D'UNE ALTERNANCE FORCÉE
DANS L'INTENSITÉ DES MALADIES & DANS LA VALEUR DES MOYENS PRÉVENTIFS, TELS QUE LA VACCINATION
La diminution d'efficacité du vaccin comme préservatif de la petite vérole a été un sujet, d'abord d'incrédulité, ensuite d'étonnement, pour le monde médical et même pour le public tout entier. On en cherche les causes dans la nature du vaccin, mais il n'a pas été démontré qu'en prenant de nouveau sur l'espèce bovine la matière à inoculer, on retrouve l'efficacité primitive.
Sans vouloir contester aux hommes de l'art la chance de découvrir une exphcation tirée du domaine des faits médicaux et physiologiques dont ils s'occupent, je désire signaler une conséquence de la loi fondamentale de l'hérédité comme s'appliquant au phénomène en question. Pour en comprendre la réalité il est bon de rappeler d'abord un fait qui concerne les épidémies.
L'histoire médicale a constaté au sujet des maladies épidémiques ou contagieuses, une mortalité considérable dans les premiers temps de l'apparition, suivie d'une atténuation qui se prolonge lentement de génération en génération. De nos jours les épidémies de choléra-raorbus ont diminué de fréquence et d'intensité, dans un assez
INTENSITÉ DES EPIDEMIES. 203
court espace de temps. Précédemment la syphilis et la variole, deux infections d'une nature différente, soit en elles-mêmes, soit par leur mode de transmission, avaient offert le même phénomène, savoir: intensité extrême au début, diminution de siècle en siècle.
Si celte marche tenait à la nature des maladies, les populations infectées pour la première fois dans le XIX"-» siècle auraient été moins décimées que celles infectées dans les siècles antérieurs. Mais ce n'est point ce qui s'est passé. Quand une population de sauvages a reçu récemment, pour la première fois, la petite vérole, elle en a souffert autant que les Européens lors du début de la maladie en Europe '.C'est le fait d'envahir un terrain nouveau, qui rend les épidémies destructives, et avec un peu de réflexion il est aisé de comprendre pourquoi.
Lorsqu'une épidémie tombe sur une population pour la première fois, la plupart des individus disposés à en recevoir les effets sont atteints. Il en meurt un très grand nombre. Les naissances subséquentes proviennent de personnes qui n'ont pas été atteintes, ou tout au moins qui ont survécu, c'est-à-dire de personnes constituées mieux que les autres pour résister à la maladie dont il s'agit. En vertu de la ressemblance ordinaire des enfants avec les parents, la nouvelle génération sera moins disposée à souffrir de cette maladie. Il y aura donc une atténuation ou une disparition momentanée ; plutôt je présume une atténuation, parce que la ressemblance des enfants avec leurs aïeux (ce qu'on nomme l^atavisme) tend à ramener certaines formes ou certaines dispositions physiologiques
J Cet article ayant été reproduit, en 1883, dans la Eevue d'hy- ^ene on y a ait remarquer que les Esquiniaux amenés à Paris ont été tues rapidement par la petite vérole.
dans les familles. Au bout de deux ou trois générations cette cause spéciale de retour de la maladie se fait cependant peu sentir, la ressemblance à un trisaïeul ou quadrisaïeul étant plus rare qu'à un aïeul, mais alors l'ensemble de la population n'aura plus été exposée ellemême ou par ses pères à la maladie en question, ou y aura été exposée très faiblement. Il se constitue ainsi de nouveau, par la rareté même de TafTection, une proportion d'individus non soumis à l'épreuve ou dont les [)arents n'y ont pas été soumis, individus sur lesquels la maladie doit sévir et la sélection recommencer son effet.
La force des choses amène donc une variation dans l'intensité de chaque maladie, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'une affection dont on meurt rarement ou qui tombe principalement sur les personnes âgées. Plus une maladie décime la jeunesse, plus le travail de sélection se fait vile et amène promptement une diminution. Si une première invasion détruit, par exemple, la moitié de la population au-dessous de l'âge nubile, les survivants doivent être fort peu dans les conditions physiques ou physiologiques favorables à la maladie dont il s'agit et les enfants qui naîtront d'eux profiteront de cette immunité. Si la maladie est moins meurtrière l'épuration sera moindre.
On découvre par là, je ne dis pas la cause, mais une cause, pour laquelle beaucoup de pestes et autres affections très graves frappent les populations par intervalles, tandis que certaines affections moins graves, même parmi celles qui atteignent la jeunesse, régnent d'année en année d'une façon plutôt continue.
