RÉSUMÉ, DU XIV° SIÈCLE
ganes génitaux femelles; car, bien qu’il ait anatomisé au moins deux femmes en 1315, l’une en janvier, l’autre en mars (L),4l décrit ces organes d’après les animaux et comme le médecin dé Pergame. Le commentateur de Mundinus, Bérenger de Carp a corrigé beaucoup de ces erreurs, mais avec une trop respec= tueuse déférence, et pas assez de connaissances positives.
Le xiv° siècle est un résultat, puisqu'il a tenu entre ses mains toute la médecine gréco-arabe; c’est aussi un acheminement, puisque, dès les premières années de ce siècle, à la sollicitation du roi Robert, Nicolas de Reggio introduisait de nouveaux livres de Galien traduits directement du grec en un meilleur style que n'était celui des traductions arabes; — puisqu’en anatomie on commence à disséquer des cadavres humains; — puisqu’en mé= decine on a des consultations, et qu’en chirurgie interviennent parfois des méthodes rationnelles et des observations bien faites; et qu’enfin dans ces trois directions il y a quelques élans d’indépendance à l’égard des Arabes, et quelquefois à l'égard de Galien lui-même (2); — ce qui n'empêche pas que le populaire et les savants sont au même niveau pour la croyance aux superstitions.
On peut, négligeant les divisions secondaires, partager toute l’histoire des sciences médicales en trois grandes périodes, qui correspondent aux trois degrés principaux du développement de la médecine : période de formation et d’accroissement; — période de conservation, de dissémination, mais en même temps d’affaiblissement ; — période de régénération et de reconstitution par une prise de possession lente, mais continue, décisive, des principes scientifiques, et par la prépondérance toujours croissante de la méthode d'observation (3).
(1) Voy. Haeser, Lehrbuch der Gesch. der Medic., p. 33h. — Les textes de Mundinus sont très-clairs, quoi qu’en dise Mich. Medici (page 22 de son savañt Compendio storico della scuola anatom. di Bologna, Bol., 4857, in-A°).
(2) Au xt siècle, Thaddaeus et son école critiquent Galien et les Arabes; les averrhoïstes attaquent les orthodoxes; au xiv*, Pierre d’Abano tâche de concilier les opinions contraires ; avant lui on ne s’apercevait même pas des contradictions.
(3). Cette méthode, pratiquée par les Hippocratistes, par les médecins alexandrins, par Galien, même par quelques-uns de ses successeurs immédiats, à peu près come
Il y à quatre moments principaux dans l’histoire de l’humanité : le siècle de Périclès, qui donne à la pensée son plus bril- Jant essor et son plus noble vêtement; — la venue du christianisme, qui délivre les âmes; — le xvr° siècle, qui affranchit les esprits; — le xvii, qui émancipe les peuples. Pour nous, Messieurs, c’est du siècle de Périclès, par Hippocrate, du x siècle, par Vésale, surtout du xvn°, par Harvey, que datent nos grands jours. Ce ne sont ni lesextravagances de Paracelse, ni les témérités de Van Helmont, ni les autres révolies aventureuses et intempestives contre le galénisme qui ont sauvé la médecine ; c’est, dans l’ordre des temps, par l'anatomie d’abord, puis par la physiologie, enfin par la clinique, qu’elle a été régénérée et transformée, maintenant elle repose sur des bases solides, puisque ces bases sont les principes mêmes de la méthode scientifique. Il serait difficile aujourd’hui d'imaginer, du moins de faire prévaloir un système médical à priori, avec la prétention de ranger toutes les maladies sous une formule commune, comme au temps de Sylvius, de Boerhaave, d'Hoffmann, de Brown ou même de Broussais. Je n’approuve pas tout ce qui se fait en médecine aujourd’hui ; mais ce que j'approuve sans réserve, c’est la méthode qui préside à toutes les recherches, parce que cette méthode trouvera en elle-même les moyens de corriger les erreurs, ou de modérer l’ardeur des conclusions.
La réforme de la médecine a eu deux mobiles qui, tous deux, sont le produit d’une réaction légitime et opportune : réaction contre la littérature arabe au profit de la vieille littérature classique, à peu près oubliée ; réaction contre le principe d'autorité qui dominait dans les plus hautes régions de l'intelligence, imposé non pas seulement par les Arabes, mais par tout ce qui gouvernait, enseignait, dirigeait. Une circonstance accidentelle détermina la première réaction : la prise de Constantinople et par suite la dispersion des Grecs; l’érudition grecque réveille et avive l’érudition latine : toutes deux, favorisées par la découverte de l'imprimerie, livrent de rudes assauts à une littérature bà-
plétement abandonnée dans l’empire de Byzance, retrouve une faveur passagère chez les Arabes, maïs bien plutôt pour l’histoire naturelle que pour la médecine, etn’est jamais ni complétement ni partout oubliée en Occident,
tarde et assoupissante, à la littérature arabe. C'était un pas timide, mal assuré, mais enfin c'était un premier pas vers uné pensée plus libre, vers des recherches plus indépendantes ; c’étail aussi un retour marqué vers les beaux modèles. Toutefois l’érudition, qui pouvait changer l’état des lettres, ne suffisait pas à modifier sensiblement le domaine des sciences, et bientôt même l'érudition tendit à remplacer la tyrannie des Arabes par le despotisme des Grecs. Ce ne sont pas les textes, ce sont les faits qui créent les sciences, et la critique historique ne pouvait parvenir dès ses débuts, et sans terme de comparaison, à dégager de fausses explications ou de commentaires oiseux les faits bien observés par les anciens. On avait un fardeau de moins, Cependant on ne pouvait faire un pas de plus; il fallut qu’une autre impulsion parallèle, non fortuite cette fois, vint soutenir et diriger les tentatives de l'érudition.
