CONSULTATIONS MÉDICALES AU XV° SIÈCLE
“hernies ventrales; mais cette affection est déjà indiquée dans Avicenne (voy. par ex. [IT, 22, 4, 2). Notre auteur a un long et important chapitre sur les diverses espèces de Aernies (nom commun sous lequel il désigne, avec les anciens et les Arabes, outre les hernies proprement dites, des affections qui diffèrent essentiellement de ce que les modernes appellent une hernie). Pour retenir dans l'abdomen les parties herniées, il se contente de topiques astringents, de larges pelotes médicamenteuses maintenues en place, pendant assez longtemps, à l’aide d’une bande qui passe sur les épaules, et du repos absolu; puis il rejette en ces termes les bandages solides: « Ebo autem dimitto hanc fan- «tasiam lumbarium vel cingulorum quae fiunt cérculis ferreis « cum appenditio super inqguinem (1). Similiter hic dimitto fan- « tasiam Gentilis qui credit has dispositiones (hernias) curari per « limaturam calybis interius et magnete exterius apposito cum « sua bagatella. Sunt enim haec talia fantasticae imaginationis, « ridiculum magis quam fructum parientia. » (Fol. 239, v..) Montagnana rapporte qu'il ya trois manières de procéder à la cure radicale des hernies : la castration, qu’il blâme comme inutile ; la simple incision, qu’il préconise, puisqu'elle permet de faire rentrer l’intestin et de le maintenir ; la cautérisation actuelle ou potentielle : c’est cette dernière qu’il préfére. La castration est encore plus nettement rejetée dans la Practica de Benedictus, ainsi que l’a fait remarquer M. Malgaigne.
Les Consilia de Baverius de Baveriis (2) ne sont pas moins curieux que les précédents. Notons des accidents de semi-paralysie chez une femme enceinte et dont la colonne vertébrale est malconformée ; le vertige stomacal ; une carie des os du rocher; divers cas de chlorose traités avec succès par les ferrugineux ; la
(4) Jean de Concorreggio (dans sa Practica seu Lucidarium), qui vivait dans la première moitié du xiv° siècle, parle aussi de bandages de fer et à pelotes pour maintenir les hernies, Il en est également question dans les Salernitains. En 1305, Bernard de Gordon mentionne, pour maintenir les hernies, le brachale ferreum cum diqula ad modum semi circulr.
(2) Médecin du pape Nicolas V (1447-1455); était encore professeur à Bologne en 4480.
BAVERIUS. — UGO BENTIUS. — M. FERRARIUS DE GRADIBUS. 339
catalepsie très-bien distinguée de l'hystérie, de l’épilepsie, de la syncope ; un exemple caractéristique de paralysie alternante des membres supérieurs, avec embarras de la parole et affaiblissement de la mémoire, à {a suite d'une affection catarrhale aiguë de la gorge; enfin, une mention de la prostate.
Dans les Consilia d'Ugo Bentius (1), nous pouvons signaler, entre autres faits, les suivants : aliénation mentale intermittente; pertes séminales involontaires, sous la rubrique catarrhe de la tête; vertige stomacal; polype mou des fosses nasales avec fistule lacrymale ; épilepsie causée par la rétrocession d’uné tumeur aux jambes trop vite guérie. Une jeune fille accouche À seize ans, avorte à dix-sept; est prise d'accidents chlorotiques, . ét depuis cette époque, quoi qu’elle fasse, elle reste stérile. Puis, à côté de ces faits si bien observés, nous voyons une hernie prise pour un catarrhe qui descend de la tête aux testicules; et, si je ne m’abuse, une syphilis constitutionnelle prise pour une sciatique avec pustules. Voici le fait : Jeune homme de vingt ans; vive céphalalgie ; la nuit, sueurs fétides et douleurs souvent intolérables dans les membres; pustules sur le dos, la face et la tête; abcès à la jambe d’abord, puis au pied, puis se déclarant un peu partout ; taches rougeâtres sur le dos et les jambes (2). — Qu'on sé souvienne que nous sommes au milieu du xv° siècle, c’està-dire bien avant le début qu’on assigne ordinairement à la syphilis !
Sprengel, à propos des Consilia de Baverius et de ceux de Matthaeus Ferrarius de Gradibus (3), déclare que ces recueils ne
(4) Florissait sous le pape Eugène IV (1431-1447).
