SUISSE
La Suisse, dans son ensemble, a toujours présenté certaines conditions favorables marquées ci-dessus (p. 410), des chiffres 2, 3, 5, 10 et surtout 15, 16, 17, 18, 20. Le n° 1 1 a existé dans le XVIII'"^ siècle et dans une partie du XIX™", mais à l'époque actuelle un des premiers articles de la constitution porte: Tout Suisse est soldat. Nous verrons bientôt ce qui est spécial aux cantons protestants et aux cantons catholiques. Auparavant, je voudrais attirer l'attention sur une influence favorable aux sciences qui est particulière à la Suisse ou du moins qui a existé à un degré si exceptionnel dans ce pays, qu'il faut en tenir un compte spécial.
Les Suisses ont eu des rapports incessants et pour ainsi dire intimes avec les autres nations. Non seulement ils aiment les voyages, comme les Anglais, les Allemands ou les Russes, mais encore ils ont souvent résidé en pays étrangers, et là ils ont suivi des carrières libérales, sans renoncer à leur propre nationalité. De tout temps, ils ont vu se fixer chez eux des hommes instruits de toutes les nations, sans parler des simples voyageurs. On sait aussi combien d'étrangers de marque ont été élevés dans les instituts suisses de Fellemberg, Pestalozzi, Naville, etc., tandis que d'autres ont été éduqués dans leurs pays par des instituteurs suisses. Les rapports extrêmement nombreux et croisés qui résultent de cet ensemble d'usages ne peuvent s'exprimer que par le mot anglais
* En admettant telle ou telle condition comme favorable, il faut toujours penser à l'état de l'Europe dans le temps dont il s'agit. Par exemple, l'opinion publique suisse (n° 10), au XVIII"« siècle, n'était pas aussi favorable aux sciences que maintenant, mais elle l'était plus que dans la plupart des autres pays.
intercourse. C'était l'effet de la petitesse du pays, de sa position géographique, de ses institutions et de l'absence d'une langue nationale. Les cantons se regardaient autrefois comme des Etats indépendants. Leur lien moral était surtout dans la passion qu'ils avaient tous de se gouverner eux-mêmes, sans se laisser absorber ni par la France, ni par l'Autriche, ni les uns par les autres. Ils avaient d'ailleurs le sentiment de leur faiblesse et de la faiblesse de la Confédération dans son ensemble. Personne à l'étranger ne se défiait des Suisses et chacua d'eux pouvait, légalement et moralement, off'rir ses services à qui bon lui semblait. On admettait complètement la possibilité d'être citoyen d'un des cantons et sujet d'un autre pays. La qualité de Genevois, Bernois, Bâ.lois, etc., ne pouvait pas se perdre par une naturalisalion à l'étranger. Aujourd'hui, les sentiments de nalionahté exclusive qui régnent en Europe et le progrès de la centralisation en Suisse ont un peu modifié ces anciennes idées, mais elles existaient en plein dans le XVIII'"® siècle. On a vu Le Fort, citoyen de Genève, ministre de Pierre le Grand, et Necker, également Genevois, ministre de Louis XVL Des régimenls suisses étaient au service de la France, de la Hollande, de l'Espagne, etc. A plus forte raison, de jeunes Suisses fréquentaient les universités étrangères et des savants suisses devenaient professeurs ou académiciens à l'étranger. Euler avait été appelé en Russie, Jean Trembley, Pierre Prévost, Lhuilier étaient membres effectifs de l'Académie de Berlin; Haller a été professeur à Gœltingen; De Luc était lecteur de la reine d'Angleterre, etc. De nos jours, on a trouvé tout simple, à Genève, que Sturm se fît naturaliser français pour entrer à l'Académie des sciences de Paris, de même que
Bluntschli était devenu un des principaux jurisconsultes en Allemagne. Quand un peuple a le bonheur de ne pouvoir imposer sa volonté aux autres, il lui est aisé d'admettre la possibilité pour chacun de ses ressortissants d'être utile dans deux pays et d'aimer deux pays.
Les conséquences de cette manière de voir des Suisses ont été très heureuses pour eux. Il est bien différent de parcourir l'Europe en allant d'hôtel en hôtel, ou d'entrer pratiquement dans une carrière à l'étranger et de lâcher par ses efforts et sa bonne conduite de mériter un avancement. Les Suisses dans une armée étrangère tenaient à leur réputation de solidité sur le champ de bataille, et les professeurs ou académiciens tenaient de la même manière à justifier, vis-à-vis des nationaux, les positions qu'ils avaient acquises. Beaucoup revenaient plus tard chez eux et répandaient alors, dans leurs cantons d'origine, des idées et des méthodes importantes, qui préparaient de nouvelles générations plus éclairées.