Dés le milieu du xv° siècle, l'Europe se trouve à l'étroit; l'esprit ne peut plus s’enfermer dans les vieilles formules ; le désir de savoir est universel; de tous côtés on est en quête de quelque chose ; on néglige son repos, on expose sa vie: le spectacle des croisades se renouvelle dans des limites plus restreintes et pour un but tout différent : on cherche des mondes inconnus et des sciences ignorées; même on ose déjà soulever le voile qui défend le sanctuaire! Au milieu de cette ardeur inouie, de cel entraînement général et de ces découvertes calculées où imprévues, qui chaque jour enflammaient la curiosité, la médecine ne devait pas rester stationnaire; Îles savants qui ne pouvaient ou qui ne voulaient pas aller chercher aux Grandes-Indes quelque plante nouvelle, se rendaient à l’amphithéâtre ou recueillaient des oôservations : on ouvrit des cadavres, on examina des malades; puis on conçut des doutes sur la physiologie et sur l'anatomie des Grecs ; on détruisit quelques erreurs matérielles; en un mot, on sembla vouloir s’essayer à la méthode expérimentale qui, un moment, au xmr siècle, avait été remise en honneur, mais prématurément, par le moine franciscain Roger Bacon.
La fin du xv° siècle est à la fois un sommaire et une préface. Averrhoës est célébré par Dante pour avoir écrit le Grand
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES xV° ET XVI‘ SIÈCLES. 307
Commentaire sur les livres d’Aristote; le xv° siècle se recom- Mande à l'attention de l'historien pour avoir fait le Grand Commentaire sur Avicenne (1). Tout ce que la {héorie a 2maginé, tout ce que la pratique à observé, est venu se grouper autour de ce texte. Voilà comment le xv° siècle est un sommaire ; c’est en même témps une préface, puisque, dès ses premières années, ce siècle, s'engageant dans des sentiers qui n’étaient presque plus fréquentés, publie des consultations, et laisse entrevoir l'étude de la nature derrière l'interprétation des textes. Une des préoccupations du xvi siècle a été justement d’écarter le poids des formidables gloses qui écrasaient la lettre, tuaient l'esprit et masquaient les perspectives nouvellement ouvertes.
Au début du xvr° siècle, nous rencontrons les érudits et les critiques : éditeurs, traducteurs, commentateurs enthousiastes des auteurs grecs, Gornarius, Nic. Leonicenus, Gonthier d’'Andernach, Houllier, Fuchs, Gorrée, Duret, Foes, Mercurialis, Champier, Montanus, Vallesius, J.-B. Sylvaticus, les Estienne et bien d'autres; puis se développe la phalange des anatomistes, qui tantôt déterrent les cadavres, ou tantôt se disputent ceux que Vautorité accorde par faveur, et sur lesquels il fallait voir en quelques jours tous les organes et toutes Îles parties. Vésale, plus heureux que les Mundinus, les Gabriel de Zerbi, les Hundt, les Achillini, les Bérenger de Carpi, les Massa, les Sylvius (2), avait un bon théâtre anatomique, et put répéter ses observations sur plusieurs sujets. Les noms de ses émules, Fallope, Ingrassias, Eustachius, Colombus, Arantius, Varole et d’autres, se rattachent à d'importantes découvertes anatomiques. Quoique l'école de Paris se soit particulièrement disüinguée par sa soumission aux dogmes de Galien et par Sa résistance aux acquisitions si précieuses faites par l'anatomie et par la physiologie, elle n'a pu arrêter ce double courant; elle a même fini par s’y laisser en-
. (4) Sans négliger les autres auteurs arabes, surtout le 1x° livre du traité de Rhazès Ad Almansorem.
