C. De la sélection chez les peuples civilisés
Les nations dites civilisées, qu'il vaudrait mieux appeler incomplètement et partiellement civilisées, ofi'rent relativement aux barbares un développement de l'intelligence et de la moralité plus élevé et surtout plus général. La force y joue un moins grand rôle. Elle est appliquée ordi-
quement à l'homme, la séparation des sexes rend les individus, surtout les mâles, méchants, quelquefois féroces. On s'apercevrait mieux de cet effet dans l'espèce humaine, si la continence absolue n'était assez rare, et si, lorsqu'elle existe, des influences religieuses puissantes ne parvenaient quelquefois à modifier l'état naturel.
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nairement k réprimer les malfaiteurs et à maintenir la société contre les révoltes ou les attaques venant du dehors. Les professions et les fonctions publiques sont extrêmement subdivisées. Les propriétés personnelles sont plus importantes que les propriétés collectives. Une remarquable sécurité résulte du bon emploi de la force et de la limitation de pouvoir de chaque fonctionnaire. Cette sécurité permet une grande liberté de parole, d'écrits > et même d'action, dans tout ce qui n'est pas défendu par une loi ou gêné par une opinion publique intolérante. La sécurité et la liberté produisent à leur tour une accumulation de capitaux qui deviennent une nouvelle source de développement intellectuel, car il faut du loisir, c'està-dire de l'aisance pour étudier. Les professions libérales jouissent comme les autres des avantages de la subdivision. A mesure qu'elles font des progrès, ceux qui les exercent influent davantage et répandent plus de lumières. La société dans son ensemble se connaît. Elle peut, jusqu'à un certain point, se diriger. Le sentiment de la justice et du droit, fortifié par des discussions, crée une opinion publique éclairée. Les croyances religieuses datent quelquefois des temps les plus anciens, mais la morale qui les accompagnait à l'origine est modifiée. On ne se représente plus la vengeance comme un attribut de la divinité, et aucune législation n'admet ce qui existe encore dans certaines sectes et chez les Arabes, qu'un individu soit punissable pour les fautes, ni même pour les crimes de son père ou de ses ancêtres, de ses voisins ou de ses compatriotes. Encore moins serait-il admis que la mort d'un homme innocent, d'une pure jeune fille ou d'un agneau rachetât des coupables. Les actes qui ne nuisent pas à autrui, ne tombent pas sous la loi pénale. Les délits sont classés suivant le mal qu'ils causent et
punis en proportion. La moralité est basée sur la conscience individuelle, et l'accord de certains sentiments chez les hommes consciencieux détermine des idées générales d'honneur et de probité, qu'on ose rarement affronter. De cet ensemble de choses résultent des législations plus humaines, plus équitables, plus éclairées que celles des peuples barbares, et surtout des législations que la force des autorités publiques fait ordinairement respecter, au lieu de les enfreindre.
La civilisation a des degrés. Chaque peuple ou fraction de peuple et, pour ainsi dire, chaque individu estime ces degrés selon sa manière de voir, d'après des points de vue trop limités, et sans réflexions suffisantes. Abstraction faite des tendances personnelles ou nationales, on peut admettre le principe suivant: le peuple le plus avancé en civilisation est celui chez lequel se présentent au plus haut degré les caractères qui distinguent de la barbarie. Or, ces caractères, dont la source est au plus profond de l'intelligence et du cœur des hommes, par conséquent dans une région assez obscure, se manifestent heureusement par quelques faits extérieurs faciles à constater. On peut grouper ces faits sous quatre chefs: 1° limitation de l'emploi de la force à des cas de défense légitime et de répression des violences illégales; 2° spécialité des professions et des fonctions; 3° liberté individuelle d'opinion et liberté d'action, sous la condition générale de ne pas nuire à autrui ; 4° respect des propriétés légitimement acquises.
On pourrait toujours contester les caractères plus intimes de la civilisation, comme le degré de moralité, de science, de sentiment du beau, etc., mais ces quatre faits peuvent se voir, et par eux on juge assez bien du degré de civilisation des divers peuples. A ce compte, il y en a peu qui approchent d'une véritable et complète civilisation.
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car les faits de violence non justifiée, de cruauté, de guerres offensives ou de guerres défensives prolongées au delà du nécessaire, les exemples d'intolérance d'arbitraire, de confusion des pouvoirs sont malheureusement assez répandus chez les peuples qui se disent civilisés. Il est même curieux de les voir retourner quelquefois, de propos délibéré, aux habitudes des pays barbares. On reproche à ceux-ci la confusion des fonctions, mais la division n'est plus observée chez les civilisés quand les mêmes individus sont à la fois militaires et civils, administrateurs et législateurs, juges et officiers, etc. La liberté individuelle est quelquefois mise de côté volontairement dans des pays où l'on parle beaucoup de liberté, par exemple quand on oblige tout le monde au service militaire \ Dans ce cas, on estime que l'avantage de pouvoir résister à d'autres nations, et même de pouvoir leur imposer sa volonté, est supérieur à celui de la liberté personnelle. Je ne veux pas discuter ici le principe et ses applications, mais il est clair qu'en imposant par contrainte une profession essentiellement contraire à la liberté de chaque instant, d'une nature dangereuse, et qui vous force à faire des choses auxquelles vous répugnez, comme de prendre le bien d'autrui et de tuer, on revient aux pratiques des barbares. Le respect des propriétés collectives est souvent médiocre, et celui des propriétés individuelles est lésé par les impôts énormes, quelquefois progressifs, et par les restrictions
' On objectera sans doute que le but de ces actes est louable. C'est vrai pour les guerres défensives, mais la limite est-elle toujours claire entre une guerre offensive et une guerre défensive ? Les seuls pays qui aient conservé le système du service volontaire, savoir l'Angleterre et les États-Unis, sont aussi les moins agressifs, les plus disposés à laisser chacun maître chez lui, et à recourir au système de l'arbitrage pour terminer les différends.
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au droit de lester. La vérité est que telle civilisation est plus avancée sur un point, telle autre sur un autre. C'est en distinguant les signes caractéristiques et en comparant avec les pays barbares qu'on s'aperçoit bien des ressemblances et des différences.
