ROGER BACON
(Né en 12 14, à Ilchester, mort en I2()i).
Étudia à Oxford, puis à l'Université de Paris, où il fut reçu docteur en Théologie. De retour en Angleterre en 1240, il entra dans Tordre de Saint-François et se fixa à Oxford. Il se livra d'abord à l'étude des langues : le latin, le grec, l'hébreu et l'arabe ; puis à celle des Mathématiques et de l'Astronomie; enfin à des recherches expérimentales de Physique et de Chimie.
5o Quatrième Période,
« Après avoir, dit-il, longtemps travaillé à l'étude des langues et des livres, sentant la vanité de mon savoir, je voulus, négligeant Aristote, pénétrer plus entièrement dans le secret de la nature, en cherchant à me faire une idée sur toutes choses par ma propre expérience. »
Un de ses titres scientifiques est d'avoir, le premier, réclamé la réforme du Calendrier julien. Voici ce qu'il écrivait au pape Clément IV en 1270.
« Les défauts du Calendrier sont devenus intolérables au sage, et font horreur à l'astronome. Depuis le temps de Jules César, et malgré les corrections qu'ont essayées les conciles de Nicée, Eusèbe, Victorinus, Cyrillus, Bède, les erreurs n'ont fait que s'aggraver; elles ont leur origine dans l'évaluation de Tannée que César estime être de trois cent soixante-cinq jours et un quart, ce qui, tous les quatre ans, amène l'intercalation d'un jour entier; mais cette évaluation est exagérée, et l'Astronomie nous donne le moyen de savoir que la longueur de l'année solaire est moindre de -^ de jour (environ onze minutes); de là vient qu'au bout de cent trente années, on a compté un jour de trop, et cette erreur se trouverait redressée si l'on retranchait un jour après cette période.... Une réforme est nécessaire; toutes les personnes instruites dans le Comput et l'Astronomie le savent et se raillent de l'ignorance des prélats qui maintiennent l'état actuel. Les philosophes infidèles, arabes et hébreux, les Grecs qui habitent parmi les chrétiens, comme en Espagne, en Egypte et dans les contrées de l'Orient, et ailleurs encore, ont horreur de la stupidité dont font preuve les chrétiens dans leur chronologie et la célébration de leurs solemnités. Et cependant les chrétiens ont maintenant assez de connaissances astronomiques pour
De Diophante à Copernic.
s'appuyer sur une base certaine. Que Votre Révérence donne des ordres, et vous trouverez des hommes qui sauront remédier à ces défauts. Si cette œuvre glorieuse s'accomplissait du temps de Votre Sainteté, on verrait s'achever une des entreprises les plus grandes, les meilleures et les plus belles qui jamais aient été tentées dans l'Église de Dieu. » Il fallut encore attendre cette réforme durant 3oo ans.
Du reste, Bacon ne bornait pas ses visées astronomiques à la réforme du Calendrier. Le système de Ptolémée lui paraissait infiniment éloigné de la simplicité que l'on doit supposer dans la nature.
Il dit des étoiles filantes : « Ces prétendues étoiles sont des corps relativement assez petits qui traversent notre atmosphère et s'enflamment par la rapidité de leur mouvement. »
Ses idées sur la réflexion et la réfraction de la lumière, sur le phénomène de Tarc-en-ciel, sur les fonctions de l'œil semblent si peu être de son temps, qu'on lui a presque attribué l'invention du microscope et du télescope. Voici du reste textuellement ce qu'il dit à cet égard : « Si un homme regarde des lettres ou autres menus objets à travers un cristal, un verre, ou tout autre objectif placé au-dessus de ces lettres, et que cet objectif ait la forme d'une portion de sphère dont la convexité soit tournée vers l'œil, l'œil étant dans l'air, cet homme verra beaucoup mieux les lettres et elles lui paraîtront plus grandes. Et, à cause de cela, cet instrument est utile aux vieillards et à ceux qui ont la vue faible, car ils peuvent ainsi voir d'une grandeur suffisante les plus petits caractères, ï)
Il ajoute, touchant la vision rompue : « Il est facile de conclure des règles établies plus haut que les plus grandes choses peuvent
1 5 2 Quatrième Période.
