‹ Histoire des sciences de l'organisation et de leurs progrès, comme base de la philosphie;Chapitre 35 sur 45 · J. PRELIMINAIRES HISTORIQUES SUR ROME · texte numérisé non relu

J. PRELIMINAIRES HISTORIQUES SUR ROME

Le grand travail de la Grèce est achève. Elle avait puise dans les pays dé son origine, les montagnes du Caucase, la Chaldée, l'Asie Mineure et l'Egypte, les premiers éléments communs à tous ces peuples; mais il ii'y avait point encore, à proprement parler, de science de démonstration; la Grèce la crée. Le génie oriental contemple l'univers entier dans la grande et unique cause de tout être; J)our lui, la souveraine loi scientifique est en Dieu, dans sa puissance etsaprovi» dence. Cette haute vérité, sans laquelle il ne peut y avoir de scierice, fut aussi, nous l'avons prouvé, près-» que exclusivement le principe scientifique de là première époque grecque; cela suffisait au sentiment qui est toujours dominé par la foi ; mais l'énergique activité du génie grec voulut, en pénétrant plUs avaîit^ constater les lois secondaires établies pour perpétuer le dessein primitif, et par là conduire infailliblement ad grand biit que la cause créatrice et organisatrice s'était proposé. Elle dût donc descendre dans l'inlimité de la matière, et se livrer à une observation plus minutieuse de ses phénomènes ; elle le fit , et c'est là son caractère scientifique représenté dans Aristote. Nous l'avons vue étudier les éléments du mondé, chercher les lois de leurs combinaisons pour la formation des êtres, passer du monde en général au monde terrestre, d'abord iilor-

a88 EPOQUE ROMAINE.

ganique, puîs orçanique, et s'élever enfin ^ de cause en cause, jusqu'au grand géomètre ^ ^ à la cause suprême de tout.

Ainsi, la science orientale descend de Dieu au monde, du Créateur aux créatures ; la science grecque remonte des créatures au Créateur, du monde à Dieu. Mais entre deux caractères si tranchés, s'en trouve un mitoyen, participant de l'un et de l'autre: c'est celui de la première époque scientifique de la Grèce. Pour un œil at-, lentif , il résulte de la fusion du génie de Platon avec le génie d'Aristote. Platon est le dernier et le plus grand représentant du génie scientifique oriental, transplanté, parles traditions primitives, sur le sol de la Grèce, tandis qu'Aristote est la personnification du génie scientifique au tochthone de l'Hellénie. Voilà, peut-être, pourquoi Platon, bien que créateur, semble emprunter pourtant ses inspirations à un autre monde, tandis qu'Aristote les puise sur son sol natal et dans son propre génie. La science orientale était, pour ainsi dire, divine; la science grecque, résumée en Aristote, bien qu'elle fût un résultat et un agrandissement de la première, prend un caractère plus humain, en s'identifiant avec l'esprit de l'homme qui la crée , la conquiert et ne la perdra plus désormais, mais qui va travailler à en développer toutes les parties , à l'agrandir de plus en plus, en la ramenant nécessairement à son caractère primitif, plus nettement posé, plus clairement démontré , et plus scientifiquement accepté sous l'empire du christianisme.

En même temps que la puissance intellectuelle de la Grèce créait la science, nous avons vu sa puissance politi-

.n. » Platon,

PLINR. 289

que, développant sa force dans le même sens, entraîner le monde sur la voie du progrès, vers la fusion générale des peuples. L'époque à laquelle nous arrivons va continuer le même résultat, mais en nous offrant un phénomène bien différent. Le caractère religieux va s'effacer de plus en plus: la puissance politique, purement ma« térielle, agira seule; son but né sera plus, comme dans Alexandre, le bien-être des nations et le progrès du monde; si ce progrès arrive, ce sera par la volonté d'une cause supérieure à la cause immédiatement agissante. En effet, le but de la puissance romaine sera de tout asservir à son joug, pour la gloire et le bonheur de Rome, et Rome aux caprices et au bien-être matériel de la faction dominante; la faction dominante ellemême , à l'ambition , à l'orgueil et au bon plaisir de son chef. De là, l'histoire des révolutions romaines, qui viennent s'éteindre dans la création de l'empire. La puissance intellectuelle, absorbée par cet esprit de domination poussé à l'excès, deviendra nulle. Et lorsque, plus tard, Rome sera vaincue par la Grèce intellectuelle, elle ne sera plus capable d'embrasser la science; son éducation première l'empêchera de pouvoir comprendre autre chose que l'art plus ou moins immédiatement appliqué au bien-être matériel.

Le développement de la puissance romaine se partage en trois périodes bien remarquables : la première, quoique mêlée de fables, montre pourtant déjà ce caractère d'envahissement propre à l'ambition romaine; elle regarde tous les autres peuples comme la matière de ses conquêtes, destinée à fournir des sujets au peuple qui se nomme roi, qui n'a pas assez de son sol, et auquel tous les prétextes sont bons quand il s'agit d'envahir celui dés autres. Cest l'époque des rois; la ville se fonde, et T. I. ig

990 JÉPOQUB llOMAmE.

commence à prendre sur les nations qui l'entourent cet ascendant belliqueux qui lui soumettra le monde.

La seconde période commence par l'expulsion des rois y et finit par l'extinction de la tyrannie républicaine danâ l'anarcbie sanglante des factions. C'est la plus brillante comme la plus agitée; c'est la lutte continuelle de la démocratie contre l'aristocratie; la guerre au dehors peut seule calmer la guerre au dedans. Et telle sera aussi la politique de l'aristocratie, personnifiée dans le sénat, cet Alexandre immortel dans ses vues d'agrandissement et de conquêtes, qui se perpétuent d'âge en âge , et ne peuvent périr, comme celles du Macédonien, par la mort d'un seul. Les armes soumettront d'abord, et la politique incorporera ensuite les cités vaincues à la ville habitée par les rois, et par cette politique, résumée en quatre mots, parcere subjectis et debellare superbos^ Rome soumettra l'univers*

Âpres avoir suspendu à son capitole les drapeaux de la Sicile, de la Macédoine et de la Grèce; après avoir placé parmi ses trophées les images humiliées de l'Asie, de l'Afrique et de l'Espagne, elle soumet enfin les Gaules au joug universel. Mais alors les factions intestinales des Marins et des Sylla, des César, des Antoine et des Pompée, avaient éteint dans le sang des citoyens cette longue ardeur du peuple contre les grands; et tous confondus, se courbent de fatigue sous le pied des empereurs^ qui eoitomencent et finissent la troisième et dernière période du monde romain.

Mais pourtant, qu'était devenue cette antique sévérité romaine tant vantée? A quoi avaient abouti ces immenses conquêtes des enfants de Romulus? A ramasser dansleur Tille le Ittxe de l'univers , la débauché de tous les peuples (^ le mëprift de rhumanité* On avait vu les LucoUos^ les

PLINE. agi

CraMus^ moins conquérants que déprëdateurs, engloutit* en de scandaleuses profusions les tributs des provinces dépouillées. Ou avait vu l'édile Scaurus, le gendre de Sylla, faire élever, pour quelques jours seulement, un théâtre estimé plus de dix-neuf millions. Cependant, tant de prodigalités, celles même des affranchis de Néton , qui faisaient dorer l'extérieur de leurs palais^ enduii'e les murs de leurs étuves de pâtes parfumées, et verser les plus précieuses essences dans leurs bains'; ces prodigalités , dis-je, bien que révoltantes et insensées, avaient cependant uti objet, celui de procurer de nouvelles sensations à des hommes opulents qui les avaient toutes épuisées. Mais bientôt, las d'imaginer des raffinements, le luxe n'eut plus de prétexte à ses excès; l'absence des besoins ne laissa plus que celui de venir promptement à bout de ses richesses, dans l'impuissance d'en jouir. Lorsque les simples particuliers ne se couchaient plus que sur des lits d'argent revêtus de pourpre tyrienne * , que LoUia Paulina paraissait à un souper de fiançailles très-ordinaires, couverte de perles et de pierreries , évaluées à neuf cent mille francs^, il fallait bien que les grands et ceux qui visaient à l'être s'efforçassent de surpasser tant de folies, sous peine d'être confondus avec la classe plébéienne. Dans celte lutte, l'empire se précipita loin de la raison, de la nature et de la vertu.

11 faut lire dans Pline lui-même l'effrayante dégradation de la corruption romaine, représentée dans le tragédien Ésopus, qui se fait servir un plat de vingt-deux mille cinq cents francs, composé uniquement d'oiseaux

« PliD.,l.XIVetXXXni.

» Plm.,1. IX, ch. XXXIX.

3 Td., II/. XXXVIII.

qui chantent ou qui parlent, et dans son digne filsClodîus, qui faisait infuser des perles dans sa boisson ; dans les dames romaines, dont la chaussure était ornée de perles, afin de ne pUis marcher sur la terre; dans les courtisanes, qui faisaient ferrer leurs mules avec de l'or, et les guerriers, qui portaient des chaussures garnies de clous d'or. Les camps s'ouvraient à la corruption, et les légions, au lieu de défendre la patrie, allaient à la chasse et à la pèche, pour satisfaire la sensualité de leurs chefs sibarites. Le mépris de l'humanité élait poussé si loin, qu'on ne pouvait plus rassasier la soif de ce peuple pour les spectacles, que. par l'effusion du sang; douze cents hommes étaient blessés ou tués dans un seul spectacle, et le gladiateur, en tombant, arrachait à la multitude ce cri d'une joie féroce : Il en tient (hoc habet)! Sur les théâtres, l'illusion de la scène était remplacée par l'affreuse réalité; les victimes condamnées à mort remplissaient les rôles tragiques : ainsi, Scévola brûlait véritablement sa main sur un brasier allumé; Hercule paraissait avec une tunique ardente; Prométhée était déchiré par un vautour, et Orphée par les Bacchantes \. Il serait trop hideux et d'ailleurs inutile à notre sujet, de suivre ce tableau jusque dans le cynisme de la turpitude où les mœurs étaient venues s'avilir.

