HÉRITIÈRES. NON HÉRITIÈRES
0 fils
Au delà
SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 161
jusqu'à présent inconnue, du petit nombre des naissances dans les familles aisées ou riches, de la noblesse et de la bourgeoisie. En général, les filles riches se marient aisément, et selon toutes les probabilités physiologiques, confirmées par les faits que M. Galton a découverts, ce sont elles qui ont la plus petite chance de laisser des descendants. Leur proportion doit donc diminuer l'augmentation de population des classes qui vivent dans Taisance.
D'autres causes purement physiologiques doivent influer de la même manière, principalement dans les familles où Ton développe beaucoup l'intelhgence. M. Herbert Spencer ^ en a très bien exposé les principes, conformes d'ailleurs à tout ce qu'on avait reconnu depuis longtemps dans la science. Il existe une lutte entre les trois fonctions par lesquelles se dépensent les forces d'un être humain, savoir les fonctions du système musculaire, du système nerveux et du système de la reproduction. Chacune de ces fonctions souffre quand les autres consomment trop, surtout lorsque la nourriture ne répare pas suffisamment les forces perdues. Même avec une nutrition convenable, les fatigues musculaires ou les fatigues du cerveau nuisent aux fonctions reproductives. Cela est vrai particulièrement pour le sexe féminin, parce que l'ensemble des fonctions avant, pendant et après la naissance d'un enfant y est très compliqué et peut être troublé par une foule de circonstances occasionnelles, même chez des femmes bien portantes. Or, la fatigue provenant de travaux intellectuels exagérés ou d'une excitation trop forte du système nerveux par la musique, les fêtes, les prédications, etc., arrive plus souvent chez les femmes de la classe riche ou aisée que chez celles de la classe pauvre. On comprend
* Principîes of Uology, vol. II, ch. 12.
162 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.
qu'il doit y avoir, par ce motif, moins de naissances dans la première catégorie, indépendamment des autres causes, comme un degré supérieur de prévoyance, qui fait retarder l'âge moyen des mariages et redouter les familles trop nombreuses. La diminution de santé doit se manifester surtout dans les familles où la culture intellectuelle chez les personnes du sexe féminin étant très grande, une alimentation suffisante ne répare pas assez les forces. L'être organisé est alors entièrement livré au système nerveux, et si la santé physique n'en souffre pas, c'est le système nerveux lui-même qui succombe *.
Plusieurs causes diminuent ainsi la santé et la fécondité des femmes dans les classes riches ou aisées, surtout dans la portion de ces classes qui s'occupe le plus de choses intellectuelles. Il est difficile de croire qu'une supériorité de soins donnés aux enfants légitimes et une hygiène plus prévoyante compensent de pareils inconvénients. Ce serait donc, selon l'opinion ancienne et générale, la partie riche ou aisée des populations qui augmente le moins et la partie pauvre qui augmente le plus. A défaut de chiffres bien probants, il y a trop d'indications accessoires statistiques, physiologiques ou basées sur des faits observés en masse, pour ne pas admettre cette proposition admise depuis longtemps. La population la plus prévoyante et en moyenne la plus intelhgente ne diminue pas, comme les extinctions rapides des noms de famille pouvaient le faire supposer, mais
1 Les médecins delà Suisse française, particulièrement des cantons de Neuchâtel et Genève, auraient, je crois, d'assez tristes renseignements à donner si on leur demandait la proportion des jeunes filles destinées à la profession d'institutrice qui se trouvent dans les établissements d'aliénés, ou dont la santé a souffert de leçons de musique, de calcul, etc., trop multipliées entre dix et dix-huit ans.
SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 163
elle augmente peu ou point par elle-même. Lorsqu'elle n'est pas recrutée par de nouvelles adjonctions, elle se voit débordée; elle craint d'être submergée, et, dans la lulte générale pour l'influence sur la société, elle l'est réellement.
