V. Énumération et analyse de ses ouvrages
Mathématicien, Pinel a commencé par l'application des mathématiques à la mécanique animale; philosophe, il a continué par l'étude approfondie des maladies mentales; naturaliste et observateur, il s'est avancé dans la méthode naturelle appliquée à la médecine, et sur la fin, il est retombé dans ses premiers goùls en embrassant cette thèse chimérique de l'application du calcul des probabilités à la médecine, ou la statique médicale; comme si le nombre des malades pouvait faire quelque chose aux variantes infinies de tempéraments, de nourriture, de localité, etc., qui influent sur leurs affections, et les rend si diverses d'un individu à un autre individu.
l46 CONTEMPORAINS.
Ses travaux, comme ceux de la plupart des hommes véritablement savants, se divisent en travaux préparatoires ou préliminaires, en travaux d'ensemble ou d'exécution, et en travaux d'amélioration ou de perfectionnement.
Nous ne connaissons de ses travaux préliminaires préparatoires que les mémoires qu'il a publiés : i^ sur l'articulation maxillo-temporale; a® sur le crâne de l'éléphant; 3^ sur la disposition des griffes des carnassiers; 4° observations anatomiques sur l'huître. Ces travaux préparatoires avaient rapport au grand ouvrage qu'il avait élaboré sur la mécanique animale, et qu'il n'a pas terminé , quoiqu'il en ait communiqué plusieurs parties aux sociétés savantes. 11 l'abandonna pour suivre sa direction naturelle.
Nous connaissons encore moins ses travaux sur l'hygiène, partie de la science qu'il avait, à ce qu'il parait, étudiée de prédilection, et sur laquelle ses biographes nous apprennent qu'il a écrit plusieurs thèses à Montpellier. Cependant, il a publié dans le second volume du journal de Fourcroy , fa Médecine éclairée par les sciences physiques y un excellent mémoire d'hygiène, intitulé Réflexions sur la buanderie comme objet d'économie domestique, de salubrité, et applications de ces principes à un établissement à l'ile du pont de Sèvres, p. lia, 1791.
Nous insisterons donc presque exclusivement sur ses trois grands ouvrages : l'un, sa Nosographie philosophique, considérée dans son ensemble et dans les principes qui en ont dirigé l'exécution ;
L'autre, son Traité philosophique sur la manie y que l'on peut donner comme un exemple de la manière élevée dont Pinel envisageait chaque partie de la méde-
cine, en y comprenant aussi bien Tétiologie que le diagnostic, le prognostic et la thérapeutique. Ses travaux préparatoires sur ce beau sujet sont ceux qui datent de plus loin;
Et enfin y le troisième, intitulé : la Médecine clinique rendue plus précise et plus exacte par F application de V analyse. Cet ouvrage peu t être considéré comme la base, le sujet des deux autres, et principalement du premier, et par conséquent antérieur en logique; car si Pinel n'avait pas eu des observations qui lui fussent propres, il n'aurait pu rien faire, et ce livre, en effet, renferme les éléments qui lui ont servi à composer les deux autres, en sorteque, quoiqu'il soit le dernier en date, l'ordre rationnel demande que nous commencions l'examen de ces trois ouvrages si importants par celui-ci, et alors nous avons : i^ médecine clinique ^ base? a** nosographie philosophique y édifice; 3** aliénation mentale ^ exemple d'application. Par là nous pourrons mesurer toute la valeur de Pinel.
La conception générale de la médecine, pour Pinel , n'était peut-être pas assez praticpie; il ne l'envisageait que comme science, et dès lors il a pu dire: «La vraie médecine est celle qui est fondée sur des principes, et qui consiste bien moins dans l'administration des médicaments que dans la connaissance approfondie des maladies, par la méthode hippocratique et la marche rigoureuse de l'observation.... d'où le problème à résoudre est : une maladie étant donnée^ détemdner son vrai caractère et le rang quelle doit occuper dans un tableau nosologique. ïi (^^osog.j introd.) Il nous semble qu'il se trompe, car la chose la plus importante, à notre avis, c'est la guérison de la maladie; et il faudrait, par conséquent, remplacer sou problème par celui-ci, qu'il a re-
lo.
J 48 CONTEBIPOR AINS.
jeté en partie : wie maladie étant donnée, la connatlre, et, par cette connaissance , trouifer le remède.
On Fa dit humoriste , on Fa dit solidiste; mais dans la réalité, il n'était ni Fun ni l'autre : il était médecin naturaliste et observateur; et dans ses remarques sur la troisième édition, il déclare qu'il n'adopte aucune hypothèse 9 ni le solidisme, ni Xhumorisme.
Il admet dans la science des gradations lumineuses qu'on doit distinguer avec lui. i^ Les connaissances qui dérivent d'un nombre très-répété d'observations faites ou recueillies.
2? Les connaissances relatives au traitement des maladies qui lui paraissent , comme , par exemple , les maladies aiguës, être arrivées à une assez bonne description et il des principes fixes, pour qu'on puisse y appliquer un traitement rationnel, ce qui devenait ici un moyen d'établir des familles naturelles.
3^ La méthode de disposer les maladies suivant un ordre de classification fondée sur leurs affinités, c'est-àdire, sur l'étude judicieuse des symptômes et sur la struC' tare et les fonctions organiques des parties.
Voilà donc trois grands degrés de la science médicale: d'abord les faits, qui sont ici les maladies; ^^ le mode de traitement; 3** la méthode. Ensuite, il a vu que pour les progrès réels de la science, il fallait faire une classe d'incertœsedis, un magasin pour le perfectionnement. C'est un des procédés les plus importants, et il est encore d'Aristote. Quant aux raisonnements arbitraires, il n'en fait nul cas, il les met au dernier degré.
