‹ Histoire des sciences médicalesChapitre 103 sur 260 · INTÉRÊT PARTICULIER DE L'HISTOIRE DES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

INTÉRÊT PARTICULIER DE L'HISTOIRE DES TEMPS MODERNES

de le faire; si je cherche à vous peindre les hommes en même temps que les événements scientifiques dont ils sont les héros, c’est que ces hommes font une grande figure et que ces événements tiennent une grande place dans notre histoire.

Plus nous nous rapprochons du temps actuel, plus aussi nous trouvons d'intérêt et de profit dans une exposition qui replace sans cesse sous nos yeux les essais fructueux des réformateurs de la médecine ; nous saisissons mieux aussi les rapports de filiation; et, quoiqu’ils ne manquent pas pour les périodes les plus anciennes, puisque le mouvement est continu et qu’un échelon nous porte vers un autre, il est néanmoins plus aisé d’apercevoir ces rapports au moment où nous sommes parvenus. Entre Vésale ou Harvey et Bichat, entre les cliniciens du xvi° ou du xvi° siècle et les cliniciens modernes, le rapprochement se fait avec moins d’efforts pour les esprits peu habitués aux spéculations historiques qu'avec les écoles hippocratiques , avec celle d'Alexandrie, avec Galien, surtout avec le moyen âge si mal apprécié.

Je puis, en terminant cette leçon, me rendre au moins ce témoignage, que je n’ai pas un instant dévié de mon plan primitif et que j'ai toujours eu présentes à l'esprit les deux thèses dont j'ai fait, dès le début de ce cours, la base de mon enseignement. J'ai d'abord voulu montrer la perpétuité de la médecine depuis ses origines, aussi bien entre Homère et Hippocrate qu’entre le vr° et le xv° siècle de notre ére, et constater que, malgré certaines oscillations souvent voisines de la chute, la science médicale, dans l’une ou l’autre de ses parties, a fait un pas en avant presque au bout de chaque siècle, même au bout des siècles les plus obscurs ou les plus troublés ; — en second lieu, tous mes efforts ont tendu à prouver que les vrais progrès de la médecine, ceux qui transforment à la fois la pathologie générale et la thérapeutique scientifique, tiennent à peu près uniquement aux progrès de la physiologie. Je crois que, par la démonstration de ces deux thèses, on rend un égal service à l’histoire et à la pathologie.

Sommame. — Fin de la période conservatrice. — Sérieuses tentatives de réformes. — D'abord on abandonne les Arabes pour revenir aux Grecs, puis on 05e mettre en discussion l'autorité des Grecs eux-mêmes. — Le xv° siècle est le dernier des siècles conservateurs. — Il nous offre un sujet tout particulier d'études, les consultations médicales. — Au xyr siècle l'esprit commence à s’émanciper par V’érudition, il s'enhardit encore par Vétude de l'anatomie; les Observations succédant aux consultations, il n’y à plus qu’à attendre les grandes découvertes de la physiologie pour que Vère nouvelle succède à l'ère ancienne.

— Vaines et dangereuses tentatives de Paracelse. — De quelques maladies particulières au XVI° siècle. — Esquisse de Vhistoire des xvr® et xvini® siècles. MESSIEURS,

Cette leçon est un résumé et un programme : le résumé du cours de l’année scolaire 1866-1867 (xv° ei xvr siècles), le programme de celui que je vais avoir Phonneur de faire devant vous durant la présente année. Par le résumé, le professeur renoue la chaîne des temps, marque le point de départ, ravive les souvenirs de son ancien auditoire, et dispose les nouveaux assistants à mieux comprendre la suite du développement historique. Comme il n°y à ni un personnage ni un fait isolé dans l'histoire, celui qui ne sait rien ni des tenants ni des aboutissants est incapable de connaître exactement, d'apprécier et de mettre à sa véritable place quelque auteur et quelque événement que CE soit. À son tour, le programme indique le but vers lequel on se dirige, fixe les grandes lignes du sujet qu’on va traiter, appelle l'attention, provoque les recherches sur les points les plus controversés ou les plus obscurs, de telle façon que l'auditeur, ainsi averti, entre d'avance en communication avec le professeur et peut au besoin lui venir en aide.

