‹ Histoire des sciences et des savantsChapitre 16 sur 82 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

* Nonvelles redierches sur l'hérédité.

§ 1. Essai d'une nouvelle méthode.

Malgré la force des arguments en faveur de l'hérédité qu'on peut déduire de l'analogie de l'homme avec les animaux; malgré l'opinion de tous les peuples, anciens et modernes, qui ont admis des monarchies et des aristocraties héréditaires ; enfin, malgré la multitude des exemples recueillis par les savants, les médecins, les historiens, les moralistes, il faut convenir que la transmission des caractères physiques, moraux et intellectuels n'est pas prouvée avec la rigueur scientifique désirable. C'est qu'il ne suffit pas de réunir un certain nombre de faits favorables à une opinion, si on ne leur oppose les faits contraires, au moyen d'une statistique absolument impartiale. Il faudrait aussi qu'on se donnât de la peine pour discerner, dans les caractères individuels, ceux qui sont de naissance, qu'on peut regarder comme hérités, et ceux qui résultent de l'éducation, des exemples et de toutes les influences sociales extérieures.

J'avais abordé cette distinction importante et difficile dans mon article de l'édition de 1873, sur les savants de divers pays, et l'année suivante M. Francis Galton publia des recherches du même genre*, très intéressantes, sur

' English men of science. 1 vol. in-8°. 1874.

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les hommes scientifiques actuels de l'Angleterre. Il y a dans nos travaux un progrès relativement au procédé ordinaire de citer des cas isolés favorables à l'hérédité. Mais nous avons tous deux choisi certains individus distingués ou certaines familles, en raison précisément de leur mérite. Ce n'est pas un choix impartial pouvant donner des résultats statistiques précis. Dans la science médicale on s'est beaucoup servi de ce moyen. Par exemple, pour l'aliénation, on a constaté combien de malades avaient eu des parents aliénés; pour le daltonisme on a des renseignements analogues, mais il manque toujours de savoir combien d'autres parents n'étaient pas atteints des affections dont il s'agit. C'est à peu près comme si, pour étudier les conditions de richesse d'un pays ou l'effet de la richesse sur les individus, on ne considérait que les personnes ou les familles les plus riches. Quand on raisonne sur des éléments exceptionnels on se prive de beaucoup de ressources que donnerait l'étude de l'ensemble de tous les éléments.

Je vais essayer une méthode différente, certainement meilleure, mais dont l'application ne peut pas encore être faite d'une manière complète ou même suffisamment étendue. Lorsque les documents nécessaires se seront accumulés, on pourra imiter cet exemple et faire mieux. Voici en quoi consiste la méthode.

Choisir, sans aucune idée préconçue et sans égard pour le mérite ou la capacité, un nombre aussi grand d'individus qu'on peut en trouver dont on connaisse les caractères distinctifs et en même temps ceux de leurs parents, et même, si possible, de leurs grands parents, de telle sorte qu'on puisse constater les caractères transmis ou non transmis d'une génération à l'autre. Comme certains caractères, de santé principalement, se montrent

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à un Ago avancé, il faut avoir connu les deux ou trois générations dans leur vieillesse ',ce qui restreint beaucoup le choix.

Les caractères à envisager sont: i° les formes et apparences physiques extérieures ; 2° les caractères intérieurs, autant qu'on peut en juger sans autopsie; 3° les dispositions instinctives qui constituent les penchants, sentiments ou instincts, reconnaissables même chez l'enfant lorsque l'exemple et l'éducation l'ont à peine modifié; 4° les facultés intellectuelles.

Il faut considérer les extrêmes qui distinguent chaque individu, car les états moyens appartiennent à la race ou sous-race et personne ne doute qu'ils ne soient reçus par hérédité. Ainsi tous les hommes ont de la mémoire, mais une mémoire forte ou faible est un caractère distinctif.

Pour la première des quatre catégories, il s'agit de faire un signalement des personnes, dans leur ensemble et dans les détails, en indiquant, par exemple : La stature élevée ou petite, la forme et la grosseur de la tête, la couleur des cheveux, des yeux, la forme du visage, du nez, etc., la longueur relative des membres, si elle présente quelque chose de particulier, la forme des doigts, etc., etc. Dans la deuxième catégorie on peut citer la vue myope ou presbyte, le pouls lent ou rapide, le tempérament sanguin, bilieux ou nerveux, etc., les affections maladives qui se développent naturellement et selon l'âge. Dans la troisième catégorie se trouvent la volonté forte ou faible, tenace ou variable, l'activité ou la paresse,

' Un avantage d'observer les individus âgés est que certains caractères naturels qu'on dissimule à l'âge mûr reparaissent chez les vieillards, par suite de leur faiblesse ou de leur indifférence de l'opinion d'autrui, dont ils n'ont, pour ainsi dire, plus besoin.

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l'indépendance d'esprit ou l'opposé, le sentiment du devoir ou son absence, l'avarice ou la prodigalité, la vanité ou la modestie, le goût de commander ou la soumission, la curiosité ou l'indifférence, l'égoïsme ou l'oubli de ses intérêts, les sentiments affectueux ou malveillants, l'assurance ou la timidité S etc., etc. Enfin la dernière catégorie comprend, par exemple, la mémoire forte ou faible, la facilité pour le calcul ou le contraire, l'imagination grande ou peu prononcée, le raisonnement exact ou médiocre, le jugement ^ sain ou paradoxal, etc., les affections mentales, s'il en existe.

Lorsqu'on aurait noté un grand nombre de ces caractères distinctifs dans deux ou trois générations, il serait aisé de comparer et de voir quels caractères ou catégories de caractères ont passé de l'une à l'autre, directement ou en sautant une ou plusieurs générations (atavisme). Si l'on obtenait, par exemple, une centaine de comparaisons de cette nature, on pourrait apprécier la probabilité de la transmission de tel caractère ou de telle catégorie de caractères, directement ou par atavisme. Plus cette probabilité résulterait de personnes nombreuses et bien étudiées, plus elle constituerait une donnée scien-

' Ne pas confondre la timidité d'esprit, soit défaut d'indépendance, avec la timidité proprement dite, affection du système nerveux qui trouble excessivement certains individus lorsqu'ils sont en public ou même quand ils prévoient qu'ils auront à paraître ou à répondre devant une ou plusieurs personnes. J.- J. Rousseau était timide en conversation et reculait devant un public ; il était audacieux dans ses opinions et ses écrits.

* Le jugement ou bon sens est la faculté de comparer et peser des arguments ou des faits contradictoires pour en déduire des probabilités, tandis que le raisonnement est la faculté de suivre une série d'idées corrélatives. Un mathématicien raisonne juste, mais il est possible qu'il n'ait pas de jugiement.

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lifique acceptable. On saurait alors à quoi s'en tenir sur les chances de transmission par la ligne paternelle, la ligne maternelle ou de l'une à l'autre. On verrait aussi la proportion des caractères nouveaux, qui peuvent provenir d'ancêtres éloignés, ou avoir été déterminés par une cause accidentelle, comme un état momentané des parents lors de la conception.

Une grande difficulté est de savoir s'il faut mentionner certains caractères qui paraissent le résultat de l'éducation, des exemples, des influences extérieures de toute sorte, comme les sentiments patriotiques ou religieux, le point d'honneur, le goût en littérature, etc. Ces caractères, qu'on peut estimer acquis ou artificiels, prennent quelquefois une si grande force qu'on voit des hommes souffrir volontairement et mourir pour leur pays, leur foi, leur roi, leur honneur, etc. Une pareille intensité devient-elle un instinct héréditaire? Certaines apparences peuvent le faire supposer. Ainsi la loyauté à une dynastie se continue souvent de génération en génération, comme le sentiment de l'honneur, de la foi de ses pères, etc. Peut-on dire que ces sentiments sont entièrement acquis? N'ont-ils pas peut-être une origine dans des impulsions naturelles, reconnaissables chez l'enfant, qui se développeraient comme d'autres caractères naturels à mesure que la force physique et intellectuelle augmente?

Après de longues observations et réflexions, il m'a paru que dans ces divers caractères de nature ambiguë, ce qui est acquis l'emporte sur un point de départ initial et naturel qu'on peut supposer hérité. Pendant les premières années de sa vie l'enfant n'est ni chrétien, ni mahométan, ni français, ni anglais, ni dévoué à un roi, un empereur ou une république, mais il montre assez vite des sentiments qui sont comme des germes d'opinions de

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cette nature susceptibles de se développer. Ainsi le patriotisme et le dévouement à un chef sont une amplification de l'instinct qui porte les individus d'une même lamille ou d'une des grandes familles appelées tribus à se défendre mutuellement, à se subordonner les uns aux autres et aussi à se croire d'une race supérieure. L'éducation, les exemples, les discours, les institutions, ajoutent énormément à cette base primitive.

Pour ce qui concerne la religion, les opinions des auteurs difïèrent beaucoup. Les uns affirment que l'homme sauvage n'a pas de sentiment religieux. D'autres, en partant aussi de l'observation, le contestent. Darwin* attribue l'origine des sentiments religieux dans l'espèce humaine k plusieurs causes psychologiques naturelles, comme les rêves, l'imagination, la recherche avec curiosité des causes, etc. Au point de vue de l'hérédité possible j'insisterai sur une des causes. Il y a, dans toutes les religions, un sentiment commun, celui de la crainte, soit de l'avenir soit de punitions prochaines. Or, la crainte, une fois qu'elle existe, devient héréditaire dans toutes les espèces animales, et les lois physiologiques concernent l'homme aussi bien que les animaux. Les voyageurs ' ont souvent constaté que les animaux ne craignent pas l'homme avant qu'il leur ait fait éprouver les effets de sa violence. Mais l'homme lui-même n'a-t-il pas toujours senti des forces destructives autour de lui ? Plus il était faible et isolé, plus il devait craindre, et de là un besoin insatiable de diminuer sa frayeur. C'est à quoi visent toutes les religions. Elles commencent par exalter le sentiment de la crainte; ensuite elles offrent avec assurance les moyens

' Darwin, The descent of man, à la fin du chap. II. ^ Darwin, Origin of species, éd. 1, p. 212 et ailleurs.

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de s'en délivrer. C'est dans le développement de ces moyens qu'elles diffèrent, ainsi que dans les dogmes, les directions morales et les formes. Or les moyens d'influence, les dogmes, les conseils moraux et les formes agissent évidemment après la naissance des individus et dépendent du milieu dans lequel chacun doit vivre.

Les sentiments acquis deviennent-ils des instincts héréditaires quand ils ont été répétés dans une suite de générations ? A priori, cela semble possible et même probable Cependant je n'ai pu en observer aucun exemple certain et malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années, je ne puis sortir, dans cette question, du doute prudent que Darwin a exposé d'une manière lumineuse dans une page de son livre sur'l'origine de l'homme \

Les faits historiques favorables à la transmission me paraissent assez douteux. Le fanatisme des musulmans et celui des Espagnols, qui persistent malgré les changements d'institutions, paraît être la conséquence d'une intensité prolongée de sentiments, accrue par l'élimination ou l'intimidation des non-croyants. Mais on peut aussi attribuer cette persistance à l'action renouvelée des mères, des écoles, des prédications et d'autres influences sociales. Quand ces actions et influences se modifient ou cessent d'agir, les sentiments des générations suivantes changent ou disparaissent — preuve qu'ils étaient artificiels plutôt que naturels.

On a des exemples assez frappants de ces modifications des idées religieuses ou patriotiques. Comme les faits sont plus faciles à constater dans un petit pays que dans un grand, je citerai le calvinisme à Genève. On sait à quel

' Je dirai plus loin pourquoi.

* Darwin, Descent of man, I, p. 103.

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point il était rigoureux dans le XVII'"^ siècle. Personne ne pouvait s'y soustraire. Les récalcitrants étaient censurés, emprisonnés ou expulsés. Cependant après trois ou quatre générations soumises à ce régime de pression et de sélection, les sentiments calvinistes se sont trouvés si peu héréditaires que, par une évolution pacifique, générale, dans le clergé et dans la foule, chacun a été laissé libre, depuis 1730 ou 1740, d'admettre ou de ne pas admettre les dogmes de Calvin et d'interpréter les Ecritures selon sa conscience et ses lumières. Ce nouveau régime, de religion individuelle, a duré un siècle, après quoi une nouvelle évolution, venue originairement d'Angleterre, a montré une fois de plus que ni les opinions religieuses ni l'intensité du sentiment religieux ne sont héréditaires. Les sentiments patriotiques sont tout aussi variables, malgré leur pression pendant plusieurs générations. Ainsi les Comtois ont détesté la France loncrtemps après avoir été soumis par Louis XIV ; l'Ecosse ne s'est fondue avec l'Angleterre que longtemps après l'union, et dans les exemples contraires comme ceux de la Pologne, de l'Irlande, l'antipathie persistante s'explique par des causes politiques ou religieuses, bien plus que par une hérédité d'instincts haineux. Le loyalisme, soit dévouement à une dynastie, a toujours une fin. On voit que ces divers sentiments sont déterminés surtout par des causes extérieures.

Les caractères acquis résultent souvent d'une sorte d'épidémie ou contagion, et c'est une manière de les distinguer des caractères de naissance. Il suffit d'un prédicateur ou d'un agitateur politique ou rehgieux, pour déterminer un mouvement d'opinion évidemment factice. Les hommes sont entraînés dans ce cas par imitation et par un effet sur le système nerveux. On ne voit pas cela

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pour les caractères naturels. Ainsi les parents et instituteurs ne peuvent pas inspirer une volonté forte ou persévérante chez des enfants, ni leur donner le goût du calcul, ni même celui de la vérité s'ils n'ont pas ces dispositions de naissance. On ne peut pas créer l'indépendance d'opinion ou une forte mémoire, ou le sens commun, seulement certains caractères de naissance peuvent être développés, et surtout leur emploi peut être favorisé. Ce sont de grandes différences d'avec les caractères acquis. Il faut l'admettre, quoique la distinction des caractères naturels et artificiels soit impossible à préciser d'une façon absolue.

Je laisserai donc dans mes recherches les caractères plus particulièrement acquis, de même que les caractères moyens, qui ne sont pas distinctifs des individus. Il en reste beaucoup d'autres sur lesquels j'ai essayé d'apphquer la méthode statistique, la seule vraiment concluante,

J'ai voulu d'abord étudier des familles souveraines, à cause de l'avantage de considérer des individus sur lesquels on a beaucoup écrit et l'on peut tout répéter sans indiscrétion. Il y a d'ailleurs sur leur compte des faits historiques, des portraits, des mémoires qui indiquent beaucoup de caractères individuels. On s'est trop attaché, j'en conviens, aux dispositions des princes qui influent sur la politique ou sur les intérêts des courtisans, et il faut se défier des appréciations de contemporains flatteurs ou hostiles. Les portraits eux-mêmes ne sont pas sûrs. Ils ne valent pas nos photographies modernes. Malgré ces objections j'ai abordé l'étude de quelques souverains.

Louis XIV est le premier qui m'ait tenté. On a sur lui une infinité de renseignements. Son père Louis XIII, son aïeul Henri IV sont bien connus; Anne d'Autriche, sa mère, et Marie de Médicis, son aïeule, le sont presque

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autant, mais on peut craindre que les informations ne soient bien rares pour Philippe III d'Espagne, aïeul maternel, et plus encore pour sa femme Marguerite d'Autriche. Les soupçons sur la légitimité de Louis XIV et de Louis XIII ne m'auraient nullement arrêté, puisqu'ils ne reposent sur aucune preuve, et que la ressemblance extraordinaire du duc de Nemours actuel avec Henri IV les met à néant. Ce qui m'a fait renoncer, c'est la difficulté de comparer Louis XIV, sous certains rapports, avec plusieurs de ses ascendants dont je viens de parler. Mêmes objections pour Louis XV et Louis XVI. Individuellement on peut en faire des portraits fort exacts, sous tous les points de vue, physiques, moraux et intellectuels, mais les deux dauphins leurs pères sont moins connus, les aïeules, sauf Marie Leczinska, échappent encore plus aux investigations. J'ai recouru alors au grand Frédéric, à son père et à sa mère, sur le compte desquels la margrave de Bayreuth, sa sœur, a publié des anecdotes si amusantes, si variées, et dont les contemporains et les historiens ont mentionné une foule de traits caractéristiques. Ici encore il m'a fallu renoncer, à cause de la rareté des documents sur l'aïeule maternelle, Sophie Dorothée de Brunswick, et l'aïeule paternelle, Sophie Charlotte de Hanovre. Un Allemand trouverait mieux que moi sur ces princesses des détails de figure et de caractère, mais une infinité d'autres sur la santé, les dispositions morales et la capacité intellectuelle resteraient inconnus.

