A QUELLES CONDITIONS S'OPÈRENT LES RÉFORMES
que l'anatomiste eût de longue main aménagé les lieux et disposé toutes choses pour que la fonction pt s’accomplir aisément (4) ; ily avait des ouvertures imaginaires à fermer, des routes à rectiñier, des voies nouvelles à tracer, des origines à changer; il fallait chasser l’air des artères, établir nettement les anastomoses des deux espèces de vaisseaux dans l'intimité des tissus, et cloisonner les grosses veines de distance en distance, afin que le sang, marchant en avant, ne pût pas revenir en arrière. Voilà comment se produisent les découvertes fécondes; voilà les lois du développement des sciences, et les vrais principes de la philosophie de leur histoire.
Puisqu’une seule découverte exige tant et de telles conditions préparatoires, on ne s’étonnera plus que le simple abandon des Arabes, pour revenir aux Grecs, n’ait pas servi bien efficacement les intérêts réels de la médecine et ne l'ait pas transformée; d’ailleurs, quitter les Arabes pour les Grecs, c’était quitter des erreurs enveloppées de tout l’obscur verbiage de l'Orient pour revenir aux mêmes erreurs, revêtues par les Grecs d’une forme plus brillante et plus simple. La renaissance de la médecine n’a donc pu concorder exactement avec la renaissance des lettres. Le xvr siècle n’est lui-même qu’une suite de préparations à cette mémorable renaissance; c’est déjà, pour ce siècle, un grand honneur d’avoir trouvé quelques-uns des instruments et posé quelques-uns des principes qui devaient concourir plus efficacement à cette pleine restauration.
(1) Tout cela était déjà fait depuis assez longtemps par les anatomistes ; même Fabrice d’Acquapendente avait décrit les valvules des veines, qui devaient être entre les mains d’un expérimentateur, de Harvey, un argument secondaire, mais de grande conséquence pour prouver la circulation. Tout cela, cependant, pour de simples anatomistes, n’avait presque servi de rien; on avait timidement soupçconné et non démontré la petite circulation. Si une meilleure anatomie n’avait pag changé la plus détestable physiologie, que pouvait-on attendre du raisonnement? Il est curieux, à ce propos, de comparer l'insuffisance de l'argumentation que Harvey dirige dans son Prooemium contre les théories anciennes, et la force invincible des expériences qu’il relate dans le corps même de l’ouvrage.— De même, c’est la clinique qui réforme la médecine pratique, comme c’est la physiologie qui réforme la médecine théorique.
J'ai souvent répété devant vous, Messieurs, et j'ai prouvé, Je pense, à l'aide de nombreux exemples, que l'anatomie n’était point capable à elle seule, par sa propre vertu, par la seule évidence des faits observés et par une pure déduction, de créer ou de réformer la physiologie; qu’au contraire, en mille circonstances, pour Hippocrate, pour Galien, pour les Arabes, pour les anatomistes du moyen âge ou de la renaissance, la physiologie avait accommodé l'anatomie à ses caprices et fantaisies (1), lui faisant dire, pour le besoin de sa cause, tout autre chose que ce qu’elle voyait et touchait (2). Mais, à côté de cette proposition, désormais incontestable, il y en a une autre parallèle, non contraire et non moins assurée, c’est que la physiologie ne peut pas faire de progrès sérieux sans le secours de l'anatomie ; encore faut-il, pour qu’elle profite de l’anatomie, et pour qu’elle puisse à son tour en agrandir le domaine, que la physiologie sacrifie les hypothèses aux expériences. En d’autres termes, il faut que la physiologie cherche de son côté, par l’expérimentation, en même temps que l’anatomie cherche du sien par l'observation, pour que ces deux sciences puissent se rencontrer et se prêter de mutuelles lumières. L’explication historique de la longue stérilité de l’anaiomie, c’est que le gros de la physiologie s’est constitué à une
(4) Le xvue siècle offre quelques rares exceptions qui confirment plutôt la règle qu’elles n’y contredisent.
(2) Au moment où j’insistais sur cette démonstration historique de l'impuissance de l'anatomie, signalée déjà par moi à propos d'Hippocrate, celui de nos physiologistes modernes qu'on peut le mieux comparer à Harvey expérimentateur, M. Claude Bernard, écrivait dans le numéro de la Revue des deux mondes qui a paru le 15 décembre (ma leçon est du 43): « Sans doute les connaissances anatomiques les plus précises sont indispensables au physiologiste, mais je ne crois pas pour cela que l'anatomie doive servir de base exclusive à la physiologie (qu’il appelle fièrement une science conquérante, par opposition à l’anatomie, qui est une science de constatation), et que cette dernière science puisse jamais se déduire directement de la première. L’impuissance de l’anatomie à nous apprendre les fonctions organiques devient surtout évidente dans les cas particuliers où elle est réduite à elle-même. » C’est une bonne fortune pour la démonstration historique de se rencontrer ainsi, sans s'être donné rendez-vous, avec la démonstration scientifique. — On peut ajouter que plusieurs des grandes découvertes anatomiques sont dues au hasard (nous le verrons au xvn® siècle), loin d’avoir été faites pour répondre à un besoin reconnu de la physiologie ou à des recherches déterminées d'avance.