SECTION IV
T^es retours fréquents des Iiommes civilisés vers la barbarie sont-ils des faits héréditaires transmis directement ou par atavisme.
Les hommes dits civilisés ne présentent pas toujours les caractères qui distinguent la civilisation de la barbarie. Souvent il y a comme une marche rétrograde. Elle se manifeste tantôt par des individus isolés, tantôt par un groupe de population et même par un peuple tout entier. Le premier cas est celui des malfaiteurs qui se livrent, contrairement à leurs vrais intérêts, à des actes de barbarie, quoique nés au milieu d'une population intelligente et de mœurs policées. Le second cas est celui des révolutions et des guerres. Dans ces deux dernières circonstances, des milliers d'hommes, ou des peuples entiers, sans être toujours dans le cas de légitime défense, se soustraient aux lois divines et humaines qu'ils respectaient, et agissent pour un temps comme de véritables barbares. A supposer même qu'une révolution soit basée sur de justes motifs ou qu'une guerre soit vraiment défensive, elles deviennent des occasions pour bon nombre d'individus de manifester des goûts d'arbitraire, de violence, même de férocité, dignes des époques de barbarie.
Les criminalistes et les historiens s'occupent de ces maux sans remonter beaucoup k leurs causes profondes et peut-être anciennes, tandis que les théologiens, avec leur idée d'un péché originel, semblent avoir approché d'une vérité, dont ils auraient seulement méconnu la nature, les conséquences et la portée morale. L'atavisme, en effet, c'est-à-dire la ressemblance à des ascendants, quel-
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quefois séparés par plusieurs générations, peut produire du mal quand certains ascendants ont été vicieux, mais notre manière de voir en histoire naturelle conduit à admettre des différences d'avec les idées théologiques. Plus les ascendants vicieux sont éloignés, moins il y a de chances pour les individus actuels de leur ressembler. En outre, les dispositions bonnes ou mauvaises sont pour nous de plusieurs catégories, et une tendance ne peut engendrer qu'elle-même. Par exemple, la violence d'un individu peut bien amener chez ses descendants de la violence, mais non de l'hypocrisie, ou un certain défaut d'équité, ou de la paresse. Au moral, comme au physique, nous ne voyons pas le mal et le bien, mais plusieurs mauvaises et plusieurs bonnes dispositions, chacune assez héréditaire, avec une probabilité d'hérédité d'autant plus faible que la parenté est plus éloignée. Pour nous encore les fautes et des vices de nos ancêtres sont un malheur, et non un fait pour lequel nous soyons punissables.
L'atavisme étant démontré possible dans des cas individuels, voyons s'il est nécessaire de l'admellre pour expliquer les actes plus généraux dont je parlais.
Quelques milliers d'enfants sont élevés de la même manière et reçoivent les influences d'un milieu civilisé. En dépit de l'uniformité quelquefois très grande qu'ils manifestent, il se développe de temps en temps parmi eux un individu très violent, ou très disposé k l'injustice, ou très lâche, ou d'un esprit borné, ou plein de ruse et de mensonge, ayant en un mot tel ou tel des défauts qui caractérisent les hommes barbares et même sauvages. Estce une variation accidentelle déterminée par une cause inconnue ou par l'état momentané d'un des parents lors de la conception, ou un fait d'hérédité ordinaire, peutêtre d'atavisme? A mon avis, c'est un accident tout per-
sonnel si les père, mère et ancêtres de l'individu n'ont rien présenté de semblable, même temporairement lorsque les transmissions héréditaires ont dû s'efiecluer. Mais si le même défaut a existé chez les prédécesseurs, surtout s'il a existé longtemps, jusqu'à une époque peu éloignée et d'une manière intense, on sera conduit à dire : c'est un fait d'hérédité ou d'atavisme. Nous raisonnons ainsi pour les caractères de forme des individus et pour leurs conditions physiologiques internes. Or, la haison du moral avec le physique et plusieurs des observations mentionnées ci-dessus, nous conduisent à admettre comme fondé l'emploi des mêmes principes dans les phénomènes intellectuels et plus encore dans les phénomènes moraux. La vraie difficulté est toujours de distinguer les causes de naissance, d'avec celles qui tiennent à l'éducation et aux exemples, et parmi les causes de naissance celles héritées et celles qui ne sont que des variations personnelles.
La comparaison des Israélites avec les peuples chrétiens me paraît à cet égard d'une grande valeur. Elle montre des différences que l'histoire civile et religieuse ne peut pas expliquer, mais dont il semble que l'hérédité ordinaire des parents ou quelquefois l'atavisme rendent compte d'une manière satisfaisante.
