COLONNES DE LA MÉDECINE : PHILOSOPHIE
Qui en pourrait douter, puisque Paracelse est le monarque de la médecine, et que Dieu lui en a remis l'exercice souverain entre les mains?
Première coLoNNE : la philosophie.— « De la philosophie, dès son berceau, est née la mousse; bientôt ont paru les champignons, comme sont les glandes dans le corps. Aristote et ses disciples ont imité, pour la philosophie, l’action de la lie dans le vin, laquelle en extrait la terre. L’écume, quoiqu’elle soit la partie la plus impure de ce que contient une marmite, nage cependant à la superficie el couvre ce qui se trouve de meilleur en dessous; comme elle en reçoit même un certain goût, on la compte parmi les choses qui se mangent; mais elle est réservée aux chiens et aux chats. On doit dire la même chose de l'ancienne philosophie. » (P. 13.)
Après ce portrait flatteur de l’ancienne philosophie, contemplons les traits de la philosophie de Paracelse. Au moins le pittoresque ne manque pas, ni la verve non plus.
« Pour connaitre le véritable fondement de la médecine, il faut d’abord revenir à la philosophie. En dehors de cette philosophie, tous les autres moyens de recherche et d'investigation ne sont qu'imposture. En effet, l'intellect, qui est renfermé dans le crâne, est impuissant à produire un médecin. On peut expliquer la philosophie de la médecine en disant que les yeux eux-mêmes la comprennent; qu’elle est non moins sonore et bruyante à l'oreille que le Rhin dans son cours rapide ou le vent déchainé sur l'Océan ; que la langue perçoit en elle un goût identique à celui du miel ou du fiel. Oui, ma philosophie admet que la nature elle-même est la maladie (!) ; d'où il suit qu’elle connaît seule ce qu'est la maladie. Puisque seule elle est la maladie, elle sait comment dompter les maladies. Qui peut devenir médecin en dehors de la connaissance de ces deux choses? car aucune maladie, aucune affection ne procède du médecin, aueun remède ne vient non plus de lui... Qu'est-ce que la philosophie, sinon la nature invisible (4)?» (P. 44.)
« Cette philosophie est l'existence, d'une manivre définie, dans l’homme intériegr comme hors de lui, de ces astres (le soleil et Ja lune), de même que si quelqu'un se regardait dans un miroir. Comme, en effet, on saisit ainsi jusqu'aux moindres traits, de même, el avec non moins d'exactitude, le médecin doit connaitre l'homme d’après le miroir des quatre éléments. L'homme doit être visible et transparent pour le médecin,
(4) La philosophie est aussi la science des éléments du Grand monde, où de Punivers ; elle est divisée en plusieurs brauches qui embrassent toutes les sciences physiques et magiques. (Chr, magna, W,5, 49.)
38h PARACELSE:
comme brille la rosée distillée qui ne renferme rien que le regard n’aperçoive. L’œil du médecin doit pénétrer à travers l’homme comme à travers une source limpide dans laquelle on distingue jusqu'aux petits cailloux et le sable avec leurs couleurs naturelles et leur forme. Non moins visibles doivent être pour le médecin tous les membres du corps, dans un cristal poli où un poil même ne pourrait se dérober à la vue. » (P. 15.)
C’est là ce que Paracelse appelle aussi son anatomie (voy. page 370), où l'imagination dévergondée joue, comme on voit, un plus grand rôle que le scalpel.
« De cette philosophie, le médecin tire ses connaissances; il faut, comme nous l’avons dit, qu'il l’étudie dès le berceau; il y trouve son cœur, la joie et la douleur de son cœur ; il y trouve le cerveau et ce qui est utile ou nuisible au cerveau, le bon ou le mauvais état des reins, les désirs ou les répugnances du foie, enfin les affections de toutesles autres parties. I1 lui reste cependant à savoir quel est le mal qui affecte à l’intérieur tel ou tel membre. Ici la foule des médecins s'élève contre moi. D'eux sont sortis ces noms: ble, mélancholie, flegme et sang, qui n’ont pour fondement qu’une vague et vaine spéculation (1). Qui, en effet, a jamais vu la bile dans la nature? Qui a trouvé la mélancholie dans la philosophie? Qui a jamais pris le flegme pour un élément? Comment le sang est-il jamais devenu semblable à l'air? » (P. 16.)
À ces vaines spéculations des anciens, Paracelse oppose les théories les plus exemptes d’hypothèses; lisez plutôt ce qui suit :
« D'où il résulte que vous avancez à tort que ceci est de la bile, cela de la mélancholie. Il fallait dire: Ceci est de l'arsenic, cela de l’alun. Et aussi, Celui-ci est sous l'influence de Saturne, celui-là de Mars, et non, Celui-ci est mélancholique, celui-là bilieux. Une partie, en effet, vient du ciel, une autre de la terre ; puis, mélangées ensemble, comme le feu et le bois, chacune perd son nom; de deux choses il n’en reste qu’une. Ainsi, si l’on dit: cette maladie est acorine, celle-là est anthère, le médecin naturel comprendra que, dans le macrocosme comme dans le microcosme, il faut connaître l'anatomie (2). Si vous dites : cette maladie est de pouillot,
(1) Les mots sel, soufre, mercure, comme corps élémentaires, n’ont pas dans Paracelse une signification plus précise; ils ne répondent à aucune substance réelle; il suppose seulement que les principes constitutifs des éléments ont de l’analogie avec ces corps, qui pour lui ne sont pour ainsi dire que des esprits ou des essences. (Cf. p. 369.)
(2) Celle de Paracelse, bien entendu. (Voy. plus haut, p. 370.)