ORIGINES DE LA THÉORIE DE GALIEN
Cetté-théorie si étrange, où les inconséquences et les impos- Sibilités sautent aux yeux, n'a point été formée de toutes pièces parle-médecin de Pergame ; les divers éléments en sont disper- Sés dans la suite des siècles, et je veux les rassembler ici pour que vous puissiez bien comprendre la succession des erreurs «(hez les anciens, et par conséquent les obstacles que la notion exacte dela circulation a dû rencontrer avant de se faire jour.
La première découverte qui ait été faite dans la connaissance du système vasculaire, celle qui semble la plus facile, ne remonte cependantpastrés-haut; elle consiste en la distinction des deux ordres de vaisseaux, artéres et veines. Platon, comme le remarque Galien, n'avait pas fait cette distinction, et, bien qu'il appelle sijustement le cœur nœud des vaisseaux, il croit que tous Jesvaisseaux du corps sont de même nature et contiennent méme-substance. Diogène d’Apollonie, contemporain de Socrate, avait peut-être vw l'aorte et la veine cave, la jugulaire et lawcarotide, mais il ne les distinguait pas, eu égard à leur mature et à leurs fonctions : il croyait, en conséquence de son système général de physiologie, que tous les vaisseaux contiennent à la fois de l'air et du sang. On ne saurait préciser ninà quelle époque les artères et les veines ont été distinguées,ni-quel physiologiste (1) s’est avisé de mettre le Sang dans-les veines et l'air dans les artères : première fausse notion qui est un premier obstacle à la découverte de la cireulation, puisqu'il y a dès lors pour les plus anciens physiolopistes deux courants en sens contraire, celui du sang par les veines, et celui de l'air par les artères. Érasistrate a essayé de forufier cette opinion touchant le contenu des artères et des Veines, ny rattachant toute une théorie médicale sur l’inflammation, quilfait dépendre d’une extravasation du sang veineux danses artères ; de sorte que la nature, en abouchant les artères auxeines par une multitude de vaisseaux capillaires, n'aurait eu d'autre but que de faciliter le développement d’une des ma-
lidiesles-plus répandues, de celle qui fait partie mtégrante de presque toutes les autres |
(1)Peut-être Démocrite (Fragm. 2 De agricultura, éd. Mullach); mais l’authenticité du passage est fort douteuse.
Comment a pris naissance cette singulière opinion, que les ‘artères contiennent de l'air ? Depuis Homère, l'air a été considéré comme le principe même de la vie, de sorte que de trèsbonne heure on a cherché, soit à ouvrir des voies plus ou moins naturelles, soit à se servir des voies déjà ouvertes pour la circulation de cet air. D’un autre côté, les premières dissections, même les plus grossières, en établissant la distinction anatomique entre les artères et les veines, montrèrent une certaine analogie de structure entre la rachée-artère et le plus gros vaisseau du corps, l'aorte, entre les bronches et les artères de moindre calibre; on n’eut pas de peine non plus à constater que la trachée et les bronches sont les premiers canaux de Pair; on crut voir que trachée et bronches communiquaient à travers le tissu pulmonaire avec le cœur au moyen des veines pulmonaires. Enfin toutes ces erreurs semblaient justifiées parce qu'après la mort les artères sont à peu près vides de sang.
Un obstacle non moins grand à la découverte de la circulation, et qui paraît s’être formé en même temps que naïssait l’idée de la présence de l'air dans toute une moitié du système vascus laire, c’est l’obstination des anciens à chercher aux vaisseaux une ou plusieurs origines, ce qui exclut toute idée de cercle, puisque, dans un cercle, il n’y a ni commencement ni fin. Après bien des tâtonnements, qu'Hippocrate et Aristote nous ont fait connaître, on assigna enfin le foie pour origine aux veines (1), etle cœur comme point de départ des artères ; de sorte que les deux courants devaient se diriger incessamment en sens contraire, le sang et l'air partant de deux points à peu près opposés et ne se rencontrant plus qu’à la périphérie du corps.
Ainsi le sang s'arrête d’une part au poumon, et de l’autre À toule la périphérie du corps ; il ne revient pas vers lui-même, il ne circule pas ; les deux courants veineux et artériels se dirigent tous les deux vers la périphérie. Pour nous, les artères sont les canaux mêmes de la vie; ce sont elles qui transportent les matériaux de la nutrition du centre à la périphérie ; les veines
(4) On comprend, du reste, comment le foie, qu’on a comparé à du sang cod gulé et que parcourent une multitude innombrable de vaisseaux, a pu être pri comme point d’origine des veines,
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Hé Sont que des voies de retour pour un sang appauvri, qui va reprendre dans le poumon ses qualités vivifiantes au contact de Pr. Atrcontraire, pour les anciens, les veines sont chargées de nutrition, tandis que les artères n'ont qu'un rôle tout à fait secondaire.