Telles sont les lois claires, on peut ajouter forcées, qui régissent les maladies indépendamment de toute autre circonstance de nature à produire une aggravation ou
une diminution. Sans doute il peut y avoir d'autres causes piiysiques ou physiologiques et les médecins peuvent découvrir des moyens préventifs ou curatifs qui influent, mais l'effet incessant de l'hérédité, avec la sélection, n'en subsiste pas moins, et quand d'autres influences ne sont pas constatées on est assuré que celles-ci jouent leur rôle.
Voyons maintenant pourquoi l'efficacité de moyens préventifs, tels que la vaccination, doit aussi varier.
Lorsque Jenner découvrit la vaccine, la petite vérole avait un peu perdu, en Europe, de son intensité primitive. Les populations qui existaient alors provenaient de plusieurs générations qui pouvaient, grâce à la sélection antérieure, résister passablement à l'épidémie. Cela signifie que les individus n'étaient pas aussi facilement atteints qu'à l'origine, ou que s'ils l'étaient ils succombaient dans une proportion moindre, ou encore que s'ils ne mouraient pas ils contractaient rarement la maladie une seconde fois. On admettait que les individus inoculés étaient à l'abri d'une récidive, et la pratique dangereuse de l'inoculation n'aurait pas continué si l'on n'avait pas eu cette opinion. La vaccination est donc venue à une époque où la population européenne se trouvait dans des conditions améliorées à l'égard de l'épidémie variolique. Pratiquée avec ardeur, elle eut pour effet de rendre la petite vérole très rare. Mais précisément parce qu'elle était devenue rare dans la génération qui a suivi Jenner, celle qui en est issue s'est trouvée en majorité composée de personnes qui n'avaient pas été exposées à l'épidémie, et dans le nombre il a dû y en avoir qui, naturellement ou par atavisme, ont été disposées à recevoir l'affection variolique. De là une certaine recrudescence, que la vaccine doit contenir moins aisément.
* En d'autres termes, après deux et même trois généra-
lions vaccinées, la population européenne ayant été faiblement exposée à la petite vérole, se rapproche des conditions d'une population dans laquelle la petite vérole fait invasion pour la première fois. Le choc n'est pas tout à fait aussi rude, mais il est sensible. Tout moyen d'y résister, qui pouvait suffire il y a cinquante ans, doit être devenu moins efficace.
* Pour nous résumer, et d'une manière générale, l'hérédité et la sélection doivent produire une alternance d'intensité dans les maladies. Cette alternance doit être d'autant plus marquée que la maladie dont il s'agit est plus meurtrière et atteint plus particulièrement la jeunesse. Enfin les moyens curatifs ou préservatifs qui peuvent suffire dans les périodes d'atténuation, doivent perdre une partie de leur efficacité dans les périodes d'aggravation, ce qui s'apphque en particulier à la vaccine pour ce qui concerne la petite vérole.
DEPUIS DEUX SIÈCLES, D'APRÈS L'OPINION DES PRINCIPALES ACADÉIVIIES OU SOCIETES SCIENTIFIQUES
SECTION I * But et objet de mes recherches.
Dans ce qui précède, nous avons vu que les caractères distinctifs se transmettent plus ou moins par hérédité, et que rarement un homme présente des quahtés ou des défauts dont l'origine ne puisse être découverte chez l'un de ses parents ou ancêtres. Les caractères de naissance sont modifiés immédiatement par l'éducation, les exemples, les réflexions, les lectures, et une infinité de causes sociales qui agissent de plusieurs manières, sans détruire tout à fait ce qui est d'origine, en particulier 1 activité et la force de volonté, desquelles dépend essentiellement le succès dans une voie quelconque.
L'influence maternelle commence, pour les enfants, à un âge si tendre et l'esprit d'imitation est si précoce qu on a beaucoup de peine à distinguer ce qui est originel et ce qui provient d'une action postérieure à la naissance, mais notre sentiment intime etl'observation nous montrent que la distinction est réelle. M. FrancisGalton désigne ces deux sortes de causes par les mots nature et nurture, en français nature et nourrilure(ce mot étant pris dans un sens très gênerai). Il s'est appUqué à les étudier dans trois ou-
vrages successifs \ surtout dans le second, qu'il dit avoir rédigé par suite de la lecture de mon volume de 4873.
