VI. Principes et faits laissés par Broussais à la science
Broussais nous semble avoir exécuté ce que les principes posés par Pinel et par Bichat demandaient comme conséquences;
Ou bien avoir systématisé, dans les principes de Pinel et de Bichat, tout ce qui constitue l'art delà médecine et du médecin.
. Aussi a-t-il, avec juste raison, critiqué rigoureusement la méthode dite éclectique et la méthode empirique, acceptant ievitalisme et le principe vital; la surexcitation et la sousexcitation de Brouwn, par suite des excitants ou des modificateurs internes sur les tissus, et le solidisme de Boerhaave.
Il a commencé par une sorte de physiologie générale ou médicale , dans laquelle il a cherché à apprécier les actions en plus ou en moins des agents extérieurs sur les organes et leurs fonctions chez l'homme.
II reconnaît à la matière vivante une seule propriété fondamentale, qui se manifeste par le resserrement et la contraction (/a contractilité de tissu de Bichat), Les stimulants la mettent en jeu.
Le plus ou le moins de ces actions, au delà ou en deçà de l'état normal , détermine la maladie. .
La maladie est donc l'affection d'un organe et sa souffrance.
Elle est déterminée par suite de l'irritation en plus ou en moins de l'état normal, produite par un agent extérieur sur tel ou tel tissu, sur tel ou tel organe, et cela directement ou sympathiquement.
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Du solidisme absolu ou presque abtoUi qu'il accepte, il est conduit à admettre le siège 4^ altérations pathologiques dans le système capillaire des tissus et des organes : sanguin pour les maladies aiguës , non sanguin pour les maladies chroniques.
Par suite de l'irritation dans le système capillaire , il y a afflux des liquides. Quand l'irritation ne se borne pas à lorgane stimulé ^ et qu'elle se porte à un autre par sympathie, elle produit des phlegmasies secondaires.
De la sensibilité organique devenue animale par le transport de l'irritation au cerveau , et de l'action de celui-ci sur l'organe central de la circulation , résulte la fièvre de locale devenue générale.
La fièvre ou la collection des symptômes qui la désignent, n'est donc plus qu'un phénomène sympathique, indice de l'irritation d'un organe ou d'un tissu. Dès lors elle est variable d'intensité et un peu de nature, suivant celle du tissu ou de l'organe en état d'irritation, etyamais elle riesl essentielle , mais toujours suite d'une mflamma,tion ouphlegmasie^ aiguë, si celle-là a porté son action sur le système capillaire sanguin, chronique, si c'est le système capillaire non sanguin.
D'où les fièvres muqueuse, gastrique, adynamique, et même ataxique, ne sont que des degrés de la phlegmasie de l'estomac et de l'intestin.
D'où encore la classe des phlegmasies ou inflammations a englobé toutes les fièvres dites essentielles, et comprend la très-grande partie des maladies, et par suite les hémorrhagies et même les névroses.
Du fait que la vie n'est entretenue que par l'action des modificateurs externes, et que celle-ci ne peut avoir lieu que par l'enveloppe externe ou interne^ il est évi-
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dent que c'est dans cette enveloppe, dont Fëtendue et la nature varient suivant les usages de ses parties, que les altérations pathologiques seront plus nombreuses et plus variées.
Or, comme le canal intestinal^ et surtout Festomac, sont les parties de l'enveloppe qui sont exposées à la plus grande variété dactions de la part des modificateurs externes, on voit comment elles seit)nt sujettes à un plus grand nombre d'affections et à plus de variétés dans la forme et dans l'intensité de la fièvre qui les traduit. De cette étiologie des différentes sortes ou degrés de la fièvre ainsi localisée et non essentielle est sorti l'un des principes les plus importants dans le diagnostic et dans le prognostic des maladies : la recherche de la partie de l'organe en état d'altération.
Et de cette étiologie de l'irritation localisée, généralisée à un si grand nombre de maladies, est sortie une thérapeutique rationnelle bien plus étendue^ icomprenant :
La médecine expectante ;
Le régime des maladies aiguës;
L'emploi du régime antiphlogistique, et surtout la saignée locale sur le système capillaire sanguin ;
L'emploi localisé du traitement antiphlogistique, sans prendre en considération que très-secondairement les symptômes d'adynamie et d'ataxie.
Ce sont là, évidemment, d'immenses progrès, surtout dans le terme, 4e but essentiel de la médecine, mais nullement une nouvelle doctrine médicale; c'est une doctrine médicale plus adulte, si Ton peut employer celte expression.
Elle n'est pas plus physiologique qu'aucune autre, mais seulement dans une direction rationnelle plus
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complète; elle n'a pas renversé le pinélisine, comme Broussais avait fini par le croire et comme l'ont proclamé ses adeptes les plus fervents; mais elle l'a étendu, perfectionné, rectifié dans .sa direction, sa nature, et en se servant de ses principes mêmes, c'est-à-dire, les affections analysées j rapprochées ^ groupées suivant la nature des tissus, des membranes j et les symptômes, en indiquant leur nature et leur intensité. En effet , elle n'a pas renversé C histoire naturelle des maladies^ leur marche naturelle, leur durée naturelle, les crises également naturelles, les constitutions médicales et épidémiques , r importance de la considération de l'âge, du seûce, et du tempérament.
