Contra Cete., I, 2. — 2* Eus., Hisl. eccLj V
rÉglise marchait lentement, mais sûrement, à la conquête du monde. A l'anarchie des doctrines elle opposait la simplicité de son dogme ; à la liberté philosophique, Tunité de son esprit, et elle rejetait de son sein ceux qui, dans le Credo commun, cherchaient « à faire leur part* ».
Les récils évangéliques et les exhortations doctrinales des Épîtres avaient suffi aux hommes simples que l'Église recrutait au premier siècle. Mais quand, au deuxième, la foi gagna les esprits cultivés, ceux-ci voulurent coordonner leurs croyances et résoudre par les procédés de l'école les questions qu'elles impliquaient. Alors se produisit, pour les solutions religieuses, la môme diversité qu'autrefois on avait vue pour les solutions philosophiques.
Les sectes chrétiennes s'inspiraient bien d'un même livre, mais ce livre prêtait à miHe interprétations différentes, et la prophétie de Siméon s'accomplissait : « H sera pour le monde un signe de contradiction *. » Infini était le nombre des solutions proposées, et chacun trouvait, pour l'accepter , quelques-uns de ces hommes que Tertullien montre flottant à tout vent de doctrine 5. Il y avait peu de grandes communautés chrétiennes dont l'évêque ne fût obligé de refuser le baiser de paix à des hommes qui prétendaient discuter leur foi.
L'auteur des Philosophumena énumère près de quarante hérésies*. Nous devons laisser aux écrivains de l'histoire religieuse Tétude de ces discussions subtiles et de ces audaces téméraires qui ont fait dépenser à l'humanité tant d'intelligence et de temps à sonder inutilement l'insondable. Il nous suffira de dire qu'on a fait de ces indisciplinés deux catégories principales, où Ton
1. Hérétique signifie^ en grec, celui qui choisit. — 2. S. Luc, ii, 34 : Ecce
posilvs est.... in signum eux conlradicelur. — 3 in ventum. {Scor-
piacCy 1). — 4. Celse (Orig., Contra Cels., III, 10 et 12) disait que les divisions étaient telles parmi les chrétiens, qu'ils n'avaient plus rien de commun que le nom.
passe par nuances insensibles, de rorthodoxie presque complète à la contradiction absolue d'un dogme fondamental : les hérétiques d'interprétation^ qui changeaient le sens ou le texte des Écritures, et les hérétiques d'inspîration, qui prêchaient une autre loi. Au temps même des apôtres, Cérinthe avait regardé Jésus comme un homme; un peu plus tard, Ébion, ou du moins les ébionites, l'avaient fait naître de Joseph et de Marie, en accordant qu'il avait mérité par sa vertu que TEsprit-Saint descendît en lui. Ces doctrines tenaces, qui devaient aboutir à la grande hérésie d'Arius, venaient d'être renouvelées par Artémon et Théodole de Byzance; un évoque d'Antioche, Paul de Samosate, les reprendra bientôt. Or, nier la divinité du Christ, ou, comme les docètes, rejeter son humanité, c'était saper à la base le nouvel édiflce religieux. On Tébranlait encore si, avec Praxéas et Sabellius, on confondait le Fils et le Père; mais prendre, comme Montanus, le rôle de prophète^ c'était en changer l'ordonnance et l'ouvrir à toutes les tempêtes soulevées par les mystiques ardeurs. Avec les uns, plus de religion, puisque le grand mystère de Dieu fait homme disparaissait; avec les autres, plus d'organisation, c'est-àdire plus de force agissant toujours dans le même sens, puisque « l'esprit souffle où il lui plaît » : par conséquent plus d'unité doctrinale, plus d'Église universelle.
Ce dernier genre d'hérésie était surtout redoutable, parce que, chez les chrétiens, il passait pour constant que le don de prophétie n'avait pas cessé dans l'Église*.
