DÉCOUVERTE DES VAISSEAUX CHYLIFÈRES
nouveau et d’une invention nouvelle qu'ils n’ont point; c’est De lactibus, etc., 1627. —Il n’y en a que trois copies en cette ville, que M. Naudé a apportées d'Italie, dont il a donné l’une à M. Riollan, l’autre à M. Moreau, et la troisième qu'il s’est réservée (4); c’est celle que je n’ai qu'à prest. J'eusse bien désiré qu'il s’en fût trouvé une pour vous envoyer, mais si vous en désirés ce n’est qu'un volume d’un doigt in-4° que je sçai que vous pouvez recouvrer d'Italie fort facilement. Pour mon particulier, j'ai été bien aise de voir cette pièce, parce que, si bien elle détruit par adventure quelqu’une de mes imaginations, toutefois, et je.suis très-joyeux de voir qu’un autre approche plus de la vérité que moi, parce que ce n’est que me faciliter le chemin à ce que je cerche, et ayant cognaïissance de ce qui est déjà mis en lumière, cela me peut empêcher de faire quelque incongruité. Et pour vous toucher un mot de ce que c’est et du mérite du livre, il ne m'estoit jamais sçu entrer en la tête que le passage du chyle au foye se fist par l'entremise de ces rameaux de la veine porte qui sont semés par le mésentère comme servant non-seulement à porter du foie la nourriture nécessaire à toute cette région intestinale dont nous les voyons tous remplis, et rouges de sang vermeil, mais encore à en rapporter des intestins dans le foie le chyle destiné à être converti en sang. J'en avois souvent et longuement conféré avec feu M. Mérindol, et peutêtre trouverait-on parmi ses mémoires la réponse qu’il apprêtoit à une lettre de 12 à 15 feuilles que je lui avois écrite à ce sujet quelque temps avant sa mort (2).
« J’avois donc imaginé un nouveau passage bien plus commode et compendieux, sçavoir est Le canal du pore cholidoque, par lequel les médecins veulent seulement que la bile soit déchargée dans les intestins pour servir aux excréments de clystère naturel. Et parce que M. Mérindol m'y avoit formé beaucoup de difficultés, je croyois d’yavoir tellement satisfait par madite lettre, qui aussià mon avis se trouveroit encore, que je ne pensois pas que mon opinion ne dût être de quelque considération parm les personnes qui seroient sans préoccupation ; et voici aujourd’hui arriver cet Asellius (qui néanmoins, comme Copernicus, est décédé avant l’impression de son livre), lequel a découvert une infinité de petites veines semées par le mésentère, et implantées d’un côté au foie, et de l’autre aux intestins, desquelles jamais jusques aujourd’hui personne ne s’étoit
(4) C'est l’exemplaire de la Mazarine, lequel porte la présente note manuscrite et la signature de Naudé.— Dans cette édition, qui est extrêmement rare, les figures semblent imprimées en chromolithographie,
(2) « An memorabo [Peireskium] conscium fuisse meae cujusdam dissertationis cum Merindolo pridem habitae, de transfusione chyli in jecur. Aperueram scilicet iter per porum dictum cholidochum, meseñterii venis obstructis. » P. 234 de la Vita Petresküi, Puis Gassendi raconte que Peiresc lui a envoyé Aselli et, qu’à son tour, il lui a fait connaître Harvey; Peirese s’est empressé de répéter les expéfiences d’Aselli et de Harvey.
