ROCHON ( ALEXIS-MARIE
(Né à Brest en 1741, mort en 1817.)
Il avait été destiné à letat ecclésiastique et pourvu d'un bénéfice, mais il ne fut jamais que clerc tonsuré. Nommé à vingtquatre ans bibliothécaire de l'Académie royale de marine à Brest, correspondant de l'Académie des Sciences, puis astronome de la marine, il fut désigné pour accompagner le général Breugnon dans son ambassade au Maroc et y faire des recherches scientifiques. Il releva les longitudes de plusieurs stations, au moyen de la méthode que venait de faire prévaloir Lacaille, en observant les distances des étoiles à la lune.
Chargé, en 1768, de reconnaître les écueils delà merdes Indes et de déterminer la route la plus sûre pour se rendre aux îles de France et de Bourbon, non seulement il s'acquitta avec succès de cette mission, mais il eut le bonheur de prévenir la perte de la corvette sur laquelle il était monté, en signalant au capitaine la présenced'un écueil sur lequel il s'avançait. A son retour en Europe, il reçut en présent, à La Gorogne, un gros lingot de platine, métal récemment découvert, dont il apprécia aussitôt les avantages pour la construction des instruments de précision. Il
M. Marie. — Histoire des Sciences^ IX. i8
274 Treizième Période.
s'embarqua de nouveau en 1771; mais mécontent du chef de-l'expédition, il ne dépassa pas cette fois Tile de France. Peu après son retour, les services qu'il avait déjà rendus le firent nommer, en 1774, à la place de garde du cabinet de physique et d'optique du roi, établi au château delà Muette. C'est là que Rochon entreprit ses belles recherches sur l'Optique. Après avoir rempli diverses missions scientifiques en Bretagne, dans le Berry et le Nivernais, il fut nommé, en 1787^ astronome opticien de la marine.
Il fit partie, sous l'Assemblée constituante, des commissions des poids et mesures et des monnaies, reçut à cette occasion une mission à Londres en 1790 et fut chargé, en 1792, d'étudier un projet de dessèchement des terres que la Seine couvrait, près de m Neuilly, d'eaux stagnantes. Dépouillé de toutes ses places en 1793 il se retira à Brest, où il rendit de nouveaux services en créant {1795) un atelier pour la fabrication des lunettes à l'usage de la marine.
Il fut compris au nombre des membres de Tlnstitut, lors de sa création, et chargé, peu après, de l'établissement, d'après ses plans,; de l'observatoire de Brest, dont il fut le premier directeur. Ill revint à Paris en 1802 et y reçut un logement au Louvre, où il] mourut au milieu de nouveaux travaux.
On doit à ce savant modeste une foule d'inventions utiles : la lunette qui porte son nom; le diasporamètre {1777);, qui a servi dans ces derniers temps, aux expériences sur la polarisation; un nouveau système de fanaux pour les navires, etc. Nous citerons, parmi ses ouvrages : Opuscules mathématiques (1768, in-8°): Recueil de mémoires sur la Mécanique et la Physique (1783,! in-8°) ; Nouveau voyage à la mer du Sud (1783, in-8°) ; Voyages j
De Lagrange à Laplace. 275
à Madagascar (1783, in-8°) ; De la conversion du métal de cloches en monnaie coulée (179 1); Voyage aux Indes orientales et en Afrique^ avec une dissertation sur les îles de Salomon ( 1 807) ; Essai sur les monnaies anciennes et modernes (1792, in-8''). Le Recueil de l'Institut renferme de lui des Mémoires intéressants sur la construction des verres lenticulaires et achromatiques, sur les marées, sur la navigation intérieure, sur la lunette qui porte son nom, sur la gaze de fil de fer, sur l'art de multiplier les copies, sur l'emploi du mica pour l'éclairage, sur un moyen de rendre potable l'eau de mer, etc. Une notice sur les travaux de cet estimable savant a été lue par Delambre dans ]a séance publique du 16 mars 1818 de l'Académie des Sciences.
