‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 7 sur 40 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

l'église au commencement du troisième siècle.

Le troisième siècle est Tâge héroïque de la société chrétienne que nous avons vue se former dans l'ombre et grandir silencieusement. A cette époque, elle a tous ses moyens d'action, et la lutte mortelle s'engage entre elle et l'empire. Le moment est donc venu de mesurer les forces des deux combattants. Nous connaissons celles de l'un, l'État; voyons celles de l'autre, l'Église.

Dans le précédent volume*, nous avons montré que, selon les époques, l'esprit humain prend des directions différentes, et qu'il se forme comme de grands courants d'idées, où se porte le meilleur de la vie nationale^. Les jurisconsultes et les administrateurs, les architectes et les généraux, les artistes et les philosophes moralistes avaient été la force ou la gloire de Rome au deuxième siècle. Au troisième, le droit a encore d'éminents interprètes ; mais le dernier représentant de la science antique, Galien, venait de mourir et n'eut pas de successeur. L'art, les lettres proprement dites, disparaissent.

]. T. V., p. 382. — 2. Hegel a dit^ dans sa Philosophie de l'histoire, p. 9 : « JcdeZeilhatso eigenthumliche U)nslânde, ist ein so individuelles Zustand,dass in ihin aus ihm selbst entschieden Werden mustj undallein enlschieden Werden knnn. » C'est une loi de l'histoire, et bien connaflrc le caractère spécial, ou ce qu'on peut appeler la dominante d'une époque, est la première condition de la critique historique. L'/n/ïuence du milieu est bien autrement grande pour la vie intellectuelle (juVlIe ne Test en botanique et en zoologie où elle est déjà si forte ; et il n'y a de juste jugement sur les hommes et les choses qu'en les replaçant dans leur milieu,

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Pendant douze siècles*, Thumanité n'entendra plus cet hymne delà beauté que la Grèce avait chanté si longtemps et dont les échos avaient retenti dans la Rome de Lucrèce, d'Horace et de Virgile. L'esprit nouveau proscrit ces magnificences de la terre. « Pourquoi sont-ils tombés? s'écriaient douloureusement des écrivains sacrés, à propos de certains hérétiques. Arislotc et Théophrasle sont les objets de leur admiration ; Euclide est perpétuellement dans leurs mains. Ils négligent la science de TÉglise pour l'étude de la géométrie, et, occupés à mesurer la terre, ils perdent le ciel de vue ^» Un autre, se riant de l'homme qu'on estimait le plus savant de son siècle, Ptolémée, écrivait à propos des sciences exactes : « le frivole labeur qui ne fait que gonfler l'âme d'orgueilM » Le grand éloge, alors, c'est d'être « appliqué aux choses divines* ».

Cela se dit parmi les philosophes comme au milieu des chrétiens. Tandis que l'auteur de la lettre à Diognète condamnait toute doctrine qui n'avait pas pour objet l'invisible, Plotin écrivait : « Pourquoi l'homme n'arrivet-il pas à la vérité? Parce que l'âme est sans cesse arrachée au sentiment des choses divines par les impressions extérieures. » Et il voulait que, "se faisant sourde à tous les bruits du dehors, elle n'écoutât qu3 la voix d'en haut*. Alors se produit ce phénomène, étrange dans le monde occidental, qu'on y oublie la terre si longtemps aimée pour relever la tête vers ces palais aériens que, selon les temps, la dialectique et le senliment construisent dans les nues avec tant de magnificence ou de religieuse terreur et dont l'imagination est l'unique souveraine.

Les fils de la vieille Italie, race pesante, n'auraient pas eu ces élans vers l'inconnu; mais l'Italie, à son tour,

1. Sur la pauvreté littéraire du troisième siècle, voy. Teuffel, Geschichte der Romischen Lileratur, p. 835-875. De science, il n'en est plus question; quant aux arts, voy. mon t. V, p. 400. — 2. Eus., Hist. eccL, V, 28. — 3. Pfiilosoph., IV, 12. — 4. Eus., Hisl. eccL, V, 10. Voy. aussi mon l. IV. p. 469 sq. — 5. . .. i/.oueiv çOoyYwv xûv àvw (Ennéades, V, 12).

subissait une invasion plus terrible que celle d'Ânnibal et des Gaulois :

Tous les monstres d'Egypte ont leur temple dans Home.

Les hommes et les croyances de l'Asie avaient pris possession de la terre où régnait autrefois la simplicité des idées et des mœurs; l'esprit de TOrient dominait celui de Rome, et Tâme ardente de ces rêveurs du bord de TOronte et du Nil, n'ayant pas le lest de la science, errait à l'aventure au travers des mille systèmes de la gnose et de la philosophie. On voulait des dieux nouveaux, et les foules couraient aux cultes bizarres de la déesse syrienne et de Sabazios, ou aux religions monothéistes de Mithra et de Sérapis : celui-ci auquel se rattachait un enseignement moral si pur * ; celui-là qui offrait dans ses dogmes et dans ses cérémonies plus d'un rapport avec le christianisme *.

Ainsi, et par toutes les voies, le courant du siècle portait la pensée humaine vers les questions religieuses : séduisants, mais insolubles problèmes dont quelques-uns cependant doivent être tenus pour démontrés, alors même que la démonstration en est impossible'. Comme autrefois, dans Athènes, à chaque coin de rue on philosophait ; à présent, dans chaque bourgade de Tempire, on dogmatise. Il est de bon goût de paraître dévot, de se dire pontife de quelque divinité, et les curies municipales s'encombrent de prêtres qu'auparavant on n'y connaissait pas *. Au siècle de Périclès, le jour où les Éphèbes recevaient de l'État leurs armes, ils prêtaient ce serment: « Je jure de ne jamais déshonorer ces armes sa-

1. Voy. p. 75. — 2. Mithra était un médiateur entre le Dieu suprême et l'homme, un représentant de l'amour du créateur pour la créature. C'était aussi un rédempteur qui purifiait les âmes et remettait les péchés. Aussi Tertullien (de Coronaj 15) atlribuait-il à une ruse du démon les rapports qu'il ne pouvait s'empêcher de reconnaître entre celte vieille religion assyrienne et la nouvelle religion du Christ. — 3. Par exemple, les postulais de Kant. Aristote dit quelque part : « Il est des questions qui resteront toujours des questions ; » pour l'esprit, certainement, mais non pour le conduite de la vie. — 4. Cela se voit jusque dans les inscriptions. Parmi les cent soixante-quatre décurions de Canusium en 223 (voy. t. V, p. 13J)

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crées, de combattre pour mes dieux et mon foyer, ou seul ou avec tous, et de laisser après moi la patrie, non pas diminuée, mais plus forte. » Ce serment héroïque, les Éphèbes l'avaient tenu à Salamine et à Marathon, quand ils y sauvaient, avec leur liberté, la civilisation du monde. Au troisième siècle de notre ère, ils le prêtaient encore, mais comme on répète une prière dans une langue inconnue. L'Éphébie athénienne n'était plus qu'un collège religieux, et cette transformation s'était certainement opérée dans les nombreuses villes qui avaient eu l'institution éphébique*. La pythie de Delphes et les chênes prophétiques de Dodone, muets au temps de Strabon% avaient retrouvé la voix*. Alexandre même, la personnification de la guerre, avait pris un caractère religieux; il est à présent invoqué comme le génie bienfaisant qui sauve des irialéflces *.

Cette tournure d'esprit se voit dans la société romaine, en haut comme en bas. Les provinciaux, qui avaient remplacé, au sénat et dans les charges, lasceptique aristocratie du dernier siècle de la république et des premiers temps de l'empire, voulaient croire à quelque chose. Les princes syriens avaient l'esprit obsédé de visions religieuses. Au troisième siècle les empereurs ajoutaient à leurs

on ne treuvc pas un prêtre, tandis que sur les soixante et onze noms de l'Album deThamugas, au siècle suivant (de 364 à 367), on compte deux sacerdotales, trente-sept flamines perpétuels, quatre pontifes, quatre augures, ou les deux tiers des membres de la curie qui sont ou qui ont été investis de fonctions religieuses. Quelle que soit l'hypothèse qu'on cdopte pour expliquer la présence de tant de prêtres dans la curie de Thamugas (voy. Ephem. Epigv.y III, p. 82), il restera toujours que la plus grande partie des membres de ce conseil municipal avaient un caractère sacerdotal ou devaient au sacerdoce qu'ils avaient rempli Thonneur d'être inscrits sur l'Album, après les duumvirs en charge, mais avant les autres magistrats. M. Dumont a constaté le même fait pour Athènes [Ëphébie allique, t. I. p. 157); il était général. Voy. aussi Hist, des Rom., t. IV, p. 472, et le Philopatris, de Lucien, dont les personnages ridicules sont la caricature de personnages réels. — 1. Dumont, op. cit., p. 9, 36 et 39; et CoUignon, de Colleg. epheborum. — 2. VII, p. 327. — 3. Pausan., I, xvii, 6. — 4. Voy., au règne de Caracalla, l'espèce de culte dont Alexandre était l'objet, et à celui d'Éiagabal « une apparition de ce génie ».

titres celui de Pieux, Piws ^ ; les impératrices étaient appelées les « très-saintes », sanctissimœ ', et, à la cour comme à la ville, on lisait les histoires pleines de miracles de Philostrate et d'Élien \ les vies merveilleuses d'Apollonius et de Pylhagore transformés en incarnations divines*. On ne se contentait plus de la porte d'ébène, d'où le vieil Homère, demi- souriant, faisait sortir les songes, le sommeil et la mort : on cherchait cette issue redoutable pour déchirer le voile qui s*étend derrière elle, et y trouver autre chose que les monotones plaisirs promis par le polythéisme gréco-romain. On prétendait « pénétrer les secrets de la vie intime de Dieu », en déterminant sa nature, ses attributs, sa volonté. Tous les esprits éminents allaient à la recherche du divin ; les uns par le christianisme, les autres par Técole néo-platonicienne où aboutissait Teffort philosophique du monde païen. Ainsi, sous le vent qui passe, les épis de la moisson prochaine se courbent dans la même direction.

On s'explique cet état des esprits. Après deux siècles de combats qui lui avaient livré la terre et ses richesses, la société romaine s'était, durant deux siècles encore, repue de plaisirs et rassasiée de bien-être. Sénèque, Épictète et les moralistes de Tépoque antonine nous Font montrée fatiguée du long enfantement de ses grandeurs et arrivant à la satiété, au dédain de l'utile et du réel. Sauf

1 . Pour Sévère et pour les princes de sa maison, c'était un nom propre emprunté à Antonin le Pieux, ou mieux encore à Commode, dont il se disait le frère par adoption. A partir de Macrin, c'est un qualificatif que prennent tous les empereurs du troisième siècle. Une inscription de Gallicn (Or., 1007) dit de lui: cujus invicia vivtus sola pietate superata est. Une autre (1014) l'appelle sanctiasimiis. — 2. Ainsi Julia Maesa (Or.-Henz.. 5515, et Eckhel, VH, 249) et les femmes do Gordien HI (Or., 977), de Philippe [C. 1, L., m, 3718), de Gallien (Or., 1010). Victorina, mère de l'usurpateur Victorinus, est 6\\.Q piissima {ibid., 1017). Je sais bien que sanclus, dans le latin classique, signifie pur, chaste, inviolable ; mais je crois qu'au troisième siècle il s'y ajouta l'idée de sainteté. La maison impériale affirmait davantage sa foi païenne, à mesure que celle-ci était plus attaquée parles chrétiens. — 3. Voy, p. 92. — 4. Les Vies de Pythngore, par Jamblique et Porphyre, sont aussi merveilleuses que celle d'Apollonius, par Philostrate. Elles n'étaient pas encore écrites, mais ces légendes couraient déjà partout.

un, tous les grands mobiles lui manquaient. Dans cet empire, trop vaste pour être une patrie, le sentiment qui avait porté si haut le cœur des citoyens d'autrefois n'avait plus pour aliment que des intérêts d'ordre inférieur. Donc point de patriotisme d'empire. Point non plus de vie politique. Comme on ne pouvait rien aux affaires d'État, on n'y prenait nul souci. Le grand fleuve de poésie que la Grèce avait versé au monde s'était appauvri en traversant la lande romaine ; maintenant, il tarissait : les artistes étaient des industriels, les poètes des arrangeurs de mots ; le Virgile du temps, Oppien de Syrie, chantait la chasse*. Ainsi, rien de ce qui faisait encore un siècle auparavant la plénitude de la vie ne comblait le vide des âmes. Des riants sommets qu'avaient éclairés le génie grec et une fortune constante, on descendait vers les basfonds sombres et froids où l'on se laissait saisir d'une insupportable tristesse. Ce peuple d'action violente s'était assis et rêvait.