Il a pensé, comme moi, que la vie des hommes de science est propre à élucider les questions d'hérédité et d'influences d'une autre nature. J'aurai l'occasion de citer plusieurs des résultats auxquels il est arrivé par une enquête originale sur les savants modernes anglais. Puisque nous avons suivi, l'un et l'autre, la voie de l'observation, nos déductions se complètent mutuellement et ne pouvaient guère se contredire.
La question de l'origine des caractères individuels des savants n'est pourtant pas ce qui m'a le plus occupé. J'ai eu essentiellement en vue, de chercher comment les influences extérieures propres à divers pays, à des époques successives, depuis deux siècles, ont influé sur le développement des sciences par celui des hommes les plus éminents. C'est l'adaptation aux recherches scientifiques de de quelques centaines d'individus, en raison surtout des circonstances environnantes, qui a produit le remarquable essor des sciences dont nous sommes témoins aujourd'hui, et il est intéressant de savoir dans quels pays et sous quelles conditions ces hommes distingués se sont manifestés et ont réussi. Les causes sociales qui les ont gênés ou favorisés sont d'un intérêt très vif pour l'histoire, non seulement des sciences, mais de la civihsation en général. J'espère avoir jeté quelque jour sur cette question, mais elle est comphquée, et je serai heureux si d'autres observateurs s'en occupent avec la complète indépendance de vues nationales, politiques ou religieuses qui m'a dirigé.
i Fr. Galton, Hereditary genius, 1 vol. 8°, 1869; English men of science, their nature and nurture, 1 vol. 8», 18/4; Enfumes into hwnan faculUes, 1 vol. 8°, 1883.
SECTION II Méthode proposée, définitions.
Les ouvrages sur Thistoire des sciences sont nombreux et quelques-uns très recommandables. Malheureusement ils se rapportent le plus souvent à l'une des sciences OU catégories de sciences en particulier, ou bien à quelque savant, ou encore aux savants d'un certain pays, d'une certaine école.' On a rarement envisagé l'ensemble des sciences, si ce n'est à un point de vue tout à fait général, en parlant des progrès de la civilisation. D'ailleurs, si l'on suppose un livre bien fait sur toutes les sciences' naturelles, physiques et mathématiques, on aura toujours une certaine crainte que l'auteur n'ait été trop favorable aux sciences qu'il connaissait le mieux et aux savants de son école ou de son pays. Le même homme ne peut guère apprécier d'une manière complète et impartiale des ouvrages écrits dans plusieurs langues, sur des sciences extrêmement différentes. S'il entre dans les détails, on a de la peine à le suivre et à résumer. S'il reste dans les généralités, on trouve qu'elles n'apprennent rien. Essaie-t-on soi-même de pénétrer dans le labyrinthe des faits et des théories scientifiques, on est arrêté très vite par deux obstacles. L'un est l'immensité du sujet, l'autre le sentiment qu il ne faut pas substituer sa propre opinion à celle du publie scientifique, ni surtout à l'opinion des hommes spéciaux de chaque science, qui détermine presque toujours l'opinion générale des savants.
Dans le but d'éviter ces difficultés, j'ai suivi une méthode qui n'avait pas encore été employée. Au lieu de consulter les auteurs et de mêler à leurs ju-
gements mes propres opinions, dont la valeur est nulle, excepté dans une seule science, je cherche ce que les principaux corps savants de l'Europe ont pensé des hommes qui se sont distingués depuis deux siècles. Ce n'est pas difficile, vu l'organisation même des sociétés savantes et des académies. Elles nomment toutes des associés ou correspondants étrangers. C'est-à-dire que, d'année en année, elles distinguent et honorent, parmi les savants de tous les pays, et dans toutes les branches, les hommes dont les publications ont le plus influé sur le progrès scientifique. Le nombre des titulaires de chaque catégorie est ordinairement limité, d'où il résulte une succession de comparaisons d'autant plus sérieuses qu'il y a moins de places à pourvoir. Les électeurs sont tous des savants d'un mérite reconnu. Ils sont obhgés de suivre des formalités régulières de présentation, discussion et scrutin * qui sont des garanties, et leur impartialité mérite d'autant plus d'être admise qu'il s'agit dans ce cas de savants étrangers, avec lesquels ils n'ont guère d'intérêts à démêler et qu'ils jugent nécessairement d'après leurs écrits.
Sans doute on remarque des hommes d'un vrai mérite qui ne figurent pas sur les listes de membres étrangers de telle ou telle Académie, à cause de quelque négligence, ou parce qu'ils sont morts avant qu'on ait pu apprécier suffisamment leurs découvertes, mais ce sont des exceptions.