Le diasporamètre de Rochon est d'un usage beaucoup plus commode et plus sûr que celui de Bosco wich. II se compose de deux prismes rectangulaires formés du même verre et présentant les mêmes angles aigus. Ces deux prismes sont d'abord accolés par leurs faces hypoténuses, de manière à former un parallélépipède rectangle. Mais si l'un d'eux restant fixe, l'autre vient à tourner autour d'une normale à la face commune, Tangle des deux faces qui étaient d'abord parallèles croît avec l'angle de rotation suivant une loi facile à établir, et peut devenir tel que l'achromatisme se produise entre le prisme formé par ces deux faces et un prisme donné, qu'il s'agissait d'étudier.
SCHEELE (cHARLES-GUILLAUME).
(Né à Straîsund en 1742, mort à Kœping en 1786.)
Son père, petit commerçant, ne put lui donner qu'une inslruc-
76 Tre^ième Période.
tion incomplète. Dès l'âge de quatorze ans, le jeune Scheele fut placé comme apprenti pharmacien à Gothembourg, chez l'apothicaire Bauch, un ami de sa famille. Dans ses moments de liberté, le futur chimiste étudia avec ardeur; il dévorait les ouvrages de Neumann, de Lemery, de Stahl et des autres chimistes ses contemporains. La besogne à laquelle il se livrait pendant le jour prenait tout son temps, mais la nuit il travaillait pendant de longues heures.
Son apprentissage fini, Scheele changea de maître et vint exercer la pharmacie chez Kalstrœm, pharmacien à Malmoë, puis chez Scharemberg, à Stockholm.
En 1773, il alla diriger la pharmacie de Look, à Upsal. Le savant Bergmann achetait ses produits chimiques chez ce pharmacien. Surpris un jour par un fait insolite, selon lui, il vint faire des reproches au garçon apothicaire. Scheele se fit raconter les circonstances dans lesquelles le fait avait eu lieu, puis il expliqua à Bergmann la cause du phénomène. Ce dernier, étonné des connaissances profondes du jeune pharmacien, se lia avec lui et le fit connaître au grand Linné.
Bientôt, par l'importance seule de ses travaux, Scheele acquit une véritable autorité. Plusieurs propositions avantageuses lui furent faites pour le tirer de son humble situation; il refusa tout, même l'offre que lui faisait Frédéric le Grand d'une chaire de Chimie à Berlin.
Il se retira dans la petite ville de Kœping. Une pharmacie y était vacante; la veuve du pharmacien essayait de la diriger. Scheele épousa cette veuve, mais il mourut deux jours après son mariage.
L'Académie royale des Sciences de Stockholm, l'Académie
De Lagrange à Laplace. 277
royale de Turin et la Société des scrutateursdela nature, de Berlin, se glorifiaient de le compter au nombre de leurs correspondants.
On doit à Scheelela découverte de l'acide tartrique et de l'acide fluorhydrique; des recherches sur le bioxyde de manganèse, qu'il traita par l'acide muriatique et dont il dégagea le chlore, qu'il appela acide muriatique déphlogistiqué et dont il observa presque toutes les propriétés.
Outre le chlore, il découvrit le tungstène et le molybdène, distingua du manganèse les combinaisons ferrugineuses avec lesquelles on le confondait avant lui, parvint à préparer à l'état de pureté l'acide arsénique, tira l'acide benzoïque du benjoin, l'acide urique des calculs de la vessie, obtint le sucre de lait, caractérisa l'acide lactique, découvrit l'acide prussique (1782), et la glycérine (1784); enfin, il se livra à des travaux sur le quartz, l'argile, Téther acétique, l'acide citronien cristallisé, la couleur noire de la pierre infernale, etc.
« On s'est souvent étonné, dit M. Troost, de ce que Scheelc, qui a fait faire de si grands progrès à la Chimie et qui a eu une si grande influence sur les méthodes expérimentales, n'ait pas secoué le joug des idées reçues à son époque et n'ait pas commencé cette grande réforme, qui reste la gloire immortelle de Lavoisier. C'est que Scheele n'avait ni l'éducation première ni la fortune qui donnent une indépendance complète d'esprit et de caractère. Obligé d'émietter, pour ainsi dire, son génie aux labeurs incessants qui amènent le pain de chaque jour, il ne pouvait consacrer aux méditations théoriques les longs loisirs qu'elles exigent. Sa part, du reste, est assez belle, même à côté de Lavoisier. En effetj que d'inventions, que de découvertes ultérieures ont été les conséquences des travaux accomplis par Scheele dans
son modeste laboratoire!... Le nombre des mémoires de Scheele est tel qu*on se demande avec étonnement comment un seul homme a pu, dans l'espace d'un si petit nombre d'années, et avec d'aussi modestes ressources, accomplir d'aussi grandes choses. Il n'est peut-être pas un chimiste qui ait découvert autant de corps,^ il n'en est certainement pas un qui Tait fait par des moyens aussi simples. C'est que Scheele avait le génie de l'invention joint à un admirable talent d'expérimentation. Il était de ces vrais savants dont Franklin a dit : « Ils sont capables de scier avec un( « vrille et de percer avec une scie. »
Celui de tous ses ouvrages qui a eu le plus de réputation est son Traité chimique sur l'air et le feu. Cet ouvrage, précédé d'une préface de Bergmann, fut publié pour la première fois en allemand sous le titre de : Chemische Abhandlung von der Luft[\J^S2i\ et Leipzig, 1777, in-8). Le baron Dietrich en a donné une traduction française (1781, in-8).