D'ailleurs, autour de lui, le monde semblait vieillir^ ; de tous les côtés l'horizon était menaçant : au dehors, les barbares devenus redoutables; au dedans, de continuelles révolutions dont Rome ne sera plus seule le théâtre et la victime; partout, la vie économique profondément troublée, et l'État paraissant près de s'effondrer. En face de tels maux, qui semblaient la rançon de son bonheur passé, cette société si longtemps tranquille et joyeuse prenait des pensers plus sérieux ; elle avait les préoccupations de la mort qui assiègent le vieillard. Au temps de Septime Sévère, les jurisconsultes mis à part, païens et chrétiens n'ont plus que des philosophes et des écrivains religieux ou des théurgistes : pour les premiers, AmmoniusSaccas, Plotin, Porphyre, avec les subtiles doc-

1. C'est un écrivain sans goût et sans originalité, qu'il ne faut pas confondre avec un autre écrivain du môme nom, Oppien de Cilicie, auteur des Halieutiques ou de la Pêche marine, qui vivait sous Marc-Aurôle et donl l'ouvrage, en 3506 vers grecs, est un de nos meilleurs poëmes didactiques. Voy. Bourquin, la Chasse et la pêche dans Vantiquitêj 1878. — 2. C'est le mot de saint Cyprien à Démétrius. sennisse jam miindum.

trines trouvées par eux dans ce monde supérieur de l'esprit que Platon avait ouvert; pour les seconds, Tertullien, Minucius Félix et Cyprien chez les Latins; Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène chez les Grecs, six hommes qui, en d'autres temps, auraient été l'honneur d'une littérature profane et qui sont restés la gloire de l'Eglise.

Le sentiment religieux échappera toujours aux étreintes de la science, parce qu'elle et lui n'habitent pas le même monde et ne procèdent pas de la même manière dans la formation des idées. Mais la science seule peut faire aux religions constituées d'incurables blessures ; le monde romain n'en ayant pas, le surnaturel avait gardé sa puissance, et une réaction religieuse avait emporté le scepticisme superficiel des philosophes, comme l'eût été celui de notre dix-huitième siècle, s'il n'avait trouvé pour auxiliaire « les sciences sataniques ». De Lucrèce à Lucien, beaucoup avaient douté; d'Athènes à Alexandrie, de Rome à Jérusalem, tous croient à présent : ici, à l'Homme-Dieu de la foi chrétienne ou aux hypostases des alexandrins ; là, aux vieilles déités demeurées debout dans leurs sanctuaires ou aux dieux nouveaux que l'Orient donnait incessamment aux Romains.

En parlant ainsi, nous laissons de côté, bien entendu, la foule qui suit et ne pense point, pour aller à ceux qui pensent et qui conduisent, même sous la tunique de l'esclave, comme Épictèle et Blandine. Ce sont ces âmes d'élite qui entraînent les autres et par qui les révolutions morales s'accomplissent ; ce sont elles, par conséquent, qu'il faut connaître.

Ceux qu'on appelle les alexandrins tentaient un compromis impossible entre la religion et la science; entre l'esprit de Tancienne Grèce et l'esprit oriental, ils auraient voulu croire et savoir : commençant avec la dialectique qui ne peut donner que des abstractions incompréhensibles au vulgaire, ils finissaient par le mysticisme, c'est-à-dire au milieu des nuages où la foule ne pouvait

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les suivre. Pour la grande question, par exemple, de Tunité divine, ils arrivaient à une conception abstraite et stérile, à un être à jamais séparé du monde. Tandis que le Dieu des chrétiens se voit, se touche et entre en communion quotidienne avec l'homme, leur dieu est sans forme, sans attributs, sans nom; il est Y innommable, même il est sans intelligence, car Tintelligence qui suppose une division entre le sujet comprenant et Tobjet compris, empêcherait d'admettre l'unité absolue de l'être en soi. « Les dieux sont impassibles, dit Porphyre, et on ne saurait les fléchir par des invocations, des expiations ou des prières..., puisque ce qui est impassible ne peut être ni ému ni contraint. » C'était le dieu d'Épicure, sans haine, sans amour, sans puissance, et il faut le dire aussi, celui de Platon dans le Philèbe, à plus forte raison celui d'Aristote, étranger au monde qu'il ignore.

Comme le chrétien a la Trinité, trois personnes en un seul Dieu, ils ont leurs trois hypostases où l'on peut voir réunis le dieu de Thaïes, le dèmiourgos de Platon, le principe absolu des éléates, et ils essayent d'en faire une unité divine. Mais cette Unité qui se pense elle-même sans produire, cette Intelligence qui comprend le monde et ne le fait pas, ce Mouvement qui donne la vie et ne peut la connaître, qu'est-ce, pour l'action sur les foules, à côté du Jéhovah que Moïse a vu face à face ; de l'Esprit-Saint qui descend en langues de feu sur la tête des apôtres et donne l'inspiration prophétique; qu'est-ce surtout auprès de ce Christ qui va par les rudes sentiers de la terre, supportant toutes les misères, toutes les douleurs de l'humanité; qui, au Golgotha, la rachète de son sang; qui, au jardin de Joseph d'Arimathie, brise la pierre de son sépulcre pour apprendre aux hommes que, comme lui, ils sont immortels dans leur chair et dans leur esprit?

Ainsi, afin d'échapper à l'anthropomorphisme qui avait perdu les religions païennes, les alexandrins s'étaient laissé conduire par la dialectique à un Dieu impersonnel, sans relation avec la terre. Mais il avait bien fallu que

de ce séjour de Tabsolu, de Timmobilité et par conséquent de la mort, ils redescendissent au monde de la vie; et ils y revinrent avec des allégories et des symboles dont ils se servirent pour donner un regain de popularité à la vieille mythologie qui avait perdu jusqu'à la poésie des ruines.

Leur morale est élevée, leur vie était pure, ils avaient remis en honneur Tabstinence pythagoricienne et ils eurent des instituts où furent suivies les règles les plus austères des observances monastiques. « Quand Tâme sortit des mains de Dieu, disaient-ils, ce fut une chute qui doit être rachetée par des pratiques saintes. L'œuvre pie par excellence consiste à vaincre le corps, principe de toutes les passions, tunique grossière où Tâme est captive. Qu'au moins dans cette prison elle mène une vie angélique, pto; a^^elixo; Iv tw (iwfjLaxi. <c Que m'importe le corps, disait un autre ; quand je mourrai, c'est mon âme que j'emmènerai avec moi. » Saint Paul n'avait pas été plus dur pour le corps; et Origène, qui accomplit sur luimême un demi-suicide, répétait : « Qui me délivrera de ce misérable*! » L'esprit de lutte contre la chaii^est le même des deux côtés. Que Socrate était, bien plus que ces violents, dans la vérité de notre nature lorsque, faisant descendre l'idéal sur la terre, il se bornait à cette noble prière : « Dieu ! donne-moi la beauté de l'âme et fais que ma vie en soit la fidèle image ^ ! »

Et quelle récompense les alexandrins promettaient-ils pour ces austérités? L'anéantissement dans l'Être inflni. « Mourir, c'est vivre, » disaient-ils avec Platon. Non, cette vie d'une parcelle inconsciente perdue dans le grand Tout, c'était la mort; tandis que la foi donnait au chrétien la certitude de l'immortalité personnelle. En outre, ils ne possédaient ni credo ayant l'autorité d'une parole divine, ni organisation pour le conserver et le répandre, ni discipline pour en maintenir l'autorité. Ils avaient une philosophie et cherchaient la science supérieure des

1. Ce sont les paroles mêmes de saint Paul, Ep, ad Rom.^ vu, 24. — 2. Platon, Plièdre, p 279 b.

choses; ils n'avaient pas une religion, une foi, une règle absolue de conduite et une promesse de rédemption. Or, pour remuer et prendre les multitudes, les plus subtils raisonnements sont inutiles; il y faut le sentiment et la passion. Ces puissants moyens d'agir sur les âmes, on les trouvait sur celte route du Calvaire arrosée de la sueur de sang; on ne les trouvait pas dans les tranquilles jardins de TAcadémie. Voilà pourquoi Thumanité déserta alors run de ces deux chemins pour Tautre où, par les mêmes raisons, une partie d'elle marchera longtemps encore. C'est Tannée même de Tavénement de Sévère qu'Ammonius Saccas, ou le portefaix, ouvrit l'école d'Alexandrie qui, durant deux siècles, disputa au christianisme la domination des intelligences. Quand Plotin l'eut entendu: « Voilà l'homme que je cherchais, » dit-il *. Il lui était bien supérieur et fut le véritable fondateur de cette école, à la fois raisonneuse et mystique, qui, réunissant les contraires, ne put exercer l'action victorieuse d'une foi simple et ardente. Éclectiques, les alexandrins acceptaient tout, à la condition de tout interpréter. Les prêtres, les philosophes, les poètes leur semblaient murmurer la même pensée en des langues différentes, et cette large compréhension les faisait à la fois superstitieux et incrédules. Logiciens, ils mettaient au-dessus de la raison la faculté dangereuse des illuminés, l'extase, où l'homme croit participer à l'intelligence divine et voir ce que la raison ne peut montrer. Idéalistes avec leur Dieu inaccessible et solitaire au sommet de la pensée humaine, ils devenaient panthéistes par leur système d'émanations qui faisait de tous les êtres, corps ou esprits, « un écoulement de la substance divine », comme la lumière est une irradiation du soleil. Et cet être absolu, incompréhensible, ineffable, de qui tout sort, en qui tout revient, c'est par la prière, par l'amour qu'ils s'élèvent à lui. La foi, selon ces dialecticiens étranges, est bien supérieure à toute sa-

L Aminonius, qui lui-mônie avait été cbrélien, mourut en 242. OrigèiM* suivit ses leçons. (Eus., Hist. ceci., VI, 19.)

gesse humaine. Elle conduit à la Ihéurgie; celle-ci à Tinspiration surnaturelle, à Textase qui est Tidéal de ces dévots païens, parce que « dans Tcxtase, disait Plotin, riiomme a tous les biens et rien ne lui manque; il ne sent ni la douleur ni la mort. » Nous allons retrouver les mêmes paroles dans la bouche de Tertullien et le même sentiment chez les martyrs. Les alexandrins touchaient donc aux chrétiens par beaucoup de points. Saint Augustin Ta reconnu ; mais au sortir de Textase et de leurs raisonnements subtils, les premiers retombaient dansleurs froides allégories, les autres dans leur réalité vivante.

Porphyre, le successeur de Plotin, précisant la doctrine platonicienne des démons *, admettra des âmes intermédiaires entre la Trinité et Thomme; des archontes représentant les forces de la nature, des anges messagers divins, portant au ciel nos prières et en rapportant les dons de la grâce, même des génies funestes qui nous poussent au mal. Plus tard, Técole prétendra devenir une Église : Jamblique, Proclus, seront des visionnaires ou des thaumaturges opérant des miracles, et une rivalité s'établira entre ces hommes qui se disputent le monde. Un grand ouvrage de Porphyre contre le christianisme fut le signal de la guerre à mort que Dioclétien lui déclara; mais Constantin fit brûler les livres du philosophe* et

1. Voy. t. V,p. 467.-2. Socrate, //. E., I, 9; Sozomène, //. E., 29. Voy. au Cod. Jiist., I, 1,3, 3, une constitution de Théodose II et de Valentinien III, ad ann. 449, qui condamne à être brûlé tous les livres contraires à la doctrine de Nicée et d'Éphèse et décrète la peine de mort contre ceux qui les

conservent ou les lisent ita ut in nullius cognitionem venire possinij

his qui talia scripta^ aut laies libros habcre aut légère sustinuerint , uUimum supplicium experturis. C'étaient des hommes naguère victimes qui se faisaient si vite bourreaux, et cette abominable législation a duré quatorze siècles! Les protestants eux-mêmes la conservèrent: Calvin, non content de brûler Servet à petit feu, brûla son livre Chris lianismi reslilutio, dont deux exemplaires seulement lui échappèrent. Le triomphe des théologiens musulmans au treizième siècle a eu aussi pour conséquence la persécution des philosophes. L'essor de la civilisation arabe fut arrêté et la nuit s'étendit sur cet Orient où, durant trois siècles, avait brillé une vive lumière qui ramena la vie en Occident. (Voy. G. Dugat, Hist. des philosophes et des Ihéologiens musulmans^ 1878.)

