‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 32 sur 40 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

La mort d'Aurélien eut des suites étranges : durant six mois l'empire demeura sans chef. Il avait rétabli Tordre d'une main si vigoureuse, que tout continua d'aller comme s'il eût été vivant: le magistrat restait à ses fonctions, le peuple à ses affaires, et Tarmée, chose plus inattendue, à ses exercices. Cette paix d'un long interrègne, le premier et le seul que l'empire ait jamais vu, en dit plus en faveur d'Aurélien que tous nos éloges. Enfin, on reconnaissait en lui le restaurateur de l'empire, le prince qui avait mis un terme aux usurpations, pacifié les provinces, rendu aux légions l'honneur des armes, à Rome sa grandeur. R y eut, pour un moment, comme une renaissance d'esprit public et de patriotisme. Honteuse de n'avoir pas su préserver son glorieux général d'une vulgaire conspiration, l'armée se punit elle-même en refusant d'user de ce qui paraissait à présent son droit, l'élection d'un empereur; et le sénat, étonné, recevait le message suivant* : « Les braves et fortunées légions, au sénat et au peuple de Rome. Le crime d'un seul et la méprise de plusieurs nous ont enlevé notre dernier empereur, Aurélien : vous, dont les soins paternels dirigent l'État, hommes respectables, veuillez mettre ce prince au rang des dieux et désigner le suc-

1. Par lettre (Vopisc, Aur., ik\) ou par une députation de l'armée (Aur, Vicl.).

cesseur que vous jugerez le plus digne de la pourpre impériale; aucun de ceux dont le forfait ou le malheur a causé notre perte ne régnera sur nous. »

Le père conscrit à qui son rang donnait le droit de parler le premier, un vieux consulaire du nom de Tacite*, qui prétendait descendre du grand historien, proposa de déférer au vœu des légions en ce qui concernait les honneurs à rendre au prince mort, et Ton se hâta de décréter Tapothéose; quant à la seconde demande, le prudent sénateur savait bien qu'y obéir serait dangereux pour l'élu du sénat, peut-être pour le sénat lui-même, parce que le soldat ne garderait pas longtemps cette attitude de repentance et d'humilité. On renvoya l'élection à Tarmée, qui s'obstina dans sa résolution : c'était encore une manière de commander.

Quelquesgénéraux patriotes, à qui d'ailleurs tant de funérai lies impériales accomplies en si peu d'années montraient que la pourpre se changeait bien vite en linceul, avaient déterminé cette conduite de l'armée et l'y firent persévérer. Les sénateurs ambitionnaient moins encore ce périlleux honneur. Celui d'entre eux qui était le plus en vue, à cause de son nom, de ses dignités et de ses richesses % Tacite, s'était, après la séance du sénat, enfui dans une de ses villas de Gampanie. L'ordre consulaire qui convoqua l'assemblée pour le 25 septembre Ten tira malgré lui. Dans sa harangue, le consul Gordianus parla avec quelques doutes discrets de la modération persévérante des soldats : « Donnons un chef aux armées, » ditil; et, prudemment, il ajouta : «Ou elles accepteront celui que vous aurez choisi, ou elles en nommeront un autre ^ » Puis il montra la barbarie, qui enceignait

1. Sur les monnaies et dans les inscriptions il est nommé M. Claudius Tacitus. — 2. Il nous paraît impossible d'admettre le chiffre donné par VHistoire Auguste, pour la fortune de Tacite, quod habuit in reditibus^ sestertium bis milies octingenties {Tac, 10), mais nous ne saurions en indiquer un autre. Il est certain, par les faits qui suivent, que celte fortune était grande. — 3. Vopisc, Tac, 3.