(2) Un autre individu présentait les symptômes suivants : gonflement douloureux desjointures, amaigrissement des muscles, altérations graves du nez et de la bouche. — Dans le livre posthume et très-rare de Menghus, De omni genere febrium (Venise, 4486, in-folio), on peut relever plus d’un trait qui rappelle lés accidents Syphilitiques et qui sont rapportés par l’auteur à un rapprochement impur. On y trouve aussi, sous le nom de Sere, une affection qui ressemble fort à l’urticaire, et la description d'une autre maladie de la peau où l’on ne peut guère reconnaitre autre Chose que la miliaire.
(3) Mort en 4472. — M. Malgaigne (loc, cit, p. xciv) à « feuilleté le méchant
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contiennent rien d'intéressant, rien qui mérite louange ou attention. Voilà qui est bientôt dit, plus tôt dit, en effet, que de lire des milliers de pages in-folio à deux colonnes en petit texte gothique! Comment! en tant de pages, pas une consultation, pas une ligne, pas un mot sur quoi on puisse appeler l'attention de ses auditeurs ou de ses lecteurs? Il n’est donc pas intéressant de dire que les Consilia de Matthaeus Ferrarius sont autant de commentaires des chapitres correspondants d’Avicenne ? Il n’est donc pas intéressant non plus de nous faire connaître, d’après le premier Consilium, la manière de vivre et le genre d’études des écoliers de ce temps? Il ne l’est sans doute pas davantage de distinguer très-nettement avec notre auteur l'épilepsie essentielle de l’épilepsie symptomatique; — de signaler un cas de paralysie ou mieux de crampe des écrivains aux deux doigts de la main droite chez un jeune homme trop occupé à écrire, maladie dont la cause est cherchée non dans les doigts eux-mêmes, Mais à la nuque, comme Galien le recommande pour un cas analogue; — de savoir que Gaston, prince de Navarre, était atteint d’une’ affection rhumatismale chronique intermittenteliée à une gravelle qui occasionnait des hématuries? — Les observations de paralysie du nerf facial avec distorsion d’une partie du visage; les hallucinations de la vue: un cas de ptyalisme opiniâtre ; les hémoptysies jugées peu graves quand elles viennent à la suite de suppression accidentelle des menstrues ; le prurit intense de la vulve noté aux approches de l’accouchement ; des faits de stérilité rapportés très-nettement à des déviations de l'utérus; des détails
recueil des Consilia de Cermison, et il n’y à pas trouvé une idée qui mérität d’en être extraite ! » — Il n’a pas, dit-il, tiré beaucoup plus de profit de la lecture de Maithieu de Gradi (1bid.). — Cependant, «en feuilletant cet énorme fatras »,0n y découvre plus d'une page curieuse. M. Malgaigne lui-même y a rencontré trois « faits assez intéressants pour l’histoire de la chirurgie ». Seulement il ne fallait pas attribuer à cet auteur l'invention des «pessaires solides » pour maintenir l'utérus en place. On en trouve de nombreux exemples dans Hippocrate, dans Soranus, dans les Salernitains, dans les traités du moyen âge. — Sa Practica est un commentaire sur le 1x° livre du traité de Rhazès à Almansor, traité qui à si souvent servi de texte aux glossateurs du moyen âge. Après avoir expliqué les paroles de Rharès, Matthaeus parle en son propre nom, donne, quelques observations personnelles, et fournit d’assez nombreux renseignements bibliographiques.
$ar la pose des sangsues, tout cela n’a rien d’intéressant? Il ne nous importe pas non plus de savoir que Matthaeus a'donné ses soins aux plus illustres personnages du temps, entre auires au duc de Milan, à la duchesse Blanche-Marie de Sforza (affectée d'asthme); enfin, à la Majesté sacrée du roi de France Louis XT, qui, toute sacrée qu’Elle était, n'en avait pas moins des hémorrhoïdes fort opiniâtres et fort douloureuses ?
Le grand secret pour écrire l’histoire au moins en sûreté de conscience, sinon avec pleine garantie contre les chances d'erreur, c'est de lire, de lire beaucoup, de se rappeler et de comparer.