C'est ainsi que le caractère d'égoïsme des Romains vint aboutir à l'anéantissement de l'intelligence et à l'abrutissement du genre humain. Ce peuple, le plus favorablement placé, sur le globe et dans le temps, pour cultiver avec un immense succès les lettres et les sciences, et leur faire faire les plus grands progrès, fut nul pour

* Tertiil., Apolog,

pLiifE. agS

les sciences ; et pourtant il venait après les Étrusques et les Grecs, il avait le monde entier avec toutes ses productions pour observer. 11 fut nul pour une grande partie des lettres; Virgile et Horace suffisent bien, il est vrai, pour la gloire de Rome, mais ils ne lui appartiennent même pas : le premier était de Mantoue et d'origine gauloise; le second était fils d'un affranchi de Venouse; tous les deux, d'ailleurs, furent l'œuvre d'Augusle et de Mécène, qui surent distinguer de bonne heure le premier dans la foule des palefreniers, encourager son mérite , et le combler de faveurs quand ils l'eurent fait grandir; par lui, le second se fraya une voie au trône de César, et mérita la faveur de Mécène.

Mais les tragiques et les comiques romains ne furent que les plats imitateurs de la Grèce, et souvent, au lieu de l'imiter, ils la dégradèrent. Rome fut même obligée d'emprunter une langue étrangère pour écrire son histoire; ses premiers historiens furent des Grecs, et il n'y a point d'écrivain ni d'historien romain antérieure Caton, qui traita de l'agricultture , et vivait de ao5 à 148 av. J. G. '

La législation, l'éloquence de la tribune et du barreau, furent les seules connaissances qui fleurirent à Rome; et cela même tenait au caractère de sa constitution. De la longue lutte des plébéiens pour arriver au pouvoir et à la possession , contre les patriciens qui s'efforçaient de retenir l'un et l'autre , naquirent une foule de lois pour fonder les droits des uns et des autres. La conquête et l'incorporation de tant de peuples divers enfanla de nouveaux droits, de nouvelles obligations, et par suite,

' Denys d'Halicar., I liv.; Cic. Brutus, ch. XVI ; Plin., 1. XIV, ch.IV; Tit. Liv., 1. VIII, etc.

9^4 époqim RQWAiirK.

de nouvelles loiç, qui durent se compliquer encore de celles que possédaient déjà ces divers peuples ; de là, I9 nécessité de leur étude et les progrès réels que fit la législation chez les Romains» L'éloquence du barreau en fut une dépendance; celle de h tril)une naquit de§ orages de la démagogie.

Si^ plus tard, Rome eut des historienS| ils s'étaient formés à l'école des Grecs, sauf peut-être César et Tacite, qui furent en histoire les vrais représentante 4u génie latin.

Les sciences philosophiques furent inconnues à Rome; le peu qu'elle en reçut de la Grèce fut conforme à sa tendance prédominante; elle fut plus épicurienne encore que stoïcienne. Les sophistes grecs, devenus les esclaves des Romains, ne servirent plus qu'à l'ornement de la villa, et furent un meuble de mode pour les loisirs de la dame romaine, pendant le déjeuner de laquelle on annonçait le philosophe de la maison, dont la barbe, le manteau et la contenance stoïque contrastaient avec la coquetterie de la matrone, qui s'infor" mait à la fois des livres nouveaux, des anecdotes scandaleuses et des modes qu'on avait remarquées à la dernière entrée triomphale et aux représentations du cirque; puis elle congédiait le triste successeur des Zenon et des Ariston, qui parfois était chargé d'instruire les enfants de ceux qui lui faisaient manger un pain de honte et d'avilissement ^

Cependant, la science grecque pénétra peu à peu dans Rome; nous avons même vu Sylla y apporter Aris* tote, qui méritait, sans doute, d'être publié par des

' Wieland, sur les épures d'Horace^ part. II, p. 71, \Si ; Swton. inlib.j ch. XL VI ; Lucien, deMercedê condwtis.

m^ins moins sanglantes at plus pures. Tpm» 1^« enf^nti^ de^ grandes familles furent élevés par des niajtres grecs, et dans les derniers temps, ce fut l'usage d'aller achever ses études à Athènes. M^is déj^, la science grecque s'était ouvert un passage dans Home, par le midi des Gaules, Les écoles de Marseille et d'Autun furent longtemps I^ rende^vous des jeunes Romaiqs.

Quand Cyrus eut soumis , ayec l'Asie Mineure, \^ potes de l'Ionie, les Phocéens, pour fuir sa domiaatioq^ voguèrent sur la grande mer, et vinrent sur }es rivages des Gaules, bâtir la célèbre Massilie, dont Aristote, Isoçrate, Thucydide, parlent dans leurs écrits \ La cité grecque se distingua par le commerce, les lofs et les lettres. Son port Lacydon, plus opulent que le Pirée, voyait sans cesse arriver et partir les flottes d*Europe, d'Afrique et d'Asie; ses savapts, parmi lesquels on remarquait Pithéas et Eutimènes, attiraient une jeunesse nombreuse dans ses écoles florissantes, que Ciçéron préférait à celles de Rome et d'Athènes *.

A Auguslodunum , cette ville longtemps le centre et l'âme des Gaules, entre le temple d'Apollon et le Capifole, étaient les écoles mœniennes, fameuses dans toute l'Europe, et dont Sacrovir fit autrefois armer les élèves pour marcher à la défense de la liberté gauloise coptriç la tyrannie romaine.

Par la fréquentation de ces écoles , et surtout par 1^ fusion des Gaules avec Rome, dont elles embrassèrent les lois et les mœurs, la science gauloise et la science grecque venaient s'amalgamer dans Rome et y apporter tous les éléments qui préparent les grands progrès. Et

» àxi^t.^ RépubL ; Ijsoc, in Jrchid. ^Thucyâ.^l I, 65 ï 3. • ^trab., i. IV, p. 124 j PU»., Hist,^ l JŒ, cb, U^XVJl.

agô ipoQUE romaine.

cependant Rome n'en fît aucun; elle reçut, lut avec avidité, copia, compila, mais tout pour le plaisir et la volupté, pour se donner un agréable passe-temps et ua air de vanité à la mode. Telle est. l'époque caractérisée et résumée dans Pline l'Ancien, le compilateur matérialiste et athée.

Nous avons vu, par l'histoire d'Aristote, comment , avec les ouvrages de ce célèbre philosophe, continués par son disciple immédiat, Théophraste, les sciences qui nous occupent se portèrent dans deux directions : la première, plus naturelle, se dirigea par l'influence des lieutenants d'Alexandre, en Egypte, à Alexandrie, où nous l'estimerons et la jugerons sous la formule de Galien; l'autre vint, presque forcée, pour ainsi dire, par droit de conquête, chez les Romains, où se développe alors, plutôt par imitation que de toute autre manière, la grande époque littéraire des Latins, qui commence sous Jules César, se continue sous Vespasien jusqu'à Pline, que nous allons considérer comme le terme , l'apogée des sciences naturelles chez les Romains.

Dès lors , notre plan à son égard sera celui que nous avons adopté pour Aristote. Nous jetterons un premier coup d'œil sur les sources de sa biographie; nous donnerons ensuite cette biographie ; nous analyserons les éléments, les moyens, les sources où il a puisé les matériaux de ses ouvrages, chez ses prédécesseurs, Grecs, Latins, et d'autre nation; chez ses contemporains; dans ses propres observations; nous ferons l'histoire de ses ouvrages, et de la manière dont ils nous sont parvenus; nous en donnerons le plan, l'esprit, la marche, pour montrer combien ils diffèrent de ceux d'Aristote; nous y chercherons les principes et les faits importants qu'il a légués à la science; et enfîn , la direction, l'impulsion

pliue. ^97

qui en est résultée, et qui aurait perdu la science, si la marche d'Aristote n'avait prévalu.

IL Éléments de la biographie de Pline.

Les éléments delavie de Pline sont assez nombreux, mais surtout ils sont certains et authentiques. Les plus importants, en effet, nous ont été transmis par son neveu , le fils de sa sœur, Pline le Jeune, qui vivait avec son oncle, par lequel il fut élevé et adopté, et qui l'accompagnait avec sa mère. Il nous donne des détails importants dans deux de ses lettres : dans l'une , écrite à Marcus, qui recherchait partout les livres de Pline, il énumère les écrits de son oncle, expose l'ordre dans lequel ils ont été produits, et le régime de vie qui avait pu permettre à l'auteur de produire autant d'ouvrages au milieu de ses nombreuses occupations administratives et militaires. Dans la seconde lettre ' , écrite à Tacite , le célèbre historien, qui le lui avait demandé, pour en faire mention dans ses histoires, Pline le Jeune donne la relation circonstanciée de la mort de son oncle, étouffé par une pluie de cendre, vomie dans une éruption du Vésuve.

a^ Tacite a, en effet, parlé de Pline* , nullement cependant à l'occasion de sa mort, mais seulement au sujet d'un fait d'Agrippine, qu'il dit avoir été rapporté par C. Pline, auteur des guerres de Germanie.