l'empire, faisant effort pour y pénétrer de nouveau; le Perse, menacé naguère par Aurélien, méditant peut-être de prendre l'offensive ; les Syriens, race à l'esprit mobile, prêts à guider ses escadrons à travers les provinces; les frontières de TÉgypte et de l'Ulyrie inquiètes; le Rhin franchi par les Franks et de florissantes cités gauloises déjà saccagées: «11 nous faut un empereur,» s'écria-t-il ; et, s'adressant à Tacite avec tout le sénat : « c'est toi qui dois Têtre. » En vain ce vieillard de soixante-quinze ans objecta son âge, sa santé chancelante et ses goûts paisibles, ce Vous avez besoin d'un homme de guerre, et vous me choisissez, moi qui peux à peine remplir mes paisibles fonctions de sénateur: je redoute que l'unanimité même de vos suffrages ne me soit falale. » Mais on ne J'écouta pas ; des acclamations vingt ou trente fois répétées le saluèrent empereur , et le procès-verbal de cette séance, qui semblait à quelques-uns ouvrir une ère nouvelle, fut écrit, selon l'usage, sur une tablette d'ivoire que l'auguste signa de son nom, l'âme pleine de tristes pressentiments *.

C'était une faute, en effet, de donner un tel chef à l'empire; et, puisque, depuis le décret de Gallien*, il ne pouvait plus se trouver au sénat de vaillant capitaine, il fallait en aller chercher un aux armées. Probus, Carus, Dioctétien, n'avaient point trempé dans le meurtre d' Aurélien, et l'armée eût été reconnaissante qu'on parût prendre au sérieux son désintéressement momentané, sans l'en faire aussitôt repentir. C'eût été sceller, au moins pour un temps, la réconciliation de l'ordre civil et de l'ordre militaire. Mais', à vivre loin des affaires, dans leur oisive grandeur et leur servitude dorée, les sénateurs avaient perdu le sens de la réalité, et personne ne leur rappelait ce jour, que beaucoup d'entre eux avaient vu, où les soldats traînaient aux gémonies

1. Vopiscus (Tac, 5) lut ce procès-verbal à la bibliothèque Ulpienne. — 2. Voy. p. 298 et 333.

Maxime et Balbin en criant : « Voilà les empereurs du sénat ! » D'abord inquiets et troublés du rôle politique qui leur revenait, ils avaient fini par reprendre leurs vieilles illusions, et ils s'abandonnaient à la joie puérile de ressaisir un pouvoir qu'ils étaient incapables de garder.

Le premier des consulaires après Tacite, Falconius Nicomachus, rappela les maux dont Rome avait souffert sous des princes trop jeunes, ce qui était tout à la fois une vérité et une flatterie; puis, s'adressant à Tacite, qui n'avait que des fils en bas âge, il lui demanda, si les destins devaient bientôt le ravir à la république, de se choisir un successeur, non point dans sa famille, mais dans rÉtat, « parce qu'il n'était point juste de disposer de l'empire comme on traite d'une maison. » Falconius voulait dire qu'il fallait fixer l'élection dans le sénat. On pensait comme lui : « Nous le voulons î nous le voulons ! nous le voulons ! » s'écriaient-ils tout d'une voix*.

Les pères conscrits étaient ravis de la tournure que prenaient les choses. Dans l'excès de sa joie et de ses espérances, l'un d'entre eux écrivait à un collègue moins ardent : ce Sortez de votre indolence; arrachez-vous de votre retraite de Baïes ou de Pouzzoles. Livrez-vous à la ville, au sénat. Rome fleurit, et avec elle la république entière. Rendons mille actions de grâces à l'armée, qui est une armée véritablement romaine. Notre juste autorité, cet objet de tous nos désirs, est enfin rétablie. Nous recevons les appels, nous nommons les empereurs, nous faisons les princes. Ne pouvons-nous pas aussi les défaire? Vous m'entendez, sans plus de paroles; au sage, un mot suffit*. » Ce mot, tous ses collègues se le répétaient. « Je gouvernerai avec vous et par vous, » avait dit Tacite. Quand il demanda le consulat pour son frère Florianus, on lui objecta que la liste était close, et il se contenta de répondre : « Le sénat sait bien quel prince il

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