C'est à raison de ces habitudes cosmopolites qu'il faut attribuer à la Suisse, dans son ensemble, un bon système d'instruction supérieure (n° 6). Chaque canton possède et possédait déjà autrefois des moyens d'études préparatoires assez satisfaisants. Bàle, Berne et Zurich ont eu des universités; Genève, Lausanne et autres chefs-lieux de cantons des académies, où l'enseignement supérieur n'était pas aussi complet. iMais, en outre, les jeunes Suisses ont eu la meilleure de toutes les universités, car ils ont pu choisir toujours la plus forte de l'Europe, dans chaque spécialité, pour y terminer leurs éludes. Paris, Berlin, Gœttingen, Édimbourg, etc., leur ont offert, successivement ou simultanément, ce qui valait le mieux pour la médecine, le droit et les sciences. On parlait il y a quel-
ques années de créer une grande université fédérale en Suisse. A coup sûr, elle ne vaudrait pas, dans toutes les branches à la fois, les meilleures universités de l'Europe, l'une excellente dans une des facultés, l'autre dans une autre, l'une dans un temps, l'autre à une époque subséquente.
Les quatre universités qui existent à présent, répandent des lumières dans le pays, mais elles absorbent le temps de beaucoup d'hommes qui pourraient publier au lieu d'enseigner, et elles détournent un peu les jeunes gens d'aller travailler à l'étranger. Il faut répéter cependant que les habitudes cosmopoUtes des Suisses ont beaucoup contribué à leur brillante position dans le monde scientifique. C'est une chose à ne pas oublier si l'on veut expliquer l'ordre des nationalités dans les tableaux XI et
Je reviens à la distinction des cantons protestants et catholiques.
Les premiers ^ ont offert, indépendamment des conditions favorables communes à toute la Suisse, celles marquées ci-dessus 1, 4, 6, 7,8, 9, 12, 13, 14, 19. Ils ont profité au plus haut degré des conditions 2, 3, 4, 5, et 10, et quant aux autres, c'est plutôt en les comparant avec l'état des diverses parties de l'Europe dans les mêmes années qu'on peut les considérer comme ayant existé. En somme, les cantons protestants ont cumulé, pendant un siècle et demi toutes les conditions qu'il nous a été possible de croire favorables aux sciences. Ils n'en ont présenté aucune de défavorable, si ce n'est, dans les temps
^ J'appelle protestants les cantons qui étaient exclusivement tels dans le XVIII'"* siècle. De nos jours, plusieurs d'entre eux ont reçu des populations catholiques et certains cantons catholiques des populations protestantes.
modernes, les exigences militaires (n° 11). L'armée suisse, dira-t-on, n'est pourtant pas l'armée prussienne. C'est vrai, si l'on compte les jours de service actif, mais la Prusse favorise, à titre d'engagés volontaires, les jeunes gens des universités et les docteurs, ce qui n'existe pas en Suisse. D'ailleurs, nous ne prétendons pas qu'un certain nombre de mois ou même d'années de service empêche un jeune homme de se distinguer dans les sciences. Nous disons seulement que cela diminue son temps de travail et altère quelquefois sa santé pendant l'époque la plus précieuse de la vie. S'il est obligé de retarder certains travaux, certaines publications, il se voit devancé par d'autres et sa position dans la science peut en être singulièrement modifiée. Le service militaire oblis^atoire est donc une cause défavorable aux savants suisses dans leur concurrence avec les anglais, par exemple.
Les cantons catholiques ont eu moins de conditions favorables et beaucoup de défavorables, surtout — 4, — 6, — 9, — 12, — 13, — 14. Les résultats en ont été absolument conformes à l'opinion qu'une grande diversité de causes influe sur la production de savants distingués et que les causes morales ont plus d'importance que les causes matérielles. Quoique la population cathoUque fût d'un million, la protestante étant de 1 V» million, tous les Associés étrangers nommés par l'Académie de Paris en Suisse et tous les correspondants de cette Académie, de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin, nommés dans les qualre années de nos tableaux, étaient ou sont tirés des cantons protestants ou, dans les cantons mixtes, de la population protestante. Leur nombre a été *si considérable que la proportion sur la population totale de la Suisse a mis ce pays à la tête de chaque subdivision du tableau XI (p. 398). Les .chiffres auraient été tout à
fait exceptionnels si l'on avait calculé seulement sur les cantons de Bàle et Genève.
