DE L'OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX
Le progrès de l'observation est plus frappant dans les sciences sociales que dans les autres parce qu'il y est plus nouveau. Longtemps on s'est borné à des théories, à des hypothèses en histoire et en politique, ce n'est pas singulier, car les faits sociaux sont difficiles à constater ou très compliqués, et la relation de cause à efïet y est souvent incertaine. La méthode expérimentale, pour ces sortes de phénomènes, n'est pas possible, et l'observation directe des faits ne l'est guère plus, attendu que les événements passés et ceux qu'on ne voit pas soi-même sont de beaucoup les plus nombreux. Il faut ordinairement se contenter de preuves testimoniales, et ces preuves ne conduisent pas à une véritable certitude. Elles donnent seulement des probabilités, sur lesquelles on raisonne tant bien que mal. Quand il s'agit de faits de nature semblable et contemporains, l'énumération suivant la méthode appelée statistique, vient en aide pour éliminer des causes d'erreur et donner une base aux probabilités, mais ce n'est après tout qu'un moyen approximatif, principalement en ce qui concerne les déductions, c'est-à-dire l'enchaînement de cause à effets.
La meilleure préparation pour les sciences sociales est
évidemment VéUide de l'histoire telle qu'on la fait aujourd'hui. Cependant l'observation personnelle, au milieu des événements contemporains, est très utile. Elle aide à comprendre, par analogie, beaucoup de faits historiques. La lecture des journaux et surtout l'expérience des assemblées politiques amènent lentement une connaissance des sociétés humaines qui commence à l'âge mûr et parvient à son maximum dans la vieillesse. Il y a une grande différence sous ce rapport entre les sciences naturelles et les sciences sociales. L'observation des choses matérielles se fait mieux par les jeunes gens, puisque chez eux elle peut être rapide et que la perfection des sens la rend meilleure; celle des phénomènes sociaux au contraire exige tellement de temps et de réflexions qu'elle ne réussit pas avant un âge avancé. Chaque génération se lance dans des théories politiques et sociales; ensuite elle voit certaines innovations produire des effets inattendus, quelquefois bien différents de ce qu'elle avait supposés, et alors, à son tour, elle comprend l'inexpérience fatale des jeunes gens qui lui succèdent. Les sociétés humaines sont ainsi poussées, en grande partie, par ceux qui vont où ils ne croient pas aller.
L'observation des faits sociaux se répand et se perfectionne beaucoup depuis une trentaine d'années. J'en vois la preuve dans l'avidité du public pour les mémoires et dans la minutie des recherches auxquelles se livrent les historiens depuis que d'anciennes archives leur sont ouvertes. Naguère on se contentait d'observations générales. On regardait les sociétés humaines, pour ainsi dire, du haut d'une colline et Ion tirait de là des déductions dans lesquelles la sagacité de l'observateur entrait pour une bonne part. Aujourd'hui chacun veut se former des idées d'après la connaissance de faits détaillés, aussi exacts que possible. On s'est aperçu que pour apprécier.
OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX. i(>
par exemple, le règne de Louis XIV : il vaut mieux lire les mémoires de Saint-Simon et d'autres contemporains que l'ouvrage de Voltaire, qui était pourtant un progrès quand il a paru. L'ancien régime en France, regretté ou détesté sans être bien connu, est soumis, en quelque sorte, à un examen microscopique, grâce à des documents locaux ou de familles. L'histoire de la révolution française faite jusqu'à ces dernières années au moyen de documents généraux et officiels, est étudiée maintenant sur les cahiers des provinces contenant des plaintes ou des vœux, et d'après une foule de mémoires, de biographies ou de correspondances de l'époque. Rien n'est négligé, pas même le lémoignage de gens obscurs, méchants ou dominés par des illusions.
Cette habitude croissante de partir des détails pour arriver à des vues générales est une imitation de la méthode usitée dans les sciences naturelles. Malheureusement il y a une différence notable dans l'emploi qu'on en fait. L'impartialité et même la véracité font souvent défaut chez les écrivains qui s'occupent des sciences sociales. Leurs opinions politiques ou religieuses influent trop sur le choix des faits dont ils parlent et sur les déductions qu'ils en tirent. Ce sera l'obstacle — je ne dis pas impossible à surmonter — mais qui se présentera toujours dans l'examen des sociétés humaines. Les observateurs impartiaux font ressortir des vérités sur une époque ou sur une institution, aussitôt on répand à profusion des romans, des articles de journaux et l'on profère des discours qui ramènent les erreurs. La lutte entre les véridiques et les menteurs, celle entre les esprits justes et les esprits faux ne s'arrête jamais dans les sciences sociales, tandis qu'elle n'existe pas dans les sciences proprement dites. Ce sera toujours une cause d'infériorité pour les premières.