‹ Histoire des sciences de l'organisation et de leurs progrès, comme base de la philosophieChapitre 24 sur 61 · SECTION V. — BROUSSAIS · texte numérisé non relu

SECTION V. — BROUSSAIS

En appréciant d'une manière complète le grand et philosophique eflbrt introduit par Pinel dans le progrès naturel de la science de l'organisation, non-seulement en lui-raénie et pour le moment actuel , mais encore dans les eHets qu'il devait produire par l'impulsion donnée, nous avons vu comment devaient naître, d'un calé jYanatomie et la physiologie générales , devenu*es médicales, et marchant à la véritable anatomie pathologique, ainsi qu'à l'anatomie de développement; de l'autre, \2i pathologie physiologique ou générale, et la thérapeutique rationnelle , qui portait avec elle le perfectionnement de l'art médicamenteux et pharmaceutique.

De ces deux branches sortant d'un même tronc, nous venons d'exposer comment Bichat, sans lutte et, pour ainsi dire naturellement, avait développé l'une d'une manière si remarquable, qu'il a semblé effacer sa source, parce que, tout en la reconnaissant comme découlant de Pioely il lui a donné une extension qui a réagi sur

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elle, en l'élargissant et la rendant plus profonde. Pînel est le tronc; les racines ne sont pas encore sufïisamrtienl développées : Bichat les prend, les arrose, et opère une réaction sur la classification de Pînel.

Nous voici maintenant arrivés à montrer comment, à défaut de Bichat qui n'a pu , dans une vie si courte, développer l'autre branche , un homme d'une force majeure , mais d'un autre génie , s'en est emparé, et , après un travail continué pendant longues années, lui a donné une extension et une direction même un peu . exagérée , mais telle cependant que , cette exagération enlevée, l'intensité de l'impulsion n'en a pas moins été d'une grande utilité pour le progrès de la science.

Cet homme est Broussais. Il n'a peut-être pas toujours rendu justice à Pinel, qui est aussi bien sa source que celle de Bichat ; car Pinel une fois posé , ces deux efforts étaient nécessaires.

Toutefois nous devrions moins nous arrêter à Broussais qu'à Pinel, et surtout qu'à Bichat; d'abord, parce que ce point de la science de l'organisation est moins de notre compétence que tous les autres, et ensuite, parce qu'il est bien plus difficile de parler franchement et complètement d'un homme dont les cendres sont à peine refroidies, et qui, par la nature de son caractère et celle de l'effort dont il était chargé, devait mettre beaucoup de passion dans ses travaux, aussi bien dans la forme que dans le fond, et qui , d'ailleurs, s'est trouvé quelquefois entrauié par le flot populaire, à une époque sociale où les esprits sont plus ou moins influencés, suivant leur nature, par l'ébranlement des principes et la lutte de réoi-ganisatîon qui s'opère.

Nous tâcherons cependant de démontrer que Broussais n'aurait pu effectuer son effort important pourtea

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progrès de la pathologie générale et particulière, si celui de ses deux prédécesseurs immédiats n'avait eu lieu , et que, loin d'avoir renversé le Pinélisme, comme ses panégyristes l'ont dit , et comme il avait pu le penser lui-même, il en a également approfondi et élargi les bases, en a développé et redressé des branches fort importantes, de manière à donner, dans beaucoup de cas, à l'étiologie, au diagnostic et à la thérapeutique, une rectitude et une certitude bien plus grande qu'avant lui , au point de rendre cette partie de la science susceptible de démonstration.

Nous verrons que du reste il n'a pas créé la médecine physiologique, puisque la médecine ne peut être que physiologique.

Qu'il n'a pas plus détruit Vontologie^ parce que ce n'est pas plus de l'ontologie de donner le nom de fièvre à un ensemble de symptômes bien définis , que de donner celui de tonnerre à un phénomène météorologique; d'attraction, à la loi de la pesanteur, qui résume tous les phénomènes des corps sidéraux, soit à l'état de masse, soit à l'état moléculaire ou capillaire; dVr/7Vrtfiortj à r action des irritants j ou à F état des parties vivantes irritées. C'est un procédé qu'emploie souvent l'esprit humain. Il donne un nom à une collection, à un ensemble de symptômes, afin de pouvoir s'entendre; sans cela toute science , comme tout langage, devient impossible. Aussi, pour atteindre la généralisation de son idée étiologique en pathologie, Broussais substitue le mot d'irritation à celui d'inflammation, qui traduisait celui de phlegmasie; et tout cela, qu'est-ce autre chose que de l'ontologie? et son irritation même qu'estce autre chose que la transformation du principe vital ? BrôOdsIaiid a fait sur le Pinéiiisme d'une part , ce que-