Scheele, imbu de la théorie du phlogistique, a commis, dans cet ouvrage, de nombreuses erreurs, qui ont été relevées par Lavoisier dans un article intitulé : Réflexions sur la calcination et la combustion, qui parut en 1781 dans Us Mémoires de TAcadémie.
« Cet ouvrage, dit M. Dehérain, est un singulier mélange d'expériences admirables, de conclusions justes, puis de raisonnements compliqués, insoutenables, quand, ne serrant plus d'aussi près les faits, Scheele invente au lieu d'observer. »
Parmi ces nombreux Mémoires nous citerons : De succo citri ejusque cristallisatione ( 1784), dans lequel il donne une bonne préparation de l'acide citrique; De magnesia nigra (1774), mémoire extrêmement remarquable ; Examen chimicum calculi
De Lafçrange à Lapîace. 279
urinarii; Recentius aeris, ignis et hydrogeniœ examen; De salium neutralium principiis calce viva aiit ferro dissolvendis; De silice^ argilla et alumine; De nova methodo mercurium dulcem parandi; Depulvere algarothi commodius minoribusque impensis parando; De aceti bonitate conservanda; De ferro acido phosphori saturato et sale perlato ; De terrœ rhubarbari in pluribus vegetalibus prœsentia; De preparatione magnesiœ albœ ; Adnotationes de pyrophoro^ etc.
Les Mémoires de Scheele ont été réunis sous le titre à'Opuscula et traduits en français par M"^ Picardet, sous le titre de Mémoii^es de Chimie (Paris, lySS^ 2 vol. in- 12).
STOLL (mAXIMILIEn).
[Né à Erzingen (Souabe^ en 1742, mort en 1788. ]
Il établit définitivement le fait si important que Sydenham avait dénoncé avec tant de persistance, des influences de pays, de climat, de saisons sur le cours des maladies. Il étudia particulièrement les maladies qui proviennent de perturbations dans le système digestif.
Nous le nommons surtout pour avoir fondé à Vienne l'enseignement clinique, à une époque où il n'existait pas encore en France. A chacun des douze lits dont il disposait, était attaché un registre oti étaient consignées l'histoire des malades, la médication employée, les circonstances de la guérison ou de la mort; enfin les enseignements fournis par l'autopsie.
28o Trei:{ième Période.
LAVOISIER (aNTOINE>LAURENt).
(Né à Paris en 1743, mort en 1794.)
Lavoisier était le fils d'un riche commerçant de Paris, qui lui fit donner une excellente éducation au collège Mazarin. De bonne heure, le futur chimiste témoigna un goût prononcé pour les Sciences exactes. Il suivit les cours d'Astronomie de La Caille, étudia la Chimie dans le laboratoire de Rouelle, et fut un des auditeurs assidus de Bernard de Jussieu. Livré tout entier à l'étude, Lavoisier n'eut, pour ainsi dire, aucune des passions de la Jeunesse; il se sépara du reste du monde, absorbé tout entier par ses travaux, bornant ses fréquentations à celles de ses maîtres et de quelques savants distingués.
Il remporta à vingt-trois ans un prix de l'Académie des Sciences sur la question du Meilleur système d'éclairage de Paris (1766).
Il entra à l'Académie des Sciences à vingt-cinq ans (1768) après la présentation de plusieurs Mémoires sur différents sujets.