pris garde, et qui semblent avoir été destinées à la fonction que je aurois jamais sçu accorder aux mezaraïques communes. Elles <ont blanches et remplies d’un lait ou substance blanche telle qu’on veut être celle du chyle; mais elles ne peuvent être vuës ni observées qu’en l’animal encore vivant, et quelques heures après qu’on l’a bien fait paître ; …cesta-dire quand l'aliment préparé dans l’estomach descend le long des intestins. C’est homme en a fait tout un monde d’expériences en divers animaux qu'il a ouverts tous vivants, comme chiens, chats, agneaux, pourceaux, vaches, voire même un cheval acheté pour ne servir qu'à cela: étant bien considérable que, d’abord que l’animal expire, ces vases ne laissent point de vestiges d'eux-mêmes, et que, si l’animal n’est repü, ebon ne l’ouvre en une heure convenable, on n’en sçauroit aussi rien voir. Je n’en ai point encore vu l'expérience ; mais, outre la foi que ce brave homme semble mériter, M. Riolan et autres personnes qui l'ont déjééprouvé, m'ont assuré qu’il n’en faut point faire de doute, »
Nous venons d'assister, Messieurs, aux premiers assauts qu'a reçus la vieille théorie de la sanguification, ou plutôt de la chylification (car jusqu'ici personne n’a encore eu une juste idée de lhématose), après qu’on eut reconnu les vaisseaux chyliféres. Mais ces assauts ne nous ont pas rendus maîtres de la place, puisque le foie conserve ses antiques fonctions. Maintenant nous allons, avec notre compairiote Pecquet, conquérir un nouveau tronçon des voies de la nutrition, et cette fois le viscère hépati- Queest mort, bien mort, jusqu’à ce que M. Claude Bernard Vienne le ressusciter en lui donnant d’autres attributions,
@Il manquait, dit Mentel (1), un couronnement à la découverte d'Aselli et un point de départ à celle de Harvey; c’est toi, Pecquet, qui, au grand bénéfice de la raédecine, as Jlairé et puis découvert cette nouveauté nécessairr. »
Pecquet a reçu une double imrnortalité : par la découverte duréservoir du chyle et du conduit qui mêne ce liquide aux Sous=clavières (voy. p. 681, note 1), et par les Lettres de madame de Sévigné, où il est nommé et célébré comme médecin, mais où il n’est pas question de sa découverte. Être appelé par une grande dame « notre petit Pecquet, » être l’objet de ces «pettes amitiés » que dicte une vive reconnaissance, n’est pas une mince faveur; être préféré à tous les médecins pour soigner ce
(L)Episiola ad Pecquelum.
que madame de Sévigné avait de plus cher au monde est un honneurnon vulgaire. Ge qui vaut mieux peut-être, c’est d’être resté fidèle à la personne de son maitre et client le surintendant Fouquet, pour qui Pecquet subit la Bastille et l'exil. Tant de mérites et de si grandes relations n'ont pas empêché Pecquet de succomber, à l’âge de cinquante-deux ans, aux suites de l'abus qu'il faisait, dit-on, de l'eau-de-vie, regardée par lui comme une panacée universelle.
Le titre de l'ouvrage de Pecquet est digne de remarque : Experimenta nova anatomica (4); ce sont des expériences, des observations, et non plus des hypothèses où de simples raisonnements. Ces Experimenta font écho aux Exercitationes de Harvey; cependant ces expériences, ces observations, ne Sont pas nées de recherches préméditées, de réflexions sur le rôle des chylifères et sur des fonctions inconnues, c’est encore le hasard qui a conduit la main de Pecquet; il ne songeait guêre au réservoir (cisterna) ni au canal thoracique; ce n’est pas par l’anatomie, ni en raisonnant sur Îles vaisseaux d'Aselli, qu'il arrive à changer la route du chyle, c'est en ouvrant des animaux qu'il tombe fortuitement sur ce réservoir d’abord, et en poursuivant alors ses recherches, qu’il remonte jusqu'au cœur. C'est ensuite en faisant une foule d’expériences qu'il détermine la marche du liquide nouveau, et par conséquent les fonctions des vaisceaux qui le renferment. Ne croyez pas Desgenettes (2), lorsqu'il affirme que « cette découverte ne fut pas l'effet du hasard, comme l'ont prétendu de jaloux adversaires »; croyez-en plutôt Pecquet, qui, lui, affirme qu’en cette circonstance le hasard a été son premier maitre. « Gardez-vous de penser, lecteurs, s’écrie-t-il au début de son livre, gardez-vous de penser que c’est à moi, à mon initiative, que vous devez le jaillissement des veines lactées et l’origine de mon expédition : un bienfait de la fortune jouant avec un ignorant. — Munus est fortunae cum inscio ludentis. » Est-ce clair? Cependant il faut ajouter, à la louange de
(4) Anatomicus se disait alors aussi bien dela physiologie que de l'anatomie, car on ne séparait guère ces deux parties dont la réunion représente l'orga-
nisme.
(2) Biographie médicale, article PEcquer.
Pecquet, que, s’il ne cherchait pas la route du chyle, il cherchait du moins quelque chose ; car, laissant de côté l'anatomie faite : Sur des cadavres (mutam alioqui frigidamque sapientiam), il üiplut de se mettre à la poursuite de la vraie science en Surprenant les mouvements de la vie, et en particulier du cœur, sur les animaux vivants.