Au début de cet enseignement, et d’après un plan levé à vol d'oiseau, j'avais partagé l'histoire des sciences médicales en trois années : Vantiquité; — le moyen âge, la renaissance et le

xvr° siècle; — le xvi° et le xvur° siècle; mais nous entrons aujourd’hui dans la quatrième année, je touche seulement au xvir° siècle, et j'ai à peine l'espoir d’arriver jusqu’à la fin du xvur°. Est-ce donc ma faute si l'abondance des matières, si votre attention soutenue, si votre désir marqué de ne pas effleurer les questions, si enfin la nouveauté et l'intérêt de l'histoire de Ja médecine, au moyen âge et à la renaissance, m'ont attardé plus longtemps que je ne pouvais le prévoir?

Je suis donc, Messieurs, tout excusé à vos yeux; je ne vous ferai même pas l'injure de réclamer aujourd’hui votre indulgence pour les détails où je dois entrer cette année à propos des deux siècles qui nous restent à parcourir; ce serait supposer que vous en méconnaissez l’importance et que vous ignorez combien sont grands les développements qu’a pris alors la littérature médicale. Au moment où venaient de se rompre l'unité de l’empire et l’unité de l'Église, notre littérature perdait également la sienne : si la langue latine domine encore au xvn° siècle, si la parole des anciens conserve son prestige, il n’en est pas moins vrai qu’on écrit beaucoup dans les langues modernes, que la division du travail se dessine de plus en plus, que chaque pays a ses auteurs, ses livres, ses systèmes, ses écoles, enfin que l’observation de la nature reprend chaque jour quelques-uns de ses droits. Après avoir navigué sur une mer fermée, nous entrons à pleines voiles dans un océan à peu près sans limites, et tout parsemé d’îles où nous devons relâcher, ne füt-ce que pour un instant.

Mais ne devançons pas les temps, retournons sur nos pas, ou plutôt regardons en arrière pour mesurer le chemin déjà fait, avant de chercher de nouvelles contrées.

Avec la fin de l’année 1865, nous sommes arrivés au vr:° siècle de notre ère, c’est-à-dire à la transformation de la médecine gréco-latine en médecinenéo-latine. L'année 1866a été toutentière consacrée à la période comprise entre les premières années du vin siècle et les dernières du xrv°. Dés le x° siècle, la médecine néo-latine est graduellement remplacée par la médecine salernitaine qui rayonne dans toute l’Europe lettrée, et qui est fille des vieilles traductions d’Hippocrate, de Galien et d’autres auteurs

grecs. — Le xn° siècle est à moitié salernitain et à moitié arabe;

au x, l’arabisme prend le dessus, cependant on cite assez souvent les Salernitains. Au xiv°, les Arabes sont maîtres de toutes les positions; on ne connaît même plus les Grecs que par l'intermédiaire des traductions arabes; Galien travesti et Aristote défioguré se partagent le monde.

Le premier soin d’un voyageur bien avisé, en entrant dans une ville qui lui est inconnue, est de monter sur les plus hauts sommets afin d’embrasser d’un coup d’œil le panorama de la cité et de ses environs; de même, quand un professeur aborde l’étude d'une période nouvelle, il doit, prenant son auditoire par la main, le conduire sur les hauteurs de cette période afin d’en mesurer ensemble l'étendue et la profondeur ; les horizons et les divers étages ou escarpements sont déterminés par la multitude et la diversité des livres qui se lisent ou se produisent pendant une époque. C’est en jetant d’abord un coup d’œil général sur ces ouvrages, puis en les classant par groupes naturels, eu égard à leurs affinités, qu’on peut, même sans entrer dans aucun détail, trouver les traits caractéristiques d’une période de lhistoire des sciences. Essayons ce procédé pour donner la formule du xv° siècle.