Au surplus, une civilisation avancée n'est pas une civilisation parfaite ou approchant de la perfection. La civilisation la plus avancée est simplement celle qui s'éloigne le plus de l'état barbare, et elle a ses défauts. Par exemple, une extrême douceur de mœurs conduit à la faiblesse, même à la bassesse. Une grande liberté individuelle a d'autres inconvénients. En général, il vaut mieux ne pas parler de perfection en fait d'état social, d'abord parce qu'elle n'existe jamais, et aussi parce que chacun met la perfection dans la qualité qui lui plaît le plus, ou dans l'absence des défauts qui lui sont le plus désagréables. Tâchons d'éviter ces vues trop exclusives, el pour être clairs, envisageons seulement les États civilisés comme s'éloignant plus ou moins des conditions de la barbarie.
Le rôle de la sélection dans ces Etats n'est pas facile à apprécier, à cause de la complication singulière des faits el de leurs actions réciproques.
L'individu, avons-nous dit, est plus libre que dans les pays barbares. Cependant, la société exerce encore sur lui une pression considérable. On peut s'attendre, par conséquent, à trouver, indépendamment de la sélection naturelle, une espèce de sélection artificielle. Il est possible que l'une agisse en sens contraire de l'autre. C'est ce qu'il faudrait tâcher de démêler, et pour ne pas nous égarer dans des questions aussi complexes, nous envisagerons successivement les conditions physiques, morales et intellectuelles des populations civilisées.
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1° Conditions physiques.
La force, la santé, la beauté sont des avantages personnels moins précieux chez les civilisés que chez les barbares. Sans doute, quelques professions demandent des qualités physiques plutôt que des qualités morales ou intellectuelles, mais elles ne sont pas nombreuses. Plus la civilisation est avancée, plus il faut d'intelligence, même dans les occupations manuelles, et aussi plus les demandes abondent pour les professions d'une autre nature. Il y a des catégories entières de professions qui conviennent aux individus faibles de corps ou ayant telle ou telle infirmité, pourvu qu'ils soient intelligents, honnêtes, instruits, ou doués de certains talents spéciaux. L'horlogerie, la bijouterie, la gravure, l'imprimerie, le travail des bureaux, plusieurs des professions dites hbérales s'accommodent très bien de certaines conditions physiques imparfaites qui rendent, par exemple, un homme impropre au service mihtaire. La plupart de ces individus seraient maltraités et mourraient sans descendants chez un peuple barbare ou sauvage. Au contraire, grâce à la protection des lois dans un pays civihsé et à l'aisance qu'une vie sédentaire et occupée peut y procurer, ils se marient et transmettent plus ou moins leurs défauts physiques, avec leurs dispositions intellectuelles, aux générations suivantes. Quelques professions détériorent positivement la santé. Ainsi les mineurs souffrent de travailler sous terre et beaucoup d'ouvriers de passer leur temps dans des salles trop chaudes, mal aérées ou remplies de poussière. L'absence d'exercice est, pour beaucoup d'employés, une cause d'affaibhssement et de maladie. Bref, dans les populations industrielles et commerçantes, on voit bien plus d'états nuisibles que d'états favorables à la santé, et comme les
individus nés faibles ou contrefaits s'adaptent plus ou moins aisément aux exigences de ces professions, et qu'ils ont en même temps l'avantage d'être exemptés du service militaire, la sélection agit en définitive plutôt dans un mauvais sens.
Y a-l-il du moins une compensation provenant des unions conjugales? Peut-on dire que, dans les pays civilisés, l'espèce humaine se propage au moyen des familles le mieux douées sous le point de vue des avantages physiques ? — Pas précisément. La santé et la beauté sont, j'en conviens, des qualités recherchées, mais on considère aussi pour se marier la fortune, la position dans le monde, l'esprit, les talents, le caractère, la moralité, et il y a des sympathies qui n'ont pas de causes bien apparentes. Les lois prohibent le mariage entres proches parents et audessous d'un certain âge, mais elles ne vont pas au delà. Elles ne pourraient pas, sans tomber dans de graves inconvénients, empêcher les gens infirmes ou estropiés de se marier si cela leur plaît. La polygamie des pays barbares, favorable à la beauté de la race, n'existe pas dans les pays civilisés, du moins à l'état légal, et la polygamie irrégulière, toujours fréquente à côté de la monogamie et du célibat, laisse des descendants peu nombreux et mal éduqués. Les femmes que cette polygamie irrégulière attire le plus dans les villes et qui sont ordinairement belles et bien portantes, contribuent moins que les autres au peuplement.
Ajoutez à ces causes d'afl'aiblissement des races civilisées, ou au moins de non-perfectionnement sous le rapport de la force et de la beauté, deux circonstances très importantes : 1° Les exigences militaires retiennent hors des liens du mariage et font périr quelquefois d'une manière prématurée une foule d'individus valides, pendant
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que les estropiés et les valétudinaires, laissés chez eux, s'établissent et continuent la race. 2° Des sentiments très louables, unis au progrès de la médecine et à ceux de la richesse, engagent à soutenir les malades, les faibles et les contrefaits. Toutes les infirmités, l'enfance, la vieillesse, la cécité, les maladies en nombre infini deviennent l'objet de secours généreux, tantôt des particuliers et tantôt de la société en général. La lutte entre les individus serait naturellement aussi terrible que Malthus la supposait ; elle serait aussi destructive des faibles que chez les barbares, si la charité publique et privée ne faisait d'immenses efforts pour l'atténuer. La sélection dans le cours naturel des choses, serait toute au profit des plus valides, mais elle est refoulée par la volonté des hommes civilisés. Les résultats en sont plus honorables pour eux que profitables au point de vue de la race \ Heureusement, cette même volonté des hommes civilisés produit d'autres effets, étrangers à la sélection, auxquels on ne peut trouver absolument que des avantages. Plus un pays est civilisé, plus les individus et les pouvoirs publics s'opposent aux influences nuisibles, comme les épidémies, les constructions dangereuses ou malsaines, un travail exagéré dans les fabriques, surtout un travail imposé aux enfants. Les religions de notre époque ne favorisent pas le développement physique, comme le faisait l'ancien paganisme des Grecs, mais les hommes éclairés et l'État peuvent y suppléer. Les premiers ne méprisent pas les beaux-arts, qui relèvent dans l'opinion la beauté physique, et l'État peut,
' C'est en partant seulement de ce point de vue qu'un auteur M. Mitchell (The past and the présent, Edinburgh, 1880), a défini la civilisation : « Le résultat compliqué d'une guerre de l'homme contre la nature pour empêcher celle-ci d'appliquer sa loi de la sélection naturelle. »
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dans les écoles qu'il dirige, introduire des exercices corporels et permettre tout au moins la vie active qui plaît aux enfants et leur est nécessaire. Il peut surtout ne pas sacrifier la Heur de la jeunesse sur des champs de bataille pour de sottes questions d'araour-propre ou des intérêts d'un ordre secondaire.