Les Anglais seraient-ils plus heureux s'ils voulaient constater 40 ou 50 caractères distinctifs chez deux ou trois générations des Stuarts, des Gromvell, ou de quelques autres familles éminentes de leur pays? J'en doute beaucoup. C'est un genre d'études à renvoyer d'un demi-siècle. Lorsqu'on aura des suites de photographies des sou-

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verains et de leurs parents et grands parents, avec les témoignages de médecins comprenant l'importance de l'exactitude, il sera possible de faire mieux. C'est pour cela que j'ai mentionné mes tentatives infructueuses. On les imitera peut-être un jour dans de meilleures circonstances \

N'ayant pas découvert une série de hauts personnages auxquels on puisse maintenant appliquer la méthode, j'ai voulu savoir ce qu'elle donnerait dans une famille de simples particuliers. La mienne m'est extrêmement connue, pour trois générations. Arrivé à 78 ans, j'estime posséder une notion complète de moi-même. Il se trouve aussi que mes parents et grands parents, tous morts à plus de soixante ans, sont présents à mon esprit et que leur souvenir est complété par des lettres, des mémoires et des portraits. J'ai énuméré d'abord les caractères par lesquels on peut me distinguer d'un individu quelconque, en bien ou en mal, indépendamment des effets de l'éducation ou du milieu dans lequel j'ai vécu, et j'ai cherché lesquels de ces caractères existaient ou n'existaient pas dans les deux générations qui m'ont précédé. Après avoir fait consciencieusement ce travail, et l'avoir lu et relu à plusieurs reprises, j'en ai tiré les chiffres dont je vais parler, et ensuite par un sentiment que tout le monde doit comprendre, /m' détruit toutes mes

* Les personnes qui voudraient essayer une étude sur les souverains comme celle qu'il m'a fallu abandonner, trouveront dans l'ouvrage du Paul Jacoby, Études sur îa sélection (Paris, 1881), un tableau complet des difformités, des vices, des folies, de l'idiotisme, en général des défauts de princes ou princesses, de souverains ou de reines depuis 1800 ans. Les bonnes qualités y sont rarement indiquées, et les personnages vertueux y sont passés sous silence, procédé avec lequel il n'est pas difficile de prouver que le pouvoir fait dégénérer.

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notes, quoique la curiosité du public n'eût pas trouvé grand chose à nous reprocher.

Voici les résultats sommaires. — Appelons A le sujet observé, afin d'en parler plus hbrement.

l°Ila été noté sur son compte 6 4 caractères distinctifs % savoir 21 de formes ou apparences extérieures, 1 4 de carac ■ tères intérieurs ou maladies non accidentelles, 19 de sentiments ou dispositions instinctives et 10 de facultés intellectuelles. En comparant avec les ascendants de deux degrés, je constate ceci : 1° sur les 64 caractères distinctifs 63 existaient déjà chez les deux parents ou au moins chez le père ou la mère. Un seul s'est montré un peu nouveau en raison de son intensité. C'est la disposition à se servir de la statistique pour étudier des questions de toutes sortes. On peut l'attribuer à l'hérédité, car si le père et l'aïeul paternel de A se servaient avec modération de la méthode numérique, son grand oncle paternel était un véritable statisticien qui en a laissé des preuves \ Ce sont des qualités et des défauts ' hérités, qui ont permis à A

' Je répète que, dans mes recherches, les caractères moyens, comme taille moyenne, bouche moyenne, mémoire ordinaire, etc., n'ont pas été notés, parce qu'ils rentrent dans les caractères de l'espèce et de la race, qu'on sait être héréditaires, et qu'ils ne sont pas distinctifs des individus.

De Candolle-Boissier a écrit sur le commerce des grains. Il avait des portefeuilles remplis de documents statistiques. C'est à lui que Genève doit la création d'une caisse d'épargne avant qu'il en existât à Londres ou à Paris.

* Certains vices ou défauts sont toujours nuisibles, mais d'autres facilitent l'adaptation aux circonstances. Un boiteux ou un myope sera peut-être un plus grand jurisconsulte ou homme de science qu'un autre, parce qu'il n'aura pas perdu son temps au service militaire ou dans des distractions mondaines. Le mensonge profite aux politiciens; l'égoïsme aux spéculateurs, etc. Il y a heureusement beaucoup de carrières dans lesquelles les qualités sont plus utiles que les défauts.

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de s'adapter aux circonstances dans lesquelles il s'est trouvé. Gomme la plupart des personnes qui ont réussi dans leur carrière il ne doit raisonnablement en tirer aucune vanité, puisque ni sa naissance ni les mœurs et institutions de ses compatriotes ne dépendaient de lui. Tout au plus peut-on le louer de s'être adapté aux conditions extérieures. Il est vrai qu'il n'a pas commis la faute de s'acharner à des études, des exercices ou une profession auxquels il n'était pas propre uniquement pour le plaisir de surmonter des difficultés ; mais ceci est une application du bon sens, dont il se trouve que A avait reçu une dose suffisante de son père et de son aïeul paternel. Plus on analyse de cette façon les causes de succès d'un individu, plus on trouve que la modestie est de rigueur.

2° La communauté des caractères de A et de ses parents et grands-parents s'est montrée avec les diversités suivantes. Dans la première catégorie (caractères extérieurs) 387o des caractères sont communs avec les deux parents, 43''/o avec le père seul et 197o avec la mère seule. Dans la deuxième catégorie (organes intérieurs) 36"/^ sont communs avec les deux parents, 507o avec le père seul, 14 avec la mère seule. Dans la troisième (sentiments, instincts) 47%, 16V„ et 377„. Dans la quatrième (intelligence) 337o. 567o et llVo. Ainsi l'héritage paternel a été le plus fort dans trois des catégories.

En étendant la comparaison jusqu'aux grands-parents de A, je constate sa ressemblance également plus grande avec la ligne masculine qu'avec la féminine. Je n'en donne pas les chiffres à cause de quelques incertitudes sur les caractères des deux aïeules.

3° Le père de A ressemblait à son père et à sa mère dans des proportions très différentes. Pour les caractères

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physiques (externes et internes), il avait hérité plus de sa mère que de son père, et pour les caractères d'instinct et intellectuels plus de son père que de sa mère. Il avait en outre, dans les quatre catégories, des traits distinctifs (8 sur 56), qui n'étaient marqués ni chez l'un ni chez l'autre de ses deux parents, sans que j'aie pu savoir s'ils venaient d'ascendants antérieurs ou étaient simplement plus accentués ou nouveaux dans la famille. On voit que la prédominance masculine ou féminine n'est pas une chose héréditaire. Elle varie dans une même succession d'enfants, et ce n'est pas singulier, puisqu'elle varie d'un enfant à l'autre des mêmes parents.

4° Les caractères de A communs avec ses deux parents, et surtout avec l'ensemble de ses six parents et aïeux, sont en général plus accentués chez lui que les autres. Ce sont de véritables caractères de famille, ou même du groupe des réfugiés protestants français dont A descend par les six ascendants indiqués et par beaucoup d'autres. J'aurai l'occasion de parler plus loin de cette espèce de sous-race morale et intellectuelle, qu'on peut étudier à Genève mieux qu'ailleurs dans les familles qui existaient avant l'immigration cosmopolite actuelle.

Si d'autres familles m'avaient été connues aussi complètement que celle de A, c'est-à-dire pour trois générations consécutives, j'aurais fait un travail analogue, sans dire les noms et en détruisant mes notes après en avoir extrait des résumés. Gomme je n'ai pas pu en découvrir, je me suis borné à l'examen de deux générations de personnes, les unes décédées à un âge avancé, les autres parvenues à l'âge auquel certaines maladies et autres caractères ont pu déjà se manifester. En consultant bien mes souvenirs, je compte dix-huit individus du sexe masculin, et treize du sexe féminin dont j'ai connu également

68 '''NOUVELl^S RECHEllCHES SUR l'eKRÉDITÉ.

les pères et les mères, depuis l'âge mûr ou au moins dans la vieillesse et sur lesquels je pouvais m'aider de divers renseignements.

Ces 31 individus appartiennent à seize familles différentes, dont une parisienne et quinze genevoises. Dix de celles-ci sont de la catégorie des réfugiés protestants français arrivés dans les XVl"^ et XVII'"^ siècles ; cinq sont plus anciennes dans le pays et une est venue de la Suisse allemande. Les trente Genevois ont eu des pères ou mères, ou leurs deux parents issus de réfugiés français, sauf deux dont les mères descendaient de réfugiés italiens du XVI"^ siècle. Les influences de climat, d'éducation, d'institutions politiques et religieuses ont été semblables pour ces familles. Elles appartiennent à la classe aisée ou riche. Cette grande uniformité rend assez remarquable la diversité des caractères individuels dont j'aurai à parler.

Pour les 31 personnes — parmi lesquelles se trouve A mentionné tout à l'heure — j'ai pu énumérer 1032 (mille trente-deux) caractères distinctifs comparables avec ceux des pères et mères, c'est-à-dire dont j'ai constaté la présence ou l'absence chez les deux parents. J'ai laissé de côté quelques caractères des sujets observés, parce que je n'ai pu savoir s'ils existaient chez le père ou la mère. L'important n'était pas d'énumérer tous les caractères — ce qui d'ailleurs est impossible — mais de noter ceux qu'on a pu voir ou dont on a pu constater l'absence chez les parents.

J'ai classé les caractères selon les quatre catégories indiquées ci-dessus, sans me laisser décourager par quelques difficultés.

Les caractères sur lesquels on peut hésiter ne sont pas nombreux et leur classement n'a pas beaucoup d'effet

* NOUVELLES EECHERCHE8 SUR l'hÉEÉDITÉ. 69

sur les résultats. C'est, par exemple, la vision, qui peut se constater à l'extérieur, mais qui tient à la conformation intérieure de l'œil et que j'ai classée par ce motif dans la seconde catégorie. C'est aussi l'hypocondrie, qu'on peut rattacher aux affections mentales, mais qui vient souvent d'un état maladif des voies digestives. Je l'ai attribuée également à la seconde catégorie. Je citerai encore le sens musical, que j'ai mis dans les dispositions naturelles ou instinctives, quoiqu'il dépende aussi de l'organisation de l'oreille. Il m'a paru qu'un sourd peut avoir la sentiment du rythme musical. Toutes les maladies mentales ont été classées dans les circonstances intellectuelles, bien que certaines de ces affections concernent le sens moral et autres sentiments de la 3™^ catégorie. Les passions sexuelles fortement accusées, ou dépravées, ou presque nulles ont été considérées comme des affections maladives physiques catégorie). Du reste quelques transpositions d'une catégorie à l'autre ne changeraient guère les moyennes, comme nous le verrons tout à l'heure.

Je me suis efforcé toujours de considérer les sentiments primitifs, spontanés de l'individu, en éliminant le plus possible les résultats de l'éducation et des influences successives extérieures. Les sentiments acquis par un effet du milieu social, comme le patriotisme, le goût littéraire, etc., n'ont pas été comptés. J'ai cherché essentiellement les dispositions qui forment le naturel — ce naturel qui « revient au galop quand on le chasse, » et qui se montre déjà dans l'enfance, — ce sont, par exemple, la véracité ou le mensonge, la vanité ou la modestie, le goût de commander ou celui d'obéir, la volonté forte ou faible, persistante ou variable, etc., etc. Les tendances religieuses ont été comptées lorsqu'elles m'ont paru sincères et antérieures aux prédications, lectures ou conver-

70 '"nouvelles recherches sur l'hérédité. salions aulorilaires. Celles qui résultent de la mode, de l'entraîneraent, de la soumission, de l'intérêt personnel, se trouvent implicitement sous les litres de légèreté, soumission, timidité d'esprit, égoïsme. Pour les affections maladives je n'ai pas noté celles qui résultent d'épidémies ou de contagions physiques, morales ou intellectuelles. On peut soutenir que les individus y étaient prédisposés, mais sans un hasard extérieur ils auraient conservé leur santé. D'après ce point de vue les monomanies médicales, sociales, politiques, religieuses résultant du charlatanisme ou de prédications insensées de monomanes en liberté, n'ont pas été attribuées, comme caractères naturels, aux victimes qui en ont été atteintes. Elles leur sont aussi étrangères que la petite vérole ou le choléra morbus qui surviennent par hasard.

Une remarque de M. Francis Gallon m'a fait introduire un caractère auquel les moralistes n'ont pas fait attention. Cet ingénieux observateur, qui a vécu au Cap de Bonne-Espérance, a fait des voyages dans l'intérieur avec des charriots tirés par des bœufs attelés en file. Quand on détache ces animaux à la fin de la journée, ils ont l'instinct de se jeter en une masse pour former un cercle hérissé de cornes, que les lions n'osent pas attaquer. Certains individus très craintifs se poussent au milieu des autres, mais quelques-uns, au contraire, se tiennent de préférence au bord ou même s'écartent plus ou moins de la masse. Ceux-ci sont souvent emportés par les lions, ce qui diminue, actuellement, et pour la suite par hérédité, le courage de l'espèce bovine en Afrique. L'homme se sert de l'indépendance d'allures des individus exceptionnels qui s'exposent. Il les met à la tête des attelages, position qui répugne aux autres.^ Les chevaux, ce me

^ Galton, Inguiries into human faculties, 1883, p. 70.

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 71

semble, et probablement toutes les espèces sociales, présentent des faits analogues. J'en connais chez les hommes. L'indépendance d'allures est différente de celle des opinions. Elle porte certains individus à voyager seuls, môme dans des pays dangereux, à devenir des pionniers dans les forêts d'Amérique, à se séparer de leurs compagnons, à se pHer fort mal aux évolutions militaires, etc. Ce caractère, fréquent dans la race anglo-saxonne, la rend propre à coloniser.

Après ces explications, un peu longues, — moins cependant que le travail qu'il m'a fallu faire, — j'arrive à l'énoncé des résultats. Le tableau suivant les donne, en abrégé, pour les trente et un individus, selon les quatre catégories de caractères et selon le sexe.

Dans mes notes originales chaque caractère distinctif d'un individu est classé dans sa catégorie, et si le caractère existait chez l'un des parents ou chez tous les deux je l'ai indiqué entre parenthèses comme ceci:

Cheveux blonds (père).

Vue presbyte (père, mère).

Indépendance d'esprit (père).

Sens musical (mère).

S'il n'y a rien entre parenthèses le caractère n'existait pas chez les parents. Lorsque la présence ou l'absence d'un caractère n'a pas pu être constatée chez les deux parents ou chez l'un d'eux le caractère a été omis entièrement, même pour le sujet. Sans cela on aurait pu croire qu'un caractère manquait chez les parents et n'était pas hérité, tandis que simplement il est resté inconnu ou douteux.

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*NOm'ELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

§ 2. Déductions tirées des faits.

Ce tableau montre d'une manière frappante que l'hérédité est la loi ordinaire, générale, prédominante, dans les deux sexes et, à degrés variés, pour toutes les catégories de caractères non acquis. Je répète qu'il s'agit des caractères distinctifs des individus, c'est-à-dire un peu exceptionnels, mais on sait que les caractères moyens de l'espèce et de la race sont encore plus héréditaires.

Sur 1032 caractères distinctifs des 31 individus observés, 96, soit 10 7o ont été constatés chez les pères et mères, ou au moins chez l'un des deux parents.

Les 10 °/o dont j'ai constaté l'absence chez les pères ou mères peuvent être de trois sortes. Les uns seraient l'héritage d'ascendants de générations antérieures (atavisme). D'autres peuvent être des innovations soit variations dans la famille. D'autres enfin, des caractères qui existaient chez les parents à un degré trop faible pour avoir été notés. Pour distinguer ces trois origines il aurait fallu connaître parfaitement les aïeux et aïeules de plusieurs degrés antérieurs, ce qui ne m'a pas été possible. Toutefois j'ai pu, au moyen de mes notes, apprécier jusqu'à un certain point le nombre des cas d'atavisme.

Il y a eu six individus dont tous les caractères existaient chez les pères ou mères, par conséquent étrangers à l'atavisme. Pour les 25 autres je connais des cas certains d'atavisme. Les plus frappants sont deux individus atteints d'ahénation mentale, l'un par accès éloignés, l'autre pendant la moitié de sa vie. Leurs pères et mères étaient sains d'esprit, mais le premier a eu son aïeul maternel, et le second un ancêtre paternel (bisaïeul ?) frappés d'ahénation. Je vois aussi dans mes notes deux exemples des

74 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

singuliers rapports signalés quelquefois avec des collatéraux, qui font présumer un atavisme éloigné. Ainsi le n° 8 de mes notes, épiieplique, avait un oncle paternel atteint de catalepsie, et une dame difTérail de ses deux parents par la couleur des cheveux, la forme du nez, la grandeur de la bouche et le teint, mais ces caractères se retrouvaient chez une sœur de sa mère et chez une parente éloignée du côté de son père. Il est difficile de ne pas supposer dans ce dernier cas un ou deux faits d'atavisme remontant très haut. Voilà donc des caractères ataviques constatés parmi les 96 dont l'origine n'était pas uniquement paternelle ou maternelle. Probablement il y en avait d'autres. Cependant les cas d'innovations et surtout ceux d'intensité accrue de caractères des parents doivent entrer pour une plus forte proportion que l'atavisme dans les caractères d'origine inconnue.

