TRIOMPHE DE HARVEY
toutes les sottises qu’il débitait contre la circulation, « paradoxale, inutile à la médecine, fausse, impossible, inintelligible, absurde, nuisible à la vie de l’homme ». Il a trop d'esprit pour qu’on se moque de lui, et il est trop ridicule envers les nouveautés pour qu'on ne soit pas tenté de lui infliger un juste châtiment si on leprenait au sérieux.
Un des derniers échos des clameurs contre la circulation retentit encore à la fin du xvrr° siècle et jusqu'aux premières années du xvir. Homobonus Piso (1) nie la circulation, parce qu'elle trouble la thérapeutique, qu’elle détruit la doctrine de la révulsion et de la dérivation. Lorsqu'il ouvre un cadavre, il trouve le spectacle que donnent les veines venant du foie et les artères partant du cœur au moins aussi beau que le bouleversementopéré par la circulation! Tout jeune, il avait éprouvé autant destristesse que d’indignation contre les détracteurs de Harvey, tant il trouvait /anguidae les réponses qu’ils lui faisaient : aussi ema-t-il inventé de plus fortes!
On ne s'occupe pas plus maintenant des mauvaises plaisanteries de Guy Patin que des lourdes attaques de Primerose ou des larmes de Piso contre la circulation. — De son vivant, Harvey a été défendu et vengé par les hommes les plus éminents du xviésiécle : W. Rolfink (2), ancien prosecteur de Fabrice, Descartes, Plempius (qui l'avait d’abord attaqué et qui s’est rétracté avec une admirable candeur, suivi en cela par Vesling), Drake, Regius, Walaeus, de Back, Slégel, Pecquet, Ent et bien d’autres. Levdernier mot est resté à la circulation, c’est sur elle que repose la nouvelle médecine ; la postérité est à Harvey.
Les attaques contre la vaccine et la circulation du sang sont les deux grands arguments qu’on invoque chaque jour en fa-
UM}AUU 0 antiquitatis in sang. ctrcul, Cremonae, 1690, ct Nova in sanguinis ccul Inquisitio. Pataviae, 1726.
(2) "Dans ses volumineuses Dissertationes anatomicae; le même auteur a donné, Sous le titre: Dissert. de corde ex veterum et recentiorum, proprüsque observationibus Concumnata et ad inventionem novam accommodata, Jenae, 1654, in-4, une histoire lès-curieuse ef d’une piété singulière, des opinions qui ont eu cours avant lui sur lstructure, les mouvements et les usages du cœur. — Sur les défenseurs de la circulation, surtout en Hollande, voy. Israels dans sa traduction hollandaise du Manuel d'histoire de la médecine de Haeser, Amsterdam, 1859 ; p. 570 et suiv.
veur du magnétisme, des tables tournantes et parlantes, des esprits frappeurs, de toute espèce de magie et de sorcellerie et même... de l’homæopathie. À cela il n’y a que deux mots à répondre : de leur vivant, Harvey et Jenner ont triomphé de toutes les résistances, ont mis à néant toutes les calomnies ; le monde croit à la vaccine, à la circulation, qui ne sont que d'hier ; chaque jour, à chaque heure, on peut vérifier le phiénomène de la cireulation ; — la découverte de ce phénomène a transformé la médecine ; — l'observation répétée, les faits multipliés démontrent chaque jour aussi l'efficacité de la vaccine. Harvey et Jenner ont rendu service à l'humanité ; ils ont, comme ce philosophe de l’antiquité, prouvé le mouvement en marchant. Mais, de grâce, dites-nous enfin quels services a rendus la magie, qui remonte presque jusqu’à l’origine du monde; où en est le magnétisme, quel progrès l’homæopathie a-t-elle fait dans l'esprit des savants ou même dans la erédulité des malades ?
Pour compléter ces réflexions, je veux ajouter celles que M. Axenfeld présentait naguère à ses auditeurs (4) sur la routine; elles s'appliquent à toutes les résistances au progrès, d’où qu’elles partent et où qu’elles tendent; hier c’était la circulation, demain ce sera le système des vaisseaux lymphatiques et chylifères ; après-demain viendra le tour du microscope ou des analyses chimiques; la clinique elle-même n’a pas été plus épargnée :
« La routine est informe sous prétexte d’éclectisme ; ennemie de toute donnée scientifique, avec la prétention de poursuivre l’u: tile seulement, elle s’érige en gardienne de la tradition (qu’elle ne connaît guère) pour avoir le droit de se montrer dure aux innovations ; au fond, elle est le parti pris de ne rien désapprendre et ne rien apprendre, et sa solennité n’est que de la paresse d’esprit élevée à la hauteur d’un dogme. Elle a sa petite pathologie facile, sa petite thérapeutique. courante ; que dis-je ? elle abonde en petites théories plus téméraires que ses adeptes ne le soupçonnent. Leur attachement hypocrite au passé, leur âpre résistance à toute découverte, ont engendré ce que j’appellerais volontiers le pharisaïsme médical, et les pharisiens de la médecine,
(4) Revue des cours scientifiques, 29 août 1868,