Lorsqu'on pénètre dans les détails de l'histoire scientifique de la Suisse, on comprend encore mieux la diversité des causes qui influent. L'indépendance morale des petits Etats de la Confédération, jusqu'au milieu du siècle actuel, était si grande, qu'on peut les étudier un à un ou les comparer entre eux, comme on le ferait pour des pays différents de l'Europe. On voit alors, en petit, ce que les prévisions et les faits montrent ordinairement en grand. J'en citerai quelques exemples.
Genève n'a pas eu de titulaires des principales Académies ou Sociétés étrangères avant le milieu du siècle dernier. Plusieurs des causes favorables y existaient cependant, les unes depuis le milieu du XV!""^ siècle, les autres depuis le XVII'"^, en particulier les n°« 3, 4, 5, 6, 8, 10, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 20, mais il y avait des conditions défavorables très fortes à l'origine, qui ont diminué seulement vers la fin du XVII'°® siècle et au commencement du XVIII"*^ La guerre de l'indépendance, soutenue contre les ducs de Savoie, avait réduit jadis la petite république à une misère extrême. Malgré l'affluence des protestants étrangers, la population de la ville était descendue à 16 ou 18,000 âmes. On y était si pauvre que, pour exercer une profession libérale, il fallait avant tout en faire son gagnepain et laisser de côté la plupart des questions purement scientifiques. Il faut donc marquer pour l'époque de 1535 à 1650 ou 1680, les conditions défavorables — 1, — 2, —7,-1 1 . Heureusement, leXVlI""' siècle fut pour Genève une longue période de tranquillité intérieure et de prospérité matérielle croissante; cela explique comment, au XVIII""«, il s'est trouvé beaucoup de familles assez à leur aise pour cultiver les lettres et les sciences sans
risquer d'en souffrir. En outre, pendant la durée du régime calviniste pur, c'est-à-dire de la fin du XVI™" siècle, jusqu'en 1720 ou 1725 environ, il faut marquer les conditions défavorables, — 9 et — 12. En 1735, l'opinion publique était devenue si tolérante, en particulier dans le clergé, qu'on renonça officiellement à exiger des candidats au saint ministère une déclaration de foi explicite, et qu'on jugea suffisante la promesse d'enseigner et de prêcher en se conformant aux Ecritures, selon les lumières de sa propre conscience \ La liberté accordée sur un point aussi essentiel marquait pour Genève une ère nouvelle. La théologie cessait d'êlre une science exclusive et dominante. Les forces intellectuelles que la seconde immigration de réfugiés, après la révocation de l'édit de Nantes, avait redoublées, et qu'une aisance générale rendait d'ailleurs plus disponibles, allaient se porter sur les sciences, les lettres, la politique, avec une intensité croissante. C'est en 1739 que, pour la première fois, un Genevois fut nommé de l'une des trois grandes Sociétés savantes ou Académies de l'Europe \ En 1750, nous en voyons trois sur le tableau de l'Académie de Paris et quatre sur celui de Londres. Cette même année, Gabriel Cramer fut présenté par l'Académie des sciences de Paris, ex œquo avec Van Swieten, pour l'une des huit places d'Associé étranger. Le roi préféra Van Swieten, mais le mérite de Cramer n'en avait pas moins été constaté par une corporation scientifique du premier ordre. Les savants genevois qui se distinguaient alors avaient été élevés sous les influences libérales des trente ou quarante années précédentes. Enfin, dès la seconde moitié du XVII1"« siècle, toutes
' Chastcl, Le Christianisme dans l'âge vwderne, III, p. 232. * Jalabert, membre étranger de la Société royale de Londres.
les causes favorables se trouvent réunies à Genève et aucune cause défavorable ne peut y être signalée. Les proportions des tableaux p. 300 et 398 concordent avec cet ensemble de fails.
