L. Influence du langage
Il est impossible de ne pas regarder comme un avantage, dans la culture des sciences, de parler une des trois langues principales des nations civilisées. Inversement, c'est un désavantage de parler une des autres langues, surtout une de celles qui sont propres à de petites populations ou qu'on étudie rarement. Depuis que le lalin a été abandonné dans la plupart des sciences, l'inconvénient de certaines langues est devenu réel pour ceux qui les parlent. C'est une cause d'isolement, nuisible à la fois aux. savants et à la science. Les langues du Midi se rattachent heureusement au latin, le hollandais et les langues Scandinaves à l'allemand, mais les langues slaves et le hono:rois sont étrangères à la plupart des autres langues, comme le japonais ou le chinois.
Celte cause d'infériorité dans les communications scientifiques est compensée jusqu'à un certain point par deux cil-constances. L'une, que dans les pays isolés de
langage on apprend communément les langues principales ; l'autre, que dans les pays où règne une des langues les plus répandues, on néglige quelquefois d'apprendre les autres. Ainsi la connaissance habituelle et complète de plusieurs langues est un fait évident chez les Russes, les Danois, les Hollandais, les Italiens, et l'ignorance des langues étrangères, n'est que trop réelle en France et dans l'Amérique anglaise. Les Allemands ont échappé jusqu'ici à celte cause d'infériorité, peut-être parce qu'ils entrent seulement dans la période où tout le monde apprend votre langue et où soi-même on a un sentiment de supériorité qui devient nuisible. La France a passé par cette période. Jadis on y apprenait l'italien et l'espagnol, qui avaient de l'importance. Ensuite, au XVIII'"^ siècle, tout le monde en Europe sachant le français, il a semblé inutile aux Français de savoir les autres langues. L'Allemagne subira prochainement la même épreuve. Quant à l'anglais, il sera parlé dans un demi-siècle par beaucoup plus d'hommes civilisés que l'allemand et le français réunis. Dans deux siècles, nos langues principales du continent européen seront, à son égard, comme aujourd'hui le hollandais ou le portugais à l'égard du français \
M. Influence de la situation géographique, du climat et de la race.
Une position géographique entre des pays civilisés, ou à côté d'eux, doit être évidemment un avantage, tandis qu'une grande distance doit agir en sens contraire. Il y a cependant, outre le simple défaut de communications faciles avec l'Europe, quelque chose de très grave dans la situation des pays voisins de l'équateur.
^ Voir l'article du présent volume sur les langues dominantes.
D'après les tableaux I, II, III et IV, la culture des sciences n'a réussi qu'en Europe et dans le nord de l'Amérique. Il y a, j'en conviens, dans le premier de ces tableaux, une exception brillante en la personne de l'Empereur du Brésil, associé étranger de l'Académie de Paris. Chez cet illustre souverain l'influence de la race européenne et d'une forte éducation première l'a emporté sur celle du climat. On ne voit sur les autres listes qu'un seul individu domicilié dans les régions tropicales et encore c'était dans une région élevée, analogue à l'Europe. Je veux parler d'Alvarez de Vera, officier du génie, qui vivait à Santa-Fé-de-Bogota et avait été nommé correspondant de l'Académie des Sciences de Paris en 1750, époque où ce titre avait du reste assez peu de signification. Il m'a été impossible de découvrir quel ouvrage il aurait publié. Les dictionnaires biographiques ne disent pas s'il était né en Amérique ou en Espagne. D'après les fonctions civiles et mihtaires qui lui avaient été confiées, je présume qu'il était espagnol de naissance.
En cherchant avec soin dans les listes de correspondants d'Académies hors des quatre années dont je me suis occupé, je remarque le chimiste Del Bios, de Mexico, qui était peut-être né au Mexique. Mais une exception plus extraordinaire est un mulâtre nommé correspondant de l'Académie de Paris, à la fin du siècle dernier : Lislet Geoffroy, qui résidait à Port-Louis. Il avait publié des cartes des îles Bourbon, Maurice et Madagascar, ainsi que des observations météorologiques faites dans ces contrées. Qu'il n'y eût pas alors en Europe une quarantaine de savants plus dignes d'être nommés, c'est ce que je n'oserais affirmer. Au XVIIl'"^ siècle, le titre de correspondant n'était pas en nombre limité. On le donnait facilement à des Français établis dans les pays lointains, et il est pos-
sible que l'Académie ait cédé aux idées des philosoplies de l'époque sur la prétendue égalité des races. J'ai cru devoir signaler ce fait, tout au moins comme une singulière exception.