Désireux de se livrer avec toute indépendance aux recherches scientifiques, il sollicita et obtint, en 1769, une place de fermier général, poste dont les revenus considérables devaient le mettre à même de subvenir aux dépenses de ses travaux. Il remplit d'ailleurs consciencieusement les devoirs de sa charge, et, grâce à lui, les juifs de Metz furent délivrés d'un impôt odieux.
Quelques années plus tard, Turgot le nomma inspecteur général des poudres et salpêtres. Ses recherches sur la poudre permirent l'introduction de plusieurs réformes importantes. C'est lui qui fit cesser les fouilles que l'administration avait pratiquées jusque-là dans les caves et dans les étables des particuliers pour en extraire le salpêtre. L'ancienne poudre fut perfectionnée de
De Lagrange à Laplacc. 281
telle sorte, que, là où auparavant on avait une force de projection de 90 toises, Lavoisier en obtint une de 100. Il eut l'idée d'employer le chlorate de potasse à la fabrication de la poudre; quelques expériences furent même tentées dans ce but à Essonne; mais elles coûtèrent la vie à un certain nombre d'ouvriers et furent abandonnées.
La Chimie appliquée à l'Agriculture occupait aussi Lavoisier; il possédait et cultivait, dans le Vendômois, 240 arpents de terre, et, d'après Lalande, il améliora tellement les procédés de culture, qu'en neuf ans la production de sa terre avait doublé.
Lors de la convocation des états généraux, Lavoisier, nommé député suppléant, soumit à l'Assemblée, le 21 novembre 1789, un compte rendu des opérations de la Caisse d'escompte, à laquelle il avait été attaché en 1788.
On a retrouvé dans des documents inédits existant à la Bibliothèque d'Orléans des projets présentés par lui à l'Assemblée provinciale de l'Orléanais, en 1787, et où il proposait la fondation d'une Caisse d'escompte, ce qui prouve une préoccupation scientifique des intérêts généraux du Commerce et de l'Industrie, et aussi la fondation d'une Caisse d'épargne et de retraite pour le peuple.
Nommé, en 1790, membre de la Commission pour l'établissement du nouveau système de poids et mesures, il prit une large part aux travaux de cette commission. En 1791, il fut nommé secrétaire de la Trésorerie, et proposa, pour la perception des impôts, un plan qu'il développa dans son traité De la richesse territoriale du royaume de France. L'Assemblée vota l'impression de ce Mémoire, dont le Moniteur fit un pompeux éloge, vantant surtout l'exactitude des chiffres « très patriotiques » cités par l'auteur.
282 Treizième Période.
Comment se fait-il que Lavoisier soit mort sur l'échafaud?
Le 2 mai 1794, le conventionnel Dupin déposa un acte d'accusation contre tous les fermiers généraux. Lavoisier vint se constituer prisonnier, et, le 6 du même mois, il était, avec tous ses compagnons, condamné à mort. Il fut guillotiné le quatrième des vingt-huit fermiers généraux qui moururent ce jour-là. M. Paulze, dont il avait épousé la fille en 1 77 1 , le précédait immédiatement.
La première découverte de Lavoisier est celle de l'oxygène. Des expériences connues, mais mal faites et restées sans explication, avaient posé la question. Ainsi Eck de Suchbach avait constaté que le mercure chauffé à l'air passe à l'état de chaux en augmentant de poids et que le cinabre en repassant à l'état de mercure métallique sous l'influence de la chaleur, dégage un fluide élastique; Jean Rey avait fait des observations analogues sur le plomb. Mais ni l'un ni l'autre n'avaient su pousser leurs observations jusqu'au point d'en tirer des résultats utiles.
Beaucoup d'autres chimistes avaient depuis approché à ce point de la découverte de Lavoisier qu'on a pu la leur attribuer, non sans quelque raison, puisque quelques-uns isolèrent réellement l'oxygène. Mais les uns n'avaient pas compris leurs propres expériences, qu'ils expliquaient par la théorie du phlogistique; et les autres ou bien n'étudièrent pas assez complètement le gaz qu'ils avaient isolé pour attirer l'attention sur lui, ou même le laissèrent là après l'avoir découvert.