Proclus dut fuir, par un exil volontaire, la persécution des empereurs chrétiens.

Cette école qu'on appelle d'Alexandrie était éparse sur toute la surface du monde romain, puisque Plotin enseigna dans Rome, Porphyre en Sicile, Amelius en Syrie, d'autres à ÉpKèse, à Pergame, à Athènes, où leurs disciples luttèrent jusqu'au dernier moment contre le christianisme. Elle fut un noble effort de philosophie religieuse, et ses adeptes méritent le respect pour leur pureté morale. Ils nous montrent, à certains égards, ce que nous allons retrouver chez les chrétiens : le mépris du corps et de la terre, l'amour divin, l'union à Dieu par l'extase et toutes les mystiques ardeurs. Singulier état des âmes qui est la caractéristique morale de cet âge du monde et qui ne pouvait finir que par une révolution religieuse. Mais ce n'est pas au profit des alexandrins que cette révolution s'accomplira. «Vous n'apportez rien de nouveau, disaientils aux chrétiens, si ce n'est votre mépris des dieux et de la philosophie. » Ils disaient vrai. Mais ce mépris môme était ce qui devait assurer la victoire aux membres de la nouvelle alliance, aux rachetés du Christ. Allons donc à ceux-ci, puisque l'avenir est à eux*.

Les olympiens, en mourant, avaient laissé derrière eux un vide immense, et les inspirés, les charlatans s'étaient disputé le ciel resté désert ^ On vient de voir comment les philosophes avaient essayé de le conquérir. Au milieu de la confusion des systèmes et des rites, le christianisme s'était déjà fait, au temps de Sévère, une large place. Né dans un pays qui avait été condamné depuis des siècles à toutes les misères, il procédait à la fois du désespoir et de l'espérance. Depuis la Captivité , les Juifs avaient toujours attendu la main puissante qui relèverait la maison de David. Maudissant le présent, ils avaient regardé dans l'avenir, du seul côté par où cet

1. Sur l'école <i'Alexandrie, voyez les deux livres de MM. Simon et Vacherot. — 2. Tome V, p. 444.

avenir pouvait arriver, vers le ciel qui susciterait pour eux un Messie sauveur. Mais, en face de cet empire romain qui semblait inexpugnable, Tidée messianique avait dû se transformer. Le conquérant de la terre, vainement attendu, avait fait place au conquérant des âmes; la nouvelle Jérusalem était une Jérusalem céleste, et le victorieux qui devait briser les trônes des impies devenait le Rédempteur.

Du sein de l'Être absolu, du Dieu immuable et inaccessible que la raison découvre, les philosophes n'avaient pas su faire sortir le Dieu que le sentiment réclame, celui qui aime et qui pardonne, celui qui s'immole pour le salut du monde. Jusqu'alors l'humanité avait honoré ses dieux d'un culte intéressé, pour obtenir leurs faveurs terrestres ou conjurer leur colère, jamais elle ne les avait aimés*. Or voici qu'il lui était présenté un idéal de justice, de bonté, de tendresse, et dans son cœur s'éveilla un amour nouveau, l'amour divin. Ce Dieu, si différent des autres, la foi des humbles l'avait trouvé en remplaçant une promesse d'orgueil charnel par une espérance de spiritualité, et elle allait gagner même les superbes en leur montrant le médiateur désiré dans l'Homme-Dieu qui n'était pas monté de la terre au ciel, comme les olympiens, avec toutes les souillures terrestres, mais qui était descendu du ciel sur la terre avec la purelé divine et une puissance infinie d'amour. Les païens avaient aussi cherché un médiateur entre le créateur et la créature; ils l'avaient même entrevu*; mais

1. J'ai montré en maint endroit du tome I" (édit. illustrée) que ranciennc religion des Romains était un contrat entre les dieux et leurs Cdèles. Au temps de la seconde guerre Punique, Rome promet encore à ses dieux des sacrifices et des jeux, à condition qu'ils lui donnent la victoire, sinon, non. L'amour divin est venu plus tard avec la philosophie : il est quelque peu dans Cicéron, beaucoup dans Sénéque, plus encore dans Épictèle. M. Havct, dans son savant livre sur les Origines du christianisme (t. Il, p. 21, 132 -et 275-7) accorde la carilas deorum aux païens. La distinction chronologique que je viens de rappeler et que j'avais déjà faite au tome V, p. 454-5, nous mettra, je pense, d'accord. — 2. Voy. t. V, p. 445, 456 et suiv.

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jamais sous celte figure de Jésus, qui est si divine parce qu'elle est si humaine : un Dieu mort sur la croix pour le rachat du monde, le médiateur qui est en même temps le rédempteur. Au point de vue doctrinal, tout le christianisme se trouve dans cette conception ; le reste n'est que moyens d'action pour appliquer le principe et en dégager les conséquences nécessaires.

Les maîtres de Tuniven^ romain ne gagnèrent rien à la transformation des idées juives en idées chrétiennes, par cette nouvelle conception du Messie attendu. Les prophètes avaient annoncé à tous les puissants qu'ils tomberaient sous Tépée d'Israël , la sibylle et saint Jean les condamnèrent à périr, avec leurs dieux de bois et leurs magnificences de luxure, dans les flammes allumées par la colère divine, tandis que les vainqueurs des démons recevaient la promesse de l'immortalité. Cependant, au point de vue politique , cette promesse dégagea le christianisme, dans la première phase de son existence, de toute ambition terrestre. 11 semble qu'en se propageant, avec ses principes d'égalité humaine et de communauté des biens au sein des classes déshéritées, il aurait dû y porter l'esprit de révolte. Mais par une exagération funeste des doctrines de détachement, enseignées depuis quatre siècles par toutes les philosophies * , l'Église primitive ajoutait à son dogme fondamental de la rédemption , le mépris de la vie présente, qui pourtant était comprise dans le rachat de toute la destinée humaine. Si ce n'avait pas été le sentiment de la première heure, on verra que ce fut, pour une partie des fidèles, celui de la seconde.

Préoccupé du ciel et des récompenses réservées à sa

l. L'indifférence pour les devoirs civiques et le dédain des biens de ce monde étaient les leçons données par la nouvelle académie et Zenon, par Pyrrhon et Épicure.«Le christianisme recueillera tous ces dégoûts, se montrera plus dédaigneux encore de l'action politique, prêchera l'indifférence avec plus d'ardeur, mettra le comble à tous ces mépris en méprisant la philosophie même, qui avait enseigné déjà à mépriser tout le reste, et pour mieux enlever les âmes à la terre, ne leur offrira que des biens qui ne sont pas de ce monde. » (Martha, Lucrèce^ p. 200.)

foi, le chrétien n'envia pas, comme nos socialistes, aux heureux du siècle, leurs richesses et leurs jouissances. Il laissait les choses de la terr telles qu'il les avait trouvées, parce que Texistence, ici-bas, n'était pour lui qu'une vie d'épreuve dont le terme le plus rapproché serait le meilleur, au lieu que l'autre, celle d'où Ire- tombe, était la vie véritable et ardemment désirée. « Qu'il craigne de mourir, celui que l'enfer attend, disait saint Cyprien; mais le chrétien, habitant d'une maison dont les murs chancellent et le toit tremble, passager à bord d'un navire que la tempête va engloutir, pourquoi ne béniraitil pas la main qui, hâtant le départ, le rend au ciel, sa patrie*?» Par ce renversement des anciennes idées, le plus misérable compta, non pas sur ce jour de royauté qu'il trouve parfois dans l'émeute ou l'orgie, mais sur le royaume du ciel et un bonheur sans fin. Le christianisme ne changeait donc pas les conditions de la vie; mais il changeait les conditions de la mort, et cette solution nouvelle du terrible problème était, à elle seule, la plus grande des révolutions.

Malgré la tentation toujours vive de demander à la mort son secret, les anciens s'étaient contentés d'admettre, sans beaucoup de métaphysique, une vague existence d'outre-tombe*. En ces vieux âges, la vie était rude; la perdre était souvent gagner le repos, la paix,

1. De mortalitate, 25. — 2. Jusqu'à présent, Thoinme n'a su trouver que trois solutions au problème de la mort. L'âme, l'étincelle de vie, retourne et se perd au foyer de la vie universelle : c'est le nirvana indien et l'indifférence pour l'existence personnelle ; ou elle va jouir doucement des mêmes plaisirs dont elle a usé sur la terre : c'est l'amour de la vie physique, la solution gréco-romaine et musulmane; ou bien, dans un ravissement éternel, elle contemplera Dieu face à face : c'est l'amour divin, mais aussi une autre sorle d'anéantissement en Dieu. La science a fait un rêve différent. Puisque rien ne se perd, la pensée doit subsister comme la force; séparée du corps, son organe imparfait, elle durera, et l'intelligence arrivera à la connaissance de toute chose. Ce sera pour l'humanité ce qui a lieu pour l'individu : le besoin de savoir succédant au besoin d'aimer. Mais la science parfaite est la parfaite connaissance du vrai, du bien et du beau, c'est-à-dire, de Dieu même, et celui-là y atteindra, dans la vie supérieure, qui aura fait le plus d'effort pour s'en approcher, dans la vie présente.

requiem seternam, et TÉglise le répèle encore. C'est le temps où la Grèce représentait la Mort sous la forme d'un bel enfant endormi, dont la main tombante tenait un flambeau renversé. Mais l'esprit se développe; la conscience s'éclaire et projette des lueurs dans les ténèbres du tombeau. On y fait descendre la justice, que la société, en se poliçant, cherche à établir sur la terre ; on y met des récompenses pour les bons, des châtiments pour les méchants, comme il en est au Forum, devant le préteur; et ce jugement des morts, qu'Homère réservait aux héros, s'étend à tous les hommes. La cité des ombres se peuple, s'élargit et se civilise, comme la cité des hommes ; la vie élyséenne est soumise aux lois morales de la rémunération, et ses plaisirs, retracés sur les monuments funèbres, continuent ceux de la vie terrestre. C'est à ce point d'égalité entre les deux existences que la philosophie gréco- romaine avait amené les croyances eschatologiques des païens.

Mais le mouvement commencé ne s'arrête pas; le développement de la pensée religieuse suit son cours et l'équilibre entre les deux existences se renverse : le ciel prévaut sur la terre, la vie future sur la vie présente ; celle-ci, condamnée et maudite; celle-là, glorifiée et attendue avec impatience.

Après avoir cherché Dieu comme à tâtons, dans les religions de la Grèce, de la Phrygie, de l'Egypte et de la Phénicie, les Romains avaient vu venir à eux un Dieu nouveau qui allait au cœur des délicats et des affligés. Or il y avait beaucoup d'dmes que blessait le naturalisme grossier de la religion officielle; et, malgré les adoucissements de la servitude, l'esclavage était toujours pour cette société une plaie qui saignait à son flanc. Or, à ces « désespérés », comme Pline les appelle*,

1 Coli rura ab ergastulis pessimum est et quidquid agitur a de-

sperantibus. On a vu d'autre part quelle était la condition des humiliores (lome V, à Tappendice); et je rappellerai, pour la classe immense des aflranchis, la constitution de Commode (voy. p. 100). Au milieu du troi«

voici qu'on apporte Tespérance.... Celle de la terre? Oh! non ! L'ancien séjour que le soleil et la vie faisaient autrefois si beau, est devenu la vallée de larmes que la vengeance divine va remplir de gémissements; et la demeure des morts, jadis si froide et si sombre, est la Jérusalem céleste, rayonnante de jeunesse, d'éclat et d'amour, où les âmes pieuses habiteront éternellement. « Le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière et les étoiles tomberont du ciel.... Alors le Fils de rhomme viendra sur la nuée , avec une grande puissance et une grande majesté, et il enverra ses anges rassembler ses élus des quatre coins du monde.... En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que tout ceci n'arrive*. »

La génération passa, et la terre ne fut pas brisée. Mais la sibylle et les inspirés de l'Apocalypse rajeunissaient sans cesse la menace redoutable qui était une promesse de tortures sans fin pour les maîtres orgueilleux de la terre, de volupté éternelle pour leurs victimes*. « Ces malheureux, dit un écrivain du temps, en parlant des chrétiens, se figurant qu'ils seront immortels, méprisent les supplices et se livrent volontairement à la mort*. » L'amour du ciel conduisait à la haine de la terre.