D'après la dernière colonne du tableau les caractères extérieurs, ceux d'instinct ou sentiment et les caractères intellectuels se transmettent à peu près dans les mêmes proportions. Les caractères physiques intérieurs paraissent plus souvent des eiïets d'atavisme, d'innovations ou d'aggravations des caractères paternels ou maternels (15 7o d'origine inconnue, au lieu de 7 à 10 7o)- Mais ce n'est peut-être qu'une apparence tenant à l'impossibilité de connaître plusieurs des caractères intérieurs. On peut le soupçonner, d'après le fait que l'organisation anormale de l'œil (myopie ou presbytie), qu'on peut facilement constater, est d'après mes chiffres aussi héréditaire que l'ensemble des caractères d'autres catégories'. Les 7 7o non hérités dans les caractères extérieurs, plus faciles

^ Darwin a noté de nombreuses diversités des organes intérieurs observées dans les autopsies {Descent of man, chap.rV).Ces carac-

* NOUVELLES EECHERCHES SUR l'pIÉRÉDITÉ. 75

à voir, prouvent que plus on peut constater les caractères, plus on les trouve hérités.

Les femmes sont plus habiles que les hommes à cacher leurs défauts, et peut-être plus disposées à montrer ou à simuler des qualités. J'explique de cette manière pourquoi la proportion des caractères non reconnus chez les parents a été plus petite en ce qui concerne le sexe féminin. Il faut dire aussi que les hommes ont plus d'occasions de manifester leurs caractères, bons ou mauvais, en particulier ceux de l'intelligence, et que leurs traits distinctifs sont en général plus accentués que ceux des femmes. Chez les hommes j'ai pu noter, en moyenne, 36 caractères par individu pour les quatre catégories, et chez les femmes seulement 29.

Ce nombre des caractères distinctifs n'a pas la même signification dans les diverses catégories. Pour les choses de l'extérieur, un petit nombre signifie presque toujours des formes moyennes qu'on a omises parce qu'elles n'étaient pas distinctives et qu'elles rentraient dans les caractères de l'espèce ou de la race. Les individus les plus laids, les plus mal proportionnés ont beaucoup de caractères distinctifs extérieurs, les beaux en ont fort peu. Le petit nombre des caractères intérieurs n'a pas tenu seulement à la difficulté d'en constater, mais aussi à la circonstance que les 31 sujets observés ont vécu jusqu'à la vieillesse, quelquefois jusqu'à 80 ou 90 ans, ce qui suppose pour la majorité d'entre eux une excellente santé et peu de notes à inscrire sur des affections maladives.

Au contraire, dans les catégories relatives aux sentiments et aux facultés intellectuelles, plus il y a de caractères individuels restent si souvent inconnus qu'on ignore leur degré d'hérédité.

76 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉOITÉ.

tères distinclifs plus ordinairement les individus sont remarquables en bien ou en mal.

Quatre savants, plus ou moins célèbres, qui figurent parmi les 18 sujets masculins de mes recherches, ont de 25 à 30 caractères distinctifs de ces deux catégories, tandis que les quatorze autres individus en ont moins. Le plus distingué des quatre savants avait 30 caractères de cette nature, qui étaient des qualités, ou des défauts insignifiants, sans aucun vice. J'aurais aimé comparer mes sujets honnêtes d'observation avec des hommes influents et vicieux, mais il ne s'en est pas trouvé dont j'aie connu suffisamment les pères et mères pour les introduire dans ma liste. Un pohticien qui a joui d'un succès remarquable dans notre pays et que les circonstances m'ont permis de bien connaître, avait 24 caractères distinctifs, de mes deux dernières catégories, formant un assemblage de dix qualités et de quatorze vices ou défauts. Sept de ses qualités (volonté forte, persévérance, indépendance d'opinion, curiosité, activité, sagacité, jugement), et sept de ses défauts (égoïsme, mensonge, absence de frein moral, prodigalité, sophismes, ambition, despotisme) ont causé son succès et finalement sa chute.

Pour justifier cette loi du nombre des caractères je citerai deux souverains, de valeur très inégale, dont tout le monde a pu connaître les caractères distinctifs, Louis XVI et Napoléon Bonaparte.

Louis xvi, — Volonté faible — bonté — équité — pas d'indépendance d'esprit — sentiment du devoir — piété naturelle — abnégation — soumission — probité — modestie — pas de curiosité — peu de sentiment des arts.

Jugement sain — peu d'imagination — lenteur d'intelligence (Total 15 caractères).

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 77

Napoléon Bonaparte. — Volonté forte — mais variable

— activité — ambition — assurance devant le public — présomption — égoïsme — ingratitude — dureté ^ — meurtres en grand (guerres sans cause légitime) et en détail (duc d'Enghien) — mauvaise foi (bulletins faux, traités rompus, etc.) — despotisme — indépendance d'allure ^ — insubordination ^ — jalousie de ses rivaux

— mépris des faibles (femmes, prêtres, vaincus) — orgueil — vanité — superstitions vagues (son étoile, etc.)

— absence de frein moral ou religieux intérieur — peu de sociabilité * — violence — esprit d'ordre et de combinaisons — faible sentiment des arts plastiques * — pas de disposition pour la musique^

Curiosité — promptitude d'intelligence — clarté et précision — travail intellectuel énorme — imagination forte — mémoire bonne — raisonnement juste — jugement ' faible — facilité pour le calcul — talent d'obser-

^ Pour la dureté et l'ingratitude voir ses lettres confidentielles à son frère Joseph et les souvenirs de madame deRémusat; penser aux services que ses frères Lucien et Louis lui avaient rendus.

^ Voir la définition (ù-dessus, p. 70.

^ Général de la république, il conspira contre elle et la renversa.

* Sournois dans sa jeunesse; ensuite n'ayant jamais pu se plier aux habitudes polies des salons ; voulant parler mais non converser.

^ Par vanité de triomphateur il fit venir à Paris des chefsd'œuvre arrachés aux vaincus, mais on ne dit pas qu'il se soit absorbé à les contempler. Il ne ressemblait guère à Louis XIV pour la passion de l'architecture, ni au roi Louis de Bavière, qui supprimait des régiments ou des bateries d'artillerie pour bâtir des musées et acheter des tableaux.

^ Quelques personnes croient que la musique adoucit les mœurs. Elles peuvent regretter que Napoléon n'ait pas été musicien. Je les prie de considérer que le grand Frédéric, qui avait beaucoup des caractères distinctifs de Bonaparte, a joué de la flûte avec passion dans toute sa jeunesse.

^ Voir la note page 57.

78 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

valion — haine des abstractions — amplitude pour saisir un ensemble et les détails (37 caractères).

L'analyse psychologique d'un homme aussi extraordinaire est parfois difficile, et les mots ne se présentent pas toujours quand on veut exprimer certains caractères. Que dire, par exemple, de ce singulier trait d'un général en chef qui abandonne deux fois son armée quand elle va périr? Gela c'est vu en Égypte et en Russie. Un capitaine de vaisseau qui abandonne son équipage en danger, est qualifié de lâche. Ce serait calomnier Napoléon de lui appliquer cette épithète. Il n'avait pas l'habitude de se jeter dans la mêlée comme Henri IV ou Victor- Emmanuel, mais il lui est arrivé de s'exposer sans sourciller quand il le croyait utile ou nécessaire. Les actes dont je parle rentrent, à mon avis, sous les rubriques

égoïsme et ambition. Bonaparte quittait l'Egypte pour commencer une nouvelle carrière en France, à défaut d'un empire en Orient qu'il avait rêvé ; il s'est échappé de Russie pour préparer une revanche. J'ai été sur le point de taxer le grand homme de défaut de sagacité, parce qu'il ne comprenait pas les sentiments et les opinions d'autrui. Par exemple, il avait donné des royaumes à ses frères Louis et Joseph, mais il s'étonnait et se fâchait de les voir gouverner dans l'intérêt des Hollandais et des Espagnols. Il n'a jamais compris les scrupules du Pape, ni les idées qui empêchaient les Allemands de se soumettre ou les Anglais de se fier à lui. D'un autre côté il ne manquait pas de sagacité dans les affaires administratives ou militaires. On peut dire que, n'ayant ni sentiment moral, ni aucune trace de sentiment chevaleresque, il ne comprenait pas ceux qui agissaient par scrupule ou par dévouement. Cela rentre donc dans les termes égoïsme et dureté, que j'ai énoncés.

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'eiÉRÉDITÉ. 79

Après Bonaparte on peut citer Darwin qui a été aussi un conquérant, puisque, dans l'espace de quelques années, il a gagné une immense étendue du domaine scientifique, en dépit d'oppositions qui paraissaient formidables. Voici ses caractères distinctifs moraux et intellectuels, déduits de ses ouvrages, de mes relations avec lui et de l'opinion de quelques-uns de ses parents ou amis.

Charles Darwin. — Volonté forte — persistante — activité — véracité — probité — bonté — générosité à l'égard de ses devanciers ou de ses rivaux — sentiment du devoir — curiosité — modestie — indépendance d'opinions — courage pour les énoncer — pas de superstitions * — habitudes régulières — esprit d'ordre — pas de goûts mondains ^ — ni de disposition pour les arts plastiques — ou pour la musique

Attention forte — jugement sain — raisonnement juste — talent d'observation — sagacité dans les déductions — esprit de généralisation — mémoire bonne — imagination forte * — pas d'abstractions métaphysi-

* La superstition consiste à supposer des rapports de cause à effet dont on n'a aucune preuve. C'est un défaut naturel si commun que son absence est un caractère distinctif.

* Darwin était à l'opposé des savants qui ne peuvent pas se passer de causeries avec des élèves ou collaborateurs et qui fréquentent les sociétés scientifiques et le monde. Il ne dédaignait pas la conversation, qu'il maniait agréablement, mais une vie retirée, à la campagne, sans aller à Londres dans la « saison, » était celle qu'il préférait et qu'il a menée. Dans sa jeunesse il a passé cinq ans à bord d'un vaisseau.

^ Darwin, m'écrit un de ses parents, se sentait ému par la musique, parfois jusqu'à pleurer, mais sans avoir ce qu'on appelle « de l'oreille. » C'est un effet sur le système nerveux, causé par des perceptions vives, indépendamment du mérite de la musique.

* Les antagonistes de Darwin l'accusaient d'avoir trop d'imagination. Ceux qui ont lu attentivement ses ouvrages peuvent trouver qu'il en manquait, parce que tout y est basé sur des observations

80 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

ques — peu de disposition au calcul — amplitude extraordinaire pour saisir un ensemble et les détails (29 caractères).

Le conquérant militaire avait 37 caractères distinctifs dans les catégories de sentiments et d'intelligence, le conquérant scientifique 29. Mais combien de différences dans la nature de ces caractères ! Chez le premier une quinzaine de vices et aucune qualité morale; chez le second aucun vice et un grand nombre de qualités.

Napoléon Bonaparte a été une exception sous plusieurs points de vue. C'est peut-être l'homme le plus extraordinaire des temps modernes. Je remarque, par exemple, que plusieurs de ses caractères distinctifs paraissent n'avoir existé ni chez ses parents ni chez ses ancêtres, autant du moins qu'on peut le savoir. Il était très différent de ses frères. Ceux-ci ressemblaient à beaucoup de Français, lui a beaucoup de Corses. Il est un indice que la supériorité de certains hommes lient en partie à des caractères nouveaux dans leurs famillès, indépendamment d'un nombre considérable de caractères reçus en héritage. J'ai vu aussi dans mes notes sur 31 personnes, que les individus distingués, non seulement avaient plus de caractères distinctifs hérités, mais en avaient quelques-uns de nouveaux, qui n'étaient pas assez accentués chez leurs parents ou leur ancêtres pour avoir été comptés, tandis que les individus médiocres avaient moins de caractères et aucun qui ne fut chez leurs parents ou ancêtres.

Nous voyons ici la confirmation de la loi assez générale,

de détail. Il faut cependant de l'imagination pour concevoir des expériences et deviner des relations entre les faits. D'ailleurs M. Francis Galton me dit que son parent, dans sa jeunesse, lisait des poésies avec passion. Il était petit-fils d'un poète.

* NOUVELLES EECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 81

reconnue par les anthropologistes \ que plus une race est civilisée, plus les individus qui la composent sont dissemblables. Ce qu'on a remarqué pour les races et subdivisions de races existe aussi dans les groupes de quelques individus.

J'ai relevé pour mes trente et une personnes les caractères qui ont été le plus souvent constatés, afin de savoir comment ils se sont transmis. Le tableau de la page 72. montre que, réunis par catégories, les caractères paternels l'ont emporté sur les caractères maternels, mais il est probable que certains caractères viennent plutôt de l'une des deux lignes. Malheureusement les observations ne sont pas assez nombreuses sur chacun des caractères pour qu'on puisse en tirer des conclusions suffisamment probables. Je mentionnerai seulement les caractères sur lesquels j'ai réuni plus de douze observations. Ce sera si Ton veut une indication, à défaut de probabilités basées sur des faits plus nombreux.

Parmi les caractères physiques extérieurs un seul, la couleur des yeux, a été noté plus de douze fois. Pour les 19 autres individus, je n'ai pas réussi à constater ce caractère chez les sujets et en même temps chez leurs parents morts depuis plusieurs années. Comme la couleur de l'iris est facile à voir; que d'ailleurs c'est un caractère qui offre peu de cas douteux et peu de transitions, je me suis efforcé de réunir à cet égard des renseignements en dehors des 31 personnes dont j'ai parlé jusqu'à présent. Un premier aperçu des résultats de cette enquête me fait croire que la couleur brune des yeux se transmet plus facilement que les teintes bleues ou grises.

• Delaunay, De l'égalité et de l'inégalité des individus, Bévue scientifique, 20 mai 1882.

82 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

Lorsque j'aurai réuni quelques centaines de cas je donnerai des moyennes qui auront probablement de l'intérêt \

Quant aux caractères physiques internes, pour lesquels mes notes sont insuffisantes, je remarque seulement que vingt de mes sujets observés étaient ou myopes ou presbytes et que ces défauts venaient: des deux parents 11 fois, du père seul 5 fois, de la mère seule 3 fois, et d'une origine inconnue (ancêtres ou accident personnel nouveau dans la famille) 1 fois.

Pour la troisième catégorie, celle des sentiments et

instincts :

L indépendance d'opinion, constatée 13 fois, venait 3 fois des deux parents, 7 fois du père seul, jamais de la mère, et 3 fois d'une origine inconnue.

La vanité (ou bonne opinion de soi-même), notée 13 fois, venait 3 fois des deux parents, 5 fois du père, 3 fois de la mère, 2 fois d'une origine inconnue.

La probité, notée 18 fois, existait chez tous les parents.

La véracité, notée 15 fois, existait 11 fois chez les deux parents, 2 fois chez le père seul, et 2 fois elle était

de source inconnue.

Uégoïsme, marqué 13 fois, venait 8 fois des deux parents, 4 fois du père et une fois de la mère.

L'affectuosité, marquée 15 fois, venait 9 fois des deux parents et 6 fois de la mère seule.

Le défaut de sens musical, noté 14 fois, venait 12 fois des deux parents, une fois du père et une de la mère.

Le défaut de sentiment des arts plastiques, noté 15 fois se voyait déjà 10 fois chez les deux parents, 2 fois chez le père seul et 3 fois chez la mère seule.

» Ce travail sera inséré, j'espère, dans les Archwes des sciemes physiques et naturelles de Genève, en 1884.

* NOUVELLES EECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 83

Enfin pour les caractères intellectuels :

Le jugement sain, marqué 1 9 fois, venait \ 2 fois des deux parents, 5 fois du père seul et 2 fois de la mère seule.

La faculté de bien observer, notée 15 fois, venait 7 fois des deux parents, 6 fois du père seul et 2 fois de la mère.

Une imagination faible, constatée 14 fois, venait 5 fois des deux parents, 8 fois du père seul et 1 fois de la mère.

J'ajouterai que V imagination forte, notée 10 fois, venait 3 fois des deux parents, 2 fois du père, 4 fois de la mère et une fois de source inconnue.

Ces diversités dans la transmission des caractères peuvent tenir à deux causes : Ou certains caractères se transmettent mieux par les femmes que par les hommes, en raison de quelque cause physiologique inconnue, ou bien étant plus rare dans un sexe que dans l'autre, il en résulte qu'ils viennent moins souvent de l'un des sexes en particulier.

