‹ Histoire des sciences et des savantsChapitre 43 sur 82 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Je vais parler maintenant des quatre grandes nations civilisées : Italie, France, Allemagne, Angleterre ; et dabord de la France, qui a occupé parmi elles le premier rang aux quatre époques mentionnées dans mes tableaux.

Ce pays a subi une transformation si grande à la fin du siècle dernier, qu'on voudrait pouvoir analyser nettement les influences avant et après cette époque. Malheureusement, il n'est pas aisé de préciser quelles étaient, au XVIII'"^ siècle, les causes favorables ou du moins les causes qui étaient plus favorables alors en France que dans les autres pays. L'instruction publique y était-elle meilleure qu'en Angleterre et en Allemagne? La liberté des

opinions scientifiques élait-elle suffisante? Les bibliothèques, observatoires, musées, étaient-ils remarquables pour le temps? Je suis disposé à répondre affirmativement à ces questions, mais il e^t difficile de se représenter exactement l'état de l'Europe il y a un siècle, sous ces divers points de vue. Ce qui nous paraît aujourd'hui arriéré était quelquefois ce qu'on avait alors de mieux. Véritablement, après avoir lu beaucoup de mémoires de l'époijue et des biographies de savants, je croirais qu'on peut attribuer à la France du XVIll"'^ siècle, surtout à l'époque de Louis XVI, les avantages qui suivent : 2, 3, 5, 6, 7, 10, 11, 13, 15, 17, 18. La vie intellectuelle était plus active dans les provinces qu'elle ne l'est à présent. Des hommes très connus résidaient à Bordeaux, Montpellier, Dijon, etc. Une circonstance défavorable était l'intolérance religieuse, qui avait fait sortir du royaume un très grand nombre de protestants amis des sciences et qui empêchait l'établissement d'étrangers non catholiques ( — 4). Cette intolérance gênait quelque peu la liberté scientifique (—9), et faisait régner dans l'éducation le principe d'autorité ( — 12), mais beaucoup de jeunes gens savaient s'en affranchir'. On voyageait peu ( — 20). Enfin la grandeur du pays rendait les fonctions pubhques très importantes, ce qui devait détourner un certain nombre d'hommes capables des travaux purement scientifiques ( — 16).

' Noua n'avons plus l'idée de l'indépendance d'éducation qui existait dans certaines familles de province au XVIII""^ siècle. A 14 ans, Montlosier avait fini ses études classiques chez les moines augustins de Clermont. Sa mère, qui surveillait avec soin son instruction, l'avait ensuite placé chez les sulpiciens pour faire sa théologie. Dévoré par la fièvre de savoir, il suivait à 18 ans des leçons d'anatomie à l'Hôtel-Dieu. Il se faisait enseigner le droit public par un moine irlandais (Bardoux, Eevue des Deux Mondes^ décembre 1874).

^•■'^ HISTOIEE DES SCIENCES.

Le clergé aimait les sciences, oa da moins dans le nombre immense des ecclésiastiques il y avait beaucoup de savants qui faisaient des recherches originales, qui entraient dans les Académies de Paris ou de la province, étaient connus à l'étranger et pouvaient, grâce à des privilèges de corps ou à de hautes protections, jouir d'une liberté intellectuelle suffisante. Plusieurs obtenaient des bénéfices qui leur semblaient une propriété viagère parfaitement assurée, aussi quand vint le moment de la spoliation, ce furent les ecclésiastiques lettrés, laborieux et libéraux qui la ressentirent avec le plus d'amertume*.

Sous des conditions aussi favorables, la France occupa dans le XVIII°« siècle, surtout vers la fin, une position extrêmement importante au point de vue scientifique. Le plus beau moment fut l'époque de Lavoisier, et nos tableaux l'accusent d'autant mieux que l'Allemagne et l'Angleterre ne brillaient pas alors dans les sciences. La génération formée sous cet ancien régime porta dans le nouveau une grande vigueur et une grande hardiesse. Détruite en partie par la révolution, elle se recruta bientôt d'hommes que la secousse de l'ordre social venait de susciter et qui devaient naturellement aussi avoir, dans toutes les branches des connaissances, un certain degré d'audace. Des écoles spéciales furent créées ou rétablies et, par suite, malgré une barbarie de douze ans et une guerre terrible qui faisait primer la force sur l'intelligence, on vit pendant plusieurs années la France occuper encore une position éminente parmi les grands pays. Vers 1840 ou 1850 seulement, le nouvel ordre de choses ayant produit tous ses effets à l'intérieur, et deux autres grands pays, l'Angleterre et l'Allemagne, s'élant