Elle n'a pas renversé la méthode de l'analyse pour découvrir^ par la subordination des caractères ou symptômes, le tissu, l'organe lésé et l'intensité de la lésion.
Elle n'a pas fait rejeter l'emploi de la méthode naturelle pour la classification des maladies.
Elle n'a pas fait rejeter la méthode expectante dans le traitement des maladies.
Elle n'a pas même renversé l'emploi de l'ontologie, parce que cela est impossible.
Elle n'a pas renversé l'emploi des spécifiques, quoiqu'elle ait considérablement étendu le domaine de la Ûiérapeutique rationnelle.
Elle n'a pas même renversé complètement l'essentialité des fièvres, parce qu'elle a exagéré le solidisme, et complètement oublié l'humorisme; or, une certaine altération des fluides pouvait certainement y donner lieu.
Broussais est un bras puissant qui n'a pas senti toute la nature du ressort, du principe qui le mettait
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en action 9 quoiqu'il ait dit quelque part : C'est dans les œuvres de Bichat et non ailleurs que j'ai puisé ridée de ces recherches.
11 n'est ) en efTet j que Pinel et Bichat , mis en actioo dans la direction de leurs principes entés sur le brownisme.
* N'étant ni naturaliste ni anatomiste^ ni physiologiste, il n'a pu sentir le besoin de la méthode naturelle ^ ni des principes qui la dominent; et cependant^ « toute doctrine qui a exercé quelque influence, ne l'a fiiit, et n'a pu le faire, que par la direction nouvelle qu'elle a imprimée aux esprits; par le point de vue nouveau sous lequel elle a fait considérer les choses, c'est-à-dire, par la méthode , » comme l'a dit M. Victor Cousin.
Mais comme il était puissant dialecticien , sans logique toutefois, un principe senti, accepté par lui, a été poussé dans toutes ses conséquences, et quelquefois jusqu'à l'extrême; témoin, l'irritation arrivée jusqu'à être la cause des phénomènes intellectuels et de leur dérangement; témoin, le traitement antiphlogistique exagéré, le solidisme exclusif^ la trop grande extension des maladies sténiques, la localisation trop absolue des fièvres, la guerre faite à l'ontologie.
Dès lors, aussi, il n'a pu adopter l'épigraphe de Pinel, tirée de la Bruyère. « Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à notre sentiment; c'est une trop grande entreprise. »
Et il a choisi celle-ci : a Qu'est l'observation, si l'oo ignoi^ là où est le siège de la maladie (Bichat)? » Et il a déclaré que sou intention était de braver les reproches de manque de respect pour les autorités révérées, pour des gens qu'il estime, et qui l'ont honoré de leur
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confiance et de leur protection , sans même adoucir sa critique par des éloges accordés à la célébrité.
Aussi 9 sa vie entière a été une vie de lutte y une vie de combats pour amener les autres à penser comme lui, et pour écraser ceux qui résisteraient. Ce n^a pas été une trop grande entreprise pour lui d'attaquer, de rectifier, de renverser ce qu'il croyait et ce qu'il essayait de démontrer erroné.
Par là même y il a produit de son temps, pendant sa vie, un effort de la plus haute importance pour la médecine.
i^Dans l'étiologîe générale, et surtout particulière des maladies;
2* Dans le diagnostic et le prognostic ;
3"* Dans la thérapeutique.
Et il a renversé , non le pinélisme qui n'est que la médecine devenue science positive par l'application de la méthode naturelle, l'observation., l'analyse ^f l'induction, basée sur Fanatomie physiologique et pathologique, et d'où découle la thérapeutique rationnelle; mais il a renversé l'éclectisme, qui n'est que l'anarchie des doctrines, et l'empirisme, qui n'est que l'aveuglement du hasard. Par là même, il a renversé, dans son germe, la singulière méthode introduite dans ces derniers temps, et qu'on nomme la médecine numérique, que l'on peut définir l'empirisme formulé d'une manière mathématique, en y appliquant le calcul des probabilités, croix ou pile.
En renversant l'empirisme, il a beaucoup restreint le nombre des remèdes. Chose remarquable, Pline le matérialiste, en suivant les principes de sa doctrine, ivait créé l'empirisme et multiplié d'une manière ef«> ihiyante les remèdes du hasard; et Broussais le maté«>
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rialiste, en travaillant sous Tinfluence des principes qu'il combat y arrive à la destruction de cet empirisme et à la simplification des remèdes.
De plus 9 Broussais a eu une influence extramement avantageuse sur la médecine, en laissant en germe Fétude des maladies générales et déterminées par les altérations des liquides , et surtout du sang , progrés qui s'opère maintenant; et la distinction plus rigoureuse des maladies dans les organes complexes, comme l'estomac; enfin il a laissé la thérapeutique, qu'il a trop localisée, à suivre dans une direction moins exagérée.
Il n'a point renversé l'ontologie, puisqu'il n'a pu se dispenser de créer des entités. Loin d'avoir renversé l'enseignement du catholicisme et de la théologie, il l'a confirmé au contraire, en montrant parle Fait que toute attaque de ce genre , et même fa plus rigoureuse, conduit nécessairement à l'absurde.