On sait que le livre de Pecquet, dédié au frère du surintendant Fouquet, évêque de Sainte-Agathe, et composé, à ce qu'il parait, vers l’année 1647, auprès de ce personnage, aux environs de Montpellier, a été écrit en latin et publié en l’année 1651 (2): mais ce qu'on ne sait pas, c’est que Pecquet avait pris la peine detraduire lui-même son ouvrage, l'abrégeant et le remaniant. Le manuscrit autographe se trouve dans la Réserve, à la Bibliothèque impériale, à la suite de l'édition originale, où je V'ai copié. C’estaussi un munus fortunae, OU, si vous aimez mieux, l'impulsion de ma curiosité naturelle, qui m'a mis sur la trace de ce précieux autographe, en lisant sur le Catalogue, t. E, p. 2097-98, « Pecqueti Experimenta, elc., avec onze feuillets manuscrits dont six (lisez neu/) sont de la main de Pecquet. »
Je désire que mes auditeurs et mes lecteurs profitent d'une aussi bonne fortune, et je transcris ici les parties essentielles de Geltetraduction; il n’y a pas de meilleur moyen de faire con-
naître Pecquet et son œuvre.
Manuscrit de M. Pecquet mesme sur Sd découuerte des veines thoraciques du chyle, contenant l'exposition de son livre.
Première partie. — « Un ancien philosophe disoit que le hasard estoit le meilleur artisan qui fust au monde, et qu'il nous aprenoit souuent des choses qui auroient esté dans un éternel oubly, sy il nenous les avoit fait Connoistre. 11 m’a donné la connoissance du vray chemin que fait le chyle dans le corps des animaux (2) auant que d'arriuer au lieu où se
{4} Mentel, cette même année, loue Pecquet de ce que, dans une aussi grande jeunesse, il ait sacrifié le plaisir à l'étude et déjà fait de belles découvertes. (2) On lit en tête du même volume les deux notes suivantes; elles émanent de “quelqu'un qui voulait plutôt rabaisser qu’exalter la gloire de Pecquet: « Pequetus plane tyro in anatomicis forte fortuna reperit (Mentelio adhortante illum ad examen confluilactearum mesenterli venarum (le récit de Pecquet ne confirme pas cetle allégation ;—voy. aussi la fin du chap. 6) ductum chyli thoracicum, quem duplicem acit (voy. p. 634, nofe À ef pe 627), licet unicus sit; de qua re inventa nihilcom:
forme le sang qui est l'aliment véritable qui les entretient et leur donne . la vie.
« J’auois leué le cœur d’un chien que j'ouuris tout vif pour le voir battre sur une table, et ne songeois à autre chose qu’à conter les systoles et diastoles que les derniers efforts de ses esprits lui faisoient produire, lorsque j’aperçus une substance blanche comme laict qui découloit de la veine cave ascendante dans le péricarde, à la place où auoit esté le ventricule droit du cœur. J’examine cette substance blanche, et, n'ayant pu découurir aucun abcès qui l’eust produite, comme j'en avois eu la pensée, j'ouuris la veine cave en sa longueur, tant au-dessus qu’au-dessous du cœur, et je m'aperçus que cette substance, qui n’auoit autre goust, odeur, couleur, ny consistance que du laict ou chyle que j'auois vu peu auparavant exprimé des veines lactées, venoit des rameaux sousclauiers, où je trouuay un peu au-dessus des jugulaires les trous par où cette liqueur laïcteuse entroit dedans la veine caue. Je erus que le mézentaire y pouuoitauoirenuoyé ce laict par des canaux qui jusques alors estoïent inconnus, et qu’il estoit à propos de ne pas négliger la connaissance que la Providence divine me donnoit d’une chose si utile et si nécessaire à l'usage de la médecine.
« Je mis la main sur le mézentaire de cet animal qui auoit encor asses de chaleur, et dont les lactées n’estoient pas du tout épuisées, et à peine eus-je un peu pressé, que je vis sortir le laïct tout pur de ces deux sources que j'auoïs remarquées dans les sous-claviers. J'y reconnus quatre ou cinq trous d’un costé et autant de l’autre, par où ce laict entroit dedans la cave, et vis qu’ilne pouuoit monter en haut par les jugulaires dont les deux portes ou valuules se fermoient à mesure que ce laict, à cause de la situation de l'animal, vouloit y monter. Je continuai de rechercher ces vaisseaux lactés dans une infinité de chiens que j'ouuris à ce dessein (1),
movebatur, nisi Mentelius illum excitasset et provocasset ad scriptionem, cui epistolam laudatoriam attexuit, et Dominum de Mersenne atque D. Auzotium ad illud idem praestandum impulit (Mente/, de Mercenne, Auzot, qui s'occupe surtout des conséquences médicales et physiologiques du Novum inventum, vantent Pecquet, et, dans leurs Lettres, ne s’attribuent aucun mérite). Hinc celebritas Pequeto accessit. — Sane non ignoremus eademaetate fuisse Pomponium (id est, comicum) sensibus celebrem, verbis RvDEM (ita Pequetus), et novitate inventi a se operis commendabilem. » Vell. Paterculus, Histor., lib. IL[9, 5]. — Ces deux notes, qui sont de deux mains différentes, paraissent un peu plus récentes que le livre de Pecquet,. À la suite du manuscrit de Pecquet, on a ajouté le curieux Rapport autographe du chirurgien Bertrand (décembre 1650) qui a fait la dissection d'un corps où les parties internes étaient transposées. Enfin les Lettres de Mentel et de de Mercenne sont chargées de notes, — Il y a une édition in-24, Amsterd,, 4664.