3® Vient ensuite Suétonius Tranquillus, qui vivait sous Trajan et Adrien, ou mieux, l'auteur d'une vie de Pline attribuée à Suétone, mais indubitablement à tort, car elle est faite avec trop peu de soin, trop peu d'habi-

• Liv. VI, lett. 26.

" Annales^ 1. 1.

^^ XPOQUB iUOMAmB.

letë ; le style n'est certainement pas celui de Suétondji il est, suivant Vossius^ d'un auteur beaucoup plus récent. Mais une preuve que cet auteur anonyme ne peut être Suétone, c^est qu'ami de Pline le Jeune, comme le témoignent plusieurs passages des lettres de celui-ci, Suétone ne pouvait ignorer que Pline l'Ancien était pé à Vérone, ce que pie cet auteur j aussi coqfpnd41 les deux Pline en un seul.

4^ Aulu-Gelle a aussi parlé de Pline. Symmaque, Au^ sone et plusieurs autres en ont également fait mention ; U premier dans ses lettres , le second dans ses poésies.

5° Parmi les Pères, Eusèbe, dans sa chronique, saint Jérôme dans plusieurs de ses lettres, saint Augustin , chap. IX de la Cité de Dieu , le vénérable Bède, et plu3 tard, Alcuin et plusieurs autres, ont parlé de Pline, de ses ouvrages et de ses opinions.

6° Enfin, il faut compter parmi les meilleurs éléments de }^ biographie de Pline, un certain nombre de pas* sages de sa grande compilation sur l'histoire naturellei dans lesquels il cite quelques particularités de sa vie^ou quelques-uns de ses ouvrages.

Depuis lors, on a trouvé quelques inscriptions dans lesquelles le nom de Pline était gravé, mais qui n'ont fourni aucun document important.

7° Pendant tout le moyen âge , on n'a cessé de s'occuper de Pline; et un assez grand nombre d'auteurs plus ou moins modernes ont traité de sa vie et de ses écrits, mais sans aucuns matériaux nouveaux. Celui qui l'a fait de la manière la plus complète, la plus utile, du n^oins sous le rapport de l'érudition, est certainement h comte de Latour Rezonici, dans son ouvrage en a vol. in-fol., intitulé : Disquisitiones Plinianœ^ Paris, i^ôS.

Dans la réalité , les éléments certains sont 1|^§ ^oins

nombreux ^ mais ils le sont assez pour nous éclairer et nous permettre surtout de juger les écrits de Pline avec une vérité pleine et entière, et contrairement aux préjugés qui ont prévalu et prévalent encore dans certain^ esprits, sur l'autorité du temps et de quelques grands noms, qui ont, comme Buffon, payé le tribut à leur siècle en faisant de Pline le plus grand naturaliste qui ait paru,

m. Biographie de Pline.

Nous ne retrouvons plus ici le génie d'Aristote; Pline en est à une énorme distance, expliquée p^r la différence du caractère de la science chez les Grecs et chez les Romains. La médecine et l'agriculture seules eurent, comme art plus encore que comme spience, du prix pour les Romains : la médecine, parce qu'elle corrigeait les abus de la volupté et des plaisirs , et en procurait d^ nouveaux en en prolongeant la jouissance; l'agriculture parce qu'elle fournit, chez les Romains, de nouveaux pioyens à la médecine , et qu'elle était, ^u temps de Pline, une source de jouissances pour les riches habitants des villas.

Cependant, à mesure que les conquêtes des Romains s'étendaient, ils les faisaient valoir, et en rapportaient dans leur patrie, pour les triomphes, les animaux, les arbres, et tout ce que le pays pouvait offrir de curieux. Les animaux surtout, pour les jeux publics et l'amusement du peuple, arrivaient à Rome de tous les pays, et c'est même là l'origine de la disparition de certairias espèces que les Romains désiraient toujours voir dans leurs cirques.

C'est à une époque si favorable sous ce rapport, que Caius Plinius Secundus naquit à Vérone, ^uiyant \^

3oO ÉPOQUE ROMAINE.

uns et le plus généralement , d'après son propre témoignage ^ puisque, dans sa dédicace, ii se dit le concitoyen de Catulle, qui était certainement de cette ville. D'autres le font naître à Côme , entre autres, saint Jérôme, qui a copié l'auteur anonyme sous le nom de Suétone. Le Père Hardouin , qui n'a été suivi en cela par personne, le fait naitre à Rome.

Il naquit l'an iS de J. C, ou 23, suivant Rezonici, la 7* année du règne de Tibère , et vécut sous Caius Caligula, Claude , Néron et Vespasien. Ses parents étaient riches et dans une assez haute position sociale ; mais on en ignore réellement le nom et l'origine. On suppose cependant que sa famille était de Côme, à cause des inscriptions tumulaires trouvées aux environs de cette ville , et portant le nom de Pline.

Il vint à Rome vers l'âge de douze ans, pour s'y livrer à l'étude, comme tous les jeunes Romains d'alors. Il y suivît les leçons d'Appion , qu'il dit lui-même enseigner des choses absurdes et artificielles.

Lorsque Caligula mourut, il avait dix-sept ans; et vers dix-neuf ans, sous Claude, il entra dans la carrière militaire, et plus spécialement navale, suivant les conjectures de Rezonici. A vingt-deux ans, il fît un voyage en Afrique. Il cite en effet, comme l'ayant vue lui-même, une fîlle de ce pays changée en garçon le jour de ses noces. Vers le même temps , il aurait visité l'Egypte et parcouru les rivages de la Grèce, se serait rendu à Olympie et à Athènes, où il aurait vu les chefs-d'œuvre de Phidias. Après ses voyages maritimes et. ses premières armes en Afrique, il servit en Germanfe, et ce fut pendant qu'il y commandait une aile de l'armée sous Pomponius, dont il a écrit l'histoire, qu'il composa son livre De jacidatione equestrL C'est à cette époque qu'il par-

PLINE. 3oi

courut la Germanie inférieure jusqu'aux sources du Danube.

On pense aussi qu'il accompagna Claude en Angleterre, et qu'il revint triompher avec lui à Rome, après une absence de six mois.

Revenu à Rome, il paraît qu'il consacra une partie du règne de Wéron à écrire sur l'histoire, et qu'il passa à Côme, où il possédait de grands biens, un temps assez considérable; qu'ensuite, effrayé parle caractère féroce de ce prince, il abandonna, dans les dernières années de son règne, ses grandes études, pour se consacrer à l'éducation du fils de sa sœur, qu'il avait adopté.

Cependant, Néron le chargea de l'administration de la province d'Espagne. Il remplissait cette fonction à la mort de ce prince, et demeura en Espagne jusqu'à la seconde année du règne de Vespasien.

A son retour, il parcourut tout le midi de la Gaule et s'arrêta surtout à Narbonne. Vespasien et Tite l'honorèrent de leur confiance et de leur amitié, et ils lui commirent le soin de plusieurs affaires importantes. Après la mort de Vespasien, Tite avait chargé Pline du commandement d'une escadre romaine, et il était au cap de Misène lorsque le Vésuve manifesta les premiers signes de cette fameuse éruption dont les cendres volèrent jusque dans l'Afrique, la Syrie et l'Egypte, et qui engloutit les villes d'Herculanum et de Pompéia. Pline voulut s'approcher de cette montagne pour observer de plus près ce terrible pliénomène, il y trouva la mort, à l'âge de cinquante-six ans, Tan 79 de J. C. Pline le Jeune, son neveu, qui raconte cet événement dans sa lettre à Tacite, pense qu'il fut suffoqué par les vapeurs sulfureuses, et il ajoute qu'on retrouva son corps entier, sans blessures, avec ses vêtements.

3oa ipoQUi fiôMAiNs.

Au mîHeu d'une vie si active et occupée de tant d'affaires politiques^ Pline trouva du temps pour l'étude, et composa une foule d'ouvrages; ce qui vous étonnerait surtout 9 ajoute Pline le Jeune, qui notis etl donne le détail ' , si vous saviez qu'il s'est quelquefois chargé de causes, qu'il est mort dans sa cinquante-sixième àùiiée, qu'une grande partie de son temps lui était enlevée par les hautes fonctions que lui confiait l'amitîé des princes.

11 parait, par les biens qu'il possédait à Cômè , que sa fortune était assez considérable, et qu'elle lui permît d'avoir une nombreuse bibliothèque, des secrétaires, des copistes , des lecteurs , etc. Les postes importants qu'il occupa durent encore augmenter ses moyens matériels. Conduit par ses emplois dans presque toutes les parties de l'empire, il voyagea beaucoup depuis l'Angleterre jusqu'en Grèce. Il resta assez peu de temps à Rome, si ce n'est vers la fin de ses jours.