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Bichat avait fait deFautre; c'est-à-dire qu'en développant ou redressant la branche importante de la pathologie générale, de la thérapeutique rationnelle, il a réagi sur le tronc et les racines de la science, et y a déterminé une extension et un approfondissement considérables. En efTet, appuyer de plus en plus la médecine sur la physiologie, c'est confirmer sa nature, en démontrant toujours qu'elle n'est qu'une branche des sciences naturelles.

IL Éléments et extrait de sa biographie.

Les éléments de sa biographie se trouvent : 1^ dans ses ouvrages; 2^ dans les Discours prononcés sur sa tombe par MM. Larrey, Orfila, Bouillaud, Droz; 3^ la Notice historique sur la vie, les travaux, les opinions médicales et philosophiques de F. J. V. Broussais, précédée de sa profession de foi, et suivie des Discours prononcés sur sa tombe par H. de Montègre, son secrétaire pendant plusieurs années.

Jusqu'ici ce ne sont que des panégyriques.

4'' xM. Bérard a parlé de Broussais dans son Discoui*s prononcé à la Faculté de Médecine, à la séance de novembre jSSg.

5"* L'article Illustrations scientifiques de la France et des pays étrangers, IV. Brvussaisj de la Revue des deux Mondes, du i*"^ mai iSSg, par H. Gouraud. Dans cet article du plus haut intérêt , Broussais est apprécié comme médecin.

6** Dans le même journal, le i*»* juillet 1840, le même titre reproduit TÉtude remarquable sur Broussais, lue le 27 juin, par M. Miguet, à la séance annuelle de l'Académie des sciences morales et politiques. C'est un

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digne complément de Farticle précédent; Broussais y est envisagé surlout comme philosophe.

François-Joseph-Viclor Broussais naquit le 17 décembre 177^9 à Pleurtuity petit village de Bretagne, près Saint-Malo et sur le bord de la mer. La même province et la même contrée de cette province a également vu naître Chateaubriand et la Mennais, deux hommes qui ont eu tant d'influence sur leur époque, et que Broussais vient, pour ainsi dire, compléter. Dans cette pro* vince aux brûlantes imaginations, Broussais puisa le goût des orages, à une de ces époques de secousses et d'émoi qui enfantent ces génies de niveleurs, à l'audace et à l'acrimonie de destruction, mais aussi à l'impuissance de rien édifier par eux-mêmes. Génies nécessaires dans la marche de l'esprit humain, ils viennent avec tout ce qu'il faut pour détruire, et leur inapuissance d'édification n'en sert pas moins le progrès, en préparant à d'autres le terrain sur lequel devra s'élever l'édifice. Broussais, cependant, tout en démolissant , créait, mais non par lui-même: c'était par Pinel et Bichat; car, dans son exagération , il s'efTorçait de renverser sa propre base , et si elle n'avait été assise sur la nécessité de la science, elle n'eut pas plus résisté que le reste à ses attaques, et il eût détruit d'une main ce qu'il était forcé d'édifier de l'autre. Il a bien mérité le nom de médecin guerroyant, que lui a donné l'un de ses biographes.

Broussais appartenait à une famille vouée depuis plusieurs générations à la médecine. Son bisaïeul avait été médecin, et son grand-père pharmacien. Son père était aussi médecin ou phitôt chirurgien de village à Pleurtuit. Sa mère, qui portait le nom de Desvergers, était une femme spirituelle et fort vive, qui donna un peu de son caractère à son fils. A part les soins de sa mère et les faibles

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enseignements de son curé, qui le forma surtout à servir la messe et à chanter au lutrin, l'éducation de son enfance fut fort négligée. Son père l'employait plutôt à l'usage de sa profession qu'il ne soignait son intelligence.