Ce siècle est actif et cependant stérile : actif pour la médecine

“comme pour toutes les autres branches des connaissances humaines, puisqu'il produit beaucoup de livres; stérile puisqu'on n’y peut signaler presque aucun véritable progrès scientifique. Prouvons en premier lieu que le xv° siècle est actif, nous verrons ensuite pourquoi, en quoi et jusqu'où il est réellement stérile. Les copistes d’abord, puis les imprimeurs qui se sont répandus en quelques années dans presque toutes les grandes villes, multiplient les exemplaires. Les auteurs sont également plus nombreux qu'aux siècles précédents. Le dépouillement du Repertorium bibliographicum de Haïin conduit aux résultats suivants : on possède environ huit cents incunables pour les sciences médicales, c’est-à-dire huit cents ouvrages imprimés avant l’an 1500, — Ces incunables peuvent se diviser en trois catégories : les ouvrages anciens, les ouvrages du moyen âge, et ceux qui

ont été rédigés pendant le xv° siècle lui-même. Il est curieux de ‘voir, en décomposant les chiffres de ces trois catégories, quels auteurs antérieurs au xv° siècle, quels de leurs écrits avaient le plus de vogue, et aussi quels sujets les écrivains de ce même xv° siècle traitaient de préférence.

Parmi les ouvrages anciens (je comprends sous cette rubrique les Grecs, les Latins et les Arabes), Hippocrate figure seulement huit fois, et encore pour de petits traités : Aphorismes ; Pronostic; Lettre sur la folie à Démocrite; Des songes; De la nature de l'homme ; Serment; Loi; Art; — Galien, une fois pour ses OŒEuvres , six fois pour divers ouvrages : la T hérapeutique (en grec); les Lieux affectés; les Tempéramenis ; le Petit Art; l'Introduction ; — de Dioscoride, il n’y a qu’une édition grecque et une édition latine; — de Paul d'Égine, une seule édition latine que je n'ai jamais vue et dont j'ignore le contenu; c’est peut-être le livre sur l'hygiène.

Si les Grecs sont à ce point négligés, Celse du moins sauve l'honneur des Latins, car il a été imprimé cinq fois, quatre fois dans sa langue originale, une fois en traduction italienne. Mais, en revanche, quelle profusion d’Arabes! Surtout quelle prédilection pour les ouvrages de recettes et de matière médicale, pour ceux aussi qui résument la médecine, la chirurgie, l’hygiène et la matière médicale! Isaac, Ali Abbas, Averrhoës, n’ont chacun qu’une édition ; Avenzohar en à trois, tandis qu’on en compte six pour le Bréviaire et la Matière médicale de Sérapion; quatorze pour l’Antidotaire, le Formulaire, le Mémorial thérapeutique de Mésué; une édition du vaste Continent de Rhazès, et onze de ses Opuscules; puis, ce qui ne surprendra personne, d’Avicenne, du « prince des médecins arabes », on ne possède pas moins de dix-huit éditions, quatorze du Canon, et quatre pour d’autres ouvrages ! Nous ne sommes plus habitués à des Manuels de cette taille.

Des Salernitains, on ne connaît guère que l'Anfidotaire de Nicolaus Praepositus où Salernitanus (quatre éditions); la Pratique, les Gloses et la Matière médicale (Circa instans) de Platearius (quatre); à quoi il faut ajouter plus de vingt éditions de l’École de Salerne, plus de trente des Secrets du petit Albert,

des Zerbiers en grand nombre, quelques Macer Floridus, Gilles de Corbeil (érois), Arnaud de Villeneuve sous toutes les formes. Dans la foule des auteurs du moyen âge, on distingue la Rose de Jean de Gaddesden (une édition); le Lis de Bernard de Gordon (huit, dont une en français, l’autre en espagnol); les Aréoles ou le Parterre de Jean de Saint-Amand, auquel on adjoignit, quelques années plus tard, le Laurier de Gilbert l'Anglais; le Uarificateur de Jean de Tornamire; les Commentaires de Thaddaeus; les Secrets de Guillaume de Varignana; le Trésor des pauvres de Jean XXII (Pierre d’Espagne, — six, dont quatre en italien) ; l’Aggregator, ou le Promptuarium medicinae de Jac. de Dondis ; les Pandectes de Matthaeus Sylvaticus (onze); la “Ulef de Simon de Gênes (érois ; — ce sont deux Dictionnaires des termes de médecine et de matière médicale). Chez les érudits, ou les riches, on rencontre encore les Conseils, les Commentaires et autres ouvrages de Gentilis de Foligno (dèx-neuf); les Commentres et les Gloses de notre Jacques des Parts, l'Élucidateur et la Somme des deux Garbo, les volumineux Sermones de Nicolaus Falcutius, les Conseils de Montagnana, le Conciliateur de Pierre d'Abano, ainsi que sontraité Desvenins (quinze). Les anatomistes, Mundinus (sept); les chirurgiens arabes (Abulcasis) ou arabistes (français et italiens), Lanfranc, Guy de Chauliac, Guillaume de Salicet, Theodoricus, Brunus, Roger et Roland, réunis ou imprimés séparément, ne sont pas non plus oubliés. Il y a enfin deux ou- Wrages, ou plutôt deux recueils qui ont joui d’une trop grande réputation pour qu’ils soient passés sous silence : le Fascicule de médecine (1), publié par Jean de Ketham (+rois), et surtout lArticella (six), où sont rassemblés, outre divers opuscules sur les urines et le pouls, les ouvrages d’Hippocrate et de Galien