Sa nature d'esprit le portait à acquérir toutes sortes de connaissances techniques, de détails, dénombre. Son heureuse Constitution lui permettait de travailler assidûment à toute heure, et aussi bien la nuit que le jour, pendant le repas comme dans le bain. Daiis ses voyages, il avait toujours à ses côtés son livre, ses tablettes et son copiste^ car 11 ne lisait rien dont il ne fît des extraits. En sortant du bain , pendant qu'il s'essuyait, il dictait ou se faisait lire quelque chose. Un de ses amis ayant, un jour à sa table, fait répéter aU lecteur Un mot mal prononcé, Pline lui demanda s'il avait compris? « Oui, répond cet ami. — Pourquoi donc l'âvCz-vous interrompu? vous nous avez fait perdre plus

» Plin., Épist.^ 1. Itl, epîstV.

PLINC. 3o3

de dix vers. » Il se faisait porter en litière dans les rues, afin de pouvoir travailler en chemin, et il lui arriva de réprimander son neveu, parce qu'il perdait du temps en marchant à pied.

Faut41 s'étonner qu'avec de telles dispositions il ait pu trouver le temps de lire plus de deux mille volumes, d'en couper et d'en tailler tout ce qui lui parut propre à entrer dans ses compilations ? Dès lors aussi on con*çoit très^bien la nature du grand ouvrage qu'il nous a laissé, et dont, sans doute, celui qu'il rappelle lui-même sous le titre fXelectiones commenlarii ^ dont Lartius Licinus lui offrit 4oo,ooo écus, lors de son voyage en Espagne, n'était que les éléments.

On a pensé que Pline ne savait pas la langue grecque, et on Ta accusé d'ignorer la botanique ; ce qu'il y a de certain, d'après les détails où nous sommes entrés sur l'emploi de son temps, c'est qu'il ne lui en resta plus pour l'observation , base nécessaire des sciences natu* relies. Ses livres , d'ailleurs , prouvent suffisamment qu'il avait peu observé par lui-même, si ce n'est des monstruosités, portentosa. Il en cite quelques-unes qu'il dit avoir vues; mais il en raconte un bieti plus grand nom* bre sur la foi de ses lectures , telles que des hommes sans tête , sans bouche^ à queue et à nageoires, sortis de l'imagination grecque. Nous ne devons donc pas nous attendre à retrouver ici Atîstote.

ÏV. Éléments des ombrages de Pline , ou histoire critique des matériaux qu'il a eus à sa disposition.

Pline luî-mèrae nous appretid dans sa préface qu'il a ei&trait vingt mille choses dignes d'attention , de là lecture de deux mille volumes j de cent auteurs excet-

3o4 EPOQtîB ROMArNE.

lents, et qu'il les a coDsignées dans trente-six livres, en y ajoutant plusieurs choses que ses prédécesseurs avaient ignorées et qui ont été découvertes de son temps , et cependant il est convaincu qu'il en a encore oublié beaucoup. Il dit qu'il a eu soin de citer les auteurs dans lesquels il a puisé; en effet, dans le premier livre de son ouvrage, qui n'est qu'une table des matières, il énumère à la fin de chaque grand chapitre les auteurs qui lui en ont fourni les matériaux; ce qui montre assez la marche qu'il avait suivie.

Il faut remarquer qu'il n'a jamais nommé, et par conséquent qu'il n'a jamais connu Strabon et Élien , ce qui tient sans doute à la rareté des exemplaires à cette époque.

Parmi les auteurs de différentes nations qu'il a lus, les Grecs sont en plus grand nombre; il a cité aussi les Carthaginois d'après des traductions, les Latins en assez grand nombre, mais beaucoup moins que de Grecs.

Il a cité des auteurs sur toutes sortes de sujets , depuis les philosophes les plus excentriques, jusqu'à ceux qui se sont occupés de l'art culinaire, et surtout les géographes, les historiens, les médecins et les naturalistes. Mais il ne lisait que pour satisfaire une passion de curiosité et de gloriole de tout connaître, en passant sur toutes les règles de la critique, pour avoir, sans doute, un plus grand nombre défaits étonnants et merveilleux à raconter.

Pour estimer le degré de confiance que les nombreux faits de détails apportés par Pline méritent , en même temps que pour juger les avantages que la science en a retirés, il est important de considérer le sujet un peu au long, et pour cela, de traiter successivement des diverses sources où il a pu puiser. ^

PLINE. 3o5

Dans rintervalle considérable qui sépare l'époque à laquelle cessa l'effet du génie d'Aristote, continué dans Théophrasle, de celle de Pline, c'est-à-dire, dans un espace de près de 4oo ans, les éléments, les matériaux de la partie de l'encyclopédie des connaissances humaines qui constitue les sciences naturelles, et avant tout la zoologie, s'étaient considérablement accrus, par une suite d'événements divers que nous devons apprécier.

1° Par les conquêtes et Alexandre. Nous avons déjà parlé de ce grand mouvement qui précipita la Grèce sur l'Asie; mouvement qui eut des conséquences remarquables pour les progrès de la civilisation et du commerce, mais dont on a peut-être exagéré l'influence sur celui des sciences. Nous pensons avoir mis hors de doute qu'il ne fournit certainement aucun élément aux travaux d'Aristote; il nous reste à voir ceux qu'il aura pu introduire depuis.

Un assez grand nombre d'auteurs anciens ont écrit l'histoire de l'expédition d'Alexandre , et plusieurs d'entre eux avaient été ses compagnons.

Néarque fut chargé, par Alexandre, de descendre avec une flotte de deux cents vaisseaux, accompagnée par terre de 1,200 hommes et de 200 éléphants, l'Indus, jusqu'à la mer, puis de remonter à travers le golfe Persique jusque dans l'Euphrate. H avait écrit un périple ou journal de navigation qui se trouve dans diverses éditions d'Arrien , et dans le premier volume des Geographi minores deHudson. Ce journal contenait des détails curieux sur les peuples et les localités. Pline parait n'en avoir eu qu'un extrait fait par le roi Juba; aussi les citations qu'il en tire sont-elles confuses et présentent-elles des contradictions avec l'analyse authentique de Néarque dans Arrien.

T. 1. ao

3o6 ÉPOQUE ROMAINE.

Onésicrite, lieutenant de INéarque, avait aussi laissé un journal rempli de détails de géographie physique et d'histoire naturelle , dont Strabon a suspecté la valeur,

Mégasthènes a également écrit sur l'Inde. Il fut envoyé par SéleucusNicator, roi de Syrie, comme ambassadeur, à Palibothra, capitale des Prasii , située sur les bords du Gange 9 vers un roi nommé Sandracottus. 11 y séjourna plusieurs années et y fit plusieurs observations curieuses. A. son retour, il publia une histoire de l'Inde, dans laquelle ont puisé largement et en copiant, Diodore de Sicile, Strabon et Arrien. Malheureusement il mêla avec le vrai beaucoup de choses merveilleuses et extraordinaires qui ont fait rejeter ce qui pouvait être exact.

Agatharchides , géographe et historien cité avec éloge par Strabon, Josèphe et Photius, vivait 148 ans avant Jésus-Chrisl; il a décrit plusieurs animaux, entre autres le rhinocéros, mais très-inexactement.

Ptolémée Lagus, le premier roi grec d'Egypte, écrivit, lorsqu'il était déjà roi, les gestes d'Alexandre; son ouvrage ne nous est pas parvenu; il est cité par Q. Curce et Arrien. Ce fut lui qui posséda' le plus la confiance d'Alexandre; il connut par conséquent dans quel but il avait fondé Alexandrie , et il dit que c'était pour faciliter le commerce avec l'Inde.

D'après Vossius, Archélaùs a décrit la route suivie par Alexandre, et Strattes peut être compté au nombre de ses compagnons; il a écrit trois livres des actes journaliers de ce prince ; il y parlait des fleuves , des lacs , des fontaines ; il donnait aussi des détails sur la mort d'Alexandre.

Charès de Mitylène, souvent cite par Platarque^ d^ps

PLIUX. 307

sa vie d'Alexandre , parait aussi avoir été compagnon de ce prince.

Clitarque, compagnon d'Alexandre et historien de ftoo expédition, est cité par beaucoup d'auteurs anciens.

Ciitus fut compagnon et historien d'Alexandre, d'auprès Yalère Maxime et Athénée.

AfiSLximènes de Lampsaque , fils d'Aristoclès et dis* ciple de Diogène le cynique, a écrit douze livres sur l'histoire de la Grèce, dans lesquels se trouvent la vie de Philippe et celle d'Alexandre.

Hécatée d'Abdère a publié une histoire des Juifs en Uf) livre, dans laquelle il rapporte beaucoup de choses douteuses; une histoire d'Egypte et une histoire des Dations hyperboréennes, qui renferment un grand nombre de fables.

Aristobule, compagnon d'Alexandre, écrivit, après la mort de ce prince, une histoire de ce qu'il avait fait. Plutarque le cite pour nous avoir appris qu'Alexandre, à son départ de Grèce , n'avait que 70 talents, ou 3a6,8i2 livres dans sa caisse; il a fait un traité de kipidibus; ses ouvrages ne nous sont pas restés.

Cratérus fut chargé par Alexandre d'explorer les différentes régions par où ils passaient.

C'est dans tous ces auteurs que les anciens qui nous ont dit quelque chose de l'Inde ont puisé. Avant cette époque, l'Inde était à peu près inconnue aux Grecs; et, comme nous venons de le voir, presque tous ces auteurs ne s'occupèrent que de la géographie des pays parcourus par Alexandre; ils y mêlèrent quelques détails sur les productions animales et végétales, mais sans ensemble, sans observation scientifique; tous les animaux et tous les végétaux qu'ils ont mentionnés étaient inconnus à la Grèce , ils les citaient comme des mer*

lO.