1. Cf. t. V, p. 476, et ci-dessus, p. 158-9. Terlullien {de Spect., 29) reconnaît aussi aux chrétiens le pouvoir de chasser les démons, d'opérer des guOrisons miraculeuses et de recevoir des révélations divines. Mais, quand l'interlocuteur de saint Théophile d'Antioche demande, pour se convertir, que l'archevêque lui montre un mort ressuscité, Théophile lui répond {ad Àiitolyciim, 1,8; S. Just., p. ?42) : « Fais comme le laboureur qui sème avant de moissonner, comme le voyageur et le malade qui croient, l'un au pilote avant d'arriver au port, l'autre au médecin avant de retrouver la santé ; » et il a bien raison : la croyance aux miracles exige une disposition particulière de l'esprit ; on y croit, tion parce qu'on en voit, mais parce que l'on pense en voir. C'est le mot même de l'archevêque : « Il faut croire pour voir. «
Il avait été dit aux apôtres : « Je prierai mon Père, et il vous enverra un consolateur.... Le Paraclet vous enseignera des vérités que vous n'êtes pas en élat de comprendre ^ » Les illuminés s'autorisaient de ces paroles, et beaucoup croyaient, avec Tertullien, que Montanus recevait les inspirations promises par Jésus. Mais cette croyance à des révélations particulières, qui détruisaient la révélation évangélique en prétendant la continuer, a donné et donne encore naissance aux sectes les plus dangereuses.
Au milieu de tant de doctrines, l'Église avait fait son choix avec le merveilleux esprit d'ordre et de gouvernement qu'elle semble avoir hérita de ceux qui la persécutaient. Bien qu'elle n'eût encore arrêté que les grandes lignes du temple qu'elle devait élever, elle avait déj'à, au troisième siècle, son rocher immobile du Capitole, Capitolii immobile saxum^ que les flots sans cesse mouvants de l'hérésie battaient en vain. Irénée venait d'écrire contre les gnostiques; Tertullien était aux prises avec les valentiniens et les marcionites, avec Hcrmogène, qui soutenaitréternilé de la matière, et avec Praxéas, qui ruinait le dogme de la Trinité. L'évêque d'Antioche avait condamné Montanus; celui de Rome, Théodote de Byzance, et Minucius discutait contre les païens ^ L'Église savait donc ce qu'elle voulait, et ses fils, en l'écoutant, croyaient « surgir de la nuit profonde de l'erreur au grand jour de la sagesse et de la vérité? », tandis que les autres, les philosophes, ou « ceux qui faisaient leur part », allaient à l'aventure*. Enfin elle possédait déjà ce que le paga-
1. s. Jean, xvi, 7-13. — 2. Minucius Félix était un avocat de Rome. Dans son Octavius^ il essaye d'imiter Cicéron et Platon; mais, sauf un agréable préambule, son prétendu dialogue n'est qu'une succession de deux discours : dans l'un, il dit les accusations contre les cliréliens; dans l'autre, il les réfute; et nulle part il n'expose le dogme. C'est une plaidoirie quelquefois violente; toujours sans profondeur, mais écrite avec une certaine recberche
de slWe et faite pour des lettrés. — 3 discussa caligine^ de tenebrarum
profundo in lucem sapientiae et veritalis emergere (Minuc, Oct.y 1). — 4. Voy. au § 41 du Traité de la prescription, le tableau que fait Terlullien de l'indiscipline qui règne parmi les hérétiques, jusque dans le sein des mêmes communautés.
nisme n'avait jamais eu, une grande force de discipline. Par là s'expliquent sa victoire dans le passé, sa puissance dans le présent.