1 * Depuis 80 ou 100 ans ces formalités sont très strictes. La Société royale de Londres nomme ses membres étrangers sur la présentation du Conseil, toujours composé de savants distingues qui délibèrent et votent à deux reprises. A Pans, ^'Académie d sciences nomme ses associés étrangers sur une présentation faite par une commission choisie pour chaque élection, et ses correspondants sur les indications faites par la section dans la^u^^^^^^^^^^ place est vacante. A Berlin, il faut l'accord préalable de membres éminents de l'Académie.
Elles tombent tantôt sur les savants d'une catégorie ou d'un pays, tantôt sur d'autres. Lorsqu'il s'agit des corps scientifiques principaux de l'Europe, il est impossible de croire que leurs choix ne donnent qu'une moyenne des médiocrités contemporaines. Probablement s'ils ne rendent pas hommage à tous les hommes les plus distingués d'une époque, ils en signalent successivement un très grand nombre, et la moyenne des élus doit êire décidément supérieure à celle des autres savants.
Je citerai quelques sociétés ou académies importantes. La Société royale de Londres nomme cinquante membres étrangers, pris dans toutes les sciences, hors des trois royaumes britanniques. Pourquoi serait-elle plus favorable à des Italiens qu à des Français, ou à des Allemands qu'à des Suédois ? Elle n'a aucun motif pour ne pas les envisager tous de la même manière. On pourrait craindre qu elle n'eût été quelquefois plus favorable aux mathématiciens qu'aux naturalistes ou vice versa, mais le Conseil de la Société joue un grand rôle dans les élections et il est compose de savants de toutes les catégories. En fait les choix ont été tels qu'aucune branche des sciences ne parait avoir été négligée.
L'Académie des sciences de Paris, depuis deux siècles a toujours conféré le titre d'associé étranger à huit savants lion français. Cette limitation au chiffre de huit, pour ensemble de toutes les sciences, est trop rigoureuse II est reste en dehors d'autres hommes du même mérite et
Tants a beaucoup augmenté, mais la répartition des huit dans les diverses branches des sciences et les divers pa s a du se faire sans idée préconçue, en raison des trav ux an -urs de chaque candidat au moment de chaquTé: tion. J en donnerai plus loin la preuve pour ce qui con-
cerne la division d'après les catégories de sciences, raalhéraatiques ou naturelles. Indépendamment des associés, l'Académie nomme des Correspondants, qui peuvent être choisis parmi les nationaux ou les étrangers. Ils étaient autrefois en nombre illimité ; dans le siècle actuel ils sont en raison d'un certain nombre pour chaque science. Le chiffre total des correspondants étrangers a été généralement de 40 à 70. Rien n'autorise à penser que l'Académie aurait penché injustement et systématiquement, à aucune époque, vers les savants de tel ou tel pays. S'il y a eu quelquefois des faveurs ou des préventions, elles n'ont pu influer que momentanément et tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Le mérite scientifique se fait jour sans acception de nationalités. Jadis on faisait montre de cet esprit supérieur d'indépendance. Ainsi, au plus fort de la guerre du premier empire, la France décerna un grand prix au chimiste anglais Davy, et la Société royale de Londres ne cessa pas de s'adjoindre des savants français à titre de membres étrangers. Jusqu'en 1870 les nominations d'étrangers par les académies n'ont pas souffert des luttes entre les nations.
Les conséquences à déduire d'un ensemble d'élections ne peuvent guère être contestées, surtout quand elles donnent des résultats semblables. Si les deux principaux corps savants de France et d'Angleterre se sont trouvés, à une même époque, avoir nommé, je suppose, plus d'Itahens que d'Allemands, il faut croire qu'à cette époque il y avait des hommes de science plus nombreux et plus distmgues en ItaUe qu'en Allemagne. Si, plus tard, les proportions sont devenues inverses, sur les listes des deux corps en même temps, il faudra bien admettre que la science avait baissé en Italie et grandi en Allemagne. Si les savants de quelques petits pays sont nombreux sur les deux listes.
anglaise et française, à telle ou telle époque, ce n'est pas par hasard ni qu'on se fût concerté. Si des pays très peuplés n'ont aucun représentant sur les listes ou n'en ont qu'un petit nombre, les conclusions à déduire sont tout aussi évidentes. Jamais on ne s'est entendu entre Paris et Londres pour favoriser ou pour exclure, donc des proportions fort analogues de savants de divers pays, telles qu'on les trouvera dans les tableaux donnés plus loin, sont vraiment intéressantes.
