‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 30 sur 40 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

« Après les cérémonies de la fête de Cybèle, dit Vopiscus, le préfet de la ville, Junius Tiberianus, me fît monter dans sa voiture, qui nous mena du Palatin aux jardins de Varus, et nous causâmes, entre autres choses, de l'histoire des empereurs. Comme nous arrivions au temple du Soleil, consacré par Aurélien, Tiberianus, qui tenait à la famille de ce prince, me demanda si Ton avait écrit sa vie : « Des Grecs l'ont fait, lui dis-je, mais pas un « Latin. — Eh quoi! s'écria ce vertueux personnage', un « Thersite, un Sinon, et tous les monstres de l'antiquité, « nous les connaissons, la postérité les connaîtra comme « nous, et Aurélien, ce vaillant prince, qui a rendu à Rome « son univers, sera ignoré de nos descendants ! Cepen- « dant, nous avons ses éphémérides, où il avait ordonné « de consigner ses actes de chaque jour'. Je vous ferai

1. L. Domitius Âurelianus. — 2. Vopiscus (Aur,, 1) dît sanctus, avec le sens ancien du mot. — 3, Ephemeridas.... libris linteis (ibid). On a placé la scène racontée dans ce passage vers 291, ou seize années seulement après la mort d'Aurélien. Junius Tiberianus gérait, en effet, en cette année, son second consulat, mais non la préfecture de la ville. Plusieurs passages des chapitres 42, 43 prouvent que Vopiscus écrivit son livre après ï'avénement de Constance Chlore (305). Le père de Vopiscus avait été parm les familiers de Dioclétien, et l'on vient de voir que le fils était le commensal du préfet de la ville. Ces relations, dans la plus 'haute société de Rome, le mirent à même de profiter des souvenirs d'anciens compagnons d'armes d'Aurélien; mais son peu de mérite montre que cette société était maintenant bien peu exigeante pour les dons de l'esprit.

« donner ces livres, qui sont dans la bibliothèque Ulpîenne, « afln que vous montriez Aurélien tel qu'il fut. »

C'étaient de riches matériaux que le magistrat suprême offrait à Thislorien. Vopiscus, petit esprit et pauvre écrivain, n'a pas su les mettre en œuvre. Mais les pièces officielles qu'il tira des archives sont, à divers titres, intéressantes; nous en avons déjà profité et nous en profiterons encore.

Claude avait détruit la grande armée gothique, sauf quelques bandes réfugiées çà et là dans les montagnes, qui reparurent un moment aux environs d'Ânchialos et de Nicopolis, oix les gens du pays suffirent à les disperser ^ Mais, d'après le plan concerté, il devait y avoir une seconde invasion par la Pannonie; les Goths de l'Ouest, les Vandales, les Juthungues et les Alamans s'agitaient. C'était pour arrêter ces nouveaux assaillants que Claude avait fait route au nord et cantonné ses troupes à Sirmium, forte place non loin de l'embouchure de la Save dans le Danube, et centre de la défense dans cette région.

Aurélien s'y trouvait, quand la mort de Claude lui valut l'empire. Il était né en 214^, aux environs de cette ville, d'un colon du sénateur Aurelius, dont l'affranchi, suivant l'usage, avait pris le nom, et qui faisait valoir une petite ferme de son patron ^ Sa mère était prêtresse du Soleil dans la bourgade qu'ils habitaient, et il garda toujours une dévotion particulière pour ce dieu. Nous connaissons son courage, ses exploits et les hautes charges qu'il avait remplies. Comblé d'honneurs par Valérien, il avait été, sur les instances de ce prince, adopté comme fils ou comme gendre par Ulpius Crinitus, un des grands personnages de l'empire, qui prétendait appartenir à la

1. Ce fait explique certaines médailles de Quintillus. — 2. Maiaias, XII, p. 301, le fait mourir à soixante et un ans et, par conséquent, naître en 214; Tillemont et Wietersheim placent sa naissance en 212. La Chronique d^ Alexandrie lui donne soixante-quinze ans à sa mort; mais les faits de son règne, ses médailles et d'autres considérations, ue permettent pas de lui attribuer ce grand ôge. — 3. Colonus^ dit Aur. Victor, Eprit, 35.

famille de Trajan. Le fils du paysan pannonien devenait rhéritier du culte, du nom et des biens de la plus illustre maison de Rome^

Très-sévère pour la discipline, très-exigeant pour le service, Aurélien exerçait pourtant un grand empire sur les troupes, parce qu'elles avaient vu maintes fois leur général se battre en soldat, ce qui, dans les guerres anciennes, ajoutait au prestige du chef. On parlait de nombreux ennemis tués par lui, et, dans les camps, il était appelé « Aurélien à la main de fer ^ », Étant le plus brave, il pût être le plus ferme. Un soldat outrage la femme de son hôte : Aurélien le fait attacher à deux arbres courbés de force en sens contraire et qui le déchirent en se redressant. Un autre jour, il écrit à un officier : ce Si tu veux être tribun, si tu veux vivre, tiens le soldat. Que personne ne dérobe un poulet, un mouton, même une grappe de raisin, ou n'exige de l'huile, du sel et du bois. Il faut se contenter de sa ration : ce que l'État donne suffit; le butin se prend sur Tennemi et ne doit pas coûter de larmes aux provinces. Veille à ce que les armes, les habits, les chaussures, soient toujours en bon état; les chevaux de bât bien pansés, le mulet de compagnie* soigné par chacun à tour de rôle et tout le fourrage employé, afin qu'on n'en détourne pas pour le vendre. Fais soigner gratuitement les soldats par les médecins et empêche-les de perdre leur argent dans les tavernes ou

1. Vopiscus parle, d'après des documents qu'il donne pour officiels, d'une adoption réelle; cependant, comme Aurélien ne prit pas le nom d'Ulpius CrinituS; ce qui était contraire à l'usage, il serait permis de révoquer en doute cet acte. D'autre part, les inscriptions (Orelli, 1032 et 5552) et les monnaies (Eckhel, VU, p. 487) lui donnent pour femme Ulpia Severina ; si cette Ulpia était tille de Crinitus, ce mariage aurait assuré à Aurélien les mêmes avantages que l'adoption, tandis que, fils adoptif d'Ulpius Crinitus, il n'aurait pu épouser celle qui était devenue sa sœur. Mais beaucoup des anciennes prescriptions étaient tombées en désuétude ; il se peut donc que l'adoption et le mariage aient eu lieu. — 2. Je traduis par un équivalent qui est un souvenir du moyen âge^ le latin dit : manu ad ferrum {Aur.^ 6), Aurelianus le fer en main. — 3. Mulum centuriatum^ le mulet d'ordonnance.

avec les aruspices ; exige qu'ils se conduisent décemment dans les quartiers; les querelleurs seront battus. » Septime Sévère avait ainsi parlé, et cette fermeté avait valu à Tempire un règne glorieux; elle eut, sous Aurélien, les mômes effets.

Comme le grand Africain, Aurélien était de mœurs austères et dédaigneux du plaisir ; comme lui encore, il ne se pressa pas d'aller recevoir les banales acclamations du sénat. Il battit les Juthungues qui menaçaient la Rœtie et régla les affaires de cette frontière, ce qui l'occupa quelques mois. Lorsqu'il fit enfin le voyage de ïlome, il parla fièrement dans le sénat : «J'ai de Tor pour mes amis, dit-il, et du fer pour mes ennemis ^ » On verra que ces ennemis ne furent pas toujours aux frontières. Pour n'avoir rien à craindre en Italie des anciennes troupes de Quintillus, il était venu de Pannonie bien accompagné. Les Goths de l'Ouest, les Juthungues et les Vandales trouvèrent l'occasion propice et envahirent cette province. A cette nouvelle, Aurélien y courut, se faisant précéder de l'ordre qu'on rentrât dans les forteresses tout le grain et le bétail. Le choc fut rude et la victoire indécise; pourtant, la nuit venue, l'ennemi recula, et Aurélien manœuvra de manière à lui couper la route du Danube. Menacés de la famine dans un pays ruiné, les barbares ouvrirent des négociations. Leurs députés cachaient la crainte sous l'arrogance; l'empereur remit Taudience au lendemain. Il les reçut assis sur son tribunal, entouré d'une pompe militaire et menaçante : à ses côtés, ses principaux officiers à cheval; derrière lui, les aigles d'or des légions, les images des princes, les piques d'argent qui portaient en lettres dorées le nom des différents corps, puis l'armée avec ses armes et comme prête au combat, rangée en demi-cercle sur une émineiice qui la laissait

1. Zonare (XU, 27) attribue ces paroles à un sénateur : ce qui ne se comprend pas. Il y a de l'incertitude sur l'ordre des événements dans ces premiers mois du règne d'Aurélien. Je me suis arrêté au récit qui m'a paru concilier le mieux les diverses données*

voir tout entière*. Moins habiles que l'Indien des prairies à cacher leurs sentiments, les Juthungues, en face de cet imposant spectacle, restèrent un moment interdits; mais Taudace leur revint vite : «Nous ne demandons pas la paix en vaincus, dit leur interprète, mais en anciens amis des Romains et en hommes qui savent qu'une bataille perdue par surprise peut être suivie d'une victoire. Notre seule nation compte quarante mille cavaliers, le double de fantassins, et ritalie, que nous avons courue presque entière, sait bien quelle est notre valeur. Avec notre alliance, tu n'auras à craindre aucun ennemi. Donne-nous donc les présents accoutumés, les subsides que nous recevions avant la guerre, et la paix est faite. » Dexippos, qui raconte cette scène, est un contemporain, mais il met dans la bouche d'Aurélien une bien longue réponse; nous n'en retiendrons que la fin : « Puisque vous avez violé les traités pour piller nos campagnes, vous n'avez nulle grâce à demander, et, dans l'état où vous êtes, c'est à vous d'accepter la loi du vainqueur. Vous savez ce qu'il est advenu des trois cent mille Goths qui s'étaient jetés sur l'empire : le même sort vous attend. Je vais passer le Danube et punir, chez vous-mêmes, votre infidélité. » Les Juthungues, intimidés, promirent de rentrer en leur pays. Quelques mois après, nouvelle invasion des Vandales et nouveau succès d'Aurélien qui, pour rendre leur retraite plus prompte, leur donna des vivres. Ils avaient livré en otages les fils de leurs chefs et deux mille cavaliers, qui prirent rang parmi les auxiliaires des légions ^ Aurélien, de son côté, faisant un sacrifice qui devait coûter à son orgueil, quoiqu'il ne coûtât rien à l'empire, leur céda la Dacie en offrant des terres, au sud du Danube, à ceux des colons romains qui voudraient quitter la province. Cet abandon

1. *A OY) (TUfjLitavxa àvaTetajjiéva irpouçaiveto.... (Dexippos, Fragm. hist» Grgec, lU, p. 682; Pierre le Patrice, Excerpta de Legationibus, p. 126). — 2. Cinq cents, qui s'étaient écartés pour piller, furent massacrés par le commandant des auxiliaires, et le roi des Vandales ût tuer leur chef à coups de flèches. (/6i/i., p. 686.)

était nécessaire, car, débordée sur ses deux flancs et envahie au cœur, la Dacie n'était plus tenable; s'il y restait des Romains, et il y en a encore qui forment un peuple nombreux et brave, il n'y restait plus d'administration romaine. Afin de donner à croire qu'on n'avait rien perdu, on fit d'une portion de la Mœsie une Dacie nouvelle, et le nom de la conquête de Trajan resta sur la liste officielle des provinces de l'empire. Mais, au lieu de la Dacie des montagnes, vraie forteresse qui eût été imprenable si Ton avait su en fermer la porte sur le bas Danube, ce fut la Dacie du rivage. Dada Ripensis*^, qui ne couvrait plus rien. Enfin le dieu Terme reculait. Pour un victorieux, celte condition était dure; Aurélien semble avoir voulu se couvrir du consentement de ses soldats, comme représentants du peuple romain. Du moins il consulta l'armée sur la question de la paix avec les Vandales', et le rappel des garnisons daciques dut être la conséquence tacitement acceptée de la convention que l'armée approuva. Dans l'état de l'empire et du monde barbare, le Danube paraissait la meilleure frontière, et les grands succès de Claude, ceux mômes d'Aurélien prouvent que, si le fleuve n'interdisait point aux envahisseurs le passage, il gênait le retour.

Nous ne dirons pas aussi facilement que l'empereur un adieu définitif à cette vaillante population romaine de la Dacie Trajane. Digne de son origine et de celui qui lui avait donné ses premières cités, elle a joué dans les Carpathes le rôle de Pelage et de ses compagnons dans les Asturies, bravant, du haut de cette forteresse inexpugnable, toutes les invasions ; regagnant pied à pied, tandis

1 . Entre la haute et la basse Mœsie. On l'appela d'abord Dacia A ureliani (Vopisc, Aur.j 39); elle fut ensuite divisée en Dacia Ripensis, cap. Ratiaria (Arzar Palanka), ei Dacia Mediterraneaj cap. Sardicca (Traditza). Dexippos ne parle pas, du moins dans les fragments qui nous restent, de l'abandon de la Dacie, et le récit d'Eutrope (IX, 15) ne permet de fixer aucune dale pour cet événement, qui se place naturellement après le double traité fait avec les Juthungues et les Vandales. — 2. Dexippos {Fr. hist.Gr., t. Ul, p. 685): ....èpo(iivou paacXéu);, 5 xi açîai Tzeçii xûv napôvxcov X^ov elvai So)i£î.

qu'elles s'écoulaient vers le Sud ou TOuest, le terrain perdu, et reconstituant, après seize siècles de combats, une Italie nouvelle, Tzarea Roumanesca, dont les peuples de race latine saluent Tavénement au rang des nations libres *.

Aurélien s'était résigné à laisser ce triste souvenir s'attacher à son nom, à cause d'une nouvelle invasion des Alamans en Italie. Dans l'espérance d'exterminer ou de prendre la horde entière, il voulut imiter la manœuvre de Claude à Naïssus : faire attaquer de front les envahisseurs par la plus grande partie de son armée, dans la plaine du Pô, tandis que lui-même, avec les prétoriens et les auxiliaires, leur couperait la retraite. Cette division des forces romaines amena un désastre. Les barbares sortant sur le soir d'épaisses forêts, où ils s'étaient cachés, surprirent, près de Plaisance, les Romains, qui se gardaient mal. Beaucoup de ceux-ci périrent, et une partie de la Cisalpine fut livrée à la plus épouvantable dévastation. Des Alpes au détroit de Messine , on trembla un moment, comme on avait tremblé naguère dans la péninsule des Balkans, à l'approche de la grande armée gothique.

Pour calmer ces frayeurs, on recourut aux expiations religieuses. Aurélien, qui savait quel parti on peut tirer, pour mener les foules, de l'intervention des dieux et de l'appareil des vieilles superstitions, écrivit au sénat la lettre suivante que le préteur urbain lut dans la curie : « Je m'étonne, vénérés Pères, que vous ayez hésité si longtemps à ouvrir les livres sibyllins : on vous croirait réunis dans une église de chrétiens et non dans le temple de tous les dieux. Agissez enfin, et, par la sainteté des pontifes, par les solennités de la religion, aidez

1. Je ne puis accepter Topinion de Rœsler (Dacier und Romxneny Wien, 1866), qui fait revenir les Romains dans la Dacie au commencement du treizième siècle. Il ne suffit pas, pour expliquer cette émigration extraordinaire, de signaler la présence de mois grecs, albanais et bulgares dans la langue roumaine.

le prince qui est aux prises avec de dures nécessités. Il n'est jamais honteux de vaincre par Tassistance des immortels. C'est ainsi que nos aïeux ont entrepris et terminé tant de guerres. »

Avant l'arrivée de cette lettre, même proposition avait été faite dans le sénat, mais les esprits forts et les courtisans du prince en avaient ri. « Aurélien suffira à tout,» disaient-ils. Le message impérial changea naturellement ces dispositions, et le premier sénateur à qui le consul en charge demanda son avis reprocha aux pères conscrits « de songer si tard au salut de la république et d'avoir été si lents à recourir aux livres du destin, à profiler des bienfaits d'Apollon^ Allez donc, saints pontifes, allez, vous qui êtes purs, irréprochables et sacrés; allez dans un pieux costume et dans de saintes dispositions ; montez au temple, préparez-y les sièges ornés de lauriers ; ouvrez de vos mains respectables les livres de la religion; cherchez-y les destinées éternelles de la république; apprenez à des enfants qui aient leur père et leur mère l'hymne qu'ils doivent chanter. Nous déterminerons la dépense nécessaire à cette cérémonie; nous ordonnerons l'appareil dçs sacrifices, et nous fixerons le jour de la lustration des champs*. » (Séance du m« jour des ides de janvier).

On purifia la ville, on chanta les hymnes saints, on fit une procession autour de Rome et l'on promit aux dieux d'en faire une autour des champs; enfin Ton accomplit des sacrifices aux lieux déterminés par le livre sacré, pour empêcher les barbares de les franchir*. Vopiscus ne dit pas que ces expiations furent des sacrifices humains ; mais Aurélien avait ofl^ert des captifs de toute nation*, et ce ne pouvait être qu'afin de renouveler l'antique coutume d'enterrer vivants les hommes dont Tombre irritée devait arrêter la marche de leurs compatriotes.

]. Les oracles sibyllins passaient pour être inspirés par Apollon. — 2. Vopisc, Aur., 19. — 3. In cerlis îocis sacrificia fièrent qux barbari Iransire non passent [ibid,^ 18). — 4 cujuslibet gentis captos {ibîd.^20).

Tout en se mettant en règle avec les dieux, Aurélien prenait ses mesures contre les barbares. Ceux-ci, partis en guerre pour le butin bien plus que pour la conquête, s'étaient divisés afin d'étendre plus loin leurs déprédations. Ils semblent s'être avancés jusqu'au Métaure, ce qui annoncerait leur intention de maixher sur Rome, suprême ambition de tous ces pillards. On a, du moins, une inscription^ où les cités de Pesaro et de Fano rendent des actions de grâces à « Hercule Auguste , collègue de l'invincible Aurélien », sans doute pour quelque exploit de guerre accompli dans leur voisinage. Aurélien suivait ces bandes, les détruisant l'une après l'autre ; près de Pavie, il eut affaire au gros de l'armée barbare et lui infligea un grand désastre. De ceux-là encore, bien peu revirent la hutte paternelle cachée dans les grands bois du Neckar et du Mein.

Que s'était-il passé à Rome durant cette campagne? Sans doute, on y avait joué de la langue contre le Pannonien qui laissait le peuple-roi avoir si grand'peur. On avait peut-être renversé ses statues, tué quelques-uns de ses gens ou de ses soldats. Il y eut certainement de grands désordres, puisque Vopiscus parle de séditions violentes^. Le vaillant soldat, qui avait passé sa vie à combattre pour le salut de l'empire, regarda comme une trahison cette émeute faite à l'approche de l'ennemi et en punit sévèrement les auteurs, des sénateurs mêmes périrent*.

Depuis longtemps, Rome, dans la sécurité que lui donnaient sa fortune et son empire, avait franchi son enceinte, et le mur de Servius disparaissait sous les maisons et les jardins qui couvraient l'immense remblai et le pied de Yagger^. L'ennemi se rapprochant, Aurélien se

1. Orelli, 1031 et 1535. —2. Romam petit vindîctas cupidus, quant sedilionum asperilas suggerebat; cf. Âmm. Marcellin, XXX, 8; Vopisc, Aur.j 18- et 21. — 3. Zosime (1, 49) parle de conspirations et de conspirateurs jus'emcnt punis, parmi lesquels il nomme trois sénateurs. —4. Aussi Zosime peut-il dire (1, 49) de la Rome de ce temps-là qu'elle était àxsCxiffToç.

résolut à revenir aux précautions des anciens jours. C'était un aveu humiliant, mais nécessaire. Il donna à Rome une seconde enceinte qui enveloppa la première et que Probus achèvera: elle eut environ 11 milles ou 16 kilomètres de tour* (271). Cette nouvelle ligne de fortifications est encore marquée par le mur dit d'Honorius, à cause des réparations que ce prince y fit.

Les barbares repoussés et Rome mise à Tabri d'un coup de main, Aurélien songea aux deux compétiteurs qui tenaient en dehors de son autorité TOrient et l'Occident de Tempire, Zénobie et Tetricus. Celui-ci était le plus proche, mais il paraissait le moins dangereux, et Aurélien avait déjà des raisons particulières pour ne le point redouter^; il dirigea ses premiers coups contre la reine de Palmyre.

Vainqueur deSapor, dont il avait insulté deux fois la capitale en plantant ses flèches dans les portes de Ctésiphon, Odenath avait été investi par Gallien du commandement de toutes les forces romaines en Orient, et associé même à Tempire. Il s'apprêtait à délivrer TAsie Mineure des Goths, lorsque en 266-267 il tomba victime d'une de ces tragédies fréquentes dans les maisons royales de l'Orienta Un jour, dans une chasse royale , son neveu Mseonios lança le premier trait sur la bête, au débucher, et la tua. C'était contraire à Tétiquette, qui réservait ce coup au prince, et Odenath l'en reprit avec colère. Mœonios ne tint pas compte de l'avertissement. L'ambition d'être renommé le plus habile chasseur du désert lui ôtait

1. Je suis la correction de Piaie {Délie mura Aureliane), qui, dans le texte de Vopiscus (Aur.j 39), quinquaginta prope millia, soiis-entend pedum et non passuum; 50 000 pieds romains font environ 11 milles ou 16 kilomètres. — 2. Voy. p. 398. Eckhel (VII, 456) pense même que la négociation dont il sera question plus loin avait commencé sous Claude. On a des médailles oîi Claude et Tetricus sont représentés au revers Pun de l'autre. (De Boze, Mém, de VAcad. des inscr,^ t. XXVI, p. 515.) — 3. La date de la mort d'Odenath est déterminée par les monnaies alexandrines, elle se place entre le 29 août 266 et le 28 août 267. (Waddington, /nscr. de Syrie j p. 602.)

toute prudence : deux fois encore ses flèches partirent avant celles du roi. L'insulte était publique : Odenath lui retira son cheval, ce qui équivalait à une dégradation, et, le bouillant jeune homme s'emportant en menaces, il le fit jeter en prison. Délivré, grâce aux prières d'Hérodès, fils aîné du roi, l'Arabe garda au cœur une haine violente et, avec Taide de quelques complices, assassina, au milieu d'un festin, Odenath et Hérodès K

Zénobie avait partagé le pouvoir et les travaux de son époux *. Elle prétendait descendre des rois macédoniens d'Egypte, ce qui avait fait d'elle la plus noble femme de rOrient ; on la disait aussi la plus belle, et elle en était la plus chaste*. L'ambition et l'amour de la gloire avaient étouffé en elle les vices que nourrit le harem. Elle savait toutes les langues parlées de Palmyre à Athènes et d'Athènes à Memphis, même le latin*; elle lisait Homère et Platon ; avec Longus, le douteux auteur du traité du Sublime^ mais le sage qui sut bien mourir, elle discutait des questions de philosophie et de littérature ; avec le fameux archevêque d'Antioche, Paul de Samosate, des questions de théologie, et elle donna à ses deux fils aînés de si habiles maîtres, qu'on a dit de l'un d'eux, Timolaos, que, s'il avait vécu plus longtemps, il aurait mis son nom à côté de ceux des grands orateurs latins. Le désert avait, comme Athènes et Rome, son académie de beaux esprits; mais on n'y avait pas tous les goûts du monde occidental, car, dans Palmyre, il ne se trouve aucune trace de ces cirques et de ces gymnases qui faisaient les délices des Grecs, encore moins de ces amphithéâtres que les cités vraiment romaines se hâtaient de bâtir.

1. Zonare, XII, 24. — 2. M. de Vogûé {Inscr. sém.j p. 29) traduit le nom sémitique de Zénobi'î,.Batzebinah, pa.T mercatoris filia. Mais on peut dire aussi que Zénobie est un nom grec que la reine prit à cause de quelque parenté avec les Zenobios, très-nombreux à Palmyre, et pour plaire à ses sujets grecs. — 3. Trebellius Pollion, Tyr. trig,, 20. — 4. Ibid.y 30. Gel auteur ajoute que Zénobie avait lu en grec une histoire romaine, 'sans doute celle de Dion Cassius, et qu'elle avait composé un résumé de l'histoire d'Alexandre et de TOrient.

Zénobie suivait son époux à la chasse et à la guerre t elle vainquit avec lui les Perses et essaya, sans lui, de conquérir l'Egypte. Quelques-uns l'accusent d'avoir été du complot qui coûta la vie au césar de Palmyre. On peut en douter. Elle avait, d'un premier mariage, un fils, à qui Hérodès fermait la route dû pouvoir et que sa mort ferait roi. La mère se Test dit, sans doute : peut-ôlre Ta-t-elle espéré ; mais participer au complot contre Odenath eût été conspirer contre elle-même. Maeonios avait assassiné son oncle par vengeance, pour prendre sa place et non pour la laisser à la reine. Il n'avait pas été non plus nécessaire de le pousser à se défaire d'Hérodès, qu'Odenath avait associé à l'empire* : le premier crime rendait le second nécessaire, et nous accordons que la belle-mère du jeune prince dut voir sans chagrin cette mort, qui délivrait son fils d'un concurrent. La tragédie accomplie, elle souleva contre le meurtrier les soldats qui l'avaient proclamé roi et qui, sans doute pour un peu d'or, portèrent sa tête aux pieds de Zénobie; après quoi, ils saluèrent du titre d'auguste son fils aîné Wabaliath et de celui de césar les deux autres*. Elle les montra au peuple, à l'armée, revêtus de la pourpre romaine, et elle garda la réalité du pouvoir avec le titre de basilissay reine, l'équivalent sans doute, pour les Palmyréens, du nom d'augusta.

Au milieu de la confusion où l'on vivait depuis bientôt quarante ans, nul ne s'étonnait que tant de césars sortissent d'une ville arabe : il en était venu de pires lieux. Mais ce qui devait paraître étrange, c'était de voir ces enfants du désert, qui ont toujours retenu la femme dans une condition inférieure, courber la tête sous cette main

1. Treb. Poli., Tyr, trig., 14, 15. — 2. MM. de Sallet et de Vogtié pensent que, jusqu'à la rupture avec Aurélien, Wabaliath ne prit sur les monnaies latines et grecques que les titres de^vir consulariSj JRomanorum imperatovy dux Romanorum. A Palmyre, il portait le titre de roi. Dans la cinquième année de son règne (29 août 270, 28 août 271), il prit celui d'auguste.

douce et ferme. L'Orient, il est vrai, avait tant de déesses régnant au ciel, qu'il pouvait, sans trop grande résignation, laisser régner des femmes sur la terre*, et ses légendes lui parlaient toujours de Sémiramis, la puissante souveraine de Babylone, de Didon, la glorieuse Carthaginoise, et de cette reine de Saba qui avait voulu contempler dans sa splendeur le roi des Juifs, fondateur de Tadmor. Zénobie se plaisait elle-même à rappeler le souvenir de Cléopâtre, dont elle avait la beauté et la puissance, mais dont elle n'eut peut-être pas, à la dernière heure, la résolution virile ^ Sa cour fut calquée sur celle des empereurs, avec des adorations orientales empruntées à la Perse, que Dioclétien allait imiter, et le diadème royal, qu'il porta. Le bras nu, le casque en tête, elle haranguait ses troupes d'une voix mâle et sonore, faisait route avec elles, habituellement à cheval, quelquefois à pied, et tenait tête à ses généraux en de longs festins, où pourtant elle gardait son rang et sa dignité. Aurélien lui rendit justice : « Ceux qui disent que je n'ai vaincu qu'une femme ne savent pas quelle était cette femme, ni combien elle était prudente dans les conseils, persévérante dans les décisions, ferme avec les soldats et, suivant les circonstances, libérale ou sévère. C'est par elle qu'Odenath a vaincu les Perses, et c'est par crainte de ses armes que les Arabes, les Sarrasins et les Arméniens se sont tenus en repos'. »

Zénobie était donc un sérieux adversaire. Elle s'était proposé d'ajouter à son empire oriental deux régions qui devaient en être les postes avancés et les boulevards : l'Egypte, où elle envoya une armée qui s'empara d'Alexandrie, et l'Asie Mineure, dont les peuples, « qui ne

1. La grande déesse de Byblos était considérée comme supérieure en puissance aux dieux masculins, par exemple à son père et à ses frères. (Halévy, Inscr. de Byblos, mémoire lu, à TAcadémiedes inscriptions, le 3 mai 1878.) 2. Treb. Poil., Tyr, trig,, 30. Je dis peut-être, car Cléopâtre eut le moyen de se donner la mort, et Zénobie, très-surveillée, ne doit pas Tavoir eu. Voy. p. 393. — 3. Treb. Poil., Tyr. trig., 30.

savaient pas dire non », acceptèrent sa domination. Les Bithyniens seuls s'y refusèrent, et ce refus compromettait tout : car la Bithynie, baignée par la Propontide et le Bosphore, était la grande route des armées pour passer d'Europe en Asie, et cette route restait ouverte à Aurélien.

L'affaire d'Egypte eut de brillants commencements. L'historien Zosime parle d'une armée de soixante-dix mille hommes qui se serait emparée du pays, ou tout au moins des provinces du Nord. Un général du nom de Probus* avait eu la charge de courir sus aux pirates qui, à la suite du désordre produit par la grande invasion gothique, infestaient les côtes de l'Asie Mineure et de la Syrie ; il débarqua, avec ce qu'il avait de troupes, dans le Delta, où les Palmyréens n'avaient laissé qu'une garnison de cinq mille hommes, grossit sa petite armée de quelques volontaires, et allait avoir raison des troupes de Zénobie, quand il se laissa surprendre, près de Memphis. Tombé aux mains de l'ennemi, il se tua*, et la reine resta maîtresse de la basse Egypte.

Des médailles alexandrines portent les têtes d'Aurélien et du fils de Zénobie, comme s'ils eussent été deux collègues, et la plus récente, où est marquée la septième année du règne de Waballath, montre que cette situation dura jusqu'en 272 ' .

1. Ou Probatug (Treb. Poil., Claud., 11). — 2. „„pugnavit.„. temere ut pasne caperetur (Vopisc, Prob.j 9). Zonare dit même qu'il fui pris.... Ziivoêtav.... ïlpoêov éXoûaav (XII, 27). —3. Eckhel, VII, 496. Tant que Zénobie administra l'Egypte au nom de Claude, le nom de ce prince parut seul sur les monnaies d'Alexandrie ; à la mort de Claude, elle fit frapper dans cette ville des monnaies portant l'image d'Aurélien avec le titre d'auguste et celle de Waballath, tout en en laissant frapper aussi avec la seule tête d'Aurélien. Après la rupture, en 271-272, la tête d'Aurélien disparaît des monnaies alexandrines, et le nom de Waballath est suivi du titre de <Te6a<yT6;, augustus. (De VogUé, op. cit., p. 32.)— 4. Suivant M. de Sallet {die Fûrstmvon Palmyra^ p. 44), Probus aurait été un usurpateur, qui aurait essayé de s'emparer de l'Egypte pendant que Claude combattait les Goths; Zénobie l'avait renversé, après quoi les Égyptiens avaient reconnu l'autorité de Vimperator Romanus, c'est-à-dire Waballath jurant fidélité à l'auguste romain, Claude. Nous avons suivi, pour ce personnage, le récit de Zosime, qui semble bien connaître les affaires des Palmyréens. (Voy, Waddington, Inscr. de Syrie, 595.)

Au printemps de cette année, Aurélien quitta Tltalie avec une puissante armée, pour aller régler les affaires d'Asie. Chemin faisant, il nettoya rillyrie, la Thrace et la Mœsie des bandes gothiques qui s'y trouvaient encore, ou qui y étaient rentrées ; il en poursuivit une au delà du Danube, et se fit livrer en otages un certain nombre de jeunes filles nobles, qu'il interna à Périnthe. Il écrivit au légat de la Thrace de fournir pour leur entretien une certaine somme, mais de les réunir en communautés de sept personnes, pour que la dépense fût moins onéreuse à la république, tout en permettant à ces jeunes filles de vivre plus à Taise. On a vu* commentées otages servaient la politique impériale : une d'elles épousa un général romain ; les autres firent sans doute de môme : l'empereur fournissait la dot.

Dans la Bithynie, Aurélien fut reçu en libérateur; les hostilités commencèrent chez les Galates, où il fallut prendre Ancyre de vive force. Une des principales villes de la Cappadoce, Tyane, qui couvrait la passe cilicienne dans le mont Taurus, aurait fait une longue résistance, si un de ses plus riches citoyens n'avait indiqué un point mal fortifié et mal gardé.. Aurélien fit mourir le traître, sans toutefois confisquer ses biens, vertu rare chez les princes de ce temps. Les soldats s'attendaient au pillage de cette riche cité : l'empereur le leur refusa. Apollonius de Tyane avait encore ses dévots ; le biographe d'Aurélien en était un, et il prétend qu'une apparition du héros empêcha le prince de détruire la ville. La politique conseillait cette modération, et Aurélien comprenait que, dans ces temps troublés, il fallait de l'indulgence envers ceux qui ne savaient de quel côté était le droit et où devait aller l'obéissance*. Quand il eut raconté qu'Apollonius interdisait le sac de sa ville natale, les soldats, qui auraient peut-être résisté au prince, n'osèrent résister à « l'homme divin », et un heureux mensonge sauva une grande cité.

K Page 300. £ > 2. Voyez, p. 305, l'amnistie qu'il accorda.

Les passes du Taurus n'étaient point gardées*, les légions descendirent en Cilicie, contournèrent le golfe d'Issus, et arrivées aux Pyles Syriennes, découvrirent à leurs pieds le lac d'Antioche, la ville elle-même, mollement couchée au bord de TOronte, et Daphné, le sanctuaire des dévotions licencieuses. Zénobie s'y tenait avec une partie de sa cavalerie. Une action, qui ne semble pas avoir été bien sanglante*, livra la ville aux Romains; ils y entrèrent, tandis que les Palmyréens se retiraient dans la direction de Ghalcis. Aurélien continua son système de clémence. Beaucoup d'habitants d'Antioche, craignant d'être traités en partisans de la reine, avaient suivi l'armée arabe; une proclamation leur garantit la vie et les biens ; presque tous rentrèrent.

Dans une autre affaire, à laquelle on a donné beaucoup de retentissement, il montra le même esprit de conciliation. Paul de Samosate cumulait àAntiocheles fonctions d'évêque et d'intendant des finances pour le compte de Zénobie*. La ville contenait beaucoup de juifs et de chrétiens; parmi les derniers, se trouvaient des hommes qui, tout en admettant l'Évangile, rejetaient la divinité du Christ, ou du moins qui l'entendaient autrement que l'Église. Selon eux, Jésus n'était qu'un homme en qui l'Esprit de Dieu était descendu*. Ils reconnaissaient donc l'union du Verbe divin et de l'humanité dans le Christ, et accordaient qu'il méritait d'être appelé Dieu. Mais cette

1 . Le Taurus ou Bulghar-Dagh a, de ce côté, des cimes qui montent à 3500 mètres, mais la passe n'en a que 966. De là, Aurélien a dû gagner, par Âdana et Mopsueste, la route qui franchit un contre-fort de i'Âmanus (Pyki Amanides)j puis contourner le golfe d'Alexandrette jusqu'au point où i'AmanuSj qui court parallèlement à la côte à une hauteur d'environ 2000 mètres, ne laisse plus entre lui et la mer que deux défilés fameux, appelés Portes de Cilicie et Portes de Syrie (800 à 900 mètres d'altitiide). (Voyez au Bulletin de la Soc, de Géogr,, janv. 1878, la carte de MM. Favre et Mandrot.) —

2 brevi apud Dafnem certamine (Vopisc, Aur,, 25); Zosime (I, 51)

la fait plus sérieuse; mais ce ne fut qu'un combat de cavalerie et une affaire d'avant-garde. — 3. Procurator ducenariua. — 4. Tout en admettant qu'il était né miraculeusement d'une vierge, Ix icapOévov (S. Athan., Contra Apollin.j 1, 3).

AURÊLIEN (270-275). 389

tentative d'explication rationnelle ruinait le dogme du Dieu fait homme et diminuait la fécondité religieuse du christianisme. Paul pensait comme eux. En 264 sa foi avait déjà paru suspecte; cependant, un nombreux synode d'évêques asiatiques, de prêtres et de diacres, s'étant réuni pour examiner sa doctrine, n'avait pu y trouver d'hérésie. Cinq ans après, ses adversaires convoquèrent une autre assemblée où vinrent soixante-dix évêques, qui le retranchèrent de la communion des fidèles. Une lettre synodale, adressée « aux évêques de Rome et d'Alexandrie, à tous les évêques, prêtres et diacres formant l'Église qui est sous le ciel», leur annonça la déposition de Tévêque d'Antioche. Paul, soutenu par Zénobie, n'en conserva pas moins la maison épiscopale. La cause fut portée devant Aurélien, qui, avec un bon sens dont il faut lui tenir compte, se garda bien de prononcer lui-même, encore moins de se rappeler, à propos de ces disputes, qu'il existait des édits impériaux contre les chrétiens. « Ce sont affaires d'évêques, dit-il : que celui-là conserve la maison épiscopale, avec qui les évêques de Rome et d'Italie resteront en communion. » Le frère de Sénèque, le tribun de Jérusalem, avaient aussi répondu, à propos de saint Paul, accusé par les juifs : « Je ne suis pas juge de ces sortes de choses*. » L'honnête et vaillant soldat dont nous écrivons l'histoire avait, de lui-même, retrouvé cette vérité de bon sens que tant d'empereurs ont méconnue et méconnaîtront encore*. Il en recueillit aussitôt le fruit. Les amis de l'évêque avaient été, comme lui, les partisans de la reine; sans les frapper, il les punissait, et, du même coup, il se conciliait la communauté chrétienne, qui était nombreuse dans cette grande cité.

1. Voy. t. IV, p. 56. — 2. Eus., Hist. eccL, VII, 27 et 29. La leltre synodale a été citée par Eusèbe. Il s'y trouve, selon l'habitude, beaucoup de récriminations vraies ou fausses contre Paul au sujet de sa moralité. Hefele {Conciliengeschichte, I, 109-117) compte trois synodes d'Antioche pour cette affaire, mais il n'a pu trouver la date du second, dont nous ne parlons pas.

On a voulu voir, dans le renvoi que prononça Aurélien, une reconnaissance par le prince de la primauté du siège romain. Il était naturel qu'Aurélien, ayant à faire décider un point de doctrine entre les chrétiens, s'adressât aux évoques de la métropole de l'empire, et qu'il constituât les chefs des communautés chrétiennes d'Italie arbitres du différend, sans attacher à cette affaire d'autre importance. Son jugement n'en constituait pas moins un précédent fort utile pour Tautorité pontificale.

Toutes choses réglées à Antioche, Aurélien se mit à la poursuite de l'ennemi. Il en atteignit l'arriëre-garde non loin de Chalcis et la délogea d'une hauteur où elle s*était établie. Les Palmyréens ne s'arrêtèrent plus que sous les murs d'Émèse. Zénobie y avait réuni soixante-dix mille hommes, appuyés à une place qui avait été certainement fortifiée, et ayant devant eux une large plaine propre aux charges de leur cavalerie. La bataille, cette fois, fut acharnée. Chez les uns, la vieille gloire de Rome ; chez les autres, la gloire récente de Palmyre, animaient tous les cœurs. Un moment Aurélien put craindre de voir ses légions fléchir sous le choc : sa cavalerie fut presque détruite; mais une charge vigoureuse, qu'il mena luimôme contre le centre de la ligne, trop étendue, de l'en nemi, décida de la victoire. Elle avait été si chèrement achetée, que les Romains ne furent pas en état de poursuivre les vaincus. Au plus fort du combat, Aurélien avait voué un temple au Soleil, et l'on raconta dans la suite que le dieu avait été vu au milieu des légions, raffermissant leurs lignes ébranlées. Le Soleil était la grande divinité de Palmyre; il avait donc abandonné son peuple; mais les dieux se mettent toujours du côté des gros bataillons et, par un sentiment fait à la fois d'orgueil et d'humilité, les victorieux se plaisent à transformer en assistance divine l'aide qu'ils ont trouvée dans leur courage*.

1. Voyez dans Zosime (I, 57-8) les nombreux oracles qu'on fit parler dans tous les sanctuaires de la Syrie.

Dans un conseil de guerre que Zénobie avait tenu à Émèse, la retraite sur Palmyre avait été décidée. On comptait que la lourde armée romaine ne pourrait pas traverser « le pays de la soif », ou du moins qu'elle y vivrait difficilement, exposée qu'elle serait aux continuelles attaques des nomades. Les « brigands de Syrie, » comme Vopiscus les appelle, firent en effet beaucoup de mal aux Romains, mais ne les empêchèrent pas d'arriver devant la capitale du désert. Elle était environnée d'un fossé profond et d'une muraille couverte d'innombrables machines de guerre, qui lançaient incessamment des flèches, des dards et des feux*. L'empereur ne s'était pas attendu & une aussi énergique défense. En arrivant en vue de la place, il avait écrit à la reine : « Aurélien, empereur du monde romain et vainqueur de l'Orient, à Zénobie et à ceux qui sont engagés dans sa cause. Vous auriez dû faire de vous-mêmes ce que je vous prescris par cette lettre. Je vous ordonne de vous rendre, sous la promesse de vous laisser vivre. Vous, Zénobie, vous vous retirerez, avec votre famille, dans l'endroit que je vous désignerai, d'après l'avis du vénérable sénat. Vous abandonnerez au trésor de Rome ce que vous aurez de pierreries, d'or, d'argent, de soie, de chevaux et de chameaux. Les Palmyréens conserveront leurs droits ^ »

La réponse fut aussi fière : « Zénobie, reine de rOrient à Aurélien auguste. Jamais personne n'a osé demander ce qu'exige votre lettre. C'est le courage qui décide de tout à la guerre. Vous voulez que je me rende, comme si vous ne saviez pas que la reine Cléopâtre a mieux aimé mourir que d'être redevable de la vie à un maître. J'attends incessamment les secours des Perses ; j'ai pour moi les Sarrasins et les Arméniens. Des voleurs de Syrie ont battu votre armée, Aurélien; que sera-ce lorsque nous aurons reçu les renforts qui nous viennent de tous

1. Sans doute du bitume dont les régions voisines abondent.— 2. Vopisc., Aur.j 26.

les côtés? Alors vous quitterez ce ton superbe avec lequel vous exigez ma soumission, comme si vos armes étaient partout victorieuses*. »

Après cet échange de paroles irritantes, il ne restait qu'à forcer la ville ou à la réduire par la famine. L'armée romaine investit la place. Zénobie comptait sur la Perse, mais la Perse venait, en trois ans, de changer trois fois de monarque, au milieu de conspirations des grands et de querelles religieuses qui agitaient les peuples. Le vainqueur de Valérien, Sapor, était mort en 271. Son fils, Hormisdas un pacifique, régna quatorze mois, et son successeur, Bahram, le bienfaisant, moins de quatre années. D'Hormisdas on raconte un trait digne des Mille et une nuits. Soupçonné de s'être mis d'intelligence avec des satrapes, mécontents de ne pas voir finir le règne de Sapor, qui durait depuis trente ans, il se coupa la main et renvoya à son père en signe de sa fidélité. La coutume ne voulait pas qu'un prince mutilé pût régner ; Sapor l'oublia pour honorer le courage de son fils, qu'il appela au trône après lui* Cette légende a protégé la mémoire d'Hormisdas : à Ram Hoormuz, qu'il avait bâti, les Persans montrent encore un oranger planté par lui et qui est l'objet de leur vénération ^.

Bahram régnait quand Aurélien parut devant Palmyre. Mais le royaume était troublé par les prédications de Manès, qui cherchait à fondre en une seule doctrine la religion du Christ et celle de Zoroastre. Les peuples, la cour même, se divisaient entre l'ancien et le nouveau culte. Sapor avait banni le sectaire ; Hormisdas le favorisa. Les mages, inquiets pour leur autorité religieuse, reprirent leur empire sur l'esprit de Bahram, qui condamna Manès à être écorché vif et fut, peu de temps après, assassiné par un partisan du réformateur. Cette double tragédie est postérieure au siège de Palmyre; mais ces divisions expliquent la prudente attitude de ceux

1. Vopisc, Aur.j 27. — 2. Malcolm, History of Persia, t. I, p. 100.

qui, naguère, tenaient un empereur romain prisonnier. Us se contentèrent d'envoyer du côté de Palmyre quelques faibles secours, qui furent interceptés. Pour TArménie, nous avons dit ailleurs les raisons qui lui faisaient, de Tamitié de Rome, une nécessité. Quant aux Arabes et aux Sarrasins, ils furent intimidés ou achetés, et il n'y fallut ni beaucoup de force ni beaucoup d'or.

Zénobie resta donc seule. Lorsqu'elle sut qu'elle n'avait plus à compter sur ceux qu'elle croyait ses alliés, et qu'elle vit les vivres diminuer rapidement, elle se résolut à fuir chez les Perses, dans l'espoir de les amener à faire un vigoureux effort, tandis que ses guerriers tenaient encore. Montée sur un dromadaire rapide, elle se dirigea sur l'Euphrate et elle allait en toucher le rivage, quand les cavaliers lancés à sa poursuite l'atteignirent. Cette triste nouvelle jeta la confusion dans Palmyre. Quelquesuns voulaient résister encore, le plus grand nombre jeta ses armes et ouvrit les portes. Aurélien ne changea rien aux conditions qu'il avait d'abord proposées; il traita la ville avec douceur, lui laissa ses droits et se contenta de prendre les trésors de Zénobie.

De retour à Émèse, où les troupes purent se dédommager avec les ressources d'une riche province des privations qu'elles venaient de souffrir, l'empereur constitua un tribunal pour juger Zénobie et ses ministres. Dans sa première entrevue avec Aurélien, elle n'avait pas démenti sa fierté. « Comment as-tu osé, lui demanda-t-il, outrager la majesté des empereurs romains? » Et elle lui répondit : « Je te reconnais pour empereur, toi qui sais vaincre; mais les Gallien, les Auréole et les autres ne l'étaient pas. » La flatterie ne dépassait pas la juste mesure. On dit cependant, qu'au tribunal elle rejeta lâchement sur ses conseillers la responsabilité de la guerre. Ce doit être une calomnie des vainqueurs ou une habileté d'Aurélien. Les soldats voulaient du sang, et il était bien résolu à ne pas verser celui de la reine, car il n'entendait pas que la nouvelle Cléopâtre manquât à son

triomphe. Les juges s'arrangèrent pour ne trouver coupables que les serviteurs : ils furent envoyés à la mort. Parmi eux était Longin, qui marcha au supplice avec la sérénité d'un sage (273).

La chute de la reine de TOrient avait eu un grand retentissement, et l'abandon où l'avaient laissée tous ses alliés montrait la crainte qu'inspirait l'empire ressuscité. Aurélien avait donc quitté la Syrie l'esprit libre de toute inquiétude, et déjà il avait traversé l'Asie Mineure, même une partie de la Thrace, quand la nouvelle lui arriva que les Palmyréens s'étaient soulevés, que la garnison romaine et son chef Sandarion étaient égorgés, qu'enfin un certain Antiochus avait été proclamé empereur*. Palmyre n'avait pu se résigner à retomber, du rang de cité impériale, dans son ancienne condition de ville marchande. Elle avait bu un moment à la coupe des grandeurs; elle en était encore enivrée, et dans ses rêves revenait toujours l'image de ses conducteurs de caravanes passés césars de Rome. L'acte de folie qu'elle venait de commettre fut cruellement expié. La colère d' Aurélien était terrible : on l'a déjà vu à Rome ; il fut d'autant plus impitoyable à Palmyre qu'il y avait été plus clément. Nous ne savons rien de l'expédition qu'il chargea de sa vengeance ; on voit par une de ses lettres que ce fut comme l'exécution de tout un peuple. « Aurélien auguste à Ceionius Bassus. 11 ne faut pas que les soldats fassent plus longtemps usage de leurs glaives : on a assez tué, assez exterminé de Palmyréens. Nous n'avons pas fait grâce aux mères ; nous avons tué les enfants, égorgé les vieillards, massacré les habitants des campagnes. A qui laisserons-nous désormais le pays ? A qui laisserons-nous la ville ? 11 faut épargner le petit nombre de ceux qui sont restés et les supposer corrigés par la vue de tant de supplices. Je veux qu'on rétablisse tel qu'il était le temple du Soleil, pillé par le porte-aigle de la troisième légion, par les

Page 1