‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 34 sur 40 · Sanctissimi commililones (Vopisc, Tac · texte numérisé non relu

Sanctissimi commililones (Vopisc, Tac

Tempire et qui, sous Gallien, en avaient appris toutes les routes ! Tacite négocia, paya et renvoya chez eux une partie de ces barbares. Les autres tombèrent sous Tépée de ses soldats. Mais ceux-ci étaient déjà fatigués de leur sagesse. Ils tuèrent un des parents deTempereur, que Tacite avait chargé du gouvernement de la Syrie; puis, par crainte du châtiment, l'empereur lui-môme. Six mois de règne et une fortune colossale dissipée en gratifications aux légions, ou abandonnée à l'État*, voilà ce que l'élection sénatoriale avait valu à Tacite et aux siens.

C'était un cœur honnête, une âme pieuse : jamais il ne manqua de faire servir dans sa maison la viande des victimes, sorte de communion avec le dieu à qui le sacrifice avait été offert. Il punit quelques-uns des assassins de son prédécesseur, et on ne peut lui refuser les meilleures intentions. Son biographe lui attribue beaucoup de règlements, chose facile; mais il n'eut ni la force ni le temps d'en faire sortir de bons effets pour l'État. Nous lui devons cependant une reconnaissance particulière : il fît placer les livres de Tacite dans toutes les bibliothèques publiques et ordonna que, chaque année, on en ferait dix copies. En multipliant ainsi les exemplaires des Annales et des Histoires, il augmenta pour nous la chance qu'elles fussent sauvées ; et si l'on ne saurait affirmer que l'unique manuscrit, qui a fait vivre l'œuvre du grand écrivain, vienne d'une de ces copies, il se peut du moins que sans elles nous eussions perdu la tragique histoire des Césars*.

Tacite avait nommé préfet du prétoire son frère Florianus\ qui se fit donner la pourpre par les soldats, désireux eux-mêmes de ne pas laisser au sénat le temps de faire une seconde élection. Mais l'armée d'Orient avait alors pour chef un vaillant capitaine, dont les services

1. Patrimoniumsuum pvblicavit (Vopisc., Tac, 10). — 2. Il y en a deux, les Alediceij que certains critiques ont cru provenir d'un môme original aujoard'hui perdu. — 3. M. Annius Florianus.

(lie RAFFERMISSEMENT DE L'EMPIRE (268-284^.

avaient toujours devancé les honneurs. Â la nouvelle que Tacite était mort, les troupes de Probus le proclamèrent empereur, et celles de Florianus se débarrassèrent, à Tarse, du prince qu'elles avaient nommé (commencement de juillet 276). Il avait régné trois mois. Sur leur domaine, près d'Interamna, on dressa aux deux frères un cénotaphe et des statues hautes de 30 pieds. Pour consoler sans doute leurs descendants, que ces neuf mois de règne avaient privés des chefs de leur maison et réduits à rindigence, quelque ami du sénat fit courir cette prophétie, recueillie par Vopiscus : «Dans mille ans, un puissant monarque, du sang de Tacite, après un règne glorieux, rendra aux pères conscrits leur autorité et, vrai liis de la vieille Rome, vivra soumis aux anciennes et bonnes coutumes du pays.» — «Je ne crois pas, ajoute modestement Vopiscus, que mon livre dure assez, pour qu'on puisse y lire cette prédiction au moment qui la verra s'accomplir ou aller prendre place parmi les fables. 5> Vopiscus se trompait : son livre a vécu bien plus longtemps, sans le mériter beaucoup; mais le vengeur du sénat ne s'est jamais montrée

Lesprincipats de Tacite et de Florianus n'avaient été que la continuation de l'interrègne. Le vrai successeur d'Aurélien fut un de ses compatriotes et son meilleur compagnon d'armes, M. Aurelius Probus*. Nous le connaissons : deux lettres de Valérien, tirées des archives impériales, montrent quelle estime il avait su inspirer à ce prince, dont il avait, de ses mains, sauvé un parent .que les Quades emmenaient captif: « D'après l'opinion que j'ai toujours eue du jeune Probus et le témoignage des citoyens les plus honorables, qui l'appellent l'homme de son nom, je l'ai nommé tribun,

1. J'ai suivi le sens qui a été donné par quelques-uns aux mots talis historia^ mais sans êire sûr qu'ils ne s'appliquent pas à la prédiction plutôt qu'au livre de Vopiscus. C'est du reste sans intérêt. — 2. Il était né à Sirmium. (Vopisc.,Pro6., 3.) Aurelius Victor {Ep,j 37) en fait un Dalmate. Son père avait été centurion, puis tribun.

