SECTION VI
De l'avenir probable de l'espèce hnmaine.
Il n'est pas difficile d'indiquer certaines probabilités touchant le sort futur de l'espèce humaine civiUsée ou autre. Ce sera naturellement sur quelques points déterminés, mais ils ne manquent ni d'importance, ni d'intérêt.
Pour aborder convenablement la question, il faut se rappeler toujours trois principes : 1° les êtres organisés, lorsqu'ils sont doués de volonté et de la faculté de locomotion, cherchent à s'adapter aux circonstances dans lesquelles ils se trouvent, et nul ne peut le faire mieux que l'homme, à cause de sa grande intelligence ; 2° les individus de l'espèce humaine qui peuvent ou savent le moins se plier aux circonstances ont le plus de chance de périr, ou tout au moins de laisser un petit nombre de descendants, de sorte que les populations se recrutent principalement par les individus qui ont les qualités les plus adaptées aux circonstances de chaque pays et de chaque époque; 3° les luttes violentes qui régnent presque toujours entre les peuples ou les individus accélèrent le mouvement de modification et d'adaptation à de nouvelles circonstances.
L'application de ces lois nous oblige à considérer d'abord, autant que faire se peut, les circonstances prochaines ou éloignées dans lesquelles se trouveront probablement nos successeurs.
Si nous envisageons un avenir rapproché, de quelques siècles par exemple, ou d'un millier d'années, nous pouvons croire à un certain degré de stabilité dans les con-
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ditions physiques générales et même locales, qui affectent l'espèce humaine. Du moins, d'après le passé, cela paraît assez probable. Les climats n'ont pas changé depuis l'époque des plus anciens documents historiques. La configuration des terres s'est modifiée fort peu. Sans doute la géologie nous montre qu'il s'est fait de grands changements, mais d'ordinaire cela s'est passé lentement et anciennement. Admettre une continuation de l'état physique actuel pendant la durée de quelques générations d'hommes est donc une idée vraisemblable. Or, avec les conditions actuelles, stalionnaires ou à peu près, il est aisé de prévoir deux phénomènes :
i° La terre se couvrira de plus en plus d'habitants, puisque certaines races très actives et robustes ont assez d'intelligence pour franchir les mers, et que d'ailleurs dans chaque pays la population tend toujours à s'accroître. En d'autres termes, les hommes de notre époque s'adapteront de plus en plus aux conditions d'existence qui s'offrent à eux dans leurs propres pays et ailleurs, ce qui suppose une immense augmentation de la population générale du globe.
2° Le transport continuel et croissant des hommes d'une partie du monde à l'autre produira des mélanges de races de plus en plus fréquents.
Ici encore, certaines probabilités peuvent être énoncées.
Les races tout à fait inférieures de nombre, de force physique ou d'intelligence, doivent ou disparaître, ou se fondre avec les races plus puissantes qu'elles par le nombre, la vigueur ou l'intelligence. Les Austrafiens et beaucoup de peuplades des îles de la mer Pacifique, les Hottentots, les indigènes de quelques parties de l'Amérique doivent disparaître, vu l'impossibilité pour eux de
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lutter contre les autres peuples, soit dans la guerre, soit dans la paix. Les races moins inférieures, mais peu actives, du Mexique, du Pérou, de quelques régions de l'Asie, s'amalgament déjà avec leurs conquérants, de manière à constituer des populations intermédiaires, mais trois races principales, douées de qualités précieuses pour envahir, se mêleront avec celles-ci et entre elles, plus ou moins, suivant les circonstances locales. Ces trois races principales sont : la race blanche, représentée surtout par les Européens et leurs descendants d'Amérique ; la race jaune, représentée surtout par les Chinois et les Japonais, et la race nègre.