Il y a quelques vingt ou trente ans, j'allai voir un naturaliste fort ingénieux, honnête et bon observateur, qui pratiquait la médecine à Londres, près de la Tour. Il eut la bonté de m'accompagner dans les rues malpropres de ce quartier peuplé de matelots, de juifs et d'Irlandais. — a Comment vous trouvez-vous, » lui dis-je, « de cette population qui vous entoure? N'avez-vous pas à vous plaindre de sa grossièreté, de sa misère, de ses désordres ? — Un peu, me répondit-il, mais pas autant qu'on pourrait
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le croire. Les marins profitent, il est vrai, de leur séjour à terre pour se griser et faire du tapage. Les Irlandais se grisent et se battent toute Tannée. Quand je suis appelé chez l'un d'eux, je risque fort de recevoir un coup ou un projectile destiné au mari ou à la femme de mon malade. Mais ces pauvres juifs, que vous voyez, sont des gens très doux et très rangés. Leurs familles sont unies et laborieuses. D'une maison à l'autre, on s'aide en cas de besoin, sans recourir à la paroisse. Je voudrais que tous les chrétiens fussent comme eux ! »
Ce témoignage d'un homme judicieux me fit réfléchir. J'ai retrouvé ailleurs la population juive toujours laborieuse, intelligente, économe, quelquefois jusqu'à l'avarice, mais charitable, peu disposée à la violence, aux crimes contre les personnes, et peu adonnée à l'ivrognerie. On lui reproche de manquer de dignité, d'être trop humble et de ruser dans les affaires. Elle a, en somme, les quahtés et les défauts des peuples extrêmement civilisés, c'est-à-dire des qualités excellentes et des défauts supportables. Si l'Europe était uniquement peuplée d'Israélites, voici le singulier spectable qu'elle présenterait. 11 n'y aurait plus de guerres, par conséquent le sens moral ne serait pas si souvent froissé, des millions d'hommes ne seraient pas arrachés aux travaux utiles de toute espèce et l'on verrait diminuer les dettes pubhques et les impôts. D'après les tendances connues des israéhtes, la culture des sciences, des lettres, des arts, surtout de la musique, serait poussée très loin. L'industrie et le commerce seraient florissants. On verrait peu d'attentats contre les personnes, et ceux contre la propriété seraient rarement accompagnés de violence. La richesse augmenterait énormément par l'effet d'un travail inteUigent et régulier, uni à l'économie. Cette richesse se répandrait en
charités abondantes. Le clergé n'aurait point de collisions avec l'Etat, ou bien ce serait seulement sur des objets secondaires. Il y aurait malheureusement des concussions et peu de fermeté chez les fonctionnaires publics. Les mariages seraient précoces, nombreux, assez généralement respectés ; par conséquent, les maux résultant du désordre des moeurs seraient rares. Les naissances seraient nombreuses, et la vie moyenne prolongée \ Par toutes ces causes, la population augmenterait énormément. Ce serait un peu l'état de la Chine, avec plus de moralité, plus d'intelligence, plus de goût, et sans les révoltes et les massacres abominables qui déshonorent le moins céleste des empires.
Après ce tableau, qui n'a pas demandé beaucoup d'imagination, puisqu'il est basé sur des faits connus, je me hâte d'ajouter que la société ainsi composée ne serait pas viable. Pour peu qu'il restât en Europe ou dans les pays voisins quelques enfants des anciens Grecs ou Latins, des Cantabres ou des Celtes, des Germains, des Slaves ou des Huns, l'immense population supposée serait bientôt soumise, violentée et pillée. Plus ses richesses seraient grandes, plus vite on la dépouillerait. Plus la race serait belle, plus on la traiterait comme celle des Circassiens et des
^ En Prusse, la mortalité, à chaque âge, est plus faible chez les juifs que parmi les chrétiens. Dans la première année de la vie, sur 100,000 âmes, elle est de 459 chez les premiers, et de 697 chez les seconds, et ainsi de suite. Il y a, sur la même population, 67 naissances illégitimes chez les premiers, 280 chez les seconds. (Voir Hoffmann, cité dans Ann. d'hygiène publique, série I, vol. 44, p. 23, pour plusieurs années, en particulier de 1831 à 1849.) En Algérie, pour 1844 et 1845, les décès de tout âge de la population civile ont été, sur 1000 habitants, parmi les juifs de 28 individus, parmi les musulmans de 36, et parmi les chrétiens de 43. (Comptes rendus du ministère de la guerre, cités dans Ann. d'hygiène publ. série IV, vol. 50, p. 302.)