La seconde de ces hypothèses est souvent vraisemblable. Ainsi les femmes ont communément plus de dispositions affectueuses et plus d'imagination que les hommes. Le nombre prédominant des femmes ainsi douées explique, par conséquent, la transmission de ces caractères surtout par elles. Inversement, les hommes ont ordinairement plus d'indépendance d'opinion, plus de jugement et sont sujets plus souvent à l'égoïsme. Leur nombre expUque leur prédominance en ce qui concerne la transmission de ces caractères. Avec des chiffres moins probants, parce qu'ils reposent sur moins de douze cas observés, je vois aussi que les pères influent plus que les mères sur la transmission de la véracité, de l'aptitude au calcul et de la force d'attention.

84 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

On dit souvent que les caractères paternels se transmettent plus aux filles qu'aux fils et les maternels plus aux fils qu'aux filles. Mes notes sont bonnes pour vérifier ces assertions basées beaucoup trop sur des exemples isolés favorables à la théorie. Je laisse de côté les caractères physiques, attendu que les formes et les maladies dépendent souvent du sexe, et je m'attache aux caractères de la S"»» et de la 4'"« catégorie.

Pour la S""^ catégorie (instincts, sentiments), les fils présentaient 26 7o de caractères communs avec le père seul et 21 avec la mère seule ; les filles 35 et 19.

Pour la 4"^ catégorie (intelligence), les fils avaient 37 7„ de caractères communs avec le père seul et 15 avec la mère seule ; les filles 40 et 13.

Ce qu'il y a de plus clair dans ces chiffres est que les filles avaient reçu beaucoup plus de caractères instinctifs ou intellectuels de leurs pères que de leurs mères.

M. Francis Gallon ^ ayant ouï dire qu'une certaine harmonie entre les caractères physiques des parents est utile aux enfants, a voulu profiter de ses documents sur des Anglais plus ou moins connus dans les sciences pour étudier celte question. Il a comparé la couleur des cheveux des parents dans 72 cas, la taille et la corpulence dans 71, et l'ensemble de caractères appelé tempérament dans 22. La ressemblance chez les deux parents prévalait de beaucoup sur les contrastes en ce qui concerne la couleur des cheveux et les tempéraments nerveux, bilieux ou sanguins. Elle existait à un faible degré pour la taille, et le contraste l'emportait sur la ressemblance pour le tempérament lymphatique. Sur 22 hommes distingués, les parents de dix d'entre eux avaient le même tempéra-

' Galton, Engîish mm of science, p. 27.

* NOUVELLES RECHEJRCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 85

ment, deux contrastaient et dix étaient intermédiaires, La nature des renseignements de l'auteur ne lui permettait pas de voir si des personnes ordinaires offrent des circonstances différentes, et d'ailleurs il ne parle que des caractères physiques. Mes documents comprennent des hommes de capacité très différente et donnent les caractères moraux ou intellectuels, avec plus de détails que les caractères physiques. Ils permettent ainsi des comparaisons plus instructives, auxquelles on peut objecter seulement que j'ai fait attention aux caractères des enfants dans leurs rapports avec ceux des parents, bien plus qu'aux caractères des parents comparés entre eux. Malgré cette cause d'erreur mes recherches appuient en général les conclusions de M. Galton. En voici la preuve.

La proportion des caractères communs aux enfants et aux deux parents indique à peu près la ressemblance entre les parents. Je dis à peu près, parce que dans les cas où un caractère n'existait pas chez l'enfant observé je n'ai pas cherché s'il existait ou s'il manquait chez ses parents. Les pères et mères des dix-huit sujets mascuhns de mon tableau avaient en commun et avec leurs enfants 34 % des caractères de toutes les catégories. Or, les cinq individus savants très distingués ou distingués, de mon tableau, avaient, d'après mes notes, 61 % de caractères communs avec leurs deux parents, et chez les treize autres sujets la proportion était de 20 Cette proportion est en général faible pour les caractères physiques extérieurs ou intérieurs, mais elle l'est surtout chez les parents des ^ sujets ordinaires. Ainsi les parents des cinq individus distingués ont 20 7„ de caractères physiques en commun et les autres 6 à 7 y„. S'il existe une attraction mutuelle entre les personnes qui diffèrent beaucoup physiquement, l'effet n'en est pas heureux au point de vue de la produc-

86 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

tion d'hommes distingués sous le rapport moral et intellectuel. Mais il en résulte une bonne moyenne pour l'ensemble des caractères et, par exemple, les défauts de santé se neutralisent. Voici d'autres faits tirés de mes observations.

Un caractère indispensable dans les sciences est la véracité. Or mes cinq savants sont notés tous comme véridiques et leurs parents Tétaient également. Pour les treize autres sujets masculins j'ai noté 7 véridiques, deux menteurs d'habitude, et deux dont la véracité était médiocre. Trois des véridiques avaient eu des parents tous deux véridiques et l'un des menteurs tous deux menteurs.

L'indépendance d'opinion, avantageuse dans les sciences, dispose plutôt les jeunes gens et jeunes filles à ne pas se marier ensemble. J'ai constaté ce caractère dans quatre couples de parents seulement, sur dix-huit. Il existait chez trois des savants distingués et chez les parents de deux d'entre eux. Un quatrième n'était indépendant que sur les questions scientifiques, comme son père, et le cinquième ne fêtait en rien. Sur cinq individus ordinaires marqués comme soumis, soit moutonniers, deux avaient des parents de même nature.

Le goût de l'ordre a été remarqué chez 13 des sujets et en même temps chez les deux parents de sept d'entre eux. Quatre des savants distingués et tous leurs parents l'avaient à un degré remarquable ; le cinquième n'avait pas d'ordre dans ses livres et collections, tandis que son père en avait beaucoup. Un individu ordinaire a été noté pour désordre, comme son père.

Ces exemples suffisent pour montrer que l'harmonie entre les dispositions morales des parents est souvent favorable aux enfants, et qu'un défaut d'harmonie est quelquefois défavorable. Cela dépend des caractères dont

* NOUVELLES RECHERCHES SUE l' HÉRÉDITÉ. 87

il s'agit. Les contrastes entre les caractères des parents peuvent aussi amener des résultats variés. En somme l'harmonie paraît plus ordinairement favorable, mais il ne faut pas compter sur des effets réguliers. Des parents harmoniques pour beaucoup de caractères sont en désaccord pour d'autres, qui peuvent passer à leurs enfants. Il y a plus : l'état physique et moral des parents varie, et l'hérédité en est modifiée.

Il n'y avait pas de jumeaux dans les personnes que j'ai étudiées, mais quatre couples de frères consanguins, trois de sœurs consanguines et deux de frères et sœurs. Dans aucun de ces couples les ressemblances — faciles à constater en suivant ma méthode — n'ont approché de ce qu'on voit souvent chez les jumeaux. Les diversités de caractères varient de 8 à 15 d'un frère à l'autre ou d'une sœur à l'autre. Les deux frères qui différaient le plus étaient nés à moins d'un an d'intervalle. On ne peut guère expliquer ces diversités que par un état différent physique, moral et intellectuel des parents, lors de la conception. D'autres faits, déjà rappelés (page 49} prouvent que ce genre d'influence existe.

La méthode statistique, dont je viens de faire un essai, est excellente pour constater les caractères principaux d'un groupe naturel de population, par exemple, d'une race, d'une sous-race, d'une nation, d'une classe, d une famille. Ordinairement on se contente à cet égard d'observations isolées de voyageurs, de moralistes, ou l'on s'appuie sur des faits historiques, mais alors les déductions peuvent être contestées au moyen de faits isolés contraires. Mieux vaut l'observation d'individus qui n'ont pas été choisis, et ne sont pas tous en évidence. Ils représentent mieux la moyenne d'une population et l'examen séparé des caractères est significatif. En voici un exemple.

88 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

Les sujets que j'ai étudiés, sans les choisir d'après leurs qualités, mais uniquement parce que je les connaissais bien, eux et leurs parents, ces sujets, dis-je, appartenaient tous, k l'exception d'un seul, à la population riche ou aisée de Genève et, plus ou moins complètement, à la catégorie des descendants de réfugiés protestants français. Les trente sujets genevois se classent dans seize familles différentes, dont dix de l'origine française indiquée et six autres alliées plusieurs fois aux familles de réfugiés français. Leurs 60 parents ont eu plus d'ascendants de cette catégorie que d'aucune autre. Leur ensemble représente donc assez bien le groupe des protestants français établis à Genève depuis deux ou trois siècles.

Les caractères instinctifs ou intellectuels marqués le plus souvent dans mes notes sur les 30 individus de ce groupe — caractères constatés également chez leurs parents dans la proportion de 95 à 96 7o — sont les suivants :

Probité, exemplaire 1 7 fois ; moyenne 10 fois ; équivoque 3 fois. Aucune condamnation pour improbité.

Véracité, certaine 14; moyenne 10; mensonges 6.

Ordre dans les affaires 14; ordre moyen 13; désordre 3.

Indépendance d'opinion 13; médiocre 12; soumission volontaire 5.

Fo/owîe', persistante 10; médiocrement 12; pas persistante 8.

Vanité ou amour-propre 1 3 ; moyen 1 2 ; modestie 5. Sociabilité 15; médiocre 12; insociabilité 3. Affectuosité 13; médiocre 12; malveillance, dureté 5. Absence de sentiment musical 1 4 ; état moyen 9 ; oreille juste 7.

Absence de goût pour les arts plastiques 15; goût médio- 4îre 5; prononcé 10.

* NOUVELLES EECHERCHES SUE l'hÉRÉDITÉ. 89

Jugement,hons sens 18; médiocre 6; faisant défaut 6.

Raisonnement, fort 6; moyen 18, faux, paradoxal 6.

Faculté d'observation 14; moyenne 15; nulle 1.

Imagination, forte 10; moyenne 18; faible 2.

Aptitude au calcul, forte 10; médiocre 14 ; faible 6.

Éloignement des abstractions métaphysiques, prononcé 21 ; douteux 8; goût des abstractions 1.

Je n'ai eu à noter ni la violence, ni la cruauté, ni la révolte contre les lois, ni d'autres vices ou défauts graves qui peuvent conduire à des délits.

Mes compatriotes se reconnaîtront, je crois, assez bien à ces caractères, bons ou mauvais, agréables ou désagréables, dignes d'éloges ou un peu ridicules. D'après mes notes leur volonté est plus souvent tenace que forte ; leur jugement plus sûr que leur faculté de raisonner. Dans un milieu républicain et protestant, on discute beaucoup depuis plusieurs générations, et parfois à force de raisonner on déraisonne, mais dans la vie ordinaire le sens commun reprend son empire. J'aurais cru l'aptitude au calcul et le goût des abstractions plus répandus. Mes trente sujets observés ne représenlent peut-être pas la moyenne pour ces deux caractères.

L'indépendance d'opinion, la volonté persistante et l'amour-propre expliquent pourquoi la petite république de Genève a été si souvent agitée. Les goûts d'ordre, d'observation et de vérité, unis à peu d'imagination et de métaphysique, ont formé un milieu favorable aux sciences. On appréciait médiocrement les arts dans le groupe des personnes que j'ai étudiées, mais il faut se rappeler qu'elles étaient nées à la fin du siècle dernier ou au commencement du siècle actuel. C'est de 1826 à 1830 que les arts du dessin et ensuite la musique ont été fortement encouragés. Il arrive à présent d'Allemagne

90 * NOUVELLES EECHERCHE8 SUR l'hÉRKDITÉ.

et de la Suisse allemande une population plus musicale que ne l'était l'ancienne population genevoise.

Supposons maintenant une vingtaine d'études semblables dans un grand pays, il en résulterait une notion scientifique et précise, de ce qu'on appelle le caractère national, surtout si chaque étude faite par un homme consciencieux, — non pour argent ou par ordre, — embrassait un plus grand nombre d'individus. Au lieu de parler sans cesse des personnages historiques ou des grands écrivains, on ferait entrer dans le champ de l'observation la foule des médiocrités et il en résulterait des appréciations plus justes.

Un sentiment naturel des convenances m'a contraint à détruire les éléments de mon travail. Je suis même forcé de ne jamais dire sur quels individus ou quelles familles il a été fait. Le lecteur me croira s'il a confiance dans mon impartialité et mes habitudes d'observation. S'il n'en a pas, ou s'il vit au milieu d'une population très différente de celle que j'ai étudiée, il peut rendre service en faisant un travail analogue. Les conclusions de détail en seraient sans doute différentes, mais, pour l'ensemble il arriverait, j'en suis persuadé, aux mêmes conclusions, savoir :

1° L'hérédité des caractères moyens et distinctifs, de toutes les catégories physiques, morales et intellectuelles, est une loi générale qui souffre bien peu d'exceptions.

2 " L'interruption de l'hérédité pendant une ou plusieurs générations (atavisme) se présente rarement — disons de cinq à dix fois sur 100 — et dans certains cas elle tient à ce que tel ou tel caractère ne manquait pas, mais était faiblement accusé dans les générations intermédiaires. On connaît d'ailleurs l'interruption causée par le sexe, et la qualité, latente dans ce cas, de certains caractères qui reparaissent ensuite.

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 91

3° Plus un individu est marquant ou influent, en bien ou en mal, plus il offre, pour les sentiments instinctifs et l'intelligence, des caractères prononcés et nombreux. Une partie de ces caractères se montre pour la première fois dans la famille.

4° Les femmes présentent moins de caractères distin ctifs que les hommes.

5° Tous les caractères distinctifs considérés par groupes se transmettent plus par les pères que par les mères, surtout ceux de l'intelligence, dont les pères ont un plus grand nombre. La cause générale est probablement que les caractères sont plus fortement développés chez eux.

6° Il est très difficile de savoir si des caractères acquis par un effet de l'éducation, des lectures, des exemples et de toutes les influences sociales, comme le patriotisme, une opinion religieuse, le point d'honneur, le dévouement aune dynastie, etc., se transmettent par hérédité. En théorie, on peut le supposer, les instincts étant considérés comme des habitudes transmises, mais nos recherches minutieuses n'en ont pas fourni la preuve. La plus grande probabilité est que ces caractères s'appuient sur des bases faibles, mais natives et transmissibles, comme la sociabilité pour le patriotisme, la crainte et la curiosité pour la religion, l'esprit de soumission pour le loyalisme, etc. Peu à peu les influences extérieures d'éducation, d'exemple et autres développent sur ces bases des sentiments qui prennent une grande force et sont peut-être légèrement transmissibles par hérédité. Je reviendrai sur cette question dans le paragraphe qui suit.

7° Les caractères les plus marqués chez un individu sont ordinairement ceux qu'il tient de ses deux parents et surtout de ses parents et d'autres ascendants.

"'nouvelles recherches sur l'hérédité.

§ 3. Sur quelques phénomènes de l'hérédité qu'il n'est pas possible de constater d'une manière satisfaisante.

Pour bien observer un fait ou une succession de faits, soit phénomène, il faut pouvoir l'isoler. Par exemple, les caractères physiques et ceux qui se montrent dès l'enfance ne peuvent pas venir d'une autre source que l'individu et ses parents. Mais pour les caractères qui se montrent plus tard le mélange des causes extérieures avec la cause de l'hérédité devient inextricable. L'intensité des caractères échappe en grande partie aux moyens d'observation, et d'autres difficultés se présentent quand il s'agit de caractères attribués à d'anciennes générations, auxquelles on ne peut plus remonter, faute de documents.

Dans tous ces cas, l'observation directe ne pouvant pas être employée, on est obligé de recourir à l'analogie, qui ne peut donner que des probabilités. Les raisonnements par analogie sont basés sur deux faits :

1° Les caractères, bien observés, se comportent généralement dans l'hérédité d'une manière semblable, qu'ils soient physiques, de sentiment et instinct, ou intellectuels.

2° Ce qu'on a observé chez les animaux, en particulier chez les vertébrés, peut et même doit se retrouver dans l'espèce humaine, en raison des ressemblances connues et de la généralité des lois physiologiques.

Appliquons maintenant ces principes.

Beaucoup de caractères physiques se montrent peu à peu et prennent plus de force quand l'individu passe de l'enfance à la jeunesse, et à l'âge mûr. Quelques-uns — des maladies constitutionnelles — se développent tardivement. Il est presque certain, par analogie, que plusieurs caractères moraux et intellectuels suivent aussi

* NOUVELLES BECHERC11E8 SUR l'hÉRÉDITÉ. 93

celle marche, el se conforidenl avec les effets de l'éducalion, des exemples el des influences de toule sorte qui entourent l'individu. Admettons ce mélange, el en même temps l'hérédité probable d'une partie au moins de chacun des caractères qui se voient lardivement.