3o8 lîPOQUE ROMAIlfE.

veilles extraordinaires , en y mêlant les contes indiens sur les pygnaëes, les astomes, les hommes sans tête, les animaux moitié homme, moitié serpent, etc. Tout ces recueils n'étaient donc pas propres à faire faire à la science beaucoup de progrès.

Cependant plusieurs dé ces historiens, plus consciencieux que les autres, écrivirent sur les mœurs, la religion et les gymnosophistes de l'Inde, des détails qui nous ont été conservés, surtout par Arrien, et qui ne durent pas être entièrement nuls pour l'école d'Alexandrie.

Cette source fut d'un grand secours pour Pline, dont le but était de réunir des portentosa^ des choses merveilleuses.

Il faut aussi ranger dans cette catégorie le trop crédule Ctésias, dont Aristote avait suspecté la bonne foi, mais que Pline copie tout au long; il avait séjourné en Perse et écrit sur l'Inde.

2** La seconde source où Pline a puisé , est dans la continuation de l'école d^Aristote. Nous avons vu en effet qu'Aristote avait mentionné dans son testament ses disciples favoris, ceux sans doute auxquels il avait confié sa doctrine tout entière.

Théophraste, qui succéda à Aristote, fut invité par Ptolémée à venir à sa cour; il parait avoir eu pour disciple ou auditeur Érasistrate, qui fut en effet un des maîtres les plus distingués de l'école d'Alexandrie.

Callisthènes^ beau-frère d'Aristote, qui le plaça auprès d'Alexandre pendant sa célèbre expédition , écrivit une histoire des gestes de ce prince. C'est lui qu'Alexandre fit mourir comme coupable de conspiration contre sa vie; Simplicius, de l'école d'Alexandrie, a dit que Callisthènes avait fait passer à Aristote les observations astronomiques des Chaldéens, qui embrassaient uoe suite de iqoS années.

Arisloxène de Tarente s'attendait à prendre la direction de Fëcole d'Aristote après sa morl. Mais celui-ci lui préféra Théophraste; aussi, de dépit jeta-t-il sur son maître toutes les critiques qu'il lui fut possible, d'après Aulu-Gelle, ce qui est nié par d'autres anciens.

Il a fait un livre sur les éléments de la musique, de Elementis karmonicis. On a dit qu*il avait laissé 453 volumes sur toutes sortes de sujets, mais , entre autres, de Vitis illustrium virorum.

Héraclide de Pont était riche; il fut successivement disciple de Speusippe, des pythagoriciens et enfin d'Aristote. Dîogène I-aërce cite de lui de nombreux ouvrages, dont peu intéressent notre plan, et nous savons qu'il avait la manie de supposer des livres.

Dicœarque de Messène, cité par saint Jérôme, a écrit plusieurs ouvrages; de Dimensionibus montium Peloponnesi; de Populis et cmtatibus Grœcfce; nous ne possédons aujourd'hui qu'un épitome de cet ouvrage ; il était dédié à Théophraste ; de Vitis, cité par Diogène Laérce dans la vie de Platon. D'après Cicéron , ce Dicœarque aurait nié l'existence de l'âme, ce qui n'est guère en harmonie avec les principes de l'école d'Aristote.

Cléarque de Cilicie, cité par le prétendu Joseph contre Appion, comme un des plus forts péripatéticiens , est aussi cité par plusieurs autres anciens. Il a écrit un certain nombre de livres : de Arenosis solitudinariis ; de Gryphis; de Salacitate perdiccum; de Aqiiatilihus ; de Secletis; quelque chose des muscles; de Ovo? d'après une citation de Suidas.

Phanias ou Phœnias d'Érèse a écrit plusieurs ouvrages d'après Athénée, un entre autres, de Plantis; on cite une lettre de Théophraste à ce Phanias, dans laquelle il dit quelque chose sur les Jules, les scolopendres et les aselles, genres d'animaux articulés.

^10 ÉPOQUB BOXAmE.

Calliittaque de Cyrène, poète et grftmmairieti du temps de Ptolëmée Pbiladelphe, a pris dans les auteurs anciens y particulièrement dans Aristote^ ce qu'il a pu trouver d'extraordinaire , de fabuleux, sur la nature des animaux , et cela , sous des noms étrangers , sans critique , sans autorité.

Straton de Lampsaque, disciple et successeur de Théophraste, a écrit urt grand nombre délivres, dont il ne reste plus que des citations. Selon lui , le siège de l'âme est dans le cerveau ; l'âme agit par les organes des sens; le temps est la mesure du mouvement et du repos; tout corps a de la pesanteur et tend sans cesse vers le centre.

Cette succession des disciples d'Aristote apportait à Pline d'assez nombreux éléments qui venaient s'ajouter à ceux que fournissait le maître^

3"^ La troisième source offerte à Pline résulte des conquêtes mêmes des Romains^ qui portèrent successivement leurs armes dans toute l'Italie, dans la Sicile, en Afrique, pour soumettre Carthage, la rivale de Rome; puis dans la Macédoine, la Grèce, la Syrie, l'Espagne, les Gaules, l'Egypte, réduite en province romaine sous Auguste. Ces conquêtes produisirent à elles seules une immense collection d'éléments en tous genres, par le transport et le séjour des savants romains dans les provinces conquises, pour y exercer des emplois ou y exécuter divers travaux , soit pour l'ornement des villes ou pour la sûreté de la conquête. On leur facilitait les moyens d'observation, et c'est ainsi qvie les Gallus^ les Titus, les Tubéroet les Pison, rapportèrent de leurs diverses expéditions des matériaux qui servirotjt à Pline. César, dont la plume était aussi active que l'épée, fit connaître le nord de la Gaule et l'Angleterre; c'est lui qui, le

PLiVE» 3ri

premier^ a fait mention de l'élan f probablement du renne et de l'aurochs, qui habitaient alors les forêts de la Gaule.

4® Les conquêtes produisirent dans les triomphes et les jeux du cirque une foule d'animaux étrangers. Ce serait ici le cas d'énumérer les animaux que les Romains ont amenés vivants à Rome» depuis Marcus Fulvius, qui commença par une chasse de panthères et de lions, 1 76 ans avant J. C, jusqu'à Pline*

L'ordre des primates ou des singes renferme des animaux sans doute trop petits, trop peu féroces, trop craintifs, pour avoir jamais été introduits dans les jeux du cirque.

L'ordre des férœ ou carnassiers est celui qui a le plus fourni de sujets à la curiosité des Romains.

i** Ours. Sous le consulat de Pison et de Messala, Domitius Ahénobarbus, édile curule, fit combattre dans le cirque cent ours de Numidie contre un égal nombre de chasseurs éthiopiens*

a° Lions. Depuis 190 avant J. C, sous Sylla, jusqu'à 90 après , quinze cents lions parurent dans le cirque.

3° Panthères. De 160 avant J. C, jusqu'à Claude, cinquante ans après, on trouve deux mille trois cents panthères.

Auguste fit combattre, depuis son usurpation, trois mille cinq cents bêtes féroces; Titus, à la dédicace de ses Thermes, en fît combattre ou en exposa un nombre bien plus considérable encore. On a vu dans les cirques jusqu'à dix mille animaux à la fois.

L'ordre des rongeurs est tout à fait dans le cas des primates, et ne fournit point d'animaux aux jeux romains.

Mais l'ordre des pachydermes offrant de très*grands

3 12 ilPOQVE BOMÀINE.

animaux , courageux dans la défense , on conçoit qu'il en ait fourni un grand nombre.

Les éléphants parurent en Italie pour la première fois pendant la guerre de Pyrrhus, l'an de Rome /^'j2. Sept ans après, on en vit dans un triomphe. L'an 5o2 de Rome, la victoire de Métellus sur les Carthaginois amena à Rome cent quarante éléphants, qui furent produits dans le cirque. Sous Pompée, César, et en plusieurs autres circonstances , on vit vingt éléphants à la fois dans le cirque.

Le rhinocéros parut pour la première fois dans les jeux de Pompée ; mais on l'a revu à plusieurs reprises depuis dans le cirque. L'hippopotame y a été également souvent produit, aussi bien que les sangliers, etc.

L'ordre des ruminants a fourni des buffles, des girafes , des chameaux en assez grand nombre.

Les autres classes d'animaux ont moins contribué à ces jeux, mais les autruches et les crocodiles ont été souvent apportés à Rome.

En un mot, une foule d'animaux paraissaient si souvent et en si grand nombre dans les jeux romains, que ce fait seul suffît pour expliquer la diminution , l'extinction même de certaines races dans les contrées où elles furent communes autrefois.

5** Outre les animaux, les végétaux, les objets d'art, les productions en tous genres des pays conquis arrivaient à la capitale pour y figurer dans la pompe triomphale. La civilisation et le commerce introduisirent dans la ville une foule de substances que le luxe réclamait. Le séjour des Romains dans tant de pays divers les obligea, pour se soustraire aux influences climatériques, à prendre les habitudes des indigènes, et ils les apportaient à Rome; de là, des changements d'usages dans les mœurs et les habitudes, dans les vêtements et la

puicE, 3i3

nourriture, dans les arts scientifiques et ceux d'imagination, qui firent affluer à Rome toutes les productions naturelles du monde connu : les pelleteries du Nord, les matières colorantes et odorantes, les matériaux des iDeaux-arts et les substances médicamenteuses.