Galiensn'a d'autre mérite que d’avoir détruit en partie l’erreur dirasistrate, puisqu'il admet dans les artères beaucoup d'air et un peu de sang, et, dans Îles veines, beaucoup de sang etun peu d'air. « C’est ainsi, dit-il, que les choses se passent à Pétatnormal: mais quand une artère est ouverte, l'air s'échappe d'abord, puis, par suite de l'horreur du vide et en raison de la Communication des veines avec les artères, le sang remplace V'airet s'échappe à flots. » A cette explication, que je n'ai pas besoin de qualifier, Galien ajoute trop d'autres erreurs pour que jamais la vraie critique puisse lui attribuer même le soupçon de la circulation.
Cependant un fait, un seul fait que Galien observait chaque jour, donnait à tout son système le plus formel démenti : dans la saignée, les veines se gonflent au-dessous de la ligature pour le: bras et la jambe, et au-dessus pour le cou. Comment donc expliquer que le sang monte à travers les veines, du foie à la tête, étrdescende du foie aux parties inférieures? Ce fait, tous les médecins l'ont constaté ; Césalpin lui-même le remarque expressément, el il n’en a pas conclu à la circulation.
Le premier pas sérieux que l’on ait à signaler vers la décou- Vertede la circulation, est celui qu'a fait Vésale en affirmant audaciousement que la cloison interventriculaire n’est pas percée; mais Vésale continue à ignorer la circulation. — Le second état Fabrice, ou mieux à plusieurs anatomistes ses prédéces- Seurs immédiats ou ses contemporains, qui ont décrit les Valvules des veines, ce qui est la grande preuve anatomique de circulation: mais, comme le remarque M. Flourens, Fabrice a vulefairet non la preuve; jusqu'alors on ne s’avise pas d’étudier les mouvements du cœur; c’est seulement l’anatomie qui intervient, et elle est stérile.
Que Servet, vers 1555, ait indiqué en quelques phraseslacircu-
lation pulmonaire où petite circulation, cela est hors de toute contestation : il dit que l’artère pulmonaire est unie intimement par ses ramifications avec la veine pulmonaire; il affirme que du sang partant du ventricule droit revient par cette vole au ventricule gauche. Mais en même temps il croit, comme on le croyait avant lui, que les veines pulmonaires, siége d’un double courant, servent aussi, pendant l'expiration, à purger le ventricule gauche des fuliginosités du sang ; il admet qu'il peut bien passer quelque chose à travers la cloison interventriculaire, et, sans s'expliquer sur ce quelque chose, il dit que ce ne peut pas être tout le sang destiné au ventricule gauche, sans doute parce qu'il y est trop abondant ; il ajoute qu'il arrive trop de sang au poumon pour que ce sang soit uniquement employé à sa nourriture. — De la communication anastomotique des deux vaisseaux cardiacopulmonaires, 1l résulte que, contrairement à l'opinion de Galien, c’est à travers les anastomoses qu’arrive le sang, et à travers les parois que s’opère le passage de l'air destiné à alimenter l'esprit vital dans le ventricule gauche et les artères, et peut-être aussi le reflux des matières fuligineuses (1).
Ïl ne faudrait pas non plus faire à Servet trop d'honneur de celte phrase : « Ge n’est pas le ventricule gauche, trop petit pour cela, mais le poumon, qui, par un long trajet, spéritualise le sang
qui vient du ventricule droit et change sa couleur noire en couleur |
jaune. » En effet, notez bien ce point qui limite la découverte de la petite circulation, ce n’est pas fout le sang veineux qui passe par le poumon, mais seulement celui qui doit arriver au ventricule gauche pour concourir à la formation des esprits ; le surplus suit les routes que lui a ouvertes Galien. Le reste de la doctrine de Servet touchant la marche du sang dans le corps et la formation de l’esprit animal dans l’encéphale, est entiérement galénique ou s'appuie sur de nouvelles erreurs. Or, c’est justement à propos de ces produits de son imagination qu'il s’é-M crie : « Miraculum maximum est haec hominis compositio. » De | sorte qu'entre Galien et Servet (quoique ce dernier la croie bien grande) la distance n'est pas si considérable qu’on le proclame, 4
(4) Voy. p. 595.