Si nous pesons maintenant dans notre esprit toutes ces influences, bonnes ou mauvaises, de la vie civilisée au point de vue de la force, de la santé et de la beauté des populations, nous serons fort embarrassés de savoir si le mal l'emporte sur le bien. La science toute moderne de la statistique pourrait expliquer à peu près ce qu'il en est. Malheureusement, elle ne possède pas encore certaines données nécessaires. Des documents très positifs et très curieux ont appris que la durée moyenne de la vie est plus grande chez les peuples civilisés que chez les autres, et qu'elle augmente à mesure que la civilisation se répand davantage et crée plus de richesse. Le nombre ordinairement moindre des naissances dans les populations très civilisées, et de meilleurs soins provenant de cette cause, ainsi que du progrès des connaissances médicales, amènent une diminution dans la mortahté soit absolue soit proportionnelle des enfants. Mais, ce qui est bien remarquable, malgré la conservation d'individus nés faibles ou malades dans leurs premières années, la vie probable à chaque âge, jusque dans la vieillesse, est plus grande que parmi les populations moins civilisées.
A ces faits, on peut objecter que la longévité n'est pas la santé ; que, par exemple, les femmes vivent en moyenne un peu plus que les hommes et sont cependant moins robustes et moins vahdes; enfin que nous voyons fréquemment des gens atteints de défauts physiques, ou valétudinaires, parvenir à un âge avancé, grâce à une certaine
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aisance, à certaines précautions qu'ils peuvent employer et au fait qu'aucun de leurs organes essentiels n'était compromis. Cela est vrai. Il n'est pas possible de soutenir d'une manière absolue que la longévité soit une mesure exacte de la santé. L'ouvrage du comte d'Angeville, intitulé Essai sur la statistique de la population française (1 vol. in-4°, Paris, 1836), est très instructif à cet égard \ L'auteur donne les chiffres de la vie moyenne par département, pour plusieurs années, et ensuite ceux de l'exemption du service militaire pour causes physiques (la petitesse de taille exceptée), dans les mêmes années et les mêmes départements. Des cartes teintées, n°s 6 et 7, permettent de voir, sans consulter les chiffres, comment les départements se classent sous ces deux points de vue. I! y a des analogies et des dissemblances qui étonnent. Ainsi les départements de la Normandie (population aisée) ont une vie moyenne longue et très peu d'exemptions. Mais ceux de la Bretagne (population pauvre) ont une vie moyenne courte et également fort peu d'exemptions. L'auteur a été frappé de ces différences. « Si nous « examinons, dit-il, comment les départements se répar- « tissent sous le rapport des exemptions pour causes phy- « siques, et que nous comparions ce résultat à celui que « nous avons obtenu pour la longueur de la vie moyenne, « nous voyons qu'il y a très peu de rapport entre ces « deux ordres de faits. Nous ne savons comment expli- « quer d'une manière satisfaisante cette anomalie. »
Il s'agit dans ce cas de la santé sous certains points de vue seulement, et pour une seule classe de la population,
' Il y a des ouvrages plus récents sur le même sujet, mais l'état actuel des populations n'est pas aussi instructif que celui d'il y a cinquante ans, à cause de l'augmentation énorme de l'émigration des provinciaux à Paris.
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celle des jeunes gens de vingt ans. D'ailleurs on ne peut pas définir la santé ou la maladie d'une manière assez précise, pour que la statistique puisse recueillir des faits probants et généraux. Si l'on veut entrer dans le vif de la question, il faut distinguer les pays civilisés agricoles et les pays civilisés industriels. On trouve assez ordinairement la vie longue et les incapacités pour le service militaire rares dans les premiers, communes dans les seconds. Ainsi ce serait plutôt le genre de civilisation que la civilisation qui influerait.
La statistique ne peut pas fournir des renseignements sur la beauté des traits. Les artistes prétendent rencontrer plus souvent de beaux modèles dans les pays arriérés que dans les villes et même les campagnes du centre de l'Europe. Peut-être faut-il en conclure qu'une beauté correcte et distinguée se trouve plutôt dans les pays où la jeunesse est mal vêtue, mal nourrie, mal éduquée, mais libre. Peut-être aussi les occupations assujettissantes et spéciales des pays civilisés ont-elles pour effet de diminuer l'élégance et la grâce ?
En définitive, chez les barbares, la sélection sexuelle se fait au profit de la beauté des races, et la manière de vivre ne nuit pas aux formes, tandis que chez les peuples civilisés, la sélection sexuelle n'agit pas uniquement dans le sens favorable à la beauté, et la conséquence de plusieurs professions est de nuire au développement correct des formes. D'un autre côté, la santé est, en général, meilleure chez les civilisés, ce qu'il faut attribuer à l'aisance et à des soins intelligents plutôt qu'à un effet de sélection.
2° Conditions morales.
Les Anglais ont coutume de dire : honesty is the best
poHcy, ce qui veut dire en français : l'honnêteté est le meilleur des calculs.