Il faut encore ranger dans cette catégorie les ambassades des Indiens à l'empereur Auguste, à Claude, à Trajan , qui apportèrent à Rome des productions de rinde.

6^ Aux moyens d'observation directe vinrent se joindre les travaux mêmes des Romains; ils ne furent pas nombreux sans doute; ils ne portèrent que sur deux parties. Nous avons déjà vu que les progrès des sciences chez les Romains avaient été presque nuls : tout, chez eux, était dominé par l'intérêt matériel; la religion ne faisait invoquer que les dieux dont on pensait avoir besoin pour ses nécessités temporelles; l'agriculture n'invoquait que ses dieux. La science fut entachée du même vice; bien qu'ils eussent hérité des Étrusques, chez qui les sciences avaient fait certains progrès, cependant ces fiers conquérants n'en tirèrent aucun parti. Mais il n'en fut pas de même de l'agriculture et de la médecine, surtout dans ce qui concerne le nombre, la découverte et l'empirisme des remèdes. Ce fut au commencement delà corruption romaine qu'on vit paraître les premiers écrivains.

Attale m, dit Philométor, le dernier des rois de Pergame, fut un très-grand protecteur de la médecine et des sciences naturelles; il cultiva la botanique et les plantes vénéneuses; il fit un traité de Re rusticd, loué par Varron , Colnmelle et Pline.

Caton le censeur, dit Pline, fut le premier et longtemps le seul maître de tous les beaux-arts; il n'omit même pas la médecine des animaux. Il traita de l'agriculture

3l4 léPOQUE R0MM9E.

et de la médecine d'incantation ^ earactèfe qui lui fit repousser la médecine grecque, beaucoup trop ration-* nelle pour lui.

Varron, le plus érudit et peut-être le plus crédule des Romains, a aussi, à l'exemple de Caton, compose un traité de Re rusticà, où il paraît avoir emprunté au traité d'agriculture du Carthaginois Magon, si estimé par le sénat, qu'il fut, par son ordre, traduit en latin.

Lucrèce, dans son poème de Rerum naturd^ composé dans les instants lucides que lui laissaient de fréquents accès de folie, a parlé des êtres de la nature, en prenant pour base la philosophie d'Épicure, qu'il a poussée jusque dans ses dernières conséquences et jusqu'à l'absurde et à la destruction de la science.

Virgile, heureusement, vint combattre cette malheu-^ reuse tendance, et ramena pour quelque temps les beaux jours de l'agriculture par ses admirables Géorgiques, ouvrage qui répondit tellement aux vues de Mécène et d'Auguste, qu'il fut consacré par un monument avec cette inscription : Rediil cultus agris.

C'était alors le grand siècle de Rome : Horace et Ovide vinrent aussi apporter le tribut de leur génie.

Columelle les résuma tous, et fut contemporain de Pline; les écrits de Caton, de Varron et de Virgile furent repris par lui , et il y ajouta ses propres observations. Natif de Cadix, il avait pu étudier à Carthage, ou au moins connaître les travaux de ce peuple sur l'agriculture, et il paraît qu'ils étaient considérables. Il a laissé douze livres sur l'agriculture et un traité sur les arbres.

7** Les progrès de la médecine, sous le double point de vue de l'étude et delà connaissance de l'organisation^ c'est-à-dire, des progrès de l'anatomie, et puis de l'étude

puiri. 3i5

des phënomèiies naturels des organes en santé et en maladie , et aussi par la connaissance de nouvelles substances médicamenteuses et d'opinions populaires , apportaient à Pline des éléments dont il n'a point su tirer parti; car il n'a fait que donner les noms des plantes et des remèdes ^ et dire simplement à quoi ils servaient, sans les décrire, et sans même discuter la valeur de ces indications.

8^ Enfin , il a trouvé des éléments nombreux dans la publication d'ouvrages d'histoire et de géographie, dans lesquels les productions de la nature sont souvent indiquées par quelques particularités. II avait à sa disposition tous ces matériaux nouveaux, outreceux qui avaient été laissés par Aristote, et le nombre d'ouvrages, d'après son aveu, montait à deux mille volumes, dont, malheureusement, il nous est à peine parvenu cinquante; et ce ne sont pas, en général, ceux qui sont les plus importants pour notre sujet.

En résumé donc, le résultat des conquêtes d'Alexandre; les nombreux écrits de ses compagnons; le développement de la science dans la continuation de l'école d'Aristote; les conquêtes des Romains, qui leur firent connaître tout le monde ancien, et qui apportèrent à Rome les productions de tous les pays, avec un nombre immense d'animaux de tous genres , pour les jeux du cirque; les progrès et l'extension du commerce chez les Grecs et les Romains ; les progrès de l'agriculture et delà médecine; et enfin, la publication d'un grand nombre d'ouvrages de géographie et d'histoire des peuples conquis^ avec la désignation des productions naturelles des divers pays : tels étaient les nombreux éléments que Pline eut à sa disposition. Il était donc placé dans toutes les circonstances les plus favorables pour

3l6 lêPOQUE ROMAINE.

faire marcher la science, et si l'on se rappelle ses voyages à lui-même dans les diverses contrées de l'empire, sa bibliothèque et ses richesses, on concevra qu'avec de pareils moyens, un second Aristote aurait quadruplé les observations du premier, et doublé le développement de la science. Mais Pline n'était pas et ne devait pas être naturaliste.

En effet, un homme qui peut écrire sur un grand nombre de sujets étrangers les uns aux autres, est rarement une spécialité, à moins qu'il n'ait un grand génie et qu'il ne consacre sa vie entière à l'étude. Pline, outre ses histoires de la nature, écrivit, sur l'histoire et d'autres sujets, un grand nombre de livres qui ne nous sont pas parvenus. Cependant , les idées philosophiques n'entraient pas dans sa tête. Il se vante lui-même d'avoir trouvé fort creuses les discussions d'Appion, grammairien philosophe, qu'il avait entendu dans sa jeunesse, et, bien plus , il professe hautement le matérialisme. Sa position dans l'ordre civil et politique n'était d'ailleurs guère compatible avec la science, qui aime la solitude et le recueillement; en outre, il n'était pas doué du génie d'observation, sans lequel il est impossible de rien faire dans les sciences naturelles; quoiqu'il se soit trouvé dans la position la plus convenable pour cela, tant à Rome que dans les provinces, il n'a jamais observé que deux ou trois faits extraordinaires. Enfin, il était Romain ; or, les Romains ont-ils jamais pu s'élever à la hauteur de la science, à l'idée du beau dans l'histoire delà création et dans celle de l'homme? L'estimaient-ils assez? Tout pour eux se réduisait à la domination et à la jouissance animale. Pline ne devait donc pas être homme de science. Mais, avec ses richesses, sa nombreuse bibliothèque et le goût de la lecture, il pouvait être

PLmis. 3i7

compilateur , et il n'a été que cela , abstraction faite de son grand talent comme écrivain.

Dans Aristote, nous avons trouvé facilement le plan et la méthode, et il nous a suffi de le vouloir pour mettre en tableaux méthodiques toutes ses œuvres ; mais Pline n'a fait qu'une vaste compilation sans plan , sans aucune conception philosophique, et où il entasse plus d'assertions que de faits et d'observations. Cette compilation est tellement indigeste , qu'il est impossible d'y trouver une méthode et de la faire connaître autrement qu'eu résumant ses chapitres dans l'ordre tout à fait arbitraire et irrationnel qu'il a suivi.

V. Analyse des ouvrages de Pline , dans ce qui a trait à Chomme et aux animaux.

De tous les nombreux ouvrages de Pline, il ne nous reste que ses trente-sept livres intitulés Histoire naturelle. Nous savons par son neveu qu'il écrivit un livre sur l'art de combattre, pour les chevaliers; deux de la vie de son ami Pomponius Secundus ; vingt livres des guerres de Germanie ; trente et un sur l'histoire, depuis la fin d'Aufidius Bassus.

Son ouvrage sur l'histoire naturelle est un répertoire sans ordre. Lorsqu'il pensa à en recueillir les éléments, à mesure qu'il trouvait dans ses lectures une histoire ou un fait propre à son but, il le notait et le numérolait. C'est l'assemblage de toutes ces notes qui devait d'abord, à ce qu'il parait, être publié sous le titre modeste de dictionnaire, où les matières auraient été rangées par ordre alphabétique, qui a formé ses trentesept livres. Dans ce premier état, un riche particulier lui en avait offert une somme assez considérable. Mais

3l8 EPOQUE ROMAINE.

il $6 détermina ensuite à en changer la forme et le nom^ sans pouvoir cependant parvenir à le construire sur un plan raisonnable, et à en faire disparaître entièrement cet ordre alphabétique, non plus que les coutures et la confusion.

Lw. L II avait lui-même parfaitement senti ces graves défauts, et voilà pourquoi il consacre son livre premier à donner une table des matières, pour éviter au lecteur la peine de tout parcourir, et lui indiquer seulement ce qu'il peut désirer; cette table montre en même temps que le but unique de Pline était de plaire à son lecteur et de l'intéresser.