Le caractère véritable de la révolution qui s'opérait dans les profondeurs obscures de la société romaine est dans celte vue nouvelle de nos destinées, bien plus que dans la réforme morale, puisque déjà l'humanité, nous l'avons montré*, avait été mise en possession de tous les

sième siècle, Origène tournait à honneur pour le christianisme, le reproche que lui faisaient Celse et le païen de VOctavins^ de se recruter parmi les petites gens. « Oui, disait-il, nous allons à tous les dédaignés de la philosophie, à la femme, à l'esclave, niême au brigand. » Et en le faisant, les chrétiens étaient fidèles à la pure doctrine du Maître, qui n*est devenu si grand que parce qu'il a aimé les petits. — J. S. Matthieu, xxiv, 29-34. — 2. Orig., Contra Cels., VII, 9. — 3. Lucien, Peregrmus. 13. Voy. au tome IV, p. 467, ce que Marc-Aurèle disait des chrétiens. Épictète, Galien et l'avocat du paganisme dans VOctavius en parlent de môme. — 4. Au tome V, chap. les Idées, M. Beuss, dans son Hist. de la théolog, chrél. au siècle apostolique^ dit Irès-justement, p. 6.^0 : « Le point capital, c'est que l'originalité

préceptes qui servent à régler l'existence terrestre. La vie s'épura, mais s'assombrit dans le tombeau vivant où renfermèrent ceux qui poussaient cette révolution à ses conséquences logiques, et les magistrats romains, ne pouvant en voir que les dehors, y trouvèrent les deux choses dont se forma le grand drame des persécutions : le mépris de la société et de ses lois, qui suscita les bourreaux, et Tamour de la mort, qui fit les victimes.

Cette haine de la chair que les anciens Juifs n'avaient pas connue, mais que la philosophie enseignait, cette aspiration à la mort, si contraire à la conception que le paganisme s'était faite de la vie , n'auraient pu se produire que dans un petit nombre d'âmes blessées et souffrantes. Mais le ciel resplendissant de lumière que le christianisme ouvrait aux regards ses enseignements qui s'adressaient aux plus nobles instincts de la conscience , la pénétrante douceur des paraboles et le grand poëme de la Passion, gagnaient tous ceux en qui se trouvaient les deux plus puissantes facultés de notre être, le sentiment et l'imagination. El, après les séductions, de quelles terreurs ne disposaient pas ces hommes dont la parole pouvait s'empreindre de l'incomparable et terrible beauté des chants prophétiques de l'ancienne loi ou des menaces apocalyptiques de la loi nouvelle, lorsqu'ils annonçaient la venue prochaine des derniers jours; lorsqu'ils montraient les empires détruits, les mondes ré duits en poudre, la trompette du jugement retentissant dans la vallée de Josaphat, et l'homme associé, pour le bonheur ou pour les tortures, à l'éternilé.

Jamais la terre n'avait connu de pareils moyens d'action morale*, et ils se produisaient à une époque où l'ordre invariable de la nature passait pour être le jouet d'anges

de rÉvangile ne consiste pas autant dans la nouveauté de certains dogmes ou de certains préceptes moraux que dans la nouveauté de la base qu'il donne à la vie religieuse. » — \. L'Apocalypse a créé un genre oratoire nouveau, en mettant à la disposition du prêtre chrétien les terreurs de Penfer et les béatitudes du paradis. Le paganisme n'eut jamais rien de pareil.

et de démons qui rôdaient autour de Thomme, en semant sa route de tentations que sa faiblesse faisait naître et de prodiges qu'il voyait des yeux de Tesprit ébloui par la foi ou par la terreur.

Sous Dioclétien, on donna un mime intitulé le Testament de défunt Jupiter; nous n'en connaissons que le titre, mais un poêle de nos jours a représenté le dieu, qui avait si longtemps ébranlé le ciel et la terre des éclats de sa foudre, cassé par l'âge, décrépit, avec un reste pourtant de majesté, et relégué loin des hommes dans une île déserte où il essaye de réchauffer ses mains amaigries devant un pauvre feu de ronces et d'épines. Le poëte et le philosophe, qui savent mesurer la grandeur des chutes, ont au moins une parole de compassion pour les bannis du ciel; les religions, moins généreuses, poursuivent d'une haine vivace ceux qu'elles ont vaincus ; elles leur ôtent la puissance du bien et leur donnent celle du mal. Les chrétiens croyaient encore aux dieux du paganisme et aux prodiges accomplis dans leurs temples ; mais ils transformaient ces maîtres de l'ancien monde en démons acharnés à la perte du nouveau. Pour mener cette guerre contre l'humanité, ils donnaient à ces divinités déchues un chef que personne encore n'avait connu, si ce n'est chez les Chaldéens, dans la Perse et, quelque peu, dans la Judée*. Satan, qui allait jouer au moyen âge un si grand rôle, commençait son règne ; il tournait à mal les plaisirs les plus légitimes, cachait un piège dans toutes les magnificences de la nature et répandait l'effroi sur la terre, devenue son royaume. Ce qui est au dedans de nous, ces faiblesses, ces vices qu'une volonté énergique comprime, qu'une volonté chancelante laisse se développer, on le mettait au dehors et l'on remplissait l'univers d'êtres malfaisants qui n'étaient qu'une partie de nousmêmes. L'humanité se dédoublait et tremblait devant sa

1. Satan est mentionné trois fois à peine dans l'Ancien Testament. Le livre de la Sagesse j où il se montre avec son vrai caractère, a été écrit peu de temps avant l'ère chrétienne, à Alexandrie.

l'église au commencement du troisième siècle. 137

propre image; et le chrétien qui se croyait entouré de tentations mortelles pour son salut, disait avec saint Jean : « Celui qui hait la vie de ce monde aura la vie éternelle*, »

Cette doctrine du désespoir est aussi vivace que celle de Tespérance, parce que Thumanité aura toujours des misères et des esprits malades qui, de Texistence, ne voudront voir que Vin félicita. Depuis bien des siècles, les sectateurs de Çâkyamouni enseignaient en Orient à d'innombrables multitudes que le mal c'était la vie; et les alexandrins venaient de répéter qu'il faut aspirer à la mort comme à la délivrance ^ Les livres Sapientiaux des Juifs avaient aussi jeté ce cri mélancolique qui correspond à une des fibres de l'âme humaine : « Tout est vanité » ; et ce cri a trouvé des échos dans tous les temps : au moyen âge, en plein siècle de Louis XIV, même au milieu de notre vie bruyante et affairée. Nous avons les poètes et les philosophes de la malédiction, Leopardi et Hartmann', en môme temps que les chartreux et les trappistes nous représentent, sous la forme religieuse, la fatigue ou Tignorance du monde, l'esprit de haine contre la chair et cette poésie de la solitude, à la fois amèrc et douce. Pour eux, philosophes ou reclus, la sombre fiancée est toujours belle, et, par des raisons contraires, ils trouvent de la douceur dans la mort : la gentilezza del morir.

Cependant de telles pensées font violence à la nature humaine, et, quoique Tempire romain touchât à ces pays oii Tefi'ort et la lutte pour la vie deviennent aisément une souffrance, la doctrine du repos en Dieu n'aurait eu, au

1. XII, 25. Ces paroles sont encore selon l'esprit de TÉglise et se répètent toujours. Je les ai entendues naguère dans un sermon. — 2. Lassen a montré les singulières analogies qui existent entre la doctrine de Plotin et le nirvana bouddhique, analogies fortuites qui ne résultent pas d'une imitation^ mais d'un môme état des âmes. — 3. Sans parler de René, de Werther et de Manfred, qui ont mis à la mode une tristesse morbide que leurs pères, Chateaubriand, Gœthe et Byron, ne partageaient pas. Je n'ose mentionner la secte étrange des skopsis russes qui procède de cet esprit.

milieu des populations plus viriles de TOccident, qu'une durée passagère, si les croyances qui Tavaient produite ne s'étaient, pour ainsi dire, incarnées dans le corps sacerdotal le plus fortement constitué qui fut jamais. Avec un merveilleux instinct du gouvernement des âmes et par un travail d'organisation qui ne s'est jamais arrêté, l'Église contint et fixa cette foi qui, sans elle, se serait dispersée et perdue, comme le parfum précieux qui s'évapore en un vase mal clos.

Avec la théorie platonicienne du Logos\ ou del'Esprit- Saint envoyé par Jésus à ses disciples*, la révélation pouvait continuer après la disparition du révélateur. A mesure donc que la vie devint plus active dans l'Église, elle fit apparaître, suivant les temps, des organes nouveaux pour des fonctions nouvelles, afin de conjurer un péril ou de répondre à un besoin. C'est la condition de toute grande et forte existence. La primitive Église, celle de l'âge apostolique, s'était transformée. Tout ce qu'elle avait eu de libre et de spontané, ou de vague et de flottant, doctrine, hiérarchie, discipline, se précisait et s'ordonnait pour une action puissante*. Les catholiques refusent de reconnaître cette évolution progressive, et les protestants la condamnent; c'est parla cependant que l'Église a duré. Que sont les plus longues dynasties de rois et d'empereurs à côté de la succession de ses pontifes, et quelle institution a vécu dix-huit siècles? On ne voit pas que, de tous les miracles, celui-là est le plus grand : la sagesse humaine élevant un temple oii si longtemps ont vécu les plus nobles esprits et qui en abrite tant d'autres encore.

Au premier et au second siècle, la liberté évangélique

1. Cf. t. V, p. 456-8. — 2. S. Jean,xiY, 16, 26, et xvi, 13. Voy. àlal- J^>. atix Corinth., xiv, 26, quelle liberté saint Paul laisse à « ceux qui ont recule don d'instruire ou de révéler les secrets de Dieu ». Les constitutions de l'église d'Alexandrie (Bunsen, Christianity and Mankind^ t. Vï) disent encore (II, 41): et àé tt itaçiiQxajjLev, rà itpâYfjLaTa ÔY))(â)<Tei Oiiîv, Syr^piEv yàp TiàvTE; TÔ TivsOpia toO ÔeoO. La propagande se faisait « par la parole vivante». Voy. p. 139, n. 2. — 3. J. Donaldson {thc Apostolical Fathers^ t. I, p. 60. 1874), reprenant les paroles d'Irénée, dit très-bien : « In fact, there was

l'église au commencement du troisième siècle. 139

avait été très-grande, et elle ne se perdit que lentement*. La plupart des apologistes de Tépoque antonine n'appartenaient même pas au clergé, et Eusèbe* montre que longtemps il y eut des volontaires de la foi qui répandaient la bonne nouvelle suivant leur propre inspiration. Il en résulta des diversités qui produisirent de très-bonne heure ce que l'Église constituée appela des hérésies.

Les apôtres et les Pères apostoliques avaient enseigné, avec des différences qui se perdirent dans Téloignement, le dogme fondamental de la divinité du Christ; par conséquent, une loi révélée. Cette loi fut consignée en de nombreux récits de la vie de Jésus, qui n'eurent d'abord qu'une valeur traditionnelle*. Pour les premiers Pères l'Écriture sainte était avant tout le Pentateuque et les Prophètes, même au milieu du deuxième siècle. Papias, évêque d'Hiérapolis, disait encore qu'il fallait consulter

a spoken Christianity as well as a written ChrisLianity. The former existed before the lalter. » Et il essaye de monlrer quelles étaient la foi et la libre constitution de l'Église en ce temps où la libre parole n'était pas encore enchaînée par la formule écrite, et où chaque chrétienté était indépendante sous ses anciens et surveillants. — 1. La lettre *<2 de saint Cyprien h saint Etienne, évêque de Rome, se termine par ces mots : Qua in re nec nos vim cuiquam facimus aut legern damuSj quando haheat in Ecclesiae administralione voluntatis suœ arhitrium liberum unusquisque praeposituSj rationem actus sut Domino redditurus, — 2. Hist. eccl., III, 37. Ce qu'on appelle le concile de Jérusalem {Act. desAp., ch. xv) avait lui-même respecté, sur des points importants, la liberté des fldèles. — 3. Donaldson, ibid.^ p. 68, 107, 155, 234, etc. Origène atteste (m Malth., XII, 6) que des chrétiens ne trouvaient pas la divinité du Christ clairement exprimée dans l'Évangile de saint Matthieu, et Photius, dans sa Bibliotheca, Cod. 126, adresse le même reproche à saint Clément Romain, pour son épître aux Corinthiens, où Jésus n'est nulle part appelé Dieu^ mais l'enfant aimé de Dieu, le grand prêtre, le chef des âmes. C'étaient d'ailleurs les paroles mêmes de saint Pierre (I, 2, 25). Cf. Clem. Rom, Epist., édit. Hilgenfeld, 1876, d'après le manuscrit trouvé l'année précédente à Constantinople. Eusèbe (Hisl. eccl,, III, 34) fait mourir Clément Romain en 101. L'idée d'un Messie était très-juive, celle d'un Dieu fait homme ne l'était pas, et il est tout naturel que dans les premiers temps elle soit entrée très-difficilement dans l'esprit des Juifs convertis à l'Évangile; ce fut le cas par exemple de Cérinthe, le fameux hérésiarque que certains récits mettent en rapport avec saint Jean. Saint Ignace, mort sous Trajan, avait combattu les ébionites qui niaient la divinité de Jésus (Ep, ad Magn., 7-8; ad Philad.^ 6-9), et les docètes qui rejetaient son humanité {Ep. ad Smyrn.. 1-5; ad Trall.. 6-10).

bien moins les livres que la tradition vivante *. Mais, avant la fin de ce siècle, le choix entre lous ces récits était fait, et Taiitorité apostolique avait été reconnue aux trois synoptiques et à VÈvangile de saint Jean, quoique celuici eût été composé assez tard et qu'il différât des trois autres sur un point essentiel, la doctrine du Logos. Cette doctrine, en suscitant, dans les esprits philosophiques, les spéculations les plus hardies, allait servir de fondement à la théologie chrétienne, tandis que les synoptiques fournissaient à la prédication ordinaire,- pour entraîner la foule, la partie douce et charmante des paraboles ou sombre et sublime de la Passion. On avait également admis les Actes, les Èpîlres, de sorte que le canon des Écritures était à peu près arrêté, quoique aucune autorité ne l'eût encore ni clos ni promulgué ^.