Lavoisier prit une cornue contenant du mercure, et mit le col en communication avec une éprouvette en partie pleine d'air; il nota la hauteur du mercure dans l'éprouvette, puis chauffa pendant douze jours celui de la cornue. Il vit la surface du métal
De Lagvange à Laplace. 283
chauffé se couvrir d'abord de lamelles rouge orangé^ puis le mercure se précipiter entièrement, ce qui reproduisait des expériences connues. Mais après le refroidissement, il mesura la hauteur de l'air dans l'éprouvette, et constata que Tair avait diminué sensiblement.
Lavoisier vit une bougie allumée s'éteindre dans le gaz de l'éprouvette et les animaux y mourir; il donna le nom d'azote au gaz qui restait après l'opération, nom impropre que ce corps a cependant conservé. Puis il prit le précipité per se et le chauffa dans une cornue, qui bientôt ne contint plus que du mercure métallique, après un dégagement de gaz incolore, dans lequel un charbon allumé brûlait à la façon du phosphore. Il conclut des deux expériences que l'air est formé de deux gaz : l'un, l'azote, impropre à la combustion et à la vie; l'autre^, l'oxygène, agent indispensable de ces deux phénomènes; il parvint ensuite à reconstituer l'air ordinaire en mélangeant en proportions convenables les deux gaz qu'il avait isolés.
En même temps que Lavoisier découvrait ainsi l'oxygène, Priestley, en Angleterre, et Scheele, en Suède, arrivaient au même résultat par les mêmes moyens.
Mais Lavoisier, au lieu de s'en tenir à un simple fait d'expérience, ne s'arrêta pas à cette première notion du gaz qu'il avait si heureusement découvert; il le rechercha partout et le trouvant répandu dans presque tous les corps, il en fit l'élément de la genèse chimique. Une forte oxygénation produisait les acides énergiques ; une oxygénation moindre, les acides moins puissants ; une moindre encore, les corps neutres; une inférieure, les bases.
Les acides recherchaient les bases et de là naissaient les sels, auxquels se mélangeaient les corps neutres.
C'est par ces considérations si simples que Lavoisier s'élevait à la conception de la nomenclature chimique.
Toutefois il était allé un peu trop vite et l'acide hydrochlorique le troubla parla suite profondément. « L'acide muriatique, dit-il, présente une circonstance très remarquable; il est, comme l'acide du soufre, susceptible de plusieurs degrés d'oxygénation; mais, contrairement à ce qui a lieu pour les acides sulfureux et sulfurique, l'addition d'oxygène rend l'acide muriatique plus volatil, d'une odeur plus pénétrante, moins miscible à l'eau, et diminue ses qualités diacide. Nous avions d'abord été tenté d'exprimer ces deux degrés de saturation^ comme nous l'avions fait pour les acides du soufre, en faisant varier la terminaison; nous aurions nommé l'acide le moins oxygéné acide muriateux, et l'acide le plus oxygéné acide muriatique; mais nous avons cru que cet acide, qui présente des résultats particuliers, et dont on ne connaît aucun autre exemple en Chimie, demandait une exception, et nous nous sommes contenté de le nommer acide muriatique oxygéné. » Cette fausse théorie arrêta longtemps la marche du progrès, et il fallut les beaux travaux de Davy pour assigner au chlore sa véritable nature.
Cavendish avait découvert en 1766 le gaz inflammable (gaz hydrogène); Lavoisier répéta ses expériences et étudia les propriétés du nouveau corps. Il reconnut que ce gaz, en brûlant, donne de Teau, et il fut porté à penser que Teau est une combinaison de ce gaz et d'oxygène; il donna même au gaz inflammable le nom d'hydrogène, pour exprimer cette propriété. Il observa aussi que l'esprit-de-vin, en brûlant, produit de la vapeur d'eau; d'où il conclut qu'il contenait de l'hydrogène.