Énumétution de ses ouvrages. Ses travaux sont assez nombreux, mais tous dans sa direction de médecin naturaliste.
1® Mémoire sur la manie périodique ou intermittente^
par Philippe Pinel, professeur à l'École de médecine de Paris, dans les Mémoires de la Société médicale d'émulation, i'^® année, pag. a8-53, 1797, an v delà république.
Il y dit que la médecine des maladies mentales est peu avancée; il reste à reprendre l'histoire entière des accès de manie, à faire connaître la saison ordinaire de leur retour, leurs causes, leurs signes précurseurs, leurs symptômes, leurs périodes successifs, leurs formes variées, leur durée, leur terminaison, les indices qui doivent faire espérer ou craindre.
On Ta traitée empiriquement, comme si le traitement de toute maladie , sans la connaissance exacte de ses symptômes et de sa marche, n'était pas aussi dangereux qu'illusoire.
Il essaye de satisfaire successivement, dans ce mémoire, à la plupart de ces desiderata^ qu'il signale.
II considère ensuite la manie dans ses rapports avec les diverses fonctions de l'entendement humain, et leur abolition partielle ou totale suivant les sujets, et il conclut : « Tout cet ensemble de faits peut-il se concilier avec l'opinion d'un siège ou principe unique et indivisible de l'entendement? Que deviennent alors des milliers de volumes sur la métaphysique?» Voilà l'idée première qui a servi de matrice au système de Gall : la divisibilité des facultés de l'entendement. Nous en aurons besoin plus tard pour l'examiner plus à fond.
Pinel décrit ensuite l'état et les phénomènes de la manie développée, et puis les symptômes de sa terminaison.
Il examine les moyens curatifs , et il y admet pour une grande part le traitement moral '.
' locomplet dès qu'il n'est pas religieux.
1 5o CONTEMPORAINS.
«Le moment y ajoute-t-il, est peut-être venu, où la médecine française, dégagée des entraves que lui donnaient Tespritde routine, lambition de parvenir, son association avec des institutions religieuses, et sa défaveur dans l'opinion publique, peut désormais affermir sa marche, porter une sévérité rigoureuse dans l'observation des faits, les généraliser, et marcher ainsi de front avec toutes les autres parties de l'histoire naturelle. i>
«Le médecin pourra-t-il tracer les altérations de l'entendement humain, s'il n'a profondément médité les écrits de Locke et de Condillac, et s'il ne s'est rendu familiers leurs principes? »
Nous avons apprécié ces idées, et nous devons convenir que Pinel avait plutôt senti le besoin ({u'il n'en a trouvé le vrai remède. Il n'a compris ni le traitement moral, ni la vraie nature de l'homme; il lui manquait, ou plutôt il son siècle, le sens de l'Iiommecréé religieux.
u° Recherches et ohseivations sur le traitement moral des aliénés ^ par Ph. Pinel. Mém. de la Soc. méd. d'ém., îÀ® année, p. îaii5, pour l'an vi, publié l'an vu de la république, 1799.
Ce n'est guère qu'un recueil de cas divers où des moyens moraux ont réussi à opérer la guérison. On y remarque qu'il est sous l'influence de Voltaire et de la révolution, et qu'il repousse les idées religieuses.
3° Mémoire sur le traitement ou sur la manie , communiqué à la Société royale de médecine; non publié, mais refondu dans son grand ouvrage.
4° Obseri^ations sur les aliénés^ et leur division en es* pèces distinctes^ par Ph. Pinel. Mém. de la Soc. méd. d'émul., 3^ année, an vu, publié l'an viii, 1800, p. i-a6.
a La marche imposante, y dit-il, qu'a communiquée dans ce siècle à l'Iiistoire naturelle l'esprit d'observation,
PINEL. l5l
ne doit-elle point servir d'exemple et de guide en médecine, et chaque objet nouveau de recherches n'en montre-t-il point la nécessité? C'est une épreuve que j'ai faite moi-même, en voulant appliquer aux aliénés de
Bicétre des études antérieures faites sur la manie
Les distributions arbitraires et incomplètes admises par Sauvages ou Cullen, étaient bien moins propres à simplifier le travail qu'à m'égarer. »
Il lui a fallu commencer par rassembler des faits sans idée systématique.
ail fallut donc revenir sur mes pas, et faire entrer dans Tordre de mes études les écrits de nos psychologistes modernes, Locke, Harris, Condillac, Smith, Stewart , etc., pour saisir et tracer les variétés comprises dans la dénomination générique d'aliénation de l'esprit. Ce n'est d'ailleurs qu'après avoir acquis ces connaissances préliminaires, que j'ai pu maintenant établir sur une base solide la distinction des espèces. »
Puis il donne sa classification des maladies mentales, qu'il divise en cinq espèces.
i^^ espèce. Mélancolie, ou délire sur un objet, sans fureur.
a" espèce. Fureur maniaque non délirante. 3* espèce. Délire maniaque , ou délire avec des actes d'extravagance ou de fureur.
4* espèce. Démence ou abolition de la pensée. 5* espèce. Idiotisme ou altération des facultés intellectuelles et afTectives.
Il donne en détail les caractères divers de chaque espèce, leurs symptômes, etc., à l'aide d'exemples, et puis il résume, sous une forme aphoristique, le caractère spécifique.
5® Nouvelles observations sur la structure et la confor-
1 5a CONTEMPORAINS.
mation de la tête de F éléphant y par Ph. Pinel, Mém. de la Soc. médic. d'émulat., 3* année, p. aSS-SyG, pour l'an VII , publié l'an viii , avec figures.