(4) La composition de ce Fascicule (comme celle de l'Articella) varie un peu Suivant les éditions. C’est un recueil d’opuscules écrits par divers auteurs, et qui représentait en abrégé l’ensemble des sciences médico-chirurgicales. J'ai reconnu, ce qui avait, ce me semble, échappé à nos bibliographes, que les deux ouvrage excessivement rares et intitulés : l’un, Epilogo en medicina y en cirurgia conve= mente ala salud (1495), l'autre, Libro de medicina llamado Compendio de la salud humana (1516), sont des traductions espagnoles du Fusciculus medicinae avec quelques légères modifications.

qui étaient alors en circulation, quelques parties d’'Avicenne, de Rhazès et même des Fleurettes cueillies dans le jardin de Gelse (1):

La composition d’une bibliothèque médicale au xv° siècle est donc fort simple, si l’on ne tient compte que des livres imprimés: les Grecs n’y figurent guère que pour mémoire; les Latins ny sont représentés que par Gelse; les Arabes et leurs commenta: teurs, imitateurs ou disciples serviles, y abondent; les Salerni: tains n’y sont admis que pour les ouvrages de recettes. IL est vrai que dans les deux premiers tiers du xv* siècle il n’y avait que des manuscrits, et qu’au troisième tiers, c’est-à-dire aux débuts de l'imprimerie, les manuscrits étaient mêlés aux imprimés. Mais nous pouvons affirmer, après avoir examiné et décrit avec soin les manuscrits médicaux latins du xv° siècle conservés dans les principales bibliothèques de l'Europe, que la proportion entre les imprimés et les manuscrits reste sensiblement la même. Ce sont, en général, les ouvrages ou les auteurs qui ont été le plus souvent imprimés avant l'an 1500 qui étaient aussi le plus copiés de l’an 1400 vers l'an 1470 ; ce sont ceux-là encore qu’on a continué à multiplier en manuscrits même après que des exemplaires imprimés étaient entrés dans la circulation. Les manuscrits français du xv° siècle que j'ai vus et copiés ou analysés à Paris, dans diverses bibliothèques des départements, en Angleterre, à Rome, à Venise, à Turin, en Allemagne, contiennent des traductions de médecins salernitains, de chirurgiens italiens, d'ouvrages sur l’hygiène tirés des Arabes, des Herbiers, des recettes, et de mauvais vers.

S'il est curieux de pénétrer dans la bibliothèque d’un médecin

(1) Un point important à noter en passant, c'est qu'au xv° siècle, les lieux où Von a imprimé le plus de livres, et en particulier le plus de livres de médecine, ne sont pas toujours des centres littéraires, mais des officines commerciales. Par exemple, on lit beaucoup à Paris et à Padoue, et l’on y imprime peu. Un petit nombre de livres médicaux sort de Bologne ou de Bâle, qui devinrent plus tard si célèbres par leurs imprimeries, surtout Bâle, en même temps qu’elles perdaient de leur renommée littéraire. Lyon, Leipzig, figurent à peine pour les incunables, tandis que nous en trouvons huit à Naples, et une multitude à Venise, ville plus commerciale que lettrée. Ajoutons encore ce détail : au premiér rang brille lItalie, puis vient la France ; l'Allemagne occupe le troisième rang, mais de loin ; l'Espagne est à peu près dans l'ombre, et l'Angleterre ne produit rien ou presque rien,