A côté de ses grandeurs, cette Église avait ses misères : chez quelques-uns de ses plus illustres docteurs, Tesprit d'orgueil et d'indiscipline, qui provoquait des chutes douloureuses * j parmi les fidèles, des vices que la grâce ne parvenait pas à étouffer ', ou Thypocrisie de la foi pour profiter des aumônes fraternelles* ; dans les jours d'épreuves, de nombreuses apostasies*, expliquées par un recrutement qui s'opérait surtout dans les classes infimes *, où se trouvaient tant d'hommes « lions dans la paix,
1. Celles de Tatien, TertuIIien, Origène, Marcien, Montanus, etc. Saint Justin et saint Irénée avaient adopté la doctrine des millénaires; si Clément d'Alexandrie ne tombe pas dans Thérésie, parfois il la côtoie, et TertuUien prétend que Victor, évêque de Rome au temps de Sévère, avait donné dans le montanisme. {Adv. Prax., I.) Irénée fut envoyé à Rome pour combattre cette influence et ramener Victor à la communion des évêques d'Asie, dont il s'était séparé. — 2. Le Pédagogue (II) de Clément d'Alex . montre quels vices, quelle honteuse mollesse se trouvaient parfois parmi les fidèles. Origène, parlant des richesses amassées par quelques-uns de ceux qui avaient mission « d'annoncer l'Évangile », va jusqu'à dire : « Certaines ^lises sont changées en cavernes de voleurs. » {In Matth., xvi, 8, 22; xi, 9, 15; de Oralionej 20.) Saint Cyprien^ccuse le prêtre Novat d'avoir laissé mourir son père de faim, fait avorter sa femme par ses brutalités et commis, après son élévation au sacerdoce, quantité de fraudes et de rapines (Ep. 49), accusations peut-être fausses, mais qui montrent que l'église de Carthage était aussi troublée que celle de Rome. Cf. Tertull., ad Nat.j I, 5. Danslccte Jejun.^ 17, il admet aussi qu'il y avait bien des dangers dans les agapes, dont saint Paul avait déjà signalé les abus (/ Cor., xi, 21-2) et que rappellent encore saint Jean Chrysostome {Hom. 27 in I Cor.^ xi), et saint Augustin {Ep. 64). Voyez au 35* canon du concile d'IUibéris (vers 300) les mesures prises contre les désordres des veillées chrétiennes. — 3. Voyez le Peregrinus de Lucien (11-13). — 4. « Peu d'hommes possédaient la constance qui fait le martyr. Quelques-uns étaient vaincus par les misères de l'emprisonnement.... plusieurs succombaient devant la douleur ou l'épouvante.... ou étaient ébranlés par les embrassements de leurs proches.... Un grand nombre, dès l'annonce de la persécution, assiégeaient en habits de fête les temples et les capitoles pour sacrifier aux dieux. » (Le Blant, Mémoire sur la préparation au martyre, dans les il/em. deVAcad. des inscr,^ t. XXVIII, p. 54-5. Voy. le de Lapsis de saint Cyprien et sa lettre
30.) — 5 de ullima faece colleclis im,peritioribu8. C'est le païen de
VOclavius qui parle ainsi (§ 8), et Celse (I, 27, et III, 44) avait déjà dit : « Ils
cerfs timides au moment du combat' »; enfin, au sein même du clergé, des compétitions et des querelles qui conduisaient au schisme ou à ^hérésie^ Nées le môme jour, la foi et l'hérésie étaient deux sœurs ennemies et inséparables; Tune suivait Tautre et la suivra éternellement.
ne savent gagner que les niais^ tes âmes viles et sans intelligence; des esclaves, de pauvres femmes et des enfants. » Plus loin, au § 12, Cœcilius répète : Eccepars vestriim et major et melior, ut dicilis^ egetis, algetis^ ope^ re, famé laboratis, et, dans sa réponse (§ 31), Oclavius se contente de dire : « Nous ne sommes pas la lie du peuple, parce que nous refusons vos honneurs et votre pourpre. » Puis il ajoute au §36 : quod plerique pauperes dicimui\ non est infamia noslra, sed gloria. L'Église, en effet, se faisait gloire, et Irès-juslement, d'aller aux petits : parmi les martyrs qu'elle honorait le plus, se trouvaient Blandine et deux femmes suppliciées sous Sévère, Félicité et Potamienne, toutes trois esclaves. Le premiermartyr d'Afrique, Namphonius,ou mieux Namphamo (voy.L. Renier, ilf^/. dépigr.