(4) Le manuel opératoire est très-bien indiqué par un des élèves de Pecquet, par Martet, dans son Abrégé des nouvelles expériences anatomiques, etc. Toulouse, 1652. C'est là ce qu’il y a de plus intéressant dans ce livre.
Etes trouuay enfin tout le long des vertèbres du dos, sur l’épine, dessous l'aorte; et, les ayant liés tant d'un costé que d'autre, je les vis se gonfler au-dessous de la ligature, et reconnus en laschant quelquefois la mesmelisature, qu'ils portoient le laictaux trous que j'auois remarquez dans les vaisseaux sous-claviers de la cave ascendante. Je les conduisis depuissces trous jusqu'au diaphragme avec grand soing, et lès trouuay Blendus sur l'épine du dos, tantost s’unissant, tantost se séparant, et Hintosts'enuoyant des branches l'un à l’autre. J'en trouuay deux pour Vordinaire (1), mais qui varioient souuent les lieux de leur union et qui pourtant ne manquoient jamais de se rendre aux mesmes endroits des sous-claviers (2).
@Après les avoir exactement conduits jusques au diaphragme, je maperçus qu'il y auoit entre les veines, sous le centre du mézentaire, Unréseruoir (3) caché, d’où sortit une grande quantité de laict, quoique
: Jen’en apereusse plus ou fort peu dans les veines lactées du mézentaire.
CJouuris un autre chien et m’attachay principalement à la recherche deceréseruoir. Je liay d’abord les vaisseaux lactés que j'auois trouuez danssle torax pour empescher que le chyle ne s’en allast tout; et c'est par où il faut commencer la recherche de ce que j'ai découuert. Je Courts incontinent au diaphragme ; je le leuay tout doucement, le dé- Chirant peu à peu, et treuuay dessous l'aorte une vessie pleine que je
()“Chez l'homme, il y a deux groupes de lymphatiques (les chylifères sont con- Sidérés comme les lymphatiques intestinaux) qui aboutissent à deux troncs: 4° le Canaléhoracique, celui que Pecquet décrit, non d’après l'homme, mais d’après les mammifères ; après avoir roçu tous les Iymphatiques de l'abdomen, des membres inférieurs, du côté gauche de la poitrine, du cou et de la tête, il s'ouvre au confluent
mo sous clavière gauche et de là jugnlaire interne du même côté; 20 la grande veine tymphatique reçoit les lyiipatiques du bras droit, du côté droit de latête, du Couret-de la poitrine, et s'ouvre dans la portion sous-clavière du tronc brachial droit…Je trouve, dans Gnvier-Duvernoy (Leçons d'anatomie comparée, 2° éd., LVL p.66), la phrase suivante qui justifie Pecquet : « On voit souvent sortir (chez les mammifères) de la citerne lombaire (réservoir du chyle) deux troncs distincts quis'avancent sur les deux côtés du corps des vertèbres, s’envoient des branches fransverses de communication et s’écartent l’un de l’autre en avant de la poitrine
pour gnoner les sous-clavières droite et gauche, et s’y terminer après s'être encore “Séparés en deux ou trois branches. »
()Woy.des figures, p. 632-633.—Comme Pecquet ne pense qu'aux chylifères, il fibimillectorts de raisonnement et institue même des expériences pour prouver
mine point de ces vaisseaux aux membres ni à la tête, ni au tronc, mais seu- …ément dans l'abdomen. — Voy, p. 634, note 4, et p. 638, note 5.
(B)MReceptaculum. Situé an niveau de la troisième vertèbre lombaire, entre les
jeux reins, adhérent aux glandes surrénales. — Pecquet détruit, chemin faisant, lorreur d'Aselli touchant le paneréas; il ne trouve que des glandes isolées, tantôt “cinqytantôt trois, chez les chiens ou autres mammifères.