Ce proverbe a le défaut de présenter l'honnêteté comme une affaire de choix, non comme un sentiment naturel et un devoir. Il a aussi l'inconvénient de n'être pas tout à fait exact. Évidemment, c'est un mauvais calcul d'être voleur, faussaire, etc., au point de tomber sous la pression de l'indignation publique et d'être poursuivi devant les tribunaux. Mais, dans l'état d'une société civilisée, les petites faussetés, les petites tromperies, les mensonges inté- ' i-essés ne sont-ils pas employés assez fréquemment pour qu'on puisse les croire utiles à ceux qui les pratiquent? I Voyez ce qui se passe dans les grands rassemblements, comme les foires, les marchés, les bourses, etc. Assurément, il y a dans la foule une quantité de gens honnêtes, et bien plus encore qui voudraient l'être et le seraient complètement si les circonstances ne les poussaient à dévier; mais la majorité n'est-elle pas occupée à /oî/er au plus fin, en d'autres termes à tromper un peu et à mentir davantage, dans l'espoir d'acheter au-dessous du prix et de vendre au-dessus ? Si quelqu'un dépasse la limite ordinaire des petits mensonges et des indélicatesses, on crie haro, mais la hmite est assez vague. On y fait peu d'attention, à moins que les faits ne soient patents. Les assemblées pohtiques ne sont pas non plus précisément des écoles de moralité. L'intrigue y gouverne presque toujours, et qui dit intrigue dit mensonge. Les relations sexuelles irrégulières, plus communes dans les pays à monogamie que dans ceux de la polygamie, sont aussi une grande source de faussetés. Dans ce cas, des hommes honorables sont conduits à mentir, pour éviter à d'autres personnes des conséquences fâcheuses.
Il existe toujours, dans les pays civilisés beaucoup
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d'honnêteté naturelle, fortifiée par de bonnes influences morales et religieuses. Seulement le monde, la pratique de la vie agissent en sens contraire, jusqu'au point où les faits sont par trop graves. La violence et la cruauté sont généralement mal vues. Cependant, on entretient des milliers d'hommes dans l'idée qu'il est beau d'être fort, de conquérir, de savoir massacrer, non seulement pour défendre son pays, ce qui est légitime, mais à la suite de princes, de majorités ou d'intrigants intéressés qui divisent les nations, commencent les guerres ou les rendent inévitables. En temps de paix, on renverse les gouvernements par la force. Tel est l'état des choses dans beaucoup de pays qui se vantent d'être civilisés.
Heureusement il y a aussi chez eux de bonnes influences qui n'existent pas chez les barbares.
L'opinion et les lois répriment les individus par trop malhonnêtes. Une proportion assez notable d'entre eux est condamnée, malgré toutes les négligences et toutes les défaillances de la police, des juges et des jurés. Il est assez rare que l'organisation judiciaire soit si mauvaise que les gens honnêtes soient obligés de se défendre personnellement ou de créer des comités illégaux de vigilance et d'employer la « loi de Lynch. » L'emprisonnement d'un certain nombre de malfaiteurs sert d'exemple. Il produit un effet de sélection, puisque les prisonniers ne vivent pas en famille et laissent peu de descendants. Un autre résultat de la vie civihsée amène encore une adaptation et une sélection dans le bon sens. La division des professions et des fonctions crée des catégories d'individus qui, par nécessité, par devoir et par habitude, doivent être en général honnêtes. Il y a des employés de confiance pour lesquels la probité est une sorte de nécessité ; des médecins, des hommes de loi, des agents d'aiïaires, des
marchands, des banquiers qui vivent de la confiance des familles ; il y a encore des ecclésiastiques, des juges, des instituteurs qui donnent de bons exemples en raison de leurs convictions, de leurs engagements et de leur véritable intérêt. Quand le célibat ne leur est pas imposé, ils deviennent pour la plupart de bons pères de famille. Leurs carrières sont des portes ouvertes aux gens moraux. Dans le langage darwinien, c'est une adaptation heureuse d'une partie de la population, et les familles élevées dans ces conditions prenant plus ou moins les bonnes places dans la société, il en résulte une excellente espèce de sélection.
La recherche de la vérité, j'entends de la vérité en ellemême, sans s'occuper de ses conséquences possibles ou probables, est le métier de quelques personnes, malheureusement d'un petit nombre, car dans les professions libérales presque tout le monde est avocat d'une cause. Généralement au barreau, dans la chaire, dans les corps politiques, on défend une opinion en raison d'engagements pris d'avance. Pourtant les savants, les médecins et les juges sont obligés de chercher uniquement et constamment la vérité, ce qu'on appelle par un pléonasme assez significatif — la vérité vraie. Un savant qui trompe sur un fait scientifique n'est plus écouté, celui qui se refuse à croire aux découvertes bien constatées, et même celui qui ne veut pas examiner ce qu'on avance, crainte d'avoir à changer d'opinion, descend de degré en degré, et n'est plus un véritable savant. A ce pomt de vue l'étude des sciences, et j'entends ici les sciences philosophiques et littéraires aussi bien que les autres est essentiellement morale. On ne peut pas chercher tous les jours la vérité absolue, sans être conduit, par habitude, a préférer et soutenir ce qui est vrai. Cette disposition de l'esprit, qui donne aux hommes de science une
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position presque toujours isolée dans les affaires politiques et religieuses, présente certains avantages pour la société sous le rapport moral, indépendamment des avantages intellectuels et des conséquences qui résultent de découvertes utiles.
La liberté et la sécurité propres aux pays civilisés produisent du bien et du mal. On y fait de la propagande dans tous les sens. L'absence assez habituelle de force brutale, la demande régulière de gens honnêtes pour un grand nombre de fonctions ou professions, agissent dans un sens très heureux. Ainsi, en définitive, la civilisation est favorable à la moralité. Non seulement elle s'oppose aux abus de la force, mais elle réprime et arrête le développement de la partie la plus vicieuse des populations ; enfin elle ouvre des carrières aux gens honnêtes et véridiques. Il est vrai que les petites faussetés et les petites tromperies ont leur cours, et que bien des délits d'une certaine gravité échappent à la répression. Il est vrai aussi que les guerres et les révolutions entretiennent et encouragent des habitudes de violence, et que les fonctions pubhques, au moyen desquelles certains individus influent sur la société, sont souvent dévolues par les princes, les ministres ou les peuples souverains à des hommes de peu de moraUté, dont l'exemple et les actes ont des conséquences fâcheuses. Néanmoins la tendance définitive est plus morale que dans les sociétés barbares.