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jeunes captives qui pleuraient jadis à Babylone. Si les barbares manquaient en Europe, il en viendrait d'au delà des mers. En un mot, supposer une grande population très civilisée, — c'est-à-dire très humaine, très douce, très intelligente et très riche, — sans pillards et sans despotes pour en profiter, est aussi contraire aux faits connus que d'imaginer un continent peuplé d'herbivores sans carnivores. Théoriquement, on peut concevoir une société extrêmement civihsée, c'est-à-dire éloignée de l'état barbare, mais ce ne serait pas une perfection, puisqu'elle ne pourrait plus se défendre.
Gomment les petites communautés juives, éparses dans le monde, se trouvent-elles posséder les qualités elles défauts qui caractérisent le mieux un état avancé de civilisation? C'est assez inexplicable d'après les idées ordinaires des philosophes et des historiens.
Si la religion avait seule déterminé le caractère des juifs et celui des chrétiens, on aurait vu absolument le contraire de ce qui s'observe. Les Israélites sont guidés surtout par l'Ancien Testament et les chrétiens essentiellement par l'Évangile. Or, l'Ancien Testament pourrait donner des mœurs rudes et excuser certaines injustices. Il représente Dieu comme vengeur, comme punissant sur plusieurs générations les iniquités d'un père, comme ayant choisi un peuple, et par conséquent négligé les autres. Il admet la dure loi du talion : dent pour dent, œil pour œil. Au contraire, le Nouveau Testament est imprégné de douceur, de charité et d'humihté. Dieu y est représenté surtout comme bon et miséricordieux ; il admet tous les hommes sans distinction de race ou d'origine. La douceur et l'humilité y sont recommandées jusqu'à certaines exagérations, comme de tendre une joue quand rautre a été frappée. Ce sont cependant les juifs qui se-
raient humbles parfois jusqu'à obéir à ce singulier précepte, et les chrétiens, qui souvent sont orgueilleux, violents, exclusifs dans leurs aiïections, sévères outre mesure dans leurs lois. Si les seuls enseignements religieux avaient formé les peuples, les israélites pourraient bien être violents, mais les chrétiens devraient être soumis, au lieu que c'est le contraire précisément qui se voit.
On dit : les juifs sont humbles, défiants ; ils sont économes et attachés à leurs proches, parce qu'ils ont été longtemps persécutés. Mais plusieurs peuples chrétiens aussi ont été vexés, opprimés de mille manières, et dans ces conditions, ils ont toujours essayé de se révolter. Ils ont même commis des atrocités par vengeance. Les Juifs ont souffert et se sont tus, tandis que les Espagnols sous les Arabes, les Polonais, les Irlandais, et bien d'autres se sont comportés différemment quand ils croyaient avoir à se plaindre. La douceur relative des Israélites ne tient donc ni à leur religion, ni à la manière dont on les a traités. L'histoire naturelle en donne beaucoup mieux l'expUcation.
* Notons d'abord que les Juifs n'ont pas été à l'origine un peuple doux et soumis. Leur histoire avant la prise de Jérusalem par les Romains et même jusqu'à l'époque de Titus, a présenté une foule de révoltes, de guerres et d'événements tragiques, accompagnés de cruautés. Le premier siège, par Titus, en 70, et la révolte comprimée par Trajan (117) ont fait périr la plupart des hommes violents, puis le second siège sous Adrien (134) acheva presque complètement de les détruire. Les fanatiques furent poursuivis presque dans des souterrains, et tués, avec leurs femmes et leurs enfants. Quelques-uns seulement purent s'échapper dans les déserts. On leur défendit de rentrer à Jérusalem. Depuis le commencement de ces désastres, les
Juifs paisibles, timides, peu fanatiques, avaient émigré et formé de petites colonies dans l'empire romain, notamment à Rome. Il s'est opéré de cette manière une sélection plus tranchée que toute autre, et en même temps une scission ou séparation matérielle. Le peuple violent a, pour ainsi dire, disparu; le peuple doux et soumis à prospéré, parce qu'il pouvait s'adapter aux conditions des lois romaines. C'est du peuple souinis que descendent tous les Israélites actuels du midi de l'Europe, et une partie de ceux du nord \ Les chrétiens de leur côté, avec leur héritage de rudesse romaine, se sont mêlés avec les barbares du nord, et n'ont pas tardé à opprimer les juifs, comme dans la suite ils se sont déchirés mutuellement. L'hérédité rend bien compte de tous ces faits.