L'Académie royale de Berlin mérite la même attention, du moins dans le siècle actuel. Jadis elle était composée en grande partie d'étrangers, qui ne représentaient pas assez l'opinion allemande et qui pouvaient incliner trop fortement vers les illustrations de leurs propres pays. On verra cependant que les nominations ne différaient pas beaucoup de celles de Londres et de Paris. En général, ces trois grands corps scientifiques ont fait de bons choix, qui se justifient par leur similitude, quand on les rapproche les uns des autres. Personne, ce me semble, n'aurait qualité pour substituer sa propre opinion à celle de sociétés aussi bien composées, procédant selon certaines formes, avec le sentiment de l'importance de leurs nominations. Je parle, comme on voit, des principales sociétés ou académies, dont il y a peut-être cinq ou six, car dans les associations moins importantes on n'attache pas la même valeur aux élections et quelquefois un ou deux membres très distingués exercent une telle influence qu'ils font nommer presque uniquement leurs amis. Les objections qu'on peut faire aux choix par les principales compagnies n'ont de valeur qu'en ce qui concerne tel ou tel individu nommé ou exclu. Elles n'ont pas d'importance lorsqu'il s'agit de la succession et de l'ensemble. D'ailleurs quelques-unes des objections tirées d'exemples indi-
214 IlISTOraE DES SCIENCES.
vidiiels peuvent être tournées dans un sens favorable à la méthode proposée.
Par exemple, un savant fait de grandes découvertes en peu d'années et meurt avant qu'une des principales académies ait eu l'occasion ou la volonté de le nommer. Le fait est regrettable, mais, en général, les savants qui influent le plus sur le progrès des sciences sont ceux qui vivent longtemps et qui publient pendant une longue série d'années. D'ailleurs les décès prématurés arrivent tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, et dans toutes les catégorie de sciences, par conséquent les nombres moyens de titulaires considérés par pays et par science ne peuvent pas en être sensiblement altérés.
Autre objection : les nominations ne laissent pas d'être déterminées ou influencées par des causes qui ne sont pas uniquement scientifiques. Ceci est un fait réel, j'en conviens, mais il atteint les individus plus que les groupes d'individus. Examinons d'ailleurs de plus près les causes de sympathie ou d'antipathie qui peuvent influer. Elles ne sont pas toujours aussi étrangères aux progrès de la science qu'on le suppose. Ainsi, une académie aurait certainement tort de fermer les yeux sur le mérite d'un savant par suite d'opinions politiques ou religieuses et à vrai dire cela s'est vu rarement, mais il y a d'autres considérations personnelles qui ne sont pas aussi regrettables. Le progrès des sciences exige que les savants aient entre eux des rapports convenables, et les sociétés ou académies peuvent exercer sur ce point une sorte de police avantageuse. Si les plagiaires, les intrigants \ les écrivains de mauvaise foi,
' Un ancien membre du Conseil de la Société royale de Londres m'a écrit : « Nous étions d'accord pour nommer membre étranger un savant, mais un peu avant le jour de l'élection il adressa à chacun des membres du Conseil une lettre contenant
les querelleurs qui se plaisent aux chicanes et aux injures, si les hommes qui profitent d'une bonne position pour nuire à d'autres savants, en particulier aux jeunes gens qui débutent, si ces hommes, dis-je, sont mal vus dans les corps scientifiques, il ne faut pas s'en plaindre pour la science. Le contraire éloignerait de la culture scientifique des hommes plus nombreux et plus importants, ou rendrait les rapports tellement désagréables que la science en souffrirait. Inversement, si les corps scientifiques accueillent avec un peu trop de facilité des savants d'un aimable caractère, qui plaisent à la jeunesse, qui secondent volontiers leurs collègues, qui montrent dans les discussions un esprit de justice et emploient des formes polies, je dirai même ceux qui profitent d'une bonne position de fortune pour faire des dépenses au profit de la science ou pour voyager et porter des idées nouvelles d'un pays à un autre, je ne vois pas que ce soit fort à regretter. Toutes ces considérations personnelles accessoires, les unes nuisibles, les autres favorables, entrent pour quelque chose dans l'influence positive et utile qu'exerce un savant. A ce point de vue encore les listes de nominations correspondent à une réalité scientifique, et d'ailleurs ce genre d'influences, assez rare quand il s'agit de nominations d'étrangers' porte tantôt sur une catégorie, tantôt sur une autre, sans modifier notablement les moyennes.