Il est prouvé que chez les animaux une habitude prolongée passe à l'état d'instinct et devient héréditaire'. On l'a constaté en particulier pour des dispositions morales et intellectuelles, comme la docilité, la crainte, l'art de seconder l'homme à la chasse, etc. Puisque des caractères acquis passent chez les animaux à l'état héréditaire, il est infiniment probable que chez l'homme le même phénomène existe, malgré les exemples douteux et contradictoires sur lesquels on peut discuter. Ainsi les tendances religieuses, nationales, artistiques et les manières habituelles de raisonner ou déraisonner, de croire avec ou sans preuves, d'agir par sentiment ou par intérêt el bien d'autres inculquées aux enfants et aux hommes doivent être plus ou moins héréditaires. J'ai cité des exemples qui paraissent opposés, mais le raisonnement empêche de les regardercomme des preuves suffisantes et, à vrai dire, l'état des peuples civilisés, avec la persistance de leurs caractères, ne peut guère se comprendre sans une hérédité de sentiments et de dispositions intellectuelles causée par l'habitude.

Un phénomène très singulier d'hérédité a été observé chez les animaux et quelquefois chez l'homme, c'est la transmission d'une lésion accidentelle. Lucas et Darvrin^ en ont recueilli plusieurs exemples. Je profiterai de l'occasion pour en citer un de plus, qui m'a été donné, d'abord

' Voir Darwin dans plusieurs de ses ouvrages, et Ribot, L'hérédité psychologique, édit. 2, p. 24, sur les instincts acquis. ' Darwin, On variations, etc., chap. XII.

94 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

verbalement, ensuite dans une lettre détaillée, par un de mes compatriotes tout à fait digne de confiance.

« En 1797, une demoiselle de 21 ans fit une chute grave de voiture, dans laquelle elle fut blessée à la tête en heurtant une pierre. Il en résulta une cicatrice assez forte au-dessus de l'oreille et de la tempe gauches et une place ovale, d'environ cinq centimètres, où les cheveux n'ont jamais recru. Mariée en 1799, elle eut un fils en juin 1800. Le fils avait et a conservé toute sa vie (1800-1870) une place chauve, exactement au même endroit oii sa mère avait une cicatrice. Deux autres enfants n'ont pas eu de trace de la particularité sus-raentionnée. Le fils, marié en 1835, eut un fils en juin 1836 (l'auteur de la lettre), qui n'a pas eu de trace rappelant l'accident de sa grand'mère. Par contre son fils, né en 1866, a eu dès son enfance au-dessus de l'oreille et de la tempe gauches, à la même place que son grand-père €t son arrière-grand'mère, une place dépourvue de cheveux. Cette particularité était très visible jusqu'à l'âge de 14 ou 15 ans ; elle l'est encore actuellement (février 1884, à l'âge de 18 ans), quoiqu'elle nous paraisse un peu moins marquée qu'il y a quelques années, et que les cheveux tendent à recroître sur les bords de la place chauve. »

Les faits de cette nature conduisent à bien des réflexions. 11 est difficile de ne pas les rapprocher de ces faits souvent admis, quoique les preuves en soient rares, d'après lesquels une vive impression produite sur l'esprit d'une femme grosse amène un état anormal de l'enfant en rapport avec la cause de l'impression. Un médecin de mes amis me citait récemment le cas d'une femme épouvantée par l'approche brusque d'un vagabond manchot, qui a accouché d'un enfant privé d'un bras.

* NOUVELLES KECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 95

On peut faire d'autres réflexions après avoir constaté, comme je l'ai montré ci-dessus, que les différentes catégories de caractères (physiques, moraux et intellectuels) se comportent à peu près de la même manière dans les phénomènes d'hérédité.

Ainsi, des lésions intérieures, causes ou effets de certaines maladies, peuvent probablement se reproduire d'une génération à l'autre, et même avec intermittence d'une génération. La phtisie, la fièvre typhoïde et autres affections pourraient bien continuer dans une famille par cette forme supposée de l'hérédité.

Et les sentiments, ne sont-ils pas affectés quelquefois par des sortes de lésions ? La vue de supplices, de violences révolutionnaires, l'audition de discours passionnés déterminent un trouble dans le système nerveux qui ressemble à une lésion. Je ne serais pas surpris qu'il y eût un effet sur les enfants conçus à l'époque de l'impression produite. Dans quelques années il sera très curieux de chercher l'état physique et mental des individus nés à Paris ou dans les départements voisins en 1871 et années suivantes. Les souffrances et l'effroi des parents, surtout des mères, ont été d'un mauvais augure pour la génération qui a suivi. Il est à craindre qu'elle n'ait plus d'aliénés et de criminels que les générations antérieures, à moins de remonter aux personnes nées de 1794 à 1798. La recherche sera difficile, à cause de l'accroissement général des cas d'aliénation et de criminalité, et parce que beaucoup d'enfants nés dans les époques de souffrance meurent en bas âge.

Parlons enfin de l'intensité des caractères, sujet très important mais difficile à connaître et dont les causes sont multiples.

Il est aisé de remarquer des différences d'intensité

96 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

dans chaque caractère, mais il est rare qu'on puisse calculer ou mesurer celte intensité. Lorsqu'il s'agit de caractères physiques, comme la taille, la grosseur de la tête, etc., on pourrait y parvenir en employant les procédés connus de mensuration et en distinguant des degrés de grandeur ou de capacité. Pour les caractères moraux et intellectuels ce n'est pas possible. Même le succès d'un individu dans une carrière n'indique pas nettement l'intensité de ses facultés, parce qu'il dépend d'un ensemble de caractères et d'une foule de circonstances extérieures. On est donc obligé d'estimer vaguement l'intensité quand on ne veut pas se contenter de dire que le caractère est assez supérieur à la moyenne pour être qualifié de distinctif.

Malgré ces difficultés, et sans mesurer les degrés de force, on peut indiquer plusieurs causes qui les produisent.

L'une, dont je me suis aperçu fréquemment, est qu'un caractère est très accusé chez un individu quand il existait déjà comme distinclif chez ses deux parents et surtout chez ses parents et autres ascendants L'observation ne montre pas que la force soit doublée ou triplée dans ce cas. Elle est simplement augmentée. Ainsi des parents ou ascendants de taille au-dessus de la moyenne ont presque toujours des enfants de stature élevée, mais qui ne sont pas des géants. Des parents doués de beaucoup d'imagination ont le plus souvent des enfants qui ont le même caractère bien accusé, sans être des poètes ou des

^ C'est ce qui rend les unions de cousins germains si dangereuses. Il est bien rare que la santé soit parfaite, à tous égards, dans une famille. Pour peu qu'il y ait un défaut, la probabilité est grande qu'il se propage avec intensité quand il est commun aux deux parents et à leurs ascendants communs.

'"nouvelles recherches sur l'hérédité. 97

artistes exceptionnels. Il faut le concours d'autres causes pour une très grande intensité, et d'ailleurs il ne manque pas d'exemples de caractères distinctifs très prononcés qui n'existaient pas chez les parents.

L'intensité peut tenir à une variation individuelle, c'est-à-dire à une déviation de l'hérédité ordinaire. La variabilité des générations successives est aussi certaine que l'hérédité. De toutes les graines d'un même fruit et de tous les œufs d'un même animal il naît des individus qui ne sont jamais identiques. Les formes nouvelles vont quelquefois jusqu'à l'état extrême appelé monstruosité. Il est inutile de mentionner ici les causes de variations que Darwin' a discutées avec tant de jugement et de sagacité. Je signale seulement le fait qu'une variation peut augmenter ou diminuer l'intensité d'un caractère. Ainsi, pour reprendre l'exemple des statures élevées, le fils de parents de grande taille sera probablement d'une haute stature par hérédité, et une variation peut s'ajouter qui en ferait un géant, ou bien une variation contraire produira une taille inférieure à celle des parents.

La force des caractères augmente aussi ou diminue par les influences qui suivent l'individu après sa conception. Une maladie de la mère ou de l'enfant peut alors arrêter le progrès naturel, ce qu'on voit aussi plus tard. L'éducation et les exemples, dans la famille et ailleurs, favorisent ou entravent l'essor des caractères distinctifs ; l'usage habituel des organes et des facultés, enfin beaucoup de causes extérieures modifient l'état primitif et conduisent à des différences d'intensité de chaque caractère.

• Darwin, De la variation des animaux et des plantes; surtout les chapitres XXII et XXIII. Voir aussi Ribot, De l'hérédité psychologique, édit. 2, p. 253.

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Il faut penser toujours aux trois origines possibles — l'hérédité, les variations et les modifications après la conception et la naissance — quand on veut expliquer la force extraordinaire de tel ou tel cai-actère chez certains individus. Les hommes très distingués ou très influents présentent des caractères distinctifs d'une grande intensité, qui tiennent à une, deux ou trois de ces origines. Pour s'en assurer il faut étudier attentivement les caractères de leurs familles et les influences qu'ils ont éprouvées successivement. Si l'hérédité et les influences n'expliquent pas suffisamment les faits, on est obligé d'admettre une variation personnelle, dont la cause parfois soupçonnée demeure plus souvent inconnue. Ainsi Napoléon Bonaparte, dont j'ai énuméré les caractères* la plupart d'une intensité exceptionnelle, devait beaucoup aux variations, puisque ses parents et ascendants n'avaient rien de remarquable, que son éducation avait été négligée, et que d'ailleurs il échappait aux influences par son esprit indépendant. Il a été une exception grâce à des variations individuelles. La médiocrité de son fils légitime et des fils illégitimes qu'on lui a connus le confirme, car les variations sont faiblement héréditaires.

J'aurai l'occasion plus tard de mentionner des savants d'un ordre supérieur. On verra qu'il faut attribuer également l'intensité de leurs caractères distinctifs à plusieurs causes, les unes ordinairement, les autres rarement transmises par hérédité.

Les éleveurs croient volontiers que l'ancienneté d'un caractère dans une lignée est une cause d'aggravation. Darwin qui a étudié les faits avec tant de soin et qui mentionne beaucoup d'exemples de retour, c'est-à-

1 Page 77.

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 99

dire d'atavisme après un long intervalle, ne connaît aucune preuve d'augmentation d'intensité ni même de fixité des caractères par cette cause *. Les races dans les animaux domestiques s'obtiennent surtout par sélection. L'atavisme contribue à maintenir les mêmes caractères chez plusieurs générations, quand les familles qui s'unissent se ressemblent beaucoup. Dans ce cas, pendant plusieurs générations, les mêmes traits viennent des parents ou des ascendants de plusieurs côtés. Ils sont probablement bien accusés. Mais quand les familles alliées ont été dissemblables les produits varient et rien ne prouve qu'une ressemblance avec un ascendant éloigné ait plus d'intensité qu'à l'ordinaire. Il est probable plutôt que l'éloignement l'a affaiblie.

§ 4. Sur les causes de succès individuels et sur la chance d'hérédité de ces succès.

Le mot succès est un terme général pour exprimer le fait d'avoir réussi. La célébrité résulte d'un succès, mais il y a beaucoup de succès individuels dont on ne parle pas et dont l'histoire ne fait aucune mention.

Deux sortes de causes déterminent le succès dans une carrière quelconque: 1° Les caractères distinclifs de naissance, qui sont presque toujours un héritage ou quelquefois une variation de l'individu dans sa famille; 2° les circonstances d'éducation, d'exemples, de lecture, d'institutions, etc., qui entourent et dominent plus ou moins chaque personne. On est tenté quelquefois de distinguer une troisième sorte de causes, qui serait l'effet des acquisitions ou de l'accroissement de caractères distinclifs, en

1 Darwin, De la variation, au commencement du chapitre XIV.

100 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ.

raison de la volonté, des études ou des réflexions de l'individu, mais il est aisé de comprendre que cela rentre dans l'une ou l'autre des deux catégories fondamentales. La volonté naît avec nous. C'est un des caractères que l'éducation modifie le moins. L'attention, le jugement, la force de raisonnement, le goût de la vérité, la curiosité, l'activité, qui déterminent à s'occuper d'un sujet à mesure qu'on se développe naissent aussi avec nous et sont très héréditaires. Il y a donc seulement deux catégories de causes (nature et nurlure de Gallon), mais nous savons qu'elles se mélangent, que leur force relative varie et qu'on a infiniment de peine dans certains cas à dire laquelle est dominante. Il faut rappeler aussi que les caractères acquis ou fortifiés, pendant la vie, deviennent plus ou moins des instincts héréditaires, qui rentrent alors dans les causes de naissance.

Les caractères hérités sont les plus ordinairement transmis, surtout s'ils ont existé dans plusieurs générations. Les variations individuelles ont moins de chances de transmission, et les caractères acquis en ont encore moins. C'est un motif pour distinguer ces trois sortes de caractères quand on le peut.

Voyons comment les caractères influent sur le succès suivant les positions individuelles.

On ne peut pas dire, d'une manière générale, que les qualités soient la cause des succès et les vices ou les défauts la cause qui empêche de réussir. Cela dépend de la nature des qualités ou des défauts et de la profession de l'individu dans les circonstances où il se trouve. Il faut distinguer les occupations qui concernent les choses ou les idées et celles qui visent à une influence sur les hommes.

Les cultivateurs et les ouvriers s'occupent d'objets

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 101

matériels. Pour eux beaucoup de qualités physiques sont nécessaires et des vices ou défauts ne peuvent être que nuisibles. Les savants, les théoriciens de toute espèce, les juges réussissent par des qualités morales et intellectuelles, tandis que les vices ou défauts leur nuisent, sans jamais leur être utiles.

Il n'en est pas de même pour les individus qui veulent influer sur les hommes et surtout les contraindre de quelque manière. L'espèce humaine est sociable. A ce titre elle ressemble aux moutons de Panurge. Elle a de l'imagination, des défauts de raisonnement, causes de sophismes et de superstitions, des haines ou des sympathies, des craintes pour l'avenir, etc. Elle a aussi de la générosité, du bon sens, de la prévoyance et autres qualités. 11 est naturel de la prendre par ses bons et ses mauvais côtés quand on veut diriger ou commander. On le voit déjà dans les rapports individuels entre vendeurs et acheteurs, maîtres et ouvriers, etc., mais c'est bien plus manifeste dans l'action des individus sur le public.

Edgar Quinet * disait : « L'homme est de sa nature comédien et celui qui joue le mieux a toutes les couronnes. Ajoutez que ceux qui employent tout à tour le vrai et le faux, suivant l'intérêt qu'ils ont à choisir l'un ou l'autre, ont l'avantage sur ceux qui n'employent que le vrai. Ils ont deux voies ouvertes, là où les autres sont

confinés dans une seule Dans l'état actuel des choses,

le mensonge donne à un homme, pour le combat de l'existence, un avantage signalé sur celui qui n'emploie que la vérité Mais le méchant ne l'emporte pas toujours et infailliblement, etc. »

Il y a beaucoup d'hommes de loi, d'hommes d'État et

' E. Quinet, L'esprit nouveau, p. 55, 56, 66, 347.

102 * NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉUITÉ.

d'écrivains politiques foncièrement honnêtes, qui malheureusement, à la vue du succès des ruses et des mensonges, et même en cédant trop au désir d'obtenir justice, peuvent être entraînés dans les défauts de leurs adversaires. Les prédicateurs animés de bonnes intentions n'excitent guère l'enthousiasme sans user de certaines rubriques, imitées des agitateurs de toute espèce. Dans le monde politique ou financier les orateurs et les journalistes qui cherchent toujours strictement la vérité et qui la disent, ne sont pas nombreux et ne jouissent pas communément d'une grande influence. Les pays libres n'ont-ils pas tout une classe de politiciens et d'écrivains avides, menteurs, intrigants qui gouvernent la foule, comme ailleurs d'autres individus vicieux s'insinuent auprès des souverains absolus et des ministres? Et quand il s'agit de pousser les hommes à s'entre-tuer dans des émeutes, des guerres civiles ou des guerres étrangères non justifiées, ne faut-il pas user de perfidies, de calomnies, de méchancetés avant d'atteindre son but? Pour obtenir seulement ce qu'on devrait appeler le vol à la loi, qui consiste à faire voter des dépenses inutiles et des impôts dans l'intérêt particulier de quelques personnes, il est indispensable de se démener beaucoup, de montrer blanc ce qu'on sait être noir et de promettre des merveilles pour éblouir le public naïf.

J'ai énuméré (page 77) les qualités et les nombreux vices ou défauts d'un des conducteurs d'hommes les plus éminents qui aient jamais existé. J'ai mis en parallèle un souverain honnête qui a toujours échoué et un savant du premier ordre, doué de qualités nombreuses, sans vice ou défaut grave, qui a réussi pleinement. On pourrait multiplier ces exemples. Ils apprennent que le nombre des caractères distinctifs est pour quelque chose dans ce qui

* NOUVELLES RECHERCHES SUR l'hÉRÉDITÉ. 103

fait réussir et que la nature des caractères conduit à tel ou tel genre de succès.