du xv° siécle pour voir ce qui s'y trouve, il n’est pas moins instructif de constater les lacunes qu’on y remarque au premier coup d'œil. Parmi les Grecs, notre confrère ne connaît ni Arétée, ni Aétius, ni même le Traité des médicaments de Nicolaus Myrepsus, ni Soranus, ni Oribase, ni Paul d'Égine (1), qu’on avait cependant plusieurs fois traduit dans la première période duimoyen âge; sans les Gloses de Jacques des Parts, il allait oublier Alexandre de Tralles. Il ignore complétement les productions de la médecine néo-latine ; on ne les copie plus, on ne les imprime pas davantage. Gariopontus, si célèbre autrefois, ne revoit le jour que dans les premières années du siècle érudit par excellence, je veux dire du xvi° siècle. Les vieux Glernitains restent dans l'ombre; toutefois le moine Constantin ma pas succombé sous sa réputation d’habile plagiaire; on continue à le copier en attendant qu’on l'imprime.

Cette espèce d'inventaire de la littérature médicale au xv° siècle n'est pas une œuvre de fantaisie, puisqu'elle résulte du dépouillement des bibliographies spéciales et des catalogues de manuscrits en même temps que de l'examen du contenu des volumes eux-mêmes; mais cet inventaire a une réalité plus substantielle encore, s’il est permis de s'exprimer ainsi, puisque des actes publics et contemporains nous révèlent Pexistence de bibliothèques médicales composées précisément de la plus grande partie des auteurs que nous venons de nommer (2).

(1) Valescus de Tarente, dans la préface de son Phtlonium, marque un vague Souvenir de ces auteurs. «Où trouvera-t-on, s’écrie-t-il, des livres d'Hermès, de Rufus, d'Andromaque, de Paul, d'Oribase ? » C'est même à cause de la pénurie des livres qu'il s’est décidé à écrire un traité complet qu’on réclamait de divers cotés, et qu'il déclare être exempt de tous mensonges, ne comptant pas pour tels, apparemment, les superstitions dont fourmille son Phtlonium. Il l’a divisé en sept livres, parce qu'il y a sept péchés capitaux, sept demandes dans le Pater, sept planètes, sept esprits, sept jours dans la semaine, etc., etc. — Rembertus Dodonaeus d rassemblé et publié à part les Observations qui se lisent dans le Phtlonium.

(2) J'ai trouvé divers documents de ce genre dans nos dépôts publics. D'après linventaire dressé après décès (13 décembre 1438), de maître Pierre Cardonnel (voy. Chereau, Brblioth. d’un médecin au XVe siècle, Paris, 1864, in-8°), chanoine dé Paris et, comine la plupart de ses confrères, médecin, on voit qu'il possédait dans sa bibliothèque plusieurs ouvrages de médecine sans désignation d'auteurs,

Les ouvrages qui ont été composés au Xv° siècle confirment dé tout point le jugement que j’ai déjà porté sur ce siècle, en considé: rantuniquement les moyens d'instruction que lesmédecins avaient alors entre leurs mains. Que ces ouvrages s'appellent Commens taires, Sommes, Pratiques, Consultations (Consilia), Expositions, Clarifications, Régimes de santé, Antidotaires, Traités des fiès vres, ou de tout autre nom; — qu’ils aient été écrits par Guais nerius, Gatenaria, J. de Tornamire, J. de CGoncorreggio, Guillaume de Brescia, Ortolf (qui semble avoir imité le Fasciculus medicinae} Christophorus de Barziziis, Hugo de Bentiis, Savonarole, Barth de Montagnana, Sillanus, Matthaeus de Ferrariis, Baverius de Baveriis, Arculanus et par tous autres, ce ne sont qu'amplificas tions, abrégés, imitations où remaniements de textes arabes. — Point d’autres doctrines de pathologie générale, point d'autre nosologie; une chirurgie aussi barbare, en dépit de quelques bons préceptes donnés par Guy de Chauliac (1); dés discussions