Ce mémoire est fort remarquable , en ce que Pinel y établit qu'un des premiers objets qui doivent occuper le zoologiste , un des plus heureux acheminements à une méthode naturelle de classification des quadrupèdes, lui a toujours paru être l'étude et l'examen réfléchi delà tête de ces animaux, en se bornant d'abord à la char- * pente osseuse, qui sert de base et de point d'appui aux autres parties molles.
Que celte étude de l'ostéologie de la tête est liée à l'histoire des os fossiles qu'on trouve dans différentes contrées, ou plutôt à l'histoire entière des révolutions qu'a éprouvées le globe.
a Une question bien plus intéressante à résoudre, dit-il, est de savoir si, en connaissant les os incisifs d'un éléphant et la longueur de ses défenses ainsi que leur poids, on ne peut point parvenir à déterminer les défenses d'un autre éléphant dont on connaît seulement les os incisifs ou les défenses, et par conséquent, si on ne pourrait pas par \l\ jeter quelque lumière sur des espèces antiques qui ne sont connues que par des ossements fossiles placés à une profondeur plus ou moins grande dans les entrailles de la terre. Je vais rappeler dans cette vue quelques notions de mathématiques.»
Il se sert du compas de réduction. Après avoir déterminé approximativement les dimensions d'un éléphant fossile des environs de Rome, il conclut : « Or, comment supposer qu'un pareil animal n'offre pas au moins ime grande variété, sinon une espèce différente de celle qui est connue? Quelle immense consommation ne devait point faire un animal aussi énorme, et comment
PINEL. - l53
une pareille espèce aurait-elle pu se maintenir sur la terre au moment où raccroissement de la population du genre humain a dû diminuer ses ressources, ou faire trouver des armes pour le combattre? Combien donc Ti'est-il pas probable que la défense fossile dont je parle a appartenu à un individu dont la race n'a existé que dans l'antiquité la plus reculée, et qui s'est éteinte peutêtre des milliers de siècles avant la fondation de Rome. »
«Il est curieux, dit-il encore, de voir avec quelle sorte de profusion la nature a varié les formes et les traits accessoires , en conservant cependant toujours une certaine conformité dans le type primitif qu'elle parait avoir adopté.»
Il indique, dans une note, combien il attache d'importance à l'os incisif, et quelle preuve on pourrait en tirer pour la distribution des quadrupèdes en ordres et en genres; ce qu'il se propose de faire voir dans un un autre lieu.
Il a également des observations très-justes sur la composition lamelleuse des dents molaires du jeune éléphant.
6® Exemple frappant de F abus de la saignée dans les maladies aiguës de la poitrine. Méd. éclaire, t. II , p. Sg, •1791. — Observations sur les vices originaires de conformation des parties génitales de C homme , et sur le caractère apparent ou réel des hermaphrodites ^ par Pli. Pinel. Mém. de la Soc. méd. d'émuL, 4® année, pour Tan VIII , publié l'an ix ( 1 801 ).
Ce travail est intéressant, mais sans importance scientifique réelle.
7® Nosographie philosophique , ou la Méthode de V analyse appliquée à la médecine ^ par Ph. Pinel, médecin de l'hospice national de la Salpétrière , et pro-
l54 CONTEMPORAINS.
fesseur à TÉcoIe de méd. de Parjs, a vol. in-8^ Paris, an VI (1798)9 i^^ édition. La 3^ édition, de iSoy, contient trois volumes.
8^ Mémoire sur les ongles rétractiles des animaux carnassiers, par le citoyen Pinel ; Décade philosophique.
C'est de Fanatomie comparée. Il a pris pour sujet la pantlière, et la compare à l'homme. Il fait entrer cette propriété des ongles des carnassiers dans la classification , comme un caractère de leur famille naturelle, sous le nom de rétractiiilc^ rétroductilité,
9® La Médecine clinique rendue plus précise et plus exacte par F application de V analyse , i"^ édit. ; a® édit., an \iifi8o4)y par Philippe Pinel, membre de Tlnstitut, professeur à TÉcole de médecine, médecin en chef de l'hospice de la Salpétrière.
10^ Observations anatomiques sur F huître , par Ph. Pinel , lues à la Société d'hist. nat.
Observation exacte sur l'antagonisme de Télasticité du ligament des huîtres pour ouvrir la coquille.
I lo Rapports à la Société d'histoire naturelle , germinal an III, sur deu\ mémoires de Flandrin, l'un sur la liqueur de macération^ ou pour les préparations anatomiques; l'autre, sur son explication de la structure de l'iris , dont il montre la continuité avec la choroïde. Soc. ph. , an m , n° 43-44«
I a^ Obsen^ations sur une esqidnancie membraneuse, ou angine polypeuse^ guérie à l'aide de la vapeur de l'éther, extrait du Bulletin de la Société philoin. , an vu, w^ 18.
i3° Recherches anatomiques sur les vices de confor^ mation du crdne des aliénés. Institut national.
j4° 1801. Traité médico-philosophique sur r aliénation mentale ou la manie ^ par Ph. Pinel, i vol. in-8% de 3ï8 pag., avec figures, an ix.