On objectera le nombre des crimes, et le fait que les délits contre la propriété sont plus nombreux dans les pays très civilisés que dans les autres, mais il ne faut pas se payer de l'apparence. Une diminution constatée des crimes contre les personnes, surtout des crimes les plus odieux, parle en faveur des pays très civilisés, et l'augmentation des attentats contre la propriété dans ces
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mêmes pays tient beaucoup à ce que la richesse y est plus grande. Les valeurs mobilières, qui sont le plus aisément soustraites, abondent dans les centres civilisés. Ainsi, à moralité égale ou supérieure, les tentations y étant plus grandes que dans les pays arriérés, il doit y avoir plus de vols. Supposez un nid de brigands au sommet d'une montagne de Grèce ou de Galabre, la propriété susceptible d'être volée y est si rare et si bien gardée par les possesseurs, qu'on ne peut guère dans un pareil endroit vivre de petits vols ou d'escroqueries. La moralité y est pourtant détestable.
3° Intelligence.
Le développement de la civilisation résulte beaucoup de l'intelligence, mais en même temps la civilisation favorise les habitudes intellectuelles, et met souvent en évidence les hommes le mieux doués sous ce rapport. Plus un pays est civilisé, plus les catégories intelligentes de la population se trouvent adaptées à l'état de la société, plus aussi les faibles d'esprit sont négligés. Il s'opère ainsi lentement une sélection dans le sens du progrès intellectuel. Gomme l'a très bien fait remarquer M.Herbert Spencer', les applications des sciences devenant plus nombreuses à mesure que la civilisation se développe, un homme ordinaire doit, chaque jour davantage, connaître une foule de machines, de substances chimiques et de procédés, non seulement pour pouvoir gagner sa vie, mais encore pour n'être pas victime d'accidents. A mesure que les professions deviennent plus spéciales, que les sciences s'occupent de choses moins visibles et moins faciles à vérifier, il faut pour les comprendre plus d'application, plus de mé-
' Principles of biology, II, p. 496.
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moire, plus de sagacité, plus de force de raisonnement. La facilité croissante de voyager et les relations qui s'établissent entre les divers pays conduisent à apprendre plusieurs langues, à connaître plusieurs législations et à comparer des usages ainsi que des produits agricoles, industriels ou commerciaux dont l'abondance influe sur le bien-être de chaque individu. Ceux qui restent en arrière dans toutes ces connaissances ne réussissent pas. La lutte s'établit donc ordinairement au profit de ceux qui savent, tandis que chez les barbares elle est au profit des plus rusés et des plus violents.
L'instruction et les voyages développent une qualité très désirable pour l'avancement des connaissances, la curiosité, en particulier la curiosité des choses réelles plutôt que des choses imaginées ou imaginaires. La richesse, qui augmente beaucoup, et la transmission assurée des héritages, contribuent aussi à accroître cette curiosité, mère des sciences, beaucoup de gens riches ne voulant pas se contenter d'une vie purement oisive ou dissipée. Il se forme de cette manière une catégorie de savants tout à fait libres, qui peuvent suivre leurs goûts et faire des dépenses pour des collections, des publications, des expériences ou des voyages. Dans le nombre de ces amateurs ^ on compte des hommes tels que Tycho-Brahé, Boyle, Huyghens, Volta, Gavendish, Lavoisier, Darwin, de Humboldt, de Saussure, etc. La richesse fait naître des protecteurs généreux de la science comme Banks, Delessert, le duc de Luynes. Les mœurs étant favorables à l'instruc-
» La langue française est si pauvre ou si injuste que le mot employé pour un ami désintéresse de la science ou des arts veut dire aussi un homme superficiel et médiocre. Il n'y a pas de terme pour caractériser les hommes illustres qui ont travaillé uniquement en vue de leur satisfaction et pour le bien de l'humanité.
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tion, il s'établit des écoles de toute espèce, et les particuliers se réunissent pour former des sociétés destinées à favoriser la culture des lettres, des sciences et des arts. De tout cet ensemble, il résulte pour les populations civilisées une habitude de chercher, d'apprendre et de réfléchir, habitude qui tend à devenir héréditaire, c'est-à-dire instinctive, et qui s'accroît par l'éducation et l'exemple. Certaines familles, grâce à une culture intellectuelle ancienne, sont naturellement plus propres aux travaux de l'intelligence qu'aux efforts purement musculaires, et la marche vers les choses de l'esprit est d'autant plus assurée pour une population, que ces familles y sont plus nombreuses et plus satisfaites.
A ce point de vue, il n'est pas indifférent que certaines catégories du public instruit, intelligent et honnête, soient astreintes au célibat ou ne le soient pas. Laissant de côté toute idée dogmatique ou relative à la discipline du clergé, le résultat n'est pas le même pour un pays, sous le rapport de l'instruction, quand il y a par exemple quarante ou cinquante mille ecclésiastiques célibataires ou pareil nombre d'ecclésiastiques pères de famille. Qu'on réduise l'hérédité des choses intellectuelles au minimum, la seule existence, dans les pays protestants, de pasteurs mariés, assure le développement d'année en année d'un certain nombre de personnes instruites ou honnêtes, qui exercent sur la société une heureuse influence. Je sais qu'on a contesté * depuis quelques années la bonne tendance des enfants élevés dans des familles de pasteurs ; mais il y a des exemples frappants et nombreux du contraire. Je citerai, à l'appui de mon opinion, quelques hommes, d'un mérite incontestable, qui ne seraient pas nés si les ecclé-
* Galton, Hereditary genius, p. 258, 274, 282.
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siastiques protestants avaient été astreints au célibat, ou qui auraient tourné autrement si leur éducation avait été mauvaise. Ils sont tous fils de ministres, doyens ou pasteurs protestants *.