^ Lire les Mémoires de l'abbé Morellet.

beaucoup développés en fait de travaux scientifiques, on s'aperçut d'une modification dans les forces relatives. Depuis quelques années, les Sociétés ou Académies nomment plus d'Anglais et d'Allemands qu'autrefois et un peu moins de Français.

Comme il s'agit d'une sorte de concours et de valeurs relatives, c'est en comparant l'Angleterre et l'Allemagne à la France moderne, qu'on pourrait se rendre compte nettement des causes qui ont le plus influé ; mais pour la France même, il y a des faits assez évidents. L'Académie des sciences a retenti de plaintes extrêmement vives sur l'état des collèges, des facultés et des institutions scientifiques en général. Les journaux ont appuyé et des publications spéciales ont agi dans le même sens. Le gouvernement, secondé par les Chambres, a opéré de grandes réformes, qui préparent une amélioration réelle, favorable aux sciences. Malheureusement les obligations militaires sont aggravées. Il y a d'ailleurs des causes profondes, tenant aux idées et aux mœurs, plus qu'aux lois et au gouvernement. Ces causes ne sont pas immuables, mais elles sont lentes à changer et ce n'est pas la génération actuelle qui pourra les anéantir tout à coup.

J'ai attribué à l'ancien clergé français une heureuse influence sur les sciences dans le XVIII'"® siècle. Le clergé a repris de la force, mais il n'a plus les mêmes dispositions qu'autrefois. Il veut bien se servir des sciences comme d'un moyen d'action sur des écoles spéciales, mais il ne les aime guère pour elles-mêmes. La preuve en est l'absence complète d'ecclésiastiques français sur les listes des Académies étrangères, comme sur celle des membres effectifs de l'Académie des sciences de Paris. Le principe d'autorité domine plus que jamais dans l'Église et se répand par son influence au dehors. De là, une grande

timidilé lorsqu'il surgit dans la science quelque tendance absolument nouvelle. On l'a vu quand Darwin a développé la théorie de l'évolution des êtres organisés et l'a appliquée k l'espèce humaine.

La classe aisée ou riche a beaucoup augmenté. Ce serait une circonstance favorable, si le goût des personnes indépendantes les portait plus souvent vers les recherches scientifiques. Malheureusement, il y a beaucoup d'indices du contraire. Les grandes fortunes ont décuplé de nombre et cependant les Lavoisier, les Benjamin Delessert, les duc de Luynes sont devenus rares. On aime le plaisir et les fictions, bien plus que Télude et les choses vraies. S'il n'en était pas ainsi, les journaux, dont le principe est toujours de chercher des abonnés, donneraient moins de romans et de fausses nouvelles. Naguère on a vu la presse allemande gênée sous le rapport politique, comme la presse française l'était il y a quelques années, mais dans cette période, la Gazc4te d'Avgsbourg s'est efforcée de capter son public par des articles d'histoire, de droit, de statistique, de voyages, même par des détails réels sur de très petits pays ou sur des pays fort éloignés, tandis que les meilleurs journaux français ont cru nécessaire de tripler leurs feuilletons, leurs articles de théâtre et d'amuser par un certain genre d'anecdotes. Maintenant que les journaux sont libres, ils estiment satisfaire leur public en donnant presque toute la place aux affaires politiques, aux théâtres et aux ouvrages d'agrément. Ce qui se fait en province et surtout hors de France ne les occupe guère. Quand un étranger se trouve à Paris et qu'il veut savoir ce qui se passe de réel dans le monde, il est forcé de lire le journal anglais de Galignani ou le Times. Ce dernier a des correspondants spéciaux dans tous les pays et il leur enjoint de chercher la vérilé vraie dans les affaires non po-

litiques. Le défaut de curiosité des Français peut changer et paraît déjà diminuer. La preuve en est dans la création de plusieurs journaux qui visent à populariser la science. L'Allemagne aussi, à la fin du XVIII"« siècle et jusque vers 4820, préférait les fictions aux réalités. Elle s'est lassée des fictions. C'est alors qu'elle a réussi dans les sciences.