PIVBL. l55
Cette série de travaux nous prouve que Pitiel était naturaliste. Analysons méthodiquement chacun de ses trois grands ouvrages, sans entrer dans la direction médicale. Il avait tellement bien senti la marche qu'il devait suivre, qu'il dit, dans son introduction aux Transactions philosophiques : a T^ médecine et la chirurgie auraient peut-être toujours tenu le premier rang parmi les sciences naturelles, si elles avaient été traitées avec la même solidité qu'elles le sont dans les Transactions philosophiques. »
Les maladies sont en médecine les espèces; elles doivent donc être soigneusement décrites et définies. Elles sont de tout temps, sous tous les climats; elles sont malheureusement aussi naturelles que l'état de santé ; elles sont les mêmes sur Socrate que sur un criminel, sur un roi que sur le dernier sujet; qu'elles soient ou non un effort de la nature : <c Cne maladie est un tout indivisible, depuis son début jusqu'à sa terminaison , un ensemble régulier de symptômes carac' téristiques, et une succession de périodes, avec une tendance de la nature, le plus souvent favorable et quelquefois funeste '.3^
I. La médecine clinique , rendue plus précise et plus exacte par r application de t analyse ^ ou Recueil et Ré^ sultat iCobseivations sur les maladies aiguës^ faites à la Salpetrière.
Remarquons qu'il dit dans son titre : L(i médecine clinique rendue j^\ms précise ^ plus exacte ; il n'a pas dit plus facile j quoique au fond cela soit; mais certainement plus sure y parce qu'elle était basée sur des principes.
* Nosogr, phU,j introduction, YII.
l56 CONTEMPORAINS.
Son épigraphe est également cligne d'attention. Il voyait bien que les médecins ne lui étaient pas beaucoup plus favorables qu'à Vicq-d'Âzir; mais il n'avait pas la force de celui-ci pour lutter contre eux , et il comprit qu'il ne devait chercher qu'à agir sur la jeunesse , et non sur la génération écoulée ; de là cette épigraphe : Il faut chercher seulement à penser et à parler juste ^ sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; cest une trop gramie entreprise. (La Bruyère. )
Pinel éprouva la difficulté de celle enlreprise, et il ne chercha pas à la vaincre; mais il agit fortement sur la jeunesse.
Cependant y à son débul dans la carrière, il se trouva, par l'état de la science même, dans un embarras difficile à vaincre; et alors on voit l'honnête homme rentrer en lui-même , et se demander : Mérilé-je la confiance publique ? et aussitôt travailler à s'en rendre digne. C'est à une telle conduite qu'est due cette belle médecine clinique, comme il nous l'apprend lui-même, alors qu'il dit que , dans l'embarras où il se trouva quand il fut appelé à exercer la médecine dans un hôpital, pour éviter des erreurs, souvent dangereuses, il se créa une méthode qui pût rapprocher l'enseignement clinique de la médecine, de celui de toutes les autres parties des sciences naturelles. Et nous avons vu quel ordre il établit dans cet enseignement pour ses élèves. Ce fut même un d'eux, M. Esquirol, qui rédigea les observations que con^tient cet ouvrage, et Pinel les revit.
La médecine clinique devait évidemment servir de base à la nosographie , comme fournissant les observations ou les êtres à comparer.
Cet ouvrage devait essentiellement porter sur les règles de l'observation et de la description ; mais, comme il le dît lui-même, ces règles étaient encore bien plus importantes en médecine qu'en histoire naturelle; car c'est le seul portrait dont les maladies sont susceptibles; on ne peut les reproduire à volonté, tandis qu'on a toujours des animaux, des végétaux. £n outre, les limites des variations sont bien plus étendues ; et, en eflet , pour connaître un animal, il faut bien l'étudier dans l'œuf, à l'état adulte et à l'état de mort; pourtant nous nous contentons souvent du médium, l'état adulte ; mais il n'en est pas de même d'une maladie. Nous avons, par hypothèse, une péripneumonie : il faut étudier non-seulement son origine, son augment et sa terminaison, mais, de plus, les circonstances dans lesquelles sera l'être affecté; circonstances internes, le tempérament; circonstances externes, le climat, la saison, la nourriture ; ensuite Tâge, le sexe, etc. Joignez-y de la thérapeutique irrationnelle, qui n'y est malheureusement que trop souvent; et alors quelle sagacité ne fautil pas dans l'observateur pour arriver à une connaissance exacte, et par conséquent à l'application du remède convenable. Voilà pourquoi Hippocrate sera éternellement ce qu'il est, parce qu'il a fait l'histoire naturelle des maladies. Voilà aussi pourquoi Pinel, agissant comme naturaliste, devait accorder à ce point bien plus d'importance (|ue les autres nosologistes ; et par là même il fut obligé d'avoir recours à la bonne méthode expectante, pour arriver à la connaissance des êtres maUi" dies ^ et en faire l'histoire naturelle.
Sydenham avait parfaitement senti cette importance, lorsqu'il avait dit :<c Toutes les maladies doivent être
réduites à des espèces certaines et définies, comme le
1 58 GONTEMPORAIKS.
sont les plantes par les botanistes;» mais à Pinel appartient la démonstration de celle vérité par rapplication de la loi de la subordination des caractères.
Ici, il est de toute évidence qu'en écrivant riiistoîrc d'une maladie, il faut soigneusement en retrancher toute hypothèse philosophique, afin que les phénomèlies naturels en ressort ent mieux.
« Il faut soigneusement distinguer les phénomènes propres et constants de ceux qui sont accidentels, et surtout l'influence des saisons pour produire des espèces de maladies et causer leur variation. »
C'est fondé sur ce principe qu'il a pu dire « qu'une suite de maladies , bien observées et bien décrites , peut être réduite en un ordre aussi régulier et aussi méthodique qu'aucun autre objet d'histoire naturelle Les
maladies, ainsi étudiées dans le rapport de leui-s affinités, forment un enchaînement naturel d'idées, sont classifiées d'après les signes extérieurs, comme tous les autres objets d'histoire naturelle, et finissent par être soumises à des dénominations exactes et invariables..., sans que je me dissimule cependant cjue certaines parties de ce cadre pourront être perfectionnées à mesure cjue les faits observés se multiplieront, ou que des circonstances rares en produiront d'un nouveau caractère. »
Knfin , en appliquant ces principes , il a décrit la ])osilion atniosphéri(|ue de la Salpétrière, lieu de ses observations, sa position géographique, la disposition intérieure de cet établissement. Il a fait l'analyse de l'eau , de l'espèce de nouriîture , etc.