Lw. Il, Dans le livre second, qui est proprement le premier, Pline traite du monde et des éléments. Il commence par accuser la faiblesse humaine de chercher l'effigie et la forme de Dieu. «Qui que soit Dieu, si toutefois il est autre que le monde, et dans quelque lieu qu'il soit, il est tout sens, tout œil, tout ouïe, tout âme, tout esprit, tout lui-même.... mortel, secourir les mor^tels, c'est là Dieu, c'est la voie qui mène à la gloire éternelle.... La puissance de la nature est ce que nous appelons Dieu : Naturœ potentia esse quod Deum voca" mus, » C'est de Lucrèce que date cette divinisation indéfinie de la nature, et Pline Ta transportée aux sciences naturelles à la place de l'intelligence divine; c'est le panthéisme matérialiste.

Dieu nié, tout croule. Cependant, l'imposante logique des faits et des phénomènes de la nature demande un gouvernement providentiel. La terre est pour Pline la Providence; il en peint les bienfaits; elle est pour les hommes ce qu'est le ciel pour Dieu. Et dans une fausse peinture d'une imagination égarée , incapable de saisir l'harmonie des êtres et de tous leurs phénomènes, il se

PUITS. 3i9

dëchatne contre les pluies, les vents, la mer, etc., pour montrer uniquement la bonté de la terre.

Une partie de ce livre est consacrée à la géologie et à la physique. Il a été, dit-il, composé de quatre cent dix-sept extraits, tant histoires que faits et observations tirés des auteurs nationaux et étrangers dont suivent les noms.

lÀif. 111 à VL Les quatre livres suivants sont consacrés à la géographie du monde connu des anciens. Il y mêle les sites, les nations, les mers, les villes, les ports, les monts, les fleuves, les mesures de distance, l'homme, les peuples qui sont ou qui furent; le tout ensemble et péle-méle, preuve assez forte qu'il n'avait pas de plan, et l'on voit d'ailleurs que ce sont des choses taillées et coupées pour les placer là. Après avoir parcouru les diverses contrées de l'Europe, dans un ordre que l'on pourrait soupçonner être celui de ses voyages, il finit par donner la mesure totale de toute cette partie du monde. Ce n'est partout qu'une froide nomenclature de noms de villes, de pays et de fleuves, sans méthode, sans description, sans observation de mœurs, de climats, de productions, etc., si ce ne sont quelques faits rares ou bien quelque événement, comme une victoire ou une défaite, qui serait arrivé là aux Romains. D'autres fois aussi, loi*squ'ila lu une histoire, ainsi qu'il s'exprime, il la rapporte. Il passe ensuite à l'Asie et à l'Afrique, en reproduisant toujours le même désordre. «Tels sont le monde, et, en lui, les terres, les nations, les mers remarquables et les villes. » C'est la seule transition qui joigne les six premiers livres au septième, où il va nous parler de l'homme.

Z/V. VU. Il commence par une peinture que Ton pourrait trouver admirable, s'il était possible de se 49-

320 EPOQUE ROMilJNE.

pouiller de tout jugement, de toute idée élevée, et de ne retenir que l'imagination chagrine et athée qui a dicté ce morceau presque sublime, à force d'exagération exclusive'. Dans cette peinture, d'une éloquence aussi

' « Le premier rang, à bon droit, est attribué à l'homme ^ pour qui la nature paraît avoir engendré tout le reste ; elle fut si cruelle dans le prix qu*elle attacha à de si grands bienfaits , qu'il n*est pas possible de juger si elle fut pour Thomme meilleure mère que trop cruelle marâtre. Avant tout, seul de tous les animaux, elle voile sa nudité de dépouilles étrangères; aux autres elle a varié les téguments; ce sont des tests, des coquilles, des cuirs, des épines , du duvet, de la soie, des poils, de la plume, des pennes, des écailles, des toisons ; les troncs mêmes et les arbres elle les a protégés d'une double écorce contre les froids et la chaleur. Ti'homme seul, elle le rejette nu sur la terre nue, aux vagissements et aux pleurs ; nul autre de tant d'animaux n'est voué aux larmes, et cela dès le premier instant de sa vie ; le sourire, grands dieux I le sourire, même précoce, même le plus hâtif, n'effleure jamais ses lèvres avant le quarantième jour. Dès ce premier essai de la lumière, des liens que ne reçoit même pas l'animal qui naît parmi nous , des nœuds enlacent tous ses membres. Le voilà donc cet heureux nouveau-né étendu pieds et mains liés ; animal de pleurs, il doit commander aux autres, et il augure de sa vie par des supplices : pourtant il n'est coupable que d'un crime, il est né I Oh ! démence de ceux qui, par de tels commencements se croient nés pour l'orgueil ! Le premier espoir de force, le premier présent du temps le rend semblable au quadrupède. Quand la marche de l'homme lui sera-t-elle accordée? quand la parole ? quand sa bouche sera-t-elle assez ferme pour la nourriture ? Combien de temps palpitera son vertex, indice entre tous les animaux de sa souveraine faiblesse ? Voici les maladies et tant de remèdes inventés contre les maux , et vaincus à leur tour par les nouveautés. Le reste des animaux sentent leur nature, les uns triomphent du danger, les autres s'élancent d'un vol rapide, les autres nagent : l'homme ne sait rien sans enseignement , ni parler, ni marcher, ni manger, en un mot, rien autre chose, par sa nature, que pleurer. Aussi un grand nombre d'hommes ont pensé qu'il valait mieux ne jamais naître, ou périr aussitôt. A lui seul des animaux le deuil a été réservé, à lui seul la luxure, et même par d'innombra' blés moyens et par chacun de ses membres^ à lui seul l'ambiticOy à

désespérante qu'elle est fausse, sont rassemblées toutes les misères du premier des animaux, car Thomme n'est que cela pour Pline. La nature, cet artisan inconnu qui a tout organisé, a traité l'homme en marâtre. Sans Dieu , l'homme n'a de rapport qu'avec ses semblables^ animaux aussi misérables que lui, et avec les autres animaux plus heureux que son espèce^ sa naissance est le plus grand des malheurs , sa mort, le plus grand des biens, et son existence, la plus lamentable des infortunes; c'est logique!

Auprès de cet immense mépris déversé sur l'homme, qu'on se rappelle la doctrine d'Aristote. Les mêmes raisons qui servent au matérialiste romain à rabaisser l'homme, démontraient pour le philosophe grec sa haute supériorité. Seul d'entre tous les animaux, dit Aristote, l'homme manque de vêtement propre , de défense, de nourriture spéciale; mais, dans l'état social pour lequel il est ainsi destiné par sa nature, sa raison, son intelligence se développeront par la doctrine, et surpasseront de beaucoup tous les instincts bornés des animaux , qu'il saura dompter à son service, aussi bien qu'il saura se rendre maître des éléments et des circonstances, et les varier, pour ainsi dire, à son gré. C'est donc la fai-

lui seul Tavarice, à lui seul une immense cupidité de la vie, à lui seul la superstition, à lui seul l'inquiétude de sa sépulture, et même de Tavenir après lui. !Nul n'a une vie si fragile, nul une pluç grande passion pour toutes choses, nul une frayeur plus désordonnée, nul une rage plus violente. Enfin, tous Us autres animaux dans leur genre, vivent dans la probité ; nous les voyons se rassembler et combattre contre des genres dissemblables. La cruauté des lions n'élève point de combats entre eux, la morsure des serpents n'attaque point les serpents les bétes même de la mer et les poissons ne sévissent que contre des genres différents. Mais, grands dieux! pour l'homme, ses pins grands maux lui viennent de Thomme. ^

T. I. ar

32S ÉPOQUE ROMAIITB.

blesse même de l'homme animal qui prouve sa supériorité et sa puissance; grande vérité que Pline n'a pu comprendre y car l'homme pour lui n'est qu'un corps.

Ce livre y véritablement remarqu$d)le par le granci nombre d'assertions, de faits , d'histoires et même de belles pages déclamatoires , renferme tout ce qui est eK<traordinaire, aussi bien au physique qu'au moral. Et d'abord dans les fonctions de la génération, partie évidemment copiée d'Aristote. L'organisation normale de l'homme n'y est nullement appréciée en elle-même , ni par comparaison avec celle des animaux. C'est l'histoire naturelle de l'homme dans son état anormal, extraordinaire , dans ses excès , dans ses particularités les plus hétérogènes, aussi bien au physique qu'au moral , mais jamais dans ses facultés intellectuelles.

Il prend l'homme à sa naissance , le suit à travers toutes les circonstances les plus singulières qui peuvent le montrer sous un jour plus frappant. Après l'avoir envisagé au point de vue du temps de sa vie , il considère sa mort, sa sépulture, et même ce qu'il deviendra après cette vie. Il cite des exemples d'hommes d'une grande taille, d'une force remarquable, d'unegrande vitesse, d'une vue perçante , et d'une oreille délicate ; il cite ensuite des individus remarquables par leur mémoire, leur clémence, leur force et leur grandeur d'àme } il nomme ceux t[ui ont été leê plus sages , les pliis vertueux, qui ont excellé dans les arts divers, qui ont été les plus heureux; et eilfih , il parle de la mort, des mânes et de l'àme, dont il nie l'immortalité', conséquence nécessaire de la négation de Dieu. Les quafi*é derniers chapitres énumèrent les hommes qui ont inventé quelque chose, ce qui esit évidemment tin hors-d'œuvre. Ce livre est composé desefit cetit

' Ch. LVI.

c|ua.ra;^te-Bçpt choses, histoires et ob$et*vat]oDs, tirées t^çlt des auteur^ latins que des étrangers. Voilà rborame |>Qur Pline. Maïs tqut ce qui constitue véritablement la scî0qce de Fespèce humaine dans son organisation et ses aetes^ y est complètement nul; Pline ne parait même pas en ^voir soupçonné l'existence.