Sciences mathématiques, physiques ou naturelles
* Agassiz, naturaliste ;
* Berzelius, chimiste ;
* Boerrhaave, médecin, naturaliste ;
* Brown (Robert), botaniste ;
* Camper, anatomiste; Clausius (Rud. M.), physicien ; Encke, astronome ;
* Euler, mathématicien ; Fabricius astronome ; Grew *, anatomiste, botaniste ; Hanstein (L.-J.) botaniste ;
* Hartsœker, physicien ; Heer (Oswald), naturahste ;
* Jenner, médecin ;
* Linné, naturaliste ;
* Mitscherlich, minéralogiste ;
* La plupart de ces exemples sont tirés de biographies spéciales ou des principaux Dictionnaires biographiques. J'en dois aussi quelques-uns à M. Rodolphe Wolff, astronome distingué, lui-même fils de pasteur.
* Les noms marqués d'un * sont ceux des savants qui ont figuré parmi les huit associés étrangers de l'Académie des sciences de Paris.
» John Fabricius, qui a découvert les taches du soleil (Lettre de M. Wolff).
* D'après Sachs, Histoire de la botanique, p. 257.
* D'après Bot Zeitung, 1881, p. 234.
SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 151
* Olbers, astronome ; Rudbeck (Olaus), botaniste ; Schimper (W. Phil.) \ botaniste ; Studer (Bernard), géologue ; Schweizer, physicien ;
Young (Arthur), agronome ; WaUis (John), mathématicien ;
* Wargentin, astronome ;
* Wollaston, chimiste ; Wurtz, chimiste.
Sciences morales, historiques, politiques ou philologiques ^.
Abbot, lord Colchester, homme d'État ; Ancillon (Ch.), historien ;
* Ancillon (Fréd.), historien ; Bochart, orientahste ;
* Hallam (H.), historien ; Hase (Ch. -Benoît), helléniste ; Hobbes (Thomas), philosophe ; Millier (Jean de), historien ; Puffendorff (Sam.), jurisconsulte ; Schweighaeuser, helléniste ;
* Sismondi (de), historien ;
* Emerson (Ralph, Waldo).
Poètes et littérateurs.
Addison ; Gessner (Jean) ;
* D'après Bot. Zeitung, 1880, p. 441,
* Les noms marqués * sont ceux d'associés étrangers de l'Académie des sciences morales de l'Institut de France, depuis le rétablissement de cette académie en 1832.
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Johnson (Ben) ; Lessing ;
Richter (Jean-Paul) ; Swift ; Thomson ; Wieland ; Young.
Artistes.
Wren (Christophe) ; Wilkie (David).
J'aurais pu tripler ou quintupler ces listes en indiquant des hommes assurément distingués, mais moins connus du public en général. Ce serait inutile comme démonstration, car il suffit des noms énumérés pour faire comprendre à quel point les sciences, la médecine, les lettres, auraient moins progressé depuis deux siècles si le célibat avait été imposé aux eccléstas tiques de tous les cultes, ou si, étant mariés, leurs habitudes d'éducation domestique avaient été mauvaises \
' Dans ces listes, je n'ai pas compris une foule de théologiens distingués ou prédicateurs, célèbres parmi les protestants, qui ont été des fils de pasteurs, comme : Élie Saurin, Alph. Turrettini, Jacques Lenfant, Jean Claude, Pierre Dumoulin, Schleiermacher, Alex. Schweizer, Sam. Vincent, etc. Les séries de pasteurs et théologiens distingués de la même famille sont très nombreuses en Suisse, en France et en Allemagne. Il suffit de rappeler les Hottinger, à Zurich ; les Buxtorf, à Bâle ; les Turrettini, les Diodati et les Cellérier, à Genève; les Monod et les Vincent, en France, etc. En Angleterre, on trouverait des exemples analogues. — J'aurais voulu, pour la curiosité du fait, pouvoir citer des généraux fils de pasteurs. Il m'a été impossible d'en découvrir un seul. Ecclesia dbhorret a sanguine, dira-t-on. C'est un bien bel éloge,... quand on jpeut le faire.
M. Galton critique avec raison rinstitution des fellows, telle qu'elle existait il y a encore peu d'années à Oxford et Cambridge, d'après laquelle un certain nombre des meilleurs élèves étaient tentés de ne pas se marier, pour obtenir la jouissance d'une pension et d'une existence commode dans les collèges universitaires. Assurément, si l'on poussait un pareil système plus loin — si par exemple on obtenait des jeunes gens les plus distingués de toutes les professions de renoncer au mariage — la conséquence inévitable serait un abaissement de la moyenne intellectuelle. Il manquerait aux générations suivantes deux choses: 1° une bonne influence héréditaire des facultés ; 2° un nombre suffisant de pères de famille ayant les quahtés convenables pour élever des enfants dans une direction intellectuelle. Du reste, l'utilité delà vie de célibataire, pour donner aux hommes studieux plus de temps et de tranquillité d'esprit, paraît assez contestable d'après l'exemple des ordres monastiques et des fellows anglais. Les Bénédictins eux-mêmes n'ont pas produit dans les lettres tout ce qu'on pouvait espérer, et quoique plusieurs des fellows astreints autrefois au céhbat aient été des hommes de mérite, on ne peut guère affirmer qu'ils aient dépassé dans leurs travaux la moyenne des docteurs et professeurs mariés.
Ceci me conduit à examiner si les populations de pays civihsés augmentent surtout par la partie la plus intelligente ou par celle qui l'est le moins. Question grave, liée étroitement à l'histoire de la sélection et à ses conséquences définitives.