Pinel a donc établi comment les espèces maladies devaient être introduites dans une méthode par l'observation et la description , etc. C'est là le premier point
PIICEL. 1 59
nécessaire à un classificateur , point important ^ par suite duquel Pinel a pu dire qu'une maladie est un tout indivisible, depuis son origine jusqu'à sa terminaison, etc Ceci est parfait; mais il faut y ajouter la
thérapeutique, et alors, dit-il, «Les règles vraies du traitement ne doivent-elles pas être immédiatement déduites de la marche et de la nature des symptômes , et modifiées suivant les variétés accessoires des maladies ? »
C'est dans cette vue qu'il indique, dans les histoires des diverses maladies^ les médicaments les plus simples, et qu'il termine l'ouvrage par un recueil de formules, « fondées, ajoute-t-il , sur les principes les plus sains de la chimie moderne et sur leur action reconnue, d'après les lois fondamentales de l'économie animale, ou plutôt d'après la structure et les fonctions organiques des parties. »
II. Nosographie philosophique ou la Méthode de Vanalyse appliquée à la médecine, Pinel savait très-bien qu'on avait cherché à classer les maladies avant lui, mais aussi qu'on n'avait rien fait de positif. Sydenham parait être le premier médecin qui ait senti le besoin d'une classification exacte des maladies et de la détermination rigoureuse des espèces. Linné avait aussi tenté cette classification, sans réussir davantage. CuUen s'en était occupé d'une manière spéciale, et on a même dit que Pinel l'avait copié; mais une telle assertion ne fait que prouver combien ces auteurs avaient peu compris ce que c'est qu^une méthode naturelle; car avoir senti la nécessité d'une chose et en avoir démontré l'existence, c'est tout autre; or, c'est là la différence entre Cullen et Pinel. Le premier ne pouvait même arriver à la démonstration de cette méthode, puisqu'il q'en
1 6o COrV T£MPOR A 1 XS .
avait pas la loi y qui ne fut introduite daus la science que peu de temps avant Pinel.
Celui-ci est donc arrivé , par sa pratique , à la conception de sa Nosographie 9 titre essentiellement philosophique; et, en partant de cette méthode, on arrive à une pratique, non plus individuelle, mais scientifique. Aussi, dit-il que «la simplification des principes de la médecine, et Tart de pouvoir en former un ensemble régulier, doit être l'objet constant des vœux des véritables observateurs. »
U a montré l'importance de Xétiule particulière des afTuiités naturelles des divers genres de maladies pour les coordonner entre eux, et en former une série régu* lière : « passage sagement gradué d'un ordre à un autre, ou d'une classe à celle qui doit immédiatement la suivre; distribution des unes et des autres, fondée non sur des rapprochements arbitraires , mais sur la base iV/tmuable de la structure organique ou des Jonctions des parties.
« Une distribution méthodique et régulière suppose dans son objet un ordre permanent et assujetti à certaines lois générales; or, les maladies ont ce caractère de stabilité... C'est un tout indivisible depuis son début jusqu'à sa terminaison ; et alors , pour arriver à observer ce tout, il a attention de n'employer, dans le traitement, que les remèdes les plus simples, afm de ne point ajouter de nouvelles complications, ou plutôt de nouveaux maux à ceux de la nature. »
«La distribution méthodique des maladies doit être non moins fondée sur le caractère distinctif des signes extérieurs, que sur la structure et les fonctions des parties lésées'.
• Clin., 2ntrod,y p. iv.
PIWEL. l6f
<f Les maladies bien observées , bien décrites, peuvent être réduites en un ordre aussi régulier, aussi méthodique, qu'aucun autre objet d'histoire naturelle.
« Une maladie doit être considérée comme formant un tout unique ; résultant de Tensemble et de la succession de ses symptômes.
crLes maladies étudiées dans le rapport de leurs affinités, forment un enchaînement naturel d'idées, et peuvent alors être classifiées d'après les signes extérieurs, comme tous les autres objets d'histoire naturelle ,. et elles finissent par être soumises à des démonstrations exactes et invariables ^
« Ce serait trop présumer de nos connaissances actuelles en nosologie, que de vouloir tracer les caractères d'un ordre suivant la méthode des botanistes, c'est-àdire, en rapprochant simplement, par voie d'abstraction, les caractères qui conviennent séparément à divers genres. Que d'objets à remplir avant d'adopter celle méthode ! Histoire de la fièvre de chaque ordre à décrire , et distinction sévère de ce qui est douteux d'avec ce qui est constaté ; despotisme d'opinion des hommes célèbres, et des écoles fameuses à détruire ; la doctrine des humeurs abandonnée au babil scientifique des gardes-malades; leur altération toujours considérée comme J'efTet d'une lésion primitive des organes destinés à en faire la sécrétion , et nouvelles dénominations pour fixer les circonstances de cette lésion ; indication des observations particulières, ou des épidémies suivant les saisons, 4es climats, les âges, les dispositions individuelles ; tels sont les détails historiques où j'ai
' Clin.
l6a COIYTEMPORAINS.
cru devoir entrer, dans chaque ordre de fièvre, pour faire éviter toute équivoque, n
D'après ces principes, il divise les nnalâdies aiguës en six classes. La première est celle des fièvres.