(2) Voyez Chéreau, Les anciennes écoles de médecine de la rue de la Bücherie (Paris, 14866, p. 45 et suiv.). — Dans les premiers temps de Vapatomie humaine, comme je l'ai répété bien souvent, on ouvrait les cadavres, mais on ne dissé= quait pas.
trainer et par professer les nouveautés. C'était, on en conviendra, un bien dur sacrifice après les spirituelles boutades et les violentes invectives de Guy Patin; mais les écoles, pas plus qué les digues, ne peuvent résister aux torrents impétueux: on a beau faire le procès à l'anatomie humaine, à la circulation, à l’antimoine, au quinquina, à la pathologie générale, à la physiologie pathologique, à l’histologie , tout cela pénètre de gré ou de force : les anciens maugréent, les jeunes applaudissent.
En même temps que l’anatomie faisait des progrès et que la physiologie essayait, mais un peu en aveugle, ses forces avec Michel Servet, avec Columbus où Césalpin, la clinique trouvait (et cela par la suite logique des faits) d’habiles représentants dans la personne de Benivenius (dont je vous ai fait connaître une série d'observations nouvellement publiées par M. Puccinotti), de Benedietus, de Fracastor, de Thaddaeus Dunus, de Massa, de Septalius, de Brassavola, de Fernel, de Baïllou, de Forestus, de F. Plater, de Schenck von Grafenberg, ete. Voilà pour la médecine; pour la chirurgie, comment ne pas esquisser, au moins, l’histoire du collége de Saint-Côme, de ses membres et de leurs luttes contre l’École et les barbiers? comment aussi ne pas s'arrêter avec complaisance devant les noms de Vigo, de Marianus Sanctus, de Maggi, de Fabrice d’Acquapendente, de Tagliacozza, d'André Alcazar, de Gersdorff, de Würtz, de Paré, des Colot, de Tagault, de Franco, de Roeslin ? Nous ne pouvions laisser de côté non plus, ni examen des premières descriptions de la syphilis, ni celle de la suette anglaise et de quelques autres maladies épidémiques qui ravageaient le monde et dont la description remplit tant de volumes, ni les discussions sur le lieu de la saignée, ni les nouvelles doctrines sur le pouls, ni même l'Uroscopie, ou si l’on aime mieux, l'Uromancie, ni enfin les rêveries astrologiques.
L'histoire de la médecine en France au xvn° siècle se lit presque tout entière dans Molière et dans le Journal de la santé du roi Louis XIV; nous avons tâché cependant de retrouver quelques-uns de nos titres de noblesse submergés dans ce bourbier de sang et d’humeurs peccantes qui débordent sous la main homicide des Purgon et des Diafoirus du grand siècle. L'histoire de la médecine à l'étranger, où naissent et meurent tant de
TRANSFORMATION DE LA MÉDECINE AUX xvIIS ET XVILI° SIÈCLES. 309
systèmes, et toute l’histoire de l'anatomie, de la chirurgie, de la physiologie, même en France, nous ont consolé du triste spectacle donné par nos médecins.
Au premier abord, le xvin° siècle ne paraît pas différer sensiblement du xvrr ; on y pourrait remarquer les mêmes contrastes : mouvements en avant et déviations étranges; cependant il n’est pas malaisé d'y voir un progrès sur le xvi : des systèmes nouveaux surgissent qui ne valent guère mieux que les anciens ; mais comme Haller est beaucoup plus physiologiste que Hoffinann et que Stahl, son système de l'irritabilité est, en certains sens, plus près de la vérité que le dynamisme mécanique, surtout qu? le vitalisme dont on fait tant de bruit en ce moment. D'ailleurs on peut juger l'arbre par les fruits : Boerhaave et Hoffmann sont sans écho; leurs théories aboutissent à une interminable logomachie ; la doctrine de Stahl n’a jamais donné un résultat scientifique, tandis que Haller conduit à Brown, Brown à Bichat, Bichat à Broussais, c’est-à-dire au plus ample développement de l'anatomie, et surtout de la physiologie pathologique. Puis n’oublions pas que le xvim° siècle eët le siècle où la théorie chimique de la respiration essaye de compléter la découverte de la circulation (1). Au xvin' siècle, toutes les erreurs qui survivent n’équivalent pas à toutes Les erreurs qui succombent.
Certaines formes brillantes du pouvoir absolu peuvent se concilier avec l’éclat des lettres; les grands siècles littéraires en portent presque tous témoignage : la beauté du langage devient pour l'écrivain une compensation à l’asservissement de la pensée, mais jamais la pleine prospérité des sciences n'a pu s’accommoder de la soumission aveugle à quelque autorité que ce soit, pas plus à celle de VÉtat qu'à celle de l’Église. Voilà, Messieurs, ce qui explique comment et pourquoi ces deux siècles, le xvir siécle et le xvin, ont, dans l'histoire de la médecine, en France, un rôle si dissemblable.
Telle est, Messieurs, l’esquisse du tableau dont je me propose de déployer successivement les diverses parties sous Vos YEUX. Si j’entre dans plus de détails que je n’ai eu jusqu'ici coutume
(1) Le xix° siècle à pour apanages l'appareil nerveux et le foie.