À douze ans, il entra au collège de la petite ville de Dinan; il y resta huit ans. Il y fit^ au rapport de son biographe, d'excellentes humanités ; et surtout pour la langue latine, qu'il ne cessa de cultiver en lisant fréquemment les bons écrivains dans cette langue. Il faut bien cependant que son instruction ait été négligée , puisqu'il disait que s'il avait à recommencer sa vie, il emploierait dix ans à s'instruire. D'ailleurs, il ne fit point de philosophie, et il eut défaut par conséquent de la partie de l'instruction la plus nécessaire pour un médecin, la logique, dont on ne se douterait pas qu'il ait manqué en voyant son énergie.

C'est, sans doute, h cet élat négligé de son instruction, et surtout de son éducation si peu soignée dans les petits collèges, autant qu'à son naturel, qu'est dû l'état emporté et querelleur de son caractère, qui ne fit que se développer a Dinan. 11 allail commencer sa philosophie, lorsque, en 179^, il fut un des premiers à répondre à l'appel de volontaires que fit , à cette époque, l'Assemblée législative, et par conséquent à accepter avec enthousiasme les principes de la révolution ; ce qu\\ paya bien cher, puisque ses parents furent plus tard massacrés par un parti de chouans.

Au bout de peu de temps , une maladie dont il fut atteint le força de quiller la vie militaire, quoiqu'il eût déjà obtenu le grade de sergent. Sa famille prit occasion de là pour le détertinner à embrasser la médecine. Dans ce but , il entra dans le service de santé a f h6-

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pital de Saint-Malo; de là il passa à Brest, à Thôpital de là marine , et il y étudia Tanatomie sous Billard et Duret. Il se fit recevoir officier de santé. Après un voyage de courte durée dans la marine marchande, il fut nommé chirurgien de deuxième classe. En 179$, il se maria à Marie-Jeanne Froussart, dont il eut six enfants, descfuels il ne lui est resté que trois , dont deux médecins et un avocat. Son mariage ne l'empêcha pas de prendre du service dans la marine comme chirui^ien-major, siir la corvette F Hirondelle et sur le corsaire le Bougairn^ille, avec assez de succès. De retour à Saint-Malo , il fut pendant quelque temps attaché à l'hôpital, où les principales maladies qu'il eut à observer furent des typhus et des affections scorbutiques.

En 1799, il se rendit à Paris pour y continuer ses études médicales et prendre le grade de docteur. Il avait alors vingt-sept ans; il vint seul sans sa femme, et vécut dans la famille Delaunay. Il se trouva immédiatement au milieu du mouvement médical imprimé par Pinel et par Bichat, et sous l'influence de Cabanis et de Chaussier à l'Ecole de Médecine.

Il devint l'ami et l'élève de Bichat, dont les travaux exercèrent plus lard une influence décisive sur ses idées, et il adopta, avec une ardeur bouillante, la doctrine de Pinel.

Après quatre ans de fortes études, il fut reçu docteur. Sa thèse inaugurale est importante ; elle est intitulée : Recherches sur la fièvre hectique , considérée comme dépendante dune lésion (Factions des différents systèmes y sans vice organique, Pinel avait admis six classes de fièvre; Broussais qui, plus tard, n'en admit aucune, se basant alors sur Pinel, proposa d'y en ajouter une septième, la fièvrç hectique. Le problème que

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se proposait Broussaîs, dans cette thèse , était fondamental y et devait le conduire à Taccomplissement de toute sa mission scientifique, comme le mémoire sur les membranes conduisit Bichat à son terme.

Après avoir exercé la médecine à Paris pendant deux ans, sans beaucoup de succès pécuniaires, il obtint, par rinfluence de son maître Pinel , et de son ami M. De^enettes, d'être nommé médecin aide -major dans l'armée des Côtes de l'Océan. II éprouva^ au camp d'Utrecht , une maladie grave, une fièvre adynamique ataxique , qui porta son attention sur la nature de ces maladies. Il vint à Boulogne avec l'armée, et la suivit à Ulm, à Austerlitz, et dans la plupart de ses courses victorieuses en Europe, depuis i8o5 à 1808, et parcourut ainsi successivement, en qualité de médecin militaire, la Belgique, la Hollande, l'Autriche et l'Italie.

ail était éminemment propre à être médecin militaire. Robuste, infatigable, il avait une âme forte, un caractère décidé, et un courage au-dessus des privations, des dangers et des épidémies, souvent plus meurtrières dans les armées que les batailles. Aussi montra-t-il, dans son noble et périlleux métier, ce zèle de l'aptitude et de la passion qui l'emporte, s'il se peut , sur le sentiment même du devoir, dont le principe est plus méritoire, mais dont les impulsions sont quelquefois moins actives et les résultats moins féconds. 11 prodiguait aux soldats des soins persévérants et les témoignages de riiumanité la plus compatissante, car il ne s'est jamais accoutumé à voir souffrir indifféremment, et il a conservé jusqu'à la fin de sa vie cet heureux privilège d'une bonne nature, que le spectacle continuel de la douleur et de la mort n'avait pas endurcie. » (Mignet.)