La première a l'avantage de l'intelligence, mais elle ne supporte pas les climats chauds comme les deux autres. L'émigration des blancs ne cessera sans doute pas d'en introduire, dans les pays équatoriaux, seulement dans ce cas les enfants seront décimés, là où les nègres et les Chinois élèvent facilement les leurs. Les adultes même, de la race blanche, résistent difficilement dans les régions méridionales. Les races mêlées auront dans la zone torride moins de désavantage que les blancs, mais la sélection s'y fera dans le sens de favoriser les individus les plus colorés, ce qui ramènera au point de départ, malgré tous les mélanges. Inversement la race nègre ne prospérera jamais dans les pays froids. Les métis eux-mêmes ne supportent pas un climat rigoureux aussi bien que les blancs. En dépit du mélange des races, on peut donc augurer une prédominance durable des nègres dans les pays très chauds et des blancs dans les régions froides. Les Chinois seuls paraissent assez intelligents et assez robustes à la fois pour lutter, en tous pays, avec les uns et avec les autres. Ils sont déjà nombreux, ils commencent à émigrer. Par leurs qualités physiques
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et physiologiques et même par leur avidité ingénieuse et active, ce sont eux qui devraient supplanter les autres races, seulement ils ont peu de courage et encore moins de bonne foi. Les blancs d'Europe et des Etats-Unis soutiendront la lutte, grâce à leur bravoure habituelle, à leur facilité de s'entendre et à la confiance qu'ils peuvent avoir les uns dans les autres. Les nègres la soutiendront aussi, grâce à leur vigueur physique. Le mélange des trois races principales ne sera donc pas complet. Il y aura I beaucoup de métis et intermédiaires de tous les degrés, mais en Afrique, en Chine et dans le nord de notre hémisphère les races primitives continueront probable- I ment à dominer pendant un grand nombre de siècles. Envisageons maintenant un avenir plus éloigné, par exemple de 50,000 ans, de 100,000 ans, même de plusieurs centaines de milliers d'années. Il est encore possible de prévoir, pour ces époques, certaines tendances et certains états de l'espèce humaine. Notons cependant ce qui rend douteuses les considérations les plus plausibles. Pour un laps de temps aussi prolongé, on ne peut savoir si quelque grand événement terrestre ou même cosmique ne viendra pas changer absolument les conditions extérieures. Notre globe pourrait avoir des affaissements ou des soulèvements qui changeraient du tout au tout la nature de la surface habitable. Il pourrait se manifester parmi les hommes des maladies dont nous n'avons aucune idée. Ces maladies pourraient détruire tout une race ou même anéantir l'espèce humaine. Les astronomes ont prouvé que les variations du plan de l'édiptique et de l'excentricité de l'orbite terrestre ne sont pas de nature à changer sensiblement les climats. En constatant cette vérité, M. Croll' s'est cependant efforcé de prouver que
' Croll, dans Edmburgh pUlosophical magasine, 1867 et 1868.
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l'accumulation des glaces, par un effet de ces causes agissant tantôt sur le pôle nord et tantôt sur le pôle sud, doit produire certains changements des courants et des vents dominants, ce qui entraîne des changements de climats dans toutes les parties de la terre. Il y aurait eu plusieurs époques glaciales dans chaque hémisphère. La moins ancienne pour l'hémisphère boréal aurait commencé il y a 240,000 ans, et fini il y a environ 80,000 ans. Sir Charles Lyell ' a discuté les opinions de M. Croll, et, d'après lui, la périodicité des époques glaciales serait assez incertaine. On ne peut cependant pas négliger la possibilité de semblables événements, dont l'effet serait de rejeter les êtres organisés de chaque région polaire vers les zones tempérées, et ceux des régions tempérées vers la zone équatoriale, naturellement avec extinction de beaucoup d'espèces, ou, quand on parle de l'homme, avec extinction de beaucoup de peuples. Enfin, qui peut prévoir les événements relatifs à notre système solaire tout entier ? Il marche avec une grande vitesse dans une certaine direction. Peut-être renconlrera-t-il un jour quelque partie de l'univers plus chaude ou plus froide que l'espace parcouru depuis plusieurs milliers d'années. Le soleil aussi peut changer. Des faits de cette nature pourraient anéantir non seulement les hommes, mais encore tous les êtres organisés de notre globe.
Laissons de côté ces cas hypothétiques sur lesquels la science ne peut encore rien prévoir, et passons à des faits qui sont, au contraire, d'une certitude absolue.
L'oxygène de l'air et l'action incessante du travail humain ont pour résultat de diminuer la quantité de métaux et de houille accessibles, sans trop de peine, à la surface
» Sir Ch. Lyell, Principles ofgeology, dernière édition.
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de la terre. Le génie de quelques savants découvrira sans doute des procédés pour exploiter les mines à de plus grandes profondeurs et pour profiter d'oxydes raétalliques épars dans le sol. On trouvera aussi de nouveaux combustibles. Jamais cependant ils ne pourront être aussi avantageux que ceux tout préparés dont nous profitons, et les poussières métalliques éparpillées seront toujours plus difficiles à atteindre que les accumulations primitives ne le sont aujourd'hui.