1 ta icapà Ct37Y]c 9a>v^; xat (x&vouor,; (Eus., Hist. eccl.y III, 39). Irénée

(III, 2) disait aussi : non per lilteras tradilam verUatem, sed per vivam vocem. D'après Eusèbe {ibid.)y Papias n'aurait connu et employé que les Évangiles de Marc et de Matthieu, dont il parle avec beaucoup de liberté, V Apocalypse^ la première épure de Pierre, et la première de Jean. Un ouvrage très-important pour la connaissance du canon des Écritures vers la fin du deuxième siècle, est le Fragment dit de Muralorij découvert en 1840 à Milan ; cf. Hilgenfeld, Einleit. in das N. T., 1875. — 2. Je n'ai pas à étudier quand et comment furent rédigés les livres canoniques; une foule de savants travaux peuvent renseigner à ce sujet. Mais j'ai le devoir de montrer quels étaient Tesprit et l'organisation de TÉglisc à l'époque où sa force fut assez grande pour qu'elle exerçât une influence sur la société romaine et sur les destinées de l'empire. Or cette époque répond au règne de Sévère. Sous Marc-Aurèle, Celse (Orig., Contra Cels., II, 27) représentait encore les chrétiens comme perpétuellement occupés à corriger et à altérer leurs Évangiles, ....mutant pervertuntque^ et Eusèbe (Hist. eccl.^ V, 28) confirme ce témoignage. Origène, mort en 253, dit en effet [Hom. 1 , in Luc.) : Multi conati sunt scribere Evangelia, mais il ajoule, sed non omnes recepti. Il y eut donc au premier et au deuxième siècle un grand travail de rédaction, de coordination et d'élimination, qui aboutit au canon évangélique. Du temps de TertuUien (commencement du troisième siècle), le canon était arrêté, car il parle [ad Marcionem, IV, 2) des quatre Évangiles « des apôtres Matthieu et Jean » et « des hommes apostoliques », Luc et Marc, comme formant « l'instrument évangélique » admis de son temps. De même saint Irénée, qu'on a fait mourir sous Sévère {adv. Haer.j III, 11), et Clément d'Alexandrie, mort sous Caracalla ou Élagabal {Strom., HI, 13); mais tous deux citent encore des apocryphes sans répugnance, et Origène pense « que Ton peut s'en servir avec discernement » (Hom. 26 in Matth.j

l'église au commencement du troisième siècle. 141

Enfin Théophile d'Antioche venait de développer le dogme de la Trinité*, annoncé dans VÉvangile de saint Jean, sans toutefois déterminer rigoureusement, comme on le fera au concile de Nicée (325), même plus tard, les rapports des trois personnes divines*; et saint Irénée écrivait, entre les années 177 et 192, la profession de foi catholique presque dans les termes que nous lisons au formulaire doctrinal de Nicée (325) '.

Ainsi, à Tépoque où nous prenons l'histoire de TÉglise, fin du second siècle, la théologie chrétienne avait commencé avec éclat; c'était le génie grec qui Tavait faite par la bouche d'Ignace et d'Irénée, de Justin et d'Athénagore, de Tatien et de Théophile, de Méliton de Sardes et d'Apollinaire d'Hiérapolis ; et ce sont d'autres Grecs, Clément et Origène, qui la développeront au troisième, dans la grande école d'Alexandrie *.

L'sù/apiaTia OU les actious de grâces qui terminaient les agapes des premiers chrétiens, par la bénédiction de la coupe et la rupture du pain * n'avait d'abord été qu'un souvenir de la cène, et la transformation de la grande fête des Juifs, la Pdque, où l'agneau pascal était mangé en commémoration de la sortie miraculeuse des Hébreux,

23). Saint Irénée nomme aussi les Actes, les Èpîlres et V Apocalypse. Saint Justin, un demi-siècle plus tôt, ne cite jamais les Èpîtres et très-rarement le quatrième Évangile dont Tauthenticité était encore discutée. Au milieu même du troisième siècle, Denys, évoque d'Alexandrie, ne sait pas quel est Tauteur de V Apocalypse et n'est pas sans éprouver quelque défiance sur la valeur de ce livre. (Eus., Hist. eccl,, VII, 25.) « Pierre, dit Origène (ap. Eus.; i6trf., VI, 25), n'a laissé qu'une épître qui soit généralement reçue.... Jean a aussi écrit une épître fort courte.... Quant à l'épître de Paul aux Hébreux, je crois qu'il n'y a que Dieu qui en connaisse l'auteur. » — \. Ad Aulolych.j II, 22. Théophile était évéque d'Antioche et mourut sous Commode. — 2. La Vierge qui occupe une si grande place dans le catholicisme des temps modernes, n'en eut aucune dans celui des premiers âges. Ce n'est qu'après le concile d'Éphèse, en 431, qu'on a cessé de considérer Marie comme un personnage historique, pour en faire un type sacré. — 3. Adv. hxr.^ I, 10; de même Tertullien, dans le de Prœscr.^ 13, et, moins complètement, danslecfe Velandis Virg. — 4. To xax' 'A).6$àv5peiav 6tôa<rxaXetov (Eus., t6t(i., V, 10). — 5. To itoTTjp'.ov. .. Ô ÊÙXoyovjiev.... tôv âptov ôv x>(tf{iev^ (S. Paul, / ad Cor., x, 16) ; xupiajtèv ôiîiivov [ibid.^ xi, 20). Cf. Act., ii, 42,

142 LES PRIXCES Aï'RICAINS ET SYRIENS.

lorsqu'ils échappèrent à la servitude d'Egypte*. Au sacrifice sanglant du vieux culte, le christianisme en substituait un de nature toute spirituelle, comme lui-même, et qui célébrait aussi une délivrance, celle des âmes. Les dons de Dieu qui entretiennent la vie sur la terre, le pain et le vin, devenaient les symboles de la communion des hommes avec lui. Son esprit s'était incarné dans Jésus ; Jésus, remonté au ciel, s'incarnait dans le pain et le vin consacrés: hoc est corpus meum, hoc est sanguis meus. De quelle façon? On le savait mal, une logique rigoureuse n'ayant pas encore nettement séparé les deux solutions contraires que ces mots contiennent. Était-ce une figure? Quelques-uns le pensaient, car ce qui avait d'abord séduit les âmes, c'était la douceur du Christ, sa charité, sa promesse de rédemption et non pas la puissance efficace des sacrements, puisque la doctrine des Évangiles n'a point de mystères. Était-ce, comme le voudra Calvin, la vertu du corps et du sang de Jésus-Christ que l'eucharistie renfermait? Parmi ces hommes, à la fois très -matérialistes et très-idéalistes, beaucoup le croyaient.

Dans les écrits de TertuUien, qui pourtant parle avec sa rudesse habituelle de manger Dieu, de Deo saginari *, même plus tard dans ceuxd'Origène', on pourrait trouver le symbole et le sacrifice si bien confondus que les uns y verraient l'idée de Calvin, les autres celle de Luther ou de l'Église catholique.

Mais la foi avide de merveilleux ne pouvait s'accommoder de ces hésitations, ni s'arrêter à une croyance moyenne. Il était inévitable qu'elle remplacerait résolument l'image par la réalité, la commémoration par le mystère; c'est la pente naturelle de l'esprit humain à

46; XX, 7. Sur Veucharistia au milieu du deuxième siècle, voy. S. Justin, ApoL, I, 66 j S. Irénée, IV, 18. — 1. Paroles de Jésus : « J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous » (Luc, xxii, 15). — 2. De Resurr.^ 8; de Ptidic.^ 9. Dans le traité adv. Marc, I, 14; IV, 40, au contraire, il parle de la /î^ura corporis Christi; dans le de Anima, 17, d'une commémora tion. — 3. Operaj i* II, p. 225; t. III, p. 498 et suiv«

certain âge du monde, et ce Tétait surtout à celui-là. L'eucharistie devenait donc peu à peu « le sacrement de Tautel* », quoiqu'il n'y eût pas alors d'auteP. Si Ton était loin de croire à la transsubstantiation, on admettait déjà la consubstantialité, et la sainteté mystérieuse que la Cène avait gagnée communiquait au prêtre qui offrait le sacrifice une dignité plus haute, avec le caractère de médiateur nécessaire entre le ciel et la terre.

Ce caractère allait lui venir d'une autre manière encore.

Jésus n'avait laissé que deux ordres aux apôtres : « Instruisez et baptisez les nations. » Dans les premiers temps, le baptême, symbole de purification et engagement envers l'Église, supposait de la part de celui qui s'y présentait une adhésion personnelle donnée après l'instruction reçue et marquée par la profession de foi chrétienne. Aussi n'était-il administré qu'aux adultes : les catéchumènes d'Alexandrie l'attendaient trois ans\ Mais Tidée sacramentelle y attacha des grâces particulières; par lui, le baptisé renaissait à la vie de Tesprit. « Plongé dans les ténèbres d'une nuit épaisse et flottant au hasard sur la mer orageuse du siècle, j'errais çàet là, dit saint Cyprien, sans savoir où diriger ma vie. La bonté divine m'a fait renaître dans Teau salutaire du baptême.... Aussitôt une lumière sereine et pure se répandit d'en haut sur mon dmc, et je devins un homme nouveau*. » Cette vertu du baptême dispensant de l'adhésion personnelle, les enfants furent admis à la régénération. C'était une nouveauté considérable. Le Maître avait dit : Sinite venire ad vie parvulos ; YÈglise les appelait et les prenait. Son action

1. Irénée, op. cit., IV, 18, et V, 2. S. Cypr., de Lapsis, 15-16, eiEp. 63.— 2. Délabra et aras non habemus (Min. Félix, Oct., 10). Celse, vers le même temps, faisait aussi ce reproche aux ciirétiens (Orig., Contra Cels., VIII, 17) ; mais, du temps d'Origène, il n'était plus exact {Homel. in Josue, X, 3). Dans les premiers temps, le tombeau des martyrs tenait lieu d'autel, et il en a conservé la forme. ~ 3.Kav6v6; tîj; èv Alyuirta) 6xy.>.r,ota; (H, 45, ap. Bunsen, t. IV, p. 451 et suiv.). — 4. S. Cyprien, Ep. ad Donal. Saint Justin {Apol., I, 61) avait parlé de cette renaissance par le baptême, et Origèno rappelait « le principe et la source des dons de la grâce » (m Joann», 17),

va s'étendre sur les commencements de la vie comme elle veillera sur les approches de la morl, et elle pourra retenir ou reprendre, aux heures orageuses de la jeunesse, ceux qu'elle aura, dès leur naissance, « enrôlés dans l'armée du Christ, census Dei^, »

De bonne heure il avait dû s'établir une discipline pour les pénitents. La confession auriculaire, ce grand moyen de gouvernement, n'existait pas encore; c'était rassemblée des fidèles qui recevait Taveu de la faute « fait au Seigneur'», et le prêtre qui indiquait les satisfactions nécessaires. Mais il était inévitable qu'à la confession publique se substituât peu à peu la confession auriculaire. Le pénitent et le prêtre avaient un égal intérêt à ce changement, car la première n'étant possible que pour les grandes fautes, les petites échappaient à l'action de rÉglise. Avec la seconde, le pécheur, les femmes surtout*, évitaient la honte de s'humilier devant 'tout le peuple, et le prêtre pénétrait dans la vie intime du pénitent, ce qui lui permettait de la diriger mieux pour le salut. Si le pénitent, à l'article de la mort, voulait se réconcilier avec rÉglise, il fallait bien que le prêtre remplaçât à son chevet l'assemblée des frères, et l'exception finira par devenir la règle. Toutefois la confession publique ne sera interdite qu'au milieu du cinquième siècle*; mais, à ce moment, la

1. Tert., de Baptismo, 17. Le baptême était aussi le fond du culte de Mitlira, alors très-répandu^ surtout dans les armées, et il « régénérait pour l'éternilé » celui qui le recevait; mais c'était un baptême sanglant donnant lieu à une cérémonie hideuse (voy. t. V, p. 442) qui devait éloigner de ce culte la femme, l'enfant et tous les délicats. Un autre baptême sanglant, celui des Juifs, fut longtemps pratiqué au sein de l'Église. Les quinze évêques de Jérusalem jusqu'à la destruction du temple étaient circoncis.