Il y a cependant des qualités qui sont un avantage et même une nécessité dans toutes les vocations : La volonté, d'abord ou forte ou persistante ; le bon sens, et Vactivilé, qui faisait dire à Voltaire ^: les paresseux ne sont jamais que des hommes médiocres dans quelque carrière que ce soit. Accessoirement V esprit d'observation, le goût de l'ordre et une bonne mémoire sont toujours utiles. Aucun vice ou défaut grave ne profite dans l'ensemble des vocations. C'est seulement pour influer sur les hommes qu'ils ont souvent un avantage égal ou supérieur à celui des qualités.

Voilà les conditions dans lesquelles chaque personne abordela lutte pour l'existence. Elle existedans son for intérieur, entre toutes les dispositions bonnes et mauvaises, entre des facultés, parfois opposées, telles que le jugement et l'imagination. Elle devient plus vive à mesure que les passions se développent, que l'âge amène l'éclosion de certains caractères et que les circonstances environnantes favorisent, entravent ou dirigent d'une manière ou d'une autre. L'adaptation aux circonstances extérieures devient alors l'affaire principale pour déterminer le succès. Nous avons parié de l'individu; il faut examiner maintenant les circonstances et la sélection qu'elles produisent, en bien ou en mal, dans les innombrables efforts qu'il fait pour s'adapter.

' Dans une lettre à Dalembert.

SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.

SECTION ni

Sélection.

§ 1. Des différentes catégories de sélection qui peuvent se trouver dans l'espèce humaine.

On connaît la distinction faite par Darwin entre la sélection naturelle et la sélection artificielle. L'une se produit dans une espèce ou une race indépendamment de l'action volontaire ou involontaire de l'homme. L'autre résulte d'une série d'actes, plus ou moins réfléchis, de l'homme agissant en maître à l'égard des animaux.

La sélection naturelle doit nécessairement se présenter dans l'espèce humaine. Il y a des conditions d'existence, comme le climat, les moyens de nourriture, etc. Il y a aussi des rivahtés et des luttes entre les individus et les agglomérations d'individus. La condition du succès est de s'adapter aux circonstances mieux que ses rivaux. Cette sélection inévitable n'implique pas un perfectionnement absolu, mais une modification de nature à faire mieux surmonter les difficultés de l'époque et de la localité.

Quant à la sélection artificielle, on peut douter qu'il existe quelque chose de semblable, du moins parmi les hommes civilisés. Les propriétaires d'esclaves, dans les pays barbares, ont pu régler jusqu'à un certain point les unions sexuelles et soigner d'une manière particulière, dans un but déterminé, les malheureux qui étaient sous leur dépendance. A défaut de calcul prémédité, l'intérêt des maîtres doit produire, dans ce cas, une sélection qui se suit de génération en génération. On assure qu'aux Etats-Unis la race des nègres était devenue plus robuste,

SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 105

plus capable d'un travail musculaire régulier, par un effet graduel de l'intérêt des propriétaires qui achetant cher leurs esclaves désiraient avoir de bons travailleurs. Le despotisme des anciennes républiques de la Grèce admettait une sélection artificielle des enfants, même dans les familles de citoyens libres. Aristote, qui n'était pas un rêveur, s'accordait avec Platon sur la convenance de ne pas élever les enfants nés difformes, et les prescriptions qu'il recommande dans sa Politique sur l'âge auquel on devrait se marier, sont tout à fait dans l'esprit d'une sélection imposée. Les despotes de tous les temps ont fait acte de sélection, sans le savoir, en emprisonnant ou mettant à mort les hommes d'un esprit indépendant. Ils ont obtenu ainsi le double effet de diminuer le nombre des familles dans lesquelles on est disposé à se servir de sa volonté, et de rendre la masse plus timide, de génération en génération.

Hormis ces cas extrêmes, assez rares dans les pays civilisés, je ne vois pas de sélection à laquelle on puisse donner, dans toute son étendue, la qualification d'artificielle. Le mode d'action des lois et des religions a bien quelque ressemblance, mais il diffère quand on examine de plus près. Le législateur se flatte, sans doute, d'exercer une influence sur les conditions de la vie matérielle ou morale de ses subordonnés. Il employé des moyens de repression plus ou moins énergiques, et même, par des lois pénales, il retranche de la société certains individus, d'une manière temporaire ou définitive. C'est bien une sélection ; mais elle est imparfaite, incomplète. Elle atteint une petite partie du public, d'une façon souvent irréguhère et même passagère, attendu que les lois sont mal appliquées et varient. D'ailleurs, il est rare qu'on ose empêcher le mariage des individus dont la propagation ne convient

pas, et quand on le fait, les naissances illégitimes allèrent plus ou moins le résultat désiré.

Les religions influent avec plus de durée que les lois, mais elles s'éloignent du mode d'action de la sélection, en ce que la volonté de chaque individu est la condition préalable d'influence. Les religions les plus sublimes, les plus morales, ne sont rien pour ceux qui n'en font pas leur règle, et quand on impose cette règle par la force, on obtient une adhésion hypocrite, incomplète, dont les conséquences morales détruisent le bien qu'on espérait obtenir. Toute contrainte a ses limites. Les maîtres d'esclaves, les souverains absolus, les législateurs, les membres d'un clergé ne peuvent pas imposer toutes leurs volontés à des hommes. Ils sont obligés, dans une certaine mesure, d'obtenir leur consentement. Eux-mêmes d'ailleurs sont des êtres humains qui n'ont pas une durée plus longue, ni une intelligence toujours plus grande que celle de leurs subordonnés. Tout au plus y a-t-il dans certains cas, une diff"érence de race qui entraîne une différence d'énergie ou d'intelligence, mais cela n'est pas suffisant. L'homme procède à l'égard des espèces animales comme un maître absolu. C'est ce qui lui permet une sélection artificielle proprement dite, indépendante de la volonté des subordonnés, allant jusqu'à retrancher ceux qui ne lui conviennent pas et jusqu'à appareiller les autres, selon les produits qu'il se propose d'obtenir. Les influences légales ou religieuses, au contraire, n'étant ni absolues, ni complètement observées, agissent plutôt à la manière des conditions d'existence et contribuent ainsi à amener une sélection naturelle plutôt qu'artificielle.

Les religions reposent presque toutes sur des bases qui ont été posées il y a des milliers d'années, et qu'on rappelle, de génération eu génération, au moyen de

SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 107

cérémonies et de textes positifs. Elles contribuent ainsi à une sélection, puisqu'elles favorisent uniformément certaines tendances et en contrarient d'autres. D'un autre côté, l'ancienneté des prescriptions montre la difficulté des changements d'opinions et de coutumes. Elle est d'autant plus grande que la religion dont il s'agit est plus exigeante, plus précise, plus autoritaire. Les musulmans, les indous sont obligés de se plier dans leur vie de famille et comme citoyens à une infinité de règles, qui les maintiennent toujours dans la même voie. Les chrétiens sont plus libres, aussi la variété de leurs idées a-telle été remarquable dès l'origine. Il en résulte une sélection plus active.

Après avoir démontré le peu d'énergie de la sélection artificielle parmi les hommes, je citerai cependant un cas dans lequel son action a été prépondérante. Je veux parler de la race noire en Amérique.

L'évêque Las Cases, dans un esprit de charité chrétienne, frappé des malheurs des indigènes sous la tyrannie espagnole, avait imaginé de faire venir d'Afrique des esclaves plus robustes. Ces hommes se trouvaient bien adaptés aux travaux et au climat. La traite s'était établie, malheureusement avec beaucoup de cruauté, et toutes les régions chaudes du nouveau monde allaient être livrées à la race nègre, lorsqu'un changement d'idées religieuses survint tout à coup en Angleterre. Pendant dix-huit siècles, les églises d'Orient et d'Occident avaient reconnu l'esclavage, lequel impHque la faculté de transporter des hommes contre leur volonté. Mais le christianisme n'est pas inflexible et immuable — c'est un de ses principaux mérites — et les Anglais en lui faisant dire ce que les apôtres, les papes, les conciles et Luther n'avaient pas dit, ont rendu à notre race caucasienne un service d'une immense

108 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.

portée. Ils ont demandé et obtenu la prohibition de la traite, et pour l'empêcher de renaître, ils ont sacrifié des milliers d'hommes de leur propre sang dans des croisières malsaines sur les côtes de Guinée. Quand ils ont voulu émanciper les esclaves de leurs colonies, ils n'ont reculé ni devant des dépenses considérables, ni devant la perspective de dangers qu'il était facile de prévoir D'autres peuples ont suivi cet exemple — quelquefois au prix de grands malheurs, — mais le résultat, en définitive, a été le même. Si la race nègre était assez intelligente pour émigrer et surtout pour passer les mers, elle aurait profité de ses quahtés physiques incontestables et aurait continué d'envahir le nouveau monde. Heureusement, le noir s'attache au sol et demeure dans les pays où ses pères ont vécu. Il n'est jamais sorti d'Afrique volontairement. La traite étant supprimée, la race nègre a été arrêtée dans son expansion, au profit des blancs et peut-être des Chinois. Jamais l'action énergique d'une volonté sociale n'avait produit un aussi immense résultat. Même la résistance de l'Europe à l'islamisme n'a pas eu des conséquences aussi graves, attendu que les raahométans étaient de race sémitique, avaient déjà un certain degré de civilisation et se seraient modifiés en quelques siècles, tandis que les nègres, transportés de place en place par des maîtres de race blanche, auraient fait de l'Amérique tropicale une seconde Afrique.

' C'est ce mépris des intérêts qui prouve, indépendamment des discours de Wilberforce, l'impulsion toute religieuse des Anglais dans cette affaire. Si jamais une grande puissance était assez pénétrée de l'esprit de l'Évangile pour vouloir abolir la guerre, elle annoncerait que ses flottes et ses armées se joindront au premier auquel on déclarera la guerre ou qui sera attaqué sans déclaration préalable. On pourrait comparer cette extravagance politique à à celle des Croisades, mais elle aurait un but plus chrétien et plus humain.

SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 109

On pourrait encore citer l'extermination des hommes à esprit indépendant poursuivie, dans quelques pays, pendant plusieurs siècles, mais cette espèce abominable de sélection, qui a joué un rôle en Europe aux XVI"^ et XVilme siècles, n'a été complète qu'en Espagne et en Portugal.

Dans ces deux exemples — et l'on pourrait en citer d'autres — c'est toujours l'action du pouvoir légal, sous la pression d'une idée religieuse, bonne ou mauvaise, qui a produit des effets durables. Sans l'idée religieuse, le pouvoir politique varie et calcule ses intérêts, par conséquent il n'a pas toute l'influence qui détermine une sélection artificielle véritable ; et de même l'idée religieuse, sans le pouvoir, agit sur une partie seulement des populations et produit ainsi des effets assez médiocres.

* La sélection appelée sexuelle par Darwin, qui résulte des préférences les uns pour les autres d'individus de sexes différents, joue évidemment un rôle dans l'espèce humaine.

* Il existe enfin une sélection d'un genre particulier, qui me paraît propre aux hommes. Je veux parler de leur disposition à s'associer, entre individus ou familles, pour obtenir certains avantages ou éviter certains maux. Dans ce cas, un groupe étant formé, attire à lui des individus à cause de leurs quahtés connues ou prévues. Les aristocraties qui ne résultent pas d'une conquête se forment et se maintiennent de cette manière. Il ne faut pas la confondre avec les choix résultant d'élection. Dans le premier cas le groupe qui veut se renforcer tire du dehors de nouveaux associés, pour la vie ou même pour plusieurs générations; dans l'autre cas ce sont des individus, ordinairement nombreux, étrangers au groupe, qui élisent pour un temps limité et dans leur propre intérêt.

110 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.

Une véritable sélection résulte d'actes ou de faits successifs de ceux qui s'élèvent. Une élection, au contraire, est l'expression de volontés bonnes ou mauvaises, fantaisistes ou raisonnées, spontanées ou dirigées par des intrigants, sincères ou entachées de fraudes, d'où sortent quelquefois, d'une manière inattendue, des individus dont la valeur n'est pas celle qu'on supposait. Pour qu'une élection se rapproche d'une sélection il faut que les candidats parmi lesquels on est forcé de choisir se soient élevés eux-mêmes par sélection, c'est-à-dire par des travaux et une certaine conduite pendant une série d'années qui les mettent en évidence. Plusieurs élections, à des époques successives, avec un nombre de candidats de plus en plus limité, ressemblent à une sélection, mais en thèse générale on ne peut pas regarder l'élection comme un synonyme de sélection. C'est plutôt une imitation imparfaite de la sélection. C'est aussi une protestation contre la théorie que tous les hommes sont égaux, car si des individus élevés de la même manière dans les écoles publiques étaient réellement semblables on tirerait au sort tous les fonctionnaires au lieu de les choisir.

§ 2. De^la sélection en ce qni concerne les sociétés humaines, soit nations, les nnes relativement anx antres.

L'homme vivant toujours à l'état de familles agglomérées, il faut considérer la sélection tantôt dans l'intérieur de chaque société, c'est-à-dire de chaque nation, tantôt dans les rapports des diverses nations entre elles. J'examinerai d'abord ce dernier point de vue, parce qu'il est plus clair et mieux connu.

Assurément de tous les êtres qui vivent en société, l'homme est le plus agressif. Les abeilles de deux ruches,

SÉLECTIOX DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 111

les fourmis de deux fourmilières se combattent de temps en temps, mais pour les êtres humains réunis en corps de nation, la guerre est un état presque habituel. Les hommes combattent pour des besoins et des appétits matériels, comme les autres espèces, et en outre pour des idées.

A priori, les nations devraient devenir de plus en plus égales, puisqu'elles luttent si souvent. Les plus faibles de population, de courage, d'habileté devraient, à ce qu'il semble, disparaître. L'histoire ne confirme pas celte opinion théorique, excepté pour les petites hordes de sauvages qu'un voisin plus fort peut chasser ou exterminer • complètement. Dans toutes les parties de la terre et à toutes les époques, il y a eu des nations de force différente. Les faibles ont quelquefois duré plus que les fortes. Cela s'explique par des causes accessoires, faciles à constater : l'isolement géographique, les moyens de défense locale, l'appui d'une grande nation ou la jalousie de plusieurs, enfin la volonté plus ou moins ferme d'exister comme agglomération indépendante. Il existe aussi, dans l'intérieur même des populations, des causes qui procèdent lentement et sûrement. Elles sont analogues aux faits dont s'occupent les naturalistes, sousjes deux noms de variabilité et sélection.

Les peuples changent moins lentement et plus clairement que les espèces végétales et animales. Ainsi la population augmente, les idées se modifient, l'impulsion vient tantôt d'une classe et tantôt d'une autre, les habitants sont unis ou désunis, la force destinée à maintenir la cohésion et à résister aux ennemis extérieurs varie, etc. En définitive, toutes les modifications successives s'adaptent ou ne s'adaptent pas aux circonstances dans lesquelles se trouve chaque peuple relativement aux autres. De là des influences nombreuses qui maintiennent, augmentent, di-

112 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.

minuent ou font même disparaître un peuple indépendant.

Ici, comme pour les espèces animales et végétales, adaptation ne veut pas dire perfection. Du moins, si c'est une perfection, il faut la prendre pour relative, partielle et temporaire. Dans le voisinage d'une nation très agressive, les peuples barbares se défendent quelquefois mieux que les peuples civilisés. Dans d'autres cas un peuple civilisé use de ses richesses et de son intelligence pour écraser des peuples moins avancés. Les Grecs, plus civilisés que les Romains, n'ont pas pu leur résister. Les Romains, à leur tour, plus civilisés que les Barbares, ont été accablés par eux. Les Musulmans, à l'époque de leur plus grande barbarie, ont été bien près de conquérir toute l'Europe, tandis que les nations modernes européennes sont aujourd'hui plus fortes que tous les barbares et tous les sauvages des autres parties du monde. Le succès est dû souvent à de mauvais moyens. La bonne foi, le respect des traités marquent assurément un progrès; cependant, la mauvaise foi des princes et des hommes politiques a souvent profité à leurs nalions respectives. Dans ces luttes incessantes et horribles de l'espèce humaine les mauvaises qualités s'adaptent quelquefois mieux que les bonnes aux circonstances du moment. De là une durée indéfinie de nations de toutes sortes. Par exemple, sur le vaste continent de l'Asie, depuis plusieurs milliers d'années, on a toujours vu des peuples barbares et cruels et des peuples de mœurs assez douces, de vastes empires et de petites nations, de même qu'il y a toujours eu des bêtes féroces et des ruminants, des oiseaux de proie et des passereaux.