^ p. 277 etsuiv.), et Evelpislus, qui fut martyrisé avec saint Justin, étaient de même condition. Le pape Calliste (218-222) avait été esclave d'un aO'ranchi {Philosopli., IX, 12); et pendant longtemps il avait dû en être ainsi; car, dans les hautes classes, l'éducation toute païenne éloignait du christianisme, et la profession de foi chrétienne obligeait de rompre avec la société et ses honneurs. Enûn, il ne fallait pas seulement dépouiller le a vieil homme » de ses croyances; il fallait aussi lui ôter ses plaisirs, ses richesses, et beaucoup, comme le riche de l'Kvangile, s'éloignaient tristement, lorsqu'on leur rappelait le précepte de Jésus sur l'abandon des biens aux pauvres. Mais on a vu que, depuis le milieu du deuxième siècle, l'Église attirait aussi à elle de grands esprits .-Aristide, Justin, Irénée, Clément d'Alex., Tertullien, Origène, etc., et la paix relative dont elle jouit pendant la première moitié du troisième siècle lui valut des conversions jusque dans Tordre sénatorial. (Cypr., Ep, 80.) — 1; Tert., de Cor., L — 2. Voyez l'Épitre de saint Clément aux Corinthiens, sur la sédition « impie et détestable» qui avait éclaté parmi eux; les lettres de saint Cyprien au sujet de Novat et de Félicissime; ce que les anges, dans la vision de Satur, disent à l'évêque Optât {Actes de sainte Perpétue)^ et les circonstances qui amenèrent la plupart des schismes et des hérésies. Ainsi, saint Jérôme {de Vir. illustr.j 53) affirme que ce furent la jalousie et les mauvais procédés, invidia et contumeliae^ du clergé de Rome qui causèrent la chute de Tertullien. Il montre « Rome assemblant son sénat contre Origène, parce que les chiens furieux qui aboyaient contre lui ne pouvaient supporter l'éclat de sa parole et de sa science. » (Rufin, Apol. adv. Hieron.j H, 20. Cf. Eus., Hist. eccl.^ VI, 8.) Par ces « chiens furieux » saint Jérôme entendait les évoques d'Egypte qui avaient retranché le grand docteur de leur communion. Origène leur appliquait lui-même les sévères paroles de Jérémie (IV, 2) sur « les guides du peuple si habiles à faire le mal ». Fragment d'une lettre citée par saint Jérôme (adv. Ruf.). Ce mal datait de loin. Saint Paul avait dû réprimander les chrétiens de Corinthe et de la Crète; saint Jacques, ceux qui exagéraient la doctrine paulinienne; saint Jean, les nicolaïtes, etc.; et il était inévitable qu'il en fût ainsi.
Il yen avait une troisième, celle-là impure, lathéurgie, qui se glissait chez les chrétiens de toutes les sectes comme chez les païens de tous les cultes et jusque chez les philosophes. Partout on demandait des miracles, et il ne manquait pas de gens qui prétendaient en faire. Dans l'état où se trouvaient les esprits, les maladies nerveuses devaient être fréquentes, les possédés nombreux et les guérisseurs faciles à trouver : charlatans convaincus ou trompeurs, dont les incantations faisaient toujours des dupes, et qui se renvoyaient, d'une secte à l'autre^ l'accusation d'opérer avec Taide des démons. On a vu, au précédent volume, les miracles des païens * ; les Philosophumena nous montrent qu'ils paraissaient continuer, mais que ceux des gnostiques leur faisaient concurrence; en terminant le récit des pratiques de ces thaumaturges, Tauteur ajoute : « Voilà la manière de séduire les faibles d'esprit*. » A ce compte-là, tout le inonde, païens et chrétiens, eût mérité la dure épithète, car la foi au surnaturel était partout et dans l'Eglise plus qu'ailleurs. Aussi, sans le chercher, sans le vouloir, elle nourrissait dans son sein des « faiseurs d'œuvres merveilleuses' », et, parmi ces inspirés, les femmes n'étaient pas les moins nombreuses.
Le christianisme a toujours eu une tendresse particulière pour les femmes : c'est justice, car elles ont été et sont encore ses plus puissants auxiliaires. Leur vive imagination, leur délicate nature, si virginale encore dans l'épouse et la mère, étaient séduites par cette croyance qui commandait la charité cl l'amour ; qui môme, par la légende de Marie-Madeleine, la pécheresse repentie, allait jusqu'à l'indulgence et au pardon pour celles qui avaient beaucoup aimé.