L'intelligence est un avantage dans presque toutes les professions. Elle développe très vite la prévoyance, puisque l'individu qui observe et qui réfléchit pense à l'avenir. En moyenne, sur un ensemble de plusieurs milliers
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d'individus, ceux qui ont le plus d'intelligence gagnent le plus et savent le mieux conserver ce qu'ils ont gagné. La partie de la population qui a de l'aisance ou de la richesse se recrute donc par l'accession d'ouvriers ou employés intelligents. Elle perd d'un autre côté les individus qui ne savent pas conserver ce qu'ils ont gagné ou hérité, c'est-à-dire qui n'ont pas en moyenne beaucoup d'intelligence. Un homme parvenu jeune à un certain degré de bien-être, achève son éducation et cultive ses facultés. Ensuite les enfants et les petits-enfants de ceux qui ont eu le talent de gagner ou de conserver, reçoivent une éducation plus soignée, et surtout plus prolongée, que celle des enfants de simples laboureurs, ouvriers ou employés subalternes — nouvelle cause qui élève la moyenne d'intelligence. Nous avons démontré (p. 72) l'hérédité de toutes les dispositions morales et facultés intellectuelles, par conséquent si l'on suppose deux groupes égaux de population, l'un ayant une plus forte moyenne d'intelligence que l'autre, il naîtra plus d'enfants intelligents dans le groupe où il y a le plus d'inteliigence. Par tous ces motifs, la question posée tout à l'heure revient à savoir si la population des pays civilisés augmente plus par les familles riches ou aisées que par les familles pauvres. Dans le cas d'une très grande différence en faveur de l'accroissement par la classe pauvre, le bénéfice présumé de la sélection dans le sens de l'intelhgence serait plus ou moins annulé.
Or, si l'on consulte l'opinion des anciens et des modernes, elle est unanime pour admettre un plus grand accroissement par la classe pauvre. Les Romains avaient imaginé le mot prolétaire, parce que, disaient-ils, la partie inférieure de la population servait ad prolem generandam. Mal- Ihus a insisté sur l'augmentation excessive dans les fa-
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milles imprévoyantes, qui sont ordinairement les plus pauvres, et l'exemple de la multiplication des Irlandais, chez eux d'abord, ensuite dans les villes anglaises et en Amérique, n'a pas peu contribué à maintenir l'opinion générale. On voit les grandes villes se peupler surtout d'une catégorie de population pauvre. Dans les relations du monde et des affaires il est plus commun de rencontrer des personnes qui ont fait fortune ou dont les pères ont fait fortune, que des ouvriers pauvres ayant été riches ou descendant de personnes autrefois riches.
La statistique ne confirme pas d'une manière probante ces notions basées sur des appréciations un peu vagues. Elle montre bien certaines différences, mais qui ne suffisent pas pour constituer des preuves. Ainsi, le nombre des naissances est moindre dans les populations aisées que dans les autres, mais les enfants moins nombreux des familles aisées reçoivent plus de soins et leur vie moyenne est plus longue. Il y a dans la partie la plus riche de la population moins de naissances et moins de décès; dans la partie pauvre plus de naissances et plus de décès. Cette complication empêche de saisir le résultat quant à l'accroissement définitif. Il faudrait pouvoir comparer, par exemple de 50 en 50 ans, deux populations primitivement de même nombre, exposées aux mêmes conditions de climat, l'une riche ou aisée, l'autre décidément pauvre. Or, les émigrations et immigrations rendent ces comparaisons fautives quand on veut se baser sur la population de deux localités. D'ailleurs il existe, dans chaque ville ou pays, un mélange de familles aisées et de familles pauvres.
Pour éviter ces inconvénients, l'idée se présente d'examiner la population de classes déterminées, comme la noblesse de certains pays, la haute bourgeoisie de quel-
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ques autres, et de la comparer avec elle-même, à des époques successives, ou avec la masse de la population des mêmes pays. Plusieurs statisticiens ont fait des recherches de cette nature, mais ils sont tombés dans deux erreurs bien singulières.
* L'une est d'avoir oublié les naissances illégitimes provenant du fait des classes riches, naissances qui souvent paraissent venir de la classe pauvre, et qui, dans tous les cas, ne soFit pas à l'appui du peu de fécondité supposée des classes riches. L'autre erreur est d'avoir conclu de la diminution du nombre des familles, et même simplement de la diminution du nombre des noms de famille, à une diminution de la population qui composait primitivement ces familles. Mentionnons d'abord les faits.
Les pairs héréditaires d'Angleterre diminuent rapidement de nombre. D'après des observations déjà anciennes, la Chambre haute se serait beaucoup réduite, s'il n'y avait €u de fréquentes nominations. De même les familles de notables qui figuraient autrefois dans les Grands Conseils des villes de Suisse, diminuaient rapidement. Malthus l'avait signalé pour l'ancien Conseil de Berne, et je puis ajouter que sur 133 familles qui étaient représentées par un individu au moins dans le Conseil de Genève, en 1 789, il n'en existe plus dans le pays ou à l'étranger que 92. Les bourgeoisies des villes de Suisse ont eu besoin de se recruter pour ne pas diminuer ; ainsi à Berne, 487 familles avaient été admises de 1583 à 1 654, et sur ce nombre il n'en restait que 1 68 en 1 783 \ Benoiston de Châteauneuf a fait un travail considérable sur l'extinction des familles nobles de l'ancienne France ^
' Les faits relatifs à Berne sont cités par Benoiston de Châteauoeuf d'après Malthus.
* Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques,
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Il a constaté une extinction plus rapide qu'on ne pensait, et il en cherche les causes dans la guerre, les duels, les mariages consanguins, les ordres religieux, les mœurs. A l'occasion de ce travail, M. Passy fit observer que les familles nobles, mais pauvres, de la Bretagne, ont duré longtemps \ Enfin, M. Galton, dans un des chapitres les plus curieux de son ouvrage ^ montre par des faits précis que l'extinction des familles de la pairie anglaise tient surtout à ce que les nouveaux pairs, n'ayant pas une fortune en harmonie avec leur position, cherchent volontiers pour eux ou pour leurs fils aînés, des femmes qui soient des héritières. Les conditions de cette qualification sont, en Angleterre : ou d'être la seule survivante de plusieurs enfants d'une famille riche, c'est-à-dire d'avoir probablement peu de santé ; ou d'être fille unique, c'est-à-dire de descendre d'une famille peu féconde, ce qui est à un certain degré héréditaire. Par une conséquence toute simple, les nouvelles familles de la pairie ont ainsi une grande chance de s'éteindre dès la première ou la secondaire génération. M. Galton le prouve par des chiffres. En remontant d'année en année dans les volumes du peerage, il a constaté que 50 nouveaux pairs qui ont épousé des héritières (eux-mêmes n'étant pas des fils uniques), ont eu '104 fils et 103 filles, tandis que 50 nouveaux pairs qui ont épousé des femmes non héritières, ont eu 168 fils et 142 filles. Ainsi la fécondité moindre des héritières, dans des conditions sociales d'ailleurs sembla-
in-4», vol. V, p. 753, et Annales d'hygiène, vol. XXXV. Les maisons historiques de France, fondées du X™« au XII""» siècle, ont duré en moyenne trois cents ans. « L'extinction rapide des aristocraties et corps de citoyens fermés, dit cet auteur, est un fait général dès l'antiquité. »
* Annales d'hygiène, 35, p. 54.