En résumé, les causes favorables, dans la France actuelle, me paraissent être: 1, 3, 5, 7, 9, 15, 17, 18, 19; et les causes défavorables: — 2, — 6, — 8, — 12, — 13, — 14, —20.

On s'occupe de rendre le service militaire obligatoire, ce qui changerait le n° 1 1 en — H. D'un autre côté, grâce aux améhorations dans le système de l'instruction publique (n° 6), la génération prochaine se montrera probablement plus curieuse de choses vraies. Elle voyagera peut-être davantage, demandera aux journaux plus de nouvelles détaillées et exactes sur tous les pays, et ne craindra pas les idées scientifiques un peu hardies ; en un mot cette génération aura davantage les principes de l'esprit scientifique.

Il ne faut jamais regarder un affaiblissement dans les sciences comme un mal irrémédiable ou comme une preuve de déchéance intellectuelle, car l'observation d'autres pays, à d'autres époques, fait envisager les choses d'une manière différente. L'Angleterre, en 1789, était fort inférieure dans les sciences à ce qu'est la France aujourd'hui, et elle s'est relevée tout à coup. L'Allemagne du XVIII'"^ siècle était très faible au point de vue scientifique, et même celle de 1820 ne ressemblait pas à l'Allemagne de 1840 ou 1850. La France n'a jamais eu des oscillations aussi grandes. Depuis Descartes et Pascal, elle n'a jamais cessé de produire des hommes d'un rare mérite.

La petite variabilité dans le nombre des savants français doit être, jusqu'à un certain point, l'effet de l'organisation de l'Académie des sciences. Une classe de fonctionnaires constitués en nombre déterminé, pour chaque science, influe de deux manières opposées sur les jeunes savants. Toute élection prochaine les encourage, — une fois faite elle les décourage. Quelques-uns abandonnent la science après deux ou trois échecs. D'un autre côté, ce système maintient un personnel constant d'académiciens et à peu près constant de candidats : c'est un régulateur. Il influe de même sur les idées, car il réprime à la fois les écarts de jugement et les hardiesses du génie. Une faute nuit beaucoup à un candidat, et une théorie absolument neuve, mais contraire à des opinions dominantes ou à celles d'un savant illustre de l'Académie, peut produire le même effet. Les sociétés libres, qui se développent et se multiplient en France, n'auront ni les mêmes avantages ni les mêmes inconvénients. C'est un ressort nouveau, que la création d'une association scientifique française, à l'imitation des autres pays, doit renforcer. Le succès de cette association dans les départements est

d'un bon augure.

Depuis deux siècles, Paris n'a pas cessé d'attirer les jeunes gens qui se sentaient de la capacité et de l'énergie. Paris possède les principales écoles, les meilleurs professeurs, les grandes bibliothèques, les principales collections de la France. Les familles de gens à leur aise et instruits s'y sont agglomérées et il s'est établi entre elles une concurrence très active pour les places, l'argent et les distinctions honorifiques, lesquelles sont d'ailleurs plus accessibles aux Parisiens qu'aux provinciaux. Si les opinions de Darwin sur l'hérédité et la sélection sont vraies, Paris doit avoir donné naissance à plus de savants distingués

que la population provinciale. Pour vérifier ce point, j'ai repris mes listes de 64 savants français d'une grande distinction (p. 276 et 277) qui ont marqué avant le milieu du siècle actuel. J'ai cherché le lieu de naissance de chacun et voici le résultat de cette enquête:

Nés à Paris 16 soit 2o %

» ailleui's 48 75

Or, il s'en faut de beaucoup que Paris renferme le quart de la population de la France. La sélection paraît donc avoir été énergique