(Eus., Hist. eccl.j IV, 5.) — 2 Exomologcsis est qua delictum domino

noslro confitemur{TerL, de Pœnit.^ 9). — 3. Saint Irénôe {ad\3. Hxr., I, 3) parle de femmes qui confessèrent publiquement leurs fautes.— 4. Décrétale du pape saint Léon, 6 mars 459. Les deux actes, d'abord séparés, plus lard réunis et qui formèrent alors le sacrement de la pénitence, à savoir l'exomologèse ou aveu public, telle que TertuUien l'a décrite aux §.^ 9 et 10 de son de Pœnit.^ et la déclaration par le prêtre ou l'évoque que, satisfaction ayant été donnée, le pénitent, réconcilié par l'imposition des mains, rentrait dans la communion des fidèles, sont bien indiqués par les textes

confession auriculaire qu'on voit poindre à l'époque où nous sommes*, aura, depuis longtemps, acquis la puissance d'un sacrement. Par les conseils qui suivent la confession, le prêtre prendra la conduite de la vie des pénitents ; il leur enseignera la pratique de la justice selon l'Église et, par le pouvoir de lier et de délier, il fera des saints destinés à s'asseoir à la droite de Dieu et des damnés qu'attendront Satan et ses tortures. Les mystères païens, eux aussi, donnaient le salut^ mais par une initiation qui ne se répétait pas. Au sein de l'Église, l'initiation se renouvelle incessamment par la communion eucharistique qui met dans l'état de pureté, par l'enseignement religieux qui y prépare, par le sacrement de la pénitence qui y ramène le pécheur ou qui en éloigne à jamais l'excommunié, banni tout à la fois de l'Église et du ciel. Quelle puissance morale dans ces croyances ! Quelle force pour ces proscrits de la terre qui disposent du ciel ! Jamais pareille autorité n'avait été reconnue à des hommes, pareille discipline acceptée par des fidèles. Un autre sacrement naissait, l'extrême-onction. On en trouve la première trace dans Origène*. Ce n'est encore que la prière des prêtres sur le malade, l'usage juif de l'onction par l'huile au nom du Seigneur, et l'acte de foi du moribond.

suivants : Adexomologesim ventant elper manus impositionem episcopiei clerijits communicalionis accipiant (S. Cypr., Ep. 9) ; cxomologesis fiât nec ad communicationcm venire guis possitj nisi prius, illi ab episcopo et ctero manus fueritimposita(ïd,jEp.j 11). Mais déjà dans les lettres 25, 26, perce le pouvoir judiciaire du prôlre que TertuUicn avait énergiquement combattu : « Le serviteur usurpe le droit du maître, le prêtre prend la place de Dieu », Domini non famuli est jus et arbitrium^ Dei ipsius non sacerdolis (de Pudicitia, 21). Il aurait voulu que les pécheurs fussent abandonnés à la justice divine ; mais en adoptant cette doctrine l'Église n'aurait pas pris le gouvernement des consciences et du monde. — 1. Origène, dans la 2* homélie sur le psaume 37, verset 19, dans VHomilia 2 in Levit. 4, et dans son de Orat.^ 28, est déjà plus affirmatif. A ce moment, milieu du troisième siècle, les deux modes de confession coexistent, mais la confession au prêtre est déjà plus habituelle que la confession à l'assemblée. Cf. s. Cypr., Ep, 9, 10, 11, 12, 25, 26 et 29. Quant à l'imposition des mains, c'était une coutume juive. —2. Homitia 2 in Levit, 2.

BISTOIFE DES ROMAINS. VI -- IQ

146 LES t^RÎNCES AFtllGAlNS ET SVRIENS.

Le mariage restait un contrat civil et n'était pas interdit aux prêtres. Cœcilius, qui convertit saint Cyprien, lui recommanda en mourant sa femme et ses enfants*, et durant la persécution de Dèce, Tévôque de Nicopolis, en Egypte, s'enfuit au désert « avec sa femme* ». La loi civile n*aime point le célibat, parce qu'il affranchit des devoirs de la famille et que la famille est la base de la société. Mais en Orient, même en Grèce, de certaines églises et diverses sectes de philosophie le recommandaient. Des déesses, Diane, Minerve, Vesta, les Muses, répudiaient les chastes amours , du moins au temps de l'ancienne ferveur, et, à Athènes, à Rome, chez les Gaulois, les plus saintes prières étaient celles des vierges. Les apôtres et les premiers Pères n'avaient pas imposé le célibat; toutefois on y tendait : il était la suite naturelle d'une doctrine qui prescrivait les macérations de la chair et le renoncement. Déjà on refusait d'admettre à l'épiscopat celui qui avait contracté des secondes noces, et cette règle s'est conservée dans l'Église grecque. Plus tard, pour tenir l'homme à tous les moments de sa vie, du berceau à la tombe, l'Église fera du mariage un sacrement.

Le dogme de la communion et de l'intercession des saints, qui joue un si grand rôle dans la doctrine catholique, ne se formule nettement qu'au quatrième siècle. « A l'autel, dira saint Augustin, nous ne faisons pas mémoire des martyrs de la même manière que des fidèles qui reposent en paix. Nous ne prions pas pour eux; nous leur demandons de prier pour nous*. » Mais il y en a trace au troisième*, et c'était aussi une conséquence nécessaire.

Ainsi se formait le grand poëme de la religion chrétienne, comme un chant de klephte antique était devenu, par le travail des générations successives, Vlliàde d'Homère, et il allait être, pour une longue suite de siècles, la consolation et la volupté des âmes. Mais le poêle

1. Fleury, Hist. ecclés.^ H, p. 173. — 2. Eus., Hist. eccl, VI, 42. — 3. Commemoramus.,.. ut eliam pro eis oremus^ sed magis ut et ipsi pro nobis. {Tract. 84 in Evang. S. Joann,) —4. S. Cypr., Ep. 57 adfinem.

L*ÉGLISE Alj COMMENCEMENT DU TROISIEME SIÈCLE. 147

nouveau qui développait la donnée primitive était TÉglise, ou plutôt ces communautés ardentes, ces assemblées nocturnes dont les besoins religieux croissaient avec la contagion de la foi. Les ignorants entraînaient les docteurs, et ceux-ci, puisant à pleines mains dans le triple trésor de la poésie biblique, de la philosophie grecque et de l'Évangile, multipHaient les dogmes, enrichissaient le culte et changeaient tout, en croyant ne rien changer.

Les cérémonies devenaient plus variées, la liturgie ou le règlement du culte n'avait pas l'unité qu'elle n'a trouvée que de nos jours; mais chaque église précisait la sienne*. Saint Clément, au siècle précédent, en avait parlé dans son Epître aux Corinthiens, Cet évêque de la cité maîtresse du monde, ce Romanus, comme on l'appelle, avait aussi invoqué déjà la discipline en comparant l'Église aux légions de César où le chef commande^. Ses successeurs finiront par y mettre les mêmes règles d'obéissance absolue, et la liberté féconde de la vie religieuse aux premiers âges, sans laquelle rien ne se serait fondé, disparaîtra, mais au profit de la discipline sans laquelle rien ne dure.

A la fin du deuxième siècle, l'œuvre dogmatique de l'Église était assez avancée pour que Clément d'Alexandrie, qui écrivait sous le règne de Sévère, cherchât à en coordonner les parties dans un système scientifique construit avec les procédés ordinaires de la pensée humaine. « La foi, disait-il, est la science des choses divines donnée par la révélation ; mais il faut que la science fournisse la démonstration des choses de la foi. » Et il composait iQ^Stromates qui, sans être écrites avec la méthode rigoureuse de saint Thomas, sont pourtant un premier essai de philosophie chrétienne. Or c'est un signe de force et

1. VoyeZj au III» volume des Ana\ecta Ante-Nicsena de Bunsen, les fragDQients des plus anciennes liturgies. La première qu'il cite [p. 21) était usitée à Alexandrie du temps d'Origène ; et Bunsen ne pense pas qu'on puisse la faire remonter plus haut que le milieu du deuxième siècle. — 2. KaTavoYjowaev xoù; <TTpaTêvo[Jisvou; toi; TiYOVjiévoi; t}^>i eùtaKio); icc«> cOeivcTcoç (Clem., ad Cor.^ 37).

souvent do victoire prochaine pour les idées, quand la philosophie s'en empare et en donne la formule générale.

Tandis que TÉglise régularisait sa vie interne, elle avait été, pour sa vie extérieure, conduite, par la nature môme de sa propagande, à se donner une organisation dont les plus fortes conceptions politiques n'ont jamais approché.

Les communautés chrétiennes des premiers jours n'av^iient pas plus d institutions disciplinaires que de sacrements; chacune s'organisait à son gré. Du temps de saint Paul on laissait quantité de frères prendre une fonction, un titre, afin d'en retenir un plus grand nombre par la satisfaction d'un sentiment très-humain, le besoin de se classer à part. On sait combien les confréries, les villes et toute la société romaine aimaient cette ordonnance hiérarchique*. « Dieu, dit saint Paul, a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui font des miracles, puis ceux qui ont le don de guérir les maladies, ceux qui ont le don d'assister les affligés, ceux qui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don de parler diverses langues, ceux qui ont le don de les interpréter *. » Cette étrange confusion ne pouvait durer. Les villes grecques avaient des s::t(jxo7:oi ou surveillants, sorte d'édiles dont le Digeste définit les attributions : « Ceux qui président au pain et aux denrées '. » Les premières communautés chrétiennes semblent avoir pris cette fonction municipale et son nom*. A leur tête, pour présider leurs réunions, elles avaient mis le plus vénérable par l'âge et la sainteté, l'ancien, irpeaguiEpo;. Peu à peu le surveillant, qui avait l'action principale, s'éleva au-dessus

1, Tome V, chap. lvh, la Cité. —.2. / ad Cor., xii, 28.-3. L, 4, 18, § T. — 4. C'est l'opinion de plusieurs théologiens; et c'est la vraisemblance. Cf. Wadd., hiscr, de Syrie, p. 474. On trouve même des èîii'ffxoiïoi dans les confréries grecques (voy. Wescher, Revue archéol.^ avril 1866). La crosseépiscopale est semblable au lituus de l'augure romain j lui a-t-elle été empruntée, ou vient-elle de la houlette du pasteur? De tous deux sans doute.

l'église au commencement du troisième siècle. 149

de Tancien, qui n'avait que la dignité, ou, plutôt, les deux fonctions se confondirent, ici dès l'origine, ailleurs plus tard. Saint Paul avait fait élire dans toutes les églises qu'il instituait des évêques ou anciens et des diacres ; à la fin du premier siècle, saint Clément*, au milieu du second, saint Polycarpe' et saint Justin' ne connaissent encore que ces deux ordres ; mais le nombre des fidèles croissant, celui des ministres du culte augmenta, et les différences se marquèrent. D'autre part, aux hérésies qui se multipliaient il fallut opposer la discipline, c'est-àdire une concentration de l'autorité*. Au temps de Sévère, les chrétientés importantes avaient un évêque représentant Tunité du gouvernement spirituel; des prêtres pour les fonctions religieuses, des diacres pour le service du temple; tous réunis formaient le clergé ou vc la part du Seigneur». L'ordre, indispensable à la vie régulière, avait remplacé le désordre des premiers jours. Les mêmes nécessités qui avaient fait sortir de la multitude des écrits évangéliques le canon des Écritures, c'està-dire la règle de foi, avaient insensiblement conduit à établir au sein de chaque communauté chrétienne, la hiérarchie, c'est-à-dire l'administration, comme elles conduiront plus tard à constituer le gouvernement général de l'Église. C'était dans la logique des faits, et Ton ne comprendrait pas qu'il eût pu en être autrement.