C'était à elles que s'adressaient ces hommes qui se glissaient dans les maisons, « silencieux devant l'époux,
\. Orig., Contra Cels., VIH, 45. — 2. Philos. ^ IV, 4, 15 : ireiOsi to^; àçpova;. — 3. C'est ie sens du mot thaumaturge (ôaût^axa et Ipoeiv de la rac. Ipy).
intarissables avec la matrone* ». Celse et le païen de VOctavius montrent quelle part elles prenaient ensuite à la propagande chrétienne. La mère, gagnée, entraînait Tenfant, puis le père et la famille entière. L'histoire de sainte Monique convertissant son époux et son fils est bien vieille et toujours nouvelle. Aussi l'Église leur assurait-elle une place honorée. Les Épîtres parlent de saintes femmes remplissant une fonction dans les communautés*, témoignage que Pline confirme*; et Lucien les montre portant dans les prisons des aliments aux captifs chrétiens. Si l'enseignement et Taccomplissement des rites leur étaient interdits, Jésus leur avait donné la bonne part. Quand Marthe s'indigne d'être exclue du sacerdoce, Marie lui répond par un sourire : « Ne nous a-t-il pas dit que notre faiblesse serait sauvée par sa force*?» Cette force divine qui les relève si haut, c'est l'amour.
Mais l'amour est chose de sentiment bien plus que de raison. Lorsqu'il entre dans un cœur maître de lui-môme, il provoque un dévouement réfléchi aux œuvres méritoires ; autrement, c'est le désordre. Par leur constitution nerveuse, les femmes sont prédisposées à l'exaltation ; quelques-unes y cédaient, et celles-là avaient des visions ou prophétisaient.
Dans l'extase où elles tombaient à la suite de longs jeûnes et de macérations, elles voyaient le ciel s'ouvrir et conversaient avec les anges. Tertullien nous a conservé un de ces cas de pathologie psychologique : « Une de nos sœurs, dit-il, dans l'extase que l'Esprit lui envoie au milieu même de nos assemblées, a la grâce des révélations ; elle voit et entend les choses saintes, lit dans les cœurs et indique les remèdes aux malades. Qu'on lise les Écritures, un psaume, une homélie, et aussitôt elle a
1. Orig., Contra Cels.j III, 55. — 2. Dans le Pasteur d'Hermaa, il est aussi question de diaconesses chargées des rapports de la communauté chrétienne avec les veuves et les orphelins. — 3. Voy. t. IV, p. 262. — 4. ôxi tè «rOevè; 8ià xoù la^^poO (yti)6Ti<T£Tai (Const,, I, 21, ap. Bunsen, op. cit,, t. VI). Cf. de Pressensé, la Vie des chrétiens ^ p. 77.
une vision. Un jour que j'avais discouru sur Tâme, elle nous dit entre autres choses : « J'ai vu une âme corpo- « relie, ayant une certaine forme et consistance telle, « qu'on aurait pu la saisir; elle était brillante, de cou- « leur aérienne, avec un visage humain*. » Tertullien dut être bien charmé d'une vision qui confirmait sa doctrine de la matérialité de Tâme. Il venait de l'exposer, et l'écho des paroles du prêtre, au lieu d'être une autre parole, devenait une image : la visionnaire voyait ce qu'elle venait d'entendre, et il n'est pas de jour où c^e miracle ne se produise cent fois dans certains de nos hospices*.
Plus la vie religieuse prenait d'intensité, plus les sectes se multipliaient. De temps à autre, la confusion pénétrait au sein même des plus grandes églises, parce que TelTort pour mettre en tout la discipline, au profit de l'autorité épiscopale, se heurtait contre des âmes à la fois religieuses et indépendantes. On sait par les lettres de saint Cyprien quels désordres existaient dans la chrétienté de Carthage. Tous ces révoltés sont naturellement représentés comme des misérables : c'est le sort des vaincus. Mais, si nous connaissions autre chose que les accusations « contre les prêtres conjurés », si ceux auxquels l'évêque impute tant de faits honteux nous avaient dit les motifs de leur conduite, peut-être verrions-nous dans les excommuniés, au lieu de brouillons et de coupables, des hommes défendant la liberté de leur église.
