PREMIÈRES TENTATIVES DE RÉFORMES
dition et contre l'autorité, par ceux mêmes qui s’en montraient les plus zélés défenseurs, par ceux qu’on a appelés les Conciliateurs, par Pierre d’Abano en particulier. En effet, aux yeux des plus prévenus en faveur des Grecs ou des Arabes, et à mesure que l'esprit se dégageait des entraves séculaires, il ressortait des interminables discussions auxquelles s'étaient livrés ces Conciliateurs, que la vérité ne se trouvait pas plus du côté de Rhazès ou d’Avicenne que du côté d'Hippocrate ou de Galien; quoique se dernier conservât une certaine prééminence et qu’on lui donnâl souvent raison contre les Arabes, on finit par reconnaître ses côtés faibles : aussi la critique, sous quelque forme que ce fût, une fois introduite dans la place, devait finir par la ruiner de fond en comble.
Le xv° siècle est donc le dernier de ces stécles conservateurs dont la réunion forme, depuis le v', notre septième grande période. Durant ces longs jours parfois à demi éteints, le fond de la médecine n’a pas changé; à peine s'est-il enrichi de quelques acquisitions, où le hasard avait souvent plus de part que l'esprit d'invention. Les vieilles doctrines du dogmatisme (1) sont exploitées comme un monopole, d’abord par les compilateurs où encyclopédistes grecs, ensuite par les écoles néo-latines, puis par les Salernitains, enfin par les Arabes. Hors de cette Église point de salut ; personne même n'avait la pensée d’en sortir ni de faire schisme. L’autocratie se transmettait fidèlement de main en main, sans secousse et sans révolution. Il faut même remarquer que la médecine restait encore dans la pénombre du moyen âge, quand déjà, depuis quelque temps, les lettres et les arts avaient pris Jeur essor. Pour l'émancipation des lettres et des arls, le génie, Vinspiration et un milieu propice suffisent ; mais, pour une science, il faut que des découvertes lentement préparées, où plujôt échelonnées régulièrement dans la suite des temps, que des expériences concordantes et appuyées par des découvertes analogues dans les sciences parallèles, viennent aboutir à l’une de ces
(1) Je me suis expliqué ailleurs sur la persistance inconsciente, mais incontestable du méthodisme dans la médecine néo-latine, et même à Salerne. DAREMBERG. 21
transformations radicales auxquelles ne pourrait jamais arriver Pesprit le plus puissant abandonné à ses propres ressources (4). Lorsqu'on s’est efforcé, pendant près de vingt siècles, de démontrer que le cœur n’est pas fait pour la circulation; que le poumon est chargé de rafraîchir le cœur; que l'estomac est fabriqué pour {riturer où pour cuire les aliments; que les nerfs sont, en grande partie, créés pour tendre aussi bien que pour sentir ; que les artères doivent recevoir un peu de sang mêlé de beaucoup d’air, et les veines contenir beaucoup de sang plastique et un peu d'air; que la rate fournit l'atrabile; que le chyle se perfectionne dans le foie; que ce viscère est l'origine des veines; que le fœtus est le produit de deux semences ; qu'il y à dans l'utérus des loges spéciales pour les mâles et pour les femelles; que les affections de la poitrine, du ventre, même de la hanche, viennent des catarrhes qui descendent de la tête; quand on à disputé pendant presque autant de siècles sur le lieu d'élection de la saignée, sur la spécificité de l’action des purgatifs eu égard aux diverses humeurs, combien ne faut-il pas d’expériences d’abord, de raisonnements ensuite, puis de luttes terribles, pour terrasser de si grosses et de si nombreuses erreurs, pour € changer tout cela », comme disait Molière ; mot profond à force d’être comique: il nest pas plus malaisé, en effet, de mettre le cœur à droite et le foie à gauche, qu’il n’a été difficile de faire accepter la circulation et bien d’autres vérités. Mais la circulation elle même, découverte depuis longtemps préparée, et qui, à son tour, prépare toutes les autres, n’est que du xvi siècle. Il ne suffisait pas, pour arriver à cette découverte, d’un milieu favo- rable à l'observation de la nature, à la méthode expérimentale, à la critique scientifique ; il fallait aussi (préparation indirecte)
(4) Il est à peine bosoin de faire remarquer que les limites extrêmes de nos siè= cles ou époques, soit littéraires, soit scientifiques, ne concordent presque jamais mathématiquement avec celles de la chronologie proprement dite. Ainsi notre xvie siècle, qui correspond aux premières tentatives de la réformation de la médecine, débute, vers 1180, avec Les essais d’anatornie humaine et Les discussions des érudits ; il arrive à son apogée avec Vésale, Fallope et toute l’école anatomique, et se poursuit jusqu’au premier quart du xvn° siècle, c’est-à-dire jusqu'à la découverte de la circulation. Alors commence une nouvelle étape, vu une nouvelle période, ou un nouveau siècle. £