Un des plus vieux droits de Rome, et l'on peut dire un des plus chers à la population romaine, la liberté de former des confréries et des collèges, favorisa la première organisation des églises*^. En prenant la forme des collèges

1. Act.j XX, 17 et 28; Ep. ad TH., i, 5 et7; l ad Timoth., m, 2 et 8 ; S. Clém., ad Cor,^ 44 ; S. Jér., Comment, in Tilum : idem est presbyier qui et episcopus.... — 2. Ad Cor., 42. — 3. Ep. ad Philipp., 5 et 6. Dans le Pasteur d'Hermas, il n'y a aussi aucune trace d'épiscopat. — 4. Apol. I, 6.Ô, 67. On trouve bien dans les lettres de saint Ignace, mention d'évôques, de prêtres et de diacres ; mais les différents textes de ces documents donnent lieu à trop de discussions pour qu'on puisse les apporter en témoignage irrécusable. — 5. Le droit d'association était, au témoip:nage de Gaiug (Dig., XLVni, 22, 4), formellement reconnu par les Douze Tables : Collegiis, dit-il, potestatem facit lex (XU Tab.) pactionem quam velint sibi ferre

funéraires, les chrétiens avaient pu se constituer, à Tabri de la loi, en communautés ayant le caractère d'une personne civile, c'est-à-dire avec le droit de recevoir des legs ou donations et Içs contributions mensuelles de leurs membres. La loi mosaïque avait assuré aux lévites la dîme de tous les produits de la terre; l'usage romain donna une nouvelle force à l'usage hébraïque; et, comme chaque année les synagogues de tout l'empire envoyaient autrefois leurs dons au temple de Jérusalem, les fidèles firent chaque mois leur ofi*rande à l'église. Beaucoup, saint Cyprien, par exemple, vendaient leurs biens et en remettaient le prix à l'évêque. Celui de Rome reçut d'une seule personne 200 000 sesterces *, et celui de Carthage put employer moitié de pareille somme au rachat de captifs chrétiens enlevés par les Maures^.

Chaque église avait donc un budget qui lui permettait de secourir ses pauvres et ses affligés ; de faire face aux dépenses du culte et des repas communs, les agapes, où les prêtres, comme les officiers des collèges païens, recevaient pour leur entretien double part* ; même d'acquérir des biens-fonds pour y établir le cimetière commun et y tenir les assemblées nocturnes *.

Le cimetière de Calliste, où tant de papes furent enterrés, existait déjà, à Rome, le long de la voie Appienne, et Alexandre Sévère adjugera aux chrétiens un domaine que des païens leur disputaient. La propriété ecclésiastique commençait donc à se constituer, comme s'était

dum ne quid ex publica lege corrumpant, Voy. mon t. V, p. 151 et suiv. La société romaine avait tant de goût pour ces associations qu'il s'en formait jusque dans les camps, malgré une défense expresse de Sévère. — 1. Tertull., de Prmscr.y 30. — 2. S. Cypr., £/). 60. Sa lettre 65 et celle du pape Corneille, ad Fab., montrent que Varca des églises commençait à avoir des ressources considérables. Déjà môme quelques évêques en abusaient. Cf. S. Cypr., de Lapsis. — 3. Sur les duplicar es ^ y oy. t. V, p. 132. Saint Paul avait recommandé cet usage (/ Tim., v, 17-18), et TerluUien (de Jejwu, 17) le rappelle : duplex honor binis partibus prœsidentibus deputabatur. Les confesseurs étaient souvent honorés d'une sportule sacerdotale. S. Cypr., Ep. 34. — 4. Tertull., ApoL, 39-40. Des esclaves prétendaient raôme que, sur ces fonds, on achetât leur liberté. Myi èpàvcoffav ành toO xoivov

l'église au commencement du troisième siècle. 151

formée celle des temples païens, par des donations. Pour le moment, elle est bien petite, mais un jour elle sera bien grande.

Plus tard, TÉglise se servira encore du moule commode de l'administration impériale et pourra le remplir. La cité avec son vaste territoire formera le diocèse, et la métropole civile deviendra la métropole religieuse : l'archevôque succédera au flamine qui apportait à Tautel de Rome et d'Auguste les prières et les vœux de Isl province entière*.

Les collèges si nombreux à Rome et dans les provinces avaient gardé pour eux-mêmes la vieille idée grécoromaine du pouvoir populaire, que Tempire avait abandonnée en fait, sinon en droit; tout s'y faisait à l'élection. L'Église suivit cet usage ^ L'élection était d'ailleurs dans la tradition apostolique. Quand les apôtres fondèrent la première charge ecclésiastique, le diaconat, saint Pierre dit à l'assistance : « Pour le service des tables, choisissez sept hommes d'entre vous*. » Les membres du sacerdoce existant au troisième siècle, lecteurs ou diacres, prêtres ou évoques, étaient consacrés par l'évêque, mais désignés ou formellement acceptés par toute la communauté *, et cette élection populaire s'appelait la voix de Dieu, vox Dei^, Alexandre Sévère sera si frappé

èXsuôepoûoOai (S. Ignace, ad Polyc. 2). Sur les cimetières chrétiens de Rome, voyez les beaux travaux de M. de Rossi^ Roma Solterranea. — 1. Voy. t. V, p. 216.-2. Voy., au t. VIII de VHist. eccL de Fleury, le Discours sur Vhistoire des six premiers siècles de VÉglise^ § V. — 3. Ad., vi, 3, et plus loin, xiv, 2*2, Paul et Barnabe font élire des prêtres : ....xeipoxoviQffavTs; ôk aÙTOÙ; Tcpsoêutepouç xat' èxx>ir)<7iav. — 4. SueuSoxr.aàaT}; èxxXviatûe; itàçr,; (S. Clément, ad Col. y 44). Tyiçm toO >aoO 7ra*/T0? (S. Gréfç. de Naz.. Orat. 24). Voyez l'élection de Fabianus à Rome, sous Gordien (Eus., Hlsl. eccl.^ VI, 29). — 5. Voyez l'élection de saint Cyprien et de tant d'autres évoques. « Cyprien avait toujours accoutumé de consulter le peuple avant les ordinations et d'examiner en commun les mœurs et le mérite des ordinants» {Fleury, Hist. eccl., II, p. 237). Dans sa lettre au peuple de Carthage {Ep. 40), saint Cyprien écrit à tous les fidèles : « Quand je serai de retour, nous pourrons, de concert avec mes collègues et en prenant votre avis, examiner et régler toutes choses dans une assemblée générale; » et parmi ces choses s'en trouvaient de fort graves pour la discipline et la doctrine

des avantages de ce système, qu'il songera un moment àTintroduire dans l'administration impériale*.

L'élection ecclésiastique différait par un point essentiel des élections conservées dans la société civile. Cellesci étaient annuelles; celles d'Église conférèrent, par la consécration épiscopale, un caractère indélébile et un droit viager. Ainsi cette société démocratique se donnait une aristocratie qui ne se renouvelait que très-lentement : l'élément conservaleur était placé au-dessus de l'élément mobile. Mais cette aristocratie n'avait pas un pouvoir sans contrôle. Gomme le duumvir était, en une certaine mesure, dans la dépendance de la curie, Tévêque administrait avec le conseil des prêtres ^

Toutes les associations qui se forment en dehors des pouvoirs publics et contre eux sont forcées de se constituer juges de leurs membres. On vient de voir que le peuple des fidèles désignait les chefs des églises et recevait l'aveu des pénitents; c'était également lui qui faisait les saints, sans toutes les formalités nécessaires aux siècles suivants pour la canonisation. La vénération dont il avait entouré la tombe où reposaient les restes de ses héros suffit plus tard pour donner entrée au martyrologe ^

Entre les premières églises il y avait un échange de

de l'Église. Cependant l'élection s'altère et les pouvoirs de l'évêque s'étendent. Quand le prêt.-eNovat nomme un diacre, saint Cyprien, son évêque,

l'accuse d'usurpation (Ep, 52). — 1. Lwa\\>T.jAlex. Sev.^ 49. — 2 et

antequam diaholi instinclu studium fièrent.... communi presbyèerorurti consilio ecclesiœ guhemabantur, Postguam vero unusquisque eos quos baptizaverat suos pulabat esse, non Chrisli, in loto orbe decretum est ut unus de presbyteris electus superponeretur céleris^ ad qtiem omnis ecclesix cura pertineret et schismatum semina tollereu" tur (S. Jér., ad TU., c. l, p. 694, édit. de 1737, et Ep. 85, ou 101 dans l'édit. des bénédictins, t. IV, p. 803). Il y décrit l'ancien état de l'Église d'Alexandrie: ....Alexandrige, a Marco evangelista usque adHeraclam et Dionysium episcopos^ presbyteri semper unum ex se eleclum in e.xcelsiori gradu coUocalum^ episcopum nominabanlj quomodo si exercilus imperatorem faciat. Ces paroles sont confirmées par le patriarche Eutychius, Ann., t. I, p. 330. —3. L'absence de cette canonisation populaire est un des arguments dont se servit le pape Benoît Xl\ {Œuvres, VI, p. 1 19-125) pour refuser à Clément d'Alexandrie le titre de saint.

conseils et parfois « une mutuelle et salutaire adnioni^ tion ^ » Si Ton n'était pas allé plus loin, on aurait eu une quantité de communautés chrétiennes qui n'auraient point fait une Église, de môme qu'une foule de républiques ne font point un État. Mais, avec le dogme de la loi révélée et de Tinspiration de TEsprit-Saint, il était de conséquence nécessaire que les apôtres fussent considérés comme ayant communiqué à leurs successeurs « la grâce certaine de la vérité ». Ceux-ci étaient donc pris pour les dépositaires de la tradition orale qui permettait d'interpréter et d'étendre la tradition écrite, c'est-à-dire de conserver au sein de l'Église un principe de perfectionnement, comme celles de nos constitutions qui se déclarent révisables, ou ceux de nos gouvernements où l'action législative modifie incessamment Tordre ancien, selon les besoins nouveaux. Ce que nos politiques nomment la raison, l'Église l'appelle le Saint-Esprit ; c'est la môme chose, avec cette différence que l'une conseille et que l'autre commande.

Tous les évoques avaient alors un droit égaP, et ils étaient très-nombreux, parce que chaque communauté voulait avoir le sien. Ce pouvoir n'eût été qu'une cause de division, si la nécessité de se concerter et de s'entendre n'avait fait emprunter encore une institution à la société romaine. Comme les représentants des cités se

l. Ce sont les mots de saint Clément (ad Cor,^ 56) : 'H vouOixrjtri; i^v tcoioC- (uOa el; à/XYJXov; xaXif) êariv. Ces lettres portaient sur tout sujet et étaient souvent écrites au nom de la communauté entière^ sans Pintcrvenlion d'un ancien ou d'un évoque, ainsi la belle lettre des chrétiens de Lyon à leurs frères d'Asie Mineure. (Voy. t. IV, p. 475.) — 2. Saint Cyprien écrivant au pape Etienne, au sujet des évoques de la Narbonaise. lui dit : coepiscopi no8lri (Ep. 67) ; et dans sa lettre 72, on lit : .... non legem dainus, quando habeat in Ecclesiae adminislratione voluntatis suas arbilrium liberum unusquisque prgeposilus ralionem aclus sui Domino reddilurus. Voyez aussi les paroles dont se sert saint Cyprien, en invitant les Pères du troisième concile de Carthage à voter, avec une absolue liberté, car aucun d'eux ne pense être un episcopus episcoporum et n'est disposé à imposer sa volonté à ses collègues, paroles qui étaient certainement une allusion aux prétentions d'Etienne,

réunissaient dans la capitale de la province, les représentants des communautés chrétiennes se réunirent au siège le plus important de la région ; et ces assemblées provinciales dont l'empire n'avait pas su tirer parti * firent la fortune de l'Église. Survenait-il une difficulté, les évêques se rassemblaient et, après discussion, décidaient, à la majorité des voix, ce que Ton devait croire et ce que l'on devait faire. N'était-il pas écrit aux Évangiles: « Quand vous vous réunirez trois en mon nom, je serai au milieu de vous?» Ce qui voulait dire que les décisions des conciles étaient inspirées par TEsprit- Saint*. Les prêtres et les diacres y étaient admis à côté des évêques * et donnaient à ces assemblées le caractère démocratique, qui est une si grande force pour ceux qui délibèrent sur les intérêts d'une société naissante.