Cette lutte entre deux principes, dont l'un devait bientôt étouffer l'autre, existait à Rome, à l'insu même de ceux qui la soutenaient.
Un livre récemment retrouvé, les Philosophumeua*,
1. De anima, 9. — 2. Ce ne sont pas les seuls philosophes qui doivent aujourd'hui étudier les sciences de la vie; les historiens en ont plus besoin encore, car la physiologie a joué un grand rôle dans le monde, avant qu'il y eût des physiologistes, et elle explique bien des faits sans elle inexplicables, n est triste de le dire, mais un hospice d'aliénés est, lui aussi, un livre d'histoire. — 3. Ce manuscrit, découvert en 1840 et publié pour la première fois en 1851, par M. Miller, a été attribué à Origène, à Caïus, prôtre
écrit par un évêque *, montre clans celte église d'irrilanls débals ^
L'esclave Calliste* avait été chargé par son maître de fonder une banque; il fut malheureux, Tauteur dit malhonnête, et envoyé au moulin, c'est-à-dire aux travaux les plus durs. Les frères intervinrent; il recouvra sa liberté et un jour outragea les Juifs en pleine synagogue, ce qui le fit condamner par le préfet de Rome aux verges et aux mines de Sardaigne, comme perturbateur de Tordre public. Quand Marcia, la concubine de Commode, se fil donner par Tévêque de Rome les noms des chrétiens exilés dans l'île, pour les en tirer *, Tévéque Victor ne mit pas Culliste sur sa liste; mais Hiabile homme gagna le messager de rimpératrice, qui prit sur lui de l'emmener avec les autres. A Rome, Callisle réussit à se mettre dans les bonnes grâces du pape Zéphyrin, « homme simple d'esprit » , dit l'auteur, « fort avare et quelque peu vénal», qui le préposa à la garde du cimetière commun des chrétiens', puis à la distribution des aumônes et à l'administration de l'Église. Dans ces charges qui le mettaient en rapports journahers avec tous les fidèles, il gagna leur confiance. La communauté était très-divisée; il persuada à chaque faction qu'il était de cœur avec elle et, à la mort de Zéphyrin, il fut élu à sa place, malgré ses fâcheux antécédents (218). Aussitôt s'accrurent les désordres dans la discipline et la confusion dans la croyance. Callisle accusa d'hérésie plusieurs évoques orthodoxes, tandis que lui-
romain, à Tertullien ou à Hippolyte, évêque du Port-du-Tibrc. Celte dernière opinion tend à prévaloir. L'auteur, quel qu'il soit; a été un familier du pape Victor (190-202), mais fut l'adversaire du pape Callistc, ce qui oblige, sans rejeter son récit, à faire la part de la passion qu'il y met. — 1. L'auleur du livre se met au nombre des (ASTr/ovie; ipxieoaTÊÎot:, successeurs des apôlrcs et commis à la garde de la foi (I, 1). — 2. Et ces débals avaient commenci'^ de bonne heure. VÊpître aux Galales (ii, 1 1 et suiv.) laisse entrevoir, entre saint Pierre et saini Paul, des dissensions qui ont dû s'aggraver, si Ton en uge par cette phrase de saint Clément Romain : « Paul et Pierre trouvèrent la mort par suite de jalousies et de discordes intérieures. » Cf. démentis Hom. Epist.j Hilgenfeld, 1876. — 3. Philosoph., IX, 12. — 4. Voy. p. 17. — 5. Cœmelerium Callisti découvert par M. de Rossi et si bien étudié par lui.