Les conséquences diverses de ce mode d'accroissement des sociétés par la couche inférieure, mériteraient d'attirer l'attention des historiens et des philosophes. J'en citerai en passant quelques exemples. La religion professée dans une famille persiste de génération en génération quand celte famille s'enrichit ou qu'elle augmente considérablement de nombre. Ainsi, lorsqu'une religion nouvelle s'est une fois introduite dans la classe pauvre, elle prend bien plus d'extension que si elle s'était introduite dans la classe riche. De même lorsqu'il s'agit d'une rehgion apportée dans un pays par une masse considérable d'immigrants de la classe pauvre. Dans ces deux cas l'augmentation relative des diverses parties de la population tend à rendre la nouvelle religion dominante. Jadis le christianisme a profité de son introduction par la classe inférieure et maintenant le cathohcisme des Irlandais a des effets analogues dans les villes de la Grande-Bretagne et en Amérique. Les haines et les sympathies nationales persistent moins que les opinions religieuses, cependant elles se transmettent d'une génération à l'autre dans la foule parce que celle-ci connaît peu les dispositions des autres peuples et obéit aux sentiments plutôt qu'aux raisonnements. Ceci est une cause de durée en dehors des .^ens qui savent et qui réfléchissent. En général les sentiments se continuent dans la classe la plus nombreuse, un peu par hérédité et beaucoup par imitation ou entraînement. La sélection produit une catégorie de la société plus disposée a refléchir, plus prévoyante, mais celle-ci est con-
164 SÉLECTION DANS l'eSPÎSCE HUMAINE.
tinuellement menacée et débordée par l'augmentation de la masse qui n'a pas les mêmes instincts.
Une partie du public étant plus prévoyante, c'est-àdire plus intelligente que la foule, son désir est souvent de répandre l'instruction. Du moins si elle est véritablement prévoyante, elle comprend qu'il faut agir dans ce sens. Malheureusement, les obstacles s'accumulent en grand nombre, et quelques-uns sont inévitables. Ainsi, à supposer qu'aucun parti religieux ou politique ne s'oppose à la diffusion des connaissances, on ne pourra pas faire que les individus continuellement fatigués de travaux manuels aient le temps et le repos nécessaires pour lire, voyager, comparer, discuter, se former enfin des opinions réfléchies, comme les gens qui ont du loisir. De quelque manière qu'on suppose la société modifiée à cet égard, les travaux musculaires seront toujours en opposition avec les travaux intellectuels. Augmentez les uns, vous diminuez les autres. Gréez une multitude d'écoles, faites-les gratuites, obligatoires, il y aura toujours des familles qui auront su gagner davantage ou dépenser moins et s'assurer par là plus de loisir. Si elles l'emploient mal, elles descendent; si elles l'emploient bien, elles continuent d'être plus prévoyantes et plus instruites que la masse, lors même que celle-ci se sera peut-être élevée; mais le mouvement d'accroissement des populations n'est pas favorable aux familles prévoyantes. Mieux vaut sans aucun doute voir s'élever par l'instruction la moyenne générale, seulement c'est une marche dans laquelle on avance moins vite et moins sûrement qu'on ne voudrait.
Il y a pour cet arrêt de développement d'autres causes que l'augmentation inégale des diverses catégories de la société.
La subtilité des idées, les paradoxes, les efforts qu'on
SÉLECTIOX DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 165
fait pour comprendre ou apprendre, un genre de vie trop sédentaire, des alliances entre personnes de la même famille ou qui ont les mêmes antécédents, multiplient beaucoup les cas d'aliénation dans la classe riche ou aisée. Cette fatale disposition, dont l'hérédité n'est que trop connue, augmente aussi dans la classe pauvre avec la vie civilisée. Cela résulte de la liberté même laissée aux individus et des excitations, des espérances ou des mécomptes qui en sont l'effet inévitable. Le développement des facultés intellectuelles conduit à des chutes d'autant plus fréquentes qu'il a été plus hardi et plus intense, comme de violents mouvements du corps conduisent à des fractures. Les nations civilisées doivent bien avancer en intelligence, mais ce n'est pas sans être retardées par les morts et les blessés qu'elles laissent sur le champ de bataille des luttes intellectuelles.