Bàle n'a pas suivi les mêmes phases que Genève. Le mouvement scientifique s'y est fait plus tôt et s'est ralenti à l'époque moderne, au lieu de continuer comme à Genève. Les célèbres botanistes Jean et Caspar Bauhin, fils d'un réfugié français, étaient nés à Bâle dans le XVl""* siècle. Les frères Jacques et Jean Bernoulli furent nommés Associés étrangers de l'Académie de Paris en '1699. Plusieurs Bâlois figurent sur nos tableaux des titulaires académiques de 1750 et 1789, indépendamment de deux autres Bernoulli et de Euler, Associés étrangers ; mais sur les tableaux de 1829, nous ne voyons plus aucun savant de Bâle et, sur ceux de 1869, M. Pierre Mérian est le seul. Ainsi, la grande époque scientifique de Bàle a été la première moitié du XVIII'"'' siècle ; celle de Genève, la seconde moitié du même siècle. A Bâle, comme à Genève, le mouvement scientifique s'est prolongé d'une manière moins caractérisée, après avoir atteint un maximum. Les Bâlois ont brillé surtout dans les sciences mathématiques (huit Bernoulli, Euler, l'astronome Huber) ; les Genevois plutôt dans les sciences naturelles. Dans les autres branches de l'activité humaine, on remarque aussi le développement plus hâtif de Bâle. Le grand artiste Holbein était du XYI'"" siècle et le Genevois le plus célèbre dans les lettres et les arts, J.-J. Rousseau, du XV1II'"«.
Ces faits s'expliquent par la prospérité de Bàle, à une époque oii Genève soufl"rail cruellement de la guerre et d'une position politique incertaine. D'ailleurs, Bâle se trouvait rapprochée des villes libres d'Allemagne, chez lesquelles un grand développement s'était opéré dans le
ANALYSE DES FAITS. i
XV!""" siècle, et il ne faut pas oublier combien les communications entre pays un peu éloignés étaient alors difficiles.
* Quant à la diminution de l'importance scientifique de Bâie à la fin du siècle dernier et dans le siècle actuel, j'ai eu de la peine à m'en rendre compte, mais M. H. Zehntner, qui connaît bien l'histoire de sa ville natale, m'a mis sur la voie dans une lettre qu'il m'a adressée en i873. Selon lui personne ne pourrait soutenir que Bâle ait été une ville cosmopolite pendant le siècle dernier. « Sous ce point de vue, me disait-il, l'avantage est indubitablement du côté de Genève, qui, dès le seizième siècle, comme centre de la réformation française et écossaise, a pris rang parmi les capitales de l'Europe et mérité d'être appelée la Rome protestante. » Cette position a duré effectivement jusqu'en 1835, lorsque des députés, qui représentaient vingt millions de protestants, sont venus à Genève pour célébrer le troisième anniversaire centenaire de la Réformation dans cette ville. Autrefois la soi-disant Rome protestante avait beaucoup d'amis à l'étranger. Ses jeunes gens y étaient bien reçus, et réciproquement, à Genève, on accueillait dans la meilleure société des savants et des érudits anglais, allemands, etc., qui apportaient des idées nouvelles. Genève d'ailleurs était une ville souveraine, indépendante, alliée seulement k la Suisse. Cette position dangereuse, mais brillante, donnait à ses citoyens une haute idée d'eux-mêmes, et exigeait chez ses magistrats une grande habileté diplomatique, ce qui en somme développait les esprits dans un sens relevé, favorable aux travaux scientifiques. Maintenant Genève est absolument comme Bàle, subordonnée aux majorités suisses, et ses intérêts principaux se traitent à Berne. Les étrangers y affluent toujours plus qu'à
Bâle, mais ils appartiennent moins que dans les temps anciens à la catégorie des lettrés et des savants.
* M. Zehntner me parle aussi dans sa lettre d'une singulière organisation de l'Université de Bâle, qui devait, selon lui, être un obstacle au développement scientifique et en raison de laquelle il s'étonne des anciens succès des Bernoulli, Euler, etc. Les places de professeurs étant recherchées avec empressement par les Bâlois, on avait décidé, en '1691, de tirer au sort chaque place sur la liste des candidats, d'où il résultait qu'un mathématicien devenait professeur d'histoire naturelle, ou un naturaliste professeur de mathématiques. Pour échapper aux conséquences, le titulaire devait apprendre une science avant de l'enseigner. Il avait aussi la ressource de permuter avec un collègue dans l'embarras. Jean BernouUi recourut même à un troisième moyen. Une fois nommé professeur de zoologie, il fit des calculs sur le mouvement des animaux. Son enseignement est oublié ; ses mémoires de zoologie mathématique sont restés : verba volant scripta marient.
* Le tirage au sort a duré pendant toute la belle époque scientifique de Bâle, et n'a cessé qu'en i 798. Voilà certainement une preuve que les causes favorables à la production de savants illustres sont nombreuses, et que les universités, bien ou mal organisées, comptent seulement pour une de ces causes. Nous savons d'ailleurs (page 380) que les villes connues surtout par leurs universités, n'ont pas donné naissance à beaucoup d'hommes qui se soient élevés un peu haut dans les sciences.