* La découverte moderne de la transformation des forces est très belle pour la science, mais l'application en sera toujours modérée, coûteuse ellocale.Ghaquetransformation et transmission de force entraîne une perte et des dépenses. D'ailleurs tous les pays n'ont pas des chutes d'eau ou autres forces naturelles à transformer.
Il y aura forcément une diminution de population quand les ressources anciennes seront rares, surtout quand elles deviendront presque inaccessibles, et que finalement elles manqueront. Les peuples les plus civilisés seront alors les plus malheureux. Ils n'auront ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, ni rien de ce qui est basé sur le charbon de terre ou les métaux. Leur industrie sera singulièrement réduite quand le cuivre et le fer seront rares. Certaines populations, à la fois sédentaires et agricoles, vivant dans les pays chauds et pouvant se contenter de peu, seront alors les mieux adaptées aux circonstances générales du globe. C'est donc entre les tropiques et près des grandes accumulations de houille aux Etats-Unis et en Chine, que les populations resteront le plus longtemps agglomérées en masses considérables. Cependant, la rareté des métaux sera une cause de décadence même dans ces localités privilégiées. Un autre changement, plus lent, mais également cer-
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tain, est la diminution des surfaces terrestres et surtout l'abaissement des régions élevées, par l'effet de l'action incessante des eaux, de la glace et de l'air. Depuis des milliers d'années, chaque ruisseau, chaque fleuve a entraîné vers l'océan des particules solides qui se sont détachées des hauteurs, et cette action lente doit continuer. On a calculé l'abaissement moyen des continents d'après le limon des principaux fleuves et en supposant les proportions constantes. De pareils calculs reposent sur des conditions trop variables pour mériter beaucoup de confiance, mais la direction du phénomène est certaine. Sur les hautes montagnes et dans les régions polaires, le mouvement des glaces corrode les roches les plus dures et entraîne des substances solides vers les fleuves. Les surfaces moins hautes sont aussi lavées et abaissées. Le limon des fleuves glisse ou tombe au fond des mers, et comme celles-ci ont déjà une étendue beaucoup plus grande que les terres et une profondeur qui dépasse l'élévation des plus hautes chaînes de montagnes, il est clair que les surfaces solides et habitables pour l'homme diminueront relativement aux surfaces liquides. Ajoutez aussi que le fond des mers se comblant en partie, la surface doit s'élever plus ou moins, si l'on suppose la masse hquide constante.
En même temps, depuis quelques siècles, les alterrissements sur certaines côtes peuvent être supposés égaux aux érosions sur d'autres points, et les soulèvements partiels ont pour contre-partie des abaissements. Rien ne fait présumer que les uns l'emportent sur les autres. Ainsi, d'après l'ensemble des phénomènes, et à moms d'événements brusques impossibles à prévoir, les îles et les continents doivent d'abord diminuer d'élévation, ensuite diminuer d'étendue, et même on peut entrevou' dans un avenir très éloigné une submersion à peu près
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complète des surfaces terrestres, par conséquent une destruction plus ou moins complète des êtres organisés, végétaux et animaux, qui vivent sur ces surfaces ou dans les eaux douces. L'espèce humaine peut résister mieux que d'autres, grâce à son intelligence, mais elle approcherait aussi alors de sa fin, puisqu'elle n'aurait plus la ressource de vivre sur des vaisseaux quand il n'y aurait plus ni bois, ni métaux pour en construire et que les chutes d'eau et rivières rapides ne fourniraient plus un genre de forces à transformer. Probablement la submersion des continents n'étant pas générale et des îles volcaniques ou madréporiques s'étant formées, il resterait encore quelques points habités par des hommes. Ce serait dans des conditions d'isolement dont nous nous faisons à peine l'idée.
Avant cette époque extrême — que des événements brusques ou impossibles à prévoir peuvent encore éloigner — nous devons nous représenter l'espèce humaine privée peu à peu des trésors de houille et de métaux qui sont aujourd'hui à sa portée, et obligée de se concentrer sur des surfaces terrestres moins étendues, presque toutes insulaires, comme il en a existé déjà dans des temps géologiques très anciens. La cherté du combustible et des métaux rendra les communications difficiles. L'abaissement des chaînes de montagnes diminuera la force des chutes d'eau et la condensation des vapeurs aqueuses; par conséquent l'étendue des régions stériles augmentera. Quelques pays deviendront semblables à l'intérieur de l'Austrahe. Pendant cette période, la population diminuera forcément, mais l'intelligence et la moralité ayant peutêtre augmenté, la réduction pourra ne pas se faire comme aujourd'hui par une mortahté affreuse dans les familles les moins prévoyantes et par des moyens acces-
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soires encore plus horribles, comme l'infanticide et la guerre. Il se pourrait, par exemple, que l'homme fût en état de régler la proportion des naissances masculines et féminines, ce qui n'est pas improbable d'après l'exemple d'autres espèces organisées. Il en résulterait une rareté croissante des femmes et une diminution considérable des naissances.