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Mais ce qu'il est plus important pour nous de constater, c'est qu'il porta dans les camps l'esprit d'observation, étudiant les influences de tant de climats divers sur des hommes de toutes nations et de toutes les constitutions, introduits dans les ambulances et les hôpitaux. Il suivait tout le cours de leurs maladies, décrivait leurs rechutes, et en confirmait l'histoire par des autopsies exactes et concluantes. Après avoir recueilli une immense collection de faits, une maladie dont il fut lui-même atteint lui fit demander un congé, et il vint, en 1808, passer sa convalescence à Paris , et publier ses Recherches sous le titre d'Histoire des phlegmasies chroniques. Cet ouvrage passa alors presque inaperçu ; il ne fut apprécié que par ceux qui étaient à la hauteur de la science, Pinel et Chaussier.

Dans cet ouvrage, Broussais comblait encore une lacune de Pinel , qui n'avait pas parlé ni pu parler des phlegmasies chroniques. Voilà donc deux lacunes remplies, l'une sur les fièvres hectiques, et l'autre sur les phlegmasies chroniques; ouvrages pleins d'avenir, d'où sortiront tous les autres travaux de Broussais.

Il partit alors pour l'Espagne en. qualité de premier médecin de l'armée, et jusqu'en i8i5, si ce n'est quelques mémoires de physiologie publiés par lui, l'activité du service militaire et la multiplicité des événements le tinrent en quelque sorte en réserve.

De retour à Paris en i8i4, M. Desgenettes, premier professeur du Val-de-Grâce, le fit nommer second professeur en i8r5. Broussais avait alors trente-huit ans. Outre sa clinique du Val-de-Grâce, il institua, rue du Foin , dans un petit amphithéâtre que Bichat avait illustré, des cours publics qui devaient avoir le plus grand effet; ils étaient le résultat de longues réflexions et d'ob«

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fiervations multipliées. Son petit anipliithé&tre fut bieittôt plein j tant à cause de la nouveauté des vues du professeur, que de Toriginalité de son talent et de la manière audacieuse et violente avec laquelle il se posait en face de ta Faculté. Non-seulement les jeunes élèves affluaient à ses leçons, mais même quelques professeurs. Sa clinique au Val-de-Grâce était en même temps suivie par un nombre immense d'auditeurs.

En r8i6, il publia son célèbre ouvrage de VExamen de Ui doctrine médicale généralement adoptée^ sans contredit, l'une de ses œuvres les plus remarquables. Il eut un retentissement prodigieux. Il y indique nettement le but qu'il se propose de former des médecins d*une pratique plus heureuse que ne peut téti^ celle des systématiques a la mode j et pour cela il imagine le nom de médecine pbysiologique , sentant bien toute la valeur d'un nom magique. Il combattit, renversa Tessentialité des fièvres, étendit considérablement le cadre des phl^masies, en ne séparant pas les affections chroniques des affections aiguës, les continues des intermittentes. Dans cet ouvrage, tout de polémique et de guerre active, il crut avoir renversé les choses reçues et établies; sans doute il se méprenait sur la nature de la science: elle ne s'éteint ni ne nait en un jour.

Cependant cet ouvrage rappela l'attention sur l'histoire des phlegmasies chroniques, et il fallut en publier une nouvelle édition qui vint, avec ses leçons, perpétuer la lutte. Ses élèves se chargèrent de la publication de ses leçons particulières sui' les Phlegmasies gastriques.

En i8uo, il Fut enfin élevé au grade et aux fonctions de médecin en chef et de premier professeur au Vatde- Grâce, en remplacement de M. Uesgenetles, nommé inspecteur général du service de santé des armées.

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Alors il étendit sa critique des théories médicales à tous les temps, à toutes les écoles, dans la seconde édition de son Examen. Mais cela ne sufïisait pas à rénergie de sa lutte. En 1822, il fonde, en novateur liabile, un journal intitulé: Annales de la médecine phj^ siologique, dans lequel il soutient et attaque avec une étonnante vigueur tout ce qui lui semble pour ou contre sa manière de voir, chez ses partisans et ses antagonistes.