On dira peut-être qu'elle n'a pas agi toute seule. Paris offrant les meilleurs moyens d'instruction, les jeunes gens doivent, en leur supposant un même degré de capacité, s'y développer davantage. Je ne conteste pas cette influence, mais si elle prime la sélection, on doit trouver aussi une supériorité dans les villes de province françaises ou naguère françaises, telles que Strasbourg et Montpellier, qui ont offert depuis longtemps des institutions scientifiques d'une certaine importance. Or, ma liste indique un seul Alsacien, M. Wiirtz, né, si je ne me trompe, à Strasbourg, et un seul individu né à Montpellier, le botaniste Magnol. Les villes, autres que Paris, qui ont donné plus d'un des savants inscrits sur ma hsle,

' Les dispositions de la population ouvrière de Paris s'expliquent aussi par l'affluence, déjà ancienne, de gens actifs, ambitieux, entreprenants, .dont la descendance agitée s'adapte aux conditions locales, je veux dire à cette condition qu'un renversement de l'ordre social, dans la capitale d'un pays centralisé, peut faire parvenir à tout. Heureusement la partie la plus dangereuse de la population des grandes villes est celle qui laisse le moins de descendants attendu qu'elle produit surtout des enfants illégitimes, parmi lesquels la mortalité est énorme.

sont : Lyon (3), Montbard (2) et Vilry-le-Français (2). Assurément ces deux dernières localités ne brillaient pas par les moyens d'instruction.

On sait la foule de jeunes gens de toutes les parties de la France qui viennent à Paris pour leurs études. Le nombre des provinciaux a toujours été supérieur dans les Facultés de Paris à celui des Parisiens de naissance. Donc, si ces derniers constituent le quart des savants français qui se sont illustrés depuis deux siècles, il faut recourir à d'autres causes que l'instruction. J'en discerne trois: 4° la sélection ; 2° des traditions de famille plus souvent favorables à Paris aux professions libérales; 3° une richesse moyenne plus grande, qui permet davantage de s'adonner aux occupations honorables, mais peu lucratives, de la science. Ces dernières causes sont atténuées par les désordres, les distractions et les besoins d'argent qui résultent de l'habitation dans une grande ville. Reste donc la sélection comme cause principale.

Un coup d'œil jeté sur la distribution des savants français nés hors de Paris peut avoir quelque intérêt. Je dirai qu'en les groupant selon de grandes divisions du territoire, et en retranchant de la liste Regnault, né hors de France, et Georges Guvier, né à Montbelliard, principauté allemande en 1769, on trouve:

Nés en Alsace ^

» Lorraine ^

. Picardie, Flandres, Artois 4

» Normandie '

Bretagne ^

» Champagne ^

» Bourgogne

» Anjou, Touraine, Orléanais 4

A reporter 29

» le Berry, Bourbonnais, Nivernais, Auvergne^ Dauphiné, Comtat et Fran-

che-Comté

Le Lyonnais, une des provinces les moins peuplées, paraît avoir profité d'une sélection analogue à celle de Paris.

Si l'on rapproche ces faits de ceux concernant l'origine des Associés étrangers (p. 379), on sera frappé des différences. Paris a exercé en France une attraction de la population aisée et instruite et partant une sélection bien plus grandes que Londres, Edimbourg, Berlin et autres capitales. C'est à peine si Londres et Berlin ont donné naissance à plus de savants illustres que leur population (surtout celle de Londres) ne le comportait. La seule ressemblance entre les deux séries de faits est celle-ci : hors de France, comme en France, les villes d'université n'ont pas produit plus d'illustrations que beaucoup d'autres dépourvues de ressources pour l'instruction supérieure \

A la fin duXVII'°« siècle, l'Angleterre possédait l'illustre

• *0n trouve dans l'ouvrage de M. Paul Jacoby {Études sur la ■sélection, 1881) une énumération, selon les départements actuels, de tous les hommes nés dans le XVIII™^ siècle, qui ont marqué de •quelque façon : écrivains, militaires, artistes, aventuriers, grands -criminels, etc., etc. (p. 159, 160, 509.) La liste est basée sur un dictionnaire biographique détaillé. Yoici les départements qui ont donné naissance aux plus grands nombres de ces notabilités (!) si ■différentes: Seine, 764; Rhône, 118; Bouches-du-Rhône, 112; Côted'Or, 95; Seine-et-Oise, 87; Seine-Inférieure, 82.

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