A mesure que les continents privés de montagnes deviendront plus desséchés dans l'intérieur ou se diviseront en archipels, les peuples deviendront de plus en plus maritimes. C'est de la mer qu'ils devront tirer la plus grande partie de leur subsistance, mais ils auront à lutter contre l'envahissement des flots. Les peuples intelligents et tenaces seront alors les mieux adaptés aux circonstances. Malgré leur isolement et les difficultés de la navigation, ils pourront encore prospérer. Ils auront même le bienêtre qui résulte d'une existence paisible, car à cette époque, sans métaux, ni combustibles, il sera bien difficile de former des escadres pour dominer les mers et de grandes armées pour ravager les terres.
Le mélange des anciennes races s'arrêtera par un effet du morcellement des surfaces terrestres et de la cherté croissante des moyens de communication. Ce qui sera resté des trois races principales actuelles se trouvera probablement très dispersé. Les îles des régions boréales et australes étant exposées aux invasions plus ou moins périodiques des glaces, et n'ayant pas de contiguïté avec des terres mieux situées, la race blanche, qui aura persisté chez elles plutôt que dans les régions équatoriales, sera celle qui souffrira le plus. Dans les archipels méridionaux, les races colorées, devenues aussi pures qu'à présent, grâce à une longue sélection pendant leur isolement, auront de meilleures chances.
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En définitive, notre époque et celle qui suivra d'ici à un millier d'années, seront caractérisées par une grande augmentation de population, un croisement des races et une prospérité de plus en plus marquée. On verra ensuite probablement une longue période de diminution de population, de séparation des peuples et de décadence. N'est-ce pas, en général, ce qui arrive quand il y a lutte entre des influences différentes ? Certaines causes grandissent ou diminuent, presque toujours lentement. Aujourd'hui, nous voyons des espèces qui s'éteignent. Elles ont commencé par devenir rares. Souvent leur habitation, brisée d'abord de place en place, se trouve réduite à un seul district, et là une cause, quelquefois peu importante, leur donne le coup de grâce. Dans les temps antérieurs, si Ton peut en juger suffisamment par les données géologiques, les espèces ont eu aussi une période d'abondance et d'extension, ensuite de raréfaction et de limitation. L'espèce humaine décrirait de la même manière une sorte de courbe, dont les extrêmes échappent à nos moyens d'observation, tandis que la partie moyenne frappe vivement nos regards. Nous savons que l'un des termes extrêmes a existé; nous prévoyons le moment où l'homme occupera toute la surface habitable de la terre, et aura consommé ce qui s'y trouve actuellement accumulé par une longue série d'événements géologiques; sans beaucoup d imagination nous pouvons entrevoir l'autre partie de la courbe, tendant à quelque point final encore très éloigne. Telles sont les probabilités, selon le cours actuel des choses ; mais plus on envisage un temps considérable plus 11 faut admettre la possibilité d'événements incon-
introduire des conditions absolument différentes
Les réflexions auxquelles je viens de me livrer diffè-
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renl beaucoup de celles de MM. H. Spencer et Gallon, dans les chapitres où ces auteurs traitent des mêmes questions. M. Spencer * parle fort peu des conditions physiques auxquelles l'homme sera soumis. Il mentionne seulement les alternatives de glaces aux deux pôles, comme devant déplacer les populations voisines. Malgré les calculs et les hypothèses de M. Croll, c'est peut-être la moins certaine et la moins importante des modifications matérielles que rencontrera l'espèce humaine. La rareté croissante de la houille et des métaux est bien plus démontrée, bien plus rapprochée, surtout la rareté des dépôts de houille aisément exploitables. Quant aux modifications de l'homme lui-même par un effet de la variabilité, de la concurrence et de la sélection qui en résulte, M. Spencer l'analyse avec habileté, mais d'une manière à mon avis incomplète. La lutte, dit-il, est de siècle en siècle plus active, à cause de l'augmentation de la population et des progrès de la science,' de l'industrie, du commerce, qui obligent les individus à savoir davantage et à faire de plus grands efforts. De là un développement probable, de plus en plus marque, des facultés intellectuelles (vol. II, p. 496, 499), et aussi probablement de la moralité (p. 497). De ces nouvelles conditions intellectuelles et morales il doit découler, dit-il encore, une moindre fécondité, qui deviendra une nouvelle source de progrès moraux et intellectuels.