«En J828, le monde médical et philosophique retentit tout à coup d'une étonnante nouvelle. Le docteur Broussais, dans un livre intitulé De l'irritation et de la foUcy venait de reprendre la question des rapports du physique et du moral, laissée par Cabanis, et de relever rétendard du matérialisme, depuis longtemps abattu. La verve insultante avec laquelle Fauteur traitait les chefs derécolephilosophiquedominante, fixa l'attention sur ce livre.» Ici il n'attaque pas Pinel, qui, pour les maladies mentales, n'était qu'observateur, mais il touchait à des questions trop élevées, pour n'être pas vivement combattu.

Dans les changements qui eurent lieu à l'École de Médecine, par suite de la révolution de juillet, en i83o, Casimir Périer, dont il était le médecin, fit créer pour lui une chaire de pathologie générale et de t/iérapeutique.

En i83a, dans le rétablissement, par M. Guizot, de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut, Broussais fit partie de la section de philosophie, après avoir deux fois tenté vainement d entrer dans l'Académie des sciences. Chose singulière, celui quisfipaitla morale par ses fondements, devenait le re[)résentant des sciences morales. N'y a-t-il pas là de quoi caractériser une époque ?

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Gall venait de foncier son célèbre système, et de localiser, sur les proéminences du crâne ^ les facultés intellectuelles et morales, a M. Broussais avait été d'abord contraire à la plirénologie; mais, malgré la valeur des objections qu'il lui avait faites , il s'aperçut bientôt qu'il y avait là de quoi servir sa thèse. Il entreprit avec une nouvelle ardeur de propager la plirénologie à la fin de sa carrière y et il se fit le chef de cette école. » ce Au fond, il y avait beaucoup de rapport entre la localisation des facultés humaines dans le cerveau, et la localisation des maladies dans les organes. Ces deux systèmes étaient le résultat de la même tendance, et signalaient dans la science une sorte d'anarchie; le premier, en établissant dans le corps une république d'organes sans unité; le second, en plaçant dans le cerveau une république de facultés sousti'aites au gouvernement supérieur de l'âme. ' »

€( Cette analogie ne fut peut-être pas sans influence sur la nouvelle conviction de Broussais. Quoi qu'il en soit, il trouva la division du cerveau en organes distincts, plus adaptée à la variété de ses actes et à leur nature, selon lui, matérielle. Il renonça donc à l'indivisibilité de l'action cérébrale, et consentit à transporter, dans la partie postérieure et à la base du cerveau, les instincts qu'il avait jusque-là placés dans les viscères. Mais, en refusant désormais à ceux-ci la faculté de produire les passions, il leur accordait toujours le droit de les exciter. Après avoir adopté la doctrine phrénologique, M. Broussais mit à son service le talent, l'ardeur, la verve, l'activité, qu'il conservait encore. Introduite dans ses mémoires académiques, propagée par lui dans un

* Mignet.

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journal, professée dans des cours où il retrouva l'aiiîmation de la parole, l'affluence d'auditeurs, elles succès éclatants de ses plus célèbres années, cette doctrine obtint les derniers efforts de son esprit fatigué et de sa vie défaillante. Il s'en fil le représentant et le défenseur dans notre Académie. Assidu à nos séances, facile dans son commerce, attentif aux idées d'autrui, tout en étant fort arrêté dans les siennes, il prit part à nos travaux tant que ses forces le lui permirent. C'était un excellent confrère que nous devions avoir la douleur de perdre trop tôt '. »

H fit d'abord des cours particuliers de plirénologie chez lui, et devant un petit nombre de personnes. Il entreprit ensuite d'en faire un cours public dans sa chaire de l'École de Médecine, où il eut uneaffluence immense d'auditeurs. Le trouble qui en résulta le força de chercher un autre amphithéâtre; les mêmes raisons lui firent refuser celui du Muséum d'histoire naturelle. Ses auditeurs, par une souscription minime, réunirent une somme qui permit de louer une salle dans la rue du Bac, et pendant six mois, Broussais continua ses leçons avec toute la chaleur et la vigueur du jeune âge, quoiqu'il eût alors soixante-cinq ans.