* Hereditary genius, 1869.
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bles, est bien évidente. Du reste, les pairs au litre de baron qui deviennent marquis, et les comtes ou les marquis qui deviennent ducs, éprouvent aussi le besoin d'augmenter leur fortune par de riches mariages, et il en résulte, dit M. Galton, une nouvelle cause d'extinction des familles. On connaissait déjà la faible durée des familles de ducs en Angleterre. Si les titres éteints n'avaient pas été conférés à de nouvelles familles ce serait aussi clair pour tout le monde que pour les historiens et les généalogistes.
Au milieu des renseignements précis et des opinions de nombreux statisticiens, je n'ai pas rencontré la réflexion bien importante qu'ils auraient dû faire de l'extinction inévitable des noms de famille, dont je parlais il y a un instant. Évidemment tous les noms doivent s'éteindre, et d'autant plus vite qu'ils sont portés par moins d'individus du sexe mascuUn, car les familles sont désignées par les mâles, et de temps en temps un père ne laisse point d'enfants ou seulement des filles, tandis que d'autres ont eu un ou plusieurs fils. Supposez une population qui resterait du même nombre total de siècle en siècle, et ne changerait pas par le fait d'émigrations ou immigrations, il arriverait forcément chez elle que le nombre des familles désignées par des noms ou par des titres héréditaires dans les mâles diminuerait graduellement. Un mathématicien pourrait calculer comment la réduction des noms ou titres aurait lieu, d'après la probabilité des naissances toutes féminines ou toutes masculines ou mélangées et la probabilité du défaut de naissances dans un couple quelconque \ Les noms de famille sont ordinairement recrutés: 1° par les enfants trouvés; 2° par des fractionnements plus ou moins légalisés des familles; 3° dans la plupart
1 M. Galton a soumis le problème à un mathématicien, le rev. H.-W. Watson, qui en a donné la solution, dans le journal de la Société anthropologique anglaise.
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des pays, surtout dans les villes , par des immigrations. Sans cela on verrait diminuer sensiblement leur nombre, indépendamment du chiffre croissant ou décroissant de la population. Dans une chambre des pairs, où chacun arrive seul de son nom, et dans les villes, qui attirent une foule d'étrangers isolés, l'extinction des noms de famille est plus rapide que dans une population non choisie ou dans un district agricole dont la population se recrute faiblement d'étrangers \ Si les noms et les titres étaient transmis par les femmes en même temps que par les hommes, il en serait différemment, mais encore les noms diminueraient de nombre, à cause des individus mariés qui ne laissent pas de descendants.
Malgré la confusion regrettable faite par les auteurs entre la diminution des noms de famille et celle de la population qui composait primitivement ces familles, on peut toujours se demander si les populations aisées ou riches augmentent autant que les pauvres. Assurément les populations les plus choisies ne diminuent pas. Ainsi les 100 nouveaux pairs d'Angleterre dont parle M. Gallon ont eu de leurs femmes 517 enfants, ce qui pour 200 personnes fait plus de 5 enfants par ménage. La probabilité de vie, au moment de la naissance, pour les familles de la pairie anglaise, étant de 52 à 53 ans (exactement 52, 61), d'après des tables connues', une forte majorité des 517 enfants a dû arriver à l'âge de se marier. Leur des-
' Dans les villages, surtout dans ceux de localités peu fréquentées, Il y a d'ordinaire deux ou trois noms portés par l'immense majorité des habitants. On croit presque toujours que c'est la conséquence d'un ancien accroissement de quelques familles. C'est probablement aussi l'effet de l'extinction graduelle des familles qui étaient représentées par un ou deux individus mâles seulement, les filles de ceux-ci ayant épousé des hommes portant les noms prédominants.
Voir, par exemple, Lankester, Comparative longevity (1 y in-8° Londres, 1870), p. 115, où sont résumés les chiffres de Bail y et Day'
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cendance masculine et féminine a dû augmenter. Même celle par les héritières a eu plus de 4 enfants par couple marié, d'où Ton peut inférer une augmentation, à moins que la vie probable des enfants ne soit plus courte dans cette catégorie, ce qui pourrait bien être.
* On traite toujours ces questions au point de vue des familles constituées par la loi et basées sur la succession des fils légitimes. Si l'on envisageait les descendances réelles, par les femmes comme par les hommes, et avec les naissances illégitimes, connues ou non connues, qui les augmentent, on hésiterait bien plus avant d'admettre des extinctions de familles \ Il est vrai que les enfants naturels de pères riches tombent presque toujours dans la classe pauvre, s'ils n'ont pas été reconnus, de sorte qu'ils contribuent peu au recrutement de la classe riche.
La différence de fécondité des héritières et non héritières anglaises est si grande ' qu'elle avertit d'une cause,
' Combien de familles souveraines ou nobles éteintes d'après VAlmanach de Gotha subsistent, en réalité, et se propagent! Qui peut savoir le nombre des descendants des Bourbons de la branche aînée et de Napoléon Bonaparte? Eux-mêmes ne les ont pas toujours connus. L'histoire naturelle ne peut pas négliger ce qu'on dissimule sous des fictions légales ou politiques.
2 Les faits cités par M. Galton sont si curieux que je crois devoir mentionner le suivant. Il s'agit des familles des nouveaux pairs d'Angleterre qui ont eu un, deux, trois fils ou davantage. Pour chacun de ces nombres de fils, M. Galton indique la proportion des mères héritières ou non héritières.