Cette institution, destinée à un rôle immense, apparaît vers la fin du second siècle. On n'a conservé mémoire que de deux assemblées de cette sorte avant Sévère et de deux autres durant son règne, si Ton ne compte pas celles de l'année 196 qui se tinrent à Rome, en Palestine, dans le Pont, à Corinthe, en Mésopotamie, etc.*, pour fixer le jour de Pâques, dont la date déterminait l'époque de plusieurs fêtes chrétiennes et de certaines obligations rehgieuses'. A la généralion suivante, saint Cyprien convoqua soixante évêques africains pour ar-

1. Voy. t. m, p. 235 et 376, etl. V, p. 215. — 2. Voy. p. 138. Saint Cyprien écrit au pape Corneille {Ep. 54) au sujet du concile de 252: ....placuU nobisjsancto Spîrilu suggerente. Constanlin appellera les décisions synodales d'Arles: casleste judicium^ et ajoutera: sacerdotumjudicium ita débet haberi ac si ipse Dominus residens judicct (Hardouin, Collect. concil.^ t. I, p. 268). Grégoire le Grand égalait l'autorité des quatre premiers conciles oecuméniques à celle des quatre Évangiles. (Liv. I, Ep. 25 ) — 3. Eus., Hist. eccL, VU, 30. — 4. Voy. VArt de vérifier les dates, et Hefele, Conciliengeschichte^ t. I, p. 69 sqq. C'est à ces synodes, sans doute, que Tcrtullien fait allusion (de Jejmnis^ 13). Je ne parle pas, bien entendu, de ce qu'on appelle le concile de Jérusalem entre les années 50 et 52. — 5. Le concile dô la province d'Asie, qui compta un grand nombre d'évêqnes, se sépara, sur ce point, de l'opinion de Rome, et celte division dura des siècles. (Fleury, Hist. eccl., t. I, p. 518.)

rôter les mesures à prendre envers les lapsi, el quatrevingt-sept * pour trancher la question du baptême des hérétiques. Cette juridiction nouvelle et supérieure diminua la liberté des églises particulières, mais c'était le seul moyen de faire une église générale. Au quatrième siècle, rÉglise ira plus loin dans cette voie qui menait à Tunité de la foi et de la discipline; elle instituera les conciles œcuméniques qui supprimeront les différences entre les conciles provinciaux, comme ceux-ci avaient supprimé les différences entre les chrétientés particulières *.

Ainsi, rÉglise était naturellement arrivée par les conditions de son développement historique à se donner une constitution supérieure à celle de la société païenne, et elle en avait trouvé les principaux éléments dans ce que Tempire avait laissé de libertés au sein des villes et des provinces. Elle était une démocratie représentative ayant, par la participation du peuple aux affaires communes, beaucoup de vitalité et, par les conciles, une grande force de cohésion. L'autorité de Tépiscopat, qui croissait malgré les résistances locales ' , augmentera bientôt cette union.

Certains sièges, ceux de Jérusalem, d'Alexandrie et d'Antioche, celui de Rome surtout, jouissaientd'une considération spéciale due à l'importance des cités où ils étaient établis et à la croyance que, fondés par les Apôtres, la tradition s'y conservait plus pure. Quoiqu'il ne fût encore sorti de l'Église romaine ni un illustre docteur, ni quelques-unes de ces paroles qui élèvent ou terminent les polémiques ardentes *, on devait être naturellement amené

l . Ces quatre-vingt-sept évoques appartenaient à l'Afrique proconsulaire, à la Numidie et à la Maurétanie. Ce concile paraît être de l'année 256. — 2. Le mot concile œcunïénique signifie assemblée des évoques de toute la terre habilabie, mais, pendant bien longtemps, les limites de l'Kglise organisée furent les frontières de l'empire. — 3. Cette résistance à l'absorption de l'église par l'évoque était sans doute au fond des luttes de Felicissimus contre Cyprien et d'Hippolyte contre Calliste. — 4. Vépître de saint Clément aux Corinthiens et le Pasteur^ dit d'Hermas, n'ont rien de dogmatique.

à reconnaître une primauté d'honneur à Tévôque de la capitale du monde, au siège que Ton disait consacré par le sang des deux grands apôtres, Pierre et Paul, et où Ton montrait leurs tombeaux. Saint Ignace, sous Trajan, ne fait encore, dans sa lettre aux chrétiens de Rome, aucune allusion au pouvoir particulier du chef de cette communauté; il ne mentionne même pas son évoque. Mais, vers la fin du deuxième siècle, Tinévitable évolution commençait : saint Irénée admettait une certaine supériorité morale du siège romain*, tout en combattant Topinion de Tévêque de Rome dans la querelle que celui-ci soutint contre les églises d*Orient. Cependant Thistoire ecclésiastique de la première moitié du troisième siècle, notamment les lettres de Firmilianus à saint Cyprien contre le pape Etienne *, et de Tévêque de Carthage aux prélats de Numidie, prouve qu'aucune prééminence doctrinale ne lui était encore accordée. Le besoin de s'unir pour se défendre changera plus tard cette primauté d'honneur en primauté de juridiction et donnera au pape^ un empire plus vaste que celui des empereurs.

En attendant cet achèvement suprême de la hiérarchie, l'unité s'établissait grâce aux continuels rapports des chrétientés entre elles. On échangeait les lettres des évoques, les canons des conciles, et les églises qui les acceptaient se reconnaissaient par cela seul « en communion »avec celles qui les avaient envoyées. L'union apparaissant comme une nécessité de salut, on cédait sur des

1. ....propter poiiorem principalilalem (Adv. /lasr., III, 3). Malgré le passage fameux ènl xauTri xiq rcéxpa oIxoôc{i.v;<tu) pioy ttiv èxxXyierîav, saint Pierre n'avait joui parmi les apôtres d'aucun privilège spécial. (Malth., xviii; Jean, xvi, 13, 24, etc.) — 2. Voy. C\pr. Opéra, édit. Baluze, p. 143 et êuiv.; Ep. 78, 25, et Eusèbe, Hist. eccles.j V, 1. — 3. Les évoques portaient ce lïire.... papam Cyprianum. (Cypr. 0/9., ep. 8, 1.) Les noms de pape et de saint-père n'ont élé attribués exclusivement à l'évôquc de Rome que dans les siècles suivants. Quant à la juridiction universelle; ou, comme disaient naguère les écrivains ecclésiastiques, la primauté de vigilance et d'inspection, l'histoire de l'Église au troisième siècle ne permet pas de la reconnaître à l'évoque de Rome, et il faudra longtemps encore avant de la trouver.

l'église au commencement du TROISIÈxME siècle. 157

points secondaires pour éviter des divisions qui auraient exposé à des périls plus grands que la persécution; de sorte que les changements qui s'opéraient, imposés par les circonstances, étaient, en outre, le développement logique de la doctrine et de la discipline primitives. Ainsi rÉglise catholique se formait d'elle-même, peu à peu par la réunion des églises particulières. Vers le milieu du troisième siècle, un homme d'autorité et de gouvernement, saint Cyprien, donnera la formule de cette union dans son traité sur YUnité de VEglise, où il établira que les chrétientés doivent rester en communion entre elles et avec la chaire qui est le centre de la catholicité.

« La primauté, dit-il, a été donnée à Pierre pour montrer qu'il n'y a qu'une Église, mais les autres apôtres étaient ce qu'était Pierre. L'épiscopat est un, et tous les évoques sont pasteurs; ils n'ont qu'un troupeau. L'Église de même est une et elle se répand par sa fécondité en plusieurs personnes. » La chaire de Rome est donc à ses yeux le signe et non la règle de l'unité qui résultait pour lui du commun concours de tous les membres. Les besoins et les idées que ces besoins faisaient naître ne réclamaient pas alors une plus grande concentration de l'autorité spirituelle.

De toutes ces nouveautés, la plus importante par ses conséquences historiques fut la formation d'une classe d'hommes qui n'avait pas encore existé. Par le célibat qu'on lui imposera bientôt, le prêtre chrétien deviendra un être nouveau dans la création et un homme à part dans la société. Mais ce renoncement aux conditions de la nature humaine lui vaudra une force particulière qui s'ajoutera à la force religieuse que lui donnera le droit de remettre les péchés et de faire descendre Dieu sur la terre, dans le sacrifice de l'autel. Le plus souvent ces prêtres seront des sages d'une pureté angélique et d'un dévouement au niveau de tous les sacrifices, mais parfois aussi, des hommes d'un orgueil à mettre le pied sur la tête des rois. Aussi deviendront-ils redoutables à la so-

ciété civile, parce que, placés en dehors d'elle, ils constitueront un grand corps sacerdotal qui voudra et qui, en vertu de ses doctrines, devra chercher tous les moyens de la dominer.

Il allait donc se produire dans le monde occidental une chose qui était le contraire de ce que Rome avait connu et pratiqué durant dix siècles : la séparation du clerc et du laïque, de l'Église et de TÉtat. Une classe très-nombreuse fut exclusivement vouée au service religieux* et dut en vivre *. Attachés, pour leur existence entière, à Tautel par leur foi et par leurs intérêts, ces hommes consacrèrent leur activité, leur génie, leur sainteté, quelquefois leur sang, à l'agrandissement de l'Église. Et comme il est dans la nature de toute corporation de travailler sans relâche à étendre son influence et ses privilèges, l'établissement du clergé, tel que celui qui vient d'être montré, assura à l'Église une armée formidable qui d'abord l'empêcha de périr et plus tard la rendit victorieuse. Jamais garde prétorienne, au meilleur sens du mot, n'a rendu à son prince autant de services que l'Église n'en a reçu du corps sacerdotal. Dépositaire de la doctrine religieuse et de la vérité morale, il a défendu l'une, suivant les temps et les lieux, avec l'esprit de mansuétude, de sacrifice ou de dureté impitoyable; mais il a conservé l'autre aux jours les plus sombres de l'histoire et il l'enseigne encore.

Ainsi l'Église développait harmonieusement sa double vie doctrinale et disciplinaire. Une seule chose diminuait en elle : la vertu du miracle. A mesure qu'elle s'était étendue à un plus grand nombre, elle avait perdu cette puissance qui, pour être admise, a besoin de l'éloigne-

1. L'Église romaine comprenait peut-être, en 251, vingt-cinq à trente mille membres: son clergé comptait quarante-six prêtres, sept diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers. Corn. {Ep. ad Fab.^ 3.) — 2. Une communauté chrétienne de Rome qui, du temps du pape Zéphyrin et de Tempereur Sévère, voulut avoir son évéque particulier, lui assurait par mois 150 deniers. (Eus., Hist. eccL, V, 29.)

ment dans le temps ou dans l'espace. La foi des simples avait rempli de faits merveilleux Thistoire des premiers jours. Saint Irénée croyait encore « que les véritables disciples du Christ pouvaient délivrer les possédés, prédire l'avenir, guérir les malades et ressusciter des morts. » Les docteurs de l'âge présent ne voyaient plus de ces prodiges, tout en croyant qu'ils en pouvaient voir, et Origène atteste Taffaiblissement du don divin , en n'osant parler que « des vestiges qui en subsistent parmi les chrétiens' ». Laissons passer un demi-siècle, et nous entendrons Tévôque de Césarée reconnaître avec mélancolie que ces vestiges mêmes ont disparu*.

En regard de la forte organisation de TÉglise, il faut mettre la faiblesse du clergé romain. Chefs des communautés chrétiennes, les évoques sont juges pour le ciel, juges aussi pour la terre, car les frères prennent l'habitude de leur soumettre les différends qui s'élèvent entre eux. Les prêtres païens, simples maîtres des cérémonies dans les solennités religieuses, n'avaient, pour résister, ni vastes domaines et revenus propres, comme l'Église en possédera lorsqu'il lui faudra combattre à son tour des novateurs , ni juridiction qui leur donnât des sujets, ni enseignement public qui leur assurât des fidèles, et l'autorité paternelle, en leur fermant l'intérieur des familles, tenait hors de leur influence la femme et l'enfant. L'ancien clergé était donc incapable de lutter contre le clergé nouveau. L'attaque fut admirablement conduite; la défense le fut très-mah Des cris de populace et des arrêts de mort, c'est-à-dire des violences, ne suffisaient pas pour arrêter l'expansion d'une religion qui, née de l'esprit, n'aurait pu être arrêtée ou contenue que par l'esprit.

Armée de ses livres canoniques et de sa foi ardente, soutenue par sa hiérarchie, fortifiée par sa discipline,

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