Pendant les désordres brutaux du moyen âge, les juifs avaient inventé les procédés de commerce qui unissent les peuples, par exemple, la lettre de change. Ils répondaient aux persécutions par la douceur, le travail et une charité constante les uns envers les autres. Ils cultivaient les lettres et les sciences ^ Déjà, il y a deux mille ans, les idées
^ M. Renan a insisté plusieurs fois sur des conversions de familles de l'Asie occidentale par les juifs, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Il en est résulté un mélange de races, dont on s'aperçoit en comparant les juifs de Russie avec d'autres.
* « C'est surtout aux juifs que la chrétienté est redevable des premiers rapports littéraires qu'elle a eus avec les musulmans. Quoique toujours haïs et persécutés, ils étaient répandus à la fois en Asie, en Afrique et en Europe; et les besoins du commerce faisaient partout valoir leur patiente et infatigable activité. Les nombreuses synagogues qu'ils avaient fondées en Egypte, en Espagne, dans le midi de la France et en Italie, correspondaient entre elles par l'entremise de voyageurs, chargés en même temps des intérêts du commerce et de la propagation des idées. Les manuscrits qui se conservent encore dans les bibliothèques prouvent, qu'avant les chrétiens, les juifs avaient traduit un grand nombre d'ouvrages arabes et
morales et intellectuelles étaient remarquables chez eux. La tradition les avait ensuite conservées, d'autant mieui que les juifs se mariaient toujours entre eux. De tout cela il est résulté que si un Israélite ressemble à ses parents, à son aïeul ou même à un ancêtre reculé, on retrouve chez lui les qualités et les défauts d'un homme civiUsé, et quelquefois la belle conformation de sa race, justement admirée
par les artistes.
Les peuples chrétiens, au contraire, sortent k peine de la barbarie. Leur civilisation a commencé dans l'Europe centrale il y a trois siècles, et en Russie, sous Pierre le Grand. Ils n'ont pas cessé de lutter contre des habitudes antérieures de rapine, d'injustice et de violences, ou morales ou physiques. Il y a encore dans le midi de notre continent des populations qui regardent la vengeance comme une vertu — même la vengeance qu'on poursuit sur les descendants d'une personne qui a insulté un des vôtres. Il y a sur les côtes occidentales de l'Europe d'autres populations qui se réjouissent d'un naufrage comme d'une occasion légitime de piller. Dans nos villes les plus civilisées, on brûlait les hérétiques il y a deux siècles et de prétendus sorciers il y a cent ans. Au XVIIl-» siècle encore, les arrestations arbitraires étaient communes, et des gens
grecs sur la philosophie, l'astronomie et la médecine. Benjamin de Tudela, dont les voyages avaient semblé d'abord mériter peu d attention, mais dont les assertions se confirment à mesure qu on avance dans la connaissance de l'histoire orientale, parle requemment de rapports qui liaient entre eux les juifs de tous les pays et les montre tous occupés sans relâche à propager l'étude des
sciences dans leurs nombreuses académies Si l'on songe qu a
cette époque les médecins et les précepteurs des pnnces les plu puissants étaient des juifs, et que les juifs possédèrent pendan longtemps tout l'or et l'argent de l'Occident, on «era inoms étonne de la grande influence que nous leur attribuons » (Libri, Htst. des se. math, en Italie, I, p. 153.)
EETOURS A LA BARBARIE.
hauts placés n'avaient pas honte de faire bàtonner des inférieurs, sans le moindre respect pour les lois et les tribunaux. Dans le commencement du siècle actuel, on pendait un homme, en Angleterre, pour quelque vol insignifiant. La guerre a toujours été horrible, et la piraterie est à peine hors des usages. Ressembler à nos aïeux n'est donc pas sans danger parmi nous. Leur violence, en vertu de l'atavisme, doit reparaître de temps en temps. Elle était à l'état d'instinct, par l'effet d'une longue habitude ; il faut du temps pour créer d'autres instincts. « Hier « encore l'homme était barbare, dit M. Galton \ par « conséquent on ne doit pas s'attendre à ce que les apti- « tudes naturelles de sa race aient été déjà façonnées, en « raison des progrès réels qu'il a faits. Nous autres mo- « dernes, nous sommes comme des animaux transportés « dans un pays où les conditions de climat et de nour- « riture sont nouvelles pour eux. Nos instincts font « défaut dans des circonstances qui ont changé. » Ceci est d'autant plus vrai qu'une partie de nos populations civiUsées se propage à l'état barbare, d'où il résulte que par l'hérédité ordinaire et accessoirement par atavisme elle commet, quand elle le peut, des actes de barbarie. Telles sont les lois de l'histoire naturelle. Je laisse à juger si elles n'expliquent pas aussi bien les quaUtés et les défauts des uns que les qualités inverses et les défauts opposés des autres. Supposez plusieurs siècles sans révolutions brutales et sans guerres, avec une éducation générale fondée sur une vraie morahté, ajoutez une répression constante et cependant humaine des crimes contre les personnes. Supposez enfin qu'on ait éloigné des rues, des églises et des musées tout ce qui rappelle les suppHces
' Hereditary genius, p. 349.