Ci. I. Fleures, a La détermination de la classe des fievres.doit se borner à quelques considérations communes aux différents ordres , mais se garder d'attribuer de la réalité à la fièvre en général , de la considérer comme existante par elle-même , de vouloir la définir; c'est un terme purement abstrait , comme ceux d^arùrcj métal y qui convient à plusieurs objets analogues.»
Le i^^ ordre, Angio-téniques, dénote une affection particulière du système vasculaire sanguin.
Le a® , Méningo-gastriques, a pour objet une irritation spéciale de restomac,du duodénum ou des parties adjacentes..
Le 3^ , Adino-méningées, indique que cette irritation s'exerce surtout sur les membranes muqueuses du conduit alimentaire.
Le 4^, Adynamiques, ajoute à la considération des changements produits sur ce conduit, celle d'une ioipression de débilité ou d atonie, dirigée sur Tirritabilité des muscles.
Le 5® , Ataxiques, a pour objet une lésion profonde, portée sur Tirritabilité et la sensibilité, et marquée par des SYni])tômes nerveux du plus funeste présage.
I-,e 6*^, Adéno-nerveuses, ajoute aux traits caractéristiques de Tordre précédent, des circonstances particulières de mortalité, de contagion, et d'une affection simultanée des glandes.
«Ces dénominations particulières des ordres servent à fixer les idt'es, et à faire proscrire les termes vagues d'une jurdcci ne humorale, qui leur sont cependant
PIHEL. i63
mis en opposUioDi pour éviter les erreurs et les embarras d'une nouvelle nomenclature.
a Dans les fièvres diverses, on comprendra V espèce simple^ par l'abstraction de plusieurs symptômes particuliers, et par la considération de ceux qui sont propres 9 pet ordre; admission d'autres espèces composées, qui résultent de la complication du mode fébrile 9vec quelqu'un des modes fébriles antérieurs. Ainsi, par exemple, la fièvre de l'ordre quatrième, compliquée avec celle de l'ordre deuxième ou troisième, donne ce que les auteurs ont appelé fièvre bilio- putride, ou fièvre pituitoso-putride. Cbacune de ces espèces comprend sous elle une foule innombrable de variétés , comme l'espèce simple; nouvelle abstraction pour m'éleyer aux caractères du genre, mais attention de n'admettre , parmi ces traits distinctifs, que ce qui est propre à Tordre particulier dont je traite, et nullement ce qui est relatif aux complications ; et c'est ainsi que j'ai réduit toutes les fièvres primitives à gn petit nombre de genres simples, faciles à retenir et à combiner entre euy, pour classer avec précision toutes les fièvres essentielles que peut offrir la lecture des meilleurs auteurs, ou l'exercice de la médecine. »
Cl. II. Phlegmasies. ^ JUes lois générales de distribution méthodique, qu'on suit maint^enant dans toutes les parties d'histoire naturelle, doivent présider aux grandes divisions delà pathologie interne, et c'est sous ce point de vue que j'ai fait une classe distincte des phlegmasies, (en la faisant succéder à celle des fièvres, à cause de leui*s affinités respectives.
ff Règle assez générale , toute douleur sans symptômes fébriles , tient à une lésion de la sensibilité, ou à une affection nerveuse; celle, au contraire, qui est ac-
t64 COrrTEMPOHAlNS.
compagnéc de fièvre, tient à une afTection inflammatoire.
« Cn vice général de toutes les théories de Tinflammation , c'est de regarder ce terme comme univoque , et comme représentant, dans tous les cas, une même série de symptômes, tandis qu'il doit être pris avec des acceptions difTérentes, suivant que le siège en est dans les membranes muqueuses, dans les membranes diaphanes, dans les glandes, dans le tissu de la peau, ou bien dans les muscles ; mais ces parties , si différentes entre elles quand on les compare, pour le tissu, la structure, la sensibilité et les fonctions organiques , n'en ont pas moins certains rapports communs dans les
lésions qu'elles éprouvent par une cause irritante
L'inflammation, dans ses divei*scs acceptions, est donc une affection purement nerveuse, comme l'avait auguré Van-Helmont, et comme Vicq-d'Azir l'a si bien développé, pour certains cas, dans son SiVÛcXe yiiguUhny de l'Encyclopédie méthodique.
<c Si on remonte aux conformités générales des raem* branes (de la dure-mère, de la plèvre, du péritoine, etc.), soit par leur tissu , leur structure et leurs fonctions ordinaires , soit pour les lésions que produit l'état inflammatoire, peut-on y méconnaître tous les caractères d'un ordre naturel ? N'est-ce point une nouvelle preuve de l'avantage de fonder des distributions méthodiques des maladies sur des notions exactes d'anatomie et de physiologie ?
«On doit donc chercher à connaître tout ce que Tanaloinie et la physiologie ont découvert sur la structure et les fonctions des téguments, redoubler d'ardeur et de zèle pour porter encore plus loin ces découvertes. »
PINEL. l65
D*après ces principes, les phlegmasies seront donc divisées en difTérents ordres, suivant l'organe où elles auront leur siège , et on aura les phlegmasies :
i^ Des membranes muqueuses ;
'2^ Des membranes diaphanes , séreuses ;
30 Du tissu cellulaire glanduleux et des parenchymes; 4^ Des muscles ;
5<> Cutanées.
« Et qu'importe, par exemple, que la dure-mère, la plèvre, résident dans différentes parties ?
Cl. III. Hémorragies actives :
i^' Communes aux deux sexes;
a<> Spéciales à la femme.