M. Galton ' raisonne à peu près comme M. Spencer en ce qui concerne le développement intellectuel probable. Il craint seulement que l'améhoration des facultés dans les races déjà avancées ne marche pas assez vite pour les besoins croissants d'une civiUsation qui grandit énormément. Après avoir constaté la disparition de plusieurs
' Herbert Spencer, Principhs of Uology, vol. II, liv. 6, ch. 13. ^ Galton, Hereditary genius, p. 336-362.
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races sauvages, par le simple effet d'une lutte qu'elles ne peuvent pas soutenir contre la race anglaise, il ajoute * : « Nous aussi, les promoteurs principaux d'une civilisation <' avancée, nous commençons à nous montrer incapables « (le marcher avec la même vitesse que notre propre ou- « vrage. Les besoins de centralisation, de communication « et de culture demandent plus de cerveau et plus d'éner- « gie intellectuelle que notre race n'en possède. Nous « demandons à grands cris plus de capacité dans toutes « les positions sociales. Ni les hommes d'État, ni les « savants, ni les artisans, ni les laboureurs ne sont à la « hauteur de la complication actuelle de leurs différen-
« tes professions Notre race est surchargée. Elle sem-
« ble courir le risque de dégénérer à la suite d'exi- « gences qui dépassent ses moyens. Quand la lutte pour « l'existence n'est pas trop grande pour la force d'une « race, elle est saine et conservatrice, autrement elle est « mortelle. »
On peut douter de quelques-unes de ces assertions. Par exemple la centralisation ne complique pas; elle simplifie. Il y a, en effet, plus de choses à prévoir, plus de difficultés à surmonter, plus d'énergie à déployer, pour faire marcher plusieurs petits ateliers, plusieurs petites populations indépendantes, que si le même ordre était exécuté par des miUiers d'ouvriers et des millions d'habitants. La division du travail, aussi, simplifie, et elle augmente toujours avec la civilisation. On lui a reproché quelquefois de diminuer les efforts de l'esprit, chaque individu n'ayant à penser qu'à une seule chose. Ce serait, à ce point de vue, un obstacle au développement intellectuel dans les populations très civilisées.
En général, les deux auteurs dont je viens de parler,
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tout en faisant des réflexions très justes et quelquefois très originales, très clignes d'attention, me paraissent avoir un peu trop oublié l'inégalité de développement des classes et des peuples, ainsi que les causes nombreuses qui amènent une sélection dans le mauvais sens ou un arrêt de sélection. L'histoire est pourtant d'accord avec la théorie pour montrer à quel degré la marche du côté de l'intelligence et de la moralité est irrégulière et douteuse, même dans le laps de plusieurs milliers d'années. Depuis Socrate jusqu'à Lavoisier, combien d'hommes éminents ont péri d'une mort misérable, victimes de la force et de l'ignorance du grand nombre ! Combien de populations d'élite ont disparu ! Combien d'invasions de barbares ont eu lieu ! Je ne parle pas seulement de celles qui ont détruit l'empire romain, mais aussi de l'invasion des prolétaires chinois, irlandais et autres dans les pays civilisés d'aujourd'hui. M. Spencer admet avec raison ' qu'un développement du système nerveux a pour effet de diminuer l'accroissement des populations, et comme il estime ce développement probable, il y voit une double cause de satisfaction pour l'avenir. Les populations tendraient ainsi à devenir stationnaires quant au nombre, précisément quand elles seraient arrivées à couvrir lasurface terrestre d'individus très intelligents. Mais d'ici à cette heureuse époque, et même je suppose encore à celte époque, il y aura des familles moins intelligentes et moins prévoyantes que les autres. Ce sont elles qui peupleront le plus, et leur flot toujours renouvelé changera singulièrement la progression supposée de l'intelligence, sans parler des autres causes d'arrêt, en particulier de la lutte des hommes contre la sélection \
" Ci-dessus p. 164, 184,