paraître petites, et réciproquement, et que des objets très éloignés peuvent paraître très rapprochés^ et réciproquement; car nous pouvons tailler des verres de telle sorte et les disposer de telle manière, à l'égard de notre vue et des objets extérieurs, que les rayons soient brisés et réfractés dans la direction que nous voudrons, de manière que nous verrons un objet proche ou éloigné sous tel angle que nous voudrons; et ainsi, à la plus incroyable distance, nous lirions les lettres les plus menues, nous compterions les grains de sable et de poussière, à cause de la grandeur de l'angle sous lequel nous les verrions; car la distance ne fait rien directement par elle-même, mais seulement par la grandeur de l'angle. ))
On lui a attribué Tinvention de la poudre. 11 est certain que la formule s'en trouve dans ses écrits, mais peut-être l'avait-il empruntée des Arabes. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il en dit :
« On peut produire à volonté des détonations semblables à la foudre : il ne faut pour cela que les matières les plus communes; quand on sait les mêler dans une certaine proportion, on prend de cette composition gros comme le pouce, et l'on fait plus de bruit et d'éclat lumineux qu'un coup de tonnerre.... On ferait merveille si l'on savait s'en servir convenablement. »
Bacon, si l'on veut, était alchimiste, en ce sens qu'il croyait à Tunité de composition des métaux et à la possibilité de leur transmutation les uns dans les autres; mais il ne joignait à cette croyance aucune superstition métaphysique, aucune visée surnaturelle.
Sans méconnaître le génie d'Aristote, il n'en voulait pas subir le joug, a Au lieu d'étudier la nature, on perd, dit-il, vingt ans à lire les raisonnements d'un ancien. Pour moi, s'il m'était donné
De Diophante à Copernic.
de disposer des livres d'Aristote, je les ferais tous brûler; car cettei étude ne peut que faire perdre le temps, engendrer Terreur etl propager l'ignorance au delà de tout ce qu'on peut imaginer. »
Et ailleurs :
« On ne doit pas oublier que les anciens furent hommes; ils ont même commis d'autant plus d'erreurs qu'ils sont plus anciens, car les plus jeunes sont en réalité les plus vieux; les générations modernes doivent surpasser en lumières celles d'autrefois, puisqu'elles héritent de tous les travaux du passé. »
Parlant de la méthode expérimentale, il dit : « La science expérimentale ne reçoit pas la vérité des mains de sciences supérieures; c'est elle qui est la maîtresse, et les autres sciences sont ses servantes. Elle a le droit, en effet, de commander à toutes les sciences, puisqu'elle seule certifie et consacre leurs résultats. La science expérimentale est donc la reine des sciences et le terme de toute spéculation. »
Et il ajoute :
« Il y a une expérience naturelle et imparfaite, qui n'a pas conscience de sa puissance, qui ne se rend pas compte de ses procédés, qui est à l'usage des artisans et non des savants. Au-dessus d'elle, il y a l'art de faire des expériences qui ne soient pas débiles
et incomplètes Pour faire de telles expériences, il faut appeler
à son secours le pouvoir des Mathématiques, sans lesquelles l'observation languit et n'est capable d'aucune précision, d'aucune certitude. »
Avec une telle indépendance, Bacon ne pouvait manquer de s'attirer des persécutions. Elles ne lui manquèrent pas. Ses supérieurs commencèrent par lui faire défense de communiquer à personne aucun de ses écrits, sous peine du jeûne au pain et à
i54 Quatrième Période.
l'eau. Il fut aussi accusé de magie et de relations avec le démon. Clément IV le prit sous sa protection pendant son pontificat; mais, à sa mort, le supérieur des Franciscains, Jérôme d'Ascoli, nommé depuis pape sous le nom de Nicolas IV, le fit comparaître à Paris, à l'âge de soixante-six ans, devant la juridiction de son ordre, et il fut condamné à une prison perpétuelle. Il recouvra cependant la liberté en 1292, mais il mourut peu de temps après à quatre-vingts ans.