contrairement à la constitution du divin Hadrien S et, je lui ai confié six cohortes de Sarrasins, les auxiliaires gaulois et la troupe de Perses que nous a amenée le Syrien Artabassès. » Aurélien et Tacite avaient eu en lui la même confiance. Le premier lui écrivait : « Pour te montrer le cas que je fais de tes mérites, je te confie mes décimans, que j'ai moi-môme reçus de Claude. Par une sorte de prérogative heureuse, ce corps n'a jamais eu pour chefs que de futurs empereurs. » Et le second : « Le sénat m'a nommé empereur, mais sache bien que la plus grande part du fardeau reposera sur tes épaules. Ce que tu vaux, nous le savons tous. Aide-nous donc dans nos nécessités. Je t'ai donné le commandement de l'armée d'Orient*, j'ai quintuplé tes honoraires', doublé tes décorations militaires, et tu partageras avec moi le consulat de la prochaine année. »

Probus, ne voulait pas l'empire. « Vous avez tort, dit-il aux soldats qui l'acclamaient, car jamais je ne vous flatterai.» Il le répétait au préfet du prétoire de Florianus, qu'il ne changea pas. « Je n'ai pas souhaité ce titre, et c'est contre mon désir qu'il m'a été donné. Mais il ne m'était pas permis de repousser le fardeau que l'armée m'imposait : maintenant il s'agit de bien remplir mon devoir. » 11 était dans la pleine vigueur de l'âge, quarantequatre ans, et à ses qualités militaires il joignait un rare bon sens, qui le préservait des éblouissements de la fortune. Ce qui s'était passé à la mort d'Aurélien montre qu'une réaction contre les saturnales militaires s'était produite dans l'esprit même des généraux*. Probus était un

1. Celle qui interdisait de nommer des tribuns trop jeunes, sine barba. J'ai réuni quelques phrases des deux lettres de Valérien (Vopisc, Prob.,^). La seconde contient l'énumération toujours curieuse et significative des prestations accordées. Voy. p. 294. — 2. Decreto totius Orientis ducat u (id., Prob., 7). — 3. Salarium. D'après une lettre de Valérien (id., Prob.,k) le salarium comprendrait tous les avantages matériels attachés au grade et probablement aussi la solde. — 4. Est-ce un signe de ce même esprif, que le nom de Marc-Aurèle ait été porté, depuis Claude le Gothique, par la plupart des princes? Malgré ses guerres, Marc-Aurèle était par excellence le représentant de l'ordre civil.

HISTOIRE liES ROMAINS. ?I — 27

de ceux qui sentaient le plus vivement la nécessité de relever Tordre civil, humilié depuis Garacalla par les déportements de la soldatesque. La preuve en est dans la lettre par laquelle, tout en notifiant son avènement au sénat, il parut attendre de lui ses pouvoirs. « Lorsque vous avez choisi un de vos membres, pères conscrits, pour succéder à l'empereur Aurélien, vous vous êtes conduits conformément à votre justice et à votre sagesse; car vous êtes les souverains légitimes de l'univers, et la puissance que vous tenez de vos ancêtres sera transmise à votre postérité. Plût aux dieux que Florianus, au lieu de s'emparer de la pourpre de son frère, comme d'un héritage particulier, eût attendu ce que votre majesté aurait décidé en sa faveur ou pour quelque autre ! Les prudentes légions Font puni de sa témérité; elles m'ont offert le titre d'auguste; mais je soumets à votre clémence mes prétentions et mes services. »

Cette lettre fait honneur au sens politique de cet homme de guerre. Il connaissait la faiblesse du sénat et savait bien qu'il n'avait rien à craindre de lui ; mais ce corps décrépit possédait encore la majesté des souvenirs, et Probus jugeait utile de rendre, aux yeux des soldats, quelque éclat à cette majesté obscurcie, afin qu'ils crussent que, en dehors et au-dessus d'eux, il y avait, sinon une force, au moins un droit.

Inutile de dire avec quelles acclamations les sénateurs accueillirent ce message. Probus fut comparé à Alexandre et à Trajan; on lui donna toutes les vertus des Antonins, tous les talents de Claude et d'Aurélien, et il méritait ces éloges. Quelle joie encore, quand un second message annonça que le sénat recevrait les appels, qu'il nommerait les proconsuls et leurs légats; enfin, chose plus grave, qu'il confirmerait les constitutions impériales. Les prétentions des pères conscrits n'étaient pas encore allées jusque-là! Probus leur accordait plus qu'euxmêmes n'avaient voulu prendre à la mort d'Aurélien, el la restauration sénatoriale semblait complète. Au fond,

rien ne changeait. L'empereur avait, pour la vénérable assemblée, de douces paroles au lieu d'airs irrités; les Pères ne tremblaient plus; ils paraissaient moins inactifs sur leurs chaises curules, et ils célébraient sincèrement le désintéressement du prince. Probus n'en demandait pas davantage et ne croyait pas acheter cet accord trop cher, en le payant de quelques marques de déférence. La réalité du pouvoir restait là où l'intérêt public exigeait qu'elle fût, dans ses mains, et nous allons voir qu'il sut bien s'en servir.