Un autre effet — celui-ci de l'ordre économique — est d'une importance encore plus grande. Lorsqu'on a multiplié les écoles, les universités, les musées, les bibUothèques, lorsqu'on a excité tout le monde à apprendre et à réfléchir, il arrive tout naturellement que certaines professions nécessaires sont abandonnées. Il y a dès lors surabondance de personnel dans les professions libérales et dans les métiers qui exigent de l'intelligence, avec un déficit dans les professions qui demandent de la vigueur, des habitudes un peu grossières et malpropres, ou une vie très matérielle. La force des choses altire alors une autre population venant de pays moins civilisés. Souvent ce sont des voisins de même race, mais d'idées et d'habitudes différentes, qui s'adaptent assez mal aux institutions du pays. Quelquefois, ce sont des hommes de races absolument incultes, comme les nègres, ou grossières et immorales comme les Chinois. Le mélange s'opère tôt ou
166 SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.
lard, même dans le cas de races très disparates, mais il agit absolument en sens opposé aux influences civilisatrices.
La société pourrait-elle intervenir dans le but d'arrêter ces contre-courants défavorables ? C'est bien difficile. Elle n'est pas toujours organisée de manière à le vouloir et le pouvoir. J'ai dit pourquoi les institutions sociales ne produisent que rarement et imparfaitement l'efïet des sélections artificielles opérées par l'homme sur les animaux. Ce sont précisément les sociétés qui souiTrent de l'encombrement dans certaines professions et du déficit dans les autres qui, d'après des idées d'égalité, poussent le plus à l'uniformité de l'instruction et à sa diiîusion. Elles détruisent d'une main ce qu'elles font de l'autre. Ainsi la société américaine tâche d'éduquer tout le monde, même ses nègres, mais elle attire par cela même les Irlandais et les Chinois. De temps en temps, elle s'efforce de les empêcher d'arriver, au moyen de mesures légales contre certaines immigrations, d'impôts, de sociétés secrètes plus ou moins hostiles, etc. Tentatives bien vaines contre des lois économiques forcées !
4° Conclusion sur les pays civilisés.
Résumons ce qui concerne les pays plus ou moins civilisés.
Leur tendance est d'ouvrir sans cesse de nouvelles carrières à l'activité individuelle par la division du travail, par la sécurité qui règne et par les découvertes utiles qui se font journellement. Il y a une demande croissante pour des individus honnêtes et intelligents, mais les qualités physiques sont moins recherchées. Les personnes qui s'adaptent le mieux aux conditions demandées de moralité
SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE. 167
et d'intelligence doivent prospérer. Grâce à leur nombre et à leur influence, les races devraient devenir par instinct (habitude héréditaire) de plus en plus morales et intelligentes. L'action collective de la société, au moyen des mœurs et des lois civiles et religieuses, ajoute à la sélection naturelle une sorte de sélection artificielle plus ou moins efficace.
Les sociétés civilisées marcheraient ainsi rapidement dans un sens opposé à la barbarie, s'il n'y avait des influences contraires et des obstacles.
Le soin des aff'aires publiques et la nécessité de défendre ses intérêts dans les affaires privées conduisent les hommes civilisés, comme les autres, à une foule d'intrigues et de faussetés, qui prennent quelquefois de vastes proportions. Les crimes eux-mêmes ne sont pas assez réprimés. Beaucoup de coupables échappent. On abuse souvent de la hberté, qui est un des attributs les plus précieux des pays civihsés. On abuse des moyens d'instruction, comme l'imprimerie, et des moyens de moralisation, comme l'influence du clergé. Les familles les plus intelligentes se trouvent contribuer moins que les autres à l'augmentation de la population. Les maladies mentales deviennent fréquentes. Le vide qui se fait dans les professions manuelles par un appel factice aux professions libérales et par une répugnance fréquente des personnes instruites pour les travaux musculaires, fait arriver de pays peu civilisés une immigration de travailleurs qu'il faut éduquer, à moins de descendre à leur niveau. Enfin, il y a des retours fréquents vers la barbarie, par des causes que nous examinerons tout à l'heure.