Les principaux ouvrages de Bacon sont : Spéculum Alchimiœ (le Miroir de l'Alchimie); c'est un opuscule d'une douzaine de pages, imprimé d'abord à Nuremberg en i58i ; — De secretis operibus artis et naturœ^ et de nullitate magîœ (Des œuvres secrètes de la Nature et de l'Art, et de la nullité de la magie) ; ce traité, un peu plus étendu que le précédent, fut d'abord imprimé à Paris en 1542 ; — De i^etardandis senectutis accidentibus et sensibus conservandîs (Des moyens de retarder les infirmités de la vieillesse et de conserver nos sens); ce traité fut imprimé à Oxford en iSgo; Roger Bacon l'avait envoyé, pendant sa captivité, au pape Nicolas IV, pour essayer de le fléchir en lui montrant l'innocence et Futilité de ses travaux; — Spécula mathematica (Miroir de Mathématiques), édité pour la première fois par Jean Combachius, à Francfort, en 16 14; — Perspectiva (Traité de Perspective ou d'Optique), publié, comme le précédent, en 16 14 par Combachius; — Opus majus ad Clementem pontificem romanum (Grand Œuvre adressé au pape Clément); c'est le grand ouvrage de Roger Bacon; le Miroir de Mathématiques ( Spécula mathematica) et l'optique [Perspectiva] s'y retrouvent en entier, mais ne sont plus ici que des chapitres de l'ouvrage total ; il fut publié à Londres en lySS, par Samuel Jebb, en un volume
De Diophante à Copernic. i55
in-folio, d'après un manuscrit trouvé à Dublin; — Ojpus minus (Petit Œuvre )j abrégé et complément de VOpus majus, resté inédit jusqu'à nos jours; — Oj^us tertium, resté inédit jusqu'à nos jours, comme le précédent ; le manuscrit en a été trouvé par M. Cousin à la bibliothèque de Douai en 1848.
NASSIR-ED-DIN.
(Né à Thaus, vers 122 5, mort à Bagdad en 1274.)
Pris en affection et comblé de biens par le petit-fils de Gengis- Khan, qui venait de détrôner le sultan Mostasem, il fut chargé par ce prince de construire à Maragha, ville voisine de Tauris, un observatoire dont la direction lui fut confiée avec la présidence
d'une sorte d'Académie composée des plus habiles astronomes du temps.
Nassir-ed-Din composa^ en,tre autres ouvrages, une théorie des mouvements célestes et un traité de l'astrolabe. Ses tables, dites tables Ilkhaniennes, fruit de douze années d'observations, ont eu longtemps en Orient une grande célébrité. Il en existe une édition latine imprimée à Londres en i652 sous le nom de Tables des longitudes et des latitudes et reproduite dans le Tome III des Petits Géographes.
Ptolémée, qui, d'après Delambre, n'observait guère, nous a laissé fort peu d'indications sur les instruments en usage chez les Grecs; Albatégnius n'a guère mieux fait connaître ceux dont il se servait; quanta Hhassan Ali, de Maroc, il ne nous a transmis que la théorie des cadrans solaires; mais on a heureusement une
i5G Quatrième Période.
description assez détaillée des instruments dont Nassir-ed-Din avait garni l'observatoire de Maragha.
Ils avaient été construits par un de ses amis, associé à tous ses travaux, mais dont le nom n'a pas survécu. La notice qui en contient le détail a été traduite par M. Jourdain. L'extrait que nous en donnons est tiré de l'histoire de Delambre.