l'église au commencement du troisième siècle. 169
même enseignait que le Père et le Fils n'étaient qu'une même personne. Pour multiplier le nombre de ses adhérents, il admit au sacerdoce des gens mariés; à TÉglise, des pécheurs non réconciliés; à la communion, des hommes de mœurs faciles, des femmes vivant en concubinage, des mères ayant exposé leurs enfants. « Laisses; l'ivraie croître avec le froment, disait-il, TÉglise a pour symbole Tarche de Noé, qui renfermait des animaux purs et impurs*. » Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations? Nous ne le savons pas. L'auteur des Philosophumena penche évidemment vers les montanistes, et un évêque indulgent déplaît à son austérité. Mais si le tableau est chargé, le fond est vrai, en ce sens au moins que Rome avait aussi ses révoltés contre le chef ecclésiastique ; bientôt ils feront un antipape, Nova tien. Le pape Etienne et le grand évêque de Carthage échangeront des lettres irritées'^, et Tévêque de Césarée dira de celui de Rome : « Son âme est mobile, incertaine et fuyante*. » A Alexandrie, Démétrius, jaloux d'Origène, le forcera de quitter cette ville et plus tard l'excommuniera; plus tard encore, Paul deSamosate sera forcé de descendre du siège épiscopal d'Anlioche sous l'inculpation d'avarice, de mauvaises mœurs et d'hérésie.
1. Philosoph.j IX, 12. M. de Rossi a entrepris {Bull, di Archeol. crist.j 1866, n* I) de réfuter ces accusations. Nous n'y contredisons pas. Peu nous importe le sujet de ces querelles et l'hérésie vraie ou fausse du pape; nous admettons môme l'exagération évidente des reproches. Mais, sur la question de savoir si l'église de Rome était alors troublée, il est impossible de rejeter le témoignage des Philosophumena y qui est confirmé par le Pasteur d'Hermas : vos infirmati a secularibus negotiis tradidislis vos in socordiam (Visio III, 2), et par ce que dit saint Jérôme de la conduite du clergé romain à l'égard de Terlullien. Voy. p. 164, n. 2. Amm. Marccllin raconte (XXVn, 3), à une époque où la discipline était bien mieux établie qu'au commencement du troisième siècle, que deux cvèques se disputant le siège de Rome, il éclata une terrible émeute, après laquelle on trouva cent trentesept cadavres dans la basilique Sicinienne. Le chanoine Dœllinger, qui a réfuté le livre de Bunsen, Hippolylus und seine Zeit, n'a pas réussi à justifier Galliste. — 2. Cypr., Ep. 7.i, 25 et 26 : ....Non puilel Slephanwm, Cyprianum pseudochristum et pseudoapostolum dicere. — 3. Id., tbid.f 78, 25 : ... anima lubrica, mobilis et incerta. Les évoques de Tarse et d'Alexandrie priicnt aussi parti, dans cette circonstance, pour Cyprien contre Etienne.
Les chrétientés n'étaient donc pas toujours l'Église séraphique de la tradition ; c'étaient des communautés composées d'hommes ayant, les uns de grandes vertus, les autres nos passions, nos vices et tous les emportements dont s'accommode fort bien Tesprit religieux dans certaines natures.
Dès le temps de Marc-Aurèle, Celse avait pu prétendre que les divisions étaient déjà telles parmi les chrétiens, qu'ils n'avaient plus rien de commun que le nom, et Ammien Marcellin, un païen sans passion religieuse, qui rend hommage aux mœurs de certains évéques*, dira au siècle suivant : « Les bêtes sauvages ne sont pas plus cruelles pour l'homme que la plupart des chrétiens ne sont enragés les uns contre les autres*. » Des âmes pieuses ont, au contraire, tiré de ces désordres persistants la preuve que la nouvelle religion était d'institution divine, parce qu'une œuvre humaine n'aurait pu survivre à de pareils déchirements. Disons seulement qu'ils étaient inévitables. L'homme se retrouve avec ses passions aussi bien dans le théologien que dans le philosophe ', car ce ne sont ni les croyances ni les idées qui font les violents ou les pacifiques, mais le caractère et les habitudes que l'éducation a fait prendre, les institutions auxquelles on a plié sa vie.
1. XX Vn, 3, ad fin, — 2. Nullas infestas hominibiis bestiaa ut aunt sibi ferales plerique christianorum (XII, 5). — 3. C'est à peu près ce que dil sainl Paul aux Corinlhiens (I Cor.^ III, 1-4), quand il oppose dans le chrétien l'homme spirituel à l'homme charnel.