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Pour bien comprendre les faits probables, dans leur ensemble, et pour les rattacher aux lois de la sélection, il faut de toute nécessité : 1° attribuer une importance majeure aux circonstances matérielles qui doivent se manifester d'ici à quelques milliers d'années ; 2° revenir au principe de la théorie de Darwin, et l'appliquer à l'espèce humaine. J'appelle principe de la théorie, l'adaptation forcée des êtres organisés aux circonstances environnantes de toute nature, d'où il résulte que les modifications conservées sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises, à notre point de vue humain de ce qui est bon ou mauvais. On peut avoir une idée sur la bonté et la perfection, mais la marche des faits n'est pas nécessairement dans un sens conforme à cette idée, car elle résulte des obstacles de toute nature qui se rencontrent pendant une durée de plusieurs milliers d'années. Le monde est peuplé aujourd'hui d'une infinité d'espèces végétales et animales peu développées, peu parfaites, si la complication des organes et la division des fonctions sont envisagées comme des perfections. Ces êtres inférieurs sont adaptés aux circonstances actuelles, puisqu'ils existent. Ils sont tout aussi bien adaptés que d'autres appelés par nous supérieurs, et il en sera peut-être ainsi pendant une série immense de siècles. Je ferai le même raisonnement pour les races et les familles humaines. Les plus grossières sont quelquefois mieux que les autres adaptées à certaines conditions. Ainsi les nègres résistent parfaitement aux climats équatoriaux, et dans nos pays civilisés, certaines populations de prolétaires s'accommodent pour vivre de conditions misérables que d'autres ne pourraient nullement supporter.
Si ces hommes qui se contentent de peu n'existaient pas, il s'en formerait par variabilité et sélection. Nous ne savons pas jusqu'où la frugalité et le mépris du bien-être
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pourraient conduire des êtres humains, s'il n'y avait quelquefois des obstacles venant des mesures de police ou de l'opinion des autres hommes. D'après ce qu'on raconte des cultivateurs indous et égyptiens, une longue suite de souffrances amène, par sélection, une race granivore ou frugivore singulièrement économe et qui peuple beaucoup. Dans nos grandes villes d'Europe, malgré les rigueurs du climat, on verrait des familles s'établir dans des souterrains humides, sous des ponts, même dans des égouts, et s'adapter à ces conditions d'existence par la mort prématurée des plus faibles, si la volonté des autres hommes ne faisait obstacle. Il y a plus. Les individus grossiers et immoraux ne laissent pas d'être adaptés, malheureusement, à certaines conditions des pays civilisés, par exemple aux révolutions, aux vols faiblement poursuivis, aux empiétements sur la propriété par certains législateurs qui ne possèdent rien, aux guerres mal fondées, agressives, etc., tandis que d'autres individus sont adaptés à des conditions morales, savantes, justes, etc., qui existent aussi. Cette double nature des conditions ne paraît pas pouvoir cesser d'exister. S'il y a une fois des hommes plus intelligents et par conséquent plus prévoyants qu'aujourd'hui, il y en aura d'autres en même temps qui convoiteront leurs biens et se moqueront de leurs droits. L'optimisme est très agréable, puisqu'il séduit les hommes les plus positifs \ mais il n'est pas conforme aux faits du passé, ni aux probabilités pour l'avenir. Si l'on se dirige seulement d'après les conditions connues et vraisemblables, la sélection ne peut influer dans un bon sens sur l'espèce humaine que d'une manière douteuse, temporaire et
> Voir l'utopie par laquelle M. Bûchner a terminé sa 4'"« conférence (trad. franç., p. 178).
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extrêmement lente. Ce serait donc une illusion de reconstruire, sur la base des idées modernes des naturalistes, la théorie du perfectionnement indéfini de certains philosophes français du siècle dernier. Du reste, une étude attentive des ouvrages de Darwin ne permet pas de conclure dans ce sens, et cependant il faut se gardb^* de croire avec certains auteurs ' que la direction souvent regrettable de l'espèce humaine soit une objection à la loi de la sélection.
' Dans le Fraser's magazine de septembre 1868, un auteur, qui n'a pas signé, mais dont Darwin indique le nom {Descent of man, I, p. 167), a intitulé un article, très bien fait d'ailleurs : Failiire ofnatural sélection in the case of man (Naufrage de la sélection naturelle en ce qui concerne l'homme). C'est, au contraire, l'application large et juste de la sélection qui fait comprendre les faits, parfaitement exacts, dont parle l'écrivain. Darwin n'a jamais cru que le progrès moral de l'espèce humaine dût résulter nécessairement de la sélection (voir Descent of man, I, p. 166, 177 et ailleurs).