Cl. IV. Néi^roses. a Les maladies nerveuses, qui établissent une connexion si étroite entre la médecine, Tliistoirede l'entendement humain et la philosophie momie, sont loin de se plier aussi facilement que les maladies aiguës aux lois d'une distribution méthodique ; et peutêtre que cela tient aux fonctions organiques des parties
qui en sont le siège Une méthode naturelle de les
classer est donc inapplicable dans l'état actuel de nos connaissances, même avec le secours de l'analyse, et il faut se borner à une disposition artificielle. Je la fonde sur la base la plus stable et la moins sujette à des variations, les propriétés de la sensibilité et de Tirritabilité , et les fonctions organiques des parties :
I® Vésanies.
a^ Spasmes.
3^ Anomalies locales. »
Cl. V. Maladies dont le siège est dans le système lymphatique.
G. non déterminée.
!• Ictères.
l66 CONTEMPORAIirS.
a** Diabètes.
« Les divisions de mon cadre nosographique pour^ ront être perfectionnées à mesure que les faits bbservës se multiplieront, ou que des circonstances rares en produiront d'un nouveau caractère.»
Ain$i donc, Pinel a donné comme base de Id classification, la structure des organes, puisqu'il à montré que partout où est une membrane muqueuse, il y a l'altération commune à toute membrane tnuqueuse, plus celle qui est propre à l'organe où elle se trouve; qu'il y avait une tendance à l'hémorragie, suivant que la membrane est dans telle ou telle partie, et là-dessus il a établi ses espèces.
Il a groupé les névroses, et comme leur siège principal est dans l'encéphale , nous sommes dans cette direction en allant chercher dans le cerveau les correspondances des aliénations mentales.
Il a montré que les maladies pouvaient être classées comme tous les objets d'histoire naturelle; qu'une fois bien définies, on pouvait leur appliciuer une nomenclature; sur quoi on Ta beaucoup critiqué, quoiqu'il ait en grande partie réussi dans les fièvres et les phlegmasies. lia donc procédé comme tous les naturalistes, mais il lui fallait plus de sagacité pour arrivera traduire, par des caractères extérieurs, des phénomènes intérieurs. Sentant bien que tout n'élait pas parfait dans sa méthode, il a fait une classe d'indéterminées.
III. Traite philosophique de la manie. Il développe dans ce Irailé ses divers mémoires sur ce sujet. Sa subdivision des maladies mentales, que nous avons dtjà donnée, est basée sur les phénomènes moraux et intelIecUicls. Il avait parfailcment ren(H)ntré. C'est surtout comme thérapeutique que ce traité est t*emar-
PIN El;. fG^
c|ilab}e. On a aceii^ Piriel de n'être qde classifieàtetu* ; mais où a-t-^on trouvé de la médecine plus admirable* ment thérapeutique que celle du Traité philosophique de la manie, quand il dit que la bonté , là justice, etc., sont les principaux remèdes de la plupart des maladies mentales.
Nous pouvons donc dire de Pinel qu'il ti'était pas, comme on a bien voulu le penser , qu'un classificateuf systématique bien au-dessous de Corvisart, médecin de l'hospice de la Charité dans le mérhé temps , et auquel on a essayé de le comparer, quoiqu'il n'y eût aucun point réel de comparaison. Cependant, on a fait de Corvisarl un Buflbn, et de Pinel un Linné; i^mparaison qui prouve que l'auteur du compte rendu des travaux de l'Académie de médecine ne savait pas beaucoup mieux ce qu'étaient BufTon et Linné que Corvisart et Pinel. Où est étonné qu'en France, dans un recueil de médecine y on ait pu faire de semblables reproches, que nous devons examiner un peu.
On dit que Corvisart et Pinel étaient tous deux adeptes de la philosophie dominante alors, celle de Condillac, où l'observation est le principal instrument de nos connaissances. D'accord; mais philosophie que Pinel seul a réellement conçue avant de l'admettre. L'un sent ce que l'autre démontre. Or, que fait à la science qu'unhomme ait senti? Tout pour elle est dans la démonstration, qui seule reste.
«Corvisart se distinguait par la délicatesse de son tact , la finesse de son esprit et la rectitude de son jugement; par une abnégation des systèmes, par un éloignement marqué «pour toutes les abstractions. L'éducation médicale des sens était son seul but; la fixation des indications curatives son seul esprit. C'étaient surtout
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les principes et les préceptes de Sydenham et de Stalil que l'on retrouvait dans les leçons et dans les écrits de Corvisart. »
Mais, en définitive , qu'a-t-il fait? qu'a-t-il produit? et surtout, quels principes a-t-il laissés au faisceau scientifique?
Homme d'une haute sagacité individuelle, d'un coup d'œil rapide, tout est mort avec lui, et ses leçons ont été inutiles ou à peu près. Le genre de maladies auquel il a attaché son nom était évidemment le plus facile dans le diagnostic comme dans le prognostic, et celui où la thérapeutique devait avoir le moins de succès. '^
A-t-on pu comparer cet ouvrage à la Nosographie et au Traité de l'aliénation mentale, dont l'émet, l'impulsion , se produit encore et ne cessera jamais, parce que cela était fondé sur la nature?
Cependant on dit : «Pinel, de son côté, après avoir «étudié les objets individuels, s'attachait surtout à les a systématiser. »
Mais si systématiser, c'est chercher les analogies, les rapprochements, que pouvait-il faire de mieux? Que connait-on sans comparaison ?
«Partant de cette idée, fausse sans doute, que la méftdocine n'est qu'une branche de l'histoire naturelle, il « ne cherchait dans les maladies que des analogies, que «drs rapprochements.»
Comment peut-on douter que l'art de prévenir et de guérir les maladies des êtres organisés ne soit une branche de Thisloire naturelle? Que pouvait faire de mieux Pincl (|ue de procéder par analogie?
Kaglivi dit dans sa Pratique médicale ^ : « L'analogie
* Liv. I, p. 33.
pour le perfectionnement des arts compris dans la science naturelle, et surtout pour la médecine, est plus convenable que tous les autres modes d'argumentei*, et cela , non-seulement parce qu'elle suit la nature et se confond, pour ainsi dire, avec elle, mais encore parce qu'elle montre et réduit lès opinions erronées plus clairement qu'aucun autre ordre d'argumentation.» Et il ajoute' : a La fourmi recueille et use, comme font les empiriques; l'araignée tire tout d'elle-même par un fil, comme font les médecins spéculatifs ou purement sophistes; l'abeille recueille sur les fleurs le. miel brut, ensuite elle le digère, le mûrit ^ comme fait le vrai genre des médecins.»
ce La description graphique des symptômes, continue- «t-on, était la méthode exclusive de cette école, et les «classifications systématiques constituaient son unique «but. 3»
Combien cela est peu exact, puisque c'est une description analytique et pesée dont Pinel avait justement le plus besoin pour établir ses analogies, ses rapprochennents.
«Cest certainement, parmi les médecins, CuUen « qu'il s'était proposé pour modèle. »
Est-ce bien prouvé? Puisque Cullen n'avait pu faire que des classifications arbitraires, vu qu'il n'avait pas la loi de la méthode naturelle.
«11 lui a pris son esprit d'ordre et de méthode dans cela distribution des maladies, et la concision unie à la « fidélité dans les descriptions. »
Que Pinel Tait pris ou non à Cullen , il l'avait donc , cet esprit d'ordre ou de méthode.
• P. ii3.
lyO COnTEMPOKAIBTS.
«C'est aux doctrines de Ciillen qu'il a emprunté le ce germe de cette dichotomie aride ^ à laquelle il a.don&é ce involontairement naissance, et pour laquelle il a été cr plus tard si amèrement et si injustement traité. »
Où peut-on trouver une dichotomie aride dans la Nosographie de Pinel, où l'on rencontre une précisioD, une concision analytique remarquables? Mais il n'était pas phraseur ; inde irœ.
a Dichotomie que l'imagination enfante, et que là, nacc tiire repousse, que la paresse accrédite, et que Tezpé- « rience condamne. »
Plirase redondante, fausse dans toutes ses parties. '
« Corvisart et Pinel étaient alors dans la médecine ce (c qu'avaient été, quelques années auparavant, Buflbii «et Linné dans l'histoire naturelle.»
Quelle comparaison! et si elle était vraie, combien elle serait favorable à Pinel!
Ce n'est pas seulement à la médecine d'observation que Pinel nous a ramenés , mais à la médecine ration^ nelle y ce (|iii est bien différent. Il a eu la gloire de donner immédiatement a Uichat le thème dont est sorti le Traité des membranes, et par suite, Tanatomie générale; et à Broussais la direction qui Ta conduit à démontrer la non-essentialité des fièvres, et à rectifier ainsi la localisation des maladies.
\ji médecine d'observation est l'histoire naturelle des maladies; c'est ce qu'a fait Ilippocrate.
La médecine rationnelle est celle qui, des symptômes analysés, mesures convenablement, remonte à l'organe, à la membrane, au tissu altéré, et par suite, aux médications thérapeutiques et au mode le plus convenable pour les remplir, suivant IVijje, le sexe, le tempérament de rélre malade, et c'a été là l'effort de Pinel. 11 a suivi -
PIITEL. I y I
le procédé d'Hippocrate, de faire entrer la médecine dabs la philosophie, et la philosophie dans la médecine. Il a montré, pour les maladies mentales, qu'il était aussi bon praticien qu'aucun autre.
Nous devons encore remarquer la critique de Pinel par M. Bérard, dans son éloge de Broussais à l'École de médecine, pag. al. Après avoir dit que les médecins avaient fini par étudier les maladies comme des objets d'histoire naturelle, et que Pinel, membre de la section de zoologie de l'Institut, voulut faire pour elles ce que Linné avait fait pour des êtres réels, c'est-à-dire, les distribuer en classes, ordres, genres, espèces, variétés, il ajoute qu'Une médecine expectante eût été la conséquence de ce travers.
Et pag. !^a : « Cne apparence de sévérité rigoureuse, « les grands mots de méthode naturelle, à' analyse philotisophique, habilement semés dans le texte; un langage a tout à la fois nerveux, concis ^ élevé, obscur quehjuefois, amais visant à la profondeur, fréquemment animé par «l'exclamation et l'apostrophe, avaient dominé toute la « génération médicale de ce temps. »
a Pinel n'avait pas voulu imiter Selle, qui, dans sa c Pyrétoiogie , avait réuni les fièvres et les inflamma- «tions.... Son idée principale, c'est que dans les fièvres «en général, tous les systèmes de l'économie sont af- « fectés; cependant , que dans certains ordre» de fièvres, «on remarque plus particulièrement certaines affections « locales. »
«En dernier résultat, les histoires particulières des maladies ou les faits observés, sont les matériaux primitifs de l'édifice, et c'est leur exactitude qui fait la base solideet fondamentale des connaissances médicales. Tout le reste n'est que pour servir à la méihode, aider la mé-
i'ja " CONTEMPORAINS.
moire, établir une sorte de connexion entre les principes, et en faciliter l'application au lit du malade.» pag. lo.
La critique si acre que Broussais fait de l'ouvrage de Finel , auquel il reproche cependant de s'être armé des formes de la satire, ne porte pas toujours à faux, il s'en faut de beaucoup.; mais elle voudrait qu'un homme qui crée un système, expression de l'état actuel de la science, eut deviné , pour ainsi dire^ tous les progrès ultérieurs que ce système , cette nouvelle manière de voir , devra déterminer nécessairement.