Est-ce par un effet du climat ou de la nature des races que les hommes des pays intertropicaux sont impropres à la culture énergique des sciences ? Ce serait difficile à dire dans beaucoup de cas, à cause de la réunion des deux influences, climat et race. Mais, dans le midi de l'Europe, on constate déjà un effet débilitant de la chaleur sur les populations les mieux douées et, dans les colonies, ce fait est encore plus évident. Sur le tableau I des Associés étrangers de l'Académie des Sciences de Paris, on ne voit pas un seul savant né au midi des Pyrénées ou de l'Italie centrale. Parmi les illustrations françaises, AragoetTournefort, originaires du raidi de la France, auraient certainement figuré sur une liste aussi restreinte que celle des Associés, si les Académies non françaises en avaient eu; par conséquent, les Pyrénées et la Toscane ont été les points extrêmes d'origine des savants de cet ordre. Le Portugal, l'Espagne et le royaume de Naples ont eu quelques savants dont les noms figurent en partie sur nos listes II, III et IV, mais aucune illustration scientifique vraiment supérieure.
11 n'y a rien dans ces faits qui ne soit d'accord avec nos observations de chaque année. Quand la saison chaude arrive, nous éprouvons tous combien il est difficile de continuer certains travaux. Si nous nous forçons, nous en devenons quelquefois malades. Il ne faudrait pas s'imaginer que dans les pays chauds on s'habitue beaucoup à la chaleur. On y résiste mieux au froid de l'hiver qu'à la chaleur de l'été, puisqu'on s'y habille et chauffe mal pendant la saison froide, tandis qu'on fait volontiers du jour
la nuit pendant la saison chaude. Les travaux scientifiques ne s'arrangent nullement de cette dernière habitude. Ce sont seulement les observations et les calculs de l'astronome qui sont possibles pendant la nuit. Le géologue, le naturaliste, le chimiste, le physicien, ont besoin de toute la clarté du jour. Les travaux de laboratoire et de dissection ne sont pas faciles avec l'extrême chaleur, et quand il faut chercher des plantes ou de^ animaux dans la campagne, les forces sont bientôt épuisées. Ainsi, la philosophie, le droit, les mathématiques pures conviennent aux pays méridionaux, mais la plupart des sciences physiques et naturelles exigent trop de dépense musculaire pour s'adapter à leurs conditions. Si l'on peut espérer quelque chose des descendants d'Européens dans les régions tropicales, c'est surtout quand ils vivent à une grande élévation au-dessus de la mer.
Dans les régions tempérées ou froides des deux hémisphères, les races non européennes ne comptent pas au point de vue scientifique. 11 doit y avoir là une cause héréditaire. Les Chinois et les Japonais n'inventent plus. Ils ne peuvent nullement rivaliser avec la science européenne. Du reste, en Europe et aux États-Unis, une immense partie de la population reçoit les avantages des découvertes scientifiques sans contribuer à les créer. Les hommes qui font avancer les sciences sont le résultat combiné de plusieurs causes, parmi lesquelles une race anciennement éduquée joue un rôle, mais à côté de beaucoup d'autres.
Nous le verrons plus clairement au moyen de la classification des savants selon les nationalités.
§ 6. Répartition par nationalités des savants qni ont le plus fait avancer les sciences.
A. Exposé des faits et comparaison générale des pays.
Nous venons d'examiner, une à une, les causes qui peuvent influer sur le développement d'hommes consacrés particulièrement à la science. Ces causes existent plus ou moins dans tous les pays. Par conséquent, la proportion des savants distingués ou illustres, à chaque époque, dans les diverses populations civilisées, sera un moyen de contrôler ce que nous avons indiqué comme probable et aussi de mesurer l'intensité relative des causes. On pourra peut-être faire découler de ce genre de comparaison certaines conséquences, plus ou moins vraisemblables, sur l'avenir des travaux scientifiques dans diverses contrées. Je vais donc envisager les faits, toujours en m'appuyanl sur les opinions des grandes Académies ou Sociétés.
Qu'il me soit permis, au début, de rappeler une vérité souvent méconnue. La science n'a rien à voir avec les nationalités. Elle est universelle. On ne peut pas dire qu'il y ait une chimie allemande et une chimie anglaise, une astronomie française et une astronomie italienne. Les hommes qui cultivent les sciences forment un groupe qui a ses principes et ses méthodes, indépendamment des distinctions de pays. Ils constituent une sorte de répubUque aristocratique, plus réelle que celle des lettres, parce qu elle ne s'inquiète pas comme cette dernière des sentiments et des langages propres à la plupart des nations. Si l'on veut bien se pénétrer de cette généralité absolue des sciences, on envisagera des proportions fortes ou faibles de savants distingués dans tel ou tel pays sans exalter un pays ni déprécier les autres. Ce sont des faits qui ont des causes très variées et sur lesquels véritablement l'ordre
politique et la force militaire des nations influent fort peu, où par conséquent les vanités de partis et dé peuples ne trouvent guère leur pâture. Si je n'avais vu dans la répartition des savants selon les pays quelque chose de très général, concernant l'histoire de l'homme et des sciences, je me serais abstenu de faire les recherches que je pubhe maintenant. Le lecteur saura, je l'espère, considérer les noms d'hommes et de pays comme de purs moyens de démonstration, sans faveur ni défaveur à l'égard ou des individus ou des nations.
Je rappellerai d'abord les noms des 101 Associés étrangers de l'Académie de Paris (tableau p. 224), en les classant d'après les nationalités, avant et pendant le XIX"^ siècle.