Les nominations académiques de membres étrangers ressemblent beaucoup aux récompenses qui sont accordées à la suite des expositions universelles, et en général aux prix décernés à la suite de concours. Cette comparaison cependant fait ressortir les choix académiques. Dans
des offres, etc., et la conséquence fut que son nom fut retiré de faire des éloges ou de procurer un titre scientifique analogue à ce-
un corps savant, on apprécie les candidats, non pas uniquement d'après ce qu'ils exposent ou d'après le résultat d'une épreuve, mais d'après l'ensemble de leurs travaux pendant plusieurs années. La réunion des hommes qui comparent et décident est permanente ; par conséquent elle est plus responsable qu'un jury. L'amour-propre de chacun des membres qui élisent est bien plus engagé à ne voter que pour des hommes d'un vrai mérite. Enfin, dans une exposition ou un concours, les jurys ont à comparer des compatriotes avec des étrangers, tandis que dans les nominations sur lesquelles je vais m'appuyer, les académiciens comparent uniquement des étrangers.
D'après tous ces motifs les nominations par les principales sociétés ou académies me paraissent un document précieux, qu'on a eu tort de ne pas employer jusqu'à présent dans l'histoire des sciences \ Elles désignent nominativement les hommes qui ont le plus influé, soit par leur génie, soit par des travaux nombreux et utiles pendant de longues séries d'années. Le détail des faits montrera si je m'abuse ou si la méthode est vraiment digne d'attention.
Cette méthode a incontestablement un avantage. Elle limite les recherches à des hommes qui ont contribué spécialement et notablement à l'avancement des sciences.
1 * La méthode est bonne jusqu'en 1870. A ce moment la guerre est venue jeter un grand trouble dans les relations scientifiques de la France et de l'Allemagne. La proportion des savants nommés par les académies de ces deux pays en reste altérée pour longtemps, car une fois les antipathies éteintes on ne peut guère corriger ce qu'elles ont fait et nommer, par exemple, beaucoup de savants âgés, qui auraient dû figurer dans les listes, depuis 15 ou 20 ans. Une autre cause doit être signalée, c'est l'augmentation du nombre des savants de toutes les catégories, sans que celui des places d'associés ou correspondants ait augmenté. Depuis le milieu du siècle actuel il reste en dehors des listes d'académies beaucoup plus d'hommes distingués qu'il ne faudrait. C'est ce qui m'a décidé à parler rarement des nominations faites depuis 1870.
Il n'existe pas de mot pour les désigner. C'est bizarre, mais vrai, et je suis obligé de signaler cette lacune. Le terme ordinaire de savant est trop vaste. Il n'exprime pas ce que j'entends. Les hommes qui font des recherches, en vue d'idées nouvelles et de découvertes, ne constituent qu'une petite partie des savants, c'est-à-dire des gens qui savent. Il y a sans doute des hommes instruits qui ont fait aussi des découvertes, mais en revanche beaucoup d'hommes très savants n'ont laissé aucune trace dans la science, et quelques hommes devenus célèbres par une découverte ou par des idées originales, n'étaient pas extrêmement savants, même en ce qui concernait leur science. Autre chose est chercher, inventer, ou apprendre et savoir. A vrai dire il y a un peu d'antagonisme entre ces deux occupations de l'esprit. Les individus fort avides d'apprendre et d'emmagasiner dans leur tête sont ordinairement peu novateurs, et ceux qui se lancent volontiers dans l'inconnu négligent souvent les travaux de leurs devanciers. Un excellent professeur doit savoir beaucoup ; il peut ne rien découvrir. Un savant qui a fait des travaux originaux peut échouer dans un examen. Le public confond tout cela et nos langues en donnent généralement la preuve. Ainsi l'allemand possède le mot Gelehrte, dont le sens est identique avec celui de savant. La langue anglaise est plus pauvre encore, puisque l'expression leamed ayant été jugée incommode comme substantif, les auteurs se sont servis quelquefois du mot français savant, introduit tel quel en anglais : « a great savant. » Il faudrait avoir un mot pour ceux qui cherchent, qui découvrent, qui inventent; ou plutôt d'une manière générale qui font faire des progrés, car un livre d'érudition est quelquefois très utile à la science. A défaut de terme spécial je devrais d'employer des périphrases, mais, pour abréger, je me servirai du mot savant sans addition, et je prie le lecteur de compléter, puis-
que toutes mes recherches ont été dirigées sur le nombre et l'histoire des savants progressistes et non des personnes qui savent.