Certains changements remarquables, dans les sociétés humaines, tiennent à une tendance successive vers l'uniformité et la centralisation d'abord, ensuite vers la dis-

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location, tendance qui ne cesse guère d'influer une fois qu'elle a commencé, et qui produit ou détruit les sociétés, indépendamment des conquêtes et de la fondation de colonies. Chaque peuple, dans son régime intérieur, tend volontiers à faire disparaître les diversités et les irrégularités qui existent. Le mélange des individus, le désir d'être fort contre ses voisins, celui d'être juste dans les détails d'administration, l'unité souvent désirée de langage, de religion et d'éducation, la facilité croissante des moyens de communication, les intérêts du commerce, tout en général pousse vers la régularité et l'uniformité. Qu'on étudie l'ancienne civilisation romaine ou celle des Etats de l'Europe moderne; on voit constamment des droits et des institutions locales disparaître. Le travail se fait dans les mœurs comme dans les lois, dans les monarchies comme dans les républiques, et l'aristocratie étant une diversité, on la voit ordinairement s'affaiblir de siècle en siècle, jusqu'à ce qu'il n'en reste rien — si ce n'est peut-être des mots et des titres — après quoi surviennent de nouveaux faits, et plus tard de nouveaux peuples.

La marche vers l'uniformité est aussi claire dans les confédérations que dans les États absolument indépendants. On a procédé d'une manière identique dans tous les pays fédérés : en Suisse, en Allemagne, en Amérique. Différents États s'allient pour se défendre mutuellement. Comme ils n'ont pas d'autre but à l'origine, ils trouvent tout naturel de laisser à chacun ses institutions et ses principes. Bientôt on s'habitue à vivre d'une vie commune. On se désigne par un nom collectif tiré de l'ensemble, au heu des noms d'États, et l'on adopte un seul drapeau. De génération en génération augmente le nombre des objets dont le public ou une partie du pubhc désire que la Confédération s'occupe. Chaque constitution fédé-

114 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.

raie détermine les objets qui sont dans les attributions du pouvoir central, mais aussitôt ces points fixés, recommencent les demandes d'uniformité. L'œuvre se poursuit per fas et nefas. Lorsqu'un pacte a été déclaré perpétuel et juré solennellement, ce n'est pas sans contestation qu'il est violé ou changé. Peu importe. Après une, deux ou trois guerres civiles, la Confédération devient une seule nation, dans le sein de laquelle continue encore le travail de régularisation'. Quelquefois plusieurs petits États indépendants se hâtent de fusionner, sans passer par la forme fédérative, comme on l'a vu récemment en Italie, mais c'est un exemple rare.

La période plus ou moins longue d'uniformité croissante est celle de la force d'une nation. Elle profite alors de l'énergie des institutions locales, des aptitudes propres à chaque classe de la société et en même temps de la vigueur d'un commandement central. C'est le moment des conquêtes, ou des annexions plus ou moins volontaires. On aspire à la grandeur territoriale, qui devient elle-même une source de force pour uniformiser et régulariser davantage.

Une fois la nation parvenue à une complète uniformité, sans institutions locales autres que celles qu'on veut bien laisser ou donner, sans aristocratie indépendante et responsable, sans diversité réelle de mœurs et d'opinions d'une province k l'autre, on voit commencer une phase particuhère qui conduit, par une voie lente, à de nouvelles constitutions de peuples.

Chaque individu, dans un vaste pays uniformisé,

> Pour apprécier cette marche, il faut faire abstraction des variations annuelles et comparer le même pays à des intervalles de 30, 40 ou 50 ans.

SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 115

compte pour si peu parmi les millions d'unités humaines, et les minorités y sont tellement impuissantes, qu'on prend l'habitude de courber la tête. On ne porte plus au pays qu'un intérêt vague et théorique. Chacun ne pense qu'à soi et sa famille. Comme il n'y a plus de classe responsable de la conduite des affaires et gardienne des traditions, il n'y a ni véritable division du travail politique, ni spécialité. Chacun est supposé apte à tout et l'est médiocrement. Dans un système républicain, c'est le triomphe des ambitieux, des intrigants, qui parviennent à gouverner parce qu'ils profitent d'usages despotiques, ou se moquent des formes électorales et des assemblées résu-

lières. Ordinairement cet état de choses conduit très vite à un pouvoir monarchique absolu, mais dans l'un et l'autre cas, ce n'est plus que la force brutale d'une insurrection ou d'une révolution de palais qui peut donner au malheureux pubhc la satisfaction de changer de maîtres. L'empire romain, la Chine, l'empire turc, les vastes colonies espagnoles de l'Amérique ont vécu ou vivent encore de cette manière, et certains États modernes progressent dans le même sens \ Il faut du temps pour y arriver. Il faut surtout de vastes associations monarchiques ou républicaines, dans lesquelles chaque individu ne compte plus que pour un cent millionième, par exemple. Entre cette proportion homœopathique de force individuelle et la nulhté absolue, la différence est si légère qu'il ne vaut pas la peine d'y penser. Chacun a le sentiment que, s'il a encore le droit de voter, il ne peut pas plus influer sur la marche des affaires dans son pays que sur celle du vent ou de la marée.

Alors commence le travail de dislocation. La grande

' L'Inde anglaise en est un exemple remarquable.

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association uniformisée n'a plus de force contre des ennemis intérieurs ou extérieurs. Personne n'a de motif ni de pouvoir suffisant pour résister. Les chefs se divisent, les provinces se révoltent, les étrangers envahissent, et après des événements, qui peuvent être lents comme la chute de l'empire romain, ou rapides comme le fractionnement des possessions espagnoles en Amérique, de nouvelles nations se trouvent formées qui décriront à leur tour leur ellipse.

En définitive, les nations naissent ou par démembrement d'anciennes nations presque toujours parvenues à maturité, ou par des colonies. Une fois créées, leur force militaire relative n'est pas ordinairement ce qui les fait durer. Il y a des conquêtes, sans doute, et des réunions arbitraires de pays imposées par des traités, mais les agglomérations fondées sur la force sont ordinairement éphémères. Les empires d'Alexandre, de Gharlemagne, de Napoléon et bien d'autres l'ont prouvé. La marche historique est plutôt celle d'agrandissements successifs et partiels, combinés avec un travail intérieur tendant à l'uniformité, lequel conduit à une sorte de maturité, puis de décadence forcée, et finalement à la formation d'autres sociétés : Novus tune renascilur or do.

Sous un point de vue très général, c'est bien l'adaptation aux circonstances qui fait durer et prospérer les nations, mais cette adaptation elle-même dépend beaucoup des conditions intérieures. C'est donc dans le sein de chaque société humaine, soit nation, qu'il faut pénétrer, pour voir les phénomènes le plus semblables à la lutte des individus végétaux ou animaux, à leur adaptation aux circonstances extérieures et aux sélections qui en résultent. Je voudrais auparavant dire quelques mots des classes de nos sociétés humaines, agglomérations intermédiaires entre les individus et les nations.

§ 3. De la sélection en ce qui concerne les classes dans l'intériear d'ane même nation.

La formation des classes est tout à fait particulière à l'espèce humaine. Elle résulte d'une tendance habituelle des individus et des familles qui se ressemblent, à se grouper et à s'unir par des mariages, de façon à constituer de petites sociétés dans l'intérieur de la grande. Chacune de ces sociétés limitées, sous l'influence de conditions particulières d'origine, d'éducation, de mœurs, d'habitudes et d'intérêts, ressemble à une race ou plutôt à une subdivision de race, mais plusieurs causes arrêtent la divergence et lui imposent des limites plus ou moins étroites. Rien de pareil n'existe hors de l'espèce humaine. Dans les animaux vertébrés qui vivent en société, même chez les plus intelligents, comme les singes, les chiens, les oiseaux, ce ne sont pas les individus analogues qui s'associent. Au contraire, les plus forts se battent entre eux et s'excluent les uns les autres ; les plus voraces également. Les plus intelligents ne paraissent pas se reconnaître et s'associer. Les plus rapides à la course ou au vol se trouvent bien à côté les uns des autres dans une fuite ou une migration, mais c'est le résultat d'un fait tout matériel, sans volonté commune apparente. Les familles se groupent moins encore que les individus.

Dans les sociétés d'insectes, par exemple chez les fourmis et les abeilles, le nombre immense des individus et la distinction de certaines catégories déterminent quelque ressemblance apparente avec nos sociétés humaines. En réalité, les catégories n'y sont point analogues à des classes. Elles résultent ou d'espèces difl^érentes vivant ensemble, ou de distinctions sexuelles. Dans les fourmis, les esclaves n'auraient pas dû recevoir ce nom. Il faut les

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comparer à des animaux domestiques, nullement à des esclaves, puisque ce sont des individus d'une autre espèce, dont les larves ont été prises et les jeunes individus élevés de manière à travailler au profit des maîtres. Quant à la distinction des mâles, femelles et neutres, c'est une nourriture particulière donnée à certains individus qui les rend féconds ou inféconds. La catégorie des neutres est à peine représentée dans nos sociétés humaines par la petite population féminine qui existe sans descendance, et sur ce point, l'organisation de nos sociétés est inférieure à celle des sociétés d'insectes. Chez nous, le chiffre de la population, relativement aux moyens d'existence, se règle par des naissances volontairement plus rares, une mortalité énorme des enfants le moins bien soignés, les infanticides, les guerres, les suicides, les épidémies, tandis que les abeilles et les fourmis peuvent augmenter ou diminuer leur population en nourrissant les larves d'une certaine manière. Le problème cherché par les philosophes, depuis Platon jusqu'à Malthus, se trouve résolu chez elles sans cruauté, sans contrainte opposée à la nature, sans violence, par un simple procédé physiologique.

En définitive, dans les animaux, rien ne ressemble à nos classes composées de familles et par conséquent héréditaires.

Celles-ci doivent provenir beaucoup de l'intelligence plus développée de l'homme. Il y a pourtant aussi une base naturelle, pour ainsi dire instinctive, car si les individus qui se ressemblent le plus avaient de la répugnance à se rapprocher, c'est en vain que des raisonnements fondés sur l'intérêt ou l'amour-propre essayeraient de lutter. Les rapprochements ne seraient que passagers et individuels, tandis que les classes durent et comprennent de nombreuses familles.

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On remarque des distinctions déclasses chez des peuples barbares et même sauvages. Cependant, il a fallu pour la naissance de cette idée que la famille fût constituée d'une manière un peu régulière, ce qui suppose aussi une constitution de la propriété. Les recherches très curieuses de Louis-H. Morgan ' sur la dénomination des rapports de parenté chez les peuples anciens d'Asie, d'Europe et d'Amérique montrent qu'à une époque phéhistorique reculée, l'espèce humaine vivait dans l'état de promiscuité. Les peuples américains, les anciens Chinois et d'autres peuples asiatiques encore arriérés, n'ont pas d'expressions pour désigner les relations collatérales d'oncle, tante, neveu, nièce, grand-oncle, etc. Ils appellent fils ou filles d'un individu tous les enfants de lui ou de ses frères et sœurs; de même ils nomment pères ou mères tous les frères ou sœurs du père ou de la mère, et grands-pères ou grand'mères tous les frères ou sœurs de la génération au-dessus. Selon Morgan, c'est la preuve d'une promiscuité qui existait entre les frères et sœurs d'une même famille. On ne connaissait pas les filiations, et, dans le doute, on assimilait les individus nés de contemporains. Il y avait des groupes d'individus de même âge ou à peu près, vivant dans une condition qui peut être désignée, sous la forme linnéenne, par polyandrie polygyne. Suivant Morgan, la tribu a succédé à cette forme primitive de l'espèce humaine. Elle a pour base une famille régulière, polygame ou monogame ou, pour employer des termes plus vrais, polygyne ou monogyne. Un de ses attributs distinctifs est l'usage de se marier entre personnes de tribus différentes.

' Proceedings of the American Academy of arts and science, 11 février 1868; vol. VII, p. 436-477. Après avoir réuni de nouveaux documents, l'auteur a publié un mémoire plus ,étendu dans les Contributions to Inowledge of the Smithsonian institution.

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C'est un progrès dans l'ordre moral : l'union entre proches parents est déjà mal vue ou interdite. La tribu ellemême grandit sous la forme de nation. On voit alors des classes ou castes formées dans le sein d'une vaste agglomération. Elles commencent souvent par le fait de la domination de conquérants, mais elles continuent par un sentiment caractéristique de l'homme, et elles reposent sur des idées bien différentes des tribus, puisque les mariages ont lieu surtout entre personnes du même groupe.

L'existence de classes est un fait commun à toutes les sociétés humaines sorties d'un état primitif. Pour s'en assurer, il faut écarter certaines erreurs qui viennent de mauvaises désignations et se méfier des apparences.

Les classes se disputent et s'arrachent le gouvernement de la société. De là, des appellations injurieuses ou présomptueuses. De là aussi cette idée fausse qu'une classe n'existe plus quand on lui a ôté l'action gouvernementale. En réalité, la distinction des classes se rattache, quelquefois, à une idée exagérée de l'hérédité des facultés physiques et intellectuelles, et toujours à l'existence de propriétés individuelles, transmissibles aux enfants, propriétés qui sont la condition sine qua non de toute société sortie de l'état sauvage. On n'a jamais pu faire vivre une société tant soit peu civilisée sur d'autres bases, parce que la transmission de la propriété est à la fois un instinct et la seule condition d'un travail régulier.

Une fois la propriété transmissible donnée, il s'étabUt toujours trois degrés en vertu du fait exprimé nettement par le proverbe : Qui se ressemble s'assemble. Au premier desré se trouve la multitude qui travaille, et économise de manière à vivre seulement d'année en année et quelquefois de jour en jour, avec la chance de s'élever au-

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dessus par un bon emploi de ses ressources, c'est-à-dire de ses forces, de son intelligence et de sa moralité. Une classe moyenne est formée par les individus et les familles qui ont économisé un capital mobilier ou acheté sur leurs économies un terrain, de manière à pouvoir travailler moins rudement et à jouir de plus de liberté, sans cependant pouvoir se dispenser d'une occupation lucrative. Enfin, une troisième classe est celle des gens assez riches pour pouvoir ou ne pas travailler, si ce n'est pour conserver leur avoir, ou faire un travail gratuit au profit de la communauté.

Chez les barbares, des catégories d'hommes violents s'emparent quelquefois des capitaux par la force ; chez les civiHsés quelques individus s'enrichissent par de mauvais moyens. En définitive cependant, la fortune ne reste guère dans les familles à moins d'un certain travail et d'un certain degré d'économie, de telle sorte qu'à un point de vue très général, ces deux conditions déterminent les différences. Maintenant il se peut que les familles riches gouvernent, ou si vous voulez, que les gouvernants soient les plus riches. Il se peut aussi que les hommes revêtus d'autorité proviennent de deux des catégories de fortune ou de toutes les trois. Cela dépend de la lutte politique entre les classes, mais au fond les trois classes existent toujours. La suprématie poHtique est d'autant moins essentielle comme attribut des classes qu'à bien considérer elle appartient à certains individus en particulier. Le troupeau humain est toujours poussé par quelques hommes : princes, prêtres, pohtiques ou politiciens \ Dans uneno-

' Cette expression est nécessaire pour les pays démocratiques Le pohtKien est à l'homme politique ce qu'un faiseur est à l'homme d'affaires.

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blesse légalement constituée, les individus qui gouvernent forment une petite minorité de celte noblesse. Dans une démocratie, si vous comptez les orateurs influents, les hommes qui dirigent les comités électoraux, ceux qui posent les questions sur lesquelles vote le peuple, et les principaux orateurs ou journalistes, en un mot tous ceux qui dirigent la foule et qui gouvernent effectivement, c'est une fraction minime.

Les luttes sociales, pas plus que les luttes politiques, ne détruisent les classes. Elles peuvent quelquefois devenir très nuisibles aux individus de telle ou telle catégorie, aux riches, par exemple ; mais après un mouvement de destruction des capitaux, comme ceux de la Jacquerie, de la Terreur ou de la Commune de Paris, la nécessité du travail pour vivre, l'instinct de la propriété, plus vif chez l'homme que chez les animaux, et le sentiment de la famille, enfin toutes les diversités intellectuelles et morales des travailleurs, ramènent la distinction des trois classes.