Il y a surtout deux auteurs que non-seulement on devrait lire et relire, mais qu’il faudrait presque savoir par cœur quand on aborde l’histoire de la médecine au moven âge, deux auteurs avec lesquels il faut toujours compter, Galien et Avicenne (1). J'en pourrais trouver des preuves à l'infini ; en voici une décisive:
Notre chirurgien le plas érudit et le plus disert, M. Malgaigne, de très-regrettable mémoire, a écrit (2): « Ce qui doit assurer à Gatenaria une juste et impérissable renommée, c’est qu'il est l'inventeur de cet instrument si simple à la fois et si ingénieux, si bien apprécié, qu’il est devenu chez toutes les nations d’un usage vulgaire, et que par là même les médecins ont cru de leur dignité de ne plus en souiller leurs mains : la seringue, en un mot... Gatenaria décrit la seringue sous le nom d’instrument à elystère, et il juge même nécessaire d’en donner la figure (3); mais, comme la plupart des inventeurs de cette époque (?), il n’ose pas de sa propre autorité introduire une si grande innovation dans la pratique ; et il se réfugie derrière Avicenne qui en a donné la description, dit-il, mais qui à été mal compris par plusieurs. Gette déclaration du modeste auteur
» (4) Aussi rien ne scrait plus utile que de donner une bonne traduction du Canon, si horriblement défiguré dans les versions latines imprimées ; car il y en a de manuscrites qui sont meilleures. J'ai souvent engagé mon savant confrère M. le docteur Leclerc, si familier avec l'arabe, à entreprendre cette tâche méritoire. Puisse le gouvernement lui fournir libéralement les moyens de l’accomplir !
(2) Introd. aux OBuvres d’'Ambroise Paré, p. xüIx. :
(3) Page 41, v°, de Védit. de 15392, citée par M. Malgaigne; page 70, v°, de l'édition de 1517.
nous oblige cependant à déclarer qu'il n’y a rien de semblable dans Avicenne (1). »
Évidemment, M. Malgaigne a été victime d’une double distraction quand il a fait cette déclaration et quand il a assimilé l’instrument décrit par Gatenaria à la seringue actuelle, D'abord, il est de toute évidence que Gatenaria a en vue le chapitre d’Avicenne auquel précisément renvoie M. Malgaigne, car il s’agit des deux côtés d’un clystère disposé de telle façon qu’une double canule, disposée d’une manière particulière, serve à la fois à l’entrée du liquide et à la sortie des vents, et, des deux côtés aussi, de l’emploi de cet instrument dans le traitement de la colique froide ou venteuse. En second lieu, pas plus chez Gatenaria (la figure le prouve) que chez Avicenne, il n’est question de notre pompe aspirante et foulante, mais d’une vessie ou d’une outre fixée sur une canule, instrument usité de toute antiquité ; les deux textes à cet égard sont formels. Si M. Malgaigne avait dit qu'il est malaisé de mettre d'accord la traduction latine si obscure et si peu exacte d’Avicenne avec le texte suffisamment clair de Gatenaria, je serais de son avis (2); mais même dans cette traduction on retrouve en gros l'instrument décrit et figuré par le médecin italien.
Voici la traduction d’Avicenne et le texte de Gatenaria :
AYICENNE.
Melior quidem cannae clysteris figura quam antiqui dixerunt, est, ut sit concavitas cannae (canule) ejus divisa per
tertias, et duas tertias, et sit positum inter utramque velamen de corpore de
GATENARIA.
Hæc est forma clysteris quam non intelligunt multi et quam describit Avie, :
secundum quodque pars superior seu canna (canule) ejus, sit duplex [usque] ad partem inferiorem, et mediet inter
quo facta est canna, et sit consolidatum cum canna consolidatione vehementi; sit ergo velamen ejus duarum partium diversarum, et sit uter decenter aptatus in
has partes medium unum sicut paries dividens partes illas sicut est in duabus fistulis conjunctis; et habeat pars minor unum foramen in parte quae est prope
parte quae duarum partium major est, et conjunctionem bursae clysteris, et aliud
(4) Et en note: «Avicenne a traité de l'instrument à clystère en usage de son | temps au chapitre x1 du livre III, fen. 16, traité 3 (lisez traité 4). Ce n’est autre chose que l’instrument des anciens : une vessie ou une outre fixée à une canule. »
(2) Jacques des Parts, égaré sans doute par la mauvaise traduction, ne me paraît pas avoir compris Avicenne ; il donne, du moins, de curieux détails sur la forme des clystères en usage de son temps.
sit in parte minore apertus, et qüando uter decenter aptatus est super totam Cannam, stringatur caput partis minoris cum consolidatione forti, ut non ingrediatur ipsam aer. Et sit sub outre in loco qui non ingreditur anum meatus
per quem egrediatur ventositas.
in opposito directe secundum longitu= diem quod sit apud foramen partis grossioris, per quam partem majorem cui contiguatur maxima bursa, transeat aquositas enematis imposita per utrem; per inferiorem vero cannam sive minorem palsa ab anemate ventositale, per
utris compressionem ipsa ventositas egrediatur. Et hoc patet in figura, ef reddit litteram Avicennae obscuram claram.