Malgré ces influences contraires, la civilisation tend ordinairement à augmenter chez les peuples qui sont sortis de l'état barbare. C'est du moins ce que l'histoire nous
168 ' SÉLECTION DANS l'eSPÈCE HUMAINE.
enseigne. L'égalité des individus, sous le rapport moral et intellectuel, devient plus grande. L'égalité civile et politique en découle forcément. L'horreur de l'injustice et des violences est plus marquée. On veut que chaque individu soit responsable de ses actes, sans égard pour la conduite de ses parents ou ancêtres. On a plus de charité et de tolérance. L'état social approche alors d'une civilisation complète. Viennent les causes de décadence dont j'ai parlé à l'occasion des sociétés en général (p. i Quelquefois de bonnes habitudes passées à l'état d'instinct, ou le savoirfaire d'un pouvoir central absolu, prolongent l'existence d'une semblable société pendant des siècles, malgré l'indifférence inévitable de millions d'individus tous égaux, sans force contre les despotes ou contre les majorités écrasantes. Mais s'il y a quelque race locale grossière et hardie, ou quelque peuple voisin d'une civilisation moins avancée, cette société civilisée sera nécessairement détruite, fractionnée ou conquise. La seule consolation à lui offrir €st que ses bonnes traditions reparaîtront plus ou moins à une époque inconnue et contribueront à former de nouveaux peuples civilisés, comme les Grecs et les Romains d'autrefois ont servi à notre civilisation moderne.
Je m'expUque maintenant pourquoi l'espèce humaine dvilisée a peu changé depuis l'époque des anciens Égyptiens, Hébreux et Hellènes. Ce n'est pas que les conditions de l'existence soient restées absolument semblables. L'homme de notre race qui habite au delà du cercle po. laire ou dans la zone intertropicale n'est plus dans les conditions physiques où étaient les anciens. L'homme moderne qui parcourt de grandes distances à la vapeur, qui profite par l'imprimerie d'une foule d'idées nouvelles et d'inventions, n'est plus dans les conditions morales de l'antiquité. Et pourtant il se reconnaît, au physique dans
SÉLECTION DANS l' ESPÈCE HUMAINE. 169
les statues et les bas-reliefs les plus anciens, et au moral dans les livres grecs et hébreux. J'avais fait cette réflexion il y a longtemps mais la conséquence que j'en tirais alors contre la théorie de la sélection n'était pas juste. Il existe une complication extrême dans les phénomènes en ce qui concerne l'homme, surtout l'homme civiUsé. La sélection produit des effets contraires qui se neutralisent. Elle est d'ailleurs entravée par d'autres influences très actives et très puissantes. En définitive, quand les sélections et les forces opposées sont à peu près égales, les sociétés changent peu; quand elles sont plutôt favorables, elles changent en bien ; quand c'est l'inverse, elles changent en mal. Dans tous les cas, ce ne peut être qu'un changement très lent, partiel et soumis à des fluctuations assez fréquentes. Le conflit incessant des classes et des nations fait prévaloir de temps en temps les moins civilisées. Il semble même inévitable qu'un groupe de population très civihsé, c'est-à-dire très doux, très humain, très intelligent, et par conséquent riche, soit jalousé, opprimé, ramené par la force au niveau moyen des autres. D'ailleurs les grandes nations civilisées portent en elles des causes de décadence et de dislocation.
Ainsi marche l'espèce humaine, sans qu'on puisse rien en conclure contre les lois de l'hérédité, de la variabilité et de l'adaptation aux circonstances, mais plutôt en vertu de ces lois elles-mêmes combinées avec d'autres.
^ Étude sur l'espèce à l'occasion d'une revision des cupulifères {Arch. des Se. nat. 1862, et Ann.des Se. nat, XVIII, opuscule traduit en espagnol dans Bevista de losprogresos de las ciencias, etc.)