puis une partie d’Avicenne, Isaac, le Lilium medicinae, la Rosa anglica, J. A Saint-Amand, les Aphorismes, Rhazès Ad Almansorem, Gilles de Corbeil, le Pass sionnaire, peut-être celui de Gariopontus, Sérapion, le Tacuin, la Pratique d'Alexandre, un traité de Mésué, Averrhoès, un livre de Galien, enfin la Chë rurgie de Lanfranc et G. de Salicet (Archives de l’empire, Section administs, S. 851). — Dans le testament de maître en médecine Jean Sallecius, chanoint (4402), ledit lègue à son fidèle clerc Jean Boulanger, s’il veut étudier consciens cieusement la médecine, tous ses livres, aussi bien ceux de médecine que lé autres (ibid., Section législ. et judic., x ï. A, 9807). — M. Garnier, archiviste de | la ville de Dijon, à bien voulu me communiquer l'Inventaire après décès d’un apoz thicaire (Amyot Salmonner, dit Blaise, 40 nov. 4402), dans la bibliothèque duquel se trouve également une riche collection des ouvrages en usage : Mésué, les Pan dectes de Matthaeus Sylvaticus, Nicolaus, la Rosa anglica, Arnaud de Villeneuxe, Tornamire, Averrhoès, Guillaume de Plaisance, Lanfranc, une partie d’Avicenne, le Viatique de Constantin, le Circa instans de Platearius, J. de Saint-Amand, Rhazes (Opuscules), les Aphorismes, Sérapion, Gérard de Solo, Macer Floridus et plusieurs livres anonymes, — Un autre inventaire, que je dois également à l’obligeance de M. Garnier, contient une très-longue et très-curieuse liste de toutes les drogues simples ou composées qui se rencontraient en 4439 dans la boutique de Guillaume Lefort, apothicaire. Il n’est pas plus étonnant de trouver beaucoup de livres de médecine chez les apothicaires qu’il ne le serait de rencontrer beaucoup de drogues chez les médecins à une époque où les deux métiers étaient souvent réunis dans la même main.

(4) Parmi les autents qui ont écrit spécialement sur la chirurgie au XV° siècle, on peut citer (outre Pierre d’Argelata) Léonard de Bertapalia, dont le Commentaire

physiologiques aussi vaines, des connaissances anatomiques aussi insuffisantes, malgré quelques essais d'anatomie humaine (1); él par-dessus tout un goût prononcé, comme au xive siècle, pour l'astrologie (2).

"J'ai dit plus haut (page 307) que le xv° siècle (plus dogmatique, plus décidé que le xiv°) était un sommaire et une préface : un sommaire, puisqu'il nous présente, sous toutes les formes possibles ét à tout propos, la substance de la médecine arabe, d’une mé-

Sur la partie chirurgicale du Cunon d’Avicenne contient au moins autant de recettes que de descriptions de maladies ou d’opérations, quoiqu’on y trouve çà et ià quelques remarques intéressantes, mais qui sont loin d’être toutes originales, comme on Va prétendu. — Marcellus Gumanus, dont Welschius à publié de curieuses Observations ; quelques-unes se rapportent évidemment à la syphilis. — érôme Brun- Schwig (chirurgien à Strasbourg, qui a compté un peu plus tard Gersdoff et Flüguss), lequel a tiré son livre presque uniquement des Arabes et des chirurgiens du moyen âge. Enfin un Buck der Bündth-Ertznei, par Henrich von Pfolsprundt (vers 1460), Quivient d'être publié, pour la première fois, dans le texte original, par mon savant Ami le docteur Haeser avec la collaboration de feu Middeldorpf (Berlin, 4868, in-8°), Ce chirurgien a eu entre autres maîtres Johan von Birer ou Bires de Metz; il à exercé un peu partout suivant la mode du temps; ce que son ouvrage contient de plus remarquable, c’est un chapitre sur l’autoplastie, qui semblait oubliée depuis les Branca et les Bojano, ou Vianeo. — Voyez plus loin, page 335.

(1) Un des livres les moins connus et cependant des plus importants à étudier pour être au courant des discussions de physiologie générale et de philosophie médicale au xv° siècle, est celui de Petrus de Montis, intitulé De dignoscendis homimibus (in-{°, 4492). Le premier livre traite de l’éducation et de la nature ; Le second, desrapports du physique et du moral, et de la génération (sujet fort à la mode ébriraité par Michael Scotus, Zerbi, Jacobus Foroliviensis, Dynus et Thomas de Garbo, etc.) ; le troisième, des tempéraments ; le quatrième, de l'âme ; le cinquième, des exercices, rempli des renseignements curieux sur les mœurs, les jeux et les exercices des Espagnols; enfin le sixième est consacré à diverses questions de philosophie morale et physique. — L'ouvrage de Galeottus Martius est un livre dans le genre de celui de Rufus, Sur les noms et les élymologies des parties du Corps humain; c’est un précieux témoin de ce genre particulier d’érudition au xy° siècle. Merula a fort critiqué Galeottus, qui à son four riposte vigoureusement.