Les remarquables travaux de BerthoUetsur l'acali volatil (am-
De Lagj-ange à Laplace.
moniaquej avaient fait penser à Lavoisier que les autres alcalis n'étaient pas des corps simples, mais qu'ils devaient contenir de Tazote, comme l'ammoniaque. Les idées de Lavoisier à ce sujet se répandirent tellement, que Fourcroy, dans sa Philosophie chimique, dit : « On est porté à penser que l'azote est un de leurs principes (des terres alcalines), et que c'est lui qui leur donne leurs propriétés alcalines; mais l'expérience n'a point encore fourni la preuve de cette idée. » Quant à la chaux, à la magnésie, à la baryte, la composition de ces terres était restée une énigme pour Lavoisier; son opinion était que, jusqu'à nouvel ordre, on devait les considérer comme des corps simples. Mais, plus tard, il se détrompe et soupçonne la vérité : « Il est à présumer, dit-il, que les terres cesseront bientôt d'être comptées au nombre des substances simples; elles sont les seules de cette classe qui n'aient point de tendance à s'unir à l'oxygène, et je suis bien porté à croire que cette indifférence pour l'oxygène tient à ce qu'elles en sont déjà saturées. Les terres, dans cette manière de voir, seraient, peut-être des oxydes métalliques... Ce n'est, au surplus, qu'une simple conjecture que je présente ici. »
Lavoisier n'a pu expliquer tous les phénomènes connus de son temps, puisque le chlore n'avait pas encore été isolé, mais sa théorie des corps oxygénés est restée parfaite. C'est du reste cette théorie qui l'a conduit à l'explication d'un grand nombre de faits qui, d'après la manière dont ils avaient été compris, se trouvaient en contradiction avec elle.
Ainsi, avant Lavoisier, on regardait un très grand nombre de sels comme composés d'un acide et d'un métal. Guidé en cela par une de ses conceptions favorites, que toutes les combinaisons, quelque complexes qu'elles paraissent, sont nécessairement
286 Trei:^ième Période.
binaires, Lavoisier affirma que le métal, avant d'entrer dans la combinaison saline, s'oxydait et fournissait la base du sel. 11 montra par exemple que, lorsqu'on traite par l'acide sulfurique un fragment de zinc plongé dans Peau, la réaction est double; que le zinc commence par décomposer l'eau et s'emparer de son oxygène; puis, que l'oxyde de zinc formé se combine avec l'acide sulfurique. Il mit son explication hors de doute en recueillant le gaz qui se dégage pendant la réaction et constata que c'est de ^hydrogène.
Ajoutons que c'est Lavoisier qui a enseigné aux chimistes à contrôler toutes leurs expériences par des pesées exactes, au moyen d'une balance de précision. C'est par de tels soins qu'il rendait toutes ses conclusions inattaquables.
Après avoir si complètement défini le rôle de l'oxygène en Chimie inorganique, Lavoisier voulut connaître également celui qu'il jouait dans l'ordre physiologique. Les expériences suivies qu'il fit sur la respiration des animaux l'amenèrent à ces conclusions : la respiration n'est qu'une combinaison lente de carbone et d'oxygène, semblable en tout à celle qui s'opère dans une lampe ou dans une bougie allumée; les animaux qui respirent sont de véritables corps combinaison qui brûlent et se consument; dans la respiration comme dans la combustion, c'est l'air de l'atmosphère qui fournit l'oxygène; enfin, c'est la respiration qui entretient la chaleur des animaux.
Lavoisier avait la tête pleine de projets lorsqu'il mourut, à cinquante ans à peine, d'une façon si déplorable; les idées qu'il émettait sur la chaleur quelques années avant de disparaître si malheureusement, montrent trop clairement qu'il avait encore à remplir une longue et glorieuse carrière.
De Lagran^e à Laplace. 287
CONDORCET ( JEAN -ANTOINE-NICOLAS CARITAT DE). [Né à Ribemont ( Picardie) en 1743, mort en 1794.]
Son père, qu'il perdit lorsqu'il n'avait encore que quatre ans, était capitaine de cavalerie; un frère de son père fut successivement évêque de Gap, d'Auxerre et de Lisieux. Sa mère procéda d'abord seule à son éducation; lorsqu'il eut atteint l'âge de onze ans, son oncle le fit confier aux soins d'un père jésuite.
« Au mois d'août 1756, dit Arago, Condorcet, âgé alors de treize ans, remportait le prix de seconde, dans l'établissement que les jésuites avaient formé à Reims. En 1758, il commençait ses études mathématiques au collège de Navarre, à Paris. Ses succès furent brillants et rapides, car, au bout de àhi mois, il soutint avec tant de distinction une thèse d'analyse très difficile que Clairaut, d'Alembert et Fontaine, [qui l'interrogeaient, le saluèrent comme un de leurs confrères à l'Académie. »
Vers la même époque il se formait un système complet de morale, exclusivement fondé sur des considérations philosophiques. Je regrette d'être obligé de dire que le principe de cette morale était ce qu'on a appelé depuis l'intérêt bien entendu, principe aussi incomplet, en ce que le sentiment du devoir n'y a aucune part, qu'inefficace, parce que, dans ce système chacun resterait libre d'apprécier son intérêt comme il l'entendrait.