L'observatoire fut disposé de manière que les rayons du Soleil, pénétrant par une ouverture pratiquée dans le dôme, se projetaient sur le mur, en sorte que l'on pouvait connaître les degrés et les minutes du mouvement du Soleil, les hauteurs solsticiales et équinoxiales et les heures de la journée.
Pour tracer la méridienne, l'auteur recommande l'emploi du cercle indien. C'est un marbre bien plan et bien horizontal, sur lequel on décrit plusieurs cercles concentriques; au centre commun est placé un style droit, de cuivre, terminé en pointe.
Parmi les instruments, nous remarquons : le quart de cercle, ou mural de Ptolémée; il était construit de bois de sadge, le limbe était de cuivre et les degrés y étaient marqués de cinq en cinq, puis divisés de façon à donner les minutes. Au centre était un cylindre d'acier autour duquel tournait une alidade garnie de deux dioptres; l'alidade était terminée en pointe, pour qu'on pût observer plus exactement la hauteur de l'astre, et se mouvait au moyen d'une corde et d'une poulie attachée au haut du mur. Le rayon du cercle était de deux toises environ. (Il est indiqué en coudées arabes.)
Une sphère armillaire composée de cinq cercles : le zodiaque, le colure, le grand cercle de latitude, le méridien et le petit cercle de latitude. Les divisions fournissaient de même les minutes, en partie au jugé, sans doute. Les alidades portaient un tube, placé
D3 Diophante à Copernic. ib-j
entre les dioptres, et dont l'ouverture oculaire était garnie d'une plaque pour protéger l'œil. Cette sphère armillaire n'est autre que Tastrolabe.
Une armille solsticiale, ou méridienne, dont le diamètre était également de deux toises^ garnie aussi d'une alidade et destinée à fournir les hauteurs méridiennes, principalement pour la détermination de l'obliquité de l'écliptique et de la hauteur du pôle.
Une armille, équatoriale, pour observer les équinoxes.
Un instrument dit à pinnules mouvantes, destiné à la mesure du diamètre apparent de la Lune. C'était une dioptre à deux pinnules, dont l'alidade avait un peu moins de deux toises. La pinnule oculaire était percée d'un petit trou rond et la pinnule objective d'un trou plus grand. Cette dernière était mobile et on la faisait avancer ou reculer de manière que le diamètre de la Lune parût emplir exactement l'ouverture. Les divisions de la règle faisaient connaître la distance des deux pinnules et une proportion donnait le diamètre cherché.
L'instrument aux deux piliers ou colonnes : il se composait d'une traverse, portée sur deux piliers en maçonnerie, au milieu de laquelle était adapté un cylindre ou axe A autour duquel pouvait tourner dans le plan méridien une règle de bois de sadje d'un
peu plus de deux toises. Un point C marqué sur cette règle rfig. 9) décrivait un cercle de rayon connu. La règle portait
58 Quatrième Période.
deux pinnules percées de petits trous, et, pour observer la hauteur du soleil à son passage au méridien, on l'inclinait de façon qu'un même rayon lumineux traversât les deux petits trous. Il restait à connaître l'inclinaison de la règle. Pour cela on se servait d'une autre règle divisée, plus longue, et pouvant tourner dans le même plan, autour du point B le plus bas du cercle décrit par l'extrémité de la première règle. On élevait cette seconde règle de façon à la faire passer par l'extrémité G de la première. Alors dans le triangle isoscèle CAB on connaissait les deux côtés égaux ainsi que la base, on .pouvait donc trouver l'angle au sommet, mais les divisions de BG fournissaient directement cet angle.
Un autre instrument servait à donner en même temps les hauteurs de deux astres et leurs azimuts. Il se composait d'un cercle horizontal divisé fixe, et de deux cercles verticaux mobiles autour d'un axe vertical fixé au centre du premier.