(2) J'ai copié dans le manuscrit français, n° 4357, {°, en papier, du xy° siècle et deplusieurs mains, tüutes les notices recueillies sur les médecins astrologues, par Symon de Phares au temps de Charles VIII, et se rapportant aux x1°, xii°, x, xive et xy° siècles (jusqu’à 1494). C’est (bien qu’il faille en user avec beaucoup de réserve) un recueil curieux, dont je ne puis malheureusement pas donner ici des extraits; ils trouveront leur place ailleurs. |

decine qui n’est elle-même, dans sa généralité, qu'une trans formation, qu’une assimilation de la médecine grecque, surtout de la médecine de Galien; — une préface, puisque, par certains

côtés, bien obscurs il est vrai, il laisse entrevoir, surtout à ses dernières années, quelques tendances à l'observation de la nature par les Consilia (ou recueils d'observations, de consulta: tions), et par l’ouverture de quelques cadavres (1).

Le premier coup a été porté, dès le xiv° siècle, contre la tra-

(4) Zerbi, aussi connu comme philosophe que comme médecin, n’a, pas plus que Mundinus, disséqué : on ouvrait les trois grandes cavités, tête, poitrine, abdomen, pour en étudier le contenu ; on découvrait quelques muscles, on suivait, encore ni très-loin ni très-exactement, quelques vaisseaux, quelques nerfs ; on décrivait le tout à l’aide d’Avicenne, sans s'apercevoir que le texte n’était pas toujours conforme à la nature. Galien avait disséqué, et, au xvi° siècle, Vésale disséqua de nou= veau. Au xy° siècle, même au xvi‘, il y a un mélange perpétuel et souvent inex- {ricable d'anatomie humaine et d'anatomie animale. — Voici un exemple de la façon de raisonner des anatomistes du xv° siècle. Les oreillettes (parfes pelliculares) sont, pour Mundinus comme pour Zerbi, des déversoirs du sang, et surtout de l'esprit, lorsqu'ils surabondent, celui-ci dans le ventricule droit, celui-là dans le ventricule gauche ; mais alors pourquoi ne pas faire le cœur plus ample ? Parce que la dispersion des esprits les aurait affaiblis ! La preuve, c’est que les animaux qui ont de grandes cavités sont timides. D'ailleurs ce n’est qu’accidentellement que le cœur a trop de sang ou trop d'esprit, de telle sorte que le cœur eût été le plus souvent inutilement grand î — Le cerveau est divisé pour qu’au besoin une partie puisse remplacer l’autre, et pour que les fumosités aient des voies d’exhalaison plus faciles: À Limitation de Galien, Mundinus démontre qu’il fallait deux méninges, mais qu'il ne peut pas en exister plus de deux! Et cependant c'était une époque où le vulgaire, d’après Zexbi, appelait l'anatomie l'A/phabet des médecins. — Les détails historiques dans lesquels entre Zerbi sur la manière de préparer les cadavres, etsur divers autres points, par exemple sur la distinction des ligaments, des tendons et des nerfs, quelques vues assez avancées sur l'anatomie des tissus et le développement des parties, sur V'utilité des gaînes musculaires, l'importance qu’il attache àl’étude de l’a natomie pour la médecine et pour la chirurgie, la préférence qu'il accorde aux dissections sur les figures comme étaient celles de H. de Mandeville, nous ont un peu dédommagés de ces indigestes considérations touchant les causes finales et de tant de grossières méprises. On voit par son livre qu’on lisait un texte devant les écoliers, et qu'on Île commentait le cadavre sous Les yeux. Mundinus a fourni longtemps ce texte. — M. A. de la Torre a beaucoup contribué aux progrès de l'anatomie, non par ses écrits, il n'en à pas laissé, mais par l'impulsion qu'il à donnée à cette science, soit en créant un théâtre de dissection à Pavie, soit pèr les soins qu’il mit à faire des préparations pour son illustre élève L. de Vinci, qui en a si bien profité dans son traité De la peinture. (CÏ. Marx, Ueber M. À. de la Torre. Gôtt.,1849, 4°.)

Page 1