Cette distinction est quelquefois tellement tranchée qu'elle domine l'idée de nationalité. En d'autres termes, il arrive quelquefois que les individus d'une classe dans un pays ont plus d'affinité pour ceux de la même classe dans d'autres pays qu'avec leurs compatriotes de classes différentes. Par exemple, en Europe, jusqu'en 1 789, il était assez fréquent, chez les gentilhommes, de prendre du service hors de leur pays, ce qui voulait dire se joindre à des officiers étrangers qui appartenaient aussi à la noblesse. Les mariages étaient plus nombreux entre familles nobles de différents pays qu'entre nobles et roturiers du même pays. Pendant la première moitié du XIX""^ siècle, nous avons vu l'idée de nationalité dominer celle de classe. Maintenant nous voyons des ouvriers se grouper sans égard aux nationalités. Les castes des Indous, qui

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sont une exagératioQ du système des classes, montrent aussi des groupes plus forts que telle ou telle nationalité du même pays \

J'arrive à une conclusion.

Les trois classes fondamentales existent toujours. Elles sont même quelquefois plus fortes que l'ensemble d'une société. Leurs luttes n'ont pas pour effet de les anéantir, mais de modifier leurs attributions, ou plutôt les attributions de quelques-uns des individus qui les composent, dans l'organisme de la grande société. Par conséquent, si nous voulons employer le langage de l'histoire naturelle moderne, la lutte entre les classes n'est pas pour l'existence. Dès lors, elle n'est pas tout à fait analogue à celle entre les sociétés, soit nations, ni à celle entre les espèces.

Cette lutte des classes influe beaucoup sur le caractère des familles qui les composent. Si les individus d'une classe ont, dans une nation, certaines qualités ou certains défauts mieux adaptés aux besoins de la nation en général, ils prospèrent davantage. De même, quand ils ont au plus haut degré certaines qualités ou certains défauts utiles dans leur propre classe. Par exemple, dans une classe riche et en même temps gouvernante, la capacité politique fait avancer ; dans une classe riche, étrangère à toute action dirigeante, comme celle des États-Unis, la richesse sera la qualité la plus appréciée et la plus utile. Dans la classe moyenne, on réussit surtout par une intelligence

* D'après les recherches modernes des érudits, la religion primitive des Indous n'avait pas constitué les castes comme elles ont existé à la suite des siècles. Elles se rattachaient, probablement, par leur origine, aux diversités de la race blanche conquérante et des races colorées soumises. Elles ont ensuite subi des modifications et se sont subdivisées par l'effet de causes nombreuses. Voir Max Muller, Chips from a german workshop, 2 vol. in-8°.

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pratique, par la moralité et l'ordre, et dans la classe pauvre par l'ordre, la moralité et l'aptitude au travail manuel. Tout cela se rattache donc à la lutte entre les individus, à leurs diversités, et aux sélections qui en découlent.

§ 4. De la sélection en ce qui concerne les individus de la même société humaine.

A. Chez les sauvages.

11 est assez facile de comprendre les conditions qui rendent un homme de quelque peuplade sauvage supérieur aux autres, ou pour parler plus exactement, mieux adapté aux circonstances dans lesquelles se trouve la peuplade. Celle-ci est toujours en guerre avec ses voisins ou obhgée de se défier d'eux. Ses moyens d'existence sont surtout la chasse ou la pêche. L'intelligence est si peu avancée que les habitations, la nourriture et les vêtements font souvent défaut. Dans un état pareil de choses, les qualités en vertu desquelles un individu peut l'emporter sur les autres et avoir, par conséquent, le plus de chance de laisser des descendants, sont de jouir d'une vue perçante, d'avoir l'ouïe fine, une certaine force musculaire et surtout la faculté de bien résister au froid, au chaud, à l'humidité, à la faim. Certaines qualités morales ou intellectuelles sont utiles aussi au sauvage, par exemple une grande force de volonté, de la finesse, de la perspicacité, même de l'éloquence pour entraîner ses compatriotes ou leurs alliés. Les conditions physiques sont-elles plus nombreuses et plus décisives que les autres? M. Wallace le pense S mais il est permis d'en douter. Le sauvage le plus heureux à la

' Wallace, La sélection natmeîle, Essais, etc., traduction fran çaise, p. 318 et suivantes.

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chasse n'est peut-être pas celui qui est le plus fort ou qui a la vue la meilleure, mais celui qui comprend le mieux les habitudes des animaux et qui sait le mieux inventer des armes ou des pièges. De même, pour résister aux intempéries, il est bon d'avoir une peau très épaisse et huileuse, à défaut du poil des animaux, mais il est peutêtre plus avantageux d'avoir le petit degré d'intelligence qui fait qu'on se couvre d'une peau de bête et qu'on passe la nuit dans les cavernes.

En réfléchissant à toutes les inégalités physiques et intellectuelles des individus sauvages, il semble que leurs races auraient dû changer et se diversifier plus qu'elles ne l'ont fait. La variabilité est nécessairement accompagnée de sélection, et cependant, au midi de l'Asie et en Afrique, pays où l'homme est très ancien et n'a jamais manqué d'ennemis, les races sauvages se sont peu modifiées. L'explication me paraît se trouver dans certaines causes qui entravent chez les sauvages les effets naturels de la variabiUté et de la sélection. En voici quelques-unes, et il y en a peut-être d'autres :

1° L'oppression des faibles, un des caractères les plus détestables de l'état de sauvage, a pour effet de compenser jusqu'à un certain point la sélection. Ainsi les femmes sont ordinairement maltraitées ; on les surcharge de travaux, on les frappe comme des bêtes de somme, et c'est à peine si on leur accorde le repos nécessaire après leurs couches. La faiblesse qui en résulte retombe sur leurs enfants. De cette manière, le guerrier le plus vigoureux a bien la chance de laisser des enfants d'une certaine vigueur, mais une chance toute opposée est transmise par les mères, et comme les enfants ressemblent tantôt à l'un, tantôt à l'autre des parents, il ne doit guère y avoir de progrès, même au point de vue purement physique.

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^2" L'emploi de la force à l'égard des faibles n'est pourtant pas aussi constant et aussi rigoureux que notre sélection dans les animaux domestiques. Un éleveur sacrifie sans hésiter les jeunes animaux mal conformés ou qui ne présentent pas les attributs de la race. Il abat avec la même promptitude les animaux malades ou âgés qui seraient de mauvais reproducteurs. Les sauvages ne poussent pas la barbarie jusqu'à sacrifier aussi lestement les faibles de leur propre race. Leurs superstitions ne consistent pas toujours en des actes cruels comme les sacrifices humains. Elles protègent quelquefois des demeures, des arbres utiles ou des districts entiers, par exemple au moyen du tabou des insulaires de l'Océan Pacifique. De cette manière, la propagation de l'espèce n'est pas réservée exclusivement aux plus forts ou à ceux qui ont au plus haut degré certains avantages physiques.

3° Enfin, l'intelligence et la moralité des sauvages sont si peu développées, leur manière de vivre est si primitive, qu'ils ne peuvent ni constituer des nations d'une certaine force, ni établir des lois ou des institutions favorables au développement des facultés. J'indique cette dernière cause avec un certain doute, parce que les lois et les institutions peuvent agir dans des sens opposés, comme nous le verrons tout à l'heure, mais a priori les lois et les institutions les plus utiles sont probablement celles qui durent le plus. Les sauvages ne peuvent guère en établir de cette sorte, parce qu'ils vivent, jusqu'à un certain point, au jour le jour.

En somme, la lutte est affreuse entre les individus d'une peuplade sauvage, mais la sélection qui pourrait en résulter, et qui serait une heureuse compensation, est entravée de plusieurs manières. On voit par là pourquoi les sauvages changent peu et s'adaptent finalement assez

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mal aux conditions dans lesquelles ils se trouvent. Sans ces obstacles, l'Amérique, par exemple, avec ses ressources immenses pour la nourriture de l'homme, se serait peuplée davantage antérieurement k l'arrivée des Européens, et ses races anciennes auraient été plus vigoureuses ; l'Australie aurait produit à la longue quelques peuplades d'une certaine valeur, ayant au moins certaines qualités physiques spéciales, par exemple de résister à de longues sécheresses. Gela n'est pas arrivé. Les peuples sauvages de ces régions ont été plutôt stationnaires. Il ne faudrait pas en conclure que la variabilité héréditaire et la sélection soient des utopies, mais on est obligé de reconnaître qu'elles n'agissent pas d'une manière régulière, et qu'elles sont fortement entravées par leurs oppositions, du moins parmi les sauvages \

B. De la sélection chez les barbares.

Les peuples barbares ont l'intelligence plus développée que les sauvages. Un des premiers résultats qui en découlent est une véritable division des professions et des fonctions publiques. Il y a des cultivateurs, des industriels, des marchands, des médecins, des militaires, des prêtres, des autorités supérieures de plusieurs sortes. Ordinairement on distingue un souverain, des nobles et des prolétaires. La spécialité des professions et des fonctions est cependant encore assez imparfaite. Le travail mécanique se fait surtout en famille, et le même ouvrier confectionne

^ J'ai abrégé ce qui concerne l'état sauvage, parce que c'est un des sujets les mieux traités dans les publications récentes des Anglais. Voir sir John Lubbock, Origin of civilisation et Prehistoric times; Tylor, Primitive culture ; Darwin, dans tous ses ouvrages; et une foule de publications citées par ces auteurs.

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toutes les parties d'un même objet. Les fonctions exécutives, législatives et judiciaires sont souvent confondues dans les mêmes mains. Les prêtres sont souvent législateurs, et les autorités ont presque toujours des attributions à la fois militaires et civiles. Ce qui dislingue encore plus l'état barbare de l'état civilisé, c'est la prédominance habituelle de la force, même d'une force arbitraire et irrégulière, résultat inévitable de la confusion des fonctions et d'une moralilé peu développée. La sécurité et la liberté manquent à la plupart des individus.

Voyons les effets relativement à la sélection.

Les hommes qui naissent et se développent avec le plus de force physique ont la meilleure chance de survivre à tous les actes de violence et aux guerres continuelles d'un semblable état de société. Cependant, les avantages intellectuels ne sont pas sans utilité. Il faut en effet une grande dose de volonté et d'habileté pour diriger les populations nombreuses que la division du travail ou des conquêtes ont agglomérées. Chaque métier, chaque profession Ubérale exige pour réussir un certain degré d'intelligence. La rivalité qui s'établit entre les personnes du même métier est au profit des plus capables. Il n'est pas jusqu'au loisir des princes et des nobles qui ne contribue au développement de l'intelligence, par les bienfaits distribués aux généraux les plus habiles, aux artistes, aux poètes et même quelquefois à des savants.

Les faibles de corps et d'esprit sont annulés, on peut même dire écrasés, dans un pareil état de société. Parfois le caprice d'un noble ou d'un souverain sera favorable à quelque pauvre individu contrefait ou dénué de raison, mais, en général, les moins vigoureux, les moins adroits, les moins intelligents restent en arrière. Ils doivent souvent périr sans laisser de descendants.

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La polygamie — qu'on devait appeler polygynie — est une conséquence naturelle de l'abus de la force. Au milieu de beaucoup d'inconvénients, elle a cet avantage que la population de la classe riche s'améliore physiquement par un choix continuel de femmes douées de beauté et de santé.

Nous venons d enumérer ce qui est favorable à une bonne sélection, tantôt par une prime donnée à la force, à l'intelligence ou à la beauté physique, tantôt par élimination des individus qui n'ont pas ces qualités. Si de telles influences agissaient seules, les peuples barbares s'élèveraient vite, par une sélection très active, mais il y a chez eux des actions opposées, peut-être aussi puissantes.

Et d'abord, rien ne favorise la moralité. Au contraire, les gens scrupuleux et honnêtes, ceux surtout qui osent blâmer les abus de la force, sont maltraités et quelquefois envoyés au supplice. La ruse, le mensonge, de basses complaisances, l'intrigue sont souvent les meilleurs moyens de réussir. Il se fait donc chez les barbares une sélection qui est plutôt dans le sens du vice que dans celui de la moralité.

En outre, l'oppression des faibles réagit sur les forts, comme nous l'avons remarqué pour les sauvages. La classe la plus nombreuse, étant opprimée et appauvrie, se développe mal au point de vue physique. Les enfants délicats, que la pauvreté dans les classes inférieures et la polygamie dans les classes riches laissent mourir en grand

nombre, sont souvent — peut-être le plus souvent

ceux qui naissent avec le plus d'intelligence ou qui se développent le plus dans un sens intellectuel. Les anciens avaient remarqué la bêtise des lutteurs, et il est aisé de comprendre, d'après les notions actuelles de physiologie,

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qu'un développement considérable du système nerveux, propre à l'intelligence, marche presque toujours avec l'affaiblissement du système musculaire. Malgré les exceptions, on peut dire qu'il y a un balancement presque forcé entre les qualités physiques et les qualités intellectuelles, entre la vigueur (compagne ordinaire de la beauté) et l'esprit. Les conditions générales des peuples barbares paraissent donc, en définitive, favoriser un peu l'intelligence, mais bien plus la force physique et la beauté. L'observation des faits vient assez à l'appui de ces données théoriques. Les plus beaux types de l'espèce humaine et les soldats les plus robustes se voient peut-être plus souvent chez les barbares que dans les nations civilisées. De nos jours, les Persans, les Gircassiens, les Arméniens, les Turcs (améliorés par des alliances polygames avec des Circassiennes ou Arméniennes) ; dans d'autres races, les Malais, les Abyssins, etc., sont des exemples évidents de la force physique et de la beauté, unies à une certaine inteUigence, avec d'énormes déficits dans les qualités morales.

La volonté sans frein des despotes barbares semble, au premier aperçu, pouvoir exercer une sélection artificielle sur les troupeaux d'êtres humains qui leur sont soumis. Les esclaves surtout, et il en existe dans presque tous les pays barbares, les esclaves, dis-je, pourraient être parqués, triés, appareillés comme des moutons ou des chevaux. On obtiendrait ainsi des races nouvelles appropriées à certains usages ou douées de formes distinctes. Gela ne s'est pourtant jamais vu, et voici pourquoi. Les despotes n'ont pas assez de persévérance et ne vivent pas assez longtemps pour opérer sur plusieurs générations humaines. Leur intelligence d'ailleurs n'est pas assez développée, et les malheureux esclaves, qui en ont quelquefois plus qu'eux, se soustraient à certaines de leurs exigences.

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L'homme peut influer beaucoup sur les animaux, parce qu'il leur est supérieur en intelligence, et que la durée de sa vie est plus longue. Le même éleveur peut voir deux ou plusieurs générations d'un animal domestique. 11 peut faire plusieurs triages successifs. Au contraire, la vie d'un despote n'est pas différente de celle des autres hommes. A supposer chez lui de l'intelligence et de bonnes intentions, ce qui est rare, il ne peut pas réussir, ne fût-ce que par défaut de durée.

En revanche, l'influence des religions se prolonge bien au delà de la vie d'un homme. Chez les barbares, elle est quelquefois très puissante. La confusion primitive des idées fait que leurs religions sont à la fois politiques, sociales et philosophiques. Elles prescrivent quelquefois des règles qui durent pendant des milhers d'années et doivent influer un peu à la manière d'une sélection. Par exemple, la prohibition du mariage entre parents rapprochés est une mesure favorable à la race, en même temps que morale. D'après la science moderne, ce genre de prohibition devrait être étendu, plutôt que restreint. La religion des Juifs imposait, même à une époque où ce peuple n'était pas civilisé, des règles favorables à l'hygiène et aux mœurs, par conséquent favorables à la beauté et à la vigueur de la race. D'un autre côté, les peuples barbares ont ordinairement des religions composées plutôt de superstitions et de formes inutiles ou nuisibles. Les sacrifices humains en sont l'extrême le plus affreux, mais les tortures plus ou moins volontaires, les jeûnes, les prohibitions de substances alimentaires parfaitement nutritives, le célibat forcé sont autant de manières de tourmenter les hommes de génération en génération, de les rendre plus faibles de corps ou plus cruels et comme ces restric-

toutes les espèces animales qu'on peut comparer physi-

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lions inhumaines pèsent sur les gens les plus consciencieux, les familles se propagent surtout par les autres. Il s'opère ainsi une sélection dans un mauvais sens. Quant aux recommandations de justice, de charité, d'amour du prochain qui existent dans les religions de plusieurs peuples, même barbares, elles contribuent évidemment aux progrès moraux. Elles préparent une meilleure civilisation, mais par la voie lente d'influences individuelles qui tendent à devenir héréditaires, et que l'éducation et l'exemple fortifient. C'est une cause de variations individuelles, peu suivie de sélection. En efl"et, l'oppression fréquente chez les barbares des gens à mœurs douces et de tendances honnêtes par les violents et les vicieux, combat cette variation utile et conduit à une sélection dans un mauvais sens.

En définitive, l'état de société appelé barbarie paraît ne favoriser absolument que la beauté physique. Il est contraire à la moralité et peu favorable aux proprès de l'intelligence. C'est cependant par les idées qu'un peuple barbare se civilise graduellement, d'où il faut conclure que l'intelligence progresse quelquefois chez eux.

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