* Bâle est à présent une des villes d'Europe où il y a le plus d'instruction et de richesse. Son ancienne université brille d'autant plus qu'elle a des professeurs nommés au choix, non par le sort. Mais, nous l'avons sou-
vent dit, savoir n'est pas chercher, enseigner n'est pas découvrir; et le fait de posséder de la fortune n'est pas souvent accompagné de la volonté de travailler sans profit pécuniaire ou à peu près.
Sous ce dernier point de vue, il existe une assez grande différence entre les cantons allemands et français de la Suisse. Chez les premiers, on voit communément les fils de riches négociants ou industriels continuer la carrière de leurs pères, au lieu que dans les cantons français, un homme enrichi par le commerce ou l'industrie voit souvent avec plaisir ses enfants sortir des affaires et exercer une profession libérale. Le premier système est favorable aux développements économiques ; le second, aux travaux de l'intelligence. L'un, est l'usage américain ; l'autre, celui des pays plutôt aristocratiques, et, il est bien connu que les mœurs sont moins démocratiques dans les cantons de langue française que dans ceux de langue allemande. Le triomphe de la démocratie absolue dans la Suisse française changera probablement ces dispositions basées sur d'anciennes habitudes. Les jeunes gens de familles riches, voyant à quel point les démocraties répugnent aux services gratuits et rendent les positions incertaines et désagréables, penseront davantage à eux-mêmes, c'est-à-dire à l'augmentation de leur fortune et à leurs plaisirs. Peut-être, cependant, quelquesuns d'entre eux auront d'autres idées. Les préventions qu'ils rencontrent dans la carrière politique et les inconvénients d'une vie dissipée les feront incliner quelquefois vers les sciences, les lettres ou les arts.
Les sociétés scientifiques suisses sont un assez bon moyen de juger du zèle en faveur des sciences à différentes époques et dans toutes les parties du territoire. Déjà, au XVIII™® siècle, la Société économique de Berne
publiait des mémoires importants sur les applications de la science à l'agriculture et à certaines industries. A Genève, la Société des Arts, fondée en 1776, à l'imitation de celle de Londres, pour développer l'agriculture, l'industrie et les beaux-arts, obtint l'adhésion de plus de mille personnes, qui s'engageaient à fournir une contribution annuelle assez forte pour l'époque (24 fr.). Dans le siècle actuel, on a fondé pour toute la Suisse la Société helvétique des sciences naturelles, et il existe dans la plupart des cantons une ou plusieurs sociétés locales consacrées aux sciences. La Société helvétique avait 794 membres en 1862 et 843 en 1869 Les amis de la science qui font partie des sociétés locales, sans être de la société générale, sont probablement tout aussi nombreux. Ainsi, il y aurait en Suisse, pour deux millions et demi de population, à peu près 1,600 personnes plus ou moins disposées à faire des recherches scientifiques. Cette proportion donnerait quinze à vingt mille individus pour un des grands pays de l'Europe.
Les six cantons qui ont eu, à une époque quelconque, des associés ou correspondants d'Académies étrangères indiqués sur nos tableaux, c'est-k-dire Bàle, Berne, Genève, Neuchàtel, Vaud et Zurich, avaient en 1869 une population de 1,157;000 âmes et 545 membres de la Société helvétique des sciences; les autres, sur 1,343,000 âmes, en avaient 298. Genève et Bâie, qui ont eu la plus forte proportion de titulaires sur les listes d'Académies, avaient aussi la plus forte proportion de membres de la Société (au delà de un pour mille habitants
' Le nombre a diminué d'une centaine depuis cette époque, probablement par suite de la création d'autres sociétés pour les pharmaciens, agriculteurs, etc.
» Verhandl. der schimz. Naturforsch. Gesélisch., 1869, p. 271.
Les cantons exclasivement catholiques ou à peu près, ont une population qui forme le quart de la population totale de la Suisse et comptent deux villes d'une certaine importance. Ils avaient '120 membres delà Société, c'està-dire 7,. Dans les cantons mixtes, la population proteslante est celle qui est le plus fortement représentée parmi les membres de la Société. Ainsi, les faits observés en Europe sur la proportion des titulaires des grandes Académies appartenant aux deux cultes, se retrouvent en petit dans l'intérieur de la Suisse, pour ce qui concerne les personnes s'occupant de sciences ou favorables à leurs progrès. En d'autres termes, une opinion publique bien disposée en faveur des sciences se rattache en grande partie aux circonstances religieuses du pays.