atroces des temps barbares, et que la littérature et l'enseignement de la jeunesse aient mis depuis longtemps les bienfaiteurs de l'humanité fort au-dessus des conquérants, — les mœurs seraient alors de plus en plus douces ; la race se modifierait dans ce sens, et l'atavisme amènerait des personnes qui ne seraient plus en disparate avec l'ensemble. De même pour les autres caractères des sociétés civilisées. Quand le sentiment des droits individuels est ancien dans une population, comme chez les Anglais, par exemple, il importe peu qu'on ressemble à son père, à son aïeul ou à quelque ancêtre plus éloigné, on naît avec une disposition à défendre ses droits et à reconnaître ceux des autres. Les retours au despotisme sont alors peu probables, par la double influence d'un instinct et d'une opinion générale qui résulte de l'histoire du pays. En parlant des institutions anglaises, qui ont tant de peine à s'acclimater ailleurs, on a dit : « l'Anglais est un animal politique. » Ce mot, dépourvu de sa forme paradoxale, signifie que l'Anglais, tout naturellement, par instinct, s'entend avec ses voisins et compatriotes pour se gouverner en commun. Il en donne la preuve dans ses établissements coloniaux les plus reculés. C'est probablement l'effet d'une habitude de plusieurs siècles, créée par hérédité immédiate et par atavisme, accrue encore par la disposition naturelle des enfants à imiter leurs parents, leurs voisins et les hommes distingués de leur pays. De même dans plusieurs contrées de l'Allemagne, de la Suède, de la Hollande, de la Suisse, les faits d'hérédité directe et d'atavisme disposent à cultiver l'intelligence, parce que l'instruction y a été répandue depuis trois siècles. Les retours déclarés vers l'obscurantisme y sont peu probables
1 Quand j'ai parlé tout à l'heure des juifs et des chrétiens, j'ai
En définitive, et pour en revenir à la question que je me suis posée, les retours fréquents des hommes civilisés vers la barbarie s'expliquent ordinairement par plusieurs influences, auxquelles on doit ajouter l'hérédité des parents et aïeux.
Laissons les historiens analyser à leur manière les causes de désordres qui affligent nos sociétés civilisées. Ils ont parfaitement raison de signaler les jalousies de classes et de nations, les intérêts souvent opposés, les ambitions de gens puissants, la lâcheté et la bêtise des autres, les principes immoraux ou absurdes que des écrivains ou orateurs populaires mettent en avant. Tout cela détermine des conflits et amène une marche rétrograde vers la barbarie. Mais celte marche ne serait pas facile, et elle ne serait pas accompagnée de tant d'horreurs, si pendant plusieurs générations des instincts d'une bonne nature avaient pu
montré qu'ils s'étaient éloignés, les uns et les autres, de la direction que leurs livres sacrés auraient fait présumer. Il y a cependant une secte aussi rapprochée que possible de l'esprit de douceur et de charité de l'Évangile, celle des Amis on Quakers, sur laquelle j'aurais vivement désiré avoir des renseignements statistiques, parce qu'ils seraient probablement d'une grande force comme preuve inverse de ce qui précède. Il s'agit, dans ce cas, d'une association respectable, dans laquelle, depuis plusieurs générations, il est interdit de porter les armes, de se faire droit à soi-même, de contribuer directement ou indirectement à des guerres, et de laquelle on exclut les individus qui se montrent violents ou vicieux. Ainsi, pour les familles des Amis, la religion, l'exemple, une sélection réelle et, comme conséquence, l'hérédité et l'atavisme sont réunis pour qu'il y ait beaucoup d'individus de mœurs douces et honnêtes et peu de criminels, surtout de criminels violents. Si je ne m'abuse, il doit y avoir dans les prisons d'Angleterre et des États-Unis une bien faible proportion d'individus nés de familles quakers, et, parmi ces condamnés, bien peu doivent avoir commis des actes de violence contre les personnes. Je crains que la population totale de la secte des Amis ne soit pas assez constatée pour qu'on puisse, même avec des documents judiciaires, établir la première de ces deux propositions.