Le premier ouvrage de Condorcet est intitulé : Essai sur le Calcul intégral. L'auteur n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il l'adressa à l'Académie des Sciences. D'Alembert en fit l'objet d'an rapport qui se terminait par ces mots : « L'ouvrage annonce les plus grands talents, et les plus dignes d'être excités par l'appro-
288 Treizième Période.
batioii de l'Académie. » Peu de jours après la lecture de ce rapport, Lagrange écrivait à son collègue : « Le Calcul intégral de Condorcet m'a paru bien digne des éloges dont vous l'avez honoré. »
On connaissait depuis longtemps la condition d'intégrabililé immédiate d'une équation différentielle du premier ordre
Ce que se proposait Condorcet était de trouver de même les conditions dans lesquelles une équation différentielle d'ordre supérieur pourrait être successivement ramenée, sans transformations préalables, à des équations d'ordres moins élevés d'une, de deux, etc., unités, jusqu'à intégration complète.
Condorcet s'occupait, dans le même essaie de l'intégration des équations à différences finies.
Plusieurs ouvrages de Condorcet sont restés inédits : différentes commissions de l'Institut, une entre autres présidée par Lacroix, furent chargées de les examiner et n'ont pas cru devoir conclure à l'impression aux frais de l'État; M. Charles Henry a publié dernièrement dans le Recueil du prince Boncompagni un de ces ouvrages, intitulé Des méthodes d'approximation pour les équations différentielles lorsqu'on connaît une première valeur approchée. J'ai essayé de le lire, mais j'avoue que la pensée de l'auteur m'a paru si difficile à saisir, que j'ai dû abandonner cette lecture. Je vois qu'Arago jugeait de même, car il dit : « Les écrits mathématiques de Condorcet manquent de cette clarté élégante qui distingue à un si haut degré les Mémoires d'Euler et de Lagrange. » C'était, au reste, aussi l'avis de d'Alembert, qui écrivait à Lagrange, en 1772 : « Je voudrais bien que
De Lagrange à Laplace. 289
notre ami Condorcet, qui a de la sagacité, du génie, eût une autre manière de faire. »
Le volume de l'Académie des Sciences de 1772 contient de Condorcet un Mémoire plus important, dont l'objet est indiqué dans le jugement suivant qu'en porte Lagrange : « Ce Mémoire est rempli d'idées sublimes et fécondes qui auraient pu fournir la matière de plusieurs ouvrages... Le dernier article m'a singulièrement plu par son élégance et son utilité... Les séries récurrentes avaient déjà été si souvent traitées, qu'on eût dit cette matière épuisée. Cependant, voilà une nouvelle application de ces séries, plus importante, à mon avis, qu'aucune de celles qu'on en a déjà faites. Elle nous ouvre, pour ainsi dire, un nouveau champ pour la perfection du Calcul intégral. »
Cependant c'est probablement à ce Mémoire que se rapporte le mot de d'Alembert que nous venons de citer.
L'Académie de Berlin avait proposé^ comme sujet de prix à décerner en 1774, de nouveaux progrès apportés à la méthode employée pour déterminer les éléments des comètes. Condorcet partagea le prix avec un autre concurrent. « Votre belle pièce, lui écrivit Lagrange, aurait eu le prix tout entier, si elle avait contenu l'application de votre théorie à quelque comète particulière. Cette condition était dans le programme. »
Condorcet entreprit aussi d'appliquer le Calcul des probabilités à différentes questions sociales telles que celles du meilleur mode de constitution des tribunaux civils et criminels, de la majorité à exiger pour la validité des décisions, etc. On sait que Laplace a repris, depuis, les mêmes questions.
Enfin les collections académiques de Paris, de Berlin, de Bologne et de Pétersbourg contiennent de notre auteur un
290 Treizième Période.
assez grand nombre de Mémoires portant sur les points les plus difficiles de la Science.