Ce qui rend Avicenne encore beaucoup plus clair, c’est la traduction littérale faite sur l'arabe, et que je dois au savoir et à l'obligeance de mon docte confrère M. Leclerc; là il n’y a plus ni ambiguïté ni obscurité. À elles seules, ces quelques lignes suffisent à démontrer l’impérieuse nécessité d’une traduction d'Avicenne : « Quant à à la canule de l'instrument (du clystère), les « anciens en ont relaté la forme la plus avantageuse. La canule « a son calibre partagé en deux parties, l’une d’un tiers et l’au- «tre de deux tiers : entre est une cloison faite de la même ma- « tière que la canule, parfaitement soudée et les isolant l’une de « l'autre. La vessie est appliquée sur l’orifice de la grande ca- « nule; celui de la petite reste ouvert (fig. A). Si la vessie est « appliquée sur la totalité de la canule (petite #t grande portion), « bouchez (préalablement) avec soin la tête (c est-ä-aire la partie «inférieure, celle qui donne dans la vessie) de la petite canule, « afin que le liquide n’y entre pas; mais il ÿ aura au-dessus de « la vessie un trou percé sur la partie de la petite canule, en un «point qui n'arrive pas dans l'anus; ce trou servira pour la « sortie du vent (fig. B) : si l’on administre le lavement et que le « vent soit poussé fortement, ilsortira par la partie dans laquelle «ne pénètre pas le lavement, et le lavement restera un temps « convenable (4).
(1) Le texte d’Avicenne est en partie confirmé par le chap. 83 de la Chirurgie d'Abulcasis (voy. trad. Leclerc, p.495). — Voici la représentation des deux canules :
Je n'ai pas insisté sur un sujet, en apparence si minime, pour le triste plaisir de prendre en faute un habile professeur dont personne plus que moi n’admirait la verve entrainante, l'esprit orné et ingénieux, mais pour montrer, par l'exemple d’un homme distingué dans l’érudition médicale, à quels dangers on S’expose en portant un Jugement sans avoir lu avec un soin scrupuleux et comparé les différent textes. La lecture et le rapprochement des textes, c’est pour l’historien ce que sont pour le savant les expériences répétées, vérifiées, comparées.
Si on lisait, n’aurait-on pas relevé dans la Pratique de Guainerius (1) deux cas d’aphasie : un vieillard ne pouvait prononcer que trois mots; un autre, dans l'impossibilité où il était de dire le vrai nom d’une chose ou d’un être, répétait toujours chose, homme, ete.? N’aurait-on Pas rapporté aussi des exemples de céphalalgie due à l’usage de pain chargé d’ivraie, et rappelé les nombreux détails sur les Superstitions relatives aux incubes et aux succubes, sur les moyens employés pour constater la mort, enfin sur les traitements barbares ou bizarres auxquels on avait recours contre l’apoplexie, ou la paralysie, ou le spasme, où l’aliénation mentale?
On ne doit pas négliger non plus les renseignements que le même Guainerius nous donne, soit sur des espèces très-singulières de folie (2), soit sur la pratique des Parisiens qui, déjà bien avant Botal et Gui Patin, tiraient jusqu’à trois livres de sang d’un seul coup. Mais on ne peut se défendre d’un sourire quand on voit un si savant docteur donner la prescription suivante
(4) Florissait dans la première moitié du xv° siècle.
(2) On dit vulgairement d’un fou ou d’un homme qui a l'esprit un peu détraqué : «Il à une araignée dans la tête, ou une araignée dans le plafond, » Je trouve dans Pratique de J. de Goncorreggio (I, 23) que les fous ont été comparés au catebut ou araignée d’eau, qui a de grandes pattes, et’fait toutes sortes de mouvements désordonnés et ridicules. N'y aurait-il pas quelque analogie entre Le dicton populaire et cette comparaison? — Cette même comparaison est appliquée par Bernard de Gordon aux individus affectés de paralysie générale avec tremblement ; l'animal est ici appelé chevre d’eau. — C'est aussi J. de Concorregsio qui signale des épilepsies sans chute, mais seulement ayec un vertige «qui dure le temps de réciter un Ave Maria».