Aurélien mort, les barbares s'étaient jetés sur la Gaule et y avaient dévasté beaucoup de villes *. Probus s'y rendit avec de grandes forces. Tandis que ses généraux repoussaient les Franks dans les marécages de la Batavie et de la Frise, lui-même chassa les Alamans au delà du Rhin ; les poursuivit jusque dans la vallée du Neckar et sur les pentes de TAlpe de Souabe, leur reprenant le butin et les captifs qu'ils emmenaient. Dans l'espérance de fermer la route à de nouvelles incursions, il releva le retranchement qui couvrait les terres décumates, de Ratisbonne à Mayence, c'est-à-dire du Danube au Rhin*. Gomme Marins et Hadrien, il croyait qu'occuper les soldats était le meilleur moyen de conserver la discipline; il leur fit construire ou réparer une muraille de pierre, soutenue de distance en distance par de grosses tours : bonne précaution, si une vaillante armée restait toujours derrière ce rempart, prête à repousser les assaillants sur quelque point qu'ils tentassent l'assaut'; mais mesure inutile le jour où l'empire, assailli de toutes parts, n'y laissera que des détachements trop faibles pour garder

1. Vopisc, Prob. : au ch. 15, il est dit soixante-dix villes; au ch. 13, soixante. Vopiscus ajoute que Probus tua quatre cent mille barbares ; je suis très-disposé à lire quadraginta au lieu de quadringinta. Ces quatre cent mille hommes tués supposeraient une invasion plus formidable que celle des Goths sous Claude, et rien n'indique qu'il en ait été ainsi. — 2. Sur ces travaux, voy. t. IV, p. 214-15. — 3. Aujourd'hui, la république de Buenos- Ayres prend les mêmes moyens de défense contre les Indiens des Pampas, et la Chine avait fait de môme depuis des siècles avec sa grande muraille.

4M HAFFERMSSEMEST DE L'EMPIRE 2SS-Kft .

cette ligne immeDâe. La maraille, en effeL s'est êcn>iiléie sous le» pas des envahisseurs, conune celle d'Hadrien, en Bretagne, f^us le pied des Pietés: mais, au moyen âge encore, le [>aysan de la Souabe, tout en bàtissaDt sa demeure avec les |>ierres arrachées à ces ruines, s'éton* naît de la grandeur de Touvrage. qui courait à travers les vallées et gravissait la cime des monts: il en attribuait la construction aux démons, et on l'appelle toujours le mur du diable.

Ces travaux de géants, la présence de l'empereur et de son armée intimidèrent les barbares: neuf peuplades firent demander la paix et livrèrent des otages, du blé, du bétail et des chevaux, leurs seules richesses. Probus prit à sa solde seize mille de leurs guerriers, qu'il répartit entre ses légions par troupes peu nombreuses, afin qu'elles y fussent une force et non pas un danger, ce qu'il exprimait lui-même par ces mots : « Il faut les sentir et ne pas les voir r> 277.. Ainsi l'empire reprenait, du côté du Rhin, une vigoureuse défensive.

L'année suivante, Probus se rendit dans la Rœtie, riUyricum et la Hœsie, où des Alamans, des Goths, des Burgondes, des Vandales et des Sarmates avaient reparu; il en chassa ces bandes peu redoutables et rendit encore une fois la sécurité à ces pays, où, depuis quarante ans, la vie était si douloureuse. Sur le moyen ou le bas Danube, il eut affaire à une nation germaine, les Lygiens, auxquels Tacite a donné un aspect effrayant, qui, dans les combats corps à corps des guerres anciennes, pouvait intimider l'adversaire : « Us noircissent leurs boucliers, leurs corps, leurs visages et choisissent la nuit la plus sombre pour attaquer Tennemi. La surprise, l'horreur des ténèbres, le seul aspect de cette armée épouvantable, qui semble sortir des enfers, glacent d'effroi les cœurs les plus intrépides, car, dans un combat, les yeux sont toujours vaincus les premiers *. » Ces som-

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