Condorcet fut élu membre de l'Académie des Sciences en 1769 et en devint bientôt après secrétaire perpétuel. Il s'était préparé à ces fonctions par les éloges des Académiciens morts entre les années 1666 et 1699, lesquels n'avaient point eu de biographies, parce que Fontenelle, qui n'était entré en fonctions que cette dernière année, avait cru pouvoir se borner à l'accomplissement strict des devoirs qui lui étaient imposés par le règlement.
Cette première série d'éloges dus à Condorcet contenait, entre autres, ceux de Huyghens, Roberval, Picard, Mariotte, Perrault, Rœmer; tous avaient plu infiniment. Devenu secrétaire perpétuel, Condorcet prononça ceux de presque tous les membres de l'ancienne Académie qui moururent de 1770 à l'époque de la dissolution de cette Société.
c( Les compositions biographiques de Condorcet, dit Arago, brillent par ce qui devait naturellement en faire l'essence. L'histoire de l'esprit humain y est envisagée de très haut. Dans, le choix des détails, l'auteur a constamment en vue l'instruction et l'utilité, plus encore que l'agrément. Sans trahir la vérité, dont les prérogatives doivent primer tout autre intérêt, toute autre considération, Condorcet est sans cesse dominé par cette pensée que la dignité du savant se confond, à un certain degré, avec celle de la Science... »
Condorcet avait abandonné d^ bonne heure le domaine des Sciences mathématiques pour diriger ses efforts du côté de celles auxquelles nous donnerions aujourd'hui le nom de Sciences sociales et qui ont pour objet aussi bien le perfectionnement
De Lagrange à Laplace. 291
moral et intellectuel des masses populaires que l'amélioration de leur sort matériel.
Stimulé par l'exemple de ses maîtres et protecteurs d'Alemberl Diderot, Voltaire, il rechercha et obtint l'amitié et les enseignements de Turgot à qui il resta constamment dévoué. La longue correspondance qui s'établit entre ces deux hommes également dévoués au bien public offre le plus grand intérêt; elle a été dernièrement réunie et publiée en un beau volume par M. Charles Henry.
Condorcet entra à l'Académie française en 1782. Il avait Bailly pour concurrent; d'Alembert, qui le patronait contre Buffon s'écria après l'élection : a Je suis plus content d'avoir gagné cette victoire que je ne le serais d'avoir trouvé la quadrature du cercle. »
Condorcet eut la douleur, en 1783, de perdre son illustre ami et parrain d'Alembert; celui-ci le nommait son exécuteur testamentaire et lui léguait la mission de pourvoir aux besoins de deux domestiques, auxquels il ne pouvait rien laisser. Le légataire accepta le mandat, il y pourvut jusqu'à sa mort, et sa fille, madame O'Connor, l'assuma ensuite.
Condorcet épousa en 1786 mademoiselle Sophie de Grouchy, dont les grâces et l'esprit conquirent la sympathie universelle, dès qu'elle parut dans le monde, et dont les hautes qualités morales n'eurent que trop, plus tard, à se faire admirer.
Condorcet entra dans la carrière politique comme membre de la municipalité de Paris, il fut ensuite de l'Assemblée législative, puis de la Convention, où il plaida en faveur de Louis XVI, acceptant tout au plus l'appel au peuple.
Quoiqu'il n'eût aucun lien direct avec les Girondins, il fut décrété d'accusation en même temps qu'eux. Cabanis, son beau-
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frère, et Vicq-d'Azir, son ami, trouvèrent à lui assurer, rue Servandoni, une retraite où il put rester caché pendant neuf mois, grâce à la vaillante bienveillance de madame Vernet, grand'mère des peintres de ce nom.
Diverses circonstances lui parurent fournir la preuve que la découverte de sa retraite allait compromettre la vie de sa bienfaitrice. Il s'échappa de chez elle le 5 avril 1794, se rendante tout hasard à Fontenay-aux-Roses où il pensait trouver, au moins pour vingt-quatre heures, un asile chez d'anciens amis, qui n'osèrent pas le recevoir. Il erra dans la campagne jusqu'au 7; il fut arrêté à Clamart, ce jour-là, et transféré à Bourg-la-Reine, ©ù il s'empoisonna pendant la nuit, dans son cachot.
Avant de s'enfuir de chez madame Vernet il avait laissé sur sa table un touchant et dernier adieu à sa femme et à sa fille, alors âgée de cinq ans.