Lw. VIII. Le livre huitième contient les animaux terrestres. Il commence par l'éléphant, parce qu'il est le plus gf-and et que ses sens sont les plus rapprochés des sens biumains. En effet, les éléphants, dit-il, comprennent la lâkngqe de leur pays ; ils obéissent aux ordres et aux devoirs que leur apprirent le souvenir de l'amoUr et la, volupté de la gloire ; mais plus encore ( ce qui est rare dans l'hooime), ils sont probes, prudents, pleins d'équité et de religion ; ils vénèrent les astres, le soleil et la lune. Il I*app0rte plusieurs exemples tendant à prouver leurs qualités morales; il parle de leurs dents qui fournissent Fivoire, et dit ensuite, quand on a vu ces animaux en • Italie pour la première fois, et qui a donné des combats d'élépl^ants dans le cirque. Leurs combats avec les dragons lui servent de transition pour parler de ces animaux, qu'jl ne décrit point, et ensuite des serpenta énormes qui qaisseut dans l'Inde, et qui dévorent des cerfs et des tf(ureaux epliers. Â cette occasion , il cite le serpent du fleiive Bagrade, assiégé avec des béliers, comme une forteresse, par Régulus pendant la guerre Punique.

Viennent ensuite les animaux de la Scythie ; les bisons, qq'il regarde comme des bœufs sauvages, et qu'il ne décrit pas.

Les animaux du Nord ; l'élan ,rachlin, le bonassus, qui

est probablement l'aurochs, et le tarand us, qui est le renne.

Il parle des lions, de leurs ongles rétractiles et qui

3 étendent pour saisir une proie ; observation qu'il avait

3a4 J^POQUE ROMAINE.

dû faire mille fois dans le cirque. Il les considère sous le point de vue de la génération , en y mêlant des fables, et sous celui de leurs qualités morales. 11 nous apprend qu'il n'y a de lions en Europe qu'entre le fleuve Achéloûs et Nestus, mais qu'ils sont bien plus forts que ceux d'Afrique et de Syrie. Il dit qui le premier a donné à Rome une léontomachie.

Des panthères, des tigres, puis des chameaux, et delà girafe, qui a été vue pour la première fois à Rome à l'occasion des jeux du dictateur César.

Le chama n'a été vu qu'une fois à Rome. Il a, dit-il, la figure d'un loup, les pieds postérieurs semblables aux pieds et aux jambes humaines, les antérieurs aux mains.

Le rhinocéros qui a été vu aux jeux du grand Pompée.

Les lynx et les sphinx au poil roux et avec deux mamelles sur la poitrine ; c'est le singe papion ou babouin proprement dit, «l'Inde engendre un grand nombre d'autres monstres semblables. » Et suivent plusieurs animaux singuliers qui n'ont jamais existé que dans les livres de Pline et de Ctésias : tels que chevaux ailés, armés de cornes; la leucrocotte, qui a quelque chose de plusieurs animaux et qui imite la voix humaine; la fameuse mantichore , qui a un triple rang de dents, la face et les oreilles d'un homme, les yeux glauques, une couleur de sang, le corps d'un lion et la queue d'un scorpion.

Des serpents basilics et des loups; c'est l'histoire des loups garous.

De l'ichneumon, du crocodile, de l'hippopotame, du scinque , comme habitant tous le Nil.

Il énumère ici plusieurs remèdes trouvés par l'instinct des animaux, les pronostics de dangers qu'ils signalent, et il cite plusieurs nations qui ont été détruites ou chassées de leur pays par la trop grande multiplication de certains animaux.

PLINE. 3a5

Il raconte sur les hyènes une foule de merveilles : les mâles et les femelles permutent de sexe alternativement; ces animaux imitent la voix humaine pour appeler les bergers par leur nom et les dévorer, etc.

Il réunît les castors, les loutres, les phoques, les crapauds, et arrive aux cerfs, dont il parle très-longuement , surtout pour leur manière de traverser les fleuves, à la file, en s'appuyant la léte, celui de derrière, sur la croupe du précédent, et le premier allant prendre rang à la queue à mesure qu'il se fatigue.

Du caméléon et des autres animaux qui changent de couleur; du porc-épic, des ours, des rats du Pont et des Alpes, des hérissons, du léontophonon^ dont la chair et les cendres même sont mortelles pour les autres animaux, et spécialement son urine pour les lions; et, à cette occasion , il dit que l'urine du lynx produit, croit-on, le succin, en se glaçant et en se desséchant.

Il vient aux blaireaux, aux écureuils, puis aux vipères et aux lézards; passe aux chiens, dont il se contente d'analyser les qualités morales en citant une foule d'anecdotes. 11 parle de la rage, dont l'unique remède, découvert par un oracle, est la racine de rose champêtre, appelée cynorrhodos^ et, suivant Columelle, la castration après le quarantième jour de la naissance. Nous avons appris, dit-il, qu'un chien avait parlé et qu'un serpent avait aboyé, quand Tarquin fut chassé de l'empire.

Il commence à parler des chevaux par l'histoire du Bucéphale d'Alexandre le Grand, et par celle du cheval du dictateur César, qui, tous deux, ne souffrirent jamais d'autres cavaliers. Il s'étend longuement sur les chevaux, rapporte un grand nombre d'exemples d'attachement des chevaux pour leurs maîtres, et des maîtres pour leurs chevaux. Il finit par leur génération , et dit

3^6 EPOQUE ftOSiLINE.

(}u'il e^t certain qu'en Lusitanie, sur les borda du Tage, des juments conçoivent par le souffle du vent, et donnant un produit qui ne vit pas plus de trois ans. A.près les ânes, très-précieux pour la génération des mulets, il est question des bœufs et de leur génération , et du bœufÀpis. Les troupeaux viennent ensuite; et il dit, entre autres choses singulières , qu'en liant le testicule droit du bélier, il engendrera des femelles, et qu'en liant le gauche ce seront des mâles. Malgré la réfutation d'Â.ris-; tote, il enseigne que les chèvres respirent parles oreilles^ et non par le nez, et qu'elles ont toujours la fièvre. Il arrive sans plus d'ordre aux pourceaux , aux singes et aux lièvres, qui sont blancs dans les Alpes, p^ce qu'ils mangent de la neige.

Il finit par dire les animaux qui ne sont ni doux ni féroces | quels animaux ne se trouvent pas en certains lieux; où, et quels animaux nuisent seulement aux indigènes ; où , et quels animaux nuisent seulement aux étrangers.

Ce livre est compose de trois cent quatre-vingt-sept choses, histoires et observations tirées des auteurs romains et étrangers , dont les noms suivent*

Wous avons analysé les deux livres précédents ep suivant l'auteur pas à pas; car ces livres sont un fait de la plus haute importance pour notre thèse ; seuls , i|8 la prouvent contre tous les préjpgés possibles. Il senible en effet que la zoologie n'ait été pour Pline que la génération et' quelques traits saillants du caractère moral de chaque animal. L'anatomie n'y est pas soupçonnée; là physiologie, par conséquent, y est nulle; l'anatomie extérieure, si admirable dans Âristote , n'a pas même mérité l'attention de Pline; la description la plus simple manque même souvent, et, quand elle y est, elle n'est presque

jamais complète. La zooclassie j qu'Âristotè avait plus rfiine fois si heureusement devinée, n'est rien pour lui; il tfen a soupçonné ni l'importance ni l'utilité. Il serait inutile d'y chercher la philosophie de la science ; toutes les lois de la nature créée étant méconnues, l'harmonie dès êtres, leurs rapports, leurs dépendances, leur supériorité ou leur dégradation, et, par conséquent, la série animale ou la méthode naturelle , qui n'est autre c^ôse que la science, soiit nulles dans Pline. Ne reconnaissant ni Créateur ni Providence, autre que la terre, dont toute la prévoyance se borne à fournir de l'herbe au bœuf et du blé à l'homme , il ne peut y avoir ni lois nî généralité dans les phénomènes; dès lors, plus de bornes aux formes les plus bizarres , aux monstruosités lès plus incroyables , aux fantômes de l'imagination la plus exaltée. Ce sont , dit-il , des caprices de la nature qui se donne en spectacle à elle-même; et qui pourrait jamais raconter tout ce qu*elle peut? Telle est la source de ce ramas sans critique d'histoires apocryphes , de ce pêle-mêle désordonné qui passe d'un aniinal à l'autre , sâbs méthode et sans règle. Tous les êtres, indépendants les uns des autres, pouvant apparaître et disparaître suivant le caprice de la nature, il est indifférent d'en parler dans un ordre qui ne peut exister, et, par la destruction de la science, il n'y a réellement plus, pour l'auteur, d'autre règle que l'intérêt et le plaisir de son lecteur. Telle est aussi la seule fin vers laquelle Pline a été conduit, et il a rempli son but avec un talent rare et une sagacité admirable.

Z«V. /J¥. Des animaux aquatiques. Il confond sous cç titre tous les animaux qui vivent dans l'eau; et il en parlp, dit- il, avant les oiseaux, parce qu'ils sqpt plus grands que ceux-ci , qui sont Ips plus petits des

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