De l'excédant de la somme provenant de la souscription, les auditeurs firent frapper une médaille, comme un témoignage de leur reconnaissance, avec l'épigraphe: jé nilustre auteur de la Médecine physiologique et du Cours de plirénologie^ ses disciples reconnaissants^ i836. Cependant, «si les derniers éclats de ses déclamations phrénologiques attirèrent encore la foule, ce fut seulement par la curiosité qui s'attachait toujours à sa parole

* Mignet.

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originale; mais il ne descendait plus de sa cljaire aucun enseignement : on allait au spectacle; on n'allait pas à l'école '.»

Quelque temps avant sa mort, il lut un long mémoire à l'Académie des sciences morales et politiques , en défense de son ouvrage sur Y Irritation et la folie ^ dont il préparait une seconde édition, qui a été publiée depuis sa mort par son (Ils, M. Casimir Broussais.

C'est aussi a cette époque que l'excitation continuelle dans laquelle le maintenaient ses travaux, ses discussions verbales et écrites, et son genre dévie, détermina l'altération de sa santé. Les années iSSy et i838 se passèrent dans les alternatives de grandes douleurs et de soulagements passagers, suite d'une aflection cancéreuse du rectum, dont il observa jusqu'au dernier jour, avec une scrupuleuse exactitude, les progrès, et en tint un journal détaillé; mais il s'est toujours abusé sur la nature de sa maladie, dit Gouraud.

S'étanl fait transporter à Vilry, dans la maison de campagne de mademoiselle Delaunay, libraire, éditeur de ses ouvrages, et fille du logeur chez lequel il était descendu à Paris quarante ans auparavant, après quelques jours de souffrances plus vives, il cessa de vivre sans avoir perdu un moment connaissance, le samedi 17 novembre i838, à une beure du matin.

Comme résultat général , on peut donc conclure que Broussais s'est trouvé dans les circonstances les plus favoral)lcs pour imprimer à la médecine l'impulsion progressive (|ue demandait son âge.

Les principes de la grande école de Pinel et de Bichat lui ont préparé la voie et fourni une base.

* Gouraud.

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Ses diverses positions extrêmement favorables à l'observalion de faits nouveaux, l'ont conduit à la confirmation et à la rectification de cette thèse. Est venue ensuite une position large et solide où il a pu, en se livrant à de nouvelles observations, espérer d'arriver à la démonstration des principes sentis et acceptés par' lui.

Ce qui, joint à sa nature physique, à son tempérament, aux qualités de son esprit, à ses opinions politiques et religieuses, lui a permis de produire l'eflet d'un véritable météore, foudroyant, renversant, entraînant par la passion la génération nouvelle.

« Broussais était d'une grande vigueur de corps et d'une grande activité physique et intellectuelle, quoique sujet à des moments d'un assoupissement profond pendant le jour; sa tête était d'une très-heureuse conformation, et sa physionomie, quoique grippée, comme celle d'un homme passionné, exprimait une intelligence vive et hardie. Ses habitudes étaient régulières et sévères; il se levait tous les jours h six heures en hiver, à cinq en été, et ne se couchait pas généralement avant minuit. Le soir était le temps de son travail.

a Sa manière de travailler, à ce qu'il paraît, était celleci : pour les œuvres de polémique journalière, il écrivait rapidement, corrigeait, raturait, produisait avec une difficulté réelle; quant aux ouvrages de longue haleine, jamais il ne les écrivait qu'après avoir beaucoup lu, beaucoup pris dénotes; mais ce travail d'incubation et de maturation une fois achevé, il écrivait vile, sans grande correction ni rature. Il avait du goût pour la littérature et une heureuse mémoire '. »

HlS CONTEMPORAINS.

Son tempérament était sanguin-bilieux. Sa fortune n'a jamais été bien élevée. Sa bibliotbèque n'était point pour lui une cbose importante; sa collection était Thospice militaire.

« Quelque passionné et quelque acrimonieux qu'il fût dans sa polémique scientifique, quelque intolérant et impitoyable qu'il se montrât pour les idées médicales qui n'étaient pas les siennes , il parait que dans les relations habituelles de la vie, Broussais était d'une grande bienveillance et d'une gaieté intarissable '. »

Nous ne parlerons point de ses opinions politiques ni de sa moralité. Il est vivant dans sa famille, et c'est un sanctuaire que la charité chrétienne respecte. Nous ne parlerons de ses opinions religieuses qu'à l'occasion de sa profession de foi ^.

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