‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 31 sur 40 · Vopisc.j ilur.,31. Cf. Zosime^ I · texte numérisé non relu

Vopisc.j ilur.,31. Cf. Zosime^ I

porte-étendards, par le draconnaîre * et par ceux qui sonnent du cor et du clairon. Vous avez, dans les casseltes de Zénobie, 300 livres pesant d'or; vous en avez 1800 d'argent, provenant des biens des Palmyréens ; enfin vous avez les pierreries royales. Faites servir toutes ces richesses à Tornement du temple ; vous ferez ainsi une chose agréable aux dieux immortels et à moi. J'écrirai au sénat d'envoyer un pontife pour faire la dédicace de ce temple *. »

Palmyrene s'en releva pas. Les familles qui avaient fait sa fortune avaient sans doute péri dans le massacre, et ceux des habitants qui survécurent ne surent pas les remplacer. Le commerce s'habitua à prendre d'autres routes ; les sables envahirent l'oasis dépeuplée, et, durant dix siècles, on ignora jusqu'au lieu où la reine de l'Orient avait bâti ses palais de marbre ; mais une source qui coule encore a peut-être gardé, à travers les âges, le nom de celui qui fit cette grande ruine*.

Après la tragédie d'Émèse, Aurélien s'était hâté de regagner l'Europe, sans descendre en Egypte, d'où un aussi vaillant homme que lui-môme, Probus, avait chassé les Palmyréens. Croyant ce pays pacifié, il n'avait pas jugé à propos de s'y montrer ; mais, lorsqu'on sut qu'il était en route pour la Gaule, un Grec de Séleucie, Firmus, négociant enrichi dans le commerce du papyrus d'Egypte et des denrées de l'Inde, que la fortune politique des scheiks de Palmyre avait ébloui, voulut jouer leur rôle. Il acheta le secours des Blemmyes et des Sarrasins, souleva Alexandrie toujours prête pour une émeute, et arrêta la flotte frumentaire, ce qui était grave. Il avait pris la pourpre au moment où Palmyre se révoltait, d'où l'on peut conclure que les deux mouvements avaient été com-

1. Celui qui portail renseigne où était figuré un dragon. Cf. Treb. Poil., GalLj 8. — 2. Vopisc, Aur,^ 31. — 3. VAmOurnus^ qu'on voit prés de Palmyre. On a supposé que Ournus était l'abréviation altérée d'Âurelianus. Récit de Fatslla Sayeghri retrouvé par Lamartine (Voyage en Orient, II, 382).

binés *. Aurélien n'eut point de peine à enfermer l'usurpateur dans un des trois quartiers d'Alexandrie, le Bruchiura, qu'un mur séparait du reste de la ville et où César avait si longtemps bravé toutes les forces de rÉgypte. C'est là qu'étaient le palais des Ptolémées , le Muséum, qu'un long portique, construit avec les marbres les plus précieux, réunissait à la résidence royale, et le temple des Césars, bâti au lieu où s'élevaient naguère les deux obélisques appelés les aiguilles de Cléopâtre*. Aurélien n'entreprit pas de forcer cette place d'un genre particulier ; mais la faim lui livra Firmus, qu'il fit mettre en croix ; il démantela le Bruchium, le palais des rois et tout ce qui aurait pu servir d'abri à une nouvelle émeute, pour que l'approvisionnement de Rome ne restât pas à la merci de cette séditieuse cité*. Cette fois, du moins, sa colère porta plus sur les monuments que sur les hommes *; mais il augmenta d'un douzième l'impôt firumentaire de l'Egypte et lui imposa un nouveau tribut annuel : l'envoi à Rome d'une certaine quantité de verre, de papyrus, de lin, de chanvre et d'autres produits du pays *.

Zénobie captive, « le brigand Firmus » expirant sur la

1 . U Histoire Auguste ne le dit pas, mais le récit de Vopiscus est trèsconfus. Je donne le vraisemblable, non le certain. Quelques mots de la lettre d'Aurélien au sénat et au peuple de Rome après la défaite de Firmus feraient penser que la soumission de l'Egypte avait été précédée de celle des Gaules^ .„.pacato toto orbe terrarum (Vopisc, Firm.^ 5); mais les autres renseignements fournis par VHistoire Auguste, par Zosime (I, 61), pur les médailles, et la suite des faits sont contraires à cette opinion. On a des monnaies de la cinquième année du règne de Tetricus, c'est-à-dire de Tannée 272-3. — 2. Sur ce temple des Césars, construit sous Auguste, yoy. Bulletin de corresp.hellén,^ 1878, p. 175. — 3. Âmm. Marc, XXU, xvi^ 15. Voyez, au tome V, p. 256, la lettre écrite par Aurélien au sénat et au peuple romain après la chute de Firmus. — 4. Il avait laissé sortir du Bruchium les femmes, les vieillards et les enfants. Du moins Eusèbe {Hist. ecci, VII, 32) raconte ce fait d'après Anatolios, témoin oculaire et qui fut plus tard évèque de Laodicée, mais sans nommer Aurélien, et, comme il fait aller ensuite Anatolios au concile d'Antioche, tenu contre Paul de Samosate, il faut peut-être placer l'événement sous Claude, quand Probus chassa les Palmyréens du Delta et d'Alexandrie. Voy. p. 386. — 5. Vopisc, Aur.. 44.

croix et la populace d'Alexandrie contenue par une garnison romaine, Tordre allait renaître en Orient, deux fois parcouru en quelques mois par une grande armée victorieuse. De toutes parts, affluaient les ambassades, les protestations d'amitié et les présents, entre autres un manteau de pourpre, don du roi des Perses, qui semble avoir été l'aïeul de nos cachemires de l'Inde*. Rien ne retenait donc Aurélien de ce côté, et il était libre de tourner enfin son attention vers les provinces de TOccident où Tetricus régnait depuis plus de cinq ans ^.

Victoria, la mère des camps, était morte * et son âme virile ne soutenait plus le courage chancelant du débonnaire sénateur qu'elle avait fait empereur des Gaules. Établi à Bordeaux, pour ne pas être troublé dans son repos par les bruits de la frontière et les cris des légions, il attendait qu'Aurélien le débarrassât de sa royauté. Des médailles le représentent vêtu de la toge et portant d'une main un sceptre, de l'autre une branche d'olivier ou une palme et une corne d'abondance. Lorsque, en touchant leur solde, les soldats voyaient l'empereur figuré sur les monnaies avec des attributs de la paix et une légende signifiant que la modération dans le succès fait la grandeur des princes, ils devaient considérer ce pacifique comme ne méritant pas de commander k des hommes. Ils le gardaient pourtant : cet empire des Gaules était leur ouvrage, et il plaisait à leur orgueil de le conserver. Eux et leurs chefs avaient dans ces provinces leurs habitudes, leurs intérêts, et ils se disaient que ce n'était pas Tetricus qui troublerait cette tranquille existence, en les menant à l'autre bout de l'empire contre les Perses ou les Blemmyes. D'ailleurs la Gaule était aussi leur do-

1. Vopisc, Aur,, 29. — 2. Voy. de Boze, Tetricus j dans les Mémoires deVAcad.desinscr., t. XXVI,p. 515 et suiv. De nombreuses médailles de ce prince portent les mots : uberlas^ Ixtitia, félicitas pvblica^ et des bornes milliaires prouvent qu'il fit réparer les chemins en Gaule pour faciliter le commerce. — 3. Certains récits la font tuer par Tetricus, ce qui est invraisemblable. Il lui fit de solennelles funérailles et lui décréta Tapothéose, consecratio.

maine ; ils s'y conduisaient en maîtres, avec l'insolence d'une soldatesque commandant à ses chefs. Pour résister à leurs exigences, Autun ferma ses portes ; ils l'assiégèrent pendant sept mois, sans que Tetricus fît rien pour mettre un terme à cette guerre étrange. Claude, qu'Autun implora, était trop occupé par les Goths pour entendre ces plaintes lointaines; la malheureuse ville fut mise àsac^, et beaucoup de ses citoyens périrent. Un d'eux s'enfuit jusqu'au pied des Pyrénées, à Tarbes a que traverse l'Adour et qui entend au loin mugir l'Océan irrité » ; il s'y maria et fut l'aïeul du poète Ausone, une des dernières renommées littéraires de l'empire *. D'autres cités pensaient comme Autun : une inscription de Barcelone atteste la fidélité de cette ville à Claude et à l'empire *.

Le dévouement intéressé des légions gauloises ne rassurait point leur prince. On peut croire qu'il avait par de secrets messages recherché la confiance de Claude *, et nous savons qu'il écrivit à Aurélien en citant Virgile : « Héros invincible, délivre-moi de ces méchants ^ » L'entente s'établit aisément entre deux hommes, dont l'un ne voulait pas de collègue et l'autre aspirait à redevenir sujet. Quand les armées se rencontrèrent près de Châlonssur-Marne, Tetricus communiqua son ordre de bataille à Aurélien et, au moment de l'action, abandonna ses troupes, qui se débandèrent*. L'empire entier se trouva réuni sous un seul chef (274); il y avait vingt et un ans que cela ne lui était arrivé.

Aurélien célébra ce grand événement par un triomphe, où il essaya de surpasser les magnificences de ces anciennes solennités, que depuis longtemps Rome n'avait pas revues ^ Lentement passèrent sous les yeux de la

1. Eumène, Gratiarum actio Consiantino, 4. — 2. Aus., Parent, , 4. Le poôte met cette fuite de son aïeul sous Victorinus. — 3. Orelli, 1020. — 4. Voy. p. 382, n. 2. — 5. Et'ipe me hisj invicte, malts (paroles de Palinure dans VÉnéide, VI, 265). — 6. Aur. Victor, de Caes,, 35. — 7. Orose (VU, 9) a compté, de Romulus à Vespasien, trois cent vingt triomphes, et Pitiscus {Lexic, AnUf s. v. Triimiphus) en a trouvé trente seulement de Vespasien à Bélisaire, qui célébra le dernier.

foule éblouie, d'innombrables couronnes d'or offertes par les villes romaines; vingt éléphants, des girafes, des bètes fauves apprivoisées; le char d'un roi des Goths traîné par quatre cerfs, celui de la reine de Palmyre fait d'argent et d'or ciselés, où brillaient mille pierres précieuses; des tableaux représentant les batailles gagnées, les cités prises et Timage des nations vaincues ; puis, le sénat avec les magistrats et les pontifes ; le peuple en toges blanches et les collèges ou corporations précédés de leurs bannières; l'armée avec ses enseignes; les cata-. phractaires aux pesantes armures et les soldats couverts de leurs décorations militaires; enfin huit cents couples de gladiateurs destinés aux jeux, et la foule des captifs de toutes les nations limitrophes de l'empire, les uns enchaînés, les autres portant les dépouilles conquises, et, parmi eux, des femmes de race gothique qui avaient été prises combattant au milieu de leurs pères et de leurs époux. Mais tous les regards étaient pour Tetricus et son fils, qui marchaient vêtus d'une chlamyde écarlate et portant les braies gauloises pour qu'on reconnût bien les empereurs de la Gaule. Zénobie les suivait chargée de pierreries, une chaîne d'or aux pieds, une autre aux mains, une troisième au cou; et, suprême dérision, c'était un bouffon persan qui soutenait ces chaînes dont le poids l'accablait, pour rappeler à la reine déchue en quel vain espoir elle s'était confiée. Aurélien jouissait brutalement de sa victoire. Du moins, plus clément que Marius et que César, il ne fit point, lorsqu'il monta au Capitole, le signe fatal qui eût été Tordre de conduire les captifs au Tullianum, où Jugurtha avait précédé Vercingétorix*.

La fête terminée, il rendit à Tetricus ses honneurs, lui donna un palais sur le mont Ceelius et le nomma correcteur de la Lucanie*, en lui disant que mieux valait gou-

1. On a prétendu que l'arc de triomphe dont on voit des restes à Be*sançon fut élevé à l'occasion de cette fête. — 2. Trebellius Pollion ITyr. trig.f 23) dit : de toute l'Italie péninsulaire.

verner une province italienne que de régner au delà des Alpes, ce à quoi l'ancien auguste ne contredisait pas. 11 l'appelait souvent son collègue, quelquefois son compagnon d'armes, même imperator^ et ces distinctions autorisèrent le sénat à placer Telricus, après la mort d'Aurélien, parmi les divi*. A Zénobie, il donna aussi une villa près de Tibur, au voisinage de celle d'Hadrien. Elle y vécut comme une grande dame romaine ; ses filles entrèrent dans les plus illustres maisons, et, deux cents ans plus tard, de nobles personnages se disaient descendants de la reine de Palmyre ; parmi eux l'on compte un contemporain de saint Ambroise, saint Zénobe, évêque de Florence *.

Le triomphe avait été la fête du prince, le peuple eut ensuite les siennes : représentations scéniques, jeux du cirque, grandes chasses, naumachies, combats de gladiateurs et distributions gratuites. Aurélien décida que, à l'avenir, les citoyens recevraient chaque jour un pain de fleur de farine et de la viande de porc. Toutes les distributions furent augmentées d'une once, c'est-à-dire d'un douzième. Il voulait même acheter dans l'Étrurie des terres qu'il aurait fait planter de vignes, afin de donner chaque jour au peuple une mesure de vin, comme on lui donnait une mesure d'huile. Le préfet du prétoire, plus sage que l'empereur, combattit ce projet. « Après cela, dit-il, il ne nous restera qu'à leur donner aussi des poulets et des oies. » Aurélien céda, mais fit vendre par le fisc du vin à prix réduit, ce qui était d'une économie politique presque aussi mauvaise. Après la nourriture, le vêtement : il distribua des tuniques de lin d'Afrique et des bandes d'étoflfes « pour qu'aux jeux ils

1. C'est du moins [ce que semblent autoriser les médailles de Tetricus portant le mot consecratio. (Cohen, V, 171.) Cf. de Boze, Hisi, de Tetricus^ dans les Mém. de VAcad. des inscr.^ t. XXVI, p. 521. Eckhel (Vn, 457) combat cette opinion. — 2. Zosime ne parle que d'un fils de Zénobie, amené avec elle à Rome, sans dire lequel, et fait mourir noyés dans le Bosphore les autres captifs. On ne connaît pas la fin de Wa« ballaUi.

pussent marquer, en les agitant, leur faveur aux héros du cirque*. »

Nous remarquerons, au sujet de ces gratifications, qu'il ne faut pas y voir un acte de basse adulation pour captiver le populaire. La force d'Aurélien était aux armées, elle n'était pas à Rome, et, malgré ses libéralités aux Romains, il s'inquiétait peu de leur bon ou de leur mauvais vouloir. On a vu, dans tout le cours de cette histoire, que la plèbe n'exerça sous Tempire aucune action politique, et Aurélien ne faisait que continuer, en le développant, un usage républicain. Après la conquête de la Macédoine, le sénat avait supprimé l'impôt foncier; après la reconstitution de Tempire, Aurélien augmentait les rations de vivres. C'était, sous deux formes différentes, le même avantage pour les citoyens, avec cette différence que la première mesure avait été surtout favorable aux riches, et que la seconde Tétait aux pauvres.

Puisqu'on acceptait toujours cette fiction que les citoyens habitant la capitale représentaient le vieux peuple romain, et qu'on ne pouvait, comme aux premiers jours de la république, leur donner des terres par une loi agraire, on leur donnait l'équivalent en vivres, et, dans la réalité, on leur donnait moins.

A Émèse, Aurélien avait rletrouvé le dieu de sa mère, et il lui avait attribué sa victoire. Les extravagances d'Élagabal n'avaient pas discrédité cette divinité; elle était en grand honneur, et c'était naturel : les païens penchant de plus en plus vers la croyance à l'unité divine, le soleil qui répand la lumière, la chaleur et la vie au sein de la nature entière, leur semblait l'auteur de tous ces biens ^ Aurélien lui avait offert dans Émçse de pompeux sacrifices; à Rome, il lui bâtit un temple, qui passa, aux yeux des contemporains, pour le plus magnifique de Rome, et

1 quitus ulerelur populus ad favovem (Vopisc, Aur.^ 47). Auparavant c'était un pan de sa toge qu'on agitait en signe d'applaudissement. — 2. C'était déjà la croyance de Pline (Hist. nat.j II, 4), qui cependant ne croyait pas à grand'choae.

qui rétait surtout par les richesses qu'il y déposa : une grande quantité de pierres précieuses et 15 000 livres pesant d'or. Par crainte cependant de la jalousie des autres dieux, il fit aussi des dons dans chacun de leurs temples.

Tant de prodigalités, sans parler de l'argent donné au peuple et aux soldats, ni de la dépense pour des fortifications de Rome, pour le curage du Tibre, pour les quais, qu'il éleva sur certains points, le long du fleuve, pour la construction de thermes sur sa rive droite, pour celle d'un forum à Ostie, pour l'augmentation de la flottille qui apportait à Rome le blé des provinces frumentaires, forcent d'admettre que les guerres heureuses qu'il avait conduites avaient mis de grandes ressources dans ses mains. Les historiens ne citent que le pillage de Palmyre; mais Alexandrie a dû fournir un riche butin, Antioche, Ancyre, Tyane, les villes de Syrie, alors si prospères, de grosses rançons, et la Gaule a certainement payé, comme l'Egypte, sa rentrée dans l'empire, par un accroissement d'impôt.

L'économie d'Aurélien lui procura d'autres ressources. Il vivait simplement et voulait qu'autour de lui on vécût de même. 11 obligea ses esclaves à garder la tenue modeste qu'ils avaient avant son avènement, et l'impératrice à veiller à tous les soins du palais; il lui refusa un manteau de soie, parce qu'une livre de soie se vendait alors une livre d'or, et il faisait à ses amis des cadeaux qui leur donnaient l'aisance, mais ne leur donnaient pas la fortune, afin que l'envie n'eût pas de prise contre eux *. Lui-même n'eut jamais un vase d'argent qui pesât plus de 30 livres; les dieux héritèrent des présents qu'on lui fit : toutes les magnificences étalées à son triomphe furent portées dans les temples, comme aux anciens jours de la vertu républicaine, afin de servir de ressources en cas de péril extrême.

1 divitiarum invidiam patrimonii moderatione vitarent^ (Vopisc,

Aur.j 46) J

AURÉLIRN (270-275). 403

Les règlements somptu aires étaient une maladie romaine: il en fît beaucoup ^ Ainsi, pour parera la pénurie des métaux précieux, il interdit l'emploi de l'or sur les meubles et les vêtements. Son biographe va jusqu'à prétendre qu'il renouvela le sénat de femmes auquel Élagabal avait donné la charge de régler la toilette des matrones : puérilité que ce soldat aurait dû laisser au Syrien efféminé. Mais il déployait une grande pompe dans les solennités, où il se montrait une couronne sur la tête et les vêtements couverts d'or et de pierreries. Ce faste oriental était le goût du jour; cette mode se retrouve jusque dans les œuvres d'art dont elle marque la décadence, et Dioclétien la portera bien plus loin encore. Ces deux princes croyaient qu'ils seraient plus respectés si un cérémonial imposant marquait davantage aux yeux la dislance du sujet au prince.

Ce faste, souvent regardé comme nécessaire et qui l'est dans un certain état social, n'a jamais protégé que ceux qui se protégeaient eux-mêmes par leur valeur personnelle, ou que la foi des peuples enveloppait d'une garde invisible et sûre. A ce compte, Aurélien aurait pu s'en passer, puisqu'il avait pour lui le peuple et les soldats ; mais un prince absolu n'est jamais à l'abri d'une conspiration, et il allait s'en former une dans son entourage.

La fête magnifique qu'il venait de donner aux Romains précéda seulement de quelques mois sa mort.

Il employa ce temps à consolider l'œuvre de restauration qu'il avait si énergiquement poursuivie durant cinq années. Une sédition en Gaule le ramena dans ce pays^ On ignore ce qu'il y fit. Il est question d'un succès de Probus sur les Franks, vers les bouches du Rhin, et d'une victoire gagnée sur les Alamans près de Vindonissa (Windisch), par Constance, le jour même où naissait son fils Constantin. Des traditions postérieures lui attri-

1. Voy. Vopisc, Aur,^ 45-46. Cf. Lampr., Heliog.^ 4. Il limita le nombre des eunuques, assigna des revenus pour l'entretien des temples et de leur» prêtres, etc. — 2. Zonare, XIÏ, 27*

kOk RAFFERMISSEMENT DK L'EMPIRE (268-284).

J)uent la reconstruclion de Dijon et celle de Genabum, qui aurait pris son nom, Civitas Aurelianorum^. C'étaient deux importantes positions pour le commerce et la guerre : à Orléans, le vrai centre géographique de la Gaule, aboutissaient les principales voies militaires du pays, et Dijon était la grande étape entre la vallée du Rhône et celle de la Seine. Fréjus et la province Viennoise lui durent peutêtre aussi quelque faveur; des inscriptions qu*on y a trouvées célèbrent le restaurateur de l'univers.

Aurélien revit sans doute les bords du Rhin, théâtre de ses premiers succès; puis il visita ceux du haut Danube, car on le trouve ensuite dans la Vindélicie et Tlllylicum. Il voulait s'assurer de l'état de cette frontière naguère si troublée et où il était bon de montrer de temps à autre la pompe impériale, surlout lorsque c'était un victorieux qui la conduisait. Aurélien se proposait de faire davantage et d'aller, jusque dans Gtésiphon, venger sur les alliés de Zénobie les injures de Tempire. Une conspiration l'arrêta avant qu'il eût atteint Byzance.

Les auteurs ecclésiastiques prétendent que la justice divine prévint ses mauvais desseins contre l'Église ^. Sa conduite dans l'affaire de Paul de Samosate, la paix dont les chrétiens jouirent sous son règne, ne donnent pas lieu de penser qu'il songeât aune persécution, et, pour expliquer sa fin, il n'est pas besoin d'user du moyen avec lequel, dans tous les temps, on a tout expliqué'. A l'exemple de Septime Sévère, qu'il semble avoir pris pour modèle, il maintenait la discipline dans l'administration comme dans l'armée; il surveillait les agents impériaux dans toutes les provinces et punissait rigoureusement les concussionnaires, jusqu'à les faire mettre en croix. Ayant

1. Notitia imp,j et Valois, Notit. GalL, 226. Suivant Walckenaer, un faubourg d'Orléans a porté le nom de Génabie. — 2. Eus., Hist. eccl., VU, 30, et Zonare, XII, 27. Au livre VIII, ch. 4, Eusèbe dit que, depuis Dèce et Valérien jusqu'aux dernières années de Diociélien, le démon dormit, et Sulpice Sévère, qui a vécu en Gaule, ne connaît pas la grande persécution qu'on y place sous Aurélien. Voy. aussi Eus., Hist, ceci., VUI, 1. — 3. Vopisc, Aur.j 39, et Aur. Victor, de Cœs.j 35.

pris en faute un de ses secrétaires, Mnesthée, il lui fit peur de nous ne savons quel châtiment. L'affranchi savait que le prince ne menaçait jamais en vain. 11 contrefit récriture de Tempereur, dressa une liste de personnes connues pour n'être point dans la faveur d'Aurélien, se plaça lui-môme sur cette liste, pour qu'on y donnât créance, et la communiqua à ceux qui s'y trouvaient inscrits, comme un ordre de mort qu'il avait surpris et arrêté. Pour prévenir le supplice auquel ils se croyaient réservés, les prétendus condamnés assassinèrent l'empereur (mars 275). Il n'était âgé que de soixante et un ans et en avait régné cinq.

Il y eut, sous ce règne, une sédition d'un caractère particulier. On a vu* combien, en ce temps-là, les monnaies d'or et d'argent avaient été altérées. Le chef des monétaires de Rome, Felicissimus, avait voulu entrer en partage des profits que les princes croyaient faire par cette détestable opération. On lui donnait bien peu d'or et d'argent pour les pièces qu'il avait à frapper; il en mettait moins encore, et il avait sans doute associé, pour une part dans les bénéfices, ceux qui étaient chargés de la fabrication. Autrement on ne comprendrait pas comment une sédition éclata, quand Aurélien voulut faire cesser l'abus*. Cette révolte fut terrible : le peuple, comme toujours, dut s'y mêler, par haine des gardes de police; car une vraie bataille se livra dans Rome, sur le mont Caelius, et sept mille soldats y périrent, ce qui suppose un grand carnage des rebelles.

Nous connaissons fort mal cette affaire ^ Le sénat v futil mêlé? Peut-être : car il semble avoir perdu ce jour-là le droit, qu'il exerçait depuis Auguste, d'émettre la mon-

1. Page 309. — 2 monetx opifices qui, quum, auctore Felicissimo

rationalij nummariam notam corrosissent, pdents metu bellura fecerant (Aur. Victor, de Cass.^ 35). Cf. Vopisc, 4^/*., 38. —3. La lettre d'Aurélien au peuple romain, après la défaite de Firmus (voy. t. V, p. 256) donne à penser que le sénat, les chevaliers, le peuple et les prétoriens ne vivaient pas en bonne intelligence, puisque l'empereur leur recommande à tous la concorde.

naie de bronze. Du moins n'en trouve-t-on plus, après Aurélien, portant les lettres S. C, et le biographe de ce prince parle de Fexécution de plusieurs sénateurs, sans dire, il est vrai, à quelle occasion. Il ajoute que l'empereur fit ensuite frapper de la meilleure monnaie et retira la fausse de la circulation. Aurélien n'eut certainement pas le temps de mener à bonne fin cette double opération, que Tacite reprit^ et qui devint une des préoccupations de leurs successeurs, mais ne s'acheva que sous Dioclétien et Constantin.

Ces mesures prouvent la résolution d'Aurélien de mettre Tordre en tout. Le môme esprit de gouvernement se retrouve en d'autres actes. Il fit brûler sur le forum de Trajan, comme Hadrien Tavait déjà fait, les registres contenant les comptes des débiteurs de l'État : mauvaises créances, pour la plupart irrecouvrables, mais qui faisaient peser sur bon nombre de particuliers la crainte perpétuelle d'une exécution judiciaire. Les délations pour infractions aux lois fiscales furent abolies. Les quadruplateurs^j toujours si nombreux à Rome, ne disparurent pas du coup, mais leur industrie détestable cessa d'être encouragée. Il ne se peut pas que l'auteur de ces mesures ait fait tuer des sénateurs pour s'approprier leurs biens.

Cependant on accuse Aurélien de cruauté. Assurément il n'était point doux ; mais de tels temps ne comportaient pas la douceur, et, dans le prince chargé de la tranquillité d'un empire, l'indulgence à l'égard des coupables est une trahison envers les innocents. Pour confirmer le reproche

1 cavit (Tacitus) ut si quis argenlo publiée privalimque œs miscuis-

set^ si quis auro argentum^ si quis seri plumbunij capitale esset cum bonorum proscriptione (Vopisc, Tac, 9). De cette tentative^ il résulta un peu plus de régularité dans le monnayage. Les Antoniniani d'Âurélien valent mieux que ceux de ses prédécesseurs, et on en a de Tacite qui ont 6 0/0 d'argent, sans plomb ni étain. Ceux de Claude le Gothique contiennent, les uns 8 0/0 d'argent avec 6 0/0 d'étain et de plomb, les autres 2 0/0 d'argent avec 16 0/0 d'étain et de plomb; les premiers représentent sans doute l'altération tolérée, les derniers l'altération frauduleuse. (Mommsen, Hist. de la monn. rom.^ III, p. 96.) — 2 Ainsi nommés parce qu'ils avaient droit au quart des amendes.

qu'on lui fait, il faudrait connaître les noms et le nombre de ses victimes, les motifs ou les prétextes de leur condamnation ; car nous avons appris, dans le cours de cette histoire, par plus d'un exemple, combien il reste peu de chose de ces accusations vagues, souvent même contradictoires, quand on les serre de près. Vopiscus, qui avait conversé avec des contemporains de l'empereur dont il écrivait la vie, n'ose rien affirmer. « On dit, raconte-t-iP, que, pour se débarrasser de plusieurs sénateurs, il leur imputa des projets de révolte; » mais, d'après Jean d'Antioche et Suidas, de nobles personnages furent condamnés sur les révélations de Zénobie, ce qui donne à penser que durant la guerre d'Orient il s'était formé à Rome des complots, comme on en avait vu au temps de Sévère, durant la guerre de Gaule*. Un fait justifiera nos hésitations. 11 est certain qu'une catastrophe eut lieu dans la famille impériale, dont un membre fut mis à mort. Quel était-il? Ceux-ci disent la nièce, ceux-là le neveu du prince, et plusieurs soutiennent que l'un et l'autre périrent. Suivant une quatrième version, la condamnée aurait été la bru d'Aurélien^ Si ce dernier récit était le vrai, il en faudrait conclure que, par cette exécution, Aurélien voulut effacer quelque tache faite à l'honneur de sa maison. Dans tous les cas, ce fut une tragédie domestique dont les motifs durent être sérieux, Aurélien n'étant point de ces fous qui ensanglantent leurs pénates pour un caprice.

Nous ne lui reprocherons pas d'avoir frappé des prévaricateurs, comme les complices de Fehcissimus, ou des fauteurs de révolutions, comme ceux qui avaient noué sans doute des intrigues avec la reine de Palmyre ; nous l'approuverons d'avoir livré ses affranchis et ses esclaves au juge ordinaire, quand ils étaient coupables, parce que la domesticité impériale avait toujours besoin d'être sévè-

1. Dicitur.... (Aur,^ 39). — 2. On a vu, page 281, que Zosime parle aussi de plusieurs complots, dont il admet l'existence. — 3. Suidas, F. Av^ rel. Autre embarras : Vopiscus ne donne qu'une fille à Aurélien.

rement tenue, pour ne pas abuser des nombreux moyens de nuire dont elle disposait; et nous nous en tiendrons au jugement de Tempereur Julien, qui n'était pourtant pas favorable à un prince dont la gloire éclipsait celle de Claude, le chef de sa maison. Dans les Césars , lorsque Aurélien paraît devant TAréopage olympique pour y être jugé, le Soleil prend sa défense : « L'accusé, dit-il aux dieux, est quitte avec la Justice, ou vous avez oublié mon oracle de Delphes :

« On doit souffrir les maux que Ton a fait souffrir*. » Ce jugement semble même trop sévère ; car, à côté du droit rigoureux, Aurélien plaça souvent la clémence pour les égarés. On Ta vu accorder grâce entière aux habitants d'Antioche et aux Palmyréens après le premier siège ; arrêter les massacres après le second; et, à Alexandrie, laisser sortir du Bruchium une partie de ceux qui y étaient assiégés*, bien que leur départ dût permettre de prolonger la résistance. Sa conduite à l'égard de Tetricus, de Zénobie et d'Antiochus' tranche avec celle de ses prédécesseurs, et il renia bien plus encore les coutumes romaines, lorsqu'il proclama une amnistie pour les délits politiques*. C'était achever dignement la restauration de l'empire, que d'effacer les traces de vingt années de guerres civiles, durant lesquelles il y avait eu, cette fois, bien plus de malheureux que de criminels.

1. Vopiscus dit à peu près la même chose (Aur.^ 37) : Aurelianvts fuit princeps necessarius magis quam bonus, — 2. Voyez page 396 et la note 4, qui explique que ce trait de clémence n'est peut-être pas d' Aurélien. — 3. Antiochus était le césar palmyréen « qu'il renvoya, dit Zosime, sans daigner le punir ». — 4. Amnestia sub eo delictorum publicorum décréta est (Vopisc, Aur.j 39).

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