique les renseignements que lui fournissent ses lectures, il se contredit trois fois dans le même passage.
tenu cet engagement, car, après la victoire, il se contenta d'exiler la femme et les enfants du malheureux prince; à Rome, il respecta ses statues et leurs fastueuses inscriptions. « Si ces éloges sont véridiques, dit-il à ceux qui lui conseillaient de les effacer, et ils le sont, on saura quel ennemi nous avons vaincu. » Enfin, il accorda une amnistie aux soldats et en ramena ainsi un grand nombre, qui s'étaient réfugiés chez les Parthes ^ Sévère n'était donc pas toujours l'homme sans entrailles que l'histoire habituelle nous montre. Il finit môme par accorder des faveurs à cette ville de Byzance qui avait si longtemps tenu sa fortune en échec. La position en était trop belle pour qu'un prince intelligent n'y laissât que des ruines*. Il aida à la relever, y bâtit des thermes, un temple du Soleil, un autre d'Artémis, un amphithéâtre, un hippodrome, etc., en ayant soin, dit un ancien, d'acheter aux propriétaires les maisons et les jardins dont il avait besoin pour ses constructions \ Il lui accorda des subventions sur son trésor militaire et lui permit de prendre le nom de son fils. Jusqu'à la mort de Caracalla, Byzance fut la cité Antonine *.
Le justicier impitoyable des alliés de Niger se faisait le bienfaiteur de sujets redevenus fidèles.
Philostrate * donne une autre preuve de son esprit de justice, et ce fut un Byzantin qui en profila. Le siège de la ville durait encore, quand un de ses habitants, acteur renommé, mérita aux jeux amphictyoniques le prix de déclamation tragique. Les juges n'osèrent le lui donner; on réclama auprès de Sévère, qui le lui adjugea. La chose est petite, mais, pour des anciens, la sentence ne l'était pas.
1. Hérod., ni, 15. — 2 situmque loci amœnum contemplalus, By-
zantium inslauravit [Chron. Alex., ad ann. 195, et Malalas, XU, p. 291,
édit. de Bonn).— 3 àyopàaa; oixTUJiaTa {ibid.) Malalas et \ai Chron. d'Alex.
vont peut-être trop loin dans un sens ; Dion fait comme eux en sens contraire lorsqu'il affirme (LXXIV, 14) que Sévère avait confisqué les lerres des habitants, ce qui ne se peut pas, puisque Byzance continua à subsister et qu'il n'y envoya pas une colonie. — 4. -^ nôXi; 'Avxwvivia (Hesychius Milesius, ap. Frag. Hist, Grxc, t. IV, p. 153 ; éd. Didot,). — 5. Vilae Soph.y II, 27.
Pendant le siège de Byzance, Sévère avait réglé les affaires de Syrie et puni les gens de rOsrhoène, quoiqu'ils se vantassent d'avoir égorgé les fugitifs d'Issus, réfugiés chez eux. L'empire entretenait quelques garnisons au delà de TEuphrate. Pour raffermir en ces pays l'autorité impériale ébranlée par la guerre civile et punir les alliés que Niger y avait trouvés, il mena ses légions dans la haute Mésopotamie où, depuis la grande expédition de Cassius en 165, aucune armée romaine n'avait paru. Il lança encore en avant ses généraux, qui eurent aisément raison, sur les deux rives du Tigre, des Arabes et des Adiabéniens^ Il lui convenait d'étouffer le bruit des batailles civiles par le retentissement de victoires remportées sur Tétranger. Mais il était trop prudent pour s'engager à fond dans ces lointaines régions avant d'avoir réglé les affaires des provinces occidentales. De sa personne il s'arrêta dans Nisibe, place de sûreté donnée parles Parthes aux Juifs, nombreux dans ces contrées et qu'ils avaient fortifiée avec soin '. Située sur les dernières pentes du mont Masius, à mi-chemin de l'Euphrate et du Tigre, Nisibe allait être le centre de la défense de cette région et le boulevard à la fois de la Syrie et de l'Arménie méridionale, contre les Parthes et les Perses.
Cette guerre n'avait pas pris de trop grandes proportions *, et, quoi que pense Dion de l'occupation de Nisibe « qui coûte plus qu'elle ne rapporte », cette politique était sage. Finir ainsi une guerre civile à la veille d'une autre qu'on pouvait aisément prévoir, c'était agir en prince préoccupé avant tout des intérêts de l'État.
] . Il rapporta de cette expédition les surnoms de Partliicus Arabicus, d'Âdiabenicus et de Partliicus Adiabenicus qu'on lit sur des monnaies et dans des inscriptions de l'année 195. Cf. Eckhel, VII, 172; Cohen, III, 260; L. Renier, Inscr, d'Algérie, 1824, 1829, 3191, etc. — 2. Sainte- Croix, Mém. sur le gouv. des ParlheSy p. 17. Neerda, sur le bas Euphrate, était une autre place de sûreté des Juifs. Lorsqu'il en partit, il y laissa pour commandant un chevalier romain, et Dion ajoute : à$ia)[jia 6oû; (LXXV, 3). Voy. p. 270. — 3. Cependant elle valut à Sévère les quatre salutations impériales que les médailles et les inscriptions marquent pour Tannée 195.
Sévère était encore en Mésopotamie au printemps de 196, quand Tannonce de la reddition de Byzance lui arriva. Cette nouvelle décida son retour en Europe, où le rappelaient d'ailleurs les soucis qu'Albinus commençait à lui causer. Il Tavait adopté comme fils *, lui avait reconnu le titre de césar % c'est-à-dire d'héritier présomptif, et l'avait désigné pour prendre, avec lui-même, possession du consulat Tannée suivante. On frappait en son honneur des monnaies avec ce titre, on lui dressait des statues, et les sacrifices étaient offerts au nom des deux empereurs '. Avant de partir pour l'Orient, il lui avait écrit : « L'État a besoin d'un homme tel que toi, d'une naissance illustre et dans la force de Tâge. Moi, je suis vieux, attaqué de la goutte, et mes fils sont encore des enfants *. 5> Mais, depuis trois ans, Albinus était laissé en dehors de toutes les affaires sérieuses. Sévère avait gardé pour lui seul la plénitude du pouvoir, même dans les plus petites choses. Il se peut qu'une inscription relatant des travaux ordonnés par lui, du fond de l'Asie, dans une obscure cité du Latium, soit fausse*; mais nous avons le texte d'un rescrit qu'il envoya des bords de l'Euphrate au sénat de Rome touchant la tutelle des biens des pupilles \ Ainsi un autre conquérant se plaisait à dater ses décrets de Varsovie ou de Moscou, à 600 lieues de sa capitale et de
1. C'est du moins ce que je conclus, avec Tillemont, du nom de Septimius que prit Albinus et de la coutume des empereurs lorsqu'ils donnaient le titre de césar. De là les médailles frappées en l'honneur d'Albinus à Hippo Libéra, Side et Smyrne. Cohen, t. III, ad fin. Alb. Eckhcl pense (VII, 165) que s'il avait tenu ce nom de Sévère, il y aurait renoncé après leur rupture. Celte raison ne paraît pas suffisante. — 2. Suivant Capitolin {Alb., 2 et 6), Commode, inquiet des menées de Sévère, avait déjà offert ce titre à Albinus. qui l'avait refusé, prévoyant la chute prochaine de l'empereur et disant que ce prince cherchait des gens qui périssent avec lui. Le silence de Dion et des autres écrivains ne permet pas d'accepter l'authenticité de cette lettre, d'ailleurs si étrange. — 3. Par exemple le taurobole de Lyon en 194. (Or.-Henz., 6032.) — 4. Hérod., II, 48. Caracalla était né en 188; Géta l'année suivante. — 5. Spon, Miscell., p. 270. — 6. Dig., XXVII, 9, 1. Il fut lu au sénat le 13 juin 195; d'autres sont datés de Viminacium (Cod., IV, 19, 1), d'Eboracum (Cod., III, 32, 1) et d'Antioche (Cod., VI, 46, 2); mais, pour celui-ci, il y a eu erreur, soit quant à la date 22 juillet 205, soit quant au lieu où l'on marque qu'il fut rédigé. ;
son gouvernement. Albinus, réduit à d'inutiles honneurs, voyait grandir les fils de Sévère, et il ne lui fallait pas beaucoup de prévoyance pour s'assurer que ces enfants devenus hommes lui seraient de redoutables compétiteurs. Ses trois légions de Bretagne lui étaient dévouées ; celles des Gaules et de TEspagne, * qui seules n'avaient point fait d'empereur, devaient être désireuses de s'associer à la fortune d'un nouveau prince. A Rome, les anciens'amis de Pescennius, tous ceux que Sévère inquiétait, avaient reporté sur Albinus leurs espérances. On vantait sa naissance illustre, on opposait la douceur du césar à la dureté de l'Auguste, on croyait qu'avec lui le sénat reprendrait son autorité^, et quelques-uns des sénateurs les plus considérables l'engageaient à profiter des embarras de Sévère en Orient pour mettre la main sur Rome et sur
1 . Borghesi , Œuvres complètes^ IV, 265, compte, pour le règne de Sévère, trente-trois légions, dont quatre dans les deux Germanies et une en Espagne. Nous ignorons de quel côté ces cinq légions se rangèrent, mais nous savons que les partisans d'Albinus étaient nombreux en Gaule et au sudMes Pyrénées, puisque, après la bataille de Lyon, il y eut encore des troubles dans ces provinces (voy. p. 265), et, au dire de Spartien [Sev., 12), Hispanorum et Gallorum proceres multi occisi sunt. Sévère a dû, dès l'origine, entraîner dans son parti les légions de la haute Germanie voisines des siennes, et on verra son armée entrer en Gaule par cette province. Mais il est difficile de ne pas admettre qu'Albinus travailla de bonne heure l'armée de la Germanie Inférieure, si voisine de la Bretagne et qu'il avait probablement commandée. Cf. Roulez, les Légats des prov. de Belg. et de Germ, Inf,, p. 44. Le passage de Gapitolin (^4/6., 1) prouverait que les légions de la Gaule, celles au moins du bas Rhin, avaient fait cause commune avec l'armée de Bretagne. Deux faits sont certains : Sévère, à la tête de sa garde prétorienne et des contingents qu'il avait pu tirer des vingt-sept légions stationnées dans les pays de son obéissance, faillit succomber dans la lutte ; et pour qu'Albinus, victorieux en plusieurs rencontres, ait pu, au dernier moment, mettre son rival en grand péril, il faut qu'il ait eu, non-seulement les levées tumultuaires de la Gaule et de l'Espagne, mais des forces organisées considérables. Dion parle de cent cinquante mille hommes mis en ligne de chaque côté. Les chiffres donnés par les anciens auteurs ne peuvent jamais être acceptés qu'avec hésitation ; mais on aie droit de retenir de ceux de Dion que les forces des deux rivaux étaient égales et nombreuses. — 2. Voyez le discours tout républicain, ou plutôt tout sénatorial, attribué par Gapitolin (13) à Albinus. Il est impossible que de telles paroles aient été dites devant une armée de ce temps ; mais on n'a pu les prêter à Albinus qu'à raison de ses sentiments connus sur l'importance du rôle des sénateurs.
ritalie. Les lettres trouvées plus tard dans les papiers d'Albinus révélèrent ces secrètes intrigues. Des médailles donnent môme à penser qu'un certain nombre de Pères conscrits allèrent rejoindre Albinus, et qu'il en composa un contre-sénat, comme autrefois Pompée avait fait en Grèce, Scipion en Afrique, et comme Postumus fera plus tard en Gaule*.
Sévère ne pouvait ignorer ces dispositions de la noblesse romaine et il devait être depuis longtemps en défiance, bien qu'Albinus lui eût encore envoyé en 195 de grandes sommes pour Taider à secourir les villes d'Asie ruinées par Niger. Comme il regagnait l'Italie par la vallée du Danube, il lui arriva, près de Viminadum^ des nouvelles de Bretagne et de Rome qui le décidèrent à brusquer l'inévitable rupture'; sans doute l'annonce qu'Albinus avait pris le titre d'Auguste et se préparait à descendre en Gaule. Sévère venait de sortir victorieux de deux guerres et de traverser deux fois les plus riches provinces de l'empire; il avait donc donné à ses soldats de la gloire et il pouvait leur donner de l'or. Aussi eut-il peu de peine à leur faire déclarer Albinus ennemi public et proclamer son fils aîné césar et prince de la jeunesse sous le nom d'Aurèle Anionin'. Lui-môme avait déjà pris le titre de fils de Marc-Aurèle *. « Enfin il a trouvé un père, » disaient ceux que blessait cette fortune d'un parvenu '. Mais ce n'était pas une simple usurpation de nom. 11 avait dû être procédé à une véritable adoption, accom-.
1. Cf. Eckhel, VII, 165-5. — 2. Spartien attribue la rupture à Albinus Dion à Sévère; elle était inévitable, tlle précéda le 30 juin 196, car nous avons un resciit de cette date signé par Sévère et Caracalla (Cod., IV, 19, 1). Les compilateurs de Justinien y ont donné à Caracalla le titre d'Auguste; mais ils ont fait souvent, au sujet de ce prince, la même erreur. Il faut user avec prudence des dates fournies par les Pandecies, Eckhel (VII, 387) dit à propos de ces lois signées par les empereurs ....harum iestimonia quam sint infirma, salis comperlum. — 3. Eckhel, VU, p. 173 et 109; Dion, LXXV, 7; Spart., Sev., 10. C'est alors qu'apparaît pour la première fois la formule imperator deslinatus. Cf. L. Renier, Inscr. d'Algérie, 1826. — 4. Une monnaie de l'année 195, où Sévère porte le titre de fils de Marc- Aurèle, le représente tenant à la main une Victoire et couronné par Rome« (Cohen, IIÏ, p. 238.) — 5. Dion, LXXVI, 9.
plie suivant les formes légales, car Sévère tenait & ce qu'elle eût tous ses effets civils. 11 manquait naturellement à la cérémonie son principal acteur, le père adoptif, mort depuis quinze ans. Mais, d'une manière ou d'une autre, l'omnipotence impériale leva cette difficulté, comme Galba l'avait fait pour Pison, qu'il adrogea^ sans assemblée curiate, en vertu de sa charge de souverain pontife, comme Nerva l'avait fait pour Trajan absent, quoique la présence et le consentement de l'adopté fussent nécessaires. Sévère était aussi grand pontife, et ce qui avait été légal au sujet d'un absent le fut à l'égard d'un mort. Dès lors, dans les inscriptions de Sévère, on plaça au-dessus de tous ses litres, sa descendance des Antonins', et son urne sépulcrale sera déposée dans leur tombeau.
Cette étrange conduite avait un double motif. Sévère se proposait de faire rejaillfr sur sa maison l'éclat de la plus illustre des dynasties impériales, ces glorieux Antonins que les poètes élevaient maintenant au-dessus des dieux'; mais il voulait du même coup mettre la main sur les innombrables domaines que cinq générations d'empereurs, tous héritiers civils les uns des autres, avaient légués à Commode. A la mort de ce prince, cette immense fortune serait passée à ses trois sœurs encore vivantes, si Septime Sévère, que tant de richesses aux mains de particuliers effrayaient, ne se les était attribuées en se disant fils adoptif de Marc-Aurèle. Du jour au lendemain le plus pauvre des empereurs en devenait le plus riche*.
Cet acte eut de graves conséquences politiques. Tant que Sévère ne porta que le nom de Pertinax, qui était cher
1. Sur Vadoplio et Vadrogalio, voy. t. V, p. 18-21. A partir de Dioclétionj Vadrogatio se fera par simple rescrit impérial. (Cod., VII, 48, 2.) — 2. M, Antonini PU fihus Commodi frater Antonini PU nepos Hadriani pronepoSj Trajani nbnepos, Net^ae adnepos. (L. Ren. ,,/nscr. d'Alg.y 3277.) Une fille de Marc-Aurèle, Vibia AureUa Sabina^ est dite sœur de Sévère. (Ibid., 2718.) — 3. Lampr., Macr., 7. — 4. Jusqu'à son consulat, il n'avait eu à Rome qu'une très-petite maison et un seul fonds de terre, quiinx œdes brevissimas fiabuisset et unum fundum (Spart., S«u., 4). Tour gérer cette grande fortune, il institua une procuratio rer uni privatarum dont l'usage se conserva. [Ibid.j 12.)
au sénat, cette assemblée, tout en ayant quelque défiance à regard du rude soldat, laissa les événements se dérouler sans chercher, même par ses vœux, à en modifier le cours. Mais se dire le frère du prince que les Pères avaient en exécration et réhabiliter sa mémoire maudite, c'était justifier ses actes et prendre aussi comme héritage sa haine contre les grands. De ce jour, la peur et la colère agitèrent sourdement la curie, et Ton conspira en pensée pour Albinus.
La rupture fut-elle précédée, comme on Ta dit, d'une tentative d'assassinat*? Tout le monde pensait alors qu'un coup de poignard était un bon moyen de simplifier une question difficile, et, à cet égard, Sévère pensait certainement comme tout le monde. Mais ceux qui étaient exposés à de telles surprises avaient l'habitude de se bien garder, et le procédé attribué à l'empereur était si facile à découvrir, qu'on peut douter qu'il l'ait employé. Spartien et Dion Cassius ne parlent pas de ces émissaires, envoyés avec de fausses lettres et du poison, qui, d'après les aveux que la torture arrache toujours, devaient attirer Albinus à une conférence secrète et l'y poignarder, ou gagner son cuisinier afin qu'il mêlât du poison à ses mets. Le César breton était trop intéressé à faire courir de tels bruits pour qu'ils ne soient pas suspects.
Sévère ordonna tout pour la prochaine campagne, avec sa promptitude ordinaire. Des troupes allèrent garder les défilés des Alpes, tandis que le gros de ses forces, continuant à remonter la vallée du Danube, tournait les montagnes au nord et entrait en Gaule par la province de la haute Germanie. Lui-même gagna Rome d'une course rapide*, y fit confirmer par le sénat la déclaration de son armée contre Albinus et l'élévation de son fils au rang de césar; puis il revint se mettre à la tête de ses soldats, qui s'avancèrent divisés en deux corps. Unedéputation envoyée quelque temps après par les sénateurs
1. Copitolin. AU)., 7, et llérod., HI. - 2. Eckliel, VII, 175;Coheii, III, 275*
trouva Caracalla dans la Pannonie Supérieure, où son père l'avait laissé, et Sévère dans la haute Germanie *.
Dion rapporte un fait curieux. Un petit grammairien de Rome, pris tout à coup d'ardeur guerrière, ferma son école et se rendit en Gaule. Il se donna pour un membre du sénat chargé par l'empereur de lever une armée, rassembla des troupes et battit plusieurs corps de cavalerie albînienne. Sévère, le croyant réellement sénateur, lui écrivit pour le féliciter. Numerianus, c'était son nom, courut tout le pays, rançonna les villes ennemies et ramassa jusqu'à 17 750 000 drachmes qu'il envoya au prince. La guerre finie, il vint le trouver et lui avoua sa ruse. Il pouvait tout obtenir ; il refusa même d'entrer au sénat et n'accepta qu'une petite pension dont il alla vivre aux champs. Voilà un maître d'école à la fois homme d'action et philosophe ; mais son histoire n'en montre pas moins l'immense désordre causé par ces guerres civiles.
A en croire Dion, trois cent mille hommes, cent cinquante mille de chaque côté, allaient se heurter en Gaule. Rome suivait d'un regard mélancolique ces événements lointains. «Tandis que l'univers était ébranlé par ce grand choc, dit l'historien, nous autres sénateurs, nous restions tristement inactifs. Le peuple, môme dans les fêtes accoutumées, montrait sa douleur. Aux jeux du Cirque, je vis une immense multitude; mais son attention n'était point aux courses : pas un cri, pas un encouragement aux cochers. Tout à coup, après un grand silence, une seule clameur s'éleva : « La paix pour le salut du peuple ! y> Le sénat et Rome, sans force contre ces ambitieux, ne demandaient que le repos avec n'importe quel maître. C'était, sous une autre forme, le mot d'Asinius PoUion avant Actium : « Je serai le butin du vainqueur. »
Un engagement où les troupes d'Albinus eurent l'avantage sur le lieutenant de Sévère précéda l'action principale,
1. L. Renier, Inscr, d'Alg.y 1826; Mél d'Èpigr., p. 163; Henzen, Bull, de Vlnst, archéol., 1856, p. 88. La députation dont il est parlé dans cette inscription eut lieu en 196.
qui se livra sur les bords de la Saône, près de Trévoux *. Les sévériens, venus du nord-est, regardaient le midi; les albiniens faisaient face au nord, couvrant Lyon, leur place d'armes. Depuis son avènement, Sévère avait dirigé de loin toutes les opérations militaires Cette fois, il conduisit lui-même ses troupes à Tatiaque, car toute sa fortune était engagée dans ce conflit suprême, et la trahison qu'il sentait derrière lui l'obligeait à vaincre ou à périr. Il y courut en effet risque de la vie : mais une charge de sa cavalerie de réserve, conduite par Lœtus, décida la victoire. Les vainqueurs pénétrèrent dans Lyon à la suite des fuyards; Albinus, sur le point de tomber en leurs mains, se tua; Sévère restait enfin maître incontesté de l'univers romain (18 févr. 197). Hérodien a raison de dire : « Qu'un seul homme soit parvenu à détruire trois compétiteurs déjà en possession du pouvoir; qu'il soit allé renverser l'un jusque dans son palais de Rome, l'autre au fond de l'Orient, le troisième au fond de l'Occident: cest une gloire dont il n'est pas facile de trouver dans l'histoire un second exemple^. »
Mais le moment où Sévère gagnait cette gloire est aussi celui où il mit sur son nom une tache de sang ineffaçable.
A l'annonce des premiers succès remportés par Albinus, le sénat, croyant l'empereur perdu, s'était empressé de faire frapper une médaille d'argent au nom du nouvel auguste* et d'accorder des honneurs à son frère et à ses proches*. De la part de gens si avisés, c'était une bien grande imprudence, qui ne s'explique que par l'arrivée de quelque bulletin menteur d'Albinus. Sévère leur avait aussitôt écrit : « Rien ne peut m'ôtre plus pénible, pères conscrits, que de voir vos préférences pour Albinus.
1. Suivant d'autres, àTournus. qui est plus loin de Lyon. — 2. Hérod., HI, 23. L'expédition contre Albinus avait pris les derniers mois de 196 et les deux premiers de 197. Dion nous donne une dale précise pour le milieu des hoslilitcs, l'incident dont il vient de parler ayant eu lieu la veille des Saturnales, c'est-à-dire le 16 déc. 196. —3. Cohen, III, p. 227. Le sénat ne pouvait frap^ per que de la monnaie de cuivre. — 4. Spart., Sever,^ 11 ; Capit., Alb,, 9.
Après avoir largement pourvu aux approvisionnements de Rome, j'ai soutenu pour la république plusieurs guerres, et par la mort de Niger je vous ai délivrés de la tyrannie. Ah ! vous avez bien reconnu et dignement récompensé mes services! Vous êtes allés prendre un aventurier d'Hadrumète, qui se prétend de la famille des Ceionius, et, moi vivant, vous en avez fait un empereur ! Vous manquait-il, ô noble sénat, quelqu'un que vous deviez aimer? Mais vous attendiez de cet homme des consulats, des prétures, des commandements. Un fourbe, habile à soutenir toutes les impostures, voilà celui que vous m'avez préféré. Il ne vous restait qu'à décerner le triomphe à cet illustre capitaine, comme à mon vainqueur. J'en rougis vraiment; vous l'avez pris pour un lettré, lui qui n'a jamais occupé son esprit que de contes absurdes et qui a vieilli entre les Milésiennes d'Apulée, son digne ami, et toutes les niaiseries littéraires*.» Avant de l'avoir vaincu, Sévère voulait rendre Albinus ridicule, en lui ôtant les aïeux qu'il s'était donnés et les talents qu'on lui prêtait deux vanités dont lui-môme était possédé. Après la bataille de Lyon, arriva un message plus terrible: la tête d'Albinus, plantée au bout d'une pique, en face de la curie, et ces mots qui terminaient une lettre menaçante : « Voilà comment je traite qui m'offense. » Bientôt Sévère lui-môme parut au milieu du sénat. « Il loua la sévérité de Sylla, de Marins et d'Auguste, qui les avait sauvés, et blâma la douceur de Pompée et de César, qui les avait perdus. » Puis il fit l'apologie de Commode, reprochant aux sénateurs de l'avoir noté d'infamie % eux
1. Capit.; Alb., 12. Cette lettre est-elle authentique ? Dion (LXXV, 7) parle de lettres menaçanies, sans en rien citer; mais ce qu'il rapporte des dis^ cours de Sévère au sénat permettrait d'accepter la dépêche citée par Capitolin. — 2. D'après Dion (LXXV, 7), on pourrait croire que ce ne fut qu'à ce moment qu'il déclara Commode divus, iipwliY.ctç èStSou rifià; ; une inscription de l'an 196 {Bull, de l'Inst, archéoL, 1845, p. 60), où Sévère est qualifié de « frère du divin Commode », prouve que l'apothéose de ce prince précéda la bataille de Lyon. En se faisant fils de Maro-Aurèle, au moins dès Tannée 195« Sévère s'était mis dans l'obligation de réhabiliter la mémoire de son frère adoptif.
qui, pour la plupart, vivaient d'une manière plus infâme, a Si Ton trouve étrange, nous dit-il, qu'il ait tué des bêtes de sa main : hier et avant-hier, l'un de vous, vieillard consulaire, ne jouait-il pas en public avec une courtisane qui imitait la panthère. Par Jupiter ! vous dites qu'il s'est battu en gladiateur. Aucun de vous ne fait donc ce métier ? Mais alors pourquoi ses boucliers et ses casques d'or ont-ils trouvé des acheteurs ?» A la suite de ce discours qui fit grand peur au sénat*, un procès capital fut intenté à soixante-quatre sénateurs accusés d'avoir soutenu le parti d'Albinus : trente-cinq, trouvés innocents, reprirent leur siège au sénat, et Dion, qui n'aime point Sévère, constate que, dans la suite, il se conduisit avec eux comme s'ils ne lui avaient jamais donné de doute sur leur fidélité'; vingt-neuf condamnés à mort furent exécutés'. » Parmi eux, se trouva ce Sulpicianus qu'on avait vu, après le meurtre de Pertinax, marchander l'empire et baiser les mains couvertes du sang de son gendre. Des partisans de Niger jusqu'alors épargnés, sa femme, ses enfants et six de ses proches périrent ; Sévère réglait en une fois tous ses comptes.
Ces sévérités trouvent non pas leur excuse, mais leur explication dans les dangers que l'empereur venait de courir : en face, un redoutable adversaire soutenu par les forces des provinces occidentales ; derrière, en Italie, des trahisons ; en Orient, une invasion des Parthes et une révolte militaire, celle de la légion /i/* Cyrenaïca, qui de ses cantonnements d'Arabie pouvait mettre encore la Syrie en feu et renouveler l'alliance de Niger avec l'éternel ennemi de l'empire. Cette légion avait reconnu Albinus*, et, à défaut de ce général, elle aurait sans doute pro-
1. MàXiaxa ô' ififjia; èUnln^s. Dion, LXXV, 7.-2. LXXV, 8. — 3. Spartien (Sev., 13) compte quarante et un personnages mis à mort. Sévère laissa vivre d'abord la femme et les deux (?) fils d'Albinus j plus tard il les fit tuer. (Capit., Alb.j 9.) Suivant l'usage et la loi, les biens des condamnés furent confisqués. Cependant on trouve un Oeionius Albinus préfet de Rome sous Valérien; toute la famille n'avait donc pas été enveloppée dans la ruine du vaincu de Lyon. — 4. Spart., Sev,, 12.
clamé un des fils de Niger : ce fut la condamnation du reste de ce parti. Sans doute il faut plaindre les victimes des discordes intestines, surtout celles qu'une fatalité de naissance y entraîne. Mais si nous avions un peu moins de compassion pour les fauteurs de guerres civiles que frappe le vainqueur, et un peu plus pour ceux qui périssent dans ces troubles en accomplissant leur devoir de soldats, nous mettrions, à côté des vingt-neuf sénateurs exécutés à Rome pour s'être amusés au jeu terrible des révolutions, les trente ou quarante mille cadavres de légionnaires romains qui couvraient les plaines lyonnaises*.
Les Gaules, TEspagne, eurent leurs proscrits. Tous ceux qui avaient aidé Albinus payèrent de leur tète ou de leur fortune la faute de n'avoir pas su prévoir quel serait le vainqueur. Un de ces proscrits suppliait Tempereur de l'épargner. « Si le sort des armes, ô César ! t'avait été contraire, que ferais-tu dans l'état où je suis? — Je me résignerais à souffrir ce que tu vas souffrir. » Et il le fit tuer. « Qui veut détruire les factions, disait-il, doit être cruel un jour, afin d'être clément le reste de sa vie*. » Il y eut des résistances isolées ', surtout dans la péninsule ibérique, où Sévèrje envoya un de ses meilleurs généraux, Tib. Claudius Gandidus, le vainqueur de Nicée, pour combattre « sur terre et sur mer les rebelles de la Citérieure * ». Une autre inscription parle d'un tribun qui servit dans la campagne entreprise « pour écraser la faction gauloise* ».
Lyon avait souffert de cette grande lutte livrée à ses portes ; mais elle en effaça bien vite les traces et se hâta de se montrer fidèle au vainqueur. Deux mois et demi après la bataille, un taurobole y fut offert « pour le salut de l'empereur, du césar son fils, premier empe-
1 à(içoTépw06v àvapt6(jn^Ta)v 7ce<i6vTa)v (Dion, LXXV, 7). — 2. Aurel.
Vidor, Cœs.y 20. — 3. Multiposi Albinum fîdem ei servantes bello a Severo superati sunt (Spart., Scu., 12). — 4. C. I, L., Il, 4114. — 5. Ibid,, m, 4037. Mais je dois dire que rien ne permet de donner avec certitude à cette inscription la date de l'année 197.
reur désigné, de l'impéralrice Julia Domna, la mère des camps, et de toute la maison divine ». Durant quatre jours * la religion déploya ses pompes les plus imposantes pour celte solennité qui scellait la réconciliation de la dynastie arricaine avec les populations gauloises.
A Rome, tandis que vingt-neuf familles sénatoriales pleuraient leurs morts, la populace et les soldats étaient en liesse ^ Ceux-ci avaient eu de larges gratifications, celle-là un congiaire', des fêtes et des combats de gladiateurs* pour la dédommager de n'avoir pas joui du spectacle de tant de milliers de Romains tombés dans les batailles de la guerre civile.
Sévère pouvait se reposer. Le monde romain, deux fois parcouru et pacifié ; TEuphrate et le Tigre franchis ; le Rhin et le Danube roulant leurs flots paisibles sous les enseignes romaines : tout invitait le prince à tourner son infatigable activité vers les travaux pacifiques. Mais, durant la guerre des Gaules, le roi des Parthes, Vologèse IV, avait envahi la Mésopotamie et assiégé Nisibe, qu'un général du nom de Laetus avait vaillamment défendue, et la révolte de la légion d'Arabie prouvait qu'en Orient les feux de la guerre civile étaient mal éteints. Sévère reprit le harnais et acheva avec une extrême diligence tous ses préparatifs. Avant d'engager si loin les principales forces de Tempire % il recommanda à ses lieutenants la vigilance sur les frontières du Nord, en les autorisant à
1. Du 4 au 7 mai 197. De Boissieu, Inscript, de Lyon, p. 36. Plus tard, après la guerre parthique, un autre taurobole fut célébré par l'ordre et aux frais de rassemblée générale de la Narbonaise, pro salute damînorum impp. (Grut., XXIX, 12.) Sur ceUe cérémonie, voy. mon t. V,p. 44*?. — 2. Terlullien montre Rome durant ces fêtes {ApoL, 35), sans sortir malheureusement des lieux communs, de sorte qu'on ne lui peut rien prendre. — ,3. Cohen, m, 259, munificentia Aug.^ k. Sévère renouvela la défense pour les fommes de combattre comme gladiateurs. (Dion, LXXV, 16.) — 5. Il emmena une partie des prétoriens (Dion, LXXV, 10) avec leur préfet, C. Fulvius Plautianus (Or., 934), et emprunta des détachements aux armées d'Europe (Dion, LXXV, 12, et C. /. L., lU, 1193) et d'Afrique (L. Renier, Jnscr, d'Alg.^ 1182).
faire, pour prévenir les hostilités, de prudentes concessions. Nous savons, par exemple, qu'un de ses bons généraux, Lupus, arrêta par des présents distribués aux chefs, une invasion des montagnards de la Calédonie. Ces précautions prises. Sévère s'embarqua sur la flotte de Brindes, qui le porta aux côtes de Syrie, et il franchit assez tôt TEuphrate pour gagner par quoique succès sa dixième salutation impériale avant que Tannée 197 fût écoulée *.
Pour les Romains de ce temps-là, Tennemi c'était surtout le Parthe. Successeur de Gyrus et d'Alexandre, l'héritier des Âkhéménides pouvait seul, dans l'univers connu, jeter une ombre sur la majesté impériale. Les déserts qui protégeaient ce peuple, la mort de Crassus, les vains efi'orts d'Antoine et jusqu'aux succès éphémères de Trajan, tout faisait de lui un voisin incommode et odieux. Le vaincre était la grande ambition des chefs militaires de Rome. Nous avons dit^ pourquoi cette victoire définitive était impossible. Sévère résolut d'infliger au moins une honte au grand empire oriental, et de lui fermer les approches de la Syrie, en rendant le passage du Tigre difficile pour les armées parthiques. Vologèse n'attendit pas l'empereur, mais ses généraux livrèrent plusieurs combats dont un paraît avoir été pour les légions une décisive victoire *. La route de Ctésiphon était ouverte ; Sévère y marcha.
Avec les bois que lui fournit une forêt voisine de l'Euphrate, il construisit une flotte pour porter son gros bagage, tandis que les soldats suivaient sur la rive. Il arriva ainsi à Babylone et à Séleucle, qui n'avaient plus de grand que leur nom, et s'empara de là cité royale des Parthes, d'où il emmena cent mille captifs. C'était la troi-
1. Eckhel, Vn, 176 : Profectio Aug.\ Momms., /. iV., 1410 : Bono
evento profeciionis Orientalis. Cohen, 111, p. 265, Inip.y X. Pour cette
guerre, Hérodien confond les faits, les noms, les dates, la géographie. —
2. T. 111, p. 102 et 299; t. IV, p. 440. — 3. Avril 198. Celte date peut se
conclure d'une inscription publiée par M. L. Renier, Inscr, (fAig., n*1727.
sième fois en ce siècle que les Romains entraient dans Gtésiphon.
Le retour fut difficile à cause de la pénurie des vivres et des pâturages. Comme Trajan, Sévère assiégea la forte ville d'Atra^ dont le roi s'était allié à Niger, et il échoua comme son glorieux prédécesseur, malgré les machines de ringénieur Priscus. Au milieu de ce désert sans eau, on ne pouvait recourir à un blocus, le grand moyen des anciens pour réduire une place. Après vingt jours de vives attaques, il leva le siège et rentra, par la haute Mésopotamie , dans les provinces syriennes, à la fin de 198 ou au commencement de Tannée suivante.
Durant ce siège, où Tarmée endura de grandes souffrances, il y avait eu un moment d'indiscipline, et il fallut faire un exemple. Un tribun du prétoire avait cité et sans doute commenté dans des conciliabules les paroles que Virgile met dans la bouche du lâche Drancès, le partisan de la paix à tout prix : « On ne tient nul compte de nous, et nous périssons par l'ambition d'un homme*. » Sévère l'avait fait mettre à mort, châtiment extrême, mais peut-être mérité. Ces gens d'épée qui désespèrent quand ils ont le devoir d'espérer, même contre toute espérance, perdent les causes qu'ils sont chargés de défendre, en jetant le découragement dans le cœur des soldats. Ainsi, devant Atra, l'empereur, craignant de n'être pas obéi de l'armée', avait renoncé à une dernière attaque qui semblait devoir réussir.
Est-ce à ce moment que périt Leetus^? A la bataille de Lyon, Leetus, qui commandait la cavalerie, n'avait chargé
1. Atjuelques jours de marche à l'ouest du Tigre. Ses ruines subsistent encore et ne se trouvent point, comme le dit Hérodien, sur une haute montagne. On n'y voit que des collines et quelques roches calcaires. Cf. Ninoveh, de Layard, qui a visité el Hadhr. Il est question dans Dion de deux sièges, ou plutôt de deux attaques d'Alra : l'une, peut-être, par un des lieutenants de Sévère, l'autre par lui-môme. — 2. Enéide^ XI, 371 et suiv.
— 3 TYiv àiceîôsiav tûv <7rpaTia)Tc5v (Dion, LXXV, 12). — 4. DifiFérent du
défenseur de Nisibe, qui était dans cette place quand l'autre Lœtus était encore en Gaule.
qu'après avoir appris que l'empereur paraissait mortellement blessé, et cette charge avait décidé la victoire. Sévère mort, Albinus vaincu, Lœtus aurait pris leur place*; mais l'empereur vivait: ce qui peut-être avait été une trahison devint l'habile manœuvre d'un grand capitaine. Sévère le crut, on le laissa dire : Dion prétend que, ne pouvant frapper sur l'heure celui qui paraissait l'avoir sauvé, il attendit, et que, en Mésopotamie, il fit tuer Laetus dans un tumulte de soldats *.
A Gtésiphon, l'empereur avait abandonné tout le butin à ses soldats. Pour remercier leur chef en flattant sa faiblesse paternelle, ceux-ci avaient salué Bassianus du nom d'auguste et proclamé Géta césar. Au titre du premier Sévère attacha la puissance tribunitienne (198). Caracalla, bien qu'il ne fût encore que dans sa onzième année, était donc associé à l'empire : honneurs prématurés et funestes à celui qui en était l'objet. Dans cet empire électif la tendance à l'hérédité était irrésistible. Le père cédait toujours à ce sentiment naturel, et toujours aussi on acceptait sa volonté. Cependant, Titus excepté, l'hérédité n'avait donné que de mauvais princes, Caligula, Domitien et Commode. L '« empereur désigné » ajoutera bientôt à cette liste un des noms les plus odieux de l'histoire*.
1. Dion, LXXV, 6. Spartien (Sev., 11) dit que Tarmée, ayant cm l'empereur mort; avait songé à faire aussitôt un autre empereur. — 2. Dion, LXXV, 10. II se contredit : dans la même phrase, il présente Lœtus comme aimé des soldats ; puis il nous apprend que Sévère rejeta le meurtre sur eux en disant qu'ils l'avaient commis napà yv(0(iy]v aùxoO. Dion était bien loin de là pendant que cette tragédie s'accomplissait. Il n'a doue pu recueillir que les bruits qui arrivèrent à Rome. Or deux choses sont absolument contraires au caractère connu du prince : cette longue hésitation à frapper l'homme dont il avait, dit-on, résolu la mort, et le dangereux moyen qu'il aurait employé, une émeute militaire, qu'on n'est jamais sûr d'arrêter au point voulu. 11 est certain que Lœtus fut tué par les soldats, et nous savons qu'à ce moment des désordres se produisaient dans l'armée : il en aura été victime. — 3. Spartien, dans sa biographie de Sévère (20), faisait remarquer à Dioclétien qu'il était très-rare qu'un grand homme eût laissé un fils optimum et utilem.,,. aut sine liberis viri interierunt, aut taies habuerunt plervgtic, ut melius fuerit de rébus humanis sitie posleritate discedere. Mais
Malgré la vaine tentative sur Alra, Sévère venait de frapper un grand coup en Orient. La chute de Ctésiphon avait retenti jusqu'au fond des provinces les plus loinlaines, et Ton célébrait partout le grand vainqueur des Parthes, Parthicum Maximum. L'empire n'avait pas été considérablement agrandi, chose inutile; mais une crainte salutaire était inspirée à ceux qui avaient violé sa frontière, et elle les fit tenir en repos pendant dix-huit années. Sévère méritait donc le titre qu'il reçut de Propagator imperii. On lui en donna bien d'autres^, caria force qu'attestait une fortune si constamment heureuse avait excité un enthousiasme à la fois servile et reconnaissant. D'innombrables inscriptions, surtout dans les provinces helléniques et africaines, en portent témoignage. Athènes, qui avait à se faire pardonner de n'avoir pas su prévoir la fortune du futur empereur, se signala par la ferveur de son zèle*.
Par sa femme, Julia Domna, Sévère était à moitié Syrien. Avant son avènement à l'empire, il avait commandé en Syrie la quatrième légion scythique, 182-184; après la mort de Niger, il y resta plus de deux ans, quatre après celle d^Albinus. Il connaissait donc bien ces pays et tous leurs besoins. Mais à quoi servirent ces longs séjours, surtout depuis la fin de la guerre parthique? Ce ne fut certainement pas le plaisir qui le retint dans les provinces orientales. La mollesse était sans prise sur un tel homme qui avait l'ambition des grandes choses, et par conséquent le mépris des petites. Son biographe dit, à propos d'une de ces provinces, que Sévère y lit beaucoup de règlements, dont l'inepte écrivain se garde de rapporter un seul. Soyons assurés qu'il employa ses loi-
Dioclétien n'avait point d'enfant : c'était une consolation que i'hisloriographe officiel voulait lui donner. — 1. Ceux par exemple de pacator orbis et fundator imperii Romani [C. I. L., II, 1669, 1670, 1969, etc. Cf. Cohen, III, n«' 118-122, 360-5, 610-612). — 2. Hertzberg {die Gesch, Griechenl, unter der Herrsch. der Rœm,)j qui recueille les plus minutieux détails, n'a pu (t. II, p. 421 et suiv.) rien tirer d'important de ces inscriptions. Voyez aussi L. Renier, Inscr, d'Alg,, 2159, 2322, 2374, 2466, etc.
sirs à metlre la discipline dans les légions, tous les moyens de résistance dans les places avancées, Tordre dans le pays, la sécurité sur les routes, et qu'il développa au sein de ces populations la vie romaine, afin de pouvoir mieux compter sur leur fidélité. Un petit nombre de faits révélés par des témoins irrécusables, les médailles et les inscriptions, nous permettront de soupçonner tous ceux que l'histoire officielle nous cache*.
1. L'Asie romaine comprenait, au temps de Sévère, douze provinces : 1" Asie proprement dite, qui conservait l'organisation que Sylla lui avait donnée. Ses cinq cents villes étaient réparties en quarante-quatre districts pour faciliter Topération du cens et la levée de l'impôt, et elles se divisaient en trois classes : al {i,T)Tpoic6>.ei; (Smyrne, Sardes, Pergame, Lampsaque, Cyzique et la capitale de la province, Éphèse), al Ixouaat àyopà; ôixûv, al êXdTTou; 7c6>£i; (Modest, au Dig., XXVII, 1). On y connaît dix-huit villes libres et trois colonies. — 2* Bithynie et Pont, sur la côle, du Rhyndacus au Sangarius, capitale Nicomédie et Amaslris *, vingt-trois districts, deux villes libres, trois colonies. — 3* Galaxie avec le Pont Polémoniaque et Galatique, la Pisidie, la Phrygie, la Paplilagonie et la Petite-Arménie (cf. Waddington, Voy. arch.j 111, p. 432, et Perrot, de Galatia) ; capitale Ancyre, deux villes libres, plusieurs colonies. — 4' Cappadoce, sans villes importantes et sans régime municipal (le pays était divisé en dix ou onze stratégies, comme la Thracejj capitale Mazaca, population rude et violente, meurtres fréquents. Cette province paraissant devoir servir de rempart contre TArménie, Vespasien l'avait accrue d'une partie de la Galatie et avait remplacé son procurateur, simple chevalier romain, par un légat consulaire. (Suét., Vesp., 8.) Elle eut une légion, plus tard deux, dont les postes et campements donnèrent naissance à plusieurs villes. — 5' Lygie (Xanthos et Patara) et Pamphylie (Side, Perge, Aspende). — 6* Cilicie, avec la Lycaonie et l'Isaurie, capitale Tarse ; six villes libres, trois colonies. — 7* Cypre, capitale Paphos. — 8** et 9" Syrie, capitale Antioche. Le sénat y avait laissé subsister longtemps de petites principautés dont les chefs, remplissant la fonction de procurateurs du peuple romain, rendaient à Rome le service de lever pour elle l'impôt. Ces petits royaumes avaient été successivement réunis : la Commagène, en 72-, la Chalcidique, sous Donatien j l'Abilène, en 48 j le royaume d'Aréthuse et d'Émèse, sous les Flaviens; celui de Damas et la république de Palmyre, en 106, quand l'Arabie Pétrée fut conquise. Sévère fît de la Syrie deux provinces. — 10" Judée, de l'an 6 à l'an 41 et de l'an 44 à 70, elle avait été administrée par des procurateurs ayant le jus gladiiy quoique subordonnés au gouverneur de Syrie, et après 70, érigée en province gouvernée par un légat et contenue par une légion. La colonie d'iElia Capitolina avait remplacé Jérusalem, et Césarée lui servait de métropole. — 11* Arabie, avec ses deux grandes villes de Petra et de Bostra, celle-ci résidence du gouverneur et de la legio III* Cyrenaica. — 12. Mésopotamie, dont les principales villes étaient 'outre les colonies nommées au
D'abord, en Ire TEuphrate et le Tigre, il organisa la Mésopotamie en province. Il lui donna pour garnison permanente deux légions qu'il avait créées durant la guerre, la première et la troisième Parthique*, et il augmenta la puissance de ces forces militaires en multipliant dans la nouvelle province l'élément civil romain. Des colons furent établis à Nisibe, la forteresse centrale du pays, qui prit son nom, Septimia', à Rhesœmia, où la troisième Parthique eut ses quartiers % à mi-chemin entre Nisibe et Thapsaque, le grand passage de TEuphrate, à Zaitha, la ville des oliviers*, située sur le môme fleuve au-dessous de Circesium et au débouché de la route de Palmyre.
Au nord-ouest de la province, le roi de l'Osrhoène lui avait livré ses enfants en otage et donné d'habiles archers pour la campagne contre les Parthes ^ ; au nord, le roi d'Arménie avait été maintenu dans sa JSdélité à Tempire; au sud, la garnison de Zaitha imposait aux chefs arabes l'obéissance, et, à Test, le passage du Tigre était assuré par l'occupation de Ninive, où Trajan avait établi des vétérans et où Sévère doit en avoir laissé, pour bien défendre cet extrême avant-poste de l'empire ^
texte, Carrhes, colonisée par Marc-Aurèle, Singara et Édesse. Cf. Marquardt, Rœm. Staaisw., t. I, p. 176-281. — 1. La leg. If* Parthica fut ramenée par Sévère en Italie ; elle eut son quartier général à Albano, où Ton a trouvé son cimetière et quantité d'inscriptions provenant d'elle. (Henzen, Annalij 1867, p. 37 et suiv.) Il est inutile de cherchera distinguer les mesures prises par Sévère durant le premier ou le second séjour qu'il fit en Mésopotamie. — 2. Septimia col.Nisibis. (Dion, LXXV, 3 ; Eckhel, HI, B17.) — 3. Eckhel, ni, 518. — 4. Amm. Marc, XXIII, 5 ; Eckhel, ibid, — 5. Il vint plus tard, entre 203 et 208, renouveler à Rome ses promesses de fidélité. Sévère l'y reçut avec une grande magnificence. (Dion, LXXIX, 16.) Quant aux Arméniens, S. Martin, dans ses Mémoires sur V Arménie (t. I, p. 301), parle d'une invasion des Khazars qui, ayant traversé les gorges de Derbend dans le Caucase et franchi le Kour, auraient battu les Arméniens et tué leur roi Vagharsch, en l'année 198. Ces événements expliqueraient mieux encore que la politique traditionnelle de ce peuple, pourquoi Sévère n'eut pas de précautions à prendre de ce côté, quand il descendit sur Ctésiphon. Entre les Parthes qui les menaçaient au sud-est et les barbares qui les attaquaient au nord, l'alliance romaine était pour los Arméniens une nécessité. — 6. Sur les monnaies de Trajan, Ninive
Il avait donc solidement établi sa domination entre les deux fleuves, en Tadossant aux montagnes arméniennes et en l'appuyant sur tout un ensemble de forteresses et de colonies romaines. Aussi cette province sera-t-elle, pendant des siècles, le boulevai'd de l'empire.
Après la mort de Niger, il avait réuni la Lycaonie et risaurie à la Gilicie, afin de constituer, au voisinage de la Syrie, un grand gouvernement qui gardât cette vraie porte de TOrient*; par des raisons contraires, il avait divisé la province de Syrie, qui donnait à ses chefs de trop ambitieuses espérances : au nord, la Commagène et la Syrie Creuse, c'est-à-dire la vallée inférieure par où l'Oronte gagne Antioche et la mer en s'ouvrant passage entre l'Amanus et le Liban; au sud et à Test, la Syrie phénicienne comprenant tout le littoral, et, sur le revers oriental du Liban, jusqu'au milieu du désert, Héliopolis, Émèse, Damas et Palmyre. Les deux routes qui menaient dans la Mésopotamie en franchissant l'Euphrate, à Thapsaque et à Circesium, étaient ainsi gardées par deux armées', et elles le furent bien. L'empereur, en effet, donna le gouvernement de la Cœlé-Syrie à un de ses meilleurs lieutenants. Marins Maximus, que Spartien appelle a un très-sévère généraP 5), et il est permis de supposer que la Syrie phénicienne fut confiée à quetque autre capitaine expérimenté. Après la bataille d'Issus, Sévère avait châtié rudement Antioche, parce que la sévérité était dans sa nature; toutefois cette ville n'en demeurait pas moins la plus considérable cité de l'Orient romain, et il était trop grand prince pour que la justice, ou ce qu'il regardait comme tel, une fois satisfaite, il consultât ses rancunes plutôt que l'intérêt de l'État.
s*appelle Colonia Augusta. Cf. Mionnet, Descr. des méd. gr. et rom,, t. I, p. 279, n. 1. Dion, contemporain de Sévère, disait de Ninive : ....•^pitTépa ècTt xai ônoiv.o; i?){jlc5v vofiiCetai (XXXVI, 6). — 1. Lebas et Wadd., Voy. archéol., n* 1480. L'inscription du n° 816 montre ces deux provinces réunies Ji la Galatie. — 2. Sous Alexandre Sévère, il y avait cinq légions en Syrie et en Palestine. — 3 legntus sererhsinms (Nigr,, 6).
Antioclie, comme Byzance, fut donc d'abord punie, puis favorisée. Au retour de la Mésopotamie, il s'arrêta dans l'ancienne métropole de la Syrie, non pour jouir des délices de Daphné, sous les voluptueux ombrages du sanctuaire d'Apollon, mais pour effacer le souvenir de ses récentes rigueurs. Il y donna à son fils aîné (201) la toge virile et, pour Tannée suivante, le consulat qu'il voulut partager avec lui. C'était traiter Antioche en capitale. Ces solennités et les fêtes qui les suivirent rapprochaient déjà la frivole cité de la nouvelle dynastie. Sévère acheva la réconciliation en y faisant construire des thermes magnifiques*.
Dans la Syrie phénicienne, de grands travaux s'exécutaient. Quatre bornes milliaires qu'on a trouvées sur la route de Sour à Sayda, et qui portent toutes la même inscription, datée de l'an 198, montrent le lieutenant du prince remettant en état les chemins de celte province^; et le nom de Sévère gravé sur une autre borne des environs de Laodicée prouve que les mêmes ordres avaient été donnés dans la Grande-Syrie^
La région syrienne qui descend à la Méditerranée était depuis longtemps en possession de tous les avantages que la civilisation ancienne pouvait donner. Alexandre et ses successeurs avaient hellénisé ces populations d'origine punique ou araméenne, et les colonies que Rome y avait établies, les garnisons qu'elle y tenait, avaient introduit sa langue dont les soldats étaient obligés de se servir*. Tyr, que les Maures de Niger avaient incendié*, fui repeuplé par des vétérans de la légion III^ Gallica, et obtint le droit italique ^ Béryte, oii vivaient les descendants des légionnaires d'Auguste, l'avait depuis longtemps et renfermait laplus grande école de jurispru-
1. C/i?'on. d'Eusèbe et de S. ôôrôme, ad. ann. 202, et iMalalas, p. 294;dans la Byzantine. — 2. C. I. L., III, n. 205. — 3. Waddinglon, Inscr. de Syrie, 1838. — 4. Sur le colosse de Memnon, tous les proskynènus de militaires ou de fonctionnaires sont en latin; voy. Lctronne, Mscr. d'^^^., II; 324- — 5. Hérod., UI, 3. — 6. Dig., L, 15, 1.
dence romaine; Papinien, Ulpieii et tous ces jurisconsultes dont on a noté, dans les Pandecles, « les judaïsmes », en étaient sortis*. Béryte s'était d'abord déclarée contre Sévère. Nous ignorons si elle en fut punie ou si Papinien apaisa la colère du prince; du moins, ses sentiments changèrent vite: une inscription de l'année 196, trouvée dans ses environs, contient l'expression de vœux « pour le salutdeSévèreetdeJuliaDomna,la mère des camps* ». Sur le revers oriental du Liban et au delà du Jourdain, Rome avait eu beaucoup à faire. Avant Trajan, le Haouran (Balanée) et le Ledja (Trachonitide) étaient ce qu'ils sont aujourd'hui, des solitudes parcourues par des nomades farouches. « Vous vivez, leur disait le roi juif Agrippa, comme des bêtes fauves, dans des tanières*. » Trajan et Hadrien portèrent l'ordre et la vie dans ces pays où s'élevèrent de grandes et magnifiques cités. Sévère y continua leur ouvrage et, pour effacer toute trace de la révolte de la légion d'Arabie, il se rendit sans doute dans cette province. Le nom de Septimiani porté par des décurions de la Batanée rattache au règne de ce prince, par un lien que nous ne pouvons malheureusement saisir, l'organisation municipale de cette région*, et il s'y trouve des ruines de cités dont les habitants avaient la langue, les mesures, le calendrier et divers usages de Rome*^. Un légat impérial écrivait à ces Arabes au milieu desquels les voyageurs modernes ne pénètrent qu'au risque de leur vie, comme il l'aurait fait aux magistrats de l'Espagne ou de la Gaule, pour les garantir contre l'abus des logements militaires : preuve que l'administration romaine avait, sur cette extrême frontière, la sollicitude qu'elle montrait dans les plus
1. Uipien était originaire de Tyr. {Dig., L, lu, — 2. Waddington, Itiscr, de Syrie, 1843. Sous Caracalla la leg, III^Gaihca coupa des rochers, ''inscription dit des montagnes, qui faisaient oLstucle au cours du Lycus. (Ibid,, 1845.) — 3. évçwXéudavxe; (Wadd.jOjL*. ciL, 23*29). Cf. Jos.,i4. /., XIV, 15, 5, et notre t. 111, p. 54. — 4. Cf. Henzen, Bulletin de llnst. archéoL^ 1867, p. 204 et suiv. — 5. Waddington, Inscr. de Syrie, 2136 et suiv.
vieilles provinces ^ A Bostra, capitale de la province d'Arabie, les légendes des médailles étaient grecques sous Trajan; quelques années après Sévère, elles étaient latines*.
Les quarante-deux blokhaus dont on croit avoir compté les restes entre Damas et Palmyre ont-ils été construits par Hadrien' ou par Sévère? On ne le sait. Du moins ce dernier prince les a tenus bien garnis d'hommes et de vivres, car, si on ne trouve pas sa trace d'une manière certaine le long de la route qui mène à Palmyre, on la rencontre à Palmyre môme. Ce grand marché du désert, avant-poste de la Syrie sur le moyen Euphrate, lui avait été d'un trèsutile secours dans son expédition contre Babylone. Comme toutes les villes de commerce, Palmyre était une cité cosmopolite. 11 s'y trouvait des Parthes, des Arméniens, des Romains, des Grecs et une colonie juive très-importante, dont quelques membres rivalisaient de richesse avec les plus considérables des indigènes *. Aussi avait-elle, comme Alexandrie, un juridicus pour terminer les contestations qui s'élevaient entre ces étrangers*. Les Odainath y tenaient déjà le premier rang. Un d'eux, Hairan, sans
1. « Si quelque soldat ou voyageur veut entrer de force chez vous, écrivezmoi pour obtenir réparation. Vous ne devez rien aux étrangers^ et, puisque vous avez un caravansérail (Çevwva) pour les recevoir, vous ne pouvez ôlrc contraints à leur ouvrir vos maisons. Placez cette lettre à Tendroit de voire ville où elle sera le plus facile à lire, afm que nul ne puisse s'excuser en invoquant son ignorance. » (Wadd., hiscr. de Syrie^ 2, 524.) L'auteur de celte lettre est un légat d'Alexandre Sévère. — 2. Wadd., i6id., p. 460. — 3. Voy. mon t. IV, p. 366-7. D'après la carie de Peutinger, il y avait 212 milles de Damas à Palmyre. Porter {Handbook for Syria, p. 536) ne compte entre ces deux villes que quarante heures de marche. MM. de VogUé et Waddington ont aussi trouvé des posles de soldats romains le long d'une route se dirigeant de Bostra vers Palmyre, à travers une solitude désolée. Malheureusement les graffiti qu'ils y ont lus ne donnent aucune date. {Iiîscr. de Syrie, p. 522.) Dans le Sahara africain, les mômes précautions avaient été prises; cf. Hisl, des Rom.j t. V, p. 202, et Arch, des MissionSj 1877; p. 362 et suiv. En voyant le désert partout bordé de forts romains, on comprend que les provinces situées derrière eux aient joui d'une prospérité qu'elles ont perdue quand les malheurs de l'empire ont fait disparaître cette police vigilante. — 4. De VogUé, Inscr. sémit., 7, 16, 65 et pcissim. — 5. AixaioSoTT);. Cf.aWddington, hiscr. de Syrie, 2606 a.
SEPTIMK SÉVÈRE (193-211). 67
doute stratège de Palmyre au temps de la guerre parthique, seconda si bien Sévère par sa connaissance des lieux et par les approvisionnements qu'il fit arriver aux légions, que l'empereur lui permit de prendre son nom deSeplimius, qui fut, dès lors, le yentiliilumdeldi grande famille palmyréenne. Ainsi Hérode le Grand avait été autorisé par Auguste à se rattacher à la famille des Césars en joignant à son nom celui des Jules ^ Lorsque, soixante ans plus tard, un de ces Odainath, devenu « le roi des rois ^ » , se fit le protecteur de l'empire romain en Orient, son prénom de Septimius rappelait encore le temps où les siens n'étaient que des clients de Sévère.
Comme les sheiks arabes changeaient leurs noms, les villes du désert changèrent leurs coutumes: la Tadmor de Salomon fut une colonie romaine, investie des privilèges du droit italique^; avec des duumvirs {crpaxrjoî), des édiles [i^o^v^oaoi) \ des assemblées du sénat et du peuple. Par ses monuments, on dirait une fille d'Athènes, par ses institutions une fille de Rome. Elle eut jusqu'aux distributions gratuites ; on y a trouvé des tessères frumentaires, des bons de pain et d'huile % et, parmi ses citoyens, elle compta des chevaliers et des sénateurs de Rome. Sévère lui avait probablement déjà donné pour garnison Taile de cavalerie qu'on y voit plus tard^
Alors comme aujourd'hui, les nomades étaient obligés de conduire, durant l'été, leurs troupeaux aux sources de Palmyre ou aux pâturages du Djebel Haouran''. En occupant fortement ces points, les Romains se rendaient mattres du désert, et ils en ont fait la police mieux que personne n^a jamais su la faire.
l.Waddinglon,ï6irf. — 2. DeVogiii, Inscr. séniit., 28. — IJ. Dig., L, 15, 1, § 5. — 4. En d'autres villes grec(|ucs et syriennes, les édiles portaient le nom d'évôques, èrei<yxo-oi ou surveillants. — 5. De Vogiiô, Inscr. sémil.^ 16, 146-7, et Waddington, Inscr. de Syrie, 2606 a, 2607 et 2629. — 6. Wadd., ibid., 2580. — 7. Les chefs de ces nomades étaient appelés etiinarques, stratèges ou o\ àito iOvou; voixâôwv. Cf. Waddington, op. cit., p. 511. Quelques-unes de leurs tribus gardent encore le nom qu'elles portaient il y a dix-huit siècles. {Ibid., p. 525, n° 2287.)
A rextrémilé orientale du Haouran, au milieu d*une région qui semble maudite, s'élève une montagne volcanique dont le pied porte un camp romain avec des murailles épaisses de plus de 2 mètres, flanquées de tours et précédées d'un fossé : une troupe résolue devait braver là tous les Arabes du désert. Au sommet du cratère, un poste surveillait cette plaine immense, où se voient des ruines de thermes et de maisons. « Avant nous, dit M. de Vogué, aucun Européen n'avait troublé celte solitude *. » Mais les Romains y étaient venus et avec eux la culture et la sécurité.
Ainsi la vie régulière s'introduisait dans ces régions désolées. A Tabri des postes fortifiés qui bordaient « le pays de la soif », des villes s'élevèrent dans les vallées, des canaux y amenèrent Teau des montagnes '; le régime municipal s'y développa, et les inscriptions nous parlent de stratèges et de décurions en des lieux où ne retentit plus que le cri du chacal. Souvent, du haut d'un amas de ruines, le voyageur aperçoit au loin de larges dalles de basalte régulièrement disposées et encadrées d'un double cordon de pierres plus fortes qui font saillie. C'est une voie romaine qui, après quinze siècles, annonce qu'un grand peuple a passé par là*.
Sur mille points de ces terres bibliques, on retrouve l'empreinte de Rome. Il faut donc retourner le vers de
1. La Syrie centrale^ par M. de Vogiié. — 2. Wadd., Inscr. deSyr., 2296 et 2301. La première de ces inscriptions est une action de grâces à Trajan pour le remercier d'une conduite d'eau amenée à Kanata, iv. irpovota;de Corn. Palma. Ainsi le premier soin de ce conquérant de l'Arabie avait été de donner de l'eau aux nouveaux sujets de Tempire. En pratiquant cette excellente politique en Algérie, nous ne faisons que suivre l'exemple des Romains. — 3. « La voie romaine de Bostra à Damas existe encore pres(|ue en entier, dit M. Waddington, et on trouve çà et là, dans ces régions, les restes de beaucoup d'autres. » La numismatique septi mienne est très-riche pour toutes ces provinces ) M. de Saulcy, qui la connaît mieux que personne, a été très-frappé de l'iniluence exercée en ces pays par Septime Sévère et les siens. Sod mémoire sur YAge des grands monuments d' Héliopolis (Revue arch., avril 1877) l'a conduit à la conclusion que ces ruines, les plus belles de l'Orient, sont de cette époque, le temple de Jupiter ayant été construit par Seplinie Sévère et celui du !;oleil par Caracalla.
Juvénal : ce n'est plus TOronte qui coule dans le Tibre; au second et au commencement du troisième siècle de notre ère, c'est le Tibre qui coule au désert et y porte l'esprit de l'empire.
Sévère venait de suivre jusqu'à Ctésiphon les traces de Trajan; il suivit celles d'Hadrien en Palestine et en Egypte.
La Palestine était comme toujours en proie au désordre. Dion parle d'un brigand qui dévastait la Judée et savait déjouer toute poursuite. Un jour, il osa se rendre au camp de l'empereur avec une troupe de cavaliers et l'entretenir comme s'il eût été un de ses tribuns. Personne ne soupçonna la bravade, et le bandit, qui n'était sans doute qu'un chef voulant vivre indépendant, retourna tranquillement dans ses montagnes. Ce fait, l'histoire de Bullas, une des curieuses légendes du banditisme italien*, celles de Maternus qui, sous Commode, pilla la Gaule entière, et de Numerianus, le faux sénateur dont on vient de lire les exploits*, montrent comme la désorganisation faisait de rapides progrès dans ce grand corps de l'empire dès qu'aux Trajan et aux Hadrien succédaient les Commode et les Julianus. Pour maintenir l'ordre en tant de pays et au milieu de populations si différentes, il fallait évidemment que tous les faclieux, brouillons du sénat, chefs ambitieux ou coupeurs de routes sentissent sur leur tête la main d'un prince énergique dont la conscience ne s'inquiéterait pas d'une, sévérité excessive. Un de ces Odainath dont nous parlions tout à l'heure médite une révolte et intrigue avec les Perses; Rufinus, le commandant des forces romaines, le fait tuer et, cité pour ce meurtre par le fils du mort devant l'empereur, répond au prince : « Plût aux dieux que l'empereur me permît de le débarrasser aussi du fils ^ » Cette justice était trop expédilive, mais elle prévenait une invasion persane. Est-il bien sûr que nous-mêmes en Algérie, les Anglais dans
1. Hist, des Rom., t. V, p. 228. — 2. Page 51. — 3. De Vogué, la Syrie centrale, p. 30. Le fait se passa après Sévère, entre 241 et 251.
l*Inde, nous n'ayons jamais agi de môme? Les empereurs romains se trouvèrent souvent en face de ces situations redoutables, où ce que l'on croit le salut de TÉtat apparaît comme la loi suprême.
Sévère était de ces hommes prêts à tout sacrifier au repos public *. Par malheur, il comprit les chrétiens parmi les perturbateurs des provinces. Les Juifs et les Samaritains venaient de recommencer en Palestine, les armes à la main, leur querelle séculaire ^ Des chrétiens s'y mêlèrent-ils? On ne sait. Mais ce bruit de combats à propos de croyances religieuses irrita le prince. Les légions frappèrent quelques coups, et des exécutions rétablirent la tranquillité. Le sénat voulut donner plus tard à ces mesures de police l'importance d'une victoire. Quand l'empereur refusa de faire dans Rome une entrée triomphale pour la prise de Ctésiphon, les sénateurs, afin (Je ne pas priver son fils d'une flatterie et Rome d'une fête, décernèrent un triomphe juif à Caracalla*. En vue d'empêcher le retour de ces désordres, ce Sévère, dit son biographe, fit, durant ce voyage de Palestine, beaucoup de règlements*. » Nous n'en connaissons qu'un, renouvelé de l'ancien rescrit impérial qui défendait aux rabbins de pratiquer la circoncision sur des hommes étrangers à leur race S et aux chrétiens de continuer leur propagande. La même mesure était appliquée aux deux religions, non en vue de les détruire, mais afin de les empêcher de s'étendre. On verra ailleurs* que cet édit eut, pour elles, des conséquences très-différentes.
De la Palestine, Sévère gagna l'Egypte, terre féconde
1. Fuit delendaruni faclionum cupidus (Aur. Victor, de Cass./ 20). — 2. La Chronique d'Eusèbe traduite par saint Jérôme contient, ad ann, 199, ces mots : Judat'cuni et Sainai'iticum bellum orlum vel resumtum. Abulfaradja, dans son Chronicon^ met cette guerre en la première année de Sévère, 193 : bellum gravissimum cxorlum est inLer Judaeos ei Samarilanos. — 3 Judaïcum triumplium.... quod et in Syria res bene gcstœ fuerant a Severo (Spart., Sev., J6).— 4. Pluritna jura futidavil (id., ibid.. 17).— h.Hist. des Rom., t. IV, p. 233 et 429. ■— G. L'histoire de la persécution de Sévère est l'objet d'un chapitre suivant.
OÙ les hommes poussaient comme les moissons*: ils y étaient alors plus de huit millions, avec peu d'esclaves, car le travail agricole se faisait comme aujourd'hui par des fellahs de condition libre, et le travail industriel par une multitude de Grecs et de Juifs. On y vivait aussi sans beaucoup de peine, excepté dans les carrières, dont Texploitation fut rendue par le prince encore plus active', mais où ne travaillaient que des condamnés.
Au montCasius, Sévère fît, comme Hadrien, un sacrifice funèbre sur le tombeau de Pompée et remonta le Nil par la bouche Pélusiaque*. Il visita curieusement les pyramides de Ghizeh, plus belles, ou du moins plus régulières en ce temps-là qu'aujourd'hui, parce qu'elles avaient encore leur revêtement*; le grand Sphinx couché à leurs pieds, symbole solaire déjà dégradé par les vingt siècles qui avaient passé sur lui et que Sévère fit réparer* ; le Sérapéum deMemphis qui conduisait aux tombeaux des Apis, qu'un des nôtres a retrouvés*; le Labyrinthe, les merveilles de Tlièbes et de Philœ, etc. Il se fit expliquer les hiéroglyphes que l'on continuait à graver aux parois des temples % et ChampoUion a lu son nom à côté des sculptures que l'empereur commanda pour le pronaos du grand temple d'Esneh*. Mem-
1. Jos., B, «/., II, 16, 4, lui donne 7 800000 habitants; norobre qui, cent ans plus tard , devait s'être augmenté. Cf. Lelronne, Journ. des Sav.,1844, p. 43i. — 2. Une inscription de l'année 203, postérieure seulement de deux années au voyage do Sévère, a consacré la découverte près de Philœ de nouvelles carrières de granit d'où l'on tira « de nombreuses et grandes colonnes ». Cf. Letronne, Journ, desSav.^ 1836, p. 684; C. I. L., III, 75. Les carrières du Djebel Faterch continuèrent à être exploitées jusqu'au temps de Dioclélien. — 3. Les auteurs ne le disent pas, mais c'était pour lui la route la plus courte, celle qui le conduisait le plus vite aux merveilles égyptiennes. Alexandrie n'était qu'une ville grecque, et ce n'était pas la Grèce qu'il cherchait en Egypte. — 4. Letronne, Inscr. de VÊgypte^ t. II, p. 487-518. — 5. Ibid.j p. 463. — 6. M. Mariette-Bey, à qui sont dues les plus belles découvertes faites en Egypte. — 7. La dernière inscription hiéroglyphique qui soit connue est une offrande de l'empereur Decius vers 250, mais Letronne pense que l'usage de cette écriture subsista jusqu'au sixième siècle. [Journ. des Sav.^ 1843, p. 464.) On a des inscriptions où des Grecs se disent graveurs d'hiéroglyphes. (Id., Inacr, d'Égyple.L II, p. 475.) — 8. Lettres écrites d'Egypte^ p. 86.
non lui parla encore ; ce fut pour la dernière fois. Par excès de zèle pieux, Sévère reconstitua, tel qu'on peut le voir à présent, le colosse brisé au temps d'Auguste; mais du jour où la statue ne présenta plus au soleil levant sa large cassure à surface inégale, imprégnée de l'humidité de la nuit, le dieu cessa de faire entendre « sa voix divine* ».
« Curieux de toutes choses, même des plus secrètes, humaines ou divines, » Sévère s'informa certainement des sources du Nil, dont les Romains s'étaient fort approchés*. Dion Cassius en parle à propos de ce voyage de l'empereur, qu'il lui avait peut-être entendu raconter, et, s'il se trompe en mettant l'origine du fleuve à l'extrémité de TAtlas maurétanien, il dit presque vrai en le faisant sortir d'immenses marécages qui s'étendaient au pied d'une haute montagne couverte de neige'. Sévère s'était proposé de pénétrer dans la vallée supérieure du Nil ; une peste l'arrêta, et le fleuve le ramena dans Alexandrie. Il y visita le tombeau d'Alexandre, le Musée, toujours occupé do ses travaux stériles*, et la bibliothèque fameuse du Sérapéum dont la colonne dite de Pompée, encore debout, ornait une des cours. Il se plut dans cette ville ou crut politique de lui témoigner sa faveur. Les Alexandrins avaient pris parti pour Pcscennius et mis sur leurs portes : « Cette ville appartient à Niger notre maître. » Quand Sévère arriva, ils lui dirent: « Oui, nous l'avons
1. Voy. Hist. des Rom.,i. IV, p. 375, et le mémoire célèbre de Letronne. Aucune des inscriptions gravées sur le colosse n'est postérieure à Sévère. — 2. Les dernières découvertes de Mariette-Bey à Karnak prouvent que les Pharaons avaient légué à leurs successeurs une connaissance de la vallée supérieure du Nil bien plus complète qu'on ne l'a cru longtemps. Les armées de Toutmès HI ont certainement pénétré jusqu'au cap Has-Hafoun, au sud du cap Gardafui, même probablement, dans l'intérieur des terres, au delà de Kharthoum, et Ptolémée parle de trois grands lacs équatoriaux. Cependant Amm. Marcellin (XXU, \h) déclarait les sources du Nil introuvables. ....postcrx ignorabunt œtales. — 3. LXXV, 13. — 4. Voy. Hist. des Rom , t. IV, p. 37?. Sur les nugœ difficiles du Musée, cf. chez Letronne, Inscr. d'Egypte, t. 11, p. 399-400, l'inscription de ce pensionnaire du Musée qui s'intitule poêle homérique, parce qu'il composait des contons d'Homère.
écrit, mais en croyant bien que toi tu étais le maître de Niger*.» L'empereur n'en demandait pas davantage pour pardonner. II leur rendit le sénat et les magistrats municipaux qu'Auguste leur avait ôtés, revisa leurs lois', restreignit à la juridiction volontaire les fonctions du juridicus romain, qui depuis plus de deux siècles était le juge suprême dans Alexandrie, et, pour marquer sa confiance à cette province, il leva l'interdiction portée par le premier empereur contre le gouvernement de rÉgyptc par un préfet d'ordre sénatorial^; enfin il dota la ville d'un gymnase et d'un grand temple qu'il appela, comme celui d'Agrippa à Rome, le Panthéon*. Sévère était, à l'exemple de Trajan et d'Hadrien, un grand bâtisseur, et l'Egypte n'était point faite pour lui ôter le goût des constructions monumentales.
L'étrange pays avait fait sur l'impérial voyageur l'impression accoutumée. Dans la suite, Sévère revenait volontiers à ses souvenirs d'Egypte et se plaisait à rappeler les merveilles de la terre des Pharaons. Le culte de Sérapis, dont il avait partout rencontré les sanctuaires"*, l'attira particulièrement®. Il fut frappé de cette puissante synthèse de doctrines différentes par où les païens essayaient de donner satisfaction aux idées alors dominantes d'unité divine et de salut par le dieu « maître de la lumière et de la nuit, de la vie et de la mort ». Macrobe a conservé cette réponse d'un oracle de Sérapis : « Qui je suis? Je suis le dieu que je vais dire : la voûte du ciel est ma tête; la mer, mon ventre; la terre, mes pieds; la région éthérée, mes oreilles, et, pour œil, j'ai le bril-
1. Spart., Sev.j 17. — 2. Dion, LI, 17. Aussi Malalas dit (XH, p. 293) : 'IvûouXyevTÎa; aùtoî; iraoad^j^wv èofÇxTO aÙTOuc. — 3. Clironic. Alex.^ ad. a>i?î.202. — 4. Une inscription (Letronne, t6irf., p. 463) le montre aussi réparant le pavé d'un temple. Si tant de monuments épigraphiques n'avaient point périj nous aurions certainement de plus nombreuses preuves des travaux commandés par Sévère en Egypte. — 5. Le rhéteur Aristide en compte quarante-trois en Egypte. Four lui, Sérapis est le dieu des dieux qui domine la terre et la mer, la lumière et la nuit, la vie et la mort. Ce culte de Sérapis se répandait par tout l'empire, môme dans le palais impérial. Sur des médailles de Commode, on lit : Au dieu Sérapis. — 6. Spart., Sev., 17.
lant flambeau du soleil qui porte partout ses regards *. » Sérapis représentait donc le dieu, en qui tous les autres se confondaient; uni à Isis, a la déesse aux mille noms », il était la force qui féconde et la nature qui conçoit ; mais il était aussi le dieu qui assurait le salut sur la terre et au ciel. Les pèlerins encombraient ses temples dont les parois disparaissaient sous les ex-voto, et Ton ne parlait que de ses cures miraculeuses, tandis que les vieilles déités restaient mornes et silencieuses auprès de leurs autels désertés. Sévère et les siens paraissent avoir été gagnés à ce culte ^ Caracalla , du moins^ lui consacra plusieurs temples jusque dans Rome, notamment près du Colisée, un sanctuaire d'Isis et de Sérapis qui donna son nom à cette région de la ville*] et lorsqu'on voit Sévère élever un Panthéon dans Alexandrie, on est disposé à croire qu'il fut conduit par une idée de syncrétisme religieux à donner le nom de tous les dieux au temple que, dans sa pensée, il dédiait au seul principe divin. Ainsi se précisait ce paganisme nouveau qu'on a montré en voie de formation au siècle précédent et qui s'accuse chaque jour davantage. Le dieu-soleil d'Élagabal et d'Aurélien, TAhoura-Mazda des Persans, le Baalsamin des Palmyréens, « le Seigneur du monde qui doit être béni dans l'éternité », préparaient les voies au Jéhovah mosaïque *.
Malgré ses préoccupations religieuses. Sévère ne fut pas plus favorable en Egypte qu'il ne l'avait été en Palestine
1. Saturyi., I, xx, 17. — 2. Jucundam sibi peregrinationem hanc propter religionem dei Serapidis.... Severus ipse postea semper oslendit (Spart., Sev., 17). — 3. La troisième. Sur le culte d'Isis, voy. Hist. des Rom., t. V, p. 446. Commode s'était déjà montré fervent adorateur d'Isis. (Lampr., Comm.j 9.) — 4. Voy. notre t. V, p. 452-467. Terlullien {ApoL, 24) dit luimôme aux Romains : Nonne conceditis de estimatione communi aliquem
esse sublimiorem et potenliorem vclut principem mundi imperium
summas dominationis essepenes unum. Quantité d'inscriptions palmyréennes débutent par cette invocation dont les musulmans semblent avoir hérité: « A Celui dont le nom est béni dans l'éternité, le Bon et le Miséricordieux. » Cf. de VogUé, Inscr. sémit., p. 53 et suiv. Ce dieu était, à Talmyre, le soleil, Baalsamin, « le dieu suprême, le maître do l'univers et do l'éternité. »
SEPTIME SKVÈRE (193-211). 75
aux disputes théologiques. Il enleva de tous les sanctuaires les livres contenant les doctrines secrètes, celles qui font les associations vivant dans Tombre et d'où sortent parfois les menées séditieuses. Ces livres, il ne les détruisit pas, mais il les enferma dans le tombeau d'Alexandre, afin que personne ne pût les lire. C'était un vrai Romain, un de ces hommes d'épée et de gouvernement qui n'aiment pas les choses que l'épée ne tranche jamais * et dont les gouvernements s'inquiètent toujours. Mais c'était aussi un esprit élevé. Parmi ces livres, il en est un qu'au lieu de proscrire, il admira certainement, le Livre des Morts, que nous retrouvons avec les momies dont il était comme la voix par delà le tombeau*. On y lit des paroles telles que celles-ci: «Quand Tintelligence, principe divin, entre dans une dme humaine, elle essaye de Tarracher à la tyrannie du corps et de l'élever jusqu'à soi.... Souvent elle triomphe; alors les passions dominées deviennent des vertus, l'âme dégagée de ses liens aspire au bien et devine les splendeurs éternelles à travers le voile de la matière qui obscurcit sa vue.
« Quand l'homme est mort à la terre, son àme comparaît devant Osiris, et ses actions sont pesées dans la balance infaillible. Si elle est reconnue coupable, elle est livrée aux tempêtes et aux tourbillons des éléments conjurés, jusqu'à ce qu'elle puisse rentrer dans un corps qu'à son tour elle torture, qu'elle accable de maux et précipite au meurtre et à la folie. » Le méchant est un damné qui expie les fautes d'une première existence.
Mais le ciel s'ouvre pour l'âme qui a pu dire à son juge : « J'ai suivi la justice et dit la vérité; jamais une « plainte ne s'est élevée contre moi; j'ai chéri mon père « et ma mère ; j'ai été la joie de mes frères et l'amour de
1. Un d'entre eux fait cependant exception ; malheureusement il n'est pas des nôtres, Frédéric II. — 2. On en meltait avec le uiurt un exemplaire qui était plus complet; suivant la richesse plus ou moins grande de la famille. Celui qui est conservé à la Bihliolhèqiic de Turin est l'exemplaire type. Il a été publié par Lepsius sous le titre de das Todlenbuch der yEgypler, etc.
« mes serviteurs. Je n'ai commis aucune fraude, aucune « abomination. L'ouvrier n'a pas, chaque jour, exécuté « pour moi plus de travaux qu'il n'en devait faire. Je « n'ai ni desservi l'esclave auprès de son maître, ni a chassé le troupeau du pâturage, ni commis l'adultère « ou la fornication. Je suis pur! Je suis pur! »
Et encore :
« Je n'ai ni menti ni fait le mal, et j'ai semé la joie, « donnant le pain à l'affamé, l'eau à l'altéré, le vêtement a à qui était nu. »
« Alors cette âme pure s'élance à travers les espaces inconnus. Sa science s'accroît, sa puissance augmente, elle parcourt les demeures célestes et accomplit dans les champs d'Aalu le labourage mystique. Enfin, le jour de la bienheureuse éternité se lève pour elle; elle se mêle à la troupe des dieux dans l'adoration de l'Être parfait; elle voit Dieu face à face et elle s'abîme en lui *. »
Ce que la vieille Egypte avait si longtemps gardé pour elle seule se répandait sur le monde. Ce pays, dont Bossuet, jugeant sur les apparences, a dit que « tout y était dieu, excepté Dieu même », enseignait l'unité divine, le jugement des morts et les béatitudes éternelles gagnées par les mérites de la vie terrestre. De Memphis, de Jérusalem et de Palmyre, de plus loin encore, partait un courant d'idées, à certains égards analogues, qui en rencontrait un autre sorti d'Athènes et de Rome et se mêlait avec lui. Sur leurs eaux confondues allait voguer, d'abord discrètement et sans bruit, puis à pleines voiles, la barque de saint Pierre portant la croix triomphante.
1. J'emprunte cette analyse du Neb-Ged par M. Pierrot